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aellojiA , y , ( (il
2)i
^
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REVUE
DES
DEUX MONDES
LIII< ANNÉE. - TROISIÈME PÉRIODE
Ton 4a. — 1*' simMBRE 1883.
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fnit. ^ Tjv* A. QumdM» 7, nu fftliÉBfn»
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REVUE
DES
DEUX MONDES
■ ♦g» ■
LUI* ANNÉE. — TROISIÈME PERIODE
/ 7
TOME CINQUANTE NEFYI^ME
PARIS
BUREAU DE LA REVUE DES DEUX MONDES
KUi DK l'univbbsit^, 4 5
1883
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MON FRÈRE YVES
TROISlèllB PARTIS (1).
Novembre 1880.
LI.
... Un peu plus de deux ans après.
Petit Pierre avait froid. Il pleurait, en tenant ses deux petites
mains, qu'il essayait de cacher sous son tablier. 11 était dans une
rue de Brest, avant jour, un matin de novembre, sous la pluie fine.
Il se serrait contre sa mère, qui, elle aussi, pleurait.
Elle était là, à ce coin de rue, Marie Kermadec, attendant, rôdant
dans l'obscurité comme une mauvaise femme. Yves rentrerait-il?..
Où était-il?. • où avait-il passé sa nuit? dans quel bouge?.. Retourne-
rait-il au moins à son bord, à l'heure du coup de canon, à temps
pour l'appel?
D'autres femmes attendaient aussi.
Une passa avec son mari, un quartier-maître comme Yves; il
sortait ivre d'un cabaret qu'on venait d'ouvrir. Il essaya de mar-
cher, fit quelques pas, puis tomba lourdement à terre, avec un bruit
lugubre de sa tète contre le granit dur.
— Ahl mon Dieul pleurait la femme; Jésus, sainte vierge Marie,
ayez pitié de nousl.. Jamais je ne l'avais vu comme ça encore I
Marie Kermadec l'aida à le remettre debout. Il avait une jolie
figure douce et sérieuse.
— Merci, madame I
(1) Voyez )A Revue du i*' et du 15 août.
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6 HETTTE DES DEUX UÙVWB»
Et la femme a)Dtmua de le faire marcher, en le soutenant de
toutes ses forœs.
Petit Pierre pleurait assez doucement, comme comprenant déjà
qu'une honte pesait sur eux, et qu'il ne fallait pas faire de bruit,
baissant sa petite tête, et cachant toujours sous son tablier ses pau-
Tres petites nains qui ament ffoid» 11 était assez bien couvert
pourtant, mais il y avait longtemps qu'il était là, tranquille, à ce
coin de rue humide. Les lanternes à gaz venaient de s'éteindre, et
il faisait très noir. Pauvre petite plante saine et fraîche, née dans
les bois de Toulven, comment était-il venu s'échouer dans cette
misère de la ville? Il ne s'expliquait pas bien ce changement, lui;
il ne pouvait pas comprendre encore pourquoi sa mère avait voulu
suivre son mari dans ce Brest, et habiter un logis sombre et froid,
au fond d'une cour, dans une des rues basses a voisinant le port.
Un autre passa; il battait sa femme, celui ci, il ne voulait pas se
laisser ramener, et c'était horrible. Marie poussa un cri, en enten-
dant le bruit creux d'un coup de poing frappé dans une poitrine; et
puis elle se cacha la figure, n'y pouvant rien. Mon I Yves n'eu était
jamais arrivé là, lui. Mais estrce que cela viendrait? est-ce qu'il
faudrait aussi, un de ces jours, descendre jusqu'à cette dernière
misère?
LIT.
Yves, à la fin, parut, marchant droit, cav^ré, la tôte haute,
mais l'œil atone, égaré. Il vit sa femme, mais passa skos en avoir
Tair, lui jetant uo mauvais regard trouble»
— Ce n'était phis l«i! coanne il le disait lui-même, après, dans
les bons momens de repentir quHl avait encore*
Ce n'était plus lui, en eflet : c'étut la béte sauvage que l'ivresse
réveillait, cpand sa vraie âme était obscurcie et dispitrue.
Marie se garda de dire un mot, non-seulement de faire un
reproche, mais même de supplier. Il ne fallait rien dire à Yves
drâs ces momens où sa tète ^it perdve : il serait reparti encore.
Elle savait cela; elle était pliée à ce silence.
Elle suivit, tête basse, sous la pluie, traînant par la main pelit
Pierre, qui tâchait de pleurer encore plus doucement depuis qu'il
avait vu son père et qui mouillait ses pauvres petits pieds dans la
boue du ruisseau. Cornaient avait*elle pu le laisser marcher ainsi,
et même le faire sortir, comme cela, avant jour? A quai pensait-
elle donc? où avait-elle la tête 7. • Et elle le prit à son coa,le réchauif-
fant contre elle, l'embrassant avec amour.
Yves fit mine de passer devant sa porte, pour voir, — facétie de
brute, — puis regarda derrière lui sa femme avec un sourire stu-
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MOIV FBÂRE TTES. 7
pîde qui faisait mal, comme pom* dire : — Cétail tme plaisanterie
que je te faiws; mais, ta vois, je vais rentrer.
Elle, le suivit de loin, se dissimulant le lourdes murs de Fesca-^
lier Boir, se faisant petite, humble. Heureusement il u'était pas jour
encore, et sans doute* les voisins ne seraient pas levés pour étr^
témoins de cette honte.
ENe entra après lui dans leur chambre et ferma la porte.
Pas de feu, un air de misère qui prenait au cœur.
La chandelle allumée, Marie vit qu'Yves avait encore tout déchiré
ses vétemens neufs, qu'elle avait une première fois raccommodés
avec tant de soin ; et puis son grand col bleu était froissé et ma«»
culè, et son tricot à raies, les mailles rompues^ baillait sur sa poi-*'
trioe.
H allait et venait, tournant comme une kête enfermée, déran-
geant, chavirant brusquenoent les choses qu'elle avait rangées, lee
morceaux de pain qu'elle avait économisés.
EMe, ayant recouché leur enfant dans son berceau et Tayanl bien
couvert, faisait semblant de s'occuper des choses de leur ménage.
D felhiit avoir un air naturel dans ce cas-là; autrement, si on sem-
blait trop s'occuper de lui, il s'exaspérait tout à coup, comme un-
fauve qui a senti du ^ang ; et il voulait repartir. Et quand une fois
il avait dit : — Eh bleu! je m'en vais, je m'en vais retrouver mes
camarades^,., il s'en allait avec un entêtement de brute; il n'y avwt
pli» ni force, ni prières, ni larmes capables de le retenir.
un.
Quelquefois Yves tombait tout à coup comme un mort et dor-
mait plusieurs heures, puis c'était flni. Gela dépendait de l'espèce
d'alcool qu'il avait pris. D'autres fois, il tenait bon, on ne sait
comment, et s'en retournait sur son navire, dans le port, a à la
Réserve, » faire tant bien que mal son service.
Ce malin-là, quand il fut sept heures, Yves, un peu dégrisé,
ayant eu l'idée de lui-même de tremper sa tête dans de Teau gla-
cée, sortit et prit le chemin de l'arsenal.
LIV,
Alors Marie s'assît, brisée, anéantie, auprès du petit berceau o4
leur Ms venait de se rendormir.
Plir les fenêtres sans rideaux une tueur bknche commençait à
emrer, une lueur p&h, pâle, qui domait froid.
Encore un jour I — En bas, dans la rue, on entendait ce bruit csrac-
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8 REVUE DES DEUX MONDES.
téristique des bas quartiers de Brest aux heures à' embauchée: des
milliers de sabots de bois martelant les payés de graait dur. Les
ouvriers rentraient dans le port de guerre, s'arrêtant en chemin
pour boire encore de Teau-de-vie, dans des cabarets à peine ouverts
gui mêlaient au jour naissant les lueurs sales de leurs petites
lampes.
Marie restait là, immobile, percevant avec une espèce d'acuité
douloureuse tous ces bruits déjà familiers des matins d'hiver qui
montaient de la rue, voix noyées d'alcool et grouillemens de sabots.
C'était dans une de ces vieilles maisons hautes d'étage, profondes,
immenses, avec des cours noires, des murs de granit brut, épais
comme des remparts, renfermant toute sorte de moude, ouvriers,
vétérans, marins ; — au moins trente ménages d'ivrogfies. Il y avait
quatre mois, — depuis qu'Yves était revenu des Antilles, — qu'elle
avait quitté Toulven pour venir habiter là.
Une clarté plus blanche entrait par les vitres, tombait sur ces
murs délabrés et sordides, pénétrait peu à peu toute cette grande
chambre où leur modeste petit ménage, aujourd'hui tout en désordre,
semblait perdu. — Décidément c'était le jour; elle alla, par écono-
mie, souffler sa chandelle, et puis revint s'asseoir.
Qu'allait-elle faire de sa journée? Travaillerait-elle aujourd'hui?
Non, elle n'en avait pas le courage, et puis, à quoi bon?
Encore un jour qu'il faudrait passer sans feu, avec la mort dans
le cœur, à regarder tomber la pluie et à attendre!.. Attendre,
attendre avec une anxiété qui croîtrait d'heure en heure, attendre
la tombée de la nuit, le moment où le martellemeat des sabots
recommencerait en bas dans la rue grise, la débauchée. Car Yves
et les autres marins dont les navires étaient dans le port sortaient
en même temps que les ouvriers de l'arsenal, et alors, elle, chaque
soir, appuyée à sa fenêtre, regardait passer ce flot d'hommes, les
yeux inquiets, fouillant le plus loin possible dans tous ces groupes,
cherchant celui qui lui avait pris sa vie.
Elle le reconnaissait de loin, à sa haute taille droite, à sa car-
rure; son col bleu dominait les autres. Quand elle lavait décou-
vert, marchant vite, se hâtant vers le logis, il lui semblait que son
pauvre cœur se desserrait, qu'elle respirait mieux; quand elle
l'avait vu enfin au-dessous d'elle entrer par la vieille porte basse,
elle était presque heureuse. Il arrivait; — et quand il était là et qu'il
les avait embrassés tous deux, elle et le petit Pierre, le danger était
fini, il ne ressortait plus.
Mais s'il tardait à paraître, peu à peu elle sentait l'angoisse
l'étreindre... Et quand l'heure était passée, la nuit venue, la foule
des hommes dispersée, et que lui n'était pas rentré, oh ! alors com-
mençaient ces soirées sinistres qu'elle connaissait si bien, ces soi-
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^
MON FRERE YYES. 9
rëes mortelles d'attente qu'elle passait, la porte ouverte, assise
dans une chaise, les mains jointes, à dire des prières, Toreille ten-
due à tous les chants de matelots qui venaient du dehors, tremblant
à tous les bruits de pas qu'elle entendait dans l'escalier noir.
Et puis, très tard, quand les autres, les voisines, étaient couchées
et ne pouvaient plus la voir, elle descendait; sous le froid, sous la
pluie, elle s'en allait comme une insensée attendre aux coins des â
rues, écouter aux portes des bouges où l'on buvait encore, coller
sa joue pâlie aux vitres des cabarets. ••
LV.
•
Petit Pierre dormait toujours dans son berceau, pour latf râper
son pauvre petit sommeil perdu d'avant jour. — Et, ce matin-là, sa
mère aussi s'était assoupie près de lui dans sa chaise^ accablée
qu'elle était de fatigue et de veille.
Le grand jour pâle était tout à fait levé quand elle se réveilla, l
les membres engourdis, ayant froid. En reprenant ses idées, vite
elle retrouva son angoisse.
Pourquoi avait-elle quitté Toulven? Pourquoi s'était-elle mariée?
Pauvre fi(^e de la campagne, que faisait-elle dans ce Brest, i ù on
regardait son costume de paysanne? Pourquoi était-elle venue Irai-
ner dans les rues de la ville sa grande collerette blanche, souvent
trempée de pluie, que, par désespérance, par dégoût de tout, elle
laissait maintenant pendre toute fripée et sans apprêt sur ses
épaules 7
Elle avait épuisé tous les moyens pour ramener Yves* ïl était
encore si doux, si bon, il aimait tant son petit Pierre dans ses i
momens raisoncables, que souvent elle s'était reprise à espérer! U
avait des repentirs très sincères, qui duraient plusieurs jours; iii
c'étaient des jours de bonheur.
— Il faut me pardonner, disait-il, tu vois bien que ce n'était plu
moil
Et elle pardonnait; alors on ne se quittait plus; quand par ha^^ard
il faisait un peu beau temps, on habillait petit Pierre dans ses habits
neufs, et on allait se promener, tous les trois, dans Brest.
... Et puis, un beau soir, Yves ne rentrait pas, et c'était à recom-
mencer, il fallait retomber dans ce désespoir.
Cela allait de mal en pis; le séjour à Brest exerçait sur lui cette
même influence qu'il a d'ordinaire sur tous les marins. Mainte-
nant c'était chaque semaine ; cela devenait une .habitude. Â quoi
boa espérer?
Il n'y avait plus d'argent dans leur tiroir. Gomment faire? En
emprunter à ces femmes, les voisines, qui de temps en temps •
I
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10 BEYUB 0ES iOBL MONDES.
buittient aussi, et qu'elle dédaignait deconualtre ; elle en aurait tiiûp
jiontel Pourtant elle élait à bout de moyens pour cacher sa détresse
à:ses parens, qui ne savaie&t rien, «ux, et qui s'étaient niis à aimer
Yves comme leur vrai fils.
Eh bietil elle te leur dirait qu'il n'en était pas digne. Une révolte
se faisait en elle. £lle le laisserait, cet homme; c'était trop à la fin,
et il n'avait pas de cœur^.
. LVL
Et pourtant, si I quelque chose lui disait qu'il en avait, du cœur,
mais qu'il était un grand enfant que la vie de la mer avait perdu*
Avec UB attendrissement très doux, elle retrouvait sa figure noble et
tranquille, sa voix, son sourire des bons momens où il était sage«..
L'abandonner?., k cette idée qu'il s'en irait seul, tout à fait
perdu alors, et jetant tout au diable, livré à ses vices et à ceux des
autres, recoaunencer sa vie de débauches avec d'autres femmes,
naviguer au loin, puis vieillir seul, délaissé, épuisé par l'alcool !••
oh! à cette idée de le quitter, elle était prise d'une angoisse plus
horrible que tout; elle sentait qu'elle était rivée à lui maintenant
par un lien plus fort que toute raison, que toute volonté humaine.
Elle l'aimait éperdament, sans avoir conscience de la grandeur de
son amour... Mon, plutôt, si elle ne pouvait pas l'en retirer, elle se
laisserait rouler avec lui dans la dernière fange pour l'avoir encore
dans ses bras jusqu'à l'heure de nu)urij:«
LVII.
Petit Pierre n'aimait pas du tout Brest, lui; il trouvait que c'était
vilain et que c'était noir.
11 y demeurait seulement depuis quatre mois, et déjà ses joues
rondes avaient un peu pâli sous leur teinte brune. Avant elles étaient
pareilles à ces brugnons très mûrs des pays du Midi, qui sont d'une
couleur chaude et dorée, d'un rouge taché de soleil.
Ses yeux étaient noirs et brillaient d'un éclat de jus, comme
ceux de sa mère, entre de très longs cils charmans. Dans ses petits
jsourcils, il y Avait déjà quelque chose <le{;rave, qui était d Yves.
Il était beau à peindre, avec son expression réfléchie, et ce petit
air mâle et décidé qu'il prenait déjà conmie un grand garçon.
De temps en temps, il avait bien encore des momens de galté
1res bruyante; il sautait, sautait tout autour de la chambre triste,
en faisant beaucoup de tapage.
Mais cela ne lui venait plus aussi souvent qu'à Toulven. — Il
4r#grettait»4aAS sou jpetit souvenir encore vaguer, il regrettait les
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MOU FRàM TTU. ML
petits camarades (hi* sentier de hêtres, et les cajoleries de ses
grands-parens^ et les chaiœoDS de sa TÎeitle graod'mëreu L44;^i6
tout le monde s'occupait de iiiit tandis qu'ici il était presque tou*
jeiurs tout seul.
Non, il n'aimait pas ki Tille. Et pats it aTsit toujours froid, daas
cette chauibte nue et dai» ces vieui escaliers de pierre^
LYIII.
— Il faut me paHoiiTier; tu ?oisbieu que ce n'^était plus moi.
Quand une fois Yfes avait dit cela, tout était bien fini ; mais c'était
souYent très long à venir. Lorsque Fiyresse était passée, pendant
deux ou trois jours il restait sombre, merne, ne parlant pVus jus-
qu'au moment où son sourire s'épanouissait de nouveau tout à coup
à propos d'un rieo, avec une expressioo de corifuatou très enlan-
tine. — ^lors le ciel se rouvrait pour la pauvre Marie, et elle kâsou-
riait, elle aa»H, d'une façon particulière, sans jamais dke un mot
de reproche ; et c'était la fin de l'épreuve.
Une fois, elle osa lui demander très doucement :
— Au moins ne reste pas trois jours à bouder après., quand c'est
passé.
Et lui, encore plus bas, avec vm demi-sourire très naïf, la reg^r*
dant (k côté, tout confus :
— Ne pas rester trois jours à bouder, tu dis?.. Same, est*ceque tu
crois que je suis bien content de moi quand j.'ai fait de ces coups,.,
comme ceux-là? Atil.^mais ça n'est pas contre toi, ma pauvre Marie,
bien sûr I
Alors elle s'appi-ocha plus près, s'appuyant contre son épaule, et
lui, voyant ce qu'elle voulait, l'embrassa.
— 0 la boisson! la boisson!., dit-il lentement, ses yeux se
détournant & demi fermés avec ime expression farouche, mon père I
mes frères !.. i présent, c'est mon touri
Il n'avait encore jamais rien dit de pareil. Ce vice terrible, il
n'en parlait jamais, et il semblait qu'il ne s'en inquiétât pas.
... Comment ne pas avoir encore de petits momens d'espoir quand
on le Toyait ensuite si sage, si soumis, jouant au coin du feu avec
son fils; puis, quittant tout k fait ses façoos de seigneur, ayant
pour sa femme mille petites prévenances deuces, afin de lui faire
oublier sa peine?
CSemment croire que cet Y^pee^à pomrait bientôt, et fatalement,
redevenir Vautrey celui des fUMrvais jours, l'Yves au regard terne,
ITves morne et brutal, la bête égarée d'alcool, que rien ne touche*
rait plus? Alors Marie l'entourait davantage de sa tendresse, concen-
trait sur lui toute sa force de volonté^ te veillait comme un petit
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12 REVUE DES DEUX MONDES.
enfant, tremblait en le suivant des yeux quand seulement il des-
cendait dans cette rue où passaient les camarades à grand col bleu,
et où s'ouvraient les portes des bouges.
... A terre, Yves était perdu; il le sentait bien lui-même, et se
disait tristement qu'il fallait essayer de repartir.
Il avait grandi sur mer, au hasard, à la façon des plantes sau-
vages. On ne s'était guère occupé jamais de lui donner des notions
de devoir, ni de conduite, ni de rien au monde. Moi seul peut-être,
moi, que sa destinée et une prière de sa mère avaient mis sur son
chemin, j'avais pu lui parler de ces choses nouvelles, mais trop tard
sans doute, ou trop vaguement. La discipline du bord, c'était là
le grand frein qui avait conduit seul sa vie matérielle, la maintenant
dans cette austérité rude et saine qui fait les matelots forts.
La terre avait été longtemps pour lui un lieu de passage où on
devenait libre et où il y avait des femmes ; on y descendait comme
en pays conquis, entre les longs voyages ; alors on avait de l'ar-
gent, et, dans les quartiers de plaisir, on faisait tout plier devant
ses caprices et sa force.
Mais vivre d'une vie régulière, avec un petit ménage, compter
ses dépenses chaque jour, se conduire soi-même et songer au len-
demain, ses allures de matelot ne cadraient plus avec ces obliga-
tions imprévues. D'ailleurs, autour de lui, dans ce Brest abâtardi
et pourri, l'alcool semblait suinter des murs avec l'humidiiè mal-
saine. Alors il tombait tout à fait bas, comme tant d'autres qui, eux
aussi, avaient été bons et braves ; il s'avilissait, se ravalait peu à
peu au niveau de ce peuple d'ivrognes ; et sa débauche devenait
repoussante et vulgaire comme une débauche d'ouvrier.
LIX.
... Dn jour, je reçus une lettre qui m'appelait au secours.
Elle était très simple, et ressemblait beaucoup à celle d'un enfant :
tt Mon bon frèro,
(( Je* ne sais comment vous dire, mais c'est vrai, je me suis mis
à boire. Aussi je ne voulais pas demeurer dans Brest, vous le savez
bien, car j'avais peur de cette chose.
tt J'ai déjà été puni trois fois de fers à la Réserve, et maintenant
je ne sais plus comment me débarrasser du bâtiment, car je vois bien
qu'en restant à bord il m' arrivera quelque malheur.
(( Mais il me semble que si je pouvais embarquer encore près de
vous, ce serait tout à fait ce qu'il me faudrait. Mon bon frère, puisque
vous êtes bientôt pour repartir, si vous pouviez venir à Brest pour
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MON FRERE YTES. 13
me prendre, je serais bien mieux qu'id, et pour sûr cela me sau-
verait.
a Yous m'avez fait bien mal en me disant sur votre lettre que
je n'aimais pas ma femme ni mon fils, car, pour elle et mon petit
Pierre, je ferais tout,
« Oui, mon bon frère, j'ai pleuré et je pleure encore dans le
moment que je vous écris, et je ne vois plus, avec les larmes qui
me sont dans les yeux.
c( Je n'espère que vous voir venir. Je vous embrasse de tout mon
cœur, en vous priant de ne pas oublier votre frère, malgré tous les
chagrins qu'il vous donne.
tt Bien à vous.
tt Yves Kermadec. »
LX.
Un dimanche de décembre, je revins à Brest sans être annoncé et
je descendis dans le quartier bas de la Grand'Rue, cherchant la
maison d'Yves. En lisant les numéros des portes, je longeais toutes
ces hautes constructions de granit, qui sont d'anciennes maisons de
riches tombées aux mains du peuple : en bas, partout des cabarets
ouverts ; en haut, des fenêtres à rideaux de pauvres, avec de der-
nières fleurs maladives, sur les appuis; des chrysanthèmes morts,
dans des pots.
C'était le matin. Des bandes de matelots circulaient déjà, dans
leur belle tenue propre, chantant, commençant la fête du dimanche.
On respirait une brume blanche, une fraîcheur humide, — sen-
sation nouvelle de l'hiver. — Comme j'arrivais de l'Adriatique,
encore ensoleillée, les teintes de ce Brest me semblaient plus grises.
Au n"" 15i, — au-dessus de l'enseigne : A la Pensée du beau
canonnier^ — je montai trois étages d'un vieil escalier immense, et
trouvai la chambre des Kermadec.
On entendait de la porte le bruit régulier d'un berceau. Petit
Pierre, bien gâté tout de même, avait gardé cette habitude de se
faire endormir, et Yves, seul avec son fils, était assis près de lui, le
berçant d'une main, très lentement.
II leva son regard triste, ému de me voir, mais osant à peine
venir à moi, son expression disant : a Ahl oui, frère, je sais, vous
venez pour me prendre; c'était bien ce que j'avais demandé, mais
mais je ne vous attendais peut-être p^ si vite; et, de m'en aller,
cela va me faire souilrir... »
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ft& BEYUE Dm DEUX MONDES.
r Pbyaiquemem^ Yves avait changé beaucoup. Il était devenu plus
pâle ; à Tabri du bâle de mer, son expression était différente, moixia
aaauréei et presque douloureuse. Il avait souffert, on le voyait bien ;
rwa sur cette figure grave, toujours marmoréenne, incolore,, U
vice n'avait pu imprimer aucune trace.
Je regardais tout autour de moi avec une impression de surprise
et un serrement de cœur; en effet, je n'avais pas prévu ce que pour-
rait être, à terre et dans une ville, le logis de mon frère Yves. IL
était bien différent de ces logis de mer où je l'avais longtemps
connu : les hunes, pleines de vent et de soleil. Ici, maintenant,, au
milieu de ces réalités pauvres, je me trouvais, comme lui saiKS
doute, dépaysé et mal à l'aise.
Marie était dehors, à la fontaine, et petit Pierre dormait bien, ses
longs cils de petit enfant reposés sur ses joues. Nous étions seuls
l'un devant l'autre, et comme il avait peur de se retrouver ainsi en
face de moi, vite il parla d'embarquement, de départ.
Une permutation sur la liste d'embarquement me mettait à Brest
le premier à partir; on allait armer deux ou trois bateaux, — pour
la station de Chine, pour les mers du Sud, pour le Levant; — et il
lallait s'attendre, d'une heure à l'autre, à une de ces destinalion84à.
La semaine qui suivit fut une de ces périodes agitées comme on
ea traverse souvent dans les existences maritimes : vivre en camp
volant à l'hôtel, dans le désordre des malles à moitié défaites, igno-
rant la route qu'on prendra demain; s'occuper d'une quantité da
choses» service au port et préparatifs de campagne ; — et puis des
allées et venues, des démarches pour Yves, afin de le retirer de
cette Réserve et de le garder sous ma main, prêt à partir avec moi.
Les journées de décembre, très courtes, très sombres, s'en-
fuyaient vite. Je montais souvent, quatre à quatre, le vieil esca-
lier sordide des Kermadec ; — et Marie, toujours anxieuse des pre- '
miers mots que j'allais dire, me souriait tristement, avec une con-
fiance respectueuse et résignée, attendant ma décision.
LXI.
fia rade de ftrest, 23 déMmbre 18M.
Une nuit de décenobre, claire et froide ; — un grand calme sur la
mer, un grand silence à bord.
Dans une très petite chambre de navire, qui est peinte en blanc
et qui a des murs de fer, Yves est assis près de moi sur des malles,
des caisses ouvertes. C'est encore le désarroi de l'arrivée; il faudra
s'installer et se faire un chez-soi dans ce réduit qui va bientôt nous
promener au milieu des lamVs ou des houles de Thiver*
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MOH BBÉU XKBS» 15
T«i8 <M ettbarquemenfi prévus, ces longues campugnes pno|e-
tées, n'oDt pas abouti. Et je ^me trouve tomt simplement sur cette
Sèvrôyqvii ne quittera pas les côtes bretonoeB. D^tace matin, Xves
est de Téquipage, et nous voilà ensemble encore, à vues bumaiaesi
pour un an. Étant donné notre oiétier^ c'est là un l>onheur qui nous
.arrive ; noas pouvions d'un moment à l'autre nous quitter ipour tou-
jours. Et Yves a donné jc^eusemeot cent francs de sa bourse au
marin qui a consenti à lui céder sa place,
Ya pour cetle Sévre^ puisque Je sort nous y a jetés I Cela nous
rappellera le temps déjà lointain où nous naviguions tous deuxaur
la Afer brumeuse j protégés par le clocher à jour.
Mais j'aurais mieux aimé être envoyé ailleurs, quelque part au
soleil; pour Yves surtout, j'aurais voulu l'emmener plus loin de
Brest, plus loin des mauvais amis et des tavernes de la c6te.
Lxa
En mer, 25 décembrei.5oêt
C'était le surlendenMdni de très bonne heure, au petit jour. Je
noaiais sur le pont^ ayant à peîœ doroû un moment , lyrte im
quart de tnimiit A quatre heures très dur : nous avions été mafaiia-
nés toute la nuit par grand vent et grosse mer»
Yves était là, tout mouillé, mais très à son aise dans ion ^ié-
Meat, et, dès qu'il me vit paraître, il me montra de la main, en
lonriant, un pays singulier duquel nous nous approchions.
Des falaises grises muraient les lointains de Thorison comme an
(ong rempart. — Une espèce de calme venait de se faire dans lesMUK,
Uen que le vent continuât de nous envoyer *sa poussée fiuîeuie« Au
ciel, des nuées sombres et lourdes glissaient les uaes sur lee «ntMs,
très vite : toute une voûte de plomb en mouvement; des choses
immenses, obscures, qui se déformaient, qui semblaient tràB pres-
sées de passer, de courir ailleurs, comme prises du vertige de
quelque chute prochaine et formidable. Autour de noua, des mil-
liers d'écueils, des tètes noires qui se dressaient partout au ndJîeu
de cet autre remuement argenté que les lames faisaient; — ' «n aAt
dit d'immenses troupeaux de botes marines. A perte de vue, il y en
avait toujours, de ces dangereuses tôtes noires, la mer en étîot covk
verte. Et puis, là-bas, sur la falaise lointaine, les silhouettes de Crois
clochers très vieux, ayant l'air plantés là tout seuls au milieu d'un
désert de granit, — l'un dominant de beaucoup les deux autres et
dressant sa haute taille comme un géant qui observe et qui préside. ••
Ah! ouil.. je le reconnaissais bien^ celui-là, et, comme Yves, je
k salua d'un sourire ; -r- un peu inquiet cependant de le ? oir repa-
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16 REVUE DES DEUX MONDES.
raltre si près de nous, et au milieu de cette fête de téoëbres, un
matin où je ne l'attendais pas... Qu'ôtions-nous venus faire là dans
son voisinage? Cela n'entrait pas dans nos projets, et je ne compre-
nais plus.
C'était une décision brusque du commandant prise pendant mon
heure de sommeil : venir à l'entrée de la rade du Taureau, tout
près de Saint-PoI-de-Léon, chercher abri contre le vent de sud, la
mer au large s'étant faite trop grosse pour nous.
— Et voilà comment, à son retour dans la Mer brumeuse^ la pre-
mière visite d'Yves fut pour son clocher.
LXIII.
Cherboarg, 27 décembre 1880.
A sept heures du matin, on me rapporte Yves, au fond d'un canot,
ivre-mort. Ce sont d'anciens amis, des gabiers de la Vénus, qui l'ont
traîné toute la nuit dans les bouges, — pour fêter leur retour des
Antilles.
Je suis de quart. Personne encore sur le pont; seulement quel-
ques matelots qui font leur fourbissage^ — mais des dévoués, ceux-là,
connus de longue date et sur qui on peut compter. Quatre hommes
l'enlèvent, le descendent furtivement par un panneau et le cachent
dans ma chambre.
Mauvais début à bord de cette Sèvre^ où je l'avais pris sous ma
garde, comme en punition, et où il avait promis d'être exemplaire.
Cette idée sombre me venait pour la première fois, qu'il était perdu,
bien perdu, malgré tout ce que je pourrais tenter pour le sauver de
lui-même. Et aussi cette autre réflexion, plus désolante encore, que
peut-être il lui manquait quelque chose dans le cœur... '
... Tout le jour, Yves ressemble à un mort.
Il a perdu son bonnet, son porte-monnaie, son sifflet d'argent, et
s'est fait un trou dans la tête.
Vers six heures du soir seulement, il donne signe de vie. Comme
un enfant qui se réveille, il sourit (il est encore ivre, sans cela il ne
sourirait pas ; et demande à manger.
Alors je dis à Jean-Marie, mon domestique fidèle, un pêcheur
d'Audieme : — Ya-t'en à l'office du carré, lui chercher de la soupe.
Jean-Marie apporte cette soupe, et Yves est là qui tourne, retourne
sa cuiller, n'ayant plus l'air de se rappeler par quel bout ça peut
bien se prendre.
— Allons, Jean-Marie, fais- le manger, val
— Elle est trop salée 11. . dit Yves tout à coup, se reculant, faisant
la grimace, Taccent très breton, les yeux encore à moitié fermés.
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MON FRÈRE YYES. 17
— Trop salée I.. trop salée I.«
Puis il se rendort, et, Jean-Marie et moi, nous éclatons de rire.
J'étais fort triste pourtant, mais cette idée et cet aplomb d'enfant
gâté étaient bien drôles. «.
... Le soir, à dix heures, Yves revenu à lui-même se leva furtive-
ment, et disparut.
Pendant deux jours, il se tint caché sur l'avant du navire, dans
le poste de l'équipage, ne montant que pour son quart et pour la
manœuvre, baissant la tête, n'osant plus me voir.
Oh I ces résolutions qu'on a reprises vingt fois, qu'on n'a pas su
tenir,., on n'ose plus les reprendre encore, ou du moins on n'ose
plus le dire,., et on s'affaisse, inerte, laissant passer les jours, atten-
dant le courage et l'estime de soi-même, qui ne reviennent pas...
Peu à peu cependant nous avions retrouvé noire manière d'être
habituelle. Je l'appelais le soir, et il venait faire auprès de moi cette
longue promenade automatique des marins, qui duï-e des heures entre
les mêmes planches. Nous causions à peu près comme autrefois, sous
le vent triste, sous la pluie fme. C'était bien toujours sa même façon,
à la fois très naïve et très profonde, de penser et de dire; c'était la
même chose, avec je ne sais quelle contrainte, quelle glace entre
nous deux, qui ne pouvait plus se fondre. J'attendais un mot de
repentir qui ne venait pas.
L'hiver s'avançait, cet hiver de la Manche, qui enveloppe tout, —
les idées, les êtres et les choses, — dans le même crépuscule gris. Les
grands froids sombres étaient arrivés, et nous faisions notre prome-
nade de chaque soir plus vite, pressant le pas sous le vent humide
de la mer.
Quelquefois j'avais envie de lui dire en serrant sa main bien fort :
« Allons, frère, je t'ai pardonné, va; n'y pensoqsplus. » Cela s'ar-
rêtait sur mes lèvres : après tout, c'était à lui de me demander par-
don; et alors, je gardais une espèce de froideur hautaine qui l'éloi-
gnait de moi.
Non, cette Sèvre décidément ne nous réussissait pas...
LXIY.
Petit Pierre est à Plouherzel, qui essaie de jouer devant la porte
de sa grand'mère ; — tout dépaysé encore et regardant là-bas cette
nappe d'eau immobile avec cette grande forme de bête qui semble
dormir au milieu, derrière un voile de brume. On est bien au
grand air ici, mais le vent y est plus âpre qu'à Toulven, la cam-
pagne plus désolée; et les enfans sentent tout cela d'instinct; en
TOMi Lix. — 1883. s
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18 REVUE DES DEUX MONDES.
présence des tristesses des choses, ils ont des mélancolies et des
silences involoniairesy — comme les petits oiseaux.
Voilà bien deux petits camarades qui arrivent d'une chaumière
voisine pour le voir, lui, le nouveau-venu. Mais ce ne sont plus
ceux de Toulven, ceux-ci; ilâ ne connaissent pas les mêmes jeux;
les quelques petits mots qu'ils savent dire ne sont plus du même
breton. Alors, n'osant pas trop ni les uns ni les autres, ils sont là
tous trois qui s'observent, avec des petits souriresi, avec des petites
mines comiques.
«». C'est hier que petit Pierre est arrivé à Plouherzel avec Marie
Kermadec. Yves a écrit à sa femme de faire bien vite ce voyage;
une idée lui est venue tout d'un coup, un espoir, que cela les récon-
cilierait peut-être avec sa mère. C'est que la vieille fenune, toi\jours
dirre et volontaire , après avoir d'abord refusé net son consente-
jnent à leur mariage, ne l'a donné ensuite que de mauvaise grftce,
6t, depuis, ne veut plus seulement faire r^nse à leurs lettres.
Pauvre vieille délaissée !.. De treize enlans que Dieu lui avait
donnés, trois sont morts tout petits. Sur huit garçons qui ont grandi,
tous marins, la mer lui en a pris sept, — sept, qui ont disparu dans
des naufrages, ou bien qui ont passé à l'étranger, comme Gildaa et
C^oulven.
Ses filles, mariées, dispersées. Des deux plus jeunes, qui demeu-
raient au logis, l'une a éypousé un Islandais^ qui l'a emmenée à
Tréguier; l'autre, la tête tournée de religion, s'est mis en l'esipcit
d'entrer au couvent des Dames de Saint-Gildas du Secours.
AestaU la toute petite, l'eniant abandonnée de Goulven. Ahl elle
s'était mise à la chérir, celle-là ! — One fille naturelle, cependant, ^^
mais la dernière épave de ce long naufrage qui lui avait emporté,
l'un après l'autre, tou^ les autres. La petite aimait aller regarder la
marée nnuiter, au bord du lac d'eau marine. On le lui avdt défendu
pourtant. Mais un jour elle y était allée toute seule, et on ne Ta
plus vue revenir. La marée suivante a rapporté un petit cadavre
raidi, une petite fille de cire blanche, qu'on a couchée près de la
chapelle, sous une croix de bob et une bosse de gazon vert.
Elle avait encore un espoir en son fils Yves, le dernier, le plus
chéri, parce qu'il était resté le plus longtemps au foyer... Peut-
être, au moins, celui-là reviendrait- il quelque jour habiter près
d'eUel
Mais non, cetle Marie Keremeneii le lui avait pris; et en même
temps, — chose qui comptait aussi dans sa rancune, •» elie Ui
avait enlevé l'argent que ce fids lui envoyait autrefois pour l'aider à
vifie,
£t depuis deux ans elle était seule, toute seule, jusqu'à scm det-
nier jour.
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mm FBin yvbs. 19
Pour obéir i Ytes, Marie est venue hier, après deax j<mrnées de
voyage, frapper à cette porte avec son enfant. Une vieille femme,
an traits durs, qu'elle a reconnue tout de suite sans jamais l'avoir
vue, est venue lui ouvrir.
— Je sois Marier, la femme d'Yves.»^ Bonjour, ma mère 1
-^ La femme d'Yves !.. la femme d'YfesI.. Et alors, c'est donc
b petit Pierre, celui-ci, c'est donc mon petit-fils?
Tout de même son œil s'était adouci en regardant ce petit-fils.
Elle les avait fait entrer, bien manger, bien se chauffer, et leur avait
préparé son meilleur lit. Mais c'est égal, c'était toujours un froid,
une glace que rien ne pouvait fondre.
Dans les coins, en se cachant, la grand'mëre embrassait son
petit-fils avec amour; mais, devant Marie, jamais; toujours raide,
revèche.
Quelquefois on causait d'Yves, et Marie disait timidement que
depuis leur mariage il se corrigeait beaucoup.
— Tra la lai., se corriger!., répétait la vieille mère, en prenant
son air mauvais. Tra la la la!., ma fille, se corriger!.. C'est la
tête de son père, c'est la même chose, c'est tout pareil, et vous
n'avez pas fini d'en voir avec lui, moi je vous le dis.
Alors la pauvre Marie, le cœur gros, ne sachant plus que répondre,
ni que dire tout le long du jour, ni que faire d'elle-même, attendait
aveo impatience le temps fixé par Yves pour (repartir. £t, bien sûr,
elle ne reviendrait plus...
LXY.
Au sortir de Paimpol, Marie est remontée avec son fils dans la
diligence, qui s'ébranle et les emmène. Par la pcurtière elle regarde
sa belle-mère, qui est tout de même venue de Plouherzel les con-
duire jusqu'à la viiJe, mais qui leur a dit un bonjour glacial , un
bonjour bref à faire mal au cœur.
Elle la regarde, et elle ne comprend plus : la voilà qui court
maintenant, qui court après la voiture, — et puis, sa figure qui
change, qui leur fait comme une grimace. Qu'est-ce qu'elle leur
veut? Et Marie regarde, presque effrayée. Elle grimace toujours.
Ah!., c'est qu'elle pleure I Ses pauvres traits se contractent tout à
fait, et voici les larmes qui coulent... Elles se comprennent main-
tenant toutes les deux.
— Pour l'amour de Dieu! faites arrêter la voiture, monsieur, dit
Marie à un Islanduis qui est assis près d'elle, et qui a compris, lui
aussi, car il passe son bras au travers du peut carreau de devant et
^ire le ounducteur par sa mancbe. La voiture s'arrête. La gra^ud'mère,
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20 BEYDE DES DEOX MONDES.
qui a toujours couru, est là derrière, à toucher le marchepied;
elle leur tend les mains, et sa figure est toute baignée de larmes.
Marie est descendue, et la vieille femme, la serrant dans ses
bras, l'embrassant, embrassant petit Pierre : « 0 ma chère fille,
que le bon Dieu t'accompagne ! » Et elle pleure à sanglots.
— Voyez-vous, ma fille, avec Yves il faut être très douce, le
prendre par le cœur, vous verrez que vous pourrez être heureuse
avec lui. Moi j'ai peut-être trop montré les gros yeux à son pauvre
père. Dieu vous bénisse, ma chère fille !.. £t les voilà, unies dans
le même amour pour Yves, et pleurant ensemble.
— Allons I les femmes, crie le conducteur, quand vous aurez
fini de frotter vos museaux ?
U faut s'arracher Tune de l'autre. Et Marie , rassise dans son
coin, regarde en s'éloignant , avec ses yeux pleins de larmes, la
vieille femme qui s'est aOaissée, sanglotant, sur une borne, tandis
qile petit Pierre, avec sa petite main potelée, lui fait adieu par la
portière.
LXVI.
!•' janvier 1881.
Au fond de l'arsenal de Brest, un peu avant le jour, le premier
matin de l'année 1881, — un lieu triste, ce fond de port; —
la Sèvre y était amarrée depuis une semaine.
En haut, le ciel avait commencé à blanchir entre les grandes
murailles de granit qui nous enfermaient. Les réverbères, très
rares, donnaient dans la brume leur dernière petite lumière jaune.
Et on voyait déjà des silhouettes de choses formidables qui se
dessinaient, éveillant des idées de rigidité méchante ; des machines
haut perchées, des ancres énormes dressant leurs pattes noires;
toutes sortes de formes indécises et laides et puis des navires
désarmés, avec leurs gigantesques tournures de poisson, immobiles
sur leurs chaînes comme de gros monstres morts.
Dn grand silence, dans ce port, et un froid mortel...
Il n'y a pas de solitude comparable à celle des arsenaux de la
marine de guerre pendant les nuits , surtout pendant les nuits de
fête. Aux approches du coup de canon de retraite, tout le monde
s'enfuit comme d'un lieu pestiféré; des milliers d'hommes sortent
de partout, grouillant comme des fourmis, se hâtant vers les portes.
Les derniers courent, pris d'une frayeur d'arriver trop tard et de
trouver les grilles fermées. Le calme se fait. Et puis, la nuit, plus
personne, plus rien.
De loin en loin une ronde passe, hêlée par les sentine.les et
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MON FRÈRE YYES. 21
disant tout bas les mots convoDUS. Et puis le peuple silencieux des
rats débouche de tous les trous , prend possession des navires
déserts, des chantiers vides.
De garde à bord depuis la veille, je m'étais endormi très tard,
dans .ma chambre glaciale aux murailles de fer. J'étais inquiet
d'Yves, et, cette nuit-là, ces chants, ces cris de matelots, qui m'ar-
rivaient de très loin, des mauvais quartiers de la ville, m'appor-
taient une tristesse.
Marie et le petit Pierre étaient à faire leur voyage à Plouherzel
en Goêlo, et lui, Yves, avait voulu quand même passer cette soirée
à terre dans Brest, pour fêter le nouvel an avec d'anciens amis.
J'aurais pu l'arrêter en le priant de rester me tenir compagnie ;
mais toujours cette glace, entre nous deux, qui persistait : je l'avais
laissé partir. £t cette nuit du 31 décembre, c'est précisément la
nuit daagereuse, où il semble que tout ce Brest soit pris d'un ver-
tige d'alcool...
En montant sur le pont, je saluai assez tristement ce premier
matin de l'année nouvelle, et je commençai la promenade machi-
nale, les cent pas du quart , en songeant à mille choses passées.
Surtout je songeais beaucoup à Yves, qui était ma préoccupation
présente. Depuis quinze jours, sur cette SèvrCy il me semblait voir
lentement s'en aller, d'heure en heure, l'affection de ce frère simple
qui avait été longtemps mon seul vrai ami au monde. D'ailleurs, je
lui en voulais durement de ne pas savoir mieux se conduire, et il
me semblait que moi aussi je l'aimais moins...
Un oiseau noir passa au-dessus de ma tête, jetant dans l'air un
croassement lamentable.
— Allons boni dit un matelot, qui faisait dans l'obscurité sa
toilette matinale à grande eau froide, en voilà un qui nous souhaite
la bonne année !.. Sale bête de malheur! Âhl bien, c'est signe que
nous en verrons de belles !
...^Yves rentra à sept heures, marchant très droit, et répondit à
l'appel. Après, il vint à moi, coaune de coutume, me dire bonjour.
A ses yeux un peu ternis, à sa voix un peu changée, je vis bien
yite qu'il n'avait pas été complètement sage. Alors je lui dis, d'un
ton de commandement brusque : a Yves, il ne faudra pas retourner
à terre aujourd'hui. » Et puis j'affectai de parler à d'autres, ayant
conscience d'avoir été trop dur, et mécontent de moi-même.
Midi. — L'arsenal, les navires se vidaient, se faisaient déserts
comme les jours de grande fête. De partout on voyait sortir les mate-
lots, bien propres dans leur tenue des dimanches, s'époussetant d'une
main empressée, s' arrangeant les uns aux autres leurs grands cols
bleus, et vite, d'un pas alerte, gagoant les portes, s' élançant dans
Brest.
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23 BEVUE 1965 DR» MONDES.
Quand vînt le tour de ceux de la Stvrt, Yves parut avec les
antres, bien brossé, bien lavé, bien décolleté, dans ses plus beaux
habits.
— Yves, e* va»-tu ?
Lui, me regarda d'un mauvais regard que je ne lui connaissais
pas, et qui me défiait, et où je lisais encore la fièvre et l'égaré-
ment de l'alcool :
— Je vais retrouver mes amis, dit-il, des marins de mon pays,
auiiquels j'ai promis, et qui m'attendent.
Alors j'essayai de le raisonner, le prenant à part ; obligé de dire
toot cela très vite, car le temps pressait ; obligé de parler bas et de
garder un air très calme, car il fallait dissimuler cette scène aux
autres, qui étaient là tout près de nous. Et je sentais que je faisais
fausse route, que je n'étais plus moi-même, que la patience m*aban-
dmraait. Je parlais de ce ton qui irrite, mais qui ne persuade pas.
— Oh! si, je vous jure, j'irai, dit-il à la fin en tremblant, les
dents serrées; & moins de me mettre aux fers aujourd'hui, vous ne
m'en 4»mpècherez pas.
Et il se dégageait, me bravant en face pour la première fois de
sa vie, s'en allant ponr rejoindre les autres.
— Aux fers?.. Eh bien! oui, Yves, tu iras!
Et j*appelai un sergent d'armes, lui donnant tout haut l'ordre de
l'y coïKiuire.
Oh ! ce regard qu'il me jeta en se rendant aux fers, oUigé de
suivre le sergent d'armes qui l'emmenait là, devant tout le monde,
de descendre dans la cale avec ses beaux habits du dimanche !••
Il était dégrisé, assurément, car il regardait profond et ses yeux
étaient clairs. Ce fut moi qui baissai la tête sous cette expression
de reproche, d'étonnement douloureux et suprême, de désillusion
subite et de dériain.
Et puis je rentrai chez moi...
Éfaii-ce fini entre nous deux? Je le croyais. Cette fois, je Fayais
bien perdu.
Avec son caractère breton, je savais qu'Yves ne reviendrait pas;
son cœur, une fois fermé, ne se rouvrirait pixrs.
Je venais d'abuser de mon autorité contre lui et il était de ceux
qui, devant la force, se cabrent et ne cèdent plus.
... J'avais prié l'officier de garde de me laisser pour ce jour-là
oontioner le service, n'ayant pas le courage de quitter le bord, —
et je me promenais toujours sur ces éternelles planches.
L'arsenal était désert entre ses grands murs. — Personne sur le
pont. — Des chants très lointains, arrivant des basses rues de Brest.
— Et en bas, daas le poste de l'équipage, la voix des matelots de
garde criaut à intervalles réguliers les nombres du loto avec toujours
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MON EftCAfi YTES. 23
ces mêmes plaisanteries de bord, qui sont très vieilles et qui lee font
rire :
— 22, les deux fourriers à la promenade I
— 33, les jambes du maître-coq 1
Et mon pauvre Yves était au-dessous d'eux, à fond de cale, dans
l'obscurité, étendu sur les planches parce grand froid, avec la boucle
au pied.
Que faire?.. Donner l'ordre de le mettre en liberté et de me Ten-
Toyerl Je devinais parfaitement ce qu'elle pourrait être, celte entre-
vue : lui debout, impassible, farouche, m'ôtant très respectueusement
son bonnet, et me bravant par son silence, en détournant les yeux.
Et puis, s'il refusait de venir, — et il en était très capable en ce
moment, — alors... ce refus d'obéissance,», comment le sauver de
là ensuite? comment le tirer de ce gâchis que j'aurais été commettre
entre nos affaires 4 nous et^ les choses aveugles de la discipline ?..
Maintenantylanuiitombait^etily avait près decinq heures qu'Yves
était aux fers. Je songeais au petit Pierre et à Marie, aux bonnes
gens de Toulven, qui avaiecit mis leur espoir en moi, et puis,, à un
serment que j'avais fait à une vieille mère de Plouherzel.
Surtout, je sentais que j'aiimais, toujours mon pauvre Yves, comme
un frère... Je rentrai chez moi, et vite je me mis à lui écrira; ce
devait être le seul moyen entre nous deux; avec nos caractères^ les
explications ne nous réussissaient jamais. — Je me dépêchais, j'écri-
vais en très grosses lettres, pour qu'il pût lire encore : la nuit venait
vite, eu dans l'arsenal, la lumière est chose défendue.
Et puis je dis au sergent d'armes : a kliez chercher Kermadec» et
amenez-le parler kV officier de quarts ici, dans ma chambre. »
J'avaia écrit :
a Cher frère,
« Je te pardonne et je te demande de me pardonner aussi. Tu
sais bien que nous sommes frères maintenant, et que, malgré tout,
c'est à la vie à la mort entre nous deux. Yeux-tu que tout ce que
nous avons dit et fait sur la Sèvre soit oublié, et veux-tu essayer de
prendre encore une fois une grande résolution d'être sage? Je te le
demande au nom de ta mère* Écris seulement oui au bas de ce
papier, veux-tu? et tout sera fini, nous n'en reparlerons plus.
« PEERiTB. ir
Quand Yves se présenta, sans le regarder, ni attendre de réponse,
je lui dis simplement ; a Lis ceci que je viens d'écrire pour tai, »
et je m'en allai, le laissant seuL
Lui fut vite partie comme s'il avait eu peur iie mon retour» «t
dès que je l'entendis s'éloigner, je rentrai pour voitr
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2h RETUE DES DEUX MONDES.
Au bas de mon papier* — en lettres encore plus grosses que les
miennes, car la nuit arrivait toujours, — il avait écrit :
« Oui, frère ; »
et signé : « Yves. »
LXYII.
— Jean-Marie, dépêche-toi d'aller dire à Yves que je l'attends là,
en bas, à terre, sur le quai I
C'était dix minutes après. Il fallait bien se voir, après s'être écrit,
pour que la réconciliation fût complète.
Quand Yves arriva, il avait sa figure changée, et son bon sourire,
que je n'avais plus vu depuis bien longtemps. Je pris sa main, sa
pauvre main de gabier, dans les miennes ; il fallait la serrer très fort
pour qu'elle sentit la pression, car le travail l'avait beaucoup
durcie.
— Aussi, pourquoi m'avez-vous fait cela? Ce n'était pas bien,
allez I
Et ce fut tout ce qu'il trouva à me dire, en manière de reproche.
Nous n'étions pas astreints à la garde de nuit sur cette Sèvre.
— Sais-tu, Yves, nous allons passer cette soirée de premier de
Tan ensemble, à terre, dans Brest, et tu dîneras en face de moi,
à la Bourse. Gela ne nous est jamais arrivé, et cela nous amusera.
Vite, va faire épousseter ton dos (il s'était tout sali, dans la cale
aux fers), — et allons- nous-en.
— Ohl mais dépêchons-nous, alors. Plutôt je m'époussetterai
chez vous, dans votre chambre de terre. Le canon va tirer, nous
n'aurons jamais le temps de sortir.
Nous étions jui^ement tout au fond du port, très loin des portes.
Et nous voilà partis, courant presque.
Allons, bien! le coup de canon, à moitié route, et nous sommes
pris!
Obligés de rentrer à bord de cette Sèvre^ où il fait froid et où il
fait noir.
Au carrée il y a un méchant fanal, allumé dans une cage grillée
par le pompier de ronde, — et pas de feu. — C'est là que nous pas-
sons notre soirée de premier de l'an, privés de dîner par notre faute,
mais contens tout de môme de nous être retrouvés et d'avoir fait
la paix.
Pourtant quelque chose encore préoccupait Yves :
— Je n'ai pas pensé à vous dire cela plus lôt : vous auriez peut-
être mieux fait de me remettre aux fers jusqu'à demain matin, ^ à
cause des autres, voyez-vous, qui n'auront pas trop compris...
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MON FRERE YVES. 25
Mais, sur sa conduite à venir, il n'avait plus d'inquiétude et se
sentait ce soir très fort de lui-même :
— D'abord, disait-il, j'ai trouvé une manière sûre : je ne descen-
drai plus jamais à terre qu'avec vous, quand vous m'emmènerez» —
Ainsi, comme ça, vous comprenez bien?».
LXVIII.
Dimanche, 31 mars 1881.
Toulven, au printemps; les sentiers pleins de primevères. Un pre-
mier souffle un peu tiède passe et surprend délicieusement, passe
sur les branchages des chênes et des hêtres, sur les grands bois
elTeuillés, et nous apporte, dans cette Bretagne grise, des effluves
d'ailleurs, des ressouvenirs de pays plus lumineux. Dn été pâle
va venir, avec de longues, longues soirées douces.
Nous sommes tous sortis sur la porte de la chaumière, les deux
vieux Keremenen, Yves, sa femme, et puis Anne, la petite Coren-
tine et le petit Pierre. Des chants d* église, que nous avions d'abord
entendus danâ le lointain, se rapprochent très lentement. C'est la
procession qui arrive, d'un pas rythmé, la première procession du
printemps. — La voilà dans le chemin vert, — elle va passer devant
nous.
— Monte-moi, parrain, monte!., dit petit Pierre qui me tend les
bras pour se faire prendre à mon cou, pour mieux voir. Mais Yves
le veut pour lui, et, l'enlevant très haut, le pose tout debout sur sa
tête ; alors petit Pierre sourit de se trouver si grand, et plonge ses
mains dans les branches moussues des vieux arbres.
La bannière de la Vierge passe, portée par deux jeunes hommes
recueillis et graves. Tous les hommes de Trémeulé et de Toulven
la suivent, tête nue, jeunes et vieux, leur feutre bas, de longs che-
veux, blonds ou blanchis par l'âge, qui tombent sur des vestes
bretonnes ornées de broderies vieilles.
Toutes les femmes viennent derrière : des corselets noirs tout bro-
dés d'yeux, un petit brouhaha contenu de voix qui prononcent des
mots celtiques, un remuement de grandes choses en mousseline
blanche sur les têtes. La vieille sage-femme déGle la dernière, cour-
bée et trottant menu, toujours avec son allure de fée; elle nous
adresse un signe de connaissance et menace petit Pierre, par plai-
santerie, du bout de son bâton.
Cela s'éloigne, et le bruit aussi...
Maintenant nous voyons, par derrière et de loin, toute cette file
qui monte entre les étroites parois de mousse, tout ce plein sentier
de coiffes à grandes ailes et de collerettes blanches.
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26 BETUE mSS DEUX MONDES.
Cela aTen va, en zigzags, montant toujonrs Ters Saînt-Ëloî 4e
Toulven. C'est très bizarre, cette queue de procession.
— Oh!., toutes ces coiffes! dit Anne, qui a fini son cfaaoelet la
première, et qui se met à rire, saisie de l'effet de toutes ces tètes
blanches élargies par les tuyamx de mousseline.
C'est fini, — perdu dans les lointains de la voûte de hêtres ; —
on ne voit plus que le vert tendre du chemin, et les touffes de pri-
mevères semées partout : végétations hâiives qui n'ont pas pris le
temps de voir le soleil, et qui se pressent sur la mousse en gros
bouquets compacts, d'un jaune pâle de soufre, d'une teinte laiteuse
d'ambre. Les Bretons les appellent fleurs de laiî.
Je prends petit Pierre par la main, et l'emmène avec moi dans
les bois, pour laisser Yves seul avec ses parens. Ils ont des affaires
très graves, paralc-il, à discuter ensemble; toujours ces questions
d'intérêts et de partages qui, à la campagne, tiennent une si grande
place dans la vie.
Cette fois il s'i^t d'un rêve qu'ils ont fait tons deux, Yve<i et sa
femme : réunir tout leur avoir et bâiir une petite maison, couverte en
ardoise^ dhns Toulren. J'aurai ma chambre, à moi, dans cette petite
maison, et on y mettra des vieilleries bretonnes que j'aime, et des
fleurs et des fougères, lis ne veulent plus demeurer dans les grandes
villes, ni dans Brest surtout ; — c*est trop mauvais pour Yves.
— Comme ça, dit-il, c'est vrai que je n'habiterai pas bien sou-
vent chez moi ; mais q«and je pourrai y venir, nous y serons tout
à fait heureuK. Et puis, vous comprenez, c'est surtout pour plus
tard, quand j'aurai ma retraite; je serai très bien dans ma maison,
avec mon petit jardin.
La retraite!.. Toujours ce rêve que les matelots commencent à
faire en pleine jeunesse, comme si leur vie présente n'était qu'un
temps d'épreuve. Prendre sa retraite, vers quarante ans; après
avoir fait les cent coups par le monde, posséder un petit coin de
terre à soi, y vivre très sage et n'en plus sortir ; devenir quelqu'un de
posé dans son hameau, dans sa paroisse, — marguiilier après avoir
étérouleur de mer; — vieux diat^le, se iaire bon ermite, bien tran-
quille... combien d'entre eui sont fauchés avant de l'atteindre,
cette heure plus paisible de l'âge mûr? Et, pourtant, kvterrogea-
lee, ils y songent tons.
Cette manière sûre qu'Yves avait trouvée pour être sage lui avait
rénsâ très bien ; à bord, il était le marin exemplaire qu'il acvait
toujours été, et, à terre, nous ne nous quittions plus.
A dater de cette mauvaise journée qui avait commencé Tan 81,
notre façon d'être ensemble avait complètement changé, et je le
tiaîcais à présent tout à fah en frère.
Sur cette Sèvre, nn très petit bateau oà nous avions, entre offi-
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MON IvàUJg YT£S» 27
ciera, dans une mtîmité Jbien cordiale, Yves était loaintenant de
notre bande. — Au théâtre, dans notre loge; de part dans nm
excursions, dans nos entreprises généralement quelconques. Lui,
intimidé d'abord, refusant, se dérobant, avait fini par se laisser faire,
parce qu'il se sentait aimé de tous. Et moi, j'espérais dans ce moyen
nouveau et peut-être étrange : le rapprocher de moi le plus possible
et l'élever au-dessus de sa vie passé, de ses amis d'autrefois.
Cette chose qu'on est convenu d'appeler éducation, cette espèce
de verni», appliqué d'ailleurs assez grossièrement sur tant d'autres,
manquait tout à fait à mon frère Yves ; mais il avait par nature un
certain tact, une délicatesse beaucoup plus rare et qui ne se donneiit
pas. Quand il était avec nous, il se tenait si bien à sa place tou-
jours, que lui-même commençait à s'y trouver à l'aise. 11 parlait
très peu, et jamais pour dire ces choses banales que tout le monde
a dites. Et môme, lorsqu'il quittait sa tenue de marin pour prendre
certain costume gris fort bien ajusté avec des gants de Suède d*une
nuance assortie, alors, tout en gardant sa désinvolture de forban, sa
tète en arrière et sa peau bronzée, il prenait tout à coup fort grand air.
Cela nous amusait de le mener avec nous, de le présenter à de
h*aves gens auxquels son silence et sa carrure imposaient, et qui
le trouvaient dédaigneux. Et c'était drôle, le lendemain, de le voir
redevenu matelot, aussi bon gabier que devant.
... Donc, nous étions dans les bois de Toulven, petit Pierre et
moi, à chercher des fleurs, pendant le conseil de famille.
"Nous en trouvions beaucoup, des primevères jaune pâle, dos
pervenches violettes, des bourraches bleues, et même des silènes
roses, les premières du printemps.
Petit Pierre en ramassait tant qu'il pouvait, très agité, ne sachant
jamais auxquelles courir, et poussant de gros soupirs, comme acca-
blé d'une besogne très importante; il me les apportait bien vite
par petits paquets^ toutes mal cueillies, à moitié chiffonnées dans
ses petits doigts, et la queue trop courte.
De la hauteur où nous étions, on voyait des boîs à perte de vue ;
les épines noires étaient déjà fleuries ; toutes les branches, toutes les
brindilles rougeâtres, pleines de bourgeons, attendaient le prin-
temps. Et, là-bas, l'église de Toulven dressait au milieu de ce pays
d'arbres sa flèche grise.
Nous étions restés si longtemps dehors qu'on avait mis Gorentîne
en vigie dans le sentier vert pour annoncer notre retour. Nous la
voyions de loin qui sautait, qui sautait, qui faisait le diable toute .
aeuie, avec aa grande cmSe et sa coUerette au vent. Et elle criai
bien fert :
— Les voilà qui arrivent^ Pierre braê$ et Pierre vietm 1 (Pion»
grand et Pierre petit) ^n se doiwaat k main tous 4eux«
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28 RETUE DES DEUX MONDES,
Et elle tournait la chose en chanson et la chantait sur un air de
Bretagne très vif, en dansant en mesure :
Les Yoilà qui arrivent I
Et ils se donnent la main tous deux,
Pierre brass et Pierre vienn I
Sa grande coiffe et sa collerette au vent, elle dansait comme une
petite poupée devenue folle. Et la nuit tombait, nuit de mars, tou-
jours triste, sous la voûte effeuillée des vieux arbres. Un froid cou-
rait tout à coup comme un frisson de mort sur les bois, après le
soleil tiède du jour :
Et ils se donnent la main tons dénx,
Pierre brass et Pierre vienn I
Et Pierre vienn bugel'dul
Bugel-du (le petit bonhomme noir), ce même surnom qu'Yves
avait porté, elle le donnait à son petit cousin Pierre, toujours à
cause de cette couleur bronzée des Kermadec. Alors je l'appelai :
Moisel vienn peu-melen (petite demoiselle à tête jaune), et ce nom
lui resta; il lui allait bien, à cause de ses cheveux toujours échap-
pés de sa coiffe, comme des écheveaux de soie couleur d'or.
Tout le monde avait l'air heureux dans la chaumière, et Yves me
prit à part pour me dire qu'on s'était très bien entendu. Le vieux
Corentin leur donnait deux mille francs, et une tante leur en prêtait
mille autres. Avec cela ils pourraient acheter un terrain à terme et
commencer tout de suite à bâtir.
Après dîner, vite il fallut aller prendre la voiture à Toulven, et le
train à Bannalec. Yves et moi, nous nous en retournions à Lorient,
où notre Sèvre nous attendait dans le port.
Vers onze heures, quand nous fûmes rentrés dans le logis de
hasard que nous avions loué en ville, Yves, avant de se coucher,
arrangea dans des vases nos fleurs des bois de Toulven.
Pour la première fois de sa vie, il faisait pareil ouvrage; il était
étonné de lui-même, et de trouver jolies ces pauvres fleurettes aux-
quelles il n'avait encore jamais pris garde.
— Eh bien ! dit-il, quand j'aurai ma petite maison à Toulven, j'en
mettrai chez nous, car je trouve que ça lait très bien. C'est pour-
tant vous, tenez, qui m'avez donné l'idée de ces choses...
LXIX.
En mer, le lendemain, l^' avril. — Route sur Saînt-Nazaîre. —
Yoilure du grand largue; forte brise du nord- ouest; mauvais
temps; on ne voit plus les feux. — Entré dans le bassin au petit
jour; cassé le bossoir; craqué le petit mflt de hune.
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MON FRÈRE YVES. 29
Le 2, c'est jour de paie. Des hommes ivres tombent la nuit dans
la cale et se fendent la tète.
10 aTril.
Une petite permission de deux jours, inattendue. En route avec
Yves pour Trémeulé-en-Toulven. Cette Sèvre est un bon bateau, qui
ne nous éloigne jamais bien longtemps,
A dix heures du soir, au clair de lune, nous venons frapper à la
porte des vieux Keremenen et de Marie, qui ne nous attendent pas.
On lève petit Pierre pour nous faire honneur, et on l'assied sur
nos genoux. Tout surpris dans son premier sommeil, il nous dit
bonjour tout bas, en souriant, et puis il ne fait plus grand cas de
notre visite. Ses yeux se ferment malgré lui et sa petite tête s'en
va de tous les côtés.
Et Yves, très inquiet, le voyant baisser la tête et regarder en des-
sous, les cheveux dans les yeux :
— Moi, je trouve qu'il a un air,., qu'il a un air... sournois I
Et il me regarde, anxieux de savoir ce que j'en pense, concevant
déjà une préoccupation grave pour l'avenir.
Il n'y a au monde que mon cher Yves pour avoir des frayeurs
aussi drôles. Je fais sauter petit Pierre, qui alors se réveille pour
tout de bon et éclate de rire, ses beaux grands yeux bien ouverts
entre leurs longs cils. Yves se rassure et trouve qu'en effet il n'a
plus la mine du tout sournoise.
Quand sa mère le met tout nu, il ressemble aux bébés classiques,
aux statues grecques de l'Amour.
LXX.
Toulven, 30 avril.
Ceci se passe dans la chaumière des vieux Keremenen, à la tom-
bée de la nuit, un soir d'avril. Nous sommes toute une bande qui
rentrons de la promenade, Yves, Marie, Anne, la petite Corentine
peu^meulen et le petit Pierre bugel-du.
Il y a quatre chandelles allumées dans la chaumière {trois^ cela
ferait la noce du rhaty et cela porterait malheur).
Sur la vieille table de chêne massif, polie par les années, on a
préparé du papier, des plumes, et du sable. On a rangé des bancs
tout autour. Des choses trè? solennelles vont se passer.
Nous déposons notre moisson d'herbes et de fleurs, qui met dans
la chaumière noire une odeur d'avril, et puis nous prenons place.
Encore deux bonnes vieilles qui entrent, Tair important ; elles
disent bonsoir avec une révérence qui fait dresser tout debout leur
grande collerette empesée et s'assoient dans les coins. Puis, Pierre
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20 RETUE Vn BEDX MONDES.
Kerbms, le fiancé d'Anne. — - Enfin tout le monde est placé, nous
sommes au complet.
C'est la grande soirée des arrangemens de famille, où les vieux
Eeremenen vont exécuter la promesse qu'ils ont faite à leurs enfans.
Us se lèvent tous deux pour ouvrir un bahut antique, dont les
sculptures représentent des Sacré Cœur alternant avec des coqs;
ils remuent des papiers, des bardes, puis, tout au fond^ prennent
un petit sac qui paraît lourd. Ensuite ils voot à leur Ut» retournent
la paillasse et cbercheiit dessous : un second sacl
Ils les vident sur la table, devant leur fils Yves, et on voit paraître
toutes ces belles pièces d*or et d'argent, marquées d'effigies an-
ciennes, qui, depuis un demi-siècle, s'étaient amassées une à une ^
dormaient* Ou les compte par pelits tas : ce sont les deux mille
francs promis.
Maintenant c'est le tour de la vieille tante, qui se lève et vient
vider un troisième petit sac : encore mille francs d'or,
La vieille voisine s'avance la dernière; elle en apporte cinq cents
dans un pied de bas. Tout cela, c'est pour prêter à Yves, tout cela
s'entasse devant lui. Il signe deux pelits reçus sur du papier blanc
et les remet aux vieilles prêteuses qui font des révérences pour par-
tir, et que l'on retient, comme l'asage le commande, pour boire un
verre de cidre avec nous.
C'est fini. Tout cela s'est passé sans notaire, sans acte, sans discus-
sion, avec une confiance et une honnêteté qui sont choses de Toulveo.
••« PanI panl pani à la porte. C'est rentrepreneur-maQon, et il
arrive juste à point.
Avec celui-là, par exemple, on emploiera le papier timbré; c'est
un vieux roué de Quimper, qui n'entend qu'à moitié le français,
mais qui paraît pas mal sournois, tout de même, avec ses manières
de la ville.
J'ai mission de lui faire comprendre on plan de maison que nous
avons combiné dans nos soirées de bord, et où figure ma cliambre.
ie discute la confection des moindres parties, et le prix de tous les
matériaux, prenant un air de m'y connaître qui impose à ce vieux,
mais qui nous fait rire, Yves et moi, quand par malheur nos yeux
se rencontrent.
Sur une feuille timbrée du prix de douze sous j'écris deux pages
de clauses et de détails :
a Une maison bâtie eo granit, cimentée avec du sable de rivièrey
bknciiie à la chaux, charpentée en châtaignier, avec jardin devant,
grenier à lucarne, auvens peints eo vert, etc., etc., le tout termmé
avant le i'^ mai de l'aimée prochaine «t aa prix fixé d'avance de
2,950 fiuacs. n
J'en ai une vraie fatigue, de «e traivail et de cette lensiea d'ea-
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XON FSéM YTBS. 8t
prit ; je suis très étonné de moi-môme et je les vois tons émerveU*
lés de ma prévoyance et de mon économie I C'est inouï les choses
que ces bonnes gens me font faire.
Enfin c'est signé, paraphé. On boit du cidre, en se serrant la
main à la ronde. Et voilà Yves propriétaire en Toulven. Ils ont l'air
si heureux, Marie et lui. que je ne regrette pas ma peine, pour sûr.
Les deux bonnes vieilles font leur révérence définitive, et tous
les autres, môme petit Pierre qui n'a pas voulu se coucher, vien-
nent, par la belle nuit qu'il fait, me reconduire, au clair de lune,
jusqu'à l'auberge.
Toalven, !•' mal 1881.
Nous sommes très affairés dès le matin, Tves et moi, aidés du
vieux Corentin Keremenen, à mesurer avec une corde le terrain à
acquérir.
D'abord il a fallu en faire le choix, et cela nous a pris toute la
matinée d'hier. Pour Yves c'était là une question très sérieuse, arrêter
remplacement de cette patite maison, où il entrevoit, au fond d'un
lointain mélancolique et étrange, sa retraite, sa vieillesse et sa mort.
l i Après beaucoup d allées et de venues, nous nous sommes décidés
pour cet endroit-ci. C'est à l'entrée de Toulven, sur la route qui
mène à Rosporden, un point élevé, devant une petite place de vil-
lage qui est égayée ce matin par une population de poules tapa-
gexises et d'enfans roses. D'un côté, on verra Toulven et l'église,
de Pautre les grands bois.
Pour le moment, ce n'est encore qu'un champ d'avoine très vert.
Nous Pavons bien mesuré dans toutes les dimensions ; au prix oii
est le mètre carré, il y en aura pour quatorze cent quatre-vingt-dix
francs, plus les honoraires du notaire.
Gomme il va falloir qu'Yves soit sage et fasse des économies pour
payer tout celai 11 devient très sérieux quand il y songe.
LXXI.
A bord de la Sèvrê, mai 1881.
Tves, qui aura trente ans bientôt, me prie de lui rapporter de
terre un cahier relié pour commencer à y écrire ses inopressions, à
ma manière; il regrette même de ne plus se rappeler assea les dates et
les choses passées pocrr reconstituer on journal rétrospectif de sa vie»
Son intelligence s'ouvre h une foule de conceptions nouvelles; il
sefisçenne sur moi, c'est incontestable, et se complique peut-être
iBi peu plus qu'il ne faudrait. Hais notre intimité amène un autre
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32 RETUE DES DEUX MONDES.
résultat très inattendu , c'est que je me simplifie beaucoup à son
contact; moi aussi, je change, et presque autant que lui...
Brest, Juin 1881.
 six heures, le soir de la Saint-Jean, sur l'impériale d'un omni-
bus de campagne, je revenais avec Yves du pardon de Plougastel.
Notre Sévre avait été, en mai, jusqu'à Alger, et nous sentions
mieux, par contraste, le charme particulier du pays breton*
Les chevaux s'en allaient ventre à terre, tout enrubannés, ayant
sur la tête des batïnières et des rameaux verts. Dans rintèrieur,
on chantait, et dessus, près de nous, trois matelots gris dansaient,
bonnet sur l'oreille, des fleurs aux boutonnières, des rubans, des
trompettes, et, par ironie pour les gens à vue faible, portant des
lorgnons bleus, — trois jeunes hommes à la tournure délurée, à la
tête intelligente, qui couraient leur bordée de départ au moment
de s'en aller en Chine.
Des bourgeois se fussent cassé le cou. Eux, qui avaient tant bu,
tenaient ferme, sautaient comme des cabris, et la voiture s'en allait
grand train, de droite et de gauche, dans les ornières, menée par
un cocher ivre.
A Plougastel, nous avions trouvé le bruit d'une fête de village,
des chevaux de bois, une naine, une géante, la Famille Mouton^
qui se désosse, et des jeux et des cabarets. Et puis, sur une place
isolée, entourée de chaumières grises, les binious bretons sonnaient
un air rapide et monotone du temps passé; des gens en vieux cos-
tume dansaient à cette musique centenaire ; hommes et femmes, se
tenant par la main, couraient, couraient dans le vent, comme des
fous, en longue file frénétique. Cela, c'était la vieille Bretagne,
donnant encore sa note sauvage , même aux portes de Brest , au
milieu de ce tapage de foire.
D'abord nous essayons, Yves et moi, de calmer ces trois matelots
et de les faire s'asseoir.
Et puis nous trouvons drôle de nous voir, nous , leur faire ce
sermon.
— Après tout , dis-je à Yves , nous en avons bien fait d'autres.
— Ahl oui, bien sur, répond-il avec conviction.
Et nous nous contentons de tendre nos bras entre les montans
de fer pour les empêcher de tomber.
... Et les routes, les villages sont tout remplisde gens qui revien-
nent de ce pardon, et tous ces gens s'ébahissent de voir passer cet
équipage de fous, et ces trois matelots dansant sur cette voiture.
La splendeur de juin jette sur toute cette Bretagne son charme
et sa vie; la brise est douce et tiède sous le ciel gris; les hauts
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MON FRifiE TfES. 88
foins, tout pleins de fleurs roses; les arbres, d'un yert d'émeraude,
remplis de hannetons.
Et les trois matelots dansent toujours en chantant, et, à chaque
couplet, les autres, dans l'intérieur, reprennent le refrain :
n est parti vent arrière,
Il reviendra en loayoyant.
Les vitres de notre voiture en vibrent , et cet air, toujours le
même, répété deux lieues durant, est un très vieil air de France,
si ancien et si jeune, d'une galté si fraîche et de si bon aloi, qu'au
bout d'un moment, nous aussi, nous le chantons avec eux.
Commme elle est belle, et rajeunie, la Bretagne, et verte, \u soleil
de juin !
Nous aulres , pauvres gens de la mer, quand nous trouvons le
printemps sur notre route, nous en jouissons plus que les autres,
à cause de notre vie séquestrée dans les couvens de planches. II y
avait huit ans qu'Yves n'avait vu son printemps breton , et nous
avions été longtemps fatigués tous deux par l'hiver ou par cet éter-
nel été qui resplendit ailleurs sur la grande mer bleue, et nous
nous laissions enivrer par ces foins verts, par ces senteurs douces,
par tout ce charme de juin que les mots ne peuvent dire.
Il y a encore de beaux jours dans la vie, de belles heures de
jeunesse et d'oubli. Au diable toutes les rêveries mélancoliques,
tous les songes maladifs des tristes poètes ! Il fait bon courir, la
poitrine au vent, en compagnie des plus joyeux d'entre les enfans
du peuple. La santé et la jeunesse, c'est tout ce qu'il y a de vrai sur
terre, avec la gatté simple et brutale, et les chants des matelots!
Et nous allions toujours très vite et de travers, zigzaguant sur la
route au milieu de tout ce monde, entre les aubépines très hautes
formant deux haies vertes, et sous la voûte touffue des arbres.
Bientôt parut Brest, avec son grand air solennel, ses grands rem-
parts de granit, ses grandes murailles grises, où poussaient aussi des
herbes et des digitales roses. Elle était comme enivrée, cette ville
triste, d'avoir par hasard un vrai jour d'été, une soirée pure et
tiède; elle était pleine de bruit, de mouvement et de monde, de
coiffes blanches et de marins qui chantaient...
LXXII.
5]aiUetl881.
En mer. — Nous revenons de la Manche. La Sèvre marche tout
doucement dans une brume épaisse, poussant de minute en minute
TOMi ux. — 1883. 3
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Il REYCE DBB KUX MONDES.
un oowp de sifflet 'qiii résonne tomme wi^ppel de détresse wns
ce suaire qui nous enveloppe. Les solitudes griees de la mer «ont
autour de nous» >et nous «en avons ie -sentiment «ans les voir. Il
semble que tnous traînions avec nous de 'longs voiles de ténèbres »
on voudrait les percer, on est comme oppressé de se sentir depuis
tant d'heures enfermé là-dessous, et on songe que ce rideau est
immense, infini, qu'on pourrait faire des lieues et des lieues sans
vue, dans le même, gris blafard, dans la même atmosphère d'eau.
Et la houle passe, lente, molle, iréguUèra, ^patienlje, exaspérante.
C'est comme de grands dos polis et luisans, qui s'enflent^ donnent
leur coup d'qpauLe^ vous soulèvent et ^ous laissent retomber.
Brusquement^ le sûir^il se fait une jéclairole, et une chose noire
se dresse tout près de nous, surprenante, inattendue, comme un
haut fantôme surgissant de la mer :
— Ar men Du! (ies Pierres-Noires I ) dit notre vieux pilote
breton.
Et en même temps partout le voile se déchire, Ouessant apparaît;
toutes ses roches sombres, tous ses écueils se .dessinent en grisailles
obscures, battus par de iiautes .gerbes d'écume blanche, sous un
ciel qui paraît lourd coname un, globe de plomb.
Il n'est que temps de redresser la route, et vite, pendant l'éclair-
cie, la Sêvre met le cap sur Brest^ nesilDant plus, se bâtant, avec
un grand espoir d'arriver.
Mais le rideau Jentement se referme et retombe. On n'y voit plus^
la nuit vient, il faut remettre le cap au large.
Et trois jours se passent .ainsi sans plus rien voir. Les jeux se
fatiguent à veiller.
C'est ma dernière traversée sur cette Sèvre^ que je dois quitter
aussitôt notre retour à Brest. Yves, avec ses idées de Breton, voit
quelque chose de pas naturel dans cette hrume, qui persiste en
plein été comme pour retarder mon départ. Gela lui semble un
avertissement et un maavaîs présage.
LXilll.
•Brest, 9 JaiUet 1881.
Nous venons d'arriver tout de même, et c'est mon dernier jour
de garde à bord ; je débarque demain.
Nous sommes dans ce fond du port de Brest, où notre Sèvre
revient de temps en temps s'immobiliser entre deux grands murs.
De hautes constructions mornes nous surplombent; autour de nous
des assises de roches primitives portent des remparts, des chemins^
de Tonde, toflt un lourd échafaudage de granit, suant la tristesse
^ l'kumidité. — Je connais par cœur toutes ces choses.
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soir FRÂHE TTES. Z6
Gonme c'est en juillet, il y a des digitalei?, des toirfBte d^ silënes
qui s'accrochent çà et là ai» pierres grises. Ges pboafiap roses des
murs, c'est la note de l'été damsice Brest^sans soleili
J'ai pourtant une espèce de- joie' de partir... Sette Bretagne me
<»use toujours, malgré tout, une oppresEHon mébncoliqwv je le
sens- maintenant^, et quand JB' songe au nouveau, à rinoonntr qm
m'attend, il me» semble' que Je vais me réveiller au swtlr #uhc
espèce de nuit., ôô m^enverra-tJ^n ? Qui sait? Commenff s^appeBera
ce coin de la terre où il faudra m^'^acclioialer' demain*?^ Sans^ ds^te
quelque pays de soleil où je deviendrai un autre moi avec? des sens
diiTérens, et où j'oublierai, hé4&s! les choses' aimées ailleurs.
Mais mon pauvre Yves et mon petit Pierre, je souffre' de Ites qui#-
ter tous deux. '
Pauvre' Yves, qui s'est souvenf ftit tfaîter en «nihntgâtê et capri-
cieux, c'est lui à présent, à l'heure de mon départ, qui m'entoure
de mille petites prévenances , presque enfantines , ne sachant plus
comment s'y prendre pour me montrer assez son affection. Et cette
manière d'être a [)lus de charme chez lui, parce qu'elle n'est pas
dans sa nature habituelle.
Ce temps que nous venons de passer ensemble dans une intimité
fraternelle de chaque jour, n'a pas été exempt d'orages entre nous.
Il mérite toujours un peu, malheureusement^, ses notes passées
d'indiscipliné et d'indomptable; tout va bien mieux cependtot, et
si j'avais pu le garder près de moi, je Taurais sauvé.
Après dîner, nous montons sur te pont pour wotte promenade
habituelle du soir»
Je dis une dernière fois :
— Yves, fais^moi'une cigarette.
Et nous commençons nos cent pas réguliers sur ces plamchcsdfe
la Sêvre, ta-, nous connaissons par cœur tous tes' petitfe trous où
l'eau s'amasse, tous les taquets où Ton se prend' tes pieds^, toutes
les boucles où l'on trébuche.
Ee ciel est voile sur notre d'ernière promenade», îai lUne embnï-
mée et l'air humide. Dans te' lointain, du côté dé Rëcouvrance, tou-
jours ces étemels chants de matelots.
Wous causons de beaucoup de» choses. Jbfliis à Yves beaucoup
de recommandations; lui, très soumi9, répond par beaucoup de
promesses, et il est? fbrt tard quand' i\ me quitte pour aller dormir
dans son hamac.
A midi, te tendbmain, mes mAVos à' peine fermées; mes visites
pas* faites, je suis à hi gare? avec Yves et tes' amis dta carréy qui me
reconduisent. Je serre là* mais à tous , je crois métoe que je tes
embrasse, et me voiHt parti.
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86 BEYDE DES DEUX MONDES.
Un peu avant la nnit, j'arrive à Toulven, où j'ai voulu m'arrêter
deux heures pour leur faire mes adieux.
Comme c'est vert et fleuri, ce Toulven, cette région fraîche et
ombreuse^ la plus exquise de Bretagne I
Là, on m'attendait pour couper les cheveux du petit Pierre. La
pensée qu'on pût me confier une pareille besogne ne me serait
jamais venue. On me dit « qu'il n'y avait que moi pour le faire
rester tranquille. » La semaine passée on avait mandé le barbier de
Toulven, et petit Pierre avait tellement fait le diable que les ciseaux
avaient entamé d'abord ses petites oreilles; il avait fallu y renoncer,
ressayai tout de même, pour leur faire plaisir, ayant une envie de
rire très grande.
Puis, quadd ce fut fini, l'idée me vint de garder une de ces petites
mèches brunes que j'avais coupées, et je l'emportai, étonné de tant
y tenir.
LXXIV.
Lettre d'Yves.
«A bord de la Sèvrêf Lisbonne, l*' août 1881.
({ Cher frère, je vous réponds une petite lettre le jour même que
je reçois la vôtre. Je vous écris bien à courir, et encore je profite
de l'heure du déjeuner, et je suis sur le râtelier du grand mât.
(c Nous sommes entrés en relâche à Lisbonne hier au soir. Cher
frère, nous avons eu tout à fait un mauvais temps cette fois; nous
avons perdu nos focs, l'artimon de cape et la baleinière. Je vous
fais savoir aussi que, dans les grands coups de roulis, mon sac et
mon armoire sont allés se promener et tous mes effets aussi ; j'ai à
peu près pour cent francs de perte dans toutes ces affaires-là.
a Vous m'avez demandé qu'est-ce que j'avais fait de ma journée,
dimanche, il y a quinze jours. Mais, mon bon frère, je suis resté
tranquillement à bord, à finir de lire le Capitaine Fracasse, Ainsi,
depuis votre départ, je n'ai été à terre que dimanche clernier; et
j'étais très tranquille, parce que d'abord j'avais tout envoyé l'argent
de mon mois à la maison ; j'avais touché soixante-neuf francs et
j'en avais envoyé soixante-cinq à ma femme.
« J'ai eu des nouvelles de Toulven et ils sont tous bien. Le petit
Pierre est très dégourdi et il sait très bien courir à présent. Seule-
ment, il est un peu mauvais quand il fait sa petite tête de goéland,
comme moi, vous savez; d'après ce que ma femme me dit sur sa
lettre, il chavire tout chez nous, La maçonnerie de notre maison
est déjà montée à plus de deux mètres de terre ; je serai bien heu-
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MON FRiRE TTE8. 37
reox qu'elle soit tout à fait finie, et surtout de vous voir installé
dans votre petite chambre.
m Cher frère, vous me dites de pensera vous souvent; mais je
vous jure qu'il ne passe pas d'heure sans que je manque d'y pen-
ser^ et même plusieurs fois par heure. Du reste, maintenant, vous
comprenez, je n'ai plus personne avec qui causer le soir, — et ma
blague n'( st plus souvent pleine,
a Je ne puis vous dire le jour de notre partance, mais je vous
prie de m'écrire à Oran. On dit que nous serons payés à Oran, pour
pouvoir aller à terre et acheter du tabac.
« Je termine, cher frère, en vous embrassant de tout mon cœur.
u Votre frère tout dévoué qui vous aime,
a A vous pour la vie.
« Yves Kermàdec. »
« P. -5. — Si j'ai beaucoup d'argent à Oran, je ferai une très
grande provision de tabac, et surtout pour vous, de celui qui est
pareil au tabac des Turcs et que vous aimez bien fumer.
a Le major m'a remis pour vous une serviette, la dernière qui vous
avait servi à table. Je l'ai lavée, ça fait que je l'ai un peu déchirée.
a Quant au cahier que vous m'aviez donné pour écrire mes his-
toires, il a été aussi tout à fait écrasé par le coup de mer ; alors
maintenant j*ai tout laissé de côté.
0 Cher frère, je vous embrasse encore de tout mon cœur.
(c Yves Kermadeg. »
a A bord, c'est toujours la même chose, et le commandant n'a
pas changé ses habitudes de crier pour la propreté du pont. Il y a
eu une grande dispute, entre lui et le lieutenant, toujours au sujet
du cacatoiSy vous savez 7 Mais ils se sont très bien arrangés après.
tt J'ai aussi à vous dire que, dans sept ou huit mois, je pense
encore avoir un autre petit enfant. Une chose pourtant qui ne me
fait pas bien plaisir, car c'est un peu trop vite.
a Votre frère,
« Yves. »
LXXV.
Cest en Orient maintenant que viennent me trouver ces petites
lettres d'Yves ; elles m'y apportent, dans leur simplicité, les sen-
teurs déjà lointaines du pays bretout
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sa HETUE BS9 DBJX MOUDS*
Ib s'éloignent betucoupr mes sourenirs de Bretagae.Déjiujaleff
revois passer comme à travers des voiles de rôw ; leS'écaeUsoanDQS
de làrbas, les feux de la côte, la pointe èa Finistère avec ses grandies
roches sombres; et les^ approches dangereuse» dOoessant les seirs^
d* hiver et le vent d'ouest qui courait sous le caei mornev à lauto»*
bée d<fs nuits de déeanbre. D'ici, tout o^ semUe la/vdgkm d'ua
pays noir.
La pauvre petite chaumière de Toulvm^ eUe était bien humbie,
bien perdue au bord du sentier breton* Mlais< c^était bi région dca
grands bois de hêtres, des rochers gris, de» lichens et des maues«s;
des vieilles chapelles de granit et des haute foins semés de fleurs
roses. Ici, du sable et des minarets blancs sous xbm voûte très
bleue, et puis, le soleil, l'enchanteur étemel.
LXXYI.
« Brest,, le 10 Metembia 1S81.
a Mon cher bon frère,
« Je voue fais savoir le dlésairmement de notre «S^vré*; nous l'avons
remise hier à la direction, et ma foi je n'en suis pas trop mécoutenil,
a Je compte rester quelque temps à. terre, au quartier; aussi.
(r'omme notre petite maison n'est pas très avancée, vous pensez
bien), ma femme est venue s'installer auprès de moi à Brest jusqu'à
ce qu'elle soît finie. Je pense que vous trouverez, cher frère, que
nous avons bien fait. Cette fois nous avons loué presque dans la
campagne, à Hécouvrance, du côté de Pontaniom.
« Cher frère, je vous dirai que le petit Pferre a été- bien malade;
pnr les coliques, pour avoir mangé trop de /t/r^dans les bois, ce^
dimanche dernier que nous avons été à Toulven ; mais cela lui a
passé, n devient tout à fait mignon, et je reste des heures à jbuer
avec lui. Le soir, nous allons nous promener tous les trois ; nous
ne sortons plus jamais qu'ensemble^ et puis, quand' l'un rentre, les
deux autres rentrent aussi.
« Cher frère, si vous pouviez revenir à Brest, il ne me manquerait
plus rien; vous me verriez maintenant comme je suis, vous seriez
tout à fait content, car je n'étais jamais resté aussi tranquille.
n Je voudrais encore embarqpier avec vous, mon bon frère, et
tomber sur quelque bateau qui irait là-bas du côté du Levant vous
retrouver ; et pourtant je vous promets que la vie que je fais main-
tenant, je voudrais bien la continuer; mais cela n'est pas possible,
car je suis trop heureux.
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MON FRÂBE T^S. M
d Je termine en tous embrassant de tout mon 'cœur, «it le petit
Pierre tous envoie 'see reepectg. Ma femme et tous mes frspens 'à
Toulven vous font bien des complimens. Ils'ont très bfttedeTOiis
Toir, et je voirs promets qnie moi aussi,
^ Votre ft*ne,
« Jv£s Kebmadec. »
LXXVII.
Tonlven, octobre 1881.
... Encore la pâle Bretagne an soleil d'automne I Encore les vieux
sentiers bretons, les hôtres et les bruyères. Je croyais avoir dit acîieu
à ce pays pour longtemps, et je le retrouve avec une siiiiguliëre
mélancolie. Mon retour a été brusque, inattendu, comme le sont
souvent nos retours ou nos départs de marins.
Une belle journée d'octobre, un tiède soleil, une vapeur blanche
et légère répandue comme un voile sur la campagne. C'est pourtant
cette grande tranquillité qui est particulière aux derniers beaux
jours; déjà des senteurs d'humidité et de feuilles tombées, déjà un
«sentiment d'automne répandu dans l'air, ie me retrouve dans les
bois connus de Trémeulé, sur la hauteur d où on domine tout le
pays de Toulven. A mes pieds, l'étang, immibile sous cette vapeur
qui plane, e^t, au loin, des horizons tout boisés, comme ils devaient
l'être ajix temps anciens de la Ganle.
Et ceux qui sont là près de moi, assis parmi les mille petites
fleurs de la bruyère, ce sont mes amis de Bretagne, mon frère
Yves et Je petit Pierre son fils.
C'est un peu mon pays maintenant, 'Ce Toulven* Il y .a un très
petit nombre d'années, il m'était étranger, et Yves, auqoiel pour-
tant je -donnais déjà ie Aom de frère, comptait à peine pour nàoi.
Les aspects de la vie changent, tout arrive, se transforme et passe.
Il y en a tant de ces bruyères que, dans les Jointains, on dirait
ides tapis roses. Les scabieuses .tardives sont encore fleuries, tout
•en haut 'de leurs t^es Jongues, et les premières grandes ondées qui
ont passé oot déjà .semé la terre de feuilles mortes.
Celait vrai, ce qu'Yves m'avait écrit: il était devenu très sage.
On venait de l'embarquer sur un des vaisseaux en rade de Brest,
ce qui senyi)lait lui assurer un séjour de deux ans dans son paya*
ICarie, sa ifemme, s'était installée [près de lui dans le fauJiourg de
AecouvcsAce, en attendant cett£ petite maison de Toulven, qui mon-
tait de terre ientemeat,iavec de gros murs iûen épais et bien solides,
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&0 REYUE DES DEUX MONDES,
à la mode d'autrefois. Elle avait accueilli mon retour imprévu comme
une bénédiction du ciel, car ma présence à Brest, auprès d'eux,
allait la rassurer beaucoup.
Yves devenu très sage, et, comme cela, tout de suite, sans qu'on
sût quelle circonstance décisive l'avait ainsi changé, on avait peine
à y croire I Et Marie me confirmait ce bonheur très timidement;
elle en parlait comme de ces choses instables, fugitives, qu'on a
peur de faire s'envoler rien qu'en les exprimant par des mots.
LXXVIII.
Un jour, le démon de l'alcool revînt passer sur leur route. Yves
rentra avec ce mauvais regard trouble dont Marie avait peur.
C'était un dimanche d'octobre. Il arrivait du bord, où on l'avait
mis aux fers, disait-il; et il s'était échappé parce que c'était injuste.
Il semblait très exaspéré ; son tricot bleu était déchiré et sa chemise
ouverte.
Elle essayait de lui parler bien doucement, de le calmer. C'était
précisément une belle journée de dimanche ; il faisait un de ces
temps rares d'arrière-automne qui ont une mélancolie paisible et
exquise, qui sont comme un dernier repos du soleil avant l'hiver.
Elle s'était habillée dans sa belle robe et sa collerette brodée, elle
avait fait la grande toilette du petit Pierre, comptant qu'ils iraient
tous les trois se promener ensemble à ce beau soleil doux. Dans la
rue, des couples de gens du peuple passaient, endimanchés, s'en
allant sur les routes et dans les bois comme au printemps.
... Mais non, rien n'y faisait; Yves avait prononcé l'affreuse phrase
de brute qu'elle connaissait si bien : « Je m*en vais retrouver aies
amis, n C'était fini {
Alors, sentant sa pauvre tète s'en aller de douleur, elle avait
voulu tenter un moyen extrême : pendant qu'il regardait dans la
rue, elle avait fermé la porte à double tour et caché la clé dans son
corsage. Mais lui, qui avait compris ce qu'elle venait de faire, se mit
à dire, la tête baissée, les yeux sombres: « Ouvre !.. ouvre !.. M'en-
tends-tu? je te dis de m'ouvrir! »
11 essaya de secouer cette porte sur ses ferrures; quelque chose
le retenait encore de la briser, — ce qu'il eût pu faire sans peine.
Et puis, non, il voulait que sa fename qui l'avait fermée vint elle-
même la lui ouvrir.
Et il tournait dans cette chambre, avec son air de grand fauve,
répétant : « Ouvre!.. M'entends-tu 7 je te dis de m'ouvrir! »
Les bruits joyeux du dimanche montaient de la rue. Les femmes
à grande coiffe passaient au bras de leurs maris ou de leurs amans.
Le beau soleil d'automne les éclairait de sa lumière tranquille.
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Uù^ FRÂRB YVES. &1
Il frappait du pied et répétait cela à voix très basse : « Ouvre t. •
je te dis de m'ouvriri » C'était la première fois qu'elle essayait de
le retenir par force, et elle voyait que cela réussissait mal, et elle
avait étrangement peur. Sans le reg^urder, elle s'était jetée à genoux
dans un coin et disait des prières, tout haut et très vite, comme
une insensée. Il lui semblait qu'elle touchait à un moment terrible,
que ce qui allait arriver serait plus a£freux que toutes les choses
d'avant. Et petit Pierre, debout, ouvrait tout grands ses yeux pro-
fonds, ayant peur lui aussi, mais ne comprenant pas...
— Non ? tu ne veux pas m'ouvrir ?.. Oh I mais, je l'arracherai alors I
Tu vas voir!
Une secousse ébranla le plancher, puis on entendit un grand
bruit sourd, horrible. Yves venait de tomber de tout son haut. La
poignée par laquelle il avait voulu prendre cette porte lui était res^
tée dans la main, arrachée, et alors, lui, avait été jeté à la ren-
verse sur son fils, dont la petite tète avait porté, dans la cheminée,
contre l'angle d'un chenet de fer...
Âhl ce fut un changement brusque. Marie ne priait plus; elle
s'était levée, les yeux dilatés et farouches, pourôter son petit Pierre
des mains d'Yves, qui voulait le relever. Il était tombé sans crier,
ce petit enfant, tout saisi d'être blessé par son père; le sang cou-
lait de son front et il ne disait rien. Marie, le tenant serré contre
sa poitrine, prit la clé dans son corsage, ouvrit d'une main et poussa
la porte toute grande... Yves la regardait, effrayé à son tour; — elle
s'était reculée et lui criait : a Va-t'en! va-t'en! va-t'en! »
Pauvre Yvef', — voilà qu'il hésitait à passer ! — 11 cherchait à mieux
comprendre. Cette porte qu'on lui ouvrait maintenant, il n'en vou-
lait plus, il avait le sentiment vague que ce seuil allait être quelque
chose de funeste à franchir. Et puis , ce sang qu'il voyait sur la
figure de son fils et sur sa petite collerette,., oui, il cherchait à
mieux comprendre, à s'approcher d'eux. 11 passait sa main sur ses
tempes, sentant qu'il était ivre, faisant un grand effort pour démêler
ce qui était arrivé... Mon Dieu, non! il ne pouvait pas; il ne com-
prenait plus... L'alcool, ses amis qui l'attendaient en bas, c'était tout.
Elle, lui répétait toujours, en serrant son fils contre sa poitrine :
— Va-t'en!., mais va-t'en!
Alors, tournant sur lui-même, il prit l'escalier et s'en alla...
LXXIX,
Tiens! c'est vous, Kermadec?
Oui, monsieur Kerjean.
Et, en bordée, je parie?
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h& REVUE BES DmOL MONDES.
.^ Ouït mon^eiur Leijeao..
Eb e&t,, cela se voyait, à sa. tenue.
, — Eh bien^Ijg croyais qjie voua voua étiez marié, Yves.? C'est,
quelqu'un de Paimpol,.!» graad.Usbate^ j>craia^ quLiB^avait conti.
tffiB vous étiez père de fanxille..
Yvea secoua ses égaulead'unvmoavemenli.'iasoudaDc&mécbanle«
etditi
— S'il voua manquait du monde, monsieur Ksi^an^. ^ m'isair,;
à moi, de partir à votre bord«
Ce n'était paa la première fois que ce capitaine. Kerjean enrôlait
des déserteurs. Il comprit. Il savait comment on les prend, et ensuitfl
comment on les mène.. Son navire, WBelle-Bose^ qui naviguait sous
un pavillon d'Àiuériquey partait le lendemain pouc la Galifernie. Yvesi
lui convenait; c'était une acquisition es&eUente pour. un. équipage.
comme lésion.
lis s'isolèrent toua deux, pour ébaucher à voix basse, lemr tjsaité.
d^alliance.
Cela se passait au port de coaunerce,, le mai.in du second j((iur,
aprfe»^ Ski fuite de. chez lui.
La veille,, il avait été à Becouvrance,, ea casant les murs,, pour
tâcher d'avoir des nouvelles de son petit Pierre.. De loin,, il l'avait
aperçu, qjui regardait passer le monde à la fenêtre, avec, un petit
bandeau sur son front. Alora il était revenu sur ses pas,, suflisam!-
noent rassuré,, dans son égareoàent d'ivresse qui duiait. encoce ; il
était revenu sur se& pa& pour a aller retrouver ses amis.. »
Ce maiin-Ut, il s'était réveillé au jour, sous un hangar du quai
où. ses amis l'avaient couché» L'ivresseétait. cette fois paasée, biea
complètement passée. Il faisait toujpurs cemêmx? beau temps d'oc-
tobre,, frais et pur ; les choses avaient leurs^ aspects Ltbituels, comme
si de rien, n'était, et d'abord il songea avec attendrissement à son
ûls et à Uarie^ prêt à se lever pour aller les retrouver là^bas et leur
demander pardon. Il lui fallut un moment pour se rappeler tout^ et
se dire que c'était fini, qu'il était perdu...
Retourner près d'eux, maintenants — Obi nonvjamais^ — quelle
honte!
D'ailleurs, s'être échappé du bord étant, puni de fera,, et avoir
ensuite couru bordée trois jours, tout cela ne* pouvait plus se rache-
ter. Prendre encore ces mêmes résolutions, reprises vingt foi^, fau*e
encore ces mêmes promesses, dire encore ces mêmes mots de repen-
tir... ohl non! assez I il en avait un mauvais sourire de pitié et de
dégoût.
Et puis, sa femme lui avait dit : a Ya-t'en ;. »« il s'en souvenait bien,
de son regard de haine, en lui montrant la. porte. Il-avaitheauTavoir
mille fois mérité, il ne lui pardonnerait jamais celay lui^ habitué à
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MON FBiBE ¥▼£»• 4}
être le seigneur eit.ie matlre. EttelWaôt^cbassé^, c'était .biea, il était
parti, dl suivrait .fift diSBtîaée, tille Ae k n^ercait pliKL..
Cette rechute aussi lui était plus répugnaTite, aprte celte bonuo
.pésiode de paix bouDÔle, pendant laquelle il «avant'ealneYiiii let compris
une vie plus haute; ce retour de misère lui paraissait quelque choso
4e décisir et de £ataL A ce moment, il s'aj>eAçut qu'il était couvert
de ,p(»u89iëre, «de bcMie, -de sûiiiUurefi imasoftdâs, <et >il com-mença de
>6*fépoufi9eter, en pedressant sa tête, qpû s'animait peu à peu, k ce
réveil, d'une expression dure et dédaigneuse.
jstre .tombé rc^mme une ibrule tsur son (ils et Avok meurlH ce
pauvre petit firent !•• 11 se faisait toujours i lui-^mème reffet d'un
skisérable bien ve|>ouasant.
il bi'isait entre «ses mains les phnckes d'une caisse qui tnatnait Ik
{)rà8 de lui, et, ià demi^v^ix:, apnàs ua coup d'œil tinatinctif pour
s'assurer qu'il était seul, il ^e disait, avec uj^e eapôoe de rire mo-
queur, d'edieuses injures àe mateleit.
Haintenant il tétAÎt ideboiift avec un «air tfier^et méchaot.
Bèserteri.. Si quelque navÂFe pouvait ^'ômmenar toutideisuitel,.
Gela devait se trouver sur les quais ; jttstomeut il -y en avait .beau-
(coup ce jour-lju Ob! oui! à ji'impopte quel prix, désierter, ipour ne
plus dreparaltrel
La (décision venait d'étne prise avec ^uoewoloaté ifiaplacable, H
marchait vefs les navires, cambré, la tête haute, l'ientêtement bre-
ton dans ses yeHX à demi fermési, «dans ses eoumik ihoncé^ Il se
disait: Je ne «vaux mea,îe le sais, je Je savaia, ils aucaient du me
larsfier tous. J'ai «easayé ce iiue >j'ai piu, onais ^ âuis lait ainsi «et ce
n'est (pas .ma faute.
tEt kl avait .raison >peut«ètre : ce n'éftaît ipas sa /aute. A cet instant ^
il étail imeaponsable; il cédait k des inflaences lointaines <et mysiè-
rieuBea qui lui venaient de son aang ; il subissait là hÀ d'héréditt^
iie toute imeianDlle, de toute une race.
A deux heures, le même jour, après marché «coacIu, Yves ayant
acheté des bardes de marin du commerce et chan@é<de costume chn-
destiiiement dans un cabaret du quai, monta à bord de la JiellenRosc,
il 6e mit à faire le tour de ce Jbateau, qui était jstti itenu, qui
Avait desaapacts de r^kdease sauvi^, mais qu'on sentait i souple et
fort, taillé pour la «course et les.hasards de mer.
Aiupa^ès des navires de l'étttt, ceUii-<ci ^mbJait petit, «count, et
nurtout rvide,: un air abandonné, presque j^rsonue à bord; méi^.e
au mouillage, cette espèce de solitude sermt le 4cœur« .Trois ou
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A& REVUE DES DEUX MONDES.
quatre forbans étaient là, qui rôdaient sur le pont; ils composaient
tout l'équipage et ils allaient devenir, pour des années peu^étre, les
seuls compagnons d'Yves.
Ils commencèrent par se dévisager, les uns les autres, avant de
parler.
Tout le jour, dura ce même beau temps tiède et tranquille,
cette sorte d*été mélancolique d'arrière-saison qui portait au recueil-
lement. Maintenant le calme se faisait pour Yves sur l'irrévocable
de sa décision.
On lui montra sa petite armoire, mais il n'avait presque rien à
y mettre. Il se lava à grande eau fraîche, s'ajusta mieux, avec une
certaine coquetterie, dans son costume nouveau; ce n'était plus
cette livrée de l'état qui lui avait souvent paru lourde ; il se sentait
libre, affranchi de tous ses liens passés , presque autant que par
la mort. Il essayait de jouir de son indépendance.
Le lendemain matin, à la marée, la Belle-Rose devait partir. Yves
flairait le large, la vie de mer qui allait recommencer, à la façon
nouvelle longtemps désirée. Il y avait des années que cette idée de
déserter l'obsédait d'une étrange manière, et à présent c'était une
chose accomplie. Gela le relevait à ses propres yeux, d'avoir pris
ce parti, cela le grandissait de se sentir hors la loi ; il n'avait plus
honte de se représenter devant sa femme, à présent qu'il était déser-
teur, et il se disait qu'il aurait le courage d'y aller ce soir, avant
de partir, au moins pour lui porter l'argent qu'il avait reçu.
 certains momens, quand la figure de son petit Pierre repassait
devant ses yeux, son cœur se déchirait affreusement; ce navire,
silencieux et vide, lui faisait l'effet d'une bière où il serait venu
tout vivant s'ensevelir lui-même, sa gorge s'étranglait ; un flot de
larmes voulait monter, mais il le comprimait à temps, avec sa
volonté dure, en pensant à autre chose; vite il se mettait à parler
à ses amis nouveaux. Ils causaient de la façon de manœuvrer avec
si peu de monde, ou du jeu de ces grosses poulies qu'on avait mul-
tipliées partout pour remplacer les bras des hommes et qui, à son
avis, alourdissaient beaucoup le gréement de la Belle-Rose.
Le soir, quand la nuit fut tombée, il alla à Recouvrance et monta
sans bruit jusqu'à sa porte.
Il écouta d'abord avant d'ouvrir ; on n'entendait rien. Il entra
timidement.
Une lampe était allumée sur la table. Son fils était tout seul,
endormi. Il se pencha sur sa corbeille d'osier, qui sentait le nid de
petit oiseau, et appuya la bouche tout doucement sur la sienne
pour sentir encore une fois sa petite respiration douce, et puis il
s'assit près de lui et resta tranquille» afin d'avoir repris une figure
calme quand sa femme rentrerait*
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MON FAiffE YYES. &6
LXXXI.
Derrière lui, Marie était montée en tremblant ; elle l'avait va venir*
Depuis deux jours, elle avait eu le temps d'envisager en face tous
les aspects de malheur.
Elle n'avait pas voulu aller interroger les autres marins, comme
font les pauvres femmes des coureurs de bordée, pour apprendre
d'eux si Yves était rentré à son bord. Elle ne savait rien de lui,
et elle attendait, se tenant prête à tout.
Peut-être qu'il ne reviendrait pas; elle s'y était préparée comme
au reste, et s'étonnait d'y songer avec tant de sang-froid. Dans ce
cas, ses projets étaient faits ; elle ne retournerait pas dans ce Toul»
ven, de peur de revoir leur petite maison commencée, de peur
aussi d'entendre chaque jour maudire le nom de son mari chez ses
parens, qui la recueilleraient. Non, là-bas, dans le pays de Goêlo,
il y avait une vieille femme qui ressemblait à Yves et dont les traitft
prenaient tout à coup pour elle une douceur très grande. C'est à sa
porte qu'elle irait frapper. Celle-là serait indulgente pour lui, puis-
qu'elle était sa mère. Elles pourraient parler sans haine de l'ab-
sent ; elles vivraient là, les deux abandonnées, ensemble, et veille-
raient sur le petit Pierre, réunissant leurs efforts pour le garder, ce
dernier, pour qu'au moins il ne fût pas marin.
Et puis, il lui semblait que si un jour, dans bien des années peut-
être, Yves, déserteur, voulait se rapprocher des siens, ce serait là,
dans ce petit coin de la terre, à Plouherzel, qu'il reviendrait.
Elle avait fait, la nuit d'avant, l'étrange rêve d'un retour d'Yves :
cela se passait très loin, dans des années à venir, et elle-même était
déjà vieille. Yves arrivait dans sa chaumière de Plouherzel, le soir,
vieux lui aussi, changé, misérable; il lui demandait pardon. Der-
rière lui étaient entrés Goulven et Gildas, ses frères, et un autre
Yoe$^ plus grand qu'eux tous, qui avait les cheveux tout blancs et
qui traînait à ses jambes de longues franges de goémon. La vieille
mère les accueillait de son visage dur. Elle demandait avec ime
voix très sombre :
— Comment se faitril qu'ils soient tous ici? Mon mari pourtant a
dû mourir en mer, il y a déjà plus de soixante ans,.. Goulven est en
Amérique,.. Gildas dans son trou de cimetière... Comment se fait-il
qu'ils soient tous ici?
Alors Marie s'était réveillée de frayeur, comprenant qu'elle était
entourée de morts.
Hais ce soir, Yves était revenu vivant et jeune ; elle avait reconnu,
dans l'obscurité de la rue, sa taille droite et son pas souple. A l'idée
'\
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A0 REVUE ws imm mokhcs.
qu'elle allait le revoir et être fixée sur sou sort, tout son courage et
tous ses projets l'avaient abandooBôe. Elle tremblait de plus en plus
en montant cet escalier... Peut-être bien qu'il avait simplement passé
ces rdeux jûuinées à iMftsd ei qu'il J^msakioemiiie de coutome, et
que tAUt slarauQgesait encore Jiuie isia. flite is'arrôtait «ur ces nwr-
ches pour demander à Dieu que ce fût vrai dons uw prière rapide.
QÛifid elle ouivch la porku il était ibien ilà, dans leur ^chambre^
assis près (du. berceau lOt regiu^dant ^son-fife etubpmi.
liUi, fiAiivoe pelit .Pience, dormait d'un èon semoMil paisible,
ayant encore son bandeau sur Ae freot, «là où île cbenet de fer l'avait
blessé.
DèS(4|u'iBU6tfiitieBtrée,4i&le« son tsœur battant à. gnandes seoevssea
qui hii tai&sÀi malyieUe vit de suite qu'Yves n'avait pas bu d'alcod:
il avait levé leB yeux aur elle «t son jregard était clair, et puis U
les avait baissés vite et «restait penché sur son fils.
-^ A-vt-il eu beaucoup -de mal 7 demaoda-'t-il à demi-voix, 4eMto-
joi^ent, avec une timoquilklé qui étonnait et qui faisait peur.
— Non, j^ai.éié-iiierûberieJBédeoinpour le panser. Uiadîtqiie
ÇA Ae kissecait pas de onanque. 11 n'a pas tlu tout pleuré.
Jlsse tenaient là, ameta l'un devant l'autre, lui loajmirstterâs
pnès de ce petîi iberjoi^UL, elle (debout, blaoche i6t tread[>lante. Us
ne s'ea voulaieat plus; ils s'aimaient ipeut-<ètre; inais maintenant
l'irréparable était accooipli^ et c'était .trop itai-d. £Lle regardait «e
costume qu'elle ne lui .avait jamais vu : un irîoot -de laiae noire et
un bonnet de ;drap. Hourq^oi ces iiabits;? £t ce ipaquet, près de lui,
par terre, d'où sontait un bout de col bleu ? .11 seînblait renfermer
ses effets ide matelot, quittés à tout jaoaads, nomme ai le vrai Yves
était mort.
£Ûe osa^demaader:
— L'autnd jour, tu es nentré à bord?
~ NanJ
fincore un .silence. £Ue sentait J'angoisse «(ui veiydt plus Corie :
— Depuis tr(»6 jours, Yves, ta n'es pas rentré?
Alors elle n'osa plus parler, ayant peur de comprendra la chose
terrible; voulant feteirir les minutes, ûéme ces minutes qui étaient
faites d'inoertitude ,et d'angoisse, parce qu'il était enœre là, lui,
devant elle, j^ut^ètine pour la derniëne ilois.
A la fin, la question poignante sortit de ses lèvres :
-^ Que comptes^tu faire, alors?
Et lui, à voix basse, simplement, avec cette tranquillité desréAH
lotions implacables, laissa tomber iCe mot lourd :
*^ Déserter]
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Déserter!., oui, c'était bien ce qu'elle avait deviné depuis quelques
secondes, en voyant ce costume changé, ce petit paquet d'efltïis de
matelot soigneusement plies dans un mouchoir.
Elle s'était reculée, sous le poids de ce mot, s'appuyant derrière
elle au mur avec ses mains, la gorge étranglée. Déserteur] Yv€sl
p^rdh !.. Ihna sa* tête repaasaient Timaga de Gonlveni 9od frère, êi
des. maiEs. Ibintaînes d'où^ let^ marinsiue revieanent plusi Et^ ctininre
elle sentait son impuissance contre cette volonté qui l'écrasai it, elle
restait là, anéantie.
Yves s'était mis à lui parler, très doucement, avec son calme
sombre, lui montrant le petit paquet d'effets qu'il avait appi^rié :
— Tiens, ma pauvre Marie, demain, quand mon navire sera
parti, tu renverras cela à bord, tu m'entends bien. On ne sait pas,.,
si on me reprenait,., c'est toujours plus grave, emporter les eiTais
de rétat! Et puis voilà d'abord les avances qu'on m'a données.. t
Vous retournerez à Toulven... Ohl je t'enverrai de l'argent de
là-bas, tout ce que je gagnerai; tu comprends, il ne m'en inudra
plus beaucoup à moi. Nous ne nous reverrons pliis, mais tu ue
seras pas trop malheureujse...* tantqiae je vivrai..
Elle voulait l'entourer avec ses bras, le tenir de toutes gt^s
forces, lutter, s'accrocher à lui quand il s'en irait, se faire plutôt
traîner jusque dans les escaliers, jusque dans la rue... Mma non,
quelque chose, la. clouait sur place, d'abord la^ conscience c[ue luut
serait in ujûle, et.pui»iiQe dignité,, là;, devant leupfiis endormi., > lit
eUe restait contre ce* mur, aansiun mouvement.
11: avait posé* deux* oentm franc» en^ grosses pièces* d'argent sur
leuruble près de lui. G'étaiieat sess avances, tout ce qui' lui restait,
ses pauvftes eflets payé8« Il loi regardait maintenant d'un n*gm d
profondy très* douin, et ili secouait aivec sa manche de \mn& des
larmes qui yenaient de couiersuv se» joues.
Mais c'était tout.cie qit'il mm àxlai dire'. Et à présent^ c'était la
minute suprême^ o'était fini^
11 se pencha enoone- une dernière Ibis sur son iils) puis il redresim
sa. haute taille etse* leva pour partir;
PifiM^Lon.
{La dernière partie au prochain n**)
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L'ÉDUCATION DES FEMMES
L Mémoire sur Venseignement secondaire des filles^ par M. Gréard, membre de Tin-
êthni, Yice-reOeur de PAcadémie de Paris, 3* édiUon. — II. L* Enseignement supé-
rieur des femmes, diacours inaugural par M. Louis Traaenster, recteur de i'Uni?er-
BÎtè de Liège*
La question de TéducatioD des femmes a pris dans ces derniers
temps une importance considérable. Un projet de loi sur l'ensei-
gnement secondaire des jeunes filles, présenté par M. Camille Sée,
a été voté par les deux chambres. Le conseil supérieur de l'instruc-
tion publique a tracé le plan d'études de cet enseignement et il en
a rédigé les programmes. Un certain nombre d'établissemens sont
déjà ouverts ; d'autres, en plus grand nombre, sont en préparation.
M. Gréard, membre de T Institut, vice-recteur de l'Académie de Paris,
dans un rapport dont nous parlerons plus loin en détail, nous a
exposé l'état de la question avec l'historique savant des théorie s et
des actes qui ont précédé et préparé le mouvement actuel. En mCme
temps, par une rencontre intéressante et significative, un savant
éminentde la Belgique, M. Louis Trasenster, recteur de l'université
de Liège, consacrait à l'enseignement supérieur des femmes un
important discours à l'ouverture des cours de l'université. En France,
le succès croissant des cours de la Sorbonne, fondés par M. Duruy,
prouvait par l'expérience même l'efficacité et l'utilité de cet ensei-
gnement, et par une pratique de plus de dix-huit années, répondait
à toutes les objections alarmistes qui avaient été soulevées à l'ori-
gine contre ces cours et qui se renouvellent aujourd'hui avec la
même exagération contre les cours nouveaux. Disons aussi que tout
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L*iDUGATION DES FBUIIES. A9
ce mouvement a été en grande partie commencé etprovoqué par
les jeunes filles elles-mêmes, qui, par leur empilement à recher-
cher des examens dont souvent elles ne songent à tirer aucun
parti, ont tenu surtout à témoigner de leur curiosité pour l'étude
et de leur ardeur au travail. Parmi les jeunes filles qui se pré-
sentent pour obtenir le brevet de capacité de l'enseignement pri-
maire, M. Gréard nous apprend que le quart à peine se destine
aux écoles; en supposant qu'il y en ait encore un quart qui se
consacre à l'enseignement libre, et pour lesquelles ce brevet
soit une garantie et une reconmiandation, il en reste au moins la
moitié qui ne poursuivent autre chose dans lexamen que la con-
statation officielle des résultats de leurs efforts. Ajoutez -y celles
qui recherchent les examens supérieurs (baccalauréat ès-lettres et
ès-sciences, doctorat en médecine), et on arrive à cette conclusion
que ce sont les femmes elles-mêmes, qui, spontanément, et pour
satisfaire à une curiosité légitime, se sont portées aux études. C'est
là un symptôme remarquable, que l'état ne pouvait négliger, et dont
il s'est heureusement inspiré dans les récentes créations. Pour com-
pléter tous les faits qui témoignent du mouvement d'opinion que
nous signalons, rappelons qu'une Bévue de renseignement secon-
daire des jeunes filles a été fondée cette année sous la direction de
M. Camille Sée, le promoteur et le rapporteur de la loi à la chambre
des députés. Avant d'examiner la question en elle-même, résumons
d'abord les deux rapports publiés en même temps l'un sur l'ensei-
gnement supérieur, l'autre sur l'enseignement secondaire des filles,
par le recteur de l'Université de Liège et par le recteur de l'Aca-
démie de Paris (1).
I.
Le travail de M. Trasenster n'est pas un mémoire, mais un simple
discours inaugural prononcé à la séance de rentrée de l'université
de Liège : ce discours comprend un grand nombre de faits intéres-
sans et des vues élevées sur l'enseignement supérieur des femmes.
(1) n ne faut pas que ce même titre de recteur nous trompe ici. Ce titre désigne
en Belgique et en France deux sortes de fonctions très différeotes. En Belgique comme
en Allemagne, une université est un ensemble de facultés formant un corps et s'ad-
ministrant elles-mêmes. Le recteur est le représentant de Tuniversité, désigné par
rélection de ses collègues pour un temps déterminé. En France, le recteur est un
fonctiounaire public, représenunt de l'administration , nommé par le pouvoir exécutif
pour un temps indéterminé, et administrant, non-seulement renseignement supérieur,
mais tons les enseignemens à tons les degrés dans une académie, c'est-à-dire dans une
circonscription composée de plusieurs départemens. A Paris, il n'y a qn'un yice-rec-*
teur, parce que le ministre lui-même est censé être le recteur.
TOMl ux. — 1SS3. 4
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50 RE7UE DES DEUX MONDE».
C'est ea Russie que parait avoir commencé cette espèce de révoli»*
tion qui aouvect aux femmes l'accès des facultés et de L'enseignemeatl
supérieur.. Oa avait créé pour elles^ uns faculoè de médecioe apé^
ciale.. Dans une période de sept ans«, 959 femmess'étaient prèsenr
tées aux exameusT-de cette faculté; 718 avaient été remues.. Le pror-
fesseur de Cjon déclare q^e les femmes sont, trèa propres amfi
recherches microscopiq,ues et marne anatomi(||ues. Les professeurs
ont constaté que les étudiantes en général se sont élevées k la
même hauteur que les hommes. Le conseil des professeurs-, con-
sulté, a été d'avis d'attribuer aux élèves femmes les mêmes titres
et les mêmes droits qu'aux hommes. M. de Cjioa atteste que les
femmes médecins rendent les plus grands services dans les campar
gnes ; plusieurs se sont engagées dans le service médical de. l'ar-
mée lors de la guerre contre la Turquie. Cette faculté^ qui fonction-
nait si bien et donnait des résultats si satisfaisans, a été supprimée^
mais des cours littéraires et scientifiques, qui formaient une sorte
d'université à l'usage des femmes,, ont été ma'mtenus.. Dans l'an-
née 188L le nombre des étudiantes dans cette petite université s'est
élevé à 938. Les études soni de quatre ans,, et il y a eu, cette année
même, une première distribution de diplômes, au nombre de 16â.
Si di la Russie nous passons en Suisse, nous rencontrons des faits
analogues. Â Zurich, il existe une faculté de médecine suivie parles
femmes. Trois dames, dans cette même ville, pratiqueat la médecine
avec une nombreuse clientèle. En 1881, il y a eu 11 élèves femmes
suivant les cours de la faculté de médecine et 9 ceux de. la faculté
de philosophie (c'est-à^lire des lettres)^ A, Berne, omen a. compté 30
(dont 27 en médecine et 3 en philosophie). Oa cite une jeune ûlle
qui a obt'-nu le titre de docteur en droit. A Genève, en 1881, l'uni-
versité comptait 53 noms de jeunes filles, surtout pour les lettres.
Nous voyons également en Angleterre les mêmes tendances se mani-
fester (1). Une charte de 1867 a conféré à L'université de Londres le
droit de décerner aux femmes des degcéS' dans les sciences* et dan»
les leitra»* A rUnivejrsity-GnlJege, des. femme» sont ad^nines à tous* les*
cours. 11 ea est de même à Cambrid^, naa» »ve« l'aiaori^adon des^
professeurs. Il y a des collèges à Girton et à Newnham-Hall, dirigés
(1) Noua na donoozu ici que left réwlUts coiMlgnés daos le rapport de Mw L^Trt-
•eDSter. Ceux qui voudront étudier Ui question pla» à fond poa«^>Dt coosulier la
Bévue inUrnationale de l'enseignetnent 15 janrierlSHS;, qui a*pub)iéj un travail spécial
et apurofondi sur cette queH?4oa : de V Enseignement àupépteur des femmes^en A^le^
terre^ en EcoiSê et en Irlandet.pêt II..B. Buiesooy axamiaateiir à l^uoivereité' 4»* Lon^
dres. — Voie é(^iUement aur la questioo en géoérU le travaiide VL de* baveleye (ff»vii«
d« Belgique^ bov.. 1882),; et enfin celui dei U* Emile Beaoaaire : Quelqnee MqU sur ht
questions d* enseignement^. dàû^WRevue da 1*' aoùL 18S2..
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LmiJCAXKXA J)ES £EmUBSm fil
par destdames, piQurjecdVaîr. des élèves du .sexe féminiii. L'enseigne-
ment f dune qoaftre ans, et lesicours sont donnés par les profeese^irs de
l'université. EnlSlS, il y la^ait plus de 100 étudiaDtes à Gambrid^
M^'^Gladâtonetda fille du premier mimstre, a subi les examens sckn^
tifiques de cette imifeMÔé. ▲ Londres, en 1872, il a ^lé créé une
éooie médicale cumptète ouiverte aux femmes. Sn 1677, le oomiié
de cette école <OitHiat la faculté de donner l'enseigoeineiit clinique
au Moyul Free Ua&pitedy non fréquenté par les étodiatis. Malgré
rû4dtio&itîan de runivershé de Londres, le conseil académiqpiedonna
l'&uturisatiou de subir devant cette université les examens profe»-
«iMnels. Depuis 187A, 100 étudiantes sontentrées à la nouvelle école;
26 dames anjaiKrd^hai sont admises à la pratiqtie médicale. «Plu-
sieurs dames font pnrlie des professeurs de Técoie. En \ 881 , c'est
une étudiante qnii a obtenu devant l'université la médaille d'or
pour Kanatomie. Mais c'est surtout auR États-Unis <}ue l'instruotioa
supérieure dies femmes apris la plus grande extension. On complut,
ces dernières aunéee, dans Téiat de New-York, 890 femmes pra-
oiquant la médecine. Un eollëge sp^al, Vassar- Collège, comprend
AOO jeunes iiiles. Le progiumune des études y correspond à notre
;ensei^nement des tiacultés jde lettres et de sciences. L'université
Ae Micbigan compta ôOO femmes sur 1<,Ô00 élèves. Â Philadelphie;»
il y a une faculté de nftédecine pom* les femmes. On cite des per-
sonnes qui, à Philadelphie et à New -York, gagnent de 80,000 i
100,000 friancs par an ,par leui*. clientèle. En Allemagne, les untvcor^
sites ne sout pas favoraUes à l'enseignement supérieur des femmes.
Quelques facultés oependaat leur ont été ouvertes, et Tuniversitéde
Goettia^ue a idistrâibué des diplômes. A Munich, en 1878, des oours
fiidenUûques «ont été ouverts pour les jeunes filles. £n Suède, les
universités sont beaucoup plus libérales. Une ordonnance royale
de 1 870 a permis la earrière de la médecine aux femmes. En Italie,
l'université de >Bologoô ieur a été ouverte. A Paris, il en a été de
luème. Depuis 1870, kâ coursdes facultés des lettres, des sciences
ex de médecine ont admis les femmes, qui, depuis longtemps, pou-
.vaient fréquenter ies cours du Collège de franco. Plusieurs jeunes
filles out pris des grades. De 1861 à 1882, il a été décerné aux femmes
AO diplôme» de baccalauréat ès-^lettres, 32 ès-sci^^nces, 2 de licence
ès-lettras, 3 de licenoe ès-scieuces, 21 diplômes de doctorat en méde-
jCLoe, 1 d'oliicinat de aanté, 1 de pharmacie, enfin 29 brevets de capar
cité d'enseignement isecondaine spécial (1), en tout : 138 diplômes.
M.. Irasenster termine son discouns par l'exposé de l'état actuel de
(1) Ce deroier diplôme, qui ne répond à rien de pratique, eit celui que l*on obtient
à Iteoe dei coan 4e la SerbeiMie.
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62 RfiTUE DES DEUX MONDES.
la question en Belgique. II appuie de toute son autorité de savant et
de sa longue expérience de professeur le principe de Taccës des
universités aux femmes. C'est dans ce dessein même et pour accé-
lérer le mouvement qu'il a choisi cette question pour le sujet de
son rapport. 11 invoque surtout cet argument que l'éducation des
hommes dépend de l'éducation des femmes. On a souvent remar-
qué que la plupart des hommes supérieurs ont eu des mères dis*
tinguées. C'est la mère qui inspire à l'en faut les sentimens qui en
feront un homme. 11 déplore Toisiveté et le vice où se consument
tant de jeunes gens de la classe élevée, et il dénonce avec énergie
ces vices qui sont un argument si puissant entre les mains des sectes
-socialistes. Des mères 'plus sérieuses et plus instruites ne supporte-
raient pas chez leurs fils de pareils travers, et ne donneraient pas
leurs filles, en raison uniquement de leur fortune, à des gendres
d'une telle inutilité. On craint que la science des femmes ne dégé-
nère en pédanterie; mais est-ce que la piété ne dégénère pas quel-
quefois en bigotisme, et la grâce en minauderie?
M. Louis Trasensier iuvoque une haute autorité en faveur de ces
principes : c'est celle de Tévêque d'Orléans, M. Dupanloup, qui, sur
la question de réducaiion des femmes, a soutenu les principes les
plus libéraux et les plus généreux. C'est à peine si nous-mêmes
oserions parler avec cette liberté. 11 faut être évêque pour avoir le
droit d'écrire les paroles suivantes : « Qu'on ne s'y trompe pas : des
principes rigides avec des occupations futiles, de la dévotion avec une
vie purement matérielle et mondaine font des femmes sans ressources
pour elles-mêmes, et quelquefois insupportables à leurs maris et à
leurs enfans. » 11 dit encore : ce La vérité pénible que je veux dire, c'est
que l'éducation, mêm« religieuse, ne donne pas toujours, donne trop
rarement aux jeunes filles et aux jeunes femmes l'amour du travail.
J'attribue cet éloignement pour le travail d'abord à l'éducation qu'on
leur donne, légère, frivole et superficielle, quand elle n'est pas fausse,
et ensuite au rôle qu'on leur fait dans le monde, à la place qu'on
leur réserve dans les familles, même dans les familles chrétiennes.
On veut que les femmes n'étudient pas ; elles ne veulent pas non
plus qu'on étudie autour d'elles. On veut qu'elles ne fassent rien;
elles ne veulent pas non plus qu'on travaille; elles n'encouragent
au travail ni leurs maris ni leurs enfans... Tant que les femmes ne
sauront rien, elles voudront des hommes inoccupés; et tant que les
hommes ne se décideront pas au travail, ils voudront des femmes
ignorantes et frivoles (1). » Je regrette que ces hautes et fortes
paroles n'aient pas été citées à la chambre des députés dans la dis-
(i) M. Dapanloup, F$mmê$ savantes st Femmes studieusu. (Le Correspondant, 1S6S.)
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l'éducation des femmes* 6S
cussion du dernier projet de loi. Elles eussent prouvé aux uns que
rinstruction des femmes n'est pas nécessairement une œuvre athée,
aux autres qu'on peut être évéque avec des idées libérales et pro-
gressives : on y eût profité des deux côtés.
De l'enseignement supérieur des femmes passons à l'enseignement
secondaire des jeunes filles, c'est-à-dire du rapport de H. Trasenster
au rapport de M. Gréard. Cet éminent administrateur a consacré
successivement à toutes les parties de l'enseignement (enseigne-
ment primaire , enseignement secondaire classique , enseignement
secondaire spécial), un ensemble de rapports aussi remarquables
par la précision technique que par l'élégance et la pureté de la
forme, aussi riches d'érudiiion que de doctrine, et dont la réu-
nion constituerait un ouvrage vraiment classique pour les éduca-
teurs de tous les degrés. Dans toutes ces questions, M. Gréard
s'est toujours placé du côté du progrès, mais avec tant de tact et
de mesure, que l'on est étonné et charmé à la fois de trouver chez
lui la raison si libérale et le progrès si sage. A tous ces rapports
vient s'ajouteraujourd'hui le nouveau rapport sur l'enseignement des
filles, qui est peut-être le plus remarquable de tous et, en tout cas,
le plus agréable. 11 contient à la fois l'histoire des faits et l'histoire
des idées, et de ce simple historique, sans soutenir aucune thèse»
l'auteur fait ressortir la nécessité du nouvel enseignement.
La révolution ne s'est pas intéressée beaucoup à l'éducation des
filles. Elle l'a laissée en dehors de ses créations et de ses projets.
Sous le consulat, Fourcroy déclarait, dans un rapport de 1802, que
tt la loi ne s'occupe pas de l'éducation des filles. » Un rapport de
vendémiaire an ix nous apprend qu'à cette époque, il n*y avait à
Paris que viogt-quatre écoles de filles, et encore sans élèves, sans
livres, sans mobilier. Voilà pour l'instruction primaire. Quant à
l'instruction secondaire, elle était encore plus abandonnée. C'est à
M'"' Campan que revient l'honneur, après la révolution et sous le
premier empire, d'avoir donné l'élan à l'enseignement des femmes.
Sous son impulsion et à l'imitation de ses efibrts, de nombreux pen-
sionnats se fondèrent, et les couvens, supprimés par la révolution,
commencèrent à se rouvrir. L'éducation de ce temps, nous dit
M. Gréard, avait pour principal caractère la frivolité : a Les repré-
sentations scéniques, le jeu, la danse y tenaient une grande place,
la plus grande peut-être. » M'^^de Genlis, chargée de l'inspection
des écoles publiques, réussit à faire corriger un certain nombre
d'abus. C'est vers cette époque que se place la création des mai-
sons de la Légion d'honneur : Saint-Denis, Écouen ; et ce fut H'"* Cam-
pan qui en rédigea les statuts. Quelques autres personnes s'appli-
quèrent, à cette époque, à cette œuvre de restauration intellectuelle
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;6A KEVCE DES «EUX MONOlES.
pour les femmes : îA!^ Mattonoeuve, M"* Sauvan, parmi les laïques;
li™*£ftrct, fondatrice du âiorô-Cœiir, parmi les coDgrégaxusles« De
â6i5 à 1820., la làgislaiion commença à s'tKXuper de ces dwers
établissemens et à les distinguer en différentes classes : écoles,
pensions, iostitoUons* Un brevet de capacité élait institué pour
lies écoles primaires^ avec quelques matières de plus, il ouvrait Teo-
laeigoement dans les ipeasious; un diplâne supérieur était imposé
aux institutrioes.'Ges premières règles furent iléveloppées et sy^ié-
maitisées dans rescelleiite ordonnance du 7 macs 1837, qui fut, dit
IL ûréard, la première icharte de renseignement secondaire des lilles.
.Sous l'impulsion de cette législation et de l'esprit libéral qui régnait
alors, l'éducation des filles fit, 60us le gouvernemenit de juillet, de
napides progrès. En 18&5, dit le rapport, on comptait dans le dépar-
jtaoïent de la Seine 253 pensionnats; «n 18&6, il y en avait 26Ô, plus
20 oouvens. les maisons laques comptaient 13, i^8i élèves; les mai-
;60ns leoclésiastiques en com(>taieot 1,600, en tout 15,000 élèves. £a
jBÔme temps, uu nouveau ëy^ëine id^enseigneoient pour les filles
venait faire ûonoufuftnce à celui des peniàionnats et des institutions.
C'est le système des cours, inU^oduit jadis par Tabbé Gaultier, imis
dant le principal restaurateur et réformateur a été Alvarès LévL On
sait quel succès ces <:qu]s aa obtenu dans la bourgeoisie pari-
sienne. lUn 4$iviud mouvement d'opinion favorisait et accélérait ce
.progrès. Une Sevue pour ïenêcignemerd des /enimes discutait
loutea les questiiM» que .soulève la matièt^. On commençait à
demander rinierMeuiionde Tétat et à propager l'idée de « collèges
de filles semblables eu tout. aux collèges de garçons pour Tétabiis-
:SBniQDt et la durée des études (1). m On. attribue même à M* de Sal-
uraady la pensée d'un projet de ce genre.
•« La loi du 15 mars 1850, dit M. Gsréard, airéta court tout cet
ébn. L'atteime fut d'autant plus funeste qu'elle parut portée au
•nom de la liberté. Le règlement du 7 mars 18A7 constituait quatre
degrés d'instruction pour les filles: les écoles primaires élémeja-
mirefi, les écoles priaaaires supérieures, les pensions et les institu-
lÉHiB. ïoute cette iMérancfaie si laborieusement construite fut en un
instant déconcertée et brisée. On confondit dans une inême appella-
tion et^Sûus nue législation oomomne les écoles, las pensions et les
iostitutioQS. On supprima les degrés auxquels elles répondaient, les
Jorevetsqui les ^i^ejiréseutaienu Avec le brevet de capacité» le brevet
jsimple ou même avec la lettre d'obédience, chacun eut le droit
(1) Kiliaii, de i*lnstruciion dôt filles à ditws degrés^ p. 33. Pour apprécier Timpor-
taoce de cette idée, il oe faut pas oublier que H. KUiaa éuit uo haut fonctionnaire
ae tVnlaiitttstration da llnstructioFn pnbliqae. C*était donc dans le monde officiel loi-
I Don otmmenfçaitdi peMer àiooUa épmfà^^à .des iyoées 4b |«uAes ûUes.
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L*£l)UCAÏiOSI BCS VBMMES. &&»
de tout enseigner. L'exanien. luirmâme avait été abossô r sauf à>
Paris, lalittàratura a\Fail été exclue dui brevet eomplet dd oiipadtéi-
Qa avait retranché égsdeDoeat l'exj^iiioai deâprÎDcipes^éiréduoatfoa'
et des méthodes d'euseigaeinent*. » En même tempst qae: la UA (te
IfôQ abaissait systômatiquement lo niveaiu^ de UeDsesgaemeat et
que la réaction religieuse favorisait L'éducation acclésiasdqeie aus
dépens de L'éducation laïque, dieâ causes* écoaoïiûqufes^ d'un; autre
genre agist^ent dans le même sens et frappaient les^ grands pen^
sionnats. La crise des loyers rendait impossibles k^a maisons d^ëdu^
cation laïques, et les maisons religieuses restaient prvesque seules en
possessioa de l'enseigpement. Sans laconcurrenee des coiirsy dovt
chacun sait les imperfections et les* lacunes^ il a'y aurait plus eu en
France pour léducation des femmes d'autre éducatioa qjue TéducaCion
ecclésiastiqjue. Tel était L'état des choses en. 1867,.lui'sque Ml Jules
Simon, aa corps législatif, coDunença à céelamer le concoure de
L'état. Vers la m4me époque,, tt. Victor Duruiy, à qui.o» doit ta»t
dfimportantes* créations, suscita des cours universitaires qui soule^
vèrent alors les mêmes réclamations* et les mêmes protestations que
la réforme actuelle. Parmi les oours^ insiituési à» cette époque' pour
sépondra à L'appel du ministre,, uni certain nombre subsistent oncove
aujourd'hui; surtout les cours de la Sorbonne sont nestés eu>fkveup
et jouissent d'une grande prospérité. Oa peut diica seulement (^'ils
répondent plutôt, à l'enseignement supériiexir. qa'à* l/enseignament
secondaire. Ou voit la suite des faite qui a amoië la l^gislatiom
céceiite, laquelle consiste à ouvrir au nom de l'àtat dtis lycées de
jeunes filles. Cet^te institution, neuve en. France,, avait pour elle
l'exemple d'un grand nombre de paya étrangers^, et^ à ce titrer ce
n'est pas même uue innovation.
Voilà, pour l'historique des faits : résumon& également, d'après
M*. Gréard, l'historique des opinionsi et des doatrinesvll'auteur rat-
tache cet historique à. trois points principaux» : le mode^ d^édùcation
applicable aux. iilles (éducatioUi publiqua ou privée) ; la^ matière et
1^ programmes des cours;, le butet L'espmtderenseignenKnt.
Sur le premier point, il ne faut pas oul>lier que le seul mode
d'éducation publiqu'j qui existât dans llaiicien r^ime, c'étaient les
couvensi; la question de Téducadoof publique se* compliquais donc
de celle de l'éducation ecclésiastique; et,, la plupart du tempsv sur-
tout chex les phi'osophesdu xvui'' »ècle^éd(ication privée ne signifie
pas autre chose qu'éducation laïquai On ne peut. se figurer aujour-
dihui ce qu'était l'éducatiour des* fiUea dans' les maisons- religieuses
sévèi*es. du. xivu? siècle, pan- exempte^ à. PopC^BoyaU- Orn^ n'y appre-
nait, autre chose que le catéchisme^, la^ lecture^ Téoritiutte et un pea
dfaritbmétiqua^ Tout le seate dUi temps étaiu consacré k^ des exer-
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56 RETUE DES DEUX MONDES.
cices de piété : on passait d'une oraison à une méditation, d'une
méditation à une instruction ; les enfans ne devaient jamais parler
qu'à voix basse, accompagnées de religieuses, marchant à distance
les unes des autres pour ne pas communiquer ensemble. Une édu-
cation aussi absurde n'était pas celle de tous les couvons ; il y avait,
comme de nos jours, des couvons mondains dont Fénelon se
plaignait. M""* de Maintenon eut le mérite de ramener quelque
lumière^ quelque grâce, quelque sérieux dans cette éducation, tantôt
fanatique, tantôt superficielle. C'était une grande institutrice. Elle
éloignait les dévotions exagérées : c L'institut, disait-elle, n'est pas
fait pour la prière, mais pour l'action. » Elle avait interdit à ses
maltresses Tbabit monastique; elle voulait faire de Saint- Cyr une
sorte de collège. M. Gréard dit avec raison qu'elle a été la première
institutrice laïque. Au xviu* siècle, un écrivain remuant et fécond
qui a eijfanté je ne sais combien de projets de toute sorte, les uns
chimériques, les autres réalisés depuis, l'abbé de Saint-Pierre, con-
cevait déjà le projet d'un grand collège de filles et se plaignait
qu'elles n'eussent d'autre éducation que celle du couvent. Fénelon,
de son côté, et, après lui, son élève, M"** de Lambert, soute-
naient l'excellence de l'éducation privée. Tout le xviii» siècle suit
la même direction, par défiance contre les couvons. On signalait
ce qu'il y a de contradictoire dans une éducation de cloître pour
préparer à la vie mondaine ; on signalait aussi l'opposition des cou-
vons et de la famille, la défiance et l'éloignement que l'on inspirait
aux enfans à l'égard de leurs parons. A Saint-Cyr même, dont nous
avons reconnu l'esprit libéral, les enfans ne voyaient leurs parens
que quatre fois par an, pendant une demi-heure chaque fois, et en
présence d'une maîtresse ; les modèles des lettres des enfans aux
parens étaient tout faits d'avance ; nul rapport spontané et libre entre
les parens et les enfans. Ces objections étaient en grande partie fon^
dées : de là la préférence donnée à cette époque à l'éducation privée.
Mais, dit avec raison M. Gréard, l'éducation privée ne peut être qu'un
privilège. Elle demande une aisance et un loisir que toutes les mères
ne peuvent avoir, et elle se réduit le plus souvent à l'absence même
de toute instruction. M. Gréard conclut sur ce premier point, en
montrant que la loi nouvelle a été le résumé et l'expression de toutes
les discussions précédentes. « La règle d'études qu'elle propose,
dit-il, est un libre idéal que l'on peut poursuivre dans la famille.
Loin d'enlever la jeune fille à la mère, le législateur l'engage à en
conserver la garde. Par la création des externats il leur offre un
concours qui allège le poids de leurs devoirs, sans les dégager d'au-
cune responsabilité. S'il laisse le pensionnat s'établir pour répondre
à d'impérieux besoins, c'est à la condition d'en faire reposer la
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l'éducation des femmes. 67
charge morale sur les autorités locales que leur voisinage et leur
intérêt immédiat rendent propres à y exercer une certaine vigi-
lance. Quels que doivent être les effets de ces prescriptions, on ne
peut en méconnaître la sagesse. »
Le second point concerne le programme et la, matière de l'ensei-
gnement. Ici la difficulté est de distinguer avec quelque netteté l'en-
seignement primaire et l'enseignement secondaire. Au xvir siècle,
l'enseignement des filles était réduit au niveau le plus élémentaire.
L'abbé Fleury se plaignait de cette pauvreté et il est un des pre-
miers qui aient proposé pour les femmes un programme un peu plus
élevé ; mais ce programme est encore singulièrement étroit. Il en
retranche, par exemple, la littérature et l'histoire, c'est-à-dire tout
ce qui fait l'âme et la vie d'une éducation féminine. On y remar-
quera cependant quelques vœux, auxquels le nouveau programme
s'est efforcé de satisfaire : à savoir des notions d'économie domes-
tique, d'hygiène et de jurisprudence. Fénelon va plus loin que l'abbé
Fleury; il permet la lecture des livres profanes qui n'excitent pas
les passions, les histoires grecque et romaine; là les jeunes filles
verront des prodiges de courage et de désintéressement; il recom-
mande « qu'on ne leur laisse pas ignorer l'histoire de France, qui a
aussi ses beautés. » On remarquera ce qu'il y a d'étrange daos
cette manière permissive de recommander l'histoire de France. Il
interdit l'italien et l'espagnol, qui ne servent guère qu'à lire u des
livres d'amour, )> mais il ne proscrit pas absolument le latin. Il y
avait là, pour le temps, un programme relativement large et élevé.
Le programme de Saio^Gyr est plus terre à terre. Point de latin,
ni de langues étrangères; peu de lecture. De l'histoire juste ce
qu'il en faut « pour ne pas conrondre un empereur romaiu avec
un empereur de la Chine. » M"^ de Lambert est plus libérale et plus
hardie. Il est vrai qu'elle s'adresse aux filles de quarté. Elle pro-
teste contre Molière, qui peut-être, en effet, lorsqu'on suit cet his-
torique, 09 paraît plus avoir eu, dans les Femmes savantes^ aussi
raison que nous sommes habitués à le croire. Il pourrait bien avoir
pris le mauvais côté de la question, et pour condamner quelques
excès, compromis la cause du progrès sérieux. M"^* de Lambert
défend un programme aussi sage qu'élevé. Elle se borne aux con-
naissances utiles. Elle aime Thistoire grecque et l'histoire romaine,
qui nourrissent le courage par l'exemple des grandes actions ; elle
exige l'histoire de France avec plus d'insistance que Fénelon : o II
n'est pas permis d'ignorer l'histoire de son pays. » Elle n'interdit
même pas la philosophie si les élèves en sont capables. L'abbé de
Saint-Pierre ajoute à ce programme un élément nouveau : quel-
que connaissance des sciences. U demande qu'on apprenne aux
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C&6 MVUE DBS DEUX IftONDBS.
ifilles (( un peu d'astronomie, un peu de la connaissance de la
machÎDe du ^corps des »aiataiix, quelque chose sur les causes de
Tplusieups effets naturels, la pluie, la grêle, le tonnerre.» Dans le plan
de M"* Campan on voit aussi une certaine part faite aux sciences,
à ^savoir : lacosmograi^ûe et la botanique usuelle. L'histoire et la
géographie y «ont anemionnées sans aucune restriction, et par con-
séquent, il s'agit de la géographie uniyerselle et de l'histoire uni-
yerselle ; iroais la littérature et les langues vivantes sont contplète-
ment ♦exclues. Tel était le plan d'études des maisons de la Légion
d'honneur jusqu'à ces dernières années^ On voit combien il était
loin de répondre à l'idée d'un véritable enseignement secondaire.
!!"• îJecker de Saussure, dans son plan d'études idéal, nous offre
des Yues bien plus étendues. Elle y réunit les sciencesi, les langues,
l'histoire, !a littérature et les arts. M""* de Rémusat demande que
l'éducation des filles se rapproche davantage de celle des garçons.
« Cette jègle, dit M. Gréard, est devenue celle de tous les pro-
grammes d'études émwnèrés depuis cinquante ans. Les pays où
l'éducation des filles est le plus en honneur n'en ont pas d'autre.
Morale, langue nationale et langues vivantes, histoire, géographie,
arithmétique, élémens de géométrie, sciences physiques et natu-
relles, économie domestique et droit usuel, c'essin, nîueique et
gymnastique : tel est l'ensemble des connaissances plus ou moins
développées qui, chez tous les peuples dont nous sommes entourés,
constituent le fond commun. La loi du 21 décembre 1880 n'a
fart que l'adopter. »
'Reste une dernière question toute philosophique : c'est la question
de l'inteiligenoe de la femme et de sa comparaison avec celle de
l'honïme. M. Gi-éard nous donne le résumé curieux et piquant de
cette viHlle querelle, qui dure encore. Au xvn« siècle, ce jsont deux
femmes, comme il est naturel, qui soutiennent la doctrine de l'éga-
lité des sexes : M"* de Gournay et Anna Schurmann. A côté d'elles
l'auteur évoque surtout le nom peu connu d'un théologien protes-
tant du Kvn* siècle, Poullahi de La Barre, doot les Discours ^l Entre-
tiens^ plusieure fois réimprimés, parurent dix-huit mois après les
Femmes 'savantes. Dans ces discours, l'auteur soutient qu'à égalité
de nature doit correspondre égalité d'éducation. 11 admet que, pour
l'homme, il n'y a pas de plus grande jouissance que de connaître
«t que cette jouissance doit être la môme pour les deux sexes. Sui-
vant lui, les défauts imputés aux femmes, babil, artifice, médi-
sance, coquetterie sont les résultats de l'éducation de couvent. Il
tionçoit le pl»n d'un 'établissement desthié à ft>rmer des gouver-
nantes et des institutrices ; il indique les moyens de recrutemertt,
les livpes, les méthodes : on se croirait dans nos écoles normales.
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l'EDVCAXIOX DBS FSKIfBS* 50^
Il conclut qu'il n^y a pas de sdeiice dont la £eorrme Be sok capabte;
il va même ^Ms bin^ et demande, que,, possédant) It sdeneer au^
même degré que l'horamevelle puisse comme lui (tnemplir les dîgnitîéa
ecclésiastiquieaj êtne générale d'armée, exereer Ifsi charge» de judi^
cature. n ^Im tbôse de Végalitéades défenseurs* païadoxaux, celle
de rinfériorité en a aussi qui ne le sont pas moins». On regrette
d'avoir à compter 1.4. Rousseau parmi cem-là. On démit sana
doute s'attendre de sa part à quelque paradoxe, nms on eût
mreux aimé le voir parmi ceux qui exagèrent que parmi ceux qsu
rabaissent le rôle de la femme«. Selon Bousseau, L^éducation des*
femmes doit être toute relative aux hommes : leur rôle unique est
de plaire. Jusqu^à son mariage, Sophie n'a rien appris, rien lu
(( qu'un Barétue ou un Tèlémaque qui lui est tombé entre lea
mams. » Il aflirme que « toute fille lettrée restera. fille tant que les
hommes restieront sensés. »< Dans cet aphorisme de Rousseau,, qui
serait, s'il était vrai, d'un fâcheux augure pour nos nouveau» lycéesr,
on surprend le souvenir et la^ secrète apologie de son triste Hiariage..
C'est Emile qui instruit sa femme. Il lui aiiprend surtout Tobéis-
saoce; maiis s^'il faut en- croire la suite de l'^aizi/^,. cette édueatieor
n'aurait pas trop bien tourné. De nos joursy poussent à l'extrême les
idées de Rousseau, un socialiste célèbre, Proadhon, rédiiisait le rôle
de la femme au plaisir et à la domesticité. Plus récemment encore
les deux points de vue, avec leurs excès respectifs, ont été défendus-
en An:cleterre et en Allemagne par Stuart Mill et par Schopenhauec.
Stuart >H11 soutient la thèse de l'égalité absolue des hommes^ et des^
femmes. Il reproche aux homme» d'avoir réglé toutes les condi^'
tiong de la vie sociale de manière à éteindre chez la femme la pen-
sée même de Kaffranchissement. Pour marnteuir la femme danB>
son rôle « d'odalisque et de servante, » on invoque Tinfirmité de sa
nature, Ti m possibilité pour elle de supporter la fatigue, son défaut
d'origigalté. Mais sa faiblesse physique vient de ce qu'elle est élevée
en fler^cnauae ; son défaut de génie vient de la médiocrité de son
éducation. M. Mill pousse à l'extrême, comme Poullain de La Barre,
la doctrine de l'égalité des sexes : « Élevez-les comme l'homme
disait-il, elles pourront faire tout ce que font les hommes. » A cette
doctrine égalitaire s'oppose la doctrine cynique et brutale du phi-
losophe de Francfort, Schopenhauer. Pour lui, les femmes sont de»
grands enfans; la femme est myope par Tinteltigence. Bile a toi»
les vices : l'injustice, la dissimulation, l'ingratitude, le manque de*
foi. L'éducation n'y fera rien, c'est une infériorité de nature; c'est
le namén> deux- de l'espèce humaine. Les femmes sont faite» pow
le travail et la sujétion. La vraie forme du mariage, c'est tepuly-
gamie.
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60 REVUE DES DEUX MONDES.
Entre les nobles excès de Stuart Hill et les basses inepties de
Schopenhauer, il y a heureusement place pour une vérité moyenne
qui relève l'honneur et la dignité des femmes sans identifier leur
rôle à celui des hommes : car il y aura toujours une différence
que nulle éducation ne peut effacer et qui sui&t à diversifier les
rôles. On a assez à faire pour élever l'éducation des femmes jus-
qu'au niveau qu'elle comporte sans être obligé de soutenir l'iden-
tité absolue des destinations entre les deux sexes. Cette vérité
moyenne, M. Gréard l'exprime avec un tact supérieur et une déli-
catesse de touche pleine de charmes : « Nous ne sommes plus au
temps, dit-il, où l'on se demandait si la femme a une âme, ou si
l'âme de la femme ne diffère pas de celle de l'homme. Ce qui est
incontestable c'est que ni leur destination n'est la même, ni leur
nature. Or, le but de l'éducation, c'est le perfectionnement dans
l'ordre de la nature. Fortifions donc la raison qui est le bien com-
mun, mais sans porter atteinte aux dons qui lui sont propres. Toutes
ses faiblesses ne sont pas des dérauts, de même que toutes nos éner-
gies ne sont pas des vertus. La femme l'emporte par ses qi:^lités
natives. Son instinct la guide parfois aussi heureusement que la plus
rigoureuse logique; au bon sens le plus solide elle sait allier les
grâces légères. Elle a la finesse, l'élan, le charme : ce sont là des
richesses incomparables dont il n'est besoin que de diriger et de
perfectionner l'emploi. Dans une page pleine d'humour, M.Herbert
Spencer figure l'éducation du passé, qtt'il^PP®!'^ « décorative »
sous les traits d'une poupée revêtue d'oMî)êaratet se mouvant par
ressorts. Nous aimons à nous imaginer celle qu'il s'agit de créer sous
la figure de ces statues antiques que Fénelon représente dans toute
la sève de la vie, le port élégant et ferme, la démarche modeste et
aisée, le front éclairé par la pensée, le sourire aux lèvres. »
IL
A la suite des savans et judicieux écrivains dont nous venons
d'analyser les intéressantes études, que l'on nous permette à notre
tour d'aborder la question telle qu'elle se présente aujourd'hui,
telle qu'elle a été posée par la loi récente qui a décidé rétablisse-
ment des lycées de jeunes filles. Cette question se divise elle-même
en trois; une question de principe : Faut-il instruire les femmes?
— une question d'application : L'état doit-il se charger de cette
instruction? — une question d'exécution : Le plan d'études et les
programmes récemment votés par le conseil supérieur de l'instruc-
tion publique répondent-ils à l'idée qu'on doit se faire aujourd'hui
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l'éducation des femmes. 61
de rédacation des femmes? Examinons d'abord la question de prin-
cipe.
Quelques personnes amies de l'instruction et de la distinction
d'esprit chez les femmes sont cependant assez peu favorables à la
grande innovation à laquelle nous assistons. Elles sont surtout préoc-
cupées des excès ou des abus que cette innovation peut produire.
Elles voient déjà des femmes savantes, des pédantes, des dispu-*
teuses, des libres penseuses, et, devant ces fâcheuses conséquences,
elles aimeraient mieux peut-être qu'on eût laissé la question dor-
mir et les choses aller comme auparavant. Bien de plus respectable
que ces appréhensions, et elles sont même très utiles comme aver-
tissemens pour ceux qui auront la responsabilité de cet enseigne-
ment nouveau. Mais nous pensons pour notre part qu'il y a lieu
de passer outre, et que, tout en s'inspirant de ce qu'il peut y avoir
de raisonnable dans ces critiques anticipées de ce qui n'existe pas
encore, il faut faire ce qui est bon en soi sans se laisser arrêter par
l'idée des excès possibles. Il n'y a pas un seul progrès dans le
monde qui eût pu avoir lieu si l'on n'avait pensé qu'aux excès. S'il
esc une vérité démonirée par l'histoire, c'est que tout progrès se
paie ; c'est qu'aucun bien ne se produit sans être accompagné d'un
peu de mal ; chacun de nous le sait bien et en souffre pour les
choses qui lui tiennent à cœur. Que nos pessimistes trouvent là
un argument contre la vie humaine, contre la société, contre la
Providence, c'est leur affaire; mais ceux qui ne sont pas pessimistes
ne doivent pas employer contre les choses qui leur déplaisent un
argument qu'ils trouvent absurde contre les choses qui leur plai-
sent.
On craint deux choses dans l'instruction des femmes. On craint,
d'une part que les hauteurs de la science ne les dégoûtent de leurs
devoirs domestiques et de l'humble rôle de maltresse de maison.
On craint aussi que la sécheresse et la pédanterie de la science ne
leur ôtent la grâce, l'agrément, la délicatesse qui font le charme de
leur sexe. Il faut convenir que ces deux sortes de crainte sont d'un
ordre un peu différent et ne vont pas nécessairement ensemble.
Ce n'est pas précisément à titre de ménagère que la femme déploie
ses grâces et ses agrémens; c'est à titre de femme du monde; et
la femme du monde à son tour n'est pas toujours une bonne ména-
gère; l'agrément n'est pas toujours uni à l'utilité, ni l'utilité à
l'agrément. On oublie que le ménage et la famille ont des ennemis
bien plus dangereux que la science et Tinstruction : ce sont les sens,
l'imagination, et l'ennui. La frivolité suffit pour éloigner les femmes
du foyer domestique, et l'ignorance se concilie très bien avec l'oubli
des devoirs sérieux. Nos petites marquises, nos petites comtesses,
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62 BEVUE DES DEUX HOKPES.
telles qu'on les dépeint dans les romans à la mode, ne brillent pa9
sans doute par le goût de la vie domestique; car, où trouveraient?-
elles le temps des charmantes intrigues que Ton nous décrit? En tout
cas» si ellesr tombent, ce n'est pas par amour de la chimie et de l'his^
toire de France, et l'on peut avoir des aman» sans rien savoir da
tout. Les Frou-Frous mêmes qui ne vont pas jusqu'à la faute n'en
deviennent pas pour cela de bonnes mères de famille et d^ bonnes
époupeSk Elles sont charmantes, je le veux bien ; mais au moins
accordera-t-on qu'il peut y avoir un idéal supérieirr, même pour les
femmes françaises, qaelqie effort q«e fasse notre littérature pour
prorïver aux étrangers que nous n'en connaissons pa^ d' autres. Le
bavardage à vide, la médisaoce, lia toilette, les courses et la prome-
nade ne sont peut-être pas Honte la destinée des ffemmes ni la meil-
leure préparation à la gestion d'un budget domestique et à Tédu-
cation des enfaos. Il peut donc y avoir une ignorance qui» êlorgae &n
ménage autant et plus que la science eUteHn^ême.
Il y a également une ignorance qui éloigne dte lê/ grâce et du
charme de la femme du monde, et qui réduit la femme à son rôle le
plus vulgaire et le plus humble, très nécessaire sans dbute, mais
qui n'est pas non plus toute sa destinée. Racine, voulant faire péni-
tence pour avoir trop aimé la Champmeslé, épousa une bonne
femme qui n'avait pas même lu ses tragédies : ce fut une excellente
ménagère, une estimable mère de famille; mais était-elle digne
d'être la femme de Racine? Combien de femmes, à force de se ren-
fermer dans la vie domestique et de se réduire à n'être que leur
propre servante, se rendent insupportables à leur mari F Chez elle^,
ce n'est pas la science et la pédanterie, c'est l'ignorance qui détruit
le charme de leur sexe et qui en fait de vulgaires cendrillons.
C'est donc une erreur de croire que l'instruction bien entendre
soit nécessairement ennemie du rôle utile et du rôle charmant qui
revient de droit à la femme. Nous croyons au contraire que c'est
l'instruction qui, en corrigeant la frivolité de la femme du monde^
pourra en faire une sérieuse ménagère,.une bonne mère de famille;
et c'est aussi l'instruction qui, en élevant les idées de la ménagère,
en fera une femme digne d'amour et de respect. Par cela seul qu'une
femme a étudié et pensé, elle comprend le vide des plaisirs mon-
dains; mais elle comprend en même temps que le métiage n'est pas
tout, qu'il doit y avoir place pour l'esprit, pour les arts, pour la
lecture, enfin qu'elle ne doit pas être seulement la servante de son
mari et la nourrice de ses enfans, mais la compagne de l'un et
llnstitutrice des autres.
D'où vient la crainte que Ton manifeste et quels sont ces^ excSs
dbnt on se préoccupe 7 Cesft qpie' Yoa^ voit, dH-ou', quelques' femnte»,
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l'iéutccation des fewmes. 63
tjuî, parce qu'elles onl appris pHus que les autres, s'en font un rôle,
se transforment en Philamîntes, tiennent des bureaux d'esprit,
parlent pliilosophte à tort et à travers. Il paraît nnême que ce mal
^st assez grave pour qtfon ait cru devoir recommencer à notre
usage \sl comédie 9es Femmes savantes. On n'oublie qu'une chose,
tf est que Molière, en combattant des excès, avait eu soin cependant,
par la boucbe deThomme d'esprit de la pièce, homme du monde
et "homme de cour, de prévenir tout malentendu et de bien nous
faire comprendre qu'il ne blâmait que les excès, mais non l'instruc-
tion elle-même ; et il résumait sa pensée dans ce vers célèbre qu'on
ne saurait trop répéter parce qu'il dit tout ce qu'il faut dire, et
qu'il est la solution de la question :
Je conseM qn^une femme ait des clartés de toat.
Bans les uonvelles Femmes savrmtes au contraire, l'auteur ne fait
aucune réserve, et ne nous dit point jusqu'à quel degré une femme
doit être ignorante pour éviter d'être ridicule. Cependant, il est vrai
de dire qu'il y a un excès à craindre et les avertisseurs sont r^ans
le«r droit en le dénonçant d'avance pour nous apprendre à l'éviter.
Un i?pirituel écrivain a écrit au sujet des lycf^es de filles un article
retentissamt sous ce titre : la Fin d'un sexe. Il a eu bien raison :
dans un temps de libre critique et de libre pardle, où tout le monde
parle à la fois, on Be peut faire écouter un sage avertissement
qn'-en Ini donnant la forme d'un paradoxe et d'une hyperbole.
Quand -on parle au grand air, il faut enfler la voix ; il en est de
m^me quand on parle à tout le monde. Le cri d'alarme de M. Weiss
était donc très légitime en même temps que très amusant; mais,
tout en restant une toîx prophétique qui doit nous empêcher de
nous égarer, il ne doit pas néanmoins être pris à la lettre, et Tau-
ieur lui-même bien entendu ne Ta pas pris ainsi.
On fait renïarquer que les femmes ont su toujours avoir de l'es-
•prit, de la conversation «et du goût sans toutes ces études qu'on
veut kur faire faire aujourd'hui. On nous citera M°* de Sévigné,
SI»* de Staël, M"* de La Fayette, M"* de Maintenon et tant d'au-
'fres. Mais îl se trouve que précisément M™« de Sévigné avait fait
de très solides études : elle avait appris l'italien et même le latin
avec Ménage, l'tm des plus savans hommes de son temps; M°" de
'BUiB\ s'était formée dans hi société la plus cultivée et la plus lettrée.
W* de 'Maintenon était moins instruite , mais il y avait aussi quelque
diose de plus sec dans son esprit et dansr son talent. En tous cas,
«es divers exemples prouvent justement que la force de l'esprit
De détruit pas li^ séductions du sexe. Ge n'est pas d'ailleurs de ces
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OA REVUE DES DEUX MONDES.
exceptions qu'il s'agît ; et ce n'est pas pour elles que l'on organise
sur un vaste plan l'éducation des filles ; les femmes supérieures se
forment toute seules; mais c'est de la moyenne qu'il est questioa;
et c'est aussi une moyenne générale d'instruction plus solide et plus
élevée qu'il s'agit de répandre ; or cette propagation, bien loin d'é-
tendre la maladie du bel esprit, servira plutôt à y remédier. Il est
permis de dire, en effet, que c'est précisément parce que Tinstruc-
tion est insuffisamment répandue que la pédanterie est à craindre
chez celles qui en savent plus que les autres. Ce qui fait le ridicule
de certaines femmes savantes, c'est qu'elles sont des exceptions;
c'est que, se distinguant par une certaine supériorité qui les
sépare des autres femmes, elles oublient un peu leur propre sexe
pour se faire honneur de ressembler à l'autre. Gomme on les tourne
en ridicule sous le titre de ba$ bleusy elles mettent leur amour-
propre à exagérer ce que Ton leur reproche. Elles rendent raillerie
pour raillerie, mépris pour mépris, elles font ca^îte à part. Mais,
il est permis de penser que ce travers ou disparaîtra ou s'atté-
nuera, quand l'instruction, plus répandue, ne sera plus un pri-
vilège et une exception. Enfin, c'est une question de savoir si
Ton ne produit pas précisément le ridicule dont on se plaint par
rinjuslice dont on frappe celles d'entre les femmes qui ont le goût
de Tétude : « Si on était plus indulgent, dit l'éminent évêque d'Or-
léans, M. Dupanlonp, dans le travail cité plus haut, si on ne frappait
pas de ces stupides anathèmes les femmes qui étudient, celles qui
en ont le goût s'y livreraient sans penser qu'elles font une chose
extraordinaire ; et a^ors, fussent-elles même un petit nombre, elles
communiqueraient une certaine vie à la société. Peut-être le niveau
des conversations et des idées s'élèverait-il ; les choses élevées inspi-
reraient plus d'intérêt, et vraiment qui pourrait s'en plaindre?»
Il faut aussi reconnaître qu'il y a bien des préjugés dans les rail-
leries et les ridicules dont on assaille dans le monde les préten-
dues fenunes savantes. Qu'une jeune femme cite dans le monde
M. deTocqueville ou le philosophe Joubert, on trouvera cela ridicule;
mais on trouvera très bien qu'elle ait lu le dernier roman, quelque
immoral qu'il soit, pouvu qu'elle ait soin de dire que c'est abomi-
nable. Une jeune fille pourra chanter dans le monde les romances
les plus passionnées, on n'y trouvera rien à redire ; mais qu'elle
dise une pièce de poésie, on la prendra pour une actrice. Pourquoi
cela? Pourquoi la poésie est-elle considérée comme quelque chose
de plus prétentieux que la musique? C'est une pure convention.
Sans doute le monde est le maître de ses usages , et nous ne con-
seillons à personne de les braver. Les femmes doivent donc éviter
tout ce qui paraîtrait un défi aux belles manières ; mais il est per-
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L ÉDUCATION DES FEMMES» 66
mis au moins de ne pas prendre l'opinion du monde pour la mesure
de toutes choses et de ne pas faire du bon plaisir mondain le prin-
cipe suprême de l'éducation. Nous conseillerons donc auit jeunes
femmes et aux jeunes filles de ne pas citer Tocqueville et Joubert
et de ne pas réciter/^ Lac^ qu'il leur est permis de chanter; mais
nous leur conseillerons en môme temps de ne pas craindre de con-
fier à leur mémoire cette délicieuse mélodie, et d'avoir au moins
feuilleté ces deux nobles et délicats penseurs.
On dira sans doute que personne ne conteste le principe de l'in-
struction des femmes et que c'est une question de mesure et de
degré. C'est bien, en effet, là qu'est la question, et c'est ce qui en
fait la difficulté: car comment s'y prendre pour fixer cette limite?
De quel principe partira-t-on pour dire qu'il faut enseigner aux
filles ceci plutôt que cela? les instruire jusqu'ici et non jusque-là?
Il est évident que l'utilité matérielle est un critérium insuffisant : car
il s'agit d'une culture libérale et non professionnelle. Que faut-il donc
savoir pour être un esprit cultivé ? Pour les hommes la mesure est
fixée par l'usage et par la tradition, mais pour les femmes, c'est pré-
cisément le prohième à résoudre, le modèle à trouver.
Le seul priucipe qu'il soit possible d'invoquer en cette matière,
c'est qu'il ne faut pas qu'il existe un trop grand écart entre l'in-
struction des hommes et l'instruction des femmes : c'est là une
question d'appréciation. Comparez l'instruciion si étendue et si
élevée que reçoivent les hommes, y compris les écoles supérieures,
et la maigre et pauvre instruction donnée aux filles, et demandez-
vous s'il n'y a, je ne dis pas égalité, mais proportion entre l'une
et l'autre. Il ne s'agit pas de soulever la question sociale de l'éga-
lité des sexes. Nous sommes de l'avis de tous les bons juges en
cette matière, qui soutiennent le principe de l'égalité dans la diffé-
rence. Égalité n'est pas identité. La seule différence de sexe entraîne
des conséquences que nul ne peut ni méconnaître ni éluder. Le
rapport de la mère à l'en^^^nt sera toujours différent de celui du
père à l'enfant : nul ne peut effacer cette différence ; dira-t-on,
cependant, que la mère, au moins pour le cœur, n'est pas l'égale
du père (1)? Lors même qu'on réclamerait pour les femmes une
plus grande part qu'aujourd'hui au mécanisme social (et il faut
reconnaître que le nombre des professions et fonctions où elles
peuvent gagner leur vie leur a été bien parcimonieusement mesuré),
il resterait toujours que la femme n'est pas l'homme. Le seul moyen
(1) Saint Thomas enseigne que. Ton doit aimer mieux son père qae sa mère, parce
que le père représente le principe actif et la mère le principe passif de la génération.
Mais cette théorie grossière et barbare est réfaléo par le cœur de toos les fils.
TOMB La, — 1883. 5
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60 BETUI DES BBDX MONB».
de 8up{»imer la différence des sexes serait de supprimer le mariage
el k OMtemité : c'est ce qu'oo a appelé la grève des femmes ; «lie
ne parait pas eaoore fort & craindre ; et » tant qu'il y aura des diffé-
rences d'organisation et de fonction, il y aura des différences d'édu-
cation. Mais le principe de l'égalité dans la diffiirence implique
qu'il n'y aura d'autre diversité que celle qui résulte de la nature
des clioses, et q«e ces différences naturelles ne doivent pas être
exagérées par l'orgueil du mattre. Le rôle de la femme dans la vie
de Tbomme n'est pas seulement un rôle de plaisir et un rôle d'uti-
lité, comme quelques-uns sont assez tentés de le penser. Depuis
qu'il a été reconnu que la femme avait une âme, il ùaxt bien avouer
qu'elle est appdée à quelque chose de mieux. Il y a, il doit y
avoir dans la famille, entre l'homme et la femme, une communauté
intellectuelle et morale, et dans la société une influence légitime
et nécessaire des deux sexes l'un sur l'autre ; enfin , dans l'édu-
cation des enfans, une direction intelligente et élevée. Or, ce com-
merce dans la famille^ cette influence dans la société, cette direction
dans l'éducation exige une moyenne d'instruction qui soit, sinon
identique, du moins analogue de part et d'autre. Il résulte de l'en-
seignement secondaire donné aux hommes une certaine moyenne
d'idées générales qui constitue la raison publique de nos jours. Il
faut que les femiœs participent à cette moyenne; il faut que ces
idées générales s'introduisent, par d'autres moyens, dans l'éduca-
tion de l'autre sexe, afin qu'il y ait un terrain commun qui per-
mette les influences réciproques. La question est donc de savoir si,
dans l'état actuel des choses, il y a une suffisante analogie ou pro-
portion entre Téducation des hommes et celle des femmes. Peut-on
dire que celles-ci ont toute la culture dont elles sont dignes et à
laquelle elles ont droit? Les différences qui subsistent sont-elles
uniquement celles qui résultent de la nature des choses? Tandis
que Tédocation des hommes est, depuis des siècles, l'objet des
méditations et des efforts des savans et des hommes d'état, le
hasard, le décousu, l'absence de méthode et de principes ne sont-
ils pas les traits caractéristiques de l'éducation féminine? Il est donc
de toute nécessité et de toute justice de donner à cette éducation un
élan nouveau, un but précis, et des moyens abondans et propor-
tionnés.
m.
Laissons la question de principe qui, après tant de protestations
des esprits les plus éminens, peut être considérée comme vidée;
passons à une question bien plus délicate et qui partage bien davan*
tage les esprits, celle de l'éducation des filles par l'état.
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L!Él>iJCÂ7I(»f DE» BEMMSS» W
Il est à remarqiu^ren premier Hen qu'il n'est pas aussi facile qu'on
pourrait le croire de séparer les< deux questions. Si l'on admet qu'en
pribeipe il faut iM^truire les femmes, etsî Ton admet qu'ea fait I'ûeh
siructioD leur est disirihuée sans règles, sans principes, sans garan-
tie, en un mot au hasard, quel autre moyen de relever le niveau de
cet enseignement que le concours et l'intervention de l'état? Mais
abordons la question en elle-mémeé
Nous voyons se renouveler ici le débat qui s'agite dans- l^eai
d'autres domaines, le débat entre l'état et la lib^té. Rien de plus
grand qu'un tel débat ; il est l'honneur de notre lâtele; il est le
problème moderne tout entier ; c'est k loi que se réduit le pro-
blème social, le problème religieux, le problème économique. Nous
comprenons donc très bien que Ton dise,, en principe, que l'état n'a
pas mission d'enseigner, qu'il n'a pas à remplir un rôle intellectuel
et moral, que tout ce qui est du domaine de la pensée et. de la
conscience ne relève que de l'individu, qu'il ne faut pas une philo-
sophie d*état, une économie politique d'état, une morale eu une
histoire d'état^ et enfin une littérature d'état. On sait que, dans
cette école restrictive des droits de l'état, dont Bastiat a été parmi
noas la plus complète expression, le baccalauréat lui*même était
suspect de communisme (1). Fort bien ! mais, dans un tel système,
si on veut être logique, il faut demander encore la suppression des
hôpitaux et de Tassistance publique, la suppression die tout encou-
ragement aux beaux-arts; il faut enfin réduire l'état à un rôle pure-
ment matériel, à n'être plus, comme on l'a dit, que l'entrepreneur
<le la a sûreté publique. » Là même l'es^prit de défiance envers l'état
a été poussé encore plus loin : on s'est demandé si les tribunaux ne
pourraient pas être remplacés par des arbitrages, si le jury civil ne
pouvait pas fonctionner comme le jury criminel. On sait enfin que
le dernier mot de ce système a été dit par Proudhon, qui l'a appelé
de son vrai nom, X anarchie. Nous n'avons pas à discuter toutes ces
théories ; nous ne les signalons que pour montrer qu'il y autant de
danger d'excès d'un côté que de l'autre, dans l'individualisme que
dans le socialisme. Ce qui est certain, sans que nous ayons besoin
d'entrer dans une discussion théorique, c'est que, jusqu'ici, dans
aucun pays du monde, l'état ne s'est désintéressé de l'enseigne-
ment; au contraire, le rôle de l'état dans l'éducation publique a
toujours été grandissant , même chez les nations les plus libres.
Ni en Amériqfue^ ni en Suisse, ni en Hollande, l'état n'a aban-
donné entièrement l'enseignement à l'initiative privée. En Angle-
terre même, l'état intervient de plus en plus, au moins dains
(i) Voir la br^duire : Bcosalbtirto et Commiamme,
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68 BETUE DES DEUX MONDEl?»
l'enseignement primaire. En Allemagne, où l'instruction est si flo-
rissante et si honorée, l'état est souverain en matière d'enseigne-
ment. En France, l'université a pu être plus ou moins menacée
dans son indépendance aux diverses époques de réaction qui ont
eu lieu depuis 1789, mais jamais on n'en a proposé la suppres-
sion; et il n'est pas un homme raisonnable, à quelque parti qu'il
appartienne, qui voulût déposséder l'état du droit d'enseigner. Le
principe une fois posé, la seule question est celle-ci : l'état, qui ne
croit pas devoir se désintéresser de l'éducation des hommes, doit-il
se désintéresser de l'éducation des femmes? 11 nous semble que la
question ainsi posée se résout d'elle-même. Examinons-la cepen-
dant de plus près.
Pourquoi l'état, d'un commun accord, ne peut-il se désintéresser
de l'éducation des hommes? Cest que, chargé d'assurer la sécurité
du pays, il a intérêt à avoir des citoyens éclairés qui obéissent aux
lois et des fonctionnaires éclairés qui les exécutent. C'est de plus
que chargé, sinon de produire la richesse publique, au moins de la
défendre, de l'administrer, de la favoriser, il a intérêt à avoir les
citoyens les plus habiles dans la production et l'exploitation des
richesses ; or c'est une loi économique que le développement de la
richesse est en proportion du développement intellectuel d'un pays.
C'est encore parce que l'état, chargé de la défense nationale et de
la gloire de la patrie, a intérêt à ce que la connaissance de la patrie,
de ses grandeurs, de ses malheurs, de son rôle dans le monde
soient propagés chez le plus grand nonibre des citoyens; or ces
connaissances sont liées à beaucoup d'autres. C'est encore l'intérêt
de l'état de favoriser la culture intellectuelle pour elle-même, indé-
pendamment de ses résultats; car un peuple éclairé, instruit, let-
tré, un peuple où se produisent de grandes œuvres en littérature et
dans les sciences, un peuple qui fournit les autres peuples d'œuvres
utiles ou agréables, chez lequel se multiplient les inventions utiles
ou les découvertes scientifiques, et chez lequel brillent l'art de par-
ler, l'art d'écrire, l'art de causer, l'art épistolaire, un peuple, en
un mot, qui brille par l'esprit, est un peuple plus civilisé, et,
toutes choses égales d'ailleurs, supérieur aux autres. Or c'est le
rôle de l'état non pas de produire, mais de favoriser et d'encou-
rager la civilisation. C'est pour toutes ces raisons que l'état s'est
investi, dans tous les pays du monde, du droit d'enseigner.
Aussi a-t-on vu l'enseignement de l'état s'étendre de plus en
plus et envelopper des zones nouvelles qu'il ne comprenait pas
d'abord. Lors de la fondation de TUniversité, en 1810, on s'est
seulement occupé de l'enseignement secondaire ; on avait négligé
l'enseignement primaire : en 1833, sous l'impulsion de M. Guizot,
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l'éducation des fehmes. 69
rinstruction primaire a été largement et efficacement organisée.
Cependant, entre l'enseignement primaire et l'enseignement clas-
sique, il restait encore un grand vide : toute une classe de la
population, industriels, commerçans, agriculteurs, qui n'avaient pas
besoin de renseignement classique, voulaient plus que renseigne*
ment primaire. L'état a donné satisfaction à ce besoin, et M. Duruy,
à son grand honneur, a fondé renseignement spécial ; maintenant,
entre cet enseignement spécial et l'enseignement primaire, s'in-
sère encore un moyen terme, l'enseignement primaire supérieur,
fondé en principe par la loi de 1833, mais qui s'introduit aujour-
d'hui dans les faits. Que d'autres enseignemens de diverses sortes
ont été successivement créés pour répondre aux réclamations les
plus diverses : écoles d'apprentissage, écoles des arts et métiers,
écoles d'agriculture, sans compter les établissemens d'enseigne-
ment supérieur, dont le nombre et les espèces se sont prodigieu-
sement multipliés I La création de l'enseignement des filles n'a été
que la suite inévitable de tous les faits précédens.
Sans doute, il était juste d'admettre la liberté d'enseignement
comme un élément de concurrence avec l'enseignement de l'état,
et, en cela, on a eu raison ; mais cette concurrence doit servir à sti-
muler l'état et non à le remplacer. Si la concurrence est bonne
envers l'état, elle est bonne aussi envers l'initiative privée. Là où
existe le monopole de l'état, il faut établir la liberté; c'est ce qui a
été fait pour les garçons en 1850; mais là où n'existe que la liberté,
il faut établir l'enseignement de l'état, afin que les deux principes
coexistent partout, et c'est ce qu'on vient de faire pour l'enseigne-
ment des filles. D'un côté, l'enseignement de l'état a précédé U
liberté; de l'autre, c'est la liberté qui a précédé l'enseignement de
l'état; mais la concurrence réciproque est aussi légitime d'un côté
que de l'autre.
Il faut remarquer ici l'un des caractères frappans et singuliers de
la civilisation moderne; c'est que tout s'y fait de plus en plus par
masses. Voyez : le service militaire universel, les expositions uni-
verselles, le libre échange, c'est-à-dire l'échange universel, les
emprunts nationaux, et même cosmopolites, ouverts à toutes les
bourses, etc. C'est ce que l'on appelle en mathématiques la loi des
grands nombres. D'après cette loi, dans les grands nombres, les
erreurs s'évanouissent, les petites différences se compensent et
s^annulent ; mais il faut de très grands nombres. C'est à cet ordre
d'idées qu'il faut rapporter le vote universel, l'instruction obliga-
toire et gratuite, c'est-ii-dire universalisée, les petits journaux,
Tempire des annonces. Ce sont là des faits si nombreux et qui, la
plupart, se sont produits d'une façon si spontanée, si naturelle et
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".-?*■
-^j^
70 REVUB DES DÇUX MONDES.
quelquefois si nécessaire (par exemple, l'emprunt des 5 milliards),
qu'ils sembkni bien prouver une l<ii sociale on, comme on dit
aujourd'hui, sociologique, à laquelle on ne pput se soustraire et à
laquelle il faut coopérer vaillamment et prudemment, pour en tirer
tous les profils possibles, en en évitant tous les inconvéniens. Pour
BOUS borner à notre suj^, ce qui caractérise le mouvement moderne
en matiëi*e d'instructiaa, c'est* la dilTiMÛ^m des connaissances et des
lumières dans t^os les sens, à tous lt« degrés, sous toutes les
formes. De même que l'on répand des milliers d'annonces dont une
seule va peut-être à sa destination, de même c'est en répandant
beaucoup de lumières, beaucoup d'idées, beaucoup d'instruction
qu'on fera germer quelques semences; c'est en employant tous les
moyens d'action, la liberté et l'enseignement public, les livres et
les cours, les bibliothèques et les laboratoires, les examens et les
bourses; c'est en rauHipliaot toutes ces influences et en les proUai-
geant avec patience pendant de loogues années (car une société
ne vit pas seulement un jour), qu'un aura une société instruite
dans son ensemble et dans sa totalité. Cette diiïusion intellectuelle
est en accord avec les progrès matériels qui se sont introduits dans
d'autres sphères et, en particulier, dans l'industrie locomotrice. On
n'a pas encore mesuré toutes les conséquences sociales que devra
produire l'établissement des chemins de fer : elles seront au moins
au«si considérables, sinon plus, que celles de la découverte de l'im-
primerie. Les chemins de fer ont répandu Taisance jusque dans les
derniers centres de population; la couséqueuce en doit être la pro-
pagation de l'instruction, car, lorsque les hommes s'enrichissent,
ils tendent à s'éclairer. Les chemins de fer ont encore un autre
effet; c'est qu'en rapprochant les hommes les uus des autres, ils
leur communiquent la curiosité, l'amour des voyages, l'amour du
nouveau et, par suite, l'amour de la lecture et le désir de s'in-
struire. Multiplication matérielle des moyens de communication,
multiplication morale et intellectuelle des n>oyens de s'instruire
sont deux faits corrélatifs dont le second est non seulement la con-
séquence, mais encore le correctif du premier. Qans une„^ûdété
ot le progrés matériel est imoEiense, il faut que le progrès intelleo-
tuet se développe en proportion. Les moyens de jouir auu'mentant,
d la raison et la pensée ne s'élèvent pas, vous aurez une civilisation
barbare, une corruption raffinée. La culture doit donc s'étendre
avec l'industrie, avec le commerce, avec l'atsance matérielle; autre-
ment le corps social ne sera qu'un corps sans âme, un léviathan
formidable et dévorant.
Si oQ se rend bien compte des idées que nous venons de résu-
mer, et delà nécessité de ce mouvement d'ensemble par lequel seu-
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L EDUCATION DES F£HMES. 71
lement on peut répondre aux ioDombrables besoins d'une sociôlé
si compliquée, on comprendra que le régime nouveau institué pour
l'éducation des filles n'est oullement une fantaisie ari>itraire et indi-
viduelle, une entreprise artificielle et inutile inventée dans un «spiit
de provocation. Non, ce n'est qu'un éléaaent, mais un des élémeos
les plus nécessaires et les plus importans dans ce vaste sysièitte
que nous avons décrit.
Toutes les raisons que nous avons données pour justifier Ten^eî-
gnement des garçons pur l'état s'appliquent également aux filles.
Les femmes, saos occuper un rôle officief dans l'état, ne sont-
elles pas par la famille un élément essentiel de l'état? Par leur
influence sur les hommes, soit comme mères, soit comme épouses,
ne peuveiit-elles pas rendre à l'état les services les plus efficaces ou
lui susciter les plus dau^oreux obstacles? Miera-t-on (ju'une femme
ignorante et frivole suit inimpable de prendre au sérieux l'éducatioa
de ses enfans, et, si ceux-ci sont des fils, ne sera-t-elle pas pour
sa part dans leur lég^^reié et leur paresse? L'instruction n'est-elle
pas une condition nécessaire pour apprécier les avantages da
l'étude? On sait aussi l'action considérable que les femuies exer-
cent sur les hommes dans la vie politique; sans y être elles-mêmes
directement mêlées^ elles agissent, par l'intermédiaire des hommes,
d'une manière profonde et permanente. Cela peut-il être indifférent
à l'état? Je ne prie pas de telle ou telle opinion; mais si., d^ns un
sens ou dans l'auire, k t'ernuie est appelée à produire dans l'état
des nK)uvemens d'opinion important, ne doit-elle pas être prépa-
rée à on rôle aussi élevé par une éducation aussi séneuse que pos-
sible? Les femmes n'ont-i-lles pas aussi leur rôle, soit dans la richesse
publique, soit dans la vie intellectuelle et artistique de la nation?
De plus, sans remplir- comme les hommes toutes les fonctions
publiques, elles en remf»lissent déjà un certain nomhre, ne fût-ce
que connue institutrices? L'état n'a t-il pas intérêt à ce que ces
fonctions soient bien remplies? N'a-t-il pas intérêt à élever le niveau
de l'enseignement pour celles qui seront chargées d'instruire les
autres, même dans les écoles privées? On conteste l'aptitude et la
compétence de l'état dans un ordre d'enseignement d'une nature
si délicate. Nous croyons, au contraire, que l'état apportera à cet
enseignement beaucoup plus d'esprit de suite, de méthode, et de
lumières que l'industrie privée. L'Université, quia une si longue
tradition, une si vieille expérience, fera certainement profiter les
nouvelles écoles de ses traditions et de ses expériences. La raison
l'emportera sur la mémoire, le sérieux sur le frivole, la méthode
sur le hasard. L'enseignement public a encore un avantage consi-
dérable : c'est d'être public. Les maîtres y sont soumis à des
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72 REVUE DES DEUX MONDES.
épreuves publiques; des inspections permanentes relèvent les
lacunes et les défaillances; la censure publique s'y attache. On
peut critiquer renseignement de l'état; comment critiquer des
maisons fermées où personne ne pénètre? L'enseignement public
relève de tout le monde; les maisons privées ne relèvent que des
familles qni y ont leurs enfans. L'état a des programmes que tout
le monde peut se procurer et discuter. Où sont les programmes
des institutions particulières? L'incident le plus frivole dans une
maison d'état deviendra l'occasion d'une interpellation. D'innom-
brables petits désordres pourront avoir lieu dans mille maisons
d'éducation privée sans que personne le sache. Si l'état commet des
fautes dans le choix des directrices, tout le monde le saura; si les
professeurs choisissent mal leurs sujets de devoirs, s'ils manquent
en quoi que ce soit aux règles de la convenance, le cri public les
fera rentrer dans l'ordre. Tels sont les avantages d'un enseigne-
ment d'état, que l'on considère comme l'opposé de la liberté, mais
qui, en réalité, relève beaucoup plus de l'opinion publique que
l'éducation privée.
En résumé, comme le disait le vénérable M. Renouard, dont le
haut esprit libéral ne s'est jamais démenti, n l'un ei l'autre sexe
ont des droits égaux à profiter des bienfaits de l'instruction, et
l'universjalité d'éducation n'existera parmi nous que lorsque le légis-
lateur aura pu étendre sur tous deux une égale prévoyance. Nous
hâtons de tous nos vœux le moment où des expériences moins
incomplètes permettront d'entreprendre utilement un travail au
succès duquel la civilisation de notre pays est si vivement inté-
ressée (i). »
IV.
Les principes prëcédens pourraient encore facilement être accor-
dés par beaucoup de bons esprits amis du progrès ; mais il y a une
objection capitale qui est au fond de toutes les attaques et qui est
encore sous-entendue, lors môme qu'on ne l'exprime pas. Cette
objection, c'est que l'établissement des lycées de filles a été fait
dans un esprit d'hostilité à la religion. Comme nous n'aimons pas
à reculer devant les questions, nous dirons franchement notre avis
sur celle-ci.
(1) Rapport à la chambré des déptUés, 20 mars 1833. M. Reoouard ne parle ici à la
vérité que de l'iostructioQ primaire; mais les paroles qu'il emploie sont assez gêné'
raies pour s'appliquer à tous les degrés d'iastructioo. On voit d'ailleurs que les
mômes préjugés qui combattent aujourd'hui Teoseignement secondaire des filles
•'appliquaient alors à l'enseigne tnent primaire pour le même sexe. Ils n*ont pas plofi
de fondement d'nn côté qne de Tantre.
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l'éducation des FEMSIES. 73
11 faut distinguer d'abord entre l'esprit plus ou moins passager
dans lequel une loi est faite et cette loi elle-méntie. Une loi, aussi-
tôt qu'elle existe, prend nécessairement dans l'application un carac-
tère d'impersonnalité et d'impartialité qui a pu lui manquer plus
ou moins à l'origine. Les passions parlementaires passent, la loi
subsiste. L'exécution en est confiée à des corps ou à des fonc-
tionnaires qui, étant en présence des faits, sont tenus de pacifier,
de concilier les intérêts, d'éclaircir les malentendus, d'introduire
les nouveautés par l'usage et par la pratique en les mettant d'ac-
cord avec les mœurs, avec les défiances, avec les inquiétudes plus
ou moins exagérées du public, mais légitimes, quand il s'agit de
l'éducation des enfans. Telle passion a pu agir comme ferment pour
susciter un progrès que la raison désintéressée n'aurait pas fait
d'elle-même ; c'est le progrès qu'il faut considérer et non la pas-
sion, (t Ce serait méconnaître le caractère et la portée durable de
cette loi, dit un excellent esprit, M. Raoul Frary, que de n'y voir
qu'une loi de combat ; elle est, avant tout, une loi de progrès. Il
ne s'agit pas tant de fortifier la propagande des idées modernes
que d'élargir le domaine intellectuel des femmes. C'est l'esprit de
l'Dniversitô; elle ne fait pas de polémique ; elle fait de l'enseigne-
ment (1). »
En principe, le nouvel établissement ne pourrait être considéré
comme une atteinte à la religion que si l'on allait jusqu'à soutenir
que l'église seule a le droit d'instruire les femmes. Mais où pren-
drait-on un pareil principe? Que l'église ait seule le droit d'ensei-
gner la religion, cela est évident; mais qu'elle ait seule le droit
d'enseigner l'histoire, la géographie, et l'arithmétique, c'est ce qui
est inadmissible. Jamais d'ailleurs un tel droit n'a été revendiqué ;
jamais il n'a été de dogme que l'enseignement profane dût être
donné nécessairement par des prêtres. Les institutrices laïques qui
existent aujourd'hui à côté des couvens ne sont pas hérétiques.
Pourquoi l'état le serait-il davantage? Le fait d'une instruction
laïque donnée par l'état n'a donc rien d'irréligieux en soi. Mais,
dira-t-on, n'est-ce pas pour faire concurrence aux couvens que l'on
a voté la loi nouvelle? Sans aucun doute; mais la concurrence aux
couvens n'est pas par soi-même une entreprise irrréligieuse : autre-
ment,encor6 une Tois, toutes les pensions laïques seraient hérétiques ;
ce que personne n'osera dire. L'état peut avoir des raisons de croire
que les couvens offrent peu de garanties de solide instruction ; il
peut, ne fût-ce que parce qu'il ne sait pas ce qui s'y passe, trouver
un tel enseignement insuffisant. Si l'état a quelque responsabilité
(1) Revue de Veneeignement secondaire des jeunes fiU^'» (Juillet 1882, p. 5.)
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7& BETUE DES DEUX MONDES.
dansTédacation des femmes,— et nous avons vu qu'il en avait une
grande, — peut-il se tenir pour satisfait d*un état, de cho<^s dont
il ne sait rien ? On voit des personnes pieuses qui ne se croient pas
du tout obKgées de confier leurs enfans à des maisons ecclésiasti-
ques; elles ne sont pas mauvaises chrétiennes pour cela. Jamais on
n'a soutenu pour les garçons que l'enseignement univerMiaire fût
en soi un enseignement irréligieux: au moins cette opinion n'a
jamais été le fait que du cléricalisme le plus extrême. Autrefois,
avant la loi de 1850, les familles les plus religieuses envoyaient
leur^ enfans à runiversjté; et aujourd'hui encore c'est plutôt le
parti-pris politique que la croyance religieuse qui en éloigne quel-
ques-unes de, nos écoles. Dans tous les temps, il y a eu de vrais
chrétiens (Boileau, par exemple, ltt""de Sévijirnè) qui ne se laissaient
point du tout asfu^rvir à l'esprit ecclésiastique, et qui admettaient
une raison profane, solide et éclairée, sans exc^s de dévotion. De
tels esprits peuvent venir chercher Tinstruction dans nos lycées
sans qu'aucun de leurs sentimens intimes soit blessé. Pourquoi n'en
serait-il pas de même de lycées des filles? On dira peut-êire que
pour les hommes, même chrétiens, il n'est pas inutile d'avoir une
certaine onveiture ou libéralité d'esprit, de faire connaissance avec
les idées au milieu desquelles ils auront à vivre, lors même qu'ils
devraient les combattre. Il faut que les hommes apprennent à res-
pirer Tair qui les entoure ; leur nature plus f<irte peut supporter le
contact des choses modernes, de même que leur pudeur moins
ombrageuse peut se familiariser plus facilement avec les libertés
profanes de la littérature et de la poésie. Mais tes filles, plus déli-
cates, ont besoin de plus de docilité; elles doivent être élevées potu:
la simplicrtô de la vie domestique, pour l'obèisHance, pour la piété,
pour les vertus douces et timides : ce qui est un bien pour ks
hommes est un danger pour elles. Le caractère de TUniversité,
sans doute, n'est pas irréligieux, mais il est non religieux; la
religion n'y inspire pas tout, n'est pas Yàme de tout; elle a sa part
réservée, mais [)Our le reste tout dérive de Tiustruciion profane.
Un tel milieu étant le milieu social lui-même dans lequel nous
sommes, les hommes peuvent s'y mêler sans trop de péril : les
femnies, au cotitraire, ne peuvent qu'y contracter des habitudes
d^esprit en contradiction avec leur vocation et leurs injytiucts natu-
rels. Ces appréhensions et ces distinctions nous paraissent illégi-
times. Il y a ctrtainement une différence de délicatesse et de
nuance entre l'enseignement des garçons et celui des tilles, et l'uni-
versité saura parfaitement en tenir compte, comme l'expérience le
prouvera, et même comme elle l'a prouvé déjà par les cours de la
Sorbonne. Mais, soutenir que les hommes doivent être préparés au
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L'ÉDUCâTION DES FEMMES. 75
■rilieu social de leur temps, et qae les fenwies doivent rester ôtran-
gères à ce milieu, c'est éuWir une diflfiérence d'espèc>e entre les
deux sexes : ce n'est pins la thèse de l'égatiié dans la ditléreoce;
c'est la thèse de la sujétion H de la servitude. Ce n'est plus une
quesiîon de religion , c'est une question de politique.
On accordera qu'un enseignement d'état pour les filles pourrait
ne pas éire irréligieux si l'on y joignait l'étude de; la religion; il
n'en est pas ainsi dans la loi nouvelle, qui établit un enseiguerneot
parement laï |ue. Mais cette loi ne fait autre chose que d'appliquer
atix lycées de lilles exactement les principes qui régissent depuis si
longtemps nos lycées de garçons, sans que personne s'en plaigne. La
loi, en effet, n'a établi en principe que des externats, et elle n'a
pas prévu pour ce cas d'enseignement religieux. Eu est-il autre-
ment dans nos lycées? (Vos lycées d'externes, tels que Condorœt et
Gharlemagne, ontnls un enseignement religieux? Même dans nos
lycées d'internes, les externes proprement dits ne reçoivent au lycée
aucun enseignement religieux. Quant aux lycées d'intenies^ ils ont
sans doute des aumôniers qui donnent une instruction religieuse;
mais il en sera de mémn dans les internats de filles la où les com-
munes voudront en établir. Le régime de ces établissemeas ne prête
donc à aucune objection.
On a vu surtout une pensée et une intention irréligieuse dans
l'institution d'un cours de morale séparé de la religion, et, comme
on dit, de morale indépendante. Cette objection, qui ne porte pas
seulement sur le programme des filles, mais sur l'introduction de
la morale en général à Uius les degrés de l'enseignement, repose
sur une telle ignorance des principes de la question et elle a en soi
une telle importance qu'il est indispensable de la traiter à fond.
Dans tous les temps, on a distingué une morale naturelle, une
loi naturelle distinctes de la morale révélée, de la loi révélée. Cette
distinction a lieu même pour la théologie et on sait qu'il y a
une théologie naturelle, et une théologie révélée. Qu'il y ait une
théologie naturelle, c'est-à-dire nne science, qui, par le» seules
forces de la raison, peut arriver à connaître Dieu et ses attributs,
non-seulement cela est conforme à l'orthodoxie, mais la Aw^trine
contraire a été souvent condamnée par l'église, etc'ef^t ce qui est
du reste confirmé par l'exemple des plus grands chréiit^ns. Le
Traité de t existence de Dieuy de Fénekm, ne contient pas la plus
légère allusion, je ne dis pas an catholicisme, mais mên*e au chris-
tianisme ou à une révélai ion quelconque. On pourrait le croire
écrit par un philosophe païen de l'école de Platon. Est-ce là cepen-
dant un livre irréligieux, une insinuation indirecte A se pasner de
religion? Il en est de même» sauf un chapitre .qui ne tient pas au
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76 R£VU£ DES D£UX MONDES.
corps de l'ouvrage, de la Connaissance de Dieu et de soi-même^
de Bossuet. C'est un livre entiëremeut et exclusivement philoso-
phique. S*il en est ainsi de la théologie naturelle, pourquoi n'en
serait-il pas de même de la morale ualurelle? Dans ce même traité
de Bossuet, il y a un traité sur les vertus et les vices qui ne repose
en aucune façon sur l'autorilé théologique et où il n'y a pas un mot
qui se rapporte particulièrement à la morale chrétienne plus qu'à
toute autre morale. S'il avait plu à Bossuet de développer ce cha-
pitre et d'en faire un livre, nous pourrions avoir de sa main un
traité de morale indépendante, j'entends indépendante de la morale
révélée. Dans le de Legibus^ de saint Thomas, le traité qui porte sur
la loi naturelle est un traité de pure morale philosophique, comme
en aurait pu faire Cicéron. Dans le traité de Virtutibus^ saint Tho-
mas expose quatre théori^îs superposées Tune à l'autre et qui sont
comme les quatre degrés d'un même échafaudage. Les trois pre-
mières théories sont empruntées à Aristote, à Piaton, et à Plotin,
c'est-à-dire à trois sages païens ; la quatrième, seule, celle des ver-
tus théologales, vient de saint Paul. Celui qui lui emprunterait les
trois premiers degrés de sa théorie, en laishaut à l'église le soin
d'exposer la quatrième, ferait-il une œuvre irréligieuse? Nous pou-
vons in\oquer d'ailleurs ici un témoignage récent, bien autorisé
pour prononcer en cette matière : « Rien dans la doctrine catho-
lique, dit l'abbé de Broglie, ne s'oppose à l'enseignement d une
morale fondée sur des bases rationnelles. La loi du devoir se con-
fond en dernière analyse avec la volonté de Dieu , mais cette volonté
n'est pas arbitraire, et elle est, dans ses prescriptions fondamen-
tales, nécessaire et éternelle. Cette loi naturelle nous est manifes-
tée par la révélation ; mais elle se manifeste aussi par la raison et .
la conscience de chacun. Non-seulement l'enseignement de la mo-
rale naturelle fondé sur la raison et la conscience n'a rien de con-
traire à la foi, mais il peut au contraire être très salutaire pour les
chrétiens. Ils reconnaîtront en effet que la conscience impose sur
bien des points des obligations aussi rigoureuses que l'évangile et
seront portés à remercier Dieu de leur avoir donné dans la grâce
et les sacremens les secours nécessaires pour obéir à la loi (1). »
Dans cette doctrine, on voit qu'il y a une morale naturelle qui repose
sur la raison seule, et que la révélation n'intervient que pour prêter
des secours à la faiblesse humaine. L'état enseignera la morale natu-
relle; la religion y ajoutera, pour ceux qui y croient, les moyens sur-
naturels dont elle dispose. Où est la contradiction? L'état ne se
(1) Dim^ la Conscience, le Devoir^ par Vêbhé de BrogUe. Ce petit ouTnge est on
yni traité de morale lalqup.
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l'éducation DBS FEMMES. 77,
charge pas d'imposer à personne ces moyens surnaturels, mais il
ne les interdit à personne. La morale philosophique est bonne en
soi, lors môme qu'on la jugerait insuffisante et qu'on croirait néces-
saire d'y ajouter un complément. L'état ne proscrit, ni ne condamne,
ni ne juge ce complément; mais il ne commet aucun empiétement
sur les consciences en déclarant que, pour ce qui concerne les inté-
rêts de l'état et ia paix de l'ordre civil, la morale naturelle lui suffit.
On pousse plus loin l'objection, et l'on dit : Oui, l'on peut
admettre la séparation de la morale naturelle et de la morale révé-
lée» et en ce sens reconnaître une sorte de morale indépendante;
mais, ce qui est inadmissible, c'est une morale sans Dieu; or,
n'est-ce pas la morale sans Dieu que l'on désigne aujourd'hui sous
le nom de morale laïque? On va même jusqu'à appeler la dernière
loi de rinsiruction primaire la loi de l'athéisme obligatoire. C'est là
une complète altération de la vérité. C'est au conseil supérieur
qu'appartient seul, d*après la loi, la rédaction des programmes
d'enseignement; or tous les programmes de morale, sans excep-
tion, soit de l'enseignement primaire, soit des écoles normales, soit
de l'enseignement classique, de l'enseignement spécial, de l'ensei-
gnement des filles, tous ces programmes comprennent l'idée de
Dieu de la liberté, du devoir. Toutes les fois qu'on a demandé à
M. Jules Ferry des garanties en faveur des idées religieuses et
morales, il a toujours répondu que la vraie garantie, c'est que
l'université, dans son ensemble, est spiritualiste; que son ensei-
gnement, à tous les degrés, est animé de l'esprit spiritualiste. Et
quelle autre garantie pourrait êti*e efficace, si celle-là ne l'était pas?
Si, en fait, l'université n'était plus spiritualiste ou idéaliste, à quoi
servirait-il de mettre Dieu, l'âme, l'idéal, dans les programmes?
Ce serait lettre morte. En fait, l'enseignement actuel est si peu un
enseignement d'athéisme obligatoire qu'on lui a reproché au con-
traire, d'un autre côté, d'être un enseignement de spiritualisme
obligatoire. La vérité est qu'un enseignement d'état doit être assez
large pour réunir le plus grand nombre possible d'opinions diverses»
mais non pas jusqu'au point de ne plus rien enseigner du tout. Si
on écarte l'idée de Dieu au nom de la liberté de penser, comme
Je veulent les radicaux, on écartera également l'idée du devoir au
nom de la même liberté puis l'idée de famille ou de propriété, ou
même de patrie; car il y a des sectes qui rejettent toutes ces idées.
Ou l'état ne doit rien enseigner du tout, si ce n'est l'arithmétique
et la géométrie, et pour cela l'initiative privée est bien suffisante;
ou, s'il enseigne , c'est pour inspirer à la nation une âme et un
esprit y ce qui est impossible sans une certaine doctrine. En tout
cas, on voit que ce qui est reproché aux nouveaux programmes, ce
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76 BBfUE OBS DEUK MONDES*
n'est point «1 avoir méconnu et écarté les principes spiritualistes^
c'est au coDtimire de les avoir déclarés et prôdamés.
Xi'eBsei^emeoc d'une nnirale naturelle est donc justifié en droit;
elle Test^û fait par la nécessité de faire vivre enseiitble les croyances
et les «pènoos les plus différentes. Là est la base solide de ce que
Ton a appdé renseignement laïque. C'est l'essence même de notm
société; c'est le fondement de toutes nos lois. L' enseignement public
doit être l'expitession de cet esprit, aue^ bien pour les filles que
po«r les garçons, il faut que les femmes apprennent que les bonmies
pouvait penser différemment sur les cboses les pins élevées sans
cesser de s'estimer réciproquement. Rien n'est plus conforme a(ux
principes du christianisme. L'expliquer autrement , c'est le rabais-
sar, c'esl le rendre impropre i remplir les devoirs qui lui incom-
bent «ncore dans nos sociétés modernes, c'est le réduire enfin à im
rAle sitérile et d'avance condamné.
Il reste donc déinmutré que ni le principe d'un enseigoement de
l'état pour les .filles, ci l'organisation de cet enseignement, ni l'idée
d'une m(N^e naturelle ne sont, en principe, opposés à la religica.
On pourra noibs l'aûcorder; mais, dira-t-on, qui no«is assure qu'es
fait cet easeigoement restera fidèle aux principes de neutralité que
vous proclamez vousHnéme? M 'est-ce pas l'esprit d'irréligion, de
haine au christianisme et à toute religion qui anime la politique
actuelle et qui a inspiré tout le système des lois récenies sur l'in-
struction publique, et en particulier celle dont il s'agit ici?
Ce serait singulièrement dépasser la sphère du sujet qui nous
occnpe que de nous croire obligé à discuter toute la poliûque reli-
gieuse du gouvernement de la république depuis son établissement
définitif. L'histoire appréciera cette politique, et ce n'est pas au
moment môme où nous demandons que la loi nouvelle soit acceptée
dans un esprit pacifique que nous irions par des récriminations
imuiles éveiller des susceptibilités qui, même exagérées, sont infi-
niment respectables. Cepefàdant <x)mment ne serions-nous pas auto-
risés à dire que les passions irréligieuses et haineuses dont on se
plaint avec raison n'existaient à aucun degré eu 18AS7 A cette
époque, on s'en souvient, on appelait partout le clergé à bénir les
arbres delà liberté. Le père Lacordaire était nommé député de Paiis
sur la liste républicaine. On ne cite aucun acte de violence contre
la religion (1), tandis que, sous Louis-Philippe, la même passion
qui sévit aujourd'hui avait provoqué le sac de raxchevêché de
Paris. En 18i8, l'assemblée constituante était déiste, et avait fait
(1) Excepté le meurtre de TarcheTôque de Parig, qui a é^ un acte isolé, et peut-Mre
l'ttavre d'um «céèèrity imm ooii fas 4e vésfitUt é*iiiie fMMen peliiiqae.
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l'ÉDCGATION des FEàlMES. 70
précéder le préambule de la coostitution de ces mots : « En pré-
sence de Dieu... » Jamais personne ne demanda alors desuppri*-
mer le nom de Dieu du serment judiciaire.. Gomment tout cela
a-t-il cbaogé? Que les amis des. réactions: et des compressions
nous expliquent comment la réaction de 1850, un régime de silence
pendant les dix premières années de l'empire^ un régime de fareur
et de protection ponr l'église pendant toute la durée de ce gou«-
yernement, le succès des idées monarchiques en 1870» comment
tous ces faits, au lieu de christianiser la France comme on le
Toulait, ont précisément déchaîné un esprit d'irréligion des plus
yiolens. Gomment une telle expérience, confirmant celle de la re^
tauration, n'ouvre-t-elle pas les yeux des hommes éclairés? Gom-
ment ne voit-on pas que toute tentative pour ramener sous le joug
la société nouvelle ne peut avoir pour résultat que de faire éclater
toutes les passions contraires ? La cause du mal étant connue, le
remède est tout indiqué, et il n'y en a qu'un. Il faut accepter la
société moderne et vivre avec elle. Demander la liberté et rester en
état de guerre sont deux attitudes contradictoires. La liberté, c'est
la confiance réciproque. Gomment une telle confiance serait-elle
possible en présence d'une hostilité absolue? On dit qu'une teUe
réconciliation n'est pas possible, car n'est-ce pas l'église elle-même
qui a déclaré par la bouche de son chef infaillible que a c'est une
erreur de dire que l'église -doit se réconcilier avec le progrès et la
liberté moderne? » Mais l'église a des trésors d'interprétation infi-
nis dont les laïques ne sont pas juges. Déjà l'évéque d'Orléans,
M. Dupanloup, s'était efibrcé de prouver que le Syllabus ne signi-
fiait pas ce qu'on croyait, et qu'il pouvait s'entendre dans un bon
sens. Au lieu de pousser l'église à outrance et de la forcer de
prendre à la lettre les doctrines qui nous blessent, favorisons ces
interprétations complaisantes ; ouvrons la porte et déclarons-nous
tout prêts à faire sa place à l'église dans la société moderne le jour
où elle voudra s'y prêter. Nous ne pouvons lui céder l'état, cela est
impossible, c'est une question tranchée; l'état est laïque et restera
laïque; l'éducation doit être comme la loi^ c'est une conséquence
évidente. Mais dans une société laï jue peut bien vivre une société
religieuse qui consentirait à en reconnaître les lois. L'église vit pai-
siblement en Angleterre sous un régime de protestantisme officiel,
après avoir été persécutée pendant deux siècles; elle vit paisible-
ment en Amérique sous un régime de liberté illimitée des cultes et
des opinions; pourquoi ne vivrait-elle pas en paix avec une soàltè
laïque qui repose sur les principes de la raison? La disti* ction de
la morale naturelle et de la morale révélée nous offre un terrain
commun sur lequel les deux puissances peuvent s'entendre. « Les
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SO REVUE DES DEUX MONDES*.
gouvernemens sont de droit humain, dit saint Thomas ; prœlatio et
dominium sunt de jure humano. » S'il en est ainsi, il n'y a pas de
difficulté insurmontable à reconnaître la société de 1789, qui n'est
pas autre chose que l'application de ce principe. Il y a deux vérités
également certaines : c'est que l'église ne peut exterminer la révo-
lution et que la révolution ne peut exterminer Tégîise. Dans ces
termes, il n'y a qu'une solution possible : c'est l'accord. Il faut
toujours compter avec les grandes puissances; or l'église est une
grande puissance, il faut s'aiTanger avec elle. Nul doute qu'elle
consente si on sait s'y prendre. Mais, pour cela, il ne faut pas de
• tracasseries inutiles, et surtout il faut se garder de blesser la con-
science religieuse.
Nous sommes persuadé, pour notre part, que les passions anti-
religieuses de notre temps sont des phénomènes passagers qui dis-
paraîtront d'eux-mêmes lorsque la cause qui les a produites aura
disparu; nous ne voulons pas croire que l'on puisse avoir intérêt à
attiser ces passions, et c'est aux hommes sages de tous les côtés
d'amener l'apaisement. En attendant, le nouvel établissement n'en
sera pas moins un progrès sérieux pour le développement de la
culture réfléchie. La raison, disent tous les théologiens, n'est point
contraire à la foi. Développer la raison n'est donc pas combattre
la foi. Nul n'a intérêt à soutenir qu'en éclairant les hommes, on
les éloigne de la religion. Si les femmes prennent dorénavant une
part plus grande au patrimoine commun, c'est un gain pour tous,
et ce n'est un danger pour personne.
V.
Il nous reste à examiner le plan d'études et les programmes
votés récemment par le conseil supérieur, et à rechercher si ces
programmes sont la juste mesure, si c'est là cet enseignement de
femmes savantes que l'on impute au nouveau système, s'il est vrai
de dire qu,e l'on veut faire des pédantes, des raisonneuses, des
libres penseuses. Il suffit de jeter les yeux sur le plan d'études
pour s'assurer du contraire. Bien loin d'élever l'enseignement à un
niveau exagéré, le conseil a eu se défendre contre ceux qui lui ont
reproché de l'avoir abaissé. En effet, dans la Revue de l'enseigne-
ment secondaire des jeunes filles^ le rapporteur même de la loi,
M. Camille Sée, a reproché au conseil d'avoir créé non pas un
enseignement secondaire, mais seulement un enseignement pri-
maire supérieur. Nous ne croyons pas ce grief fondé; mais il prouve
cependant que le conseil, bien loin d'exagérer, comme on le croit,
le niveau des études, s'est tenu dans une juste mesure. Voici com-
L
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l'éducation des femmes. 81
ment raisonne M. Camille Sée. a La loi, dit-il, a demandé qu'il y
ait poar les jeunes filles un enseignement correspondant et ana-
logue à celui des garçons, et, dans le rapport présenté à la Chambre
des députés , il était dit que cet enseignement , comme celui des
garçons , devait comprendi'e huit ou neuf années , de neuf ans à
dix-sept ans. Or qu'a fait le conseil? Il a réduit le cours d'études
à cinq années, et encore il divise ces cinq années en deux périodes
dont la première est complète en trois ans et se termine par un cer-
tificat d'études, de manière que les jeunes filles puissent quitter le
collège à quinze ans; les deux années supplémentaires ne sont plus
des classes, mais des cours, de sorte que les cinq années se rédui-
sent à trois : c'est donc trois ans au lieu de neuf que l'on a décré-
tés; Tesprit de la loi est entièrement méconnu. »
II est facile de répondre à cette argumentation. La loi a ^oulu,
en effet, que l'enseignement secondaire des filles correspondît à
celui des garçons; mais il ne faut pas oublier que nous avons
aujourd'hui dans nos lycées deux sortes d'enseignemens secon-
daires, l'un destiné aux études classiques, l'autre à ce que l'on
appelle l'enseignement spécial : c'est celui qui a été fondé par M. Du-
ruy et qui vient aussi d*étre remanié parle conseil supérieur. Auquel
de ces deux enseignemens devait être assimilé celui des jeunes
filles? Au second sans aucun doute, et par une raison péremptoire,
c'est que, dans l'enseignem'ent classique, nos jeunes g^ns appren-
nent tout ce qu'apprendront les jeunes filles, mais de plus le grec
et le latin. Ces deux études, qui sont encore malgré tout la base de
tout le reste, font défaut dans l'enseignement des filles, et deman-
dent donc par là même plus de temps. Comment donc calquer l'en-
seignement nouveau sur un type absolument différent de celui qu'il
faudrait appliquer? Au contraire, l'enseignement spécial, qui est un
enseignement tout moderne, est absolument le même que celui
des filles, sauf un plus grand développement donné aux sciences.
En supposant que cette différence quant aux sciences soit com-
pensée par les travaux féminins proprement dits, il reste que le
temps des études de l'enseignement spécial est précisément celui
qui convient pour l'enseignement des filles. Or qu'a-t-on fait? On a
calqué le plan d'études pour les filles sur le plan d'études de l'en-
seigoèment secondaire spécial. On a donc admis de part et d'autre
une durée de cinq années à partir de l'âge de douze ans, et on a
divisé ces cours en deux périodes : une première période de trois
ans avec certificat d'études à la fin, et une période de deux ans avec
diplôme. Cette division est fondée sur l'expérience. Il est établi par
les faits que, dans tous les établissemens d'instruction publique, il y
a un très grand nombre de familles qui, se bornant au strict néces-
lOMi ux. — 1883. •
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82 REVU£ DES DEUX MONDES.
siùre, font quitter les études à quinze ans. Gela est vrai,. même des
lycées classiques; et il existe aussi dans ces lycées, à la fin de la
quatrième, uu diplôme appelé certificat de grammaire qui a des
effets légaux (par exemple, le droit d'études en pharmacie). C'est en
vertu des mêmes principes et des mêmes raisons que Ton a établi
dans les deux plaus d'études de l'enseignement spécial et de l'en-
seignement des filles un premier cycle de trois ans pour les enfans
dont les familles ne pourront pas supporter plus longtemps les frais
de l'éducation. Mais, après ces trois ans, viennent deux ans d'études
plus approfondies et plus sérieuses. Les distinctions dp classes et
de cours sur laquelle M. Camilie Sée insiste ne signifient pas grand'-
chose. Dans nos lycées, les professeurs de rhétorique font une
classe, et nos professeurs d'histoire font un cours, parce qu'ils font
des leçons suivies : mais c'est bien le même enseignement, en réa-
lité aussi utiln, aussi efll(^ace sous forme de cours que sous forme
de classe. iMais, dira-t-on, pourquoi cinq ans, tandis que nous en
avions demandé au moins huit? C'est sans doute que Ton a pensé
qu'il était plus sage de laisser soit à l'enseignement primaire, soit
à l'enseignement privé le soin des trois premières années. On a admis
toutefois que, suivant les localités, cet enseignement élémentaire
serait organisé dans le lycée même, quand il paraîtrait nécessaire.
Il est probable que c'est pour ménager les dépenses et diminuer
la complication de toutes ces créations nouvelles que l'on a ajourné
l'établissement de ces classes élémentaires; d'ailleurs cet enseigne-
ment antérieur sera garanti par un examen d'entrée dans la pre-
mière classe. Après tout, on ne peut pas dire qu'un enseignement
perde son caracière d'enseignement secondaire, parce qu'on a laissé
en dehors de lui l'enseignement primaire. Ce qui caiaciérise l'en-
seignement secondaire, ce n'est pas la durée, c'est l'esprit de cet
enseignement. Ce qui le caractérise avant tout, c'etit l'étude des
langues et de la littérature. Jusqu'ici, dans l'éducation des filles,
l'étude des langues n'a été qu'un accessoire. L'anglais et l'allemand
se payaient k part comme le desiïin ou la musique. Dans le nouveau
système, les langues modernes (anglais ou allemand) doivent être la
base des études . on en tirera des avantages analogues à ceux que
nous obtenons dans les l}cées de garçons par l'étude des langues
anciennes. Kn outre, la culture générale de l'esprit se fait par la
littérature, d'at^ord et avant tout par la littérature française, mais
aussi par les littératures anciennes et modernes. Nos jeunes filles
seront, soit par la langue elle-même, soit par la traduction, mises
au courant des chefs-d'œuvre modernes et des chefs-d'œuvre de
l'antiquité. C'est cela qui constitue un enseignement secondaire des
filles. La hauteur de cet enseignement est garantie par les épreuves
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l'ÊHUGâTIOM iJiES FEMMES. 8S
imposées am maîtresses, par les écoles normales qui doivent ies
ibriner et qai sont aujourd'hui en pleioe activité, enlin par l'esprit
(fe r Université qui a depuis longtemps la pratique des études
<)ue si le conseil s'est temi en garde contre une certame exagé-
ralioQ dans la rédaction des programmes de renseignement des
Mies, c'est qu'il avait devant les yeux l'excès qui, depuis le com-
mencement de ce siècle, s* est produit dans l'éducation des garçons.
Chaque régime, chaque gouvernement, chaque ministère est venfi
à son tour accroître le champ de renseignement dans nos lycées.
Ceux qui crient le plus contre les excès des programmes sont les
premiers à demander un petit accroissement, comme dans la discus-
sion du budget tout le monde réclame des économies et finit par
la demande d'un crédit. On est nmintenant suffisamment averti pom:
ne pas tomber sciemmofit dans la même faute, et c'est avec raison
que le conseil a dû s'en tenir au strict nécessaire.
Le conseil a également été trè« préoccupé de donner à ce nouvel
enseignement «n caractère essentiellement féminin. Non-8«*ulement
tes travauxdecoutui^y occupent une place importante; mais de petits
eoseignemens d'écontKnie domestique et d'hygiène, si appropriés
au r^ôle des femmes dans la maison, ont été organisés : ce seront
plutôt des conversations familières qoe de véritables cours; on
amusera les élèves en les instruisant. On a même été, sur la pro-
positicm d'un des membres les plus illustres du conseil, jusqu'à
introduire des nmions de cuisine, afin que le bonhomme Chrysate
n*«it f4us à se plaiudre qu'on lui brûle son rôt ou qu'on ne lui
sale pas son potage^
Ce qui parali avoir provoqué le plus d'objections contre l'institu-
tion nouvelle, c'ent l'introduction des sciences dans l'éducation
féminine, fih qtioil s'écrie t-on, nos femmes sauront la chimie, la
physiq-ue, la cosmographie ! 11 nous semble que ce n'est pas là une
chose bien nouvelle et i>ien extraordinaire. On a toujours plus on
moins enseigné dans les institutions et dans les pensi<«fis qu<^lques
élémensde» sciences. La cosnK)grapbie en particulier est unei^ience
qui, au moius dans ses éiémens, convient très-bien aux femmes :
c'est p<*ur elles que Fonteyelle écrivait son charmant livre de ia
PluraUté dea mondes. 11 y a ici deux préjugés à combattre : le
premier, c'-est que les sciences ne font pas partie d<^ la culture
générale de l'esprit ; le second, c'est que cette sorte de culture con-
yient aux hommes et non aux femmes. Ce sont là deux erreurs. 11
eiU impossible aujourd'hui de limiter la culture d'un esprit élevé aux
oonnaiiisaQces littéraires. La connaissance générale des lois de la
nature et des méthodes prodigieuses, quoique simples, par les-
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8& REVUE DES DEUX MONDES.
quelles on les a découvertes, ouvre aujourd'hui à l'esprit des per-
spectives d'admiration aussi hautes et aussi nobles que Virgile et
Sophocle. Outre la grandeur théorique de ces connaissances, la
grandeur pratique de la science dans l'histoire de la civilisation est
un fait devant lequel il n'est pas permis d'êire aveugle; et se borner
à un étonnement stupide devant ces nouveaux miracles sans cher-
cher à les comprendre n'est pas digne de l'homme. Il faut donc se faire
une idée nouvelle de la culture de l'homme distingué dans les temps
nouveaux. S'il en esi ainsi, en vertu du principe si souvent mentionné,
qu'il ne faut pas un trop grand écart entre Tinstruction des hommes
et celle des fem nés, on admettra que la femme ne doit pas rester
étrangère à ce qui intéresse si vivement son mari et ses enfans.
Tout dépend du degré. Or nous croyons que, dans le plan d'études,
la limite la plus modeste n'a pas été dépassée. En effet, une heure
par semaine de géométrie en troisième année, une heure de cosmo*
graphie en quatrième année, voilà pour les mathématiques (sauf
l'arithmétique), ce qui est strictement obligatoire. Une heure par
semaine de physique pendant trois ans, une heure de chimie pen-
dant les troisième et cinquième année; une heure d'histoire natu-
relle pendant quatre ans : voilà pour les sciences physiques et natu-
relles. Il n'y a rien là d'exagéré : un degré au-dessous, il n'y aurait
plus rien. Si maintenant on compare, dans son ensemble et dans
ses proportions, l'enseignement littéraire avec l'enseignement scien-
tifique, on trouve que les sciences, dans leur totalité, ne forment
pas le tiers de renseignement littéraii*e (15 heures contre 55). et il
y a en outre la couture, le dessin, la musique, l'économie domes-
tique, qui sont des travaux essentiellement féminins, de sorte que,
si on les compte, les sciences n'occupent pas le quart de la tota-
lité des études; encore plaçons-nous dans ce quart l'arithmétique,
qui est d'un usage absolument indispensable, et qui prend elle-
même le quart du quart. Voilà à quoi se réduit ce débordement de
sciences que Ton a dénoncé !
Il est clair, d'ailleurs, que nous ne sommes qu'au début de
l'institution. Il n'y a encore que des plans : l'édifice commence
à peine à s'élever. Ce sera à l'expérience à prononcer. Mais ce qu'il
est permis de demander, c'est que cette expérience ne soit pas trou-
blée par des préventions systématiques. Il n'y a rien à attendre des
partis, ni rien à leur demander. Mais les esprits éclairés, sages,
impartiaux, qui forment le fond d'une société et qui considèrent
beaucoup plus les choses que l'étiquette, seront frappés des faits et
des raisons que nous avons résumés; et, bien loin de s'opposer au
succès de cette expérience hardie, mais sage, ils l'appuieront de tous
leurs vœux en l'aidant et en l'éclairant. Pour nous, nous n'avons
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L'ÉDOGATION des F£MMES. 85
aucun doute sur le succès. Il en sera cette fois encore comme de
tant de bonnes choses dans le monde, qui ont pu être introduites
dans le monde par la passion, mais qui ont été acceptées, perfec-
tionnées et maintenues par la raison.
Ne l'oublions pas, tous les progrès de l'intelligence humaine
n'ont été obtenus qu'avec peine et en luttant contre le préjugé. Au
moyen âge, la culture des sciences passa d'abord pour de la sorcel-
lerie, et plus tard pour de l'athéisme; au xvu® siècle, un évêque de
l'église anglicane, l'ôvéque Sprat, écrivait un livre pour démontrer
que la méthode expérimentale de Bacon n'était pas contraire à la
religion et à l'évangile : voilà pour les sciences. Quant à l'instruction,
on a cru d'abord qu'elle n'était bonne que pour les prêtres, et que
les seigneurs n'en avaient pas besoin. Quand on vit qu'elle consti-
tuait une supériorité, ou a pensé qu'il fallait la réserver aux classes
élevées; on a inventé l'argument des déclassés; aujourd'hui on est
obligé d'accepter l'éducation populaire, mais on se rejette sur l'édu-
cation fèminioe; ce n'est plus une question de classe, mais de
sexe; c'OvSt un autre ordre de préjugés, mais au fond, c'est toujours
le même principe, la difficulté de se plier à des faits nouveaux.
Les faits anciens, les faits acquis ne nous causent aucune gêne :
nous y sommes accoutumés dès l'enfance; nous eu avons pris le
pli comme de nos vêtemens. Les faits nouveaux représentent Tin-
connu, et cet inconnu nous fait peur. De là la résistance à tous les
progrès. Â chaque nouvelle étape, même effroi, même lutte ; ajou-
tons aussi: même victoire. Les faits nouveaux s'établissent; ils
deviennent des faits anciens ; de nouveaux conservateurs naissent
au milieu de ces faits et s'y habituent à leur tour ; et ils s'étonnent
quand ils vienttent à apprendre qu'ils n'ont pas toujours existé.
Voilà l'histoire de la civilisation. Si l'on refuse d'admettre dans le
passé le paradoxe de Rousseau qui voit dans la civilisation l'origine
de tous les maux, il ne faut pas adopter ce même paradoxe quand
il s'agit de l'avenir. Les raisons qui nous font aimer pour nous-
mêmes les lumières et les connaissances doivent nous porter à
les communiquer sans distinction de classe et de sexe, et, dans la
mesure du possible, à tous nos semblables. Après avoir joui des
fruits de l'arbre de la science, ne tirous pas l'échelle après nous,
même pour le sexe qui, d'après une tradition sacrée, en aurait
lait jadis un si mauvais usage. C'est aujourd'hui le libre arbitre et
non l'ignorance qui, pour la femme aussi bien que pour l'homme,
est le fondement de la dignité et de la personnalité morales.
Paul Janet.
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L'INSURRECTION MILITAIRE
EN EGYPTE
II'.
LA DÉFAITE ET LE PROCÈS D*A11ABI.
L'insurrection militaire égyptienne a (f abord été une simple
émotion de caserne, puis elle est devenue une révolte, enfin elle a
dégénéré en révolution. J*ai décrit ces diverses phases aussi fidèle-
ment qu'il m'a été possible de le faire, et je crois avoir montré
que les chefs de ce mouvement prétendu national n'ont jamais obéi
qu'à des passions ou des intérêts personnels. Une simple compéti-
tion pour les grades leur a mis les armes à la main; la crainte d'un
châtiment mérité les a empêchés de les déposer; enfin l'ivresse du
succès les a lancés dans le crime. Patriotes, ils ne l'ont jamais été,
et TEurope s'est méprise absolument à cet égard. Ont-ils du moins
été héroïques? Se sont -ils montrés braves après s'être montrés
audacieux? Arrivés au comble de la puissance sans avoir rencontré
un seul obstacle, ont-ils lutté avec quelque énergie contre celui
qui s'est enfin dressé devant eux? Ont-ils Justifié les prévisions de
ceux qui voyaient en Arabi un Juarez ou un Garibaldi? C'est ce qui
me reste à examiner. Pour le faire complètement, je devrais racon-
ter la campagne anglaise en Egypte; mais ce sujet serait trop
(1) Vi^ei U Hêvuê da 15 aofti.
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l'insurrection MIUTAIEE EN EGYPTE. 87
vaste. le me bornerai à eo indiquer la physionomie, à montrer
qudle a été, en iace de l'ennemi, l'attitude des officiers et des sol-
date de cette armée égyptienne qu'on avait prise, hélas I au sérieux
parmi nous, et qui ne devait pas résister plus d'un quart d'heure à
l'assaut d'une troupe européenne. Je ne ferai pas de stratégie, je
n'eiposerai pa.s les plans de défense élaborés par les insurgés, je
ne jugerai pas les manœuvres de l'armée anglaise. A quoi bon?
La campagne égyptienne n'a pas été une véritable campagne : elle
n'a été qu'une simple promenade militaire, promenade qui aurait
pu être rapide comme l'éclair si les Âoglais avaient su ou voulu
marcher vite; qui a été lente, au contraire, parce que leur tempé-
rament militaire etrorganisation de leur armée ne semblent pas pro-
pres aux opérations rapides ; mais promenade véritable, dans laqueUe
ils n'ont rencontré aucun obstacle, et qui s'est terminée par une
course en chemin de fer, conmie s'il se fût agi d'un simple voyage
de touristes ou d'une excursion d'amateurs allant visiter le Caire,
la ville des califes, pour admirer sans le moindre risque ses char-
mantes mosquées et ses délicieuses maisons arabes.
I.
On ne saurait contester que, si le bombardement d'Alexandrie
s'explique et se justifie très aisément comme manœuvre politique
et diplomatique, comme coup de grâce porté à la conférence de
Constantioople et aux illusions du concert européen, il ne saurait,
en revanche, être trop blâmé comme opération militaire. Après les
massacres du il juin, personne ne pouvait ignorer le degré d'ex-
citation fanatique où étaient tombés les chefs de l'insurrection égyp-
tienne et les sinistres projets qu'ils nourrissaient dans leiu* esprit
pour se venger de l'Europe et des chrétiens. En de telles circon-
stances, bombarder, sans être prêt à l'occuper immédiatement, une
ville où se trouvaient dix mille hommes de troupes incapables de
se battre, mais préparés â tous les crimes, c'était, à coup sûr, l'ex-
poser de gatté de cœur à la destruction, et vouer ses habitans à
l'assassinat, ttaîs les^ Ariglaia ont la main lourde, et si leur poli-
tique, dès que leur intérêt le coounande, est d'une philanthropie
sans bornes, aucune considération d'humaniié ne l'arrête lorsqu'au
contraire elle trouve quelque avantage à la brutalité. Les deux
che& de la campagne égyptienne, l'amiral Seymour et le général
Wolseley, ont reçu, en Angleterre, les mêmes récompenses; l'un et
l'autre ont été faits lords, l'un et l'autre ont obtenu une pension à
vie. Cette égalité d'honneurs ne s'explique assurément point par
l'égalité des services. Le général Wolseley a sauvé le Caire ; Tamiral
Seymour a laissé détruire Alexandrie sous ses yeux, sans rien faire
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88 RBVDB DES DEUX MONDES.
pour préserver cette malheureuse ville du pillage et de l'incendie.
A la vérité, son escadre était dépourvue de troupes de débar-
quement, et il n'est qu'à demi responsable de la grande faute de
n'avoir pas pris dans une sorte de coup de filet Tarmée égyptienne
après les premiers coups de canon ti^és par les vaisseaux. Quel-
ques milliers d'hommes eussent alors sufli pour s'en emparer et
pour terminer en une heure la campagne égyptienne. L'armée
d'Arabi, démoralisée, n'aurait pas résisté plus longtemps qu'elle
ne l'a fait à Tel-el-Kébir. Au premier bruit du bombardement, une
panique dont on ne saurait avoir l'idée s'était emparée d'elle et de
toute l'Egypte. C'est au point que, huit jours plus tard, beaucoup
d'Arabes affirmaient au Caire qu'ils entendaient le grondement de
la mitraille et se bouchaient les oreilles avec une terreur qui n'avait
rien d'aflecté. Si le gouvernement anglais s'était mis en mesure de
soutenir, par une descente armée, le bombardement d'Alexandrie,
c'en était fait de l'insurrection militaire. Mais, à défaut d'une des-
cente armée, il fallait du moins débarquer tout de suite quelques
marins. Tout le monde aurait fui devant eux, et Alexandrie serait
encore intacte. C'est en vain que des chrétiens échappés de la ville
ont supplié l'amiral Seymour de prendre cette sage mesure; il s'y
est longtemps refusé, et il a fallu pour Ty décider enfin l'exemple
d'Américains et d'Allemands, qui, les premiers, sont entrés à Alexan-
drie, où ils n'ont trouvé que des fuyards.
A ce moment, il n'y avait plus dans l'Egypte entière l'ombre
d'une résistance. Néanmoins, lorsqu'ils ont vu qu'ils n'étaient point
poursuivis, et qu'ils pouvaient se reformer à Kafr-el-Dawar, Arabi
et ses soldats ont repris courage. La position de Kafr-el-Dawar était
depuis longtemps considérée, et à bon droit, comme offrant pour
la défense d'admirables avantages. IsmaïUPacha l'avait fait étudier
avec soin, à l'époque oi!i il songeait à secouer la suzeraineté de la
Porte et à se déclarer indépendant. Des ingénieurs européens avaient
dressé des plans de fortifications qui étaient restés au ministère de
la guerre. Ces plans furent immédiatement mis à exécution par le
chef et le sous-chef de l'état-major de l'armée insurrectionnelle.
Mahmoud-Fhemy et Mohamed-Choukry. On a beaucoup célébré
en Europe les lignes de Kafr-el-Dawar ; l'armée anglaise n'a pas osé
les attaquer; il s'est fait autour d'elles une sorte de légende. Tout
cela n'est pas sérieux. Les ouvrages élevés par Mahmoud-Fhemy
et Mohamed-Choukry n'avaient rien de formidable. Les fellahs sont
d'excellens terrassiers, parce que le travail agricole consiste uni-
quement, en Egypte, à créer des digues et à les détruire. Il leur a
donc suffi de quelquesjours pour construire à Kafr-el-Dawar d'abord
un rempart médiocre, derrière lequel les soldats d' Arabi n'auraient
assurément pas tenu cinq minutes, puis des foits avancés beaucoup
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l'insorrectiox militaire en Egypte, 89
plus redoutables, parce qu'on aurait pu s'en servir pour couvrir de
boulets rarmée assiégeante. Seulement, ces forts étaient presque com-
plètement dépourvus de canons. Aussi n'est-il pas douteux que les
Anglais auraient enlevé les lignes de Kafr-el-Dawar comme ils ont
enlevé celles deTel-el-Kébir ; ils y auraient seulement perdu quel-
ques hommes de plus, à cause de Timpossibilité de les tourner et de
la nécessité de les aborder de front, à découvert, en suivant une
langue de terre étroite resserrée entre le canal Mamoudieh et les
lacs; mais la politique, bien plus que la stratégie, les a décidés à
choisir le canal de Suez pour en faire la base de leurs opéra-
tions. Peut-être aussi n'éiaif ni-ils pas fâchés de prolonger quelques
semaines la campagne, afiu d'en exagérer les difficultés aux yeux
de l'Europe. Ils ont donc perdu beaucoup de temps à faire des
manœuvres trompeuses autour d'Alexandrie, à feindre de vouloir
bombarder Aboukir et Damietie, enfin à débarquer sur le canal de
Suez. Pendant ce temps, Alexandrie restait exposée à un coup de
main.
Si l'armée égyptienne avait été capable de la moindre initiative,
si elle avait eu le moindre renseignement sur les forces médiocres
qui se trouvaient devant elle, il lui aurait été fort aisé de reprendre
la ville qu'elle venait d'incendier, de s'emparer du khédive, et
d'obliger peut-être les Anglais à modilier tous leurs plans. Mais elle
était occupée de soins beaucoup plus graves. Arabi travaillait uni-
quement à révolutionner le pays. 11 avait créé au Caire un prétendu
conseil de gouvernement auquel il imposait par la violence les réso-
lutions les plus iusensées. Tantôt le conseil déposait le khédive, tan-
tôt il ordonnait la levée en masse de la nation. On recrutait, en effet,
tous les hommes susceptibles de porter les armes; on formait des
régimens avec les vétérans de Héhémet Ali, vieillards encore pleins
de feu, mais tellement affaiblis par l'âge qu'ils avaient de la peine à
tenir leur fusil. Cependant on m'a afiirmé, et je crois aisément, que
ce sont presque les seuls qui se soient battus, et que, sur le champ
de bataille de Tel-el-Kébir, la plupart des morts avaient la barbe
blanche et les traits vieillis. Ou réunissait aussi les gaffirs (gardes
des villages), on armait indistinctement tous les fellahs, valides ou
non, qu'on parvenait à ramasser. Est-ce à dire que l'armée d' Arabi
ait atteint les chiffres fantastiques qu'on a expédiés en Europe? Non
certes. Jamais elle n'a dépassé trente ou quarante mille hommes, et
quels hommes ! des paysans arrachés à leur charrue, de vieux sol-
dats pliant sous l'âge et les fatigues, des gens débiles, sans aucune
habitude des armes, des valétudinaires ou des poltrons.
Cest avec de pareilles forces qu' Arabi allait lutter contre l'Angle-
terre. En attendant, il tranchait plus brutalement que jamais du
dictateur, destituait tous les moudirs qui n'obéissaient pas assez
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90 REVUE DES DEUX MONDES,
vite à ses ordres, poussait aux massacres, faisait régner dans tout
' le pays une épouvantable panique. Pour remonter ie courage de
ses soldats, il les livrait aux jongleries du plus absurde fanatisme.
Tandis que k général Wolseley débarquait lentement ses troupes
et faisait ses préparatifs de campagne à Tabri des entreprises de
Tennemi, le camp de Kafr-el-Dawar était rempli de cbeiks et de
derviches qui distribuaient aux soldats des petits papiers couverts
de versets du Coran. Cétaient des talismans. Chacun de ces petits
papiers donnait à celui qui le possédait le pouvoir de tuer vingt-
cinq Anglais. Les plus habiles volaient les derviches afin d'aug-
menter leur puissance destructive. Au bout du compte, la distri-
bution de bons pour le meurtre des Anglais avait été si complète
que les soldats en étaient arrivés à se persuader, par un calcul
très simple, qu'ils tenaient entre les mains de quoi écraser, non-
seulement tous les Anglais débarqués en Egypte, mais tous ceux
qui étaient restés en Angleterre et qui s'y croyaient, les impru-
densl à l'abri des coups des Égyptiens. « Pourquoi, disaient-ils
entre eux, ne profiterions-nous pas de notre force? Détruisons l'ar-
mée anglaise jusqu'au dernier homme; puis montons sur les bateaux
qui l'ont transportée et qui seront vides, pour aller faire la conquête
de Londres. » Londres Ta échappé belle! Les bulletins de victoire
d'Arabi étaient conçus dans le même esprit que les conversations
de ses soldats. Chaque jour, on télégraphiait au Caire quelque
nouveau triomphe de l'armée de la foi, triomphe chèrement acheté,
car les Anglais usaient dans la bataille des moyens les plus bar-
bares. N'avaient-ils pas fait venir plusieurs navires chargés de
dogues pour les lancer sur les lignes égyptiennes? Par bonheur, •
Arabi, plus fin qu'eux, s'était muni de millions de boulettes empoi-
sonnées, sur lesquelles les dogues avaient sauté tout d'abord. Us
étaient tombés foudroyés. C'est ainsi qu' Arabi, Toulba et ses amis,
ces grands généraux que la France croyait invincibles, compre-
naient la guerre. Un de mes amis, causant avec Arabi, lui disait :
« Mais comment battrez-vous les Anglais, puisque vous n'avez pas
pu battre les Abyssins? — Oh! les Abyssins étaient autrement dan-
gereux. Ils avalent des lances de vingt pieds de long. Que voulez-
vous faire contre des gens qui ont des l^^ices de vingt pieds de
long? »
Pendant qu'on se berçait ainsi à Kafr-el-Dawar d'illusions enfan-
tines, le général Wolseley occupait le canal, et s'apprêtait à mar-
cher sur Zagazig et, de là, sur te Caire. Il fallut «e replier au plus
vite, et élever contre l'ennemi une nouvelle barrière. Arabi se porta
à Tel-el-Kébir ; mais il ne sut pas y concentrer ses forces. On ne
s'explique pas pourquoi, le plan des Anglais étant devenu si évident,
Abdel-Al fut laissé à Damiette avec le régiment nègre, c'est-à-dire
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L'iNSURRECnON liaiTAlBB EN EGYPTE. M.
Tèlite de l'armée égyptienne. Faut4I croire, comme on le prétend
en Egypte, qu'Abdel-Al a jugé plus prudent de rester où il étâil que
de venir s'exposer aitx coups de l'ennemi? Il passait pour brave,
voire pour le seul brave des trois colonels. C'était encore là une
illusion. Abdel -Âl, cantonné à Damiette, a laissé couler le floit
de la guerre sans s'y mêler, probablement de peur de s'y ftoyer.
Tous les jours^ on le voyait à la nu)sqaée priant en pompe et céré-
monie, et, lorsqu'il en sortait, la foule se pressait autour de lui.
tt Qu'allez-vous faire? lui disait-on. — Soyez tranquilles, mes amis:
Arabi s'est couvert de gloire à Alexandrie en s'emparaot de l'amiral
Seymour, qu'il promène encbatoé dans touie l'Egypte. Mais je pré-
pare un coup bien supérieur au sien.. G'eàt le géuéral Wolseley que
je prendrai. Dès qu'il aura débarqué, je lui mettrai la main au coUet,
et, au lieu de le montrer en Egypte, j'irai le montrer à Londres et
à Paris, où l'on sera ébloui de la puissance égyptienne. » Et la foule
se retirait émerveillée. Cependant ks fortifications de Tel-el Kébir
ne s'élevaient pas moins rapidement que celles de Kafr-el-Dawar*
tt Les lignes égyptiennes, a dit un témoin oculaire, un ancien offi-
cier français, qui suivait les opérations dans l'armée anglaise comme
correspondant du Temps, les lignes égyptiennes étaient très fortes :
«ne tranchée d'un grand profil appuyée de distance en distance sur
des redoutes posées sur tous les points culminans. Les fossés
étaient profonds et les parapets uès élevés. Sur le bord du plateau,
du côté du canal, les lignes formaient un crochet rentrant qui sui-
vait les hauteurs, tandis que du saillant de l'angle ainsi formé par-
tait une tranchée qui coupait perpendiculairement le chemin de fer
et allait aboutir sur la berge même du caual à un petit ouvrage en
terre chargé de battre la plaine entre la berge et le canal et de
protéger le barrage construit en cet endroit. Si ces lignes avaient
été ansni sérieusement défendues que construites, ce n'est pas par
centaines, mais par milliers qu'il faudrait compter les morts anglais. »
Mais pouvaient-elles être défendues sérieusement? Sans parler de La
lâcheté des Égyptiens, leur nombre était insuffisant pour des lignes
aussi étendues. Fatalement, ils devaient laisser certains points inoc-
cupés» et fatalement aussi, c'est par ces points qu'ils devaient être
attaqués et vaincus..
La bataille de Tel-el-Kébir a été précédée d'un certain nombre
de petits engagemens dans lesquels l'armée d' Arabi se donnait le
facile avantage de l'offensive, et qui ont été représentés par les
dépêches anglaises ellesHuêmes comme de véritables combats. L'as-
saut livré à Ghassasin en particulier a produit en Europe un effet
extraordinaire. Il semblait que les troupes anglaises fussent sur le
pMit d'être culbutées dans le canal. Cette petite légende dans la
grande légende égyptienne est aussi iausae^ que l'autre. U y avait à
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92 REVUE DES DEUX MONDES.
Salahié tout nn corps d'armée commandé par Mahmoad-Samy, dont
le rôle devait être de prendre les Anglais à revers, tandis qne les
régimens d'Arabi les attaqueraient en face. Ce corps fut chargé de
soutenir l'as^^aut de Ghassasin. Le sous-chef d'état-major, Mohamed-
Ghoukry, dont j'ai déjà cité plusieurs récits, faisait partie de cette
expédition , et il l'a racontée dans sa déposition judiciaire de la
manière la plus curieuse. On va voir comment les soldats égyp-
tiens se sont battus. Mahmoud-Samy commandait en chef; il avait
sous ses ordres Soliman-Samy, l'incendiaire d'Alexandrie. On se
mit en marche la nuit, a Chemin faisant , dit Mohamed-Choukry,
je prêtai l'oreijle aux conversations des soldats et je me convain-
quis qu'ils étaient poussés par la force, qu'aucun d'eux n'avait la
moindre volonté ni le moindre désir de faire la guerre. Ils disaient
à haute voix aux officiers : a Où nous emmenez-vous? Est-ce que
nous sommes vos esclaves? Vous êtes à cheval et vous nous avez
assommés par la marche. Laissez-nous nous reposer ou nous nous
assoirons de nous-mêmes. Dieu fasse que vous perdiez la bataille
et qu'aucun de vous n'en réchappe! » D'autres expressions de surex-
citation et de blasphèmes n'étaient pas épargnées. Les officiers, et
surtout Soliman-Samy, cherchaient à les calmer, mais en vain. »
Yoilà où en était l'armée égyptienne, corrompue par plusieurs mois
de violence et d'indiscipline, conduite d'ailleurs par des chefs dont
elle comprenait l'incapacité et pour lesquels elle n'avait que du
mépris! Arrivé sur le champ de bataille, Soliman-Samy, convaincu
que la victoire ne pouvait venir que d'en haut, s'éloigna de ses sol-
dats de 200 mètres environ, et s'asî^it par terre pour commencer
des prières avec un homme tout nu, idiot, nommé El-Cheik-Salem,
à la sainteté duquel il croyait et qu'il adorait presque. Quant à
Mahmoud-Saniy, il marcha en reconnais^^ance : on apercevait au
loin sa couffieh brodée d'or qui étîncelait au soleil. Lorsqu'on ne
l'aperçut plus, Mohamed-Choukry se vante, à tort ou à raison,
d'avoir trahi ses compagnons d'armes en abusant de la sottise de
Soliman-Samy pour lui persuader de faire une fausse manœuvre
qu'il se chargea d'exécuter, et qu'il fit dégénérer en débandade
générale. Après quoi, il revint auprès de Soliman-Samy et lui laissa
croire qu'il ne l'avait quitté que de quelques pas et qu'il n'avait pris
aucune part à ce qui venait de se passer. 11 intitule cette partie de
son récit dans sa déposition écrite : Le grand service que fai
rendu à son altesse le khédive^ et il s'honore grandement d'un acte
de défection devant l'ennemi dont tout autre qu'un Égyptien n'au-
rait même pas osé faire l'aveu.
Rentré le soir à Salahié, Mohamed-Choukry y trouva Soliman-Samy
cherchant partout son armée et promenant toujours son cheik nu et
idiot, ainsi que Mahmoud-Samy, qui ne comprenait rien à ce qui
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l'insurrection MaiTAIRE EN ^YPTE. 93
était arrivé. Il s'était avancé avec quelques troupes vers un régi-
ment qu'on prétendait égyptien, et qui était si bien anglais qu'il
fîit reçu à coups de canon. 11 se replia donc au plus vite vers le lieu
où il avait laissé le gros de ses forces sous le conoraandement de
Soliman-Samy , esi)érant les rallier et les conduire à l'assaut des
Anglais. Les boulets pleuvaient autour de lui; maïs une douleur
pire que la mort l'attendait là où il croyait trouver ses soldats. Je
lui passe la parole à lui-même, et je reproduis textuellement le
discours qu'il fit à Mohamed-Ghoukry pour lui raconter son malheur
et son désespoir :
En arrivant à l'endroit où j'avais masse l'armée, je n'y ai rencontré
que Soliman-Samy assis auprès du cheik Salem. On apercevait au loin
notre cavalerie qui fuyait à toute bride. A cette vue, mon cœur s'est
oppressé, à cause de cet abandon sans motif de mes troupes, et d'au-
tant plus que je voyais mon état-major lui-même disparaître peu à
peu d'auprès de moi. Cependant je me mis à courir avec Soliman-
Samy à la poursuite de notre cavalerie. Je pus saisir deux pièces de
canon en retard à cause de la faiblesse des chevaux, — les projectiles
des canons ennemis continuaient à tomber sur nous. — Je m'empres-
sai de solliciter un sous-oflBcier artilleur, de le supplier de tirer quel-
ques coups; il en tira cinq ou six; mais un des deux canons prit la
fuite; j'accourus alors vers l'autre; les projectiles anglns en cassè-
rent \e6 roues et en tuèrent les chevaux. Nos artilleurs s'enfuirent, je
restai seul, abandonné, car aux premiers coups de canon, Soliman-
Samy aussi était parti. Tavais envoyé un cavalier qui éiait resté auprès
de moi au commandant des artilleurs pour lui dire de s'arrêter. Celui-ci
refusa; le cavalier vint à la hâte m'en prévenir et prit aussi la fuite en
suivant les artilleurs. J'ai compris alors que l'arm^^e n'obéissait plus à
mes ordres. Je me suis arrêté sans savoir ce que je devais faire ; les
larmes me coulaient des yeux ; je résolus de me laisser prendre plutôt
que de rentrer aussi confus. Pendant que je me parlais à moi-même
pour me décider, un soldat de la cavalerie en fuite vint à moi et me
dit : « Qu'attendez -vous ici? Ne voyez-vous pas que sous peu vous
serez entre les mains de la cavalerie anglaise? elle est très près de
vous. » — Je lui répondis : <c Laissez-la me faire prisonnier; la mort
ne m'est plus pénible. » — Le soldat, par surprise, tire son épée, et, du
bout, pousse mon cheval, qui bondit. Je ne savais où j'allais; je cher-
chais seulement à ne pas tomber. En moins d'une heure et demie, je
suis arrivé à Nakhl-el-Saadûn ; là j'ai trouvé Soliman-Samy, mais je
n'ai pu le regarder en face. Nous avons marché jusqu'à la station de
Facous et nous avons pris le train pour Salahié. Lorsque j'y suis arrivé,
Faddi-Hassan est venu me voir et m'a annoncé un autre malheur : la
dispersion du quartier que j'avais laissé à Salahié.
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M BETUE DES DEUX MONDES.
Telle était Tarmée qui essayait de défendre l'Egypte contre l«ft
Angl'tisl Les troupes de Mahmoud-Samy n* étaient paspluft mauvaises
que les autres, et qiiaatà Mahmoud-Samy lui-même, il valait luilifiai-
rement beauamp inieux que ses coi^frères. Fourbe^ ambitieux, cri-
minel, tiaUre à sou souverain et à son pays, il lui restait du moim
quelque co>urage.; il s*était bien battu en Crèie et à Salabié. En
voyant ses Hol'Iats fuir de toutes parts, il sentait son « cœur oppressé
et ses yeux remplis de larmes. » Son imodense vanité lui faisait éprou-
ver touie rhumiliation de la défaite. Ni Arabi, ni Toulba, ni les autres
n'en ont été émus. C'est que ces derniers étaient des fellahs, tandis
que Mahmoud -Samy était un Turc. J'ai eu entre les mains les dépê-
ches que les chefs militaires s'adressaient les uns aux autres pendant
la campagne. C'est un monunïent de sottise et d'orgueil. On échange
des louanges, on se félicite mutuellement de victoires ima^naires,
on s'envoie sur les mouvemens de Tennemi les informations les plus
fantastiques. C'est ainsi que, quelques joursavant la bataille de Tel-el-
Kébir, Toulba écrivait de Kafr-el-Uawar à Arabi qu'il n'y avait presque
plus d'Anglais à Alexandrie et que ceux qui s'éiaient aventurés sur le
caiwlde Suez y subissaient les plus grandes défaites : <c Les renégats,
ennemis de la religion, disait-il, Sulian-Pacha, Ali-Moubarek-Pacha,
Omar-Pacha-Louili sont partis par un train spécial pour Port-Saïd,
afin d'y aider les Anglais à modifier l'opinion du peuple et à la tour-
ner en faveur de l'ennemi ; mais ils ont éié confondus en apprenant
les grandes pertes des Anglais. Les Européens qui sont à Alexandrie
maudissent les Anglais, et la plupart émigrent à cause des difficul-
tés de la vie. On dit à Alexandrie que dans quinze jours les Anglais
quitteront TÉgypte. » Séduit par des informations aussi exactes, Arabi
s'apprêtait à sortir de se& lignes pour aller attaquer de front les
Anglais. Mais, avant de se lancer dans cette entreprise, il y prépa^-
rait son armée non au moyen de manœuvres militaires, mais au
moyen de ces danses de derviches que tous les voyageurs qui ont
été en Egypte connaissent et qu'on nomme zikz. Une nuit sur-
tout, les troupes n'avaient cessé de se livrer aux mouvemens furi-
bonds du zikz^ lorsque, peu avant l'aurore, elles tombèrent épuisées
et s'endorinirent profondément, A peine étaient-elles plongées dans
le sommeil, que des hurrahs formidables et une série de détonations
vinrent les réveiller. Que s etait-il passé? Pendant que les Égyptiens
faisaient leurs bruyantes dévotions, les Anglais avaient accompli
dans l'ubscuriié et le silence une marche tournante qui devait les
amener à prendre à revers la ligne de Tel-el-Kébir. Avec tout autre
adversaire qu' Arabi, rien n'eût été plus téméraire que cette marche
de Hauc, exécutée à moios de 1 0 kilomètres de l'euBemi, car celui^
aurait pu bien aisément, s'il avait eu des postes avancés et dfs
éclaireurs battant la campagne, entendre le bruit des roues des cbi-
r
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l'insurrection militaire en Egypte. 95
riots (Ttirtinerie et le sourd murmnre d'nne masse dTioniines se
mouyant dansTespace immense et sonore du désert. Mais les Anglais,
sachant à qui ils avaient aRaire, s'avançaient pleins de confiance. On
ne les aperçut, et la fusillade ne commença que lorsqu'ils furent an
pied même des remparts. Le jour se levait, les fortes ombres du
matin donnaient aux ouvrages égyptiens l'apparence d'être beaucoup
plus formidables qu'ils ne l'étaient en réalité. Ils s'étaient enfin cou-
verts d'une ligne de feux ; seulement les boulets portaient trop loin
et les coups de fusil partaient au hasard. En un clin d'œil, l'assaut
réussit. Les Anglais avaient bien jugé la situation. Il n'y avait de
soldats égyptiens que sur les redoutes et sur leurs flancs; les longs
espaces des tranchées qui reliaient les ouvrages étaient dégarnis.
L'aile droite de l'armée assiéu;eante, ne rencontrant aucune résis-
tance, pénétra dans la place sans qu'aucun obstacle sérieux l'arrêtât.
Arrivée là, elle ne trouva presque plus d'ennemis devant elle; tout
le monde avait fui; Arabi et ses soldats s'étaient évanouis. « Du
haut de la redoute où je montai alors que le combat n'était pas
encore terminé, dit le correspondant du Temp^ que j'ai déjà cité,
j'embrassai la plaine entière et je n'y aperçus qu'un cercle de batail-
lons anglais entourant quoi? Le vide. Comment une armée de
30,000 hommes avait-elle pu disparaître en un quart d'heure,
se fondre pour ainsi dire, rentrer sous terre ou s'anéantir? Peutr
être avait-elle dans ses bagages le tapis magique des contes arabes
qui transportait instantanément à l'endroit souhaité ses heureux pos-
sesseurs? Mais il était tout juste assez large [)Oijr cofitenir deux
hommes, et Arahi, dont nous connaissons désormais la bravoure,
n'eût pas laissé à d'autres un pareil moyen de salut. Je crois donc,
pour ma part, qu'il faut réduire à iO ou 15,000 hommes au plus les
30,000 défenseurs de Tel-el-Kébir dont il est fait meniiou dans les
dépêches anglaises et dans le rapport général. »
Arabi, en effet, avait déserté au premier coup de fusil le champ
de bataille sur le tapis magique qu'on appelle de nos jours prosaï-
quement le chemin de fer. Abandonnant ses troupes dès le début
de l'action, il avait fui à toute vapeur pour sauver j^a vie.. Parvenu
«a Caire avec deux ou trois soldats d'escorte seulement, pâle, cou-
^Fert de poussière, il se rendit aussitôt au conseil et parla d'or-
ganiser la résistance. On le traita enfin comme il méritait d'être
traicé : on refusa de lui obéir. Cependant la foule, inquiète, se
demandait si l'homme qu'elle venait de voir passer en fi triste équi-
page était un vainqueur ou un vaincra. Les plus perspicaces obser-
Tûent qu'il n'avait pas dit un seul mot, lui jadis si éloquent, ce
^i hissait supposer qu'il n'avait rien de bon à dirp. À peine ren-
tt* au ministère, Arabi reçut une dépêche d'Abdel-AI, fort anxieux
dans sa position de Damiette, et qui voulait savoir à tout prix oà
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K'
96 REVUE DES DEUX MONDES.
était rarmée. Je reproduis mot pour mot cette conversation télé-
graphique d'un comique si naturel et si profond. « Abdel-Al : Oà
est l'ennemi? — Arabi : J'ignore la position qu'il occupe, car la
ligne télégraphique de Zagazig ne répond plus. 11 vaut mieux com-
muniquer avec Talkha afin que, de son côté, il se mette en commu-
nication avec Mansourab, et obtienne des renseignemens sur le lieu
où se trouvent nos soldats qui devront m'être envoyés, voie de Bou-
laq-Dakrour. — Abdel-Al : Vous n'avez donc pas pu savoir où se trou-
vent vos soldats dispersés? — Arabi : Je n'ai pas pu savoir où ils se
trouvent. Prenez des mesures pour découvrir leur position. » Ainsi
Arabi avait laissé ses soldats à l'aventure sans s'occuper même de
ce qu'ils devenaient et il demandait à Abdel-Al de lui en donner des
nouvelles. Celui-ci n'y comprenait plus rien : tant de faiblesse, tant
de lâcheté, après tant de faconde, l' étonnaient lui-même. Il conti-
nuait à télégraphier au Caire. D'abord Arabi et Toulba, qui s'étaient
transportés au bureau télêgraphicjue, lui répondaient; mais bientôt
l'employé seul put communiquer avec lui. Arabi avait été pris par
les Anglais, qui étaient entrés au Caire sans coup férir. « Abdel-Al :
Où sont Arabi et Toulba? — L'employé : Ils se sont rendus à TAbas-
sieh en conformité de la soumission au commandement de la cava-
lerie anglaise. — Abdel-Al : Où est le commandant de la cava-
lerie anglaise? — L'employé : Il est à l'Abassieh avec ses homines»
— Abdel-Al : Personne ne s'est-il opposé à son entrée à l'Abassieh?
— L'employé : Personne ne s'est opposé à son entrée ; on a hissé
le drapeau blanc. — Abdel-Al : Appelez immédiatement Arabi, je
veux lui parler. — L'employé : Jusqu'à présent il n'est pas de
retour de chez le commandant anglais. — Abdel-Al : Envoyez im-
médiatement quelqu'un le chercher. — L'employé : Très bien 1 —
Abdel-Al : N'est-on pas de retour? — L'employé : Ou n'est pas
de retour. — Abdel-Al : Dites-nous donc la cause du retard. —
L'employé : Je ne la connais pas. — Abdel-Al : N'est-on pas de
retour? — L'employé : On n'est pas de retour jusqu'à présent. »
Il était tard, la nuit se passe. Le lendemain, dès l'aurore. Abdel-Al
écrit encore : « Envoyez immédiatement chercher Arabi afin que je
lui parle. — L'employé : Depuis hier, Arabi et Toulba sont avec
le commandant anglais. Je crois qu'ils ont été enfermés. — Abdel-Al :
Envoyez immédiatement un messager spécial pour qu'on s'assure
où ils sont, et pour qu'on m'en informe sans retard. — L'employé :
On a atfirmé au messager qu'ils étaient en prison. »
Et ils y étaient en effet. Le Caire était tombé en même temps que
Tel-el-Kébir. A lire les dépêches dont on remplissait alors les jour-
naux d'Europe, il semblait que le Caire fût devenu inexpugnable,
que des masses profondes de soldats en défendissent l'entrée, que
des milliers de Bédouins en interdissent l'approche, que des rem-
(
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mm^^^^
L INSURBECTION MIUTAIBE EN EGYPTE. 97
parts inaccessibles en couvrissent les abords. Il n'en était rien.
C'est à un journal anglais, YEgyptian Gazette^ que j'emprunte les
détails de la marche sur le Caire. A peine Tel-el-Kébir était-il entre
ses mains, que sir Carnet Wolseley s'écria : « Au Caire tout de suite I »
Les cavaliers partirent au galop à travers le désert; l'état-major,
escorté seulement de la garde écossaise, prit le train de chemin
de fer; personne ne songea, et pour cause, à poursuivre les soldats
ég3fptiens, qui fuyaient dans toutes les directions et qui eussent pu
si aisément ou se replier sur le Caire, ou se reformer à quelque
distance de Tel-el-Kébir, pour arrêter un ennemi dont la confiance,
partout ailleurs qu'en Egypte, eût été le comble de la témérité.
Arrivé à Benha, la ville la plus fanatique du pays, une de celles où
les massacres des chrétiens avaient été les plus nombreux et les
plas cruels, une députation de notables du Caire se présenta devant
le train qui portait sir Carnet Wolseley, ses officiers, sa garde et
quelques journalistes. Venait- elle s'emparer d'une petite troupe
assez imprudente pour s'avancer à toute vapeur au milieu de masses
d'Egyptiens armés jusqu'aux dents? Non. Elle venait apporter la sou-
mission d'Arabi, du Caire, du parti national, de l'Egypte tout entière I
a La scène qui se passa sur la plate-forme à cette nouvelle, dit
YEgyptian Gazette ^ est une de celles dont on garde à jamais le sou-
venir. En effet, quelques instans avant, tout était inquiétude ; ce
n'était plus à présent que des félicitations. Des officiers d'état-major
qui, une demi-heure auparavant, avaient si gravement secoué la
tète à l'idée a d'aller droit au Caire, » se faisaient maintenant les
joyeux échos de cette idée; et les sages qui avaient entassé argu-
mens sur argumens contre la possibilité que le Caire fût sauvé de la
destruction étaient tout sourians en répétant : « Je vous l'avais bien
dit ! Ji Donc : c Au Caire tout de suite I » devint encore l'ordre du
jour, et jamais réunion de touristes du Nil ne prit place en wagon
avec le cœur plus léger que ne fit l'état-major du quartier général
le là septembre. Dans le train toutefois se trouvait la garde écos-
saise, et sa présence, on peut facilement le deviner, n'était pas
considérée, même par les plus confians, comme superflue. Les deux
côtés de la voie ferrée étaient en certains endroits littéralement
couverts de soldats d'Arabi, alors que les indigènes, ignorant ce qui
était arrivé, voyant vainqueurs et vaincus prendre la même direc-
tion, et ne sachant pas distinguer le vainqueur du vaincu, arrivaient
par milliers. En approchant de Calioub, il parut évident que le
bruit de la chute d'Arabi s'était déjà répandu, car notre marche
se changeait en marche triomphale, tandis qu'à notre droite et à
notre gauche, à travers les champs de blé, s'avançaient en longues
files des soldats débandés, hommes et chevaux, la plupart des
Vfia m. — 1883. 7
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98 REfUB DES DEUI ilOHÛtS»
hommes ayant encore leurs armes* Est-il jamais arrivé qu'un con^
(piéram prenne ainsi possession d'une grande ville? Sir Gamet^
assis dans nu migotH n'avait avec lui qu'un seul régiment et tra«
versait des milliers d'ennemis, le fusil en main, pour aller oocuper
cette ville qui ne s'était pas encore tendue. »
Voilà ce qu'étadt clevenue cette Csineuse armée d' Arabidont le lanar
tismot disMt-OB, devait opposer à FEurope les plus invincibles résis-
tances I Parmi des milliers de fuyards, il ne s'en trouvait pas u» pour
faire dérailler le train du vainqueur^ pour tirer sur les wagons qui
le composaient I Le GMre allait bientôt sexendre, et sir Carnet, mal<^
gré la vitesse du chemin de fer, devait y être devancé par une poi-
gnée de cavaliers, filant avec cette rapidité vertigineuse des courses
à travers le désert auprès de laquelte la vapeur eUe^méme est tar-
dive, c Parloutydit encore Tf^j^tim £W:7eUe, la population s'incli-
nait devant la présomptueuse marcfae en avant de la cavalerie du
général Drury-Lowe, la Irouvw^ toute aaturellev comcne subissant
une force irrésistible; si bien que, sans tirer un seul coup de fusil,
ces cavaliers audacieux arrivèrrat en vue de la ville du Caire. Us
mardièrent droit sur les portes, sans avoir reçu d'autorisation d'un
soldat ou d'un chef quelconque ; ils pénétrèrent dans le ceotre de
la noerveiUeuse cité, et, au milieu de la foule étourdie, arrivèrent
jusqu'à la citadelle» Là, placés à Tune des entrées de la forteresse,
ils donnèrent fièrement aux milliers de soldats qui y étaient en gar-
nison l'ordre d'i^ndonner leurs canons et de quitter la \ille, et
cette audace fut recooopensée comme l'audace Ta rarement été, car,
sur r€»*dro de cette poignée de cavaliers^ les régimeoa rebelles
sortirent de la citadelle du Caire, laissant son prodigieux armement^
son arsenal énorme, et, en réalité, l'ÉgypIte tout entière, aux pieds
de la brigade de cavalerie. Le lendemaio, au matin, sir Garnet,
avec la garde écossaise, entrait dans la ville (i)« »
Sir Carnet Wolseley a été fait lord du Caire ; il l'a mérité. Tandis
que l'amiral Seymour a laissé incendier Alexandrie, lui^ il a sauvé
le Caire. Le reste de la campagne égyptienne peut prêter à la cri-
tique; HMiis la marche hardie de la caviderie sur la ville menacée,
immédiatement décidée et entreprise ajH^ la chute de Tel-^1-
Kébir, est une belle et éblouissaute opération militaire. lu'EgypUan
Gaxttte exagère la puistanee de la citadelle du Caire ; mais il est
certain que le général Drury-Lowe n'y a pas rencontré l'ombre d'une
résistance. U a déclaré lui-môme^ dans l'enquête judiciairot qu'il
avait immédiatement trouvé tous les chefs de la garnison d'une
soumissiou, d'une humilité absolues. Pour grossir en apparence les^
(i) 7%e Egyptian ^aM0tt9 ptnilt en anglaSs «t en frtttçtit«; je ne tntdnit donc pw^
Je cite Ja traduction du journal lui-môme.
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l'insurrection MIUTâIRE en EGYPTE. 99
-quelques centaine» de cayaUers qu'il conduisait à cette facile vic-
toire, il les avait espacés assez loin les uns des autres; néanmoins
leur petit nombre m pouvait manquier de frapper les babinas du
Caire. Mais ptttsieurs wêkm d'exdtatioii fanatique avaient laissé
ceux-ci teUement calmes, que pas un seul d'entre eux n'a menacé
les seldaits anglais. VEgyptùtn GatetU a bien ndsim de le dire,
rareiaent Taudace a ét& mieux réoompeosée. Le général Woladiey
a reçu le prix de son habileté et de sa résolution. Le gouvernement
de Londres a été magoiBquemeDt payé de sa sagesse. Toutefois, en
présence d'un pareil triomphe, on ne peut s'empêcher de penser
que c'est à krd Beaconsfieli, non iM. Gladstone, qu'il aurait été
éù. La fortune a des rigueurs et des injustices devant lesquelles il
faut bien s'incliner, mais qu'on a quelque peine à subir. Certes,
si quelqu'un eût mérité de diriger la. politique de l'Angleterre au
moment de cette surprenante campagne d'Egypte où toutes les
invraisemblances et tous les prestiges d'un roman se sont trou-
vés réunis, où l'impossible s'est réalisé avec une telle aisance
et un tel naturel qu'il a semblé tomber dans le domaine de la vie
commune, c'eût été TingéBieux, le charmant écrivain qui, dès sa
jeunesse, avait rdvé pour son pays la domination presque univer-
selle de rOrient, fhonune d'état d'uoe iauigination si hardie, qui,
parvenu an ééclin de l'âge et au sommet de sa carrière, inaugu-
rait avec tant d'éclat la poUtiqoe inpériale, mettait une couronne
BOUveUe sur la tête de sa souveraine, obtenait un droit de propriété
considérable sur le canal de Suez, s'établissait en Chypre et se pré-
parait à rayonner de Ui sur tewt l'empire ottoman. Qui donc aurait
pu supposer, au moment où l'Angleterre, eflhrayée de la témérité de
ses entreprises, se jetait entre les bras de M. Gladstone et le sup-
pliait de revenir aux traditions les plus étroites de la politique bri-
tannique, que ce dernier dépasserait par ses actes toutes les rêve-
ries de son prédécesseur, et que ce partisan de Tégalité et de la
paix à tout prix enverrait Tiuniral Seymour conquérir un titre de
noblesse dans les ruines famantes d'Alexandrie, et le général Wot-
seley en conquérir un antre dans les patab intacts et les mosquées
sauvées de la ville des califes 7 Aucun roman de lord Beaconsfiekl
n*8 atteint, comme imprévu, l'entreprise de M. Gladstone en Egypte.
Tout ici s'éloigne des froides thèmes de l'école de Manchester pour
reiichérir sur le merveilleux de la politique de conquêtes. Cette dis-
tribution de grades et d'honneurs aux chefs d'une expédition où le
sang a si peu coulé, cet enthousiasme démesuré pour des victoires
fonportées presque sans coup férir, ces convoitises violentes qui se
sont emparées de l'opinion publique anglaise à la suite de la prise de
Tel-el-Kébir, cette méconnaissance des oonventions antérieures,
ce dédain des anciennes amitiés, ce retour àl'égolsme intransigeant,
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«^
100 REVUE DES DEUX MONDES.
ce mépris des droits des neutres qui ont éclaté depuis dans la diplo-
matie britannique, cette réprobation générale des entreprises qui,
comme le tunnel sous la Manche, devaient augmenter la puissance
commerciale et assurer l'avenir pacifique de l'Angleterre^ cette sorte
de culte exclusif pour la force et les œuvres qu'elle produit, sont des
symptômes curieux de l'état d'esprit où sont tombés nos voisins
sous un ministère qu'on croyait voué à la timidité et à l'inertie.
Une caricature anglaise représentait naguère M. Gladstone occupé
à rattacher à son menton la barbe de lord Beaconsfield et à donner
à ses traits l'aspect du visage de son prédécesseur. Cette carica-
ture serait-elle par hasard un tableau d'histoire? et faudrait-il y
voir l'expression exacte des sentimens nouveaux d'un homme qu'on
se plaisait à regarder comme le plus illustre défenseur des prin-
cipes de désintéressement international 7
II.
Je reviens en Egypte. Comme l'employé du télégraphe l'avait fort
bien expliqué à Âbdel-Àl, l'insurrection était finie, les rebelles étaient
prisonniers. 11 s'agissait maintenant de savoir comment leur sort
serait réglé. C'était la première question qui allait se poser, la pre-
mière que le gouvernement anglais et le gouvernement égyptien
allaient avoir à résoudre pour pacifier et réorganiser l'Egypte. Les
dictateurs de la veille étaient devenus dans leur prison singulière-
ment bas et rampans. Ils ne parlaient plus de leur mission, ils ne
se couvraient plus d'un prétendu mandat national; ils se bornaient
à implorer la clémence de leur souverain victorieux, dont quelques
semaines auparavant ils avaient proclamé la déchéance avec tant
d'éclat. Bien plus, ils applaudissaient à leur propre déraite. L'apla-
tissement était universel. Le jour de la rentrée du khédive au Caire,
de brillantes illuminations célébrèrent la fin de la révolte. Les mai-
sons les plus couvertes de lumières étaient celles des personnes
qui s'étaient le plus compromises dans la rébellion. Au Mouski,
grande rue franque, jadis si célèbre pour son charme pittoresque et
que les embellissemens modernes ont gâtée, un grand magasin
était tout ouvert et entièrement tendu de rouge; d'innombrables
candélabres et des lustres qui pendaient au plafond l'avaient trans-
formé en une chapelle ardente, au fond de laquelle on apercevait,
posée en évidence sur une table diargée de bougies, une mauvaise
lithographie du khédive. De chaque côté, une rangée de chaises sur
lesquelles se tenaient, en toilette de gala, les propriétaires du maga-
sin, leurs amis et leurs connaissances. De temps à autre, \m nou-
vel arrivant pénétrait dans le sanctuaire, et après une révérence
au portrait, allait s'asseoir sur une chaise libre. Cette plate ada-
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l'insurrection laUTAIRB EN EGYPTE. 101
lation fut encore dépassée par Mahmoud-Samy, qui, de la prison où
il était détenu, recommanda à ses serviteurs d'illuminer brillamment
son palais. Les maisons de Mahmoud- Fhemy, de Toulba, de Soliman-
Samy, furent également illuminées, par ordre de leurs maîtres. Tous
les chefs du parti national étaient écrasés, humiliés, abattus ; tous se
soumettaient avec bassesse au maître qui, après tant de mois d'im-
puissance, avait enfin trouvé des alliés pour les arrêter et pour les
punir.
Ârabi, Toulba, Mahmoud-Samy se regardaient, en effet, comme
des prisonniers du khédive, non comme des prisonniers des Anglais.
Ils avaient raison de le faire, car c'est au nom du khédive, c'est
en s'abritant derrière son pouvoir que les Anglais avaient con-
duit la campagne. Lorsqu'ils étaient allés manœuvrer sur le canal
de Suez, à ceux qui leur opposaient la neutralité de cette grande
voie internationale ils avaient répondu par un ordre du khédive.
Dès le commencement des opérations, le général Wolseley avait
adressé aux populations la proclamation que voici : « Le général
commandant l'armée britannique fait connaître que le gouverne-
ment de Sa Majesté a envoyé des troupes en Egypte dans le seul
dessein de rétablir l'autorité du khédive ; l'armée n'opère, par consé-
quent, que contre ceux qui méconnaissent cette autorité... Le géné-
ral commandant accueillera volontiers toute personne, investie d'une
autorité quelconque, qui sera disposée à prêter son concours pour
réprimer la rébellion contre Son Altesse le khédive, qui, seul, gou-
verne rÉgypte en vertu des firmans de Sa Majesté impériale le sul-
tan. » Et le khédive, de son côté, avait donné aux autorités civiles
et militaires de toute TÉgypte l'ordre suivant : « Les opérations
militaires dirigées par sir Gamet Wolseley, général commandant en
chef les troupes britanniques, n'ayant d'autre but que le réta-
blissement de la paix et de l'ordre en Egypte, sir Gamet Wolseley
est autorisé par nous à prendre toutes les mesures militaires qu'il
jugera utiles. Vous devez donc, à la réception de notre présent
ordre, lui prêter votre concours et obéir à ses ordres, qui sont, en
réalité, les nôtres. Quiconque se soumettra à lui sera considéré
comme se soumettant à nous-même, et quiconque ne se soumettra
pas à lui sera considéré comme rebelle et traité par nous en con-
séquence. Nous vous adressons donc le présent ordre afin que
vous vous y conformiez. » Était-il possible de marquer plus clai-
rement la nature de la guerre qui s'accomplissait 7 En réalité,
le général Wolseley n'était que F auxiliaire, que le délégué, que
l'agent du khédive ; c'est pourquoi toutes les autorités égyptiennes
devaient concourir avec lui à la pacification du pays. Beaucoup
d'entre elles l'ont fait. Sans vouloir diminuer en rien le mérite
de l'armée anglaise, on doit reconnaître que les démarches d'un
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■ipip^
iOa REWfi DES DEUX MONDE».
certain nombre de pachas dévoués au khédivev — des pachas que
Toulba^ traitant de tratires) et d^enBeaiis dei la» Deligion^ — ont siiiga»
liërement contribué à lui rendre la» victoice fiadle;^ Aussi,, tant qv'a
duré ia^guerre^ personne ne contestait quelles prisonniecs dusseit
appartenir au khédive et. non à.rAngiettfre».Ii)ians>une conversatîoEi
qui eut lieu à ce sujet à ÂlezandriB:, au^ éUaM des faostilitéiEF, entre
Cbéri£-Pachai et sir Edouard MUet^ le minislire plénipoteadaâre:
anglais, les deux interlocuteurs convinrent qu'il ne pouvait y avoir
de doute à ce sujet , puisque toutes les opéi?ations éla^iént faites
au nom; du khédive ; puisque le génévaU coHuoe L'amiraL anglais,
n'agissaient qu'en vertu, d'ordres écrits sîgnési pair le khédîve;^ puis-
que les proclamations officielles déelavaientavee insisCaace que ceur
qui se soumettraient, à eux seraient considéi^s coimne ayant faiîl
leur seumission au khédiive, tandÂS' que ceux qui leur pé»stera£eDt
seraient considérés, comme râsîstaat au khédpre». Exl vertu de ees'
principesv conlastables peut-être^ mais dont iL fialiair bien accepter*
les charges puis(|.u'oni en recueillait les bàiéfices' vis-à-vis de^
l'Europe et vis-à^^is de FÉgypteî, tom* les prisonniers furent livrer
à. l'autorité ^yptienne. Le premier d'enlue: eux, Maboiouxl-Fhemf,
avait été prie, aérant la. fia de la gueire; o» le r&mii. immédfsti&-
ment à l'autorité locale.. Il en fut de nième des autres lorsqu'ils
vinrent,, un à un,, se rendre au commandant anglais» après sa £60-
droyante entrée dans !& ville du^ Gaire.
Je demandiez pacdon^ d'insister sur ce point, mais^il est ci^alb
Sans doute, dans une gnerre ordinaive, les prisonniers aoxaienl dft<
rester à ceux ($ui les. avaient ciqptiirésu Mais l'A^ngtetterre^ n'avait pot;
voulu faire en Egypte une gueifre ordinaires Ne-' pouvant obl^ÎF' vol
mandat de liEurope, qfài s^ètait refusée; dans- lat osnFËrams de>
Gonstaniioople, àr en délivrer à qui qijie œ fâi., elle* s'en était fait
donoer an de l'Egypte ellermême. Ses» ninistres, ses orateurs offi^
ciel» ne parlaient pas aotirement à Londnes que ses généraux à^
Alexandrie. Us népétaieat à satiété,, ils dôclaratent, ctsas lef piXiB
retentissant des irâgages, que l'armée anglaise nierait que VartÊtée
du khédive, qu'elle ni'aliaii fuse aneuse conquête sur Ibs bordé du
Nil „ qtfi'eUe ne devait, y opéser aucune révoknion, quelle dsfait
tout simplement y prêter main.-fottB à un sonverain aHiô» contre*
quelques rebelles dont les crimes ne pouvaient plus être tolérés., tt
s'agissait d'une campagne du genre de l'expédittoo d'Espagne sous'
la restauration,, ou de l'intarvention de k Russie contre les Bcm^*
grois en 1M9. L'ÀAgletarre ne poursuivait aucun succès personnel;
elle se disposait, à. étonner le monder^, 9Û ^^y est guère habitiué M
eifet, par son désintéressement. Â peine le khédive remis' sur
son trônoyon la verrait s'efiisceT,s'ineliiKr devant le pouvoir (^*eU0
aurait si généreusement remis^ estie ses mains. Ces promesses
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l'insurrection MlilTAIRS EN EGYPTE. it)8
solennelles ont duré jusqu'à la prise de Tel-6l*Kéhir, c'est^àHiire
tani qu'elles étaient ulilesAUX intérêt anglais^ Mais, dès l'instoot
même où les soldats égypiiûOB om fui, à toutes jambes et de toutes
parts, autant devaat les intrigues des pachas fidèles au khédive que
devant les balles de l'armée britannique, un cbangeinent à vue s'est
produit dans la politique du cabinet de Londres. Du jour au lende-
main, sans transition aucune, d'alliée at de mandataire du icbédivei,
l'Angleterre esit devenue amie et disciple d'Ârabi. Elle a ramassé,
sur le champ de bataille de Tel-el-Kébir^ son programmée 4acbé
par le sang des chrélieas et souillé par la poussière des plus hon-
teuses défaites. Les mêmes orateurs qui, peu de semaines >fuipara-
vant, parlaient de la révolution égyptienne comme d'ujae insuirec-
lion barbare et sans motif, ont commencé à ea louer les causes, à .en
justiOer les origines. Us ont repris, oommenté, approuvé toutes des
phrases d'Arabi. Les plus creuses, les plus manifestement Absuides
ne les ont pas fait reculer. Autant leur générosité s'était enflammée
pour le rétablissement de l'autorité légitime du lUiédive, autant
elle s'enflammait maintenant pour le wlf-government des fellahs.
L'Angleterre est admirable sous bien des rapports ; mais, ce qu'il
y a de plus merveilleux en .elle, c'est qu'elle trouve toujours un
principe désintéressé pour servir ses intérêts. C'est ainsi qu'elle
combat, dans le monde entier, contre l'esclavage, à seule an de
s'emparer de la direction des peuples ^clavagisites ; t^'est aînei
également, qu'après avoir prouvé son absence complète d'égoîsme
et de vues personnelles sur l'Egypte en prenant les armes pour
sauver le khédive, elle a montré les mêmes vertus par la suite en
émancipant le fellah, en remettant à cet enfant sans intelligence *et
sans moralité une autorité politique dont il ae pouvait faire d'ai^kre
usage que de la céder à sa bienfaitrice anglaise. S*il ne s'agissait
point d'une grande nation et d'une grande politique, on appeliemiit
cela de l'hypocrisie. Mais comment attribuer à l'Angleterre «n
pareil sentiment I C'est par un pur <don du ciel, par uœ illumiioa-
tîon subite, semblable à celle que ressentit saint Paul sur le chemin
de Damas, qu'à la vue des fuyards de lel-el-Kébir s'abandonnaot
«ux^dnémes et abandonnant leur patrie avec une lâcheté ssusrs exemple
dans l'histoire, l'Angleterre a subitement seconnu dans ces masses
inoles les caractères d'un peuple libne. Le canon grondait •enoope,
«t déjàK. Courtney, secrétaire financier de la trésorerie, décla-
rait, dans un meetîing bruyant, « que ce qu'il fallait surtout à
l'Egypte, c'était le wlf-fovernment -y qu'il était incontestable qu!on
y rencnntrait les élémeas d'un gouvernement représentatif; cfu'on
ne pouvait plus sacrifier les aspimlîons nationales ni au khédi^ ni
aux créanciers. » Pauvre kbédive ! qu'Arahi avait accusé de s'âtre
livré aux Anglais, BL Gonrtney le prévenait de ne pas se prendre au
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10& REVUE DES DEUX MONDES.
sérieux, de ne pas croire que l'Angleterre tint le moins du monde
à son pouvoir, mais de s'apprêter, au premier acte d'insubordina-
tion, à voir son trône chancelant renversé par ceux mêmes qui
venaient de le remettre en place et de le réinstaller dans ce palais
d'Âbdin, où Arabi l'avait si outrageusement renversé.
Ces menaces n'étaient pas vaines. Quelque temps après sa première
conversation avec Chérif- Pacha, sir Edouard Malet communiqua au
ministre égyptien une première note de lord Granville consentant à
la remise des prisonniers de guerre entre les mains des autorités
locales, mais à la condition qu'aucune condamnation à mort ne pût
être prononcée sans l'assentiment du gouvernement de la reine.
Chérif-Pacha protesta ; il fit observer que c'était là un bien mauvais
moyen de rétablir l'autorité du khédive, puisque du premier coup on
lui enlevait le droit de juger ceux-là mêmes qui avaient conduit le
pays à sa perte et menacé son gouvernement; il déclara à sir Edouard
Malet que cette démonstration de l'Angleterre aurait, dans les cir-
constances actuelles, le caractère d'une véritable intervention en
faveur des rebelles et ne manquerait pas d'être interprétée ainsi, au
grand détriment du prestige du khédive ; il ajouta qu'il s'ensuivrait
infailliblement une déviation déplorable dans la politique présente
et à venir. Néanmoins, si l'Angleterre était préoccupée de l'insuffi-
sance des garanties que pouvaient offrir les formes de la justice du
pays, Ghôrif- Pacha dit qu'il était facile d'y remédier au moyen de
trois concessions que l'Egypte était résolue à faire sans qu'on les lui
demandât. La première concession était qu'un officier supérieur
anglais, autorisé à suivre la procédure, s'assurât par ses propres
yeux qu'aucune violence n'était tentée ou commise contre les accu-
sés : c'était là le point essentiel, car la seule objection de sir Edouard
Malet à la remise des rebelles au gouvernement égyptien consistait
dans la crainte que leur procès ne ressemblât à celui des Circas-
siens, d'odieuse mémoire, et qu'on n'usât contre les Arabes des
procédés cruels qu'ils avaient employés eux-mêmes contre leurs
ennemis. L'Angleterre ne pouvait évidemment pas autoriser de
pareilles représailles. Mais étaient-elles vraisemblables? N'était-il
pas injurieux pour le khédive, auquel on n'a jamais reproché qu'une
trop grande douceur de caractère, de le supposer capable de sou-
mettre à la torture les hommes que l'armée anglaise livrait à sa
justice? Quoi qu'il en soit, pour éviter l'ombre même d'un risque
de ce genre, le gouvernement égyptien réclamait spontanément la
surveillance d'un officier anglais. La seconde concession était la
publicité des débats de la cour martiale, et la troisième la faculté
accordée aux accusés de se choisir des défenseurs. C'étaient là de
grands et importans changemens aux mœurs du pays. L'Angle-
terre parut les agréer. Quelques jours après , sir Edouard Malet
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l'insueregtion miutaibb en £gy?te. 105
porta à Cbérif-Pacha une note dans laquelle, au milien de pensées
et de phrases diffuses, il était facile de distinguer cependant les
propositions essentielles suivantes : « Les rebelles seront remis aux
autorités égyptiennes. Ils seront jugés et condamnés par elles con-
formément aux lois et aux usages du pays. Aucune condamnation
ne pourra être exécutée sans l'assentiment du gouvernement de la
reine, si ce n'est pour participation à des actes de pillage, de
meurtre ou d'incendie, et pour abus du drapeau blanc. » Ainsi, la
justice égyptienne ne devait avoir pleine liberté que sur trois points :
1<» sur les massacres du 11 juin ; 2'' sur l'incendie et le pillage
d'Alexandrie ; 3<» sur Tabus du drapeau blanc. Ce dernier point était
assez étrange et prouvait, chez le gouvernement anglais, des notions
juridiques un peu confuses. L'abus du drapeau blanc n'a jamais
été un crime de droit commun , c'est un crime contre le droit des
gens très difficile à apprécier; car, de quelle manière peut- on juger
ce qui n'est qu'un fait de guerre et savoir jusqu'à quel degré il
est coupable ou non? A quel moment une ville se rend? à quel
moment elle cesse le combat? il est toujours fort malaisé de l'éta-
blir. Mais le drapeau blanc d'Alexandrie avait singulièrement gêné
les Anglais, il avait trompé l'amiral Seymour, qui, grâce à sa i»ré-
sence, avait laissé brûler Alexandrie; on lui en voulait beaucoup,
c'est pourquoi l'abus en devenait un crime punissable sans l'inter-
vention du gouvernement de la reine, tandis que la rébellion contre
le khédive restait un péché véniel sur lequel l'Angleterre prononçait
immédiatement l'absolution.
Quoi qu'il en soit, le gouvernement égyptien se soumit ; il accepta
toutes les conditions de l'Angleterre. Dn décret organisa la cour
martiale; un autre décret forma une commission d'enquête char-
gée de faire l'instruction judiciaire, de dresser des actes d'accu-
sation individuels contre les rebelles, d'envoyer ces actes d'accusa-
tion et les pièces à l'appui à la cour martiale, enfin de se faire
représenter devant cette cour par un délégué ayant mission de
soutenir les accusations. Quand la commission se réunit, dans les
derniers jours du mois de septembre, Biaz-Pacha, alors ministre
de l'intérieur, tint les engagemens pris par Chérif-Pacha ; il y fit
eptrer sir Charles Wilson, colonel d'état-major. Il était d'ail-
leurs très nettement convenu que sir Charles Wilson n'aurait à
intervenir ni dans la question fégale, ni dans le fond du procès ; son
r61e devait se borner à s'assurer qu'aucune violence n'était commise
ou tentée contre les accusés et contre les témoins. C'est ce r61e
que sir Charles Wilson n'a pas compris ; et c'est celui qu'il a joué
sans aucun droit qui a dénaturé tout le procès. Sir Charles Wilson
a pris constamment parti soit dans les questions de procédure, soit
dans les questions de fond. Comme il assistait aux travaux de la
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{06 IBTUE DBS DEUX MONDES.
commiflsioB, mais n'y avait pas voix délibérative, ses appréciations
personnelles, bonnes on manvaises, étaient porêèes d^abord à sir
Edouard Malet, plos tard à lord Dofieri», et mises immédiatement
an^essns de eelles de la conaosissiim. Elles dégénéraient ensuite
en qnesHîons diplomatiques. 1) n'f vmi plus m loi, ni témoignage,
ni justice, ni tribunal; il y airait senlement le caprice constant et
la haute fontaisie en matière légale d'un colonel anglais. C'est le
colonel Wilson qui a lût l'enquête contre les rebelles, la vraie, la
sérieuse enquête de la comoMSsion n'ayant été tenue poar rien;
c'est loi finalement qui a reoFdu le jugement sous^le pseudonyme des
membresi d'une cour martiale à laquelle on n'a même pas permis
d'examiner les pièces du procèSr Assurément, le colonel Witson
peut être un homme d'une grande intelttgcnce ; ses compatriotes
en font, sans doute à bon^ droit, le plus grand cas ; mais il est per*
mûr de supposer que son infaillibiHté comme jurisconsulte n'est
pas des mieux démontrées. Et fût-elle réelle, fÏÏt-elle indéniable,
qu'on serait encore autorisé à trouver pour le moins étrange qu'a-
près avoir livré les rebelles au gouvernement égyptien, qu'après
avoir reconnu^ et proclamé sa juridiction, qu'après avoir fixé
dan» des documens diplomatiqueB et des conventioBs formelles la
manière dont elle devrait s'exercer, le gouvernement anglais ail
méconnu tous se» engagemens, violé toutes ses promesses, passé
brutalemc»! au travers de la commission d'enquête et de la cour
martiale organisées sous sa surveillance, sacrifié enfin les intérêts
de la justice et de l'autorité du khédive aux décisions arbitraires
d'un soldat.
La commismen d'eiiquête fonctionnait cependant avec une régu-
larité parfaite. Elle avait choisi peur lui servir de délégué et pour
jouer le rêle de ministère public, un fbnctionnaire d*un mérite
inoratesté^, très modeste, très intelligent, très travailleur, qui ne
s'était jamais mêlé à aucune intrigue politique, Borelli-fiey, conseil-
ler et avocat du gouvernement égyptien près des tribunaux mixtes.
Berelli-Bey jouissait de l'estime unverselle; tout le monde connais*
sait son dévoùmeat à l'Egypte ; tout le monde savait qu'9 n'appor-
terait dans le procès des rebelles d'autre passion que celle de la
vérité. L'instruction se poursuivait donc dans des conditions d'im-
partialité absolue, Icnrsqu'un premier incident vint compromettre
ses travaux. Tout i coup, un avocat anglais, H. Marc Napier, envoyé
de Londres pour la défense d'Arabi et de ses complices par M. Blunt,
le chef de Tétonnante mission arabe dont j'ai parlé précédem-
ment, débarqua au Caire, annonçant qu'il allait s'occuper sans
relard de la. mission qui lui était confiée. De sou cêté, le colonel
Wilson, qui avait chaque jour de longs entretiens avec Arabi dans
sa prison, le prévint qu'il lui étati arrive un avocat d'Angleterre, et
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l'insubrbction MILITAIBE £N bgypte. 107
l'engagea à écrire au président de la commission d*enquète pour le
prier de i^ouloir aiubtriser net avocait à œ mettre en communication
(dimote «arec kii. iG-est «nisi que naqmt une nouvelle question phis
^ca^ que tontes les a(iitne&. Aia^-Paoba s'opposa fermellement à
i'Bdmsaffloii d'un lairooat ^tanger et fit «marquer qse cette admis-
sion, iÎBOompatîb)e«vec toute eepëee de lé^slation au inonde, l'était
fiqpécialement avec la législation égyqstienne^ soit indigène, soit
mixte, surtout lorsqu'il s'agissait de crimes idu genre de ceux qui
étaient reppochés :anx accusés. Sir Edouard Matot donna raison à
Aiae-^ad»,'et télégraphia dans ce sens à lord (Granville. Huit ou dix
jours s'écoulèrent pendant lesquels shr Gbarles Wilson garda une
attitude de Bpiiînx fort peu rassucamte. Rias-Pacha croyait avoir
triomphé quand arriva «de Londres une dépêche de lord Oranville
déclarant que l'Angleterre tenait à ce -que la défense des accusés
fikt<»mfiée m à des avocats choisis par les accusés eux-^mèmes, étran-
gers ou noa. » Les termes de la dépêche connne la suite des négo-
ciations ont montré que œs expressions générales avaient un sens
tout particulier et qu'elles voulaient dire que M. Marc Papier, et
siu'tout Tavocat qui allait lui être adjoint^ M. Broadiey, devaient
avoir le fructueux monopole de xette entreprise d'un nouveau genre.
Le gouvernement égyptien ne «e méprit pas -sur la portée de la
dépèche de lord Granville, il comprit que «c'était la fm du procès,
fin ridicule et en dehors de toute convention, de tout principe de
justice et de légalité. Il protesta de toutes ses forces «t remit à sir
Édonard Malet une noie énergique qui se terminait en ces termes :
« Le gouvernement de Son Âkesse le khédive prie surtout lord
Granville de vouloir bien considérer que le prestige du khédive eft
l'autorité de son gouvernement rétablis au prix de tant de sacrifices
seraient de nouveau compromis aux yeux des populations, si elles
voyaient les autorités égyptiennes, en présence d'uoe révolte sans
exemple, désormais subordonnées à une intervention qui se mani-
feste en apparence su profitd'un chef derebdles, coupa!ble de crimes
contre la personne du souverain et responsable, môme en admettant
l'absence de toute coopération effective, de tous les désordres, de
tous les maux qui se sont amoncelés depuis un an sur TÉgypte.
Les usages et la libre application des lois sont suspendus; il en
résulte dans les esprits un doute déplorable, des inquiétudes qui
empêchent la confiance de renaître, Tordre de se rétablir. Le retard
du chfttiment permet des incertitudes sur l'autorité effective de
Son Altesse et paralyse l'action de son gouvernement. Il est permis
de craindre que la prolongation d'un pareil état de choses n'en-
traîne encore des dangers plus graves. Après une instruction con-
sciencieuse, dirigée par des hommes honorables et connus, et suivie
en présence d'officéersèritanniques spécialement délégués, le gou-
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108 RETUE DES DEUX MONDES»
vernement de Son Altesse pense qu'Arabi et ses complices doivent
être conduits devant la cour martiale pour y entendre la lecture de
l'acte d'accusation et les pièces du procès» pour y présenter la
défense qu'ils Jugeront utile, par eux-mêmes ou par des avocats
indigènes librement choisis admis à conférer dans la prison avec
leurs cliens et à prendre connaissance de toutes les pièces du pro-
cès, pour y être ensuite jugés. Dans l'intérêt d'une justice exem-
plaire que l'état du pays rend indispensable, les prisonniers avaient
été remis aux mains du gouvernement. Au cas où, contre toute
attente, le gouvernement de Sa Majesté la reine persisterait dans la
pensée qu'exprime la dépêche de lord Granville, le gouvernement
égyptien, privé de l'application de ses lois et de ses usages, serait
dans l'impossibilité de continuer utilement les poursuites crimi-
nelles commencées contre les rebelles. »
Les ministres égyptiens raisonnaient fort bien; ils ignoraient seu-
lement qu'un changement décisif s'était produit dans la politique
anglaise, qu'on ne songeait plus à restaurer l'autorité du khédive,
qu'on voulait au contraire l'ébranler, la miner, la détruire, pour
réduire ce malheureux prince au rôle d'un monarque indien. Â la
formule : L'Kgypte au khédive, avait succédé la formule : UÉgypte
aux Égyptiens, c'est-à-dire, en termes plus francs, aux Anglais. Dès
lors, on était enchanté de faire naître des doutes sur l'autorité du
khédive et de paralyser l'action de son gouvernement. Les ministres
égyptiens avaient tort de croire en eux-mêmes; ils n'étaient plus
les ministres de leur souverain, ils étaient tout simplement les com-
mis de l'Angleterre. Lord Granville répondit à leur note par un
nouveau télégramme plus pressant encore, dans lequel il indiquait
que toutes les objections tirées des règles et des précédens étaient
sans valeur, car il ne s'agissait pas d'appliquer dans le cas actuel
la procédure égyptienne. Le gouvernement égyptien répliqua encore
une fois en faisant ressorth* la situation impossible dans laquelle il
était placé et le désarroi qu'allait répandre partout une décision
dont l'effet, combiné avec l'attitude du colonel Wilson, devait être
de le discréditer complètement, d'apparaître conmie une protection
accordée à ses ennemis, enfin de le forcer à prendre la responsa-
bilité d'un procès et d'un jugement où on lui enlevait ses lois, ses
juges, ses avocats pour le livrer aux caprices d'un colonel d'état-
major et d'avocats étrangers. Ces dernièrês observations amenèrent
un véritable orage. Un jour qu'on discutait en conseil des ministres
les formes suivant lesquelles devait être conduit le procès , sir
Edouard Malet, pressé par un dernier télégramme de lord Gran-
ville, se rendit au ministère des affaires étrangères, où se tenait le
conseil, fit appeler Ghérif-Pacha, et lui déclara sèchement, dans
un entretien qui ne dura pas plus de cinq minutes^ que le temps
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l'insurrection militaire en Egypte. IO9
des hésitations et des désobéissances étdt passé, qu'il devait avoir
compris que lord Granville avait ses raisons pour insister comme il
faisût, qu'il serait aussi dangereux qu'inutile de poursuivre la
résistance, qu'on ne s'exposerait pas seulement^ en y persistant, à
une question de cabinet, mais que la couronne du khédive elle-
même serait menacée et qu'il n'en répondrait pas huit jours si,
séance tenante, les exigences anglaises n'étaient point acceptées. Sur
ce, sir Edouard Ualet prit son chapeau, laissant Chérif terrifié. Que
pouvait faire le conseil des ministres? Se soumettre ou se démettre.
Il eut le tort de se soumettre. Le soir même, les arrangemens récla-
més par sir Edouard llalet furent signés. Le procès d'Arabi se trou-
' vait virtuellement fini.
Mais, à la place d'un procès allait se dérouler la plus étonnante
et la plus imprévue des comédies judiciaires. Il est difficile de se
rendre compte des raisons particulières pour lesquelles, au dire de
sir Edouard Malet, lord GranviUe avait du insister si énergiquement
sur l'acceptation par le gouvernement égyptien d'avocats anglais.
En Egypte, les avocats indigènes ne manquent pas ; beaucoup ont
fait leur droit à Paris ou à Londres, et il était assurément fort
étrange de les voir récuser, par qui? Par Arabi, par le chef du parti
national, par l'homme qui, peu de jours auparavant, prétendait
chasser tous [les Européens de l'Egypte, et trouver parmi ses com-
patriotes, non-seulement des avocats, mais des juges, mais des
administrateurs, mais des poUtiques d'une intelligence et d'une
probité absolues. Cependant, même en repoussant les indigènes, on
pouvait se procurer en Egypte, dans le barreau des tribunaux de la
réforme, des défenseurs dignes de prendre en main la cause des
rebelles ! Connaissant la langue, les mœurs et les lois du pays, ils
auraient offert des garanties qu'à coup sûr les étrangers imposés
par lord Granville ne présentaient pas. D'où venaient ces étrangers
et qu'étaient-ils? On n'avait pas le droit de dire qu'ils avaient
été librement et spontanément choisis par les accusés, puisque
c'était M. Blunt qui les avait envoyés en Egypte. Or j'ai déjà
expliqué le rôle joué par M. Blunt auprès d'Arabi. Personne n'avait
contribué autant que lui à lancer les colonels dans la révolte,
personne n'avait rempli auprès d'eux une mission plus équivoque.
Lorsqu'il était venu une première fois au Caire, il prétendait y arri-
ver sous la protection ou du moins avec la connivence du foreign
office. Plus tard on l'avait désavoué ; mais n'était-il pas pour le
moins surprenant qu'après s'être aussi hautement séparé de lui, on
mit tant d'ardeur à soutenir ses avocats? Les Égyptiens, qui cher-
chent partout des dessous de cartes, en ont conclu qu'on était obligé
de servir M. Blunt, parce qu'autrefois on s'était trop servi de lui.
Ce qu'il y a de certain, c'est que de loin il a dirigé le procès d'Arabi.
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110 REVUE DBS DEUX MOIIDES.
Les avocate choisis par lui étaient d'abond M« Marc Napier^ puis^
M. BroMHey^ un avocat tunisien que la canpftgne française av^ii
mis en évîdeiiceé De H. Marc Napier il o'y a pas grand'cbo^e à 4àrt.
Homme très simple et très convaincu, un peu r^eur, parFaitement
crédule» il s'est ;sérieuâement imaginé défendre en Arahi un aéras
et une victime. îi. Broadley^ on peut l'affirmer sans •crainte de
se tromper, n'a jamais partagé une pareille ill'usion ; très différent
de son collègae, il n'a vu dans le procès d'Ârabi^qu'une affaire reten-
tissante qui devait ajouter encore aux bénéûces variés que la Tuni-
sie lui «vak rapportées. Profondément obscur jusqu'au commence*
ment des hostilités -entre la France et le bty^ il avait tnNrvé le moyen
de se faire en peu de mois une véritable réputation* A la suite d'une
carrière agitée, Tunis avait été pour lui un lieu de repos; il leU«ns-
forma subitement eu théâlre à grand orchestre» d'où les éclats de
sa voix et de sa plume parvenaient à toute l'Europe* Son talent
mordant, sa verve caustique* son esprit plein d'audaoe et de fantai-
sie, son absence absolue de scrupules le servirent admirablement.
Avocat de Lévy, le protégé anglais qui disputait à une compagnie
française la propriété de l'Ënfida^ il se chargea en outre d'être le
conseiller du bey et le correspondant du Timeê pendant la guerre;
il fit des plaidoyers pour son clieoC, des protestations pour Mohamed*
es-Sadok, des dépèches pour son journal. C'est à M. Roustan qu'il
s'attaqua surtout, dirigeant contre notre ministre unu camj^ne de
diffamation dont les radicaux français lui ont emprunté plus tardées
injustifiables manneuvres. L'événement lui donna tort; TEinfida resta
à la compagnie française, la Tunisie passa sous la domination de
la France. M« Broadiey s'en veagea avec éclat daas les colonnes
du Times, et dans les pages piquantes, calomnieuses, mais prodi-
gieusement intéressantes d'un livre qu'il intitula, par un dernier
trait d'ironie et de malice : ihe Last Punie War. C'était de sou côté
et du côté de ses amis et protégés que la bonne foi panique avait
surtout brillé. Mais la Tunisie était épuisée, même à cet égard«
L'Egypte s'offrit immédiatement à AL Broadiey comme champ de
bataille pour des luttes nouvelles. J'ignore pourquoi le choix de
M. Blunt ton^a sur lui et quelles qualités le désiguërent à Tattett-
tion du protecteur d'ArabL Ce qu'il y a de sûr, c'est que nul n* était
plus capable que lui de mener à bonne fin, avec une verve endia-
blée, un entrain merveilleux, un amour instinctif du bruit, une
habiturle invétérée du scandale, un dédain profond des critiques,
une débinvolture invraisemblable, la parodie judiciaire qui allait se
ji.M r au Caire et aboutir au pins extraordinaire des dénoûmeiB.
\)H l'amvée de M. Broadiey, un changement complet s'opéra
dan< la marche du procès et dans l'attitude des accusés. Ces
deruietls, je l'ai dit, poussaient an plus haut degré la bassesse et
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L'iNSCMKBGTKm lOUTAIRE EN EGYPTE. lil
fbnmilîatioD; ils se reconMissuent coupables; ils imaieftt des
aveux; ils inploraient la «Wmenoe de leur «Mnpwaiii, A peine
M. Brotdley tes ^ut-il entretenus qu'une tpansformatHin radicale
apparut eu eux. Les uns devioreoFt arfogans, d'autres cyniques, plu-
sieurs retirèrent les «veux déjà faits, aucun n'en fit de nouifMui;
mais comme il fallait bien expliquer une réyolution aussi subite, il
fot immédiatement convenu qu'on avait soumis les rebelles dans la
prison aux plus odieux trahemens et que, aous la violente pression
des sbires du khédive, ils avaient perdu la direction d'eux-mêmes
et s'étaient Uvrés sans défense à leurs aecusatenrs. Sir €barles Wil-
son fut la dupe complaisante <le cette première bouffonnerie. On le
vit arriver un jour au ministère plein d'une juste indignation, a Eh
quoi! dit-il, vous avies premis que les accusés ne seraient pas sou-
WÊàs à ia torture et vous leur en infligée une d'atroce : vous les pri-
vez de sommeil 1 Toutes les nuits vos soldats marchent dans les cor-
ridors de la prison avec de gros aouUers qni font un bruit énorme
et qui empêchent tout le monde de dormb. Gomment voulez-vous
qu'après cela les acewés aient des idées nettes, et puissent se défendre
avec fruit? » Le soir même les soldats recevaient des pantoufles et
im leur donnait l'ordre de marcher à petits pas. Le lendemain, sir
Charles Wilson revient au ministère : « Cest toujours la même chose !
Àrebi ne peut dormir. U est dans «ne cellule basse, froide, humide,
où sa santé court les {4os grands risques. » Le soir même, Arabi était
transporté dans une -eelhile élevée, dMiude, spacieuse, d^^ de lui.
Le lendemain.sir Charles Wilson revient au minbtère: m Vous feignez
4'obtempirer à mes recommandations et votre conduite ne change
pas. Le matelas d' Arabi est tellement dur qu'il ne peut s'y coucher. »
Le soir même, le plus moelleux des matelas de laine était transporté
4ms le lit d' Arabi. Le lendemain, sir Charies Wilson revient au minis-
tère: u Le matelas est bon, mais Arabi n'a pas de moustiquaire. Les
moustiques qui bourdonnent toute la nuit autour de sa tête l'erapê-
ebent de recueillir ses idées et de préparer sa défense. » Le soir même,
Arabi avait une moustiquan^. Le lendemain sir Charles Wilson revient
au ministère: « 0ht pour le coup, la préméditation est évidente! Vous
ne voulez donc à aucun prix qu'ArabipuissedormirfSamoustiquaire
est trouée et les moustiques y pénètrent plus aisément quedans la cel-
lule elle-même. » On changea la moustîquure. Le lendemain, sir
Charles Wilson revient au ministère : « Vous comprenez, Arabi est bien
seul I U faudriût que sa femme le vit quelquefois, ce serait pour lui
un soulagement et une consolation. Cest encore une sorte de torture
que de le priver de tous les charmes de son intérieur. » Le soir
même, la femme d' Arabi pénétrait dans la cellule du prisonnier. Là
s'arrête l'histoire. Sir Charles Wilson ne revint plus au ministère
pour se plaindre du sort d* Arabi. Pourtant la légrâde raconte que le
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112 REVUE DES DEUX MONDES.
brare colonel trouvait en somme peu juste qu'Ârabi, outre sa femme,
n'eût point son harem tout entier, puisque telles sont les mœurs de
rOrient; mais le cant britannique l'a toujours retenu, et jamais il
n'a osé all^ au ministère pour faire une réclamation qui aurait fait
rougir les ladîcs anglaises réunies en si grand nombre au Caire, à
quelques pas de la prison d'Arabi.
Voilà par quelles petites scènes comiques M. Broadley préludait
au dénoûment fantastique du procès dont il était l'avocat. En môme
temps, il exigeait pour lui-même le droit de pénétrer dans la cel-
lule de tous les accusés, sans distinction, même de ceux qui n'étaient
en rien ses cliens. Il est vrai que beaucoup l'étaient sans le savoir
et, partant, sans le vouloir. Si l'un d'eux parlait de choisir un autre
avocat ou de n'en avoir aucun, aussitôt on faisait des remontrances
au gouvernement égyptien, on lui déclarait que c'était sans nul
doute grâce à ses intrigues que M. Broadley n'était pas accepté, et
on le menaçait de l'en punir sévèrement. M. Broadley et sir Charles
Wilson étaient sans cesse dans la prison; ils allaient d'un rebelle à
l'autre, ils servaient d'intermédiaires et établissaient des commu-
nications entre eux. De plus, ils assistaient aux séances de la com-
mission d'enquête sur laquelle ils exerçaient une surveillance con-
stante. Hais ils avaient beau s'employer à prouver l'innocence
d'Arabi et de ses complices, la tâche était au-dessus de leurs inven-
tions les plus surprenantes. Les dépositions étaient unanimes, les
témoignages écrasans. Les accusés eux-mêmes ne plaidaient guère
que la circonstance atténuante de la terreur. « J*ai eu peur de la
prison, disait Toulba. — Et moi aussi', disait Mahmoud- Fhemy.
— J'ai craint d'être assassiné, disait Mahmoud-Samy. — J'ai obéi par
crainte à la nation, à la chambre des notables et au conseil Or6,
disait Arabi. » Même sous l'énergique impulsion de M. Broadley et
au milieu des douceurs d'une existence supérieurement préparée par
sir Charles Wilson, les rebelles ne trouvaient ni courage pour avouer
leur crime, ni grandeur d'âme pour s'en faire un titre de gloire,
ni intelligence pour se sauver. A mesure que s'achevait l'enquête,
les conclusions en devenaient plus certaines. A l'unanimité, la com-
mission reconnut les accusés coupables du crime de complicité
. dans le massacre du 11 juin et dans l'incendie et le pillage d'Alexan-
drie. Elle alla plus loin encore, car elle déclara qu'ils avaient essayé
d'attenter à la vie du khédive. 6orelii*Bey, agissant comme avocat
de la couronne, fut chargé de résumer ses décisions dans des rap-
ports et des notes devant servir plus tard à dresser les actes d'accu-
sation. On soumit le tout au conseil des ministres, qui, après avoir
écarté la tentative d'assassinat contre le khédive, décida que tous
les autres chefs d'accusation seraient soutenus devant la cour mar-
tialei 11 était donc évident que, malgré l'humour de M. Broadley et
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l'INSUBBEGTION UlUTAIRE EN EGYPTE. 113
la bonne Tolonté de sir Charles Wilson, le procès allait s'engager
sérieusement et qu'on ne pourrait sauter Ârabi sans un déni de jus«
tice qui éclaterait à tous les yeux.
Or, c'est ce que l'état de l'opinion publique en Angleterre ren-
dait singulièrement dangereux. Dès les premiers jours, M. Broad-
ley, qui est aussi journaliste qu'avocat, qui n'est jnôme connu
CODune avocat que depuis qu'il est journaliste, avait compris que
c'était à Londres, non au Caire, qu'il fallait plaider la cause d' Arabi»
Il avait donc réuni autour de lui tous les reporters de la presse
anglaise, fort nombreux naturellement en Egypte, il leur avait livré
un à un tous ses moyens de défense sans leur faire connaître, bien
entendu, combien ils étaient faibles, il les avait séduits par cet
appât des nouvelles et des scandales auxquels ceux-ci résistent si
difficilement, il leur avait fait entreprendre en faveur de son client
une campagne de dépêches et de correspondances dont l'effet en
Angleterre ne pouvait manquer d*être considérable. Tantôt il laissait
entrevoir que le procès d' Arabi serait une grande cause politique
. dans laquelle le sultan se trouverait compromis, ce qui risquait de
porter aux intérêts de l'Angleterre un sérieux dommage. Tant pis 1
pour sauver Arabi, tout était bon. Il avait les mains pleines de
pièces compromettantes qu'il ne montrait jamais, et non sans cause,
mais dont il parlait tellement que tout le monde finissait par y
croire. Tantôt c'était le khédive qu'il prétendait accabler souis des
témoignages écrasans. Puis il célébrait Arabi; il promettait aux
reporters, ses amis, de les introduire auprès du héros; il leur
en faisait un portrait pittoresque et attendrissant. Arabi, grand
patriote fourvoyé, n'avût-il point d'ailleurs ouvert les voies à
l'Angleterre, ne lui avait-il pas livré l'Egypte, ne lui avaii-il pas
appris, avec la formule du parti national, le moyen d'assimiler len-
tement le pays et d'en expulser tous les étrangers? Émus par ses
discours, intéressés par ses révélations , comprenant à demi-mot
ses insinuations, les reporters anglais adressaient immédiatement
à leurs journaux des nouvelles fantastiques et des renseîgnemens
étonnans. Sur ces informations trompeuses, l'Angleterre tout entière
s'éprenait d'un bel enthousiasme pour le héros vaincu dont elle
avait pris la place au Caire. Nulle nation n'est plus sujette qu'elle
à ces mouvemens d'opinion ; seulement ils ne se produisent chez
elle qu'à bon escient et quand ils sont utiles. Tandis que les Fran-
çais, tandis que les Italiens avaient admiré à contre sens Arabi au
moment où il pouvait faire quelque illusion, et avaient sacrifié à
ce culte ridicule les intérêts les plus évidens de leur politique, c'est
brsqu' Arabi n'a plus eu aucun prestige, mais lorsqu'il y a eu réelle-
ment profit pour eux à le trouver sublime, que les Anglais ont créé
Ton Ltx. — 18S3. 8
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lli HBVDB DBB DE0X MONDES.
une légende autew de son nom. Asgfsrément M. Broadiey a tra-
yaiflé nrieiix que personne à l' élaboration de cette légende. Non-
seulement il a aiguisé la plume de toirs les journalistes qni se
pressaient autour de lui, maïs hii-méme, oid)Hant la discrétion qui
lui convenait comme avocat, il a écrit de longs artîcles^ en Thonneur
de son client. L'opinioa publique, chauffée & bkmc, est devenue
irrésistîUe. Le nnaiatère anglais n'avait Mtefme envie de lui résis-
ter; mais, l'eût-il Touhi, il n'aurait pu le* faire sans dan^g^.
in.
L'enquête judiciaire s'achevait tranquittemeiit au Caire, et cba-
cun croyait, sur la foi de tout ce qui «vail été dit jusque-là, qu'on
allait assister à une a cross^^xarmination » el jouir de toutes les
beautés judiciaires du régime anglais, qciand, tout à coup, le 3 dé-
cembre au matin, le bruit se répandit dans la ville qu'Arabi avait
été jugé, qu'il s'était reconnu coupable de rébellion, et que les
autres chefs d'accusation avaient été écartés. Personne ne voulut y
croire; il s'agissait évidemment d'une simple mystification. Les
Anglais n'avaient-ils pas réclamé sans cesse qu€f le procès fTit publie,
qu'il se fit au grand jour et avec éclat? N^avaiait-ils pas exigé que
les accusés fussent jugés sur les crimes de droit commun, non sur
celui de rébellion? Évidemment, c'était une mauvaise plaisanterie
de soutenir qu'ils eussent terminé par surprise, dans le secret le
plus profond, une affaire pour laquelle ils avaient tenu à prendre
de! si sérieuses garanties contre la précipitation et les manœuvres
obscures dés indigènes. Cependant il fallut bien se rendre à Tévi-
dence lorsque, quelques heures après, la vérité tout entière fut con-
nue. Yoid œqui s'était passé. Transformant officiellement le rMe
de sir Charles Wiison, et de isimple témoin de l'enquête faisant de
lui le véritable, l'unique juge d'instruction, — ce qui était cwitraire à
tous les arran^emens, à toutes les conventions passées avec le gou-
vernement égyptien, — lord Doflerin avait chargé le coïonel de don-
ner son opinion sur la culpabilité d'Arabi. Naturellement sir Charles
Wiison déclara que jamais homme n'avait été plus innocent et qu'il
était impossible de le poursuivre pour aucim autre erime que celui
de rébellion. L'examen le plus sérieux ne lui avait fait découvrir sur
les mains aucune trace de sang ou de fumée. Dès lors la décision, si
compétente et si importante, de sir Charles Wiison, dut prévaloir
contre les conclusions de la commission d'enquête, de son délégué
et du cabinet. Elle supprima d'un seul coup Tinstruction judiciaire
cl le jugement, devenus inutiles. Il fut décidé que, puisque telle
était l'opinion de sir Charles Wiison, on écarterait du procès d'Arabi
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L'iNSUBBEGTIOff MIUTABU EN EGYPTE. 115
les mmcB d'isflftssnist et d'inceBdœ, qu'on ne ratMidraôt ijue
txim de réiiélMm, «qn'Ânibi se neoonntthnBt coupable, «qu^il «mit
condamné à i»ort sarvaRt les ppesoniptioDS du code pén^ militaine
ottopian, puis gracié saivaat la vohmté formelle de l'Anglet^irfu
H. Broadley accepta avec joie cette «naniëre de procéder. Araèi se
montra plus méfiant : il refusa de se reconnaître coupable avant que
le khédive eût signé le décret commuant sa peine en exil. Il fallut
en passer par ce qu'il voulait. Vingt-quatre heures avant la signa-
ture du jugement* le décret de commutation fut signé par le khé-
dive. Ârabi alors consentit à s'avouer rebelle et, à son tour, il
signa une déclaration reconnaissant sa culpabilité à cet égard. Les
trucs étaient prêts, la comédie pouvait commencer; il convenait
néanmoins d*avoir tm public restreint et choisi. Cest tout à fait par
hasard et grâce à une indiscrétion que f en ai été prévenu, pour
mon compte, et que j'ai pu y arriver en intrus. « Vous comprenez,
m'avait-on dit, le procès «est public, mais il faut qu'il n'y ait per-
sonne. »
Et il n'y a eu personne, en effet. Quand j'ai pénétré dans la salle,
vers neuf heures du matin , elle ne contenait qu'une dizaine de
journalistes anglais et quelques oflBciers. Un quart dTieure après,
la cour entra en séance. Xe siège du nnnîstère public était vide,
Boreîli-Bey ayant refusé de jouer un rôle dans une pareille paro-
die judiciaire; le général commandant le Caire, sn- ArdhibaM AH-
son, s*y assit; en face de hii se tenait sir Charles Wilson. Arabi
vînt prendre place "presque à côté de ce dernier. Quoique je Teusse
beaucoup vu à l'époque de son triomphe, j'ai eu de la peine à le
reconnaître. Jadis son regard hautain , son -visage méprisant ne
manquaient pas rf*une certaine énergie brutale; mais, combien ses
malheurs avaierrt abattu sa fierté I Très négligé dans sa tenue. Têtu
d'un mauvais pardessus, le col entouré d'un foulard à peine blanc,
l'œil terne, la barbe incirtte et blanchie, les deux mains jointes sur
l'estomac, il gardait l'attitude inerte et passive du fellah résigné à
l'esclavage. Au-dessous de lui ses avocats, dont la physionomie
contrastait singulièneifieAt avec la .sienne, étaient le point de mire
de toute la salle* P(»tant l'un et i'wtre la perruque poudrée et le
petit manteau court des avocats anglais, leur air de triomphe était
des plus jiéjoais6ans. Seulement M. Uarc ^pier, petit , maigre,
pâb , Immebile , isoiiriait avec Ja satisfactioa du devoir accompli,
tandis que M. Broadley, grand, .gros, haut en couleur, la figure
épanouie, sans cesse en mouvement et en action, semblait se mo-
^er ouvertement de la cour, de l'assemblée, d* Arabi et de lui-
mêoie. — La séance commence -à uisuf heures un quart. Le prési-
dent, Raouf-Pacha, prend la parole et dit 4 Arabi :
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116 IftEVUE DES DEUX MONDES.
Ahmed Arabi-Pacha, vous êtes accusé devant cette cour, d'après
l'instruction de la commission d'enquête, du crime de rébellion contre
Son Altesse le khévive, crime prévu par les articles 92 du code mili-
taire ottoman et 59 du code pénal ottoman. Étes-vous coupable ou ne
Têtes-Yous pas du crime dont vous êtes accusé?
M. Broadley saisit Arabi par la manche et l'oblige à se lever.
Puis il déclare, en quelques mots français, qu'Arabi, sur le conseil
de ses avocats, se reconnaît coupable du crime qui lui est imputé.
Il passe la déclaration d' Arabi à ce sujet. En voici la traduction :
Spontanément, et d'après l'avis qui m'a été donné par mon défen-
seur, je me reconnais coupable du crime dont vous venez de me lire
renonciation.
Signé : Ahmed-Arau, l'Égyptien.
La séance est levée ! Avant de partir, Arabi reçoit les félicitations
des journalistes anglais qui se pressent autour de lui, qui se font
présenter à lui par M. Broadley. Il les accueille en souriant et
daigne parfois leur tendre la main. A trois heures de Taprës-midi
devait avoir, lieu la lecture de la sentence. Cette fois , l'affluence
était considérable, la ville entière ayant été prévenue. La salle
d'audience, dressée dans la prison elle-même, ne pouvait contenir
la foule des curieux. A quelques pas d' Arabi, une miss anglaiseï
fort bien vêtue, tenait à la main un grand bouquet de roses. La
cour entre en séauce; tout le monde se lève, formalité à laquelle on
n'avait pas songé le matin. Quelques formalistes remarquent que les
avocats sortent bras dessus bras dessous de la salle des délibéra-
tions avec les juges. Le président remet au greffier le prononcé du
jugement; celui-ci en donne lecture. En voici la traduction :
Considérant qu'Ahmed Arabi-Pacha a reconnu avoir commis le crime
de rébellion, crime prévu par l'article 92 du code militaire ottoman et
l'article 59 du code pénal ottoman ;
Considérant qu'à la suite de cet aveu, il ne reste plus à la cour qu'à
appliquer les articles 92 du code militaire et 59 du code pénal, déjà
cités, qui punissent le crime de rébellion de la peine de mort ;
Pour ces motifs, la cour, à l'unanimité, condamne Ahmed Arabi à
la peine de mort pour le crime de rébellion contre Son Altesse le
khédive par appUcation des articles 92 du code militaire ottoman et
59 du code pénal ottoman.
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l'insurrection militaire en Egypte. 117
Ordonne que le présent jugement soit soumis à la sanction de Son
Altesse le khédive.
Signé: Raouf-Pacha.
Dès que le jugement est lu , le président passe au greffier un
second document. C'est le décret de grâce et de commutation. En
voici également la traduction :
Considérant qu'Ahmed Arabi a été condamné à mort par jugement
de la cour martiale, en date du 3 décembre et par application des arti*
clés 92 du code militaire ottoman et 59 du code pénal ottoman;
Considérant qu'il y a lieu, pour des motifs à nous personnels,
d'exercer à l'endroit dudit Ahmed Arabi le droit de grâce qui nous
appartient spécialement.
Avons décrété et décrétons ce qui suit :
1. — La peiae de mort prononcée contre Ahmed Arabi est commuée
en exil perpétuel hors de l'Egypte et de ses dépendances ;
2. — Cette grâce n'aura nul effet et ledit Ahmed Arabi sera pas-
sible de la peine de mort s'il rentre en Egypte ou ses dépendances ;
. 3. — Nos mioistres de l'intérieur et de la guerre et de la marine
sont chargés, chacun en ce qui le concerne, de l'exécution du présent
décret.
Signé : Méhémet Tewfik.
La séance est levée; elle avait duré dix minutes, montre en
main, comme celle du matin. Une nouvelle ovation se fait autour
d'Arid)i. La miss anglaise tend son bouquet à M. Napier, qui le
passe au héros. Celui-ci rougit, quelques murmures s'élèvent. Hais
c'est plusieurs jours après seulement que l'imprudente femme
reçut la punition de sa ridicule et odieuse manifestation. Une caisse
lui arrive d'Alexandrie; elle l'ouvre avec précaution; l'intérieur en
était tout blanc, avec des larmes noires; il contenait une grande
couronne de cimetière sur les rubans de laquelle on lisait : « Hom-
mage des amis et des parens des malheureuses victimes assassinées
le 11 juin et le 12 juillet à Alexandrie. » — Suivait une liste de
noms d'une efiTrayante longueur.
L'impression produite en Egypte par ce dénoùment prodigieux
du procès d' Arabi a été immense. Je n'ai jamais assisté dans ce
pays à une pareille émotion. Au sortir de l'audience, les membres
de la cour martiale fuyaient les uns en voiture, les autres sur de
simples ânes, avec leurs costumes chamarrés d'or pour éviter toute
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118 AEVU6 UBS DEUX IfONIMS*
conyerstiioib ie pus cepraidant en saisir un an passage : « Laissez-
moi partir» me dit-il ; ma barbe blanche n'aurait jamais dû être
exposée à cette dernière souillure. » Dans la foule on se livrait aux
conversations les plus étranges. Tout le monde disait : « Est-ce donc
là la justice de l'Occident? Dans ce cas, qu'on nous permette de
garder la nôtrel » L'imagination orientale se donnant carrière, cha-
cun déclarait qu'Arabi venait de recevoir des Anglais le prix des
services qu'il leur avait rendus. On en concluait que Faccord entre
le dictateur égyptien et ses vainqueurs datait de longue date.
Comment expliquer sans cela cette phrase extraordinaire du décret
de commutation. « Considérant, pour des motif$ à nous person-
nels^ qu'il y a lieu d'exercer à l'endroit d*Arabi le droit de grâce
qui nous appartient? » Quels étaient donc ces motifs? Était-ce pour
compromettre le Ihédive qu'on lui faisait écrire des phrases sem-
blables? Était-ce pour cacher quelque secret inavouable qu'on le
découvrait aussi complètement? L'invention arabe n'a point de
limites; on peut donc deviner sans peine quels récits extrava-
gans, quelles supposiiioos ^extraordinaires ont couru pendant plu-
sieurs semaines en Egypte au sujet de l'escamotage du procès
d'Arabi. Les colonies européennes prirent part à rindigoation géné-
rale; bien plus, le journal anglais d'Alexandrie, YEgyptian GazeUe,
ne pot s'empêcher d'écrire, sous le coup de la première émotion :
« On remarquait depuis quelque temps que le procès d'Arabi dégé-
nérait graduellement en une complète comédie. Il ne peut y avoir
de doute que les témoignages contre Arabi étaient accablans en ce
qui touchait à sa complicité dans les massacres du 11 juin, ainsi
qoe le pillage et l'incendie d'Alexandrie. Ils étaient plus que suf-
ôsans, croyons-naufi, pour pouvoir dire que tout jury composé
de douze hoonêtes gens eût prononcé sa condamnation. Il semble
cependant que l'opinion publique en Angleterre soit en ce mo-
ment si favorable à cet important personnage que le gouverne-
mait de Sa Majesté britannique ne croyait pas pouvok* sanctionner
son exécution. Quelle que puisse être en Angleterre l'opinion sur
Arabî, il ne peut y avoir de doute sur ce qu'elle est ici, et il n'est
pas surprenant que la sentence, relativement indulgente, prooonoée
contre l'homme qu'on considère comme responsable de la boucherie
du 11 juin et de la destruction et du pillage d'Alexandrie ait été reçue,
aussi bien à Alexandrie qu'au Caire , avec une indignation géné-
rale. Le résultat du procès d'Arabi est regardé par tout le monde
dans ce pays nomme un déni de justice et une insulte délibérée i
l'opinion imblique. » lUe qui acheva de justifier cette manière de
voir, c'est la démission de Riaz- Pacha, ministre de l'intérieur,
l'honmtie le plus justement estimé du pays, qui s'empressa de rési-
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l'insurrection militaire en égtpte. Î19
gner ses fonctions. A peine Tavait-il fiiît que , contrairement aux
usages de TOrienti sa maison ne désemplît pfus de TÎsiteTirs indi-
gènes et eoTopéens. Poisqn'on parle toujours de sentimens natîo-
nanx, on peut dire qu'en cette circonstance la conscience de Rîaz-
Pacba a été celle de la nation égyptienne tout entière.
Le procès d'Arabi n'était que te prélude d'une série de procès
semblables conduits avec la même désinvolture et d'après les mêmes
procédés. Mahmoud-Samy, Hahmoud-Ffaemy, Toutba^ Abdel-Ai, Ali-
Roubi, etc., défilèrent tour k tour devant la cour martiale pour y
subir te sort de leur chef. Cependant, il était impossible de sou-
mettre tous les rebeltes à un jagement par-devant la cour martiale;
si soimmtire qu'il eût été, il aurait toujours duré quefques minutes :
tes minutes font des heureSi les* heures des journées, et Ton vou-
lait en finir d'un seul coup. On résolut donc de substituer à h
procédure judidaîre le pur arbitraire des jugemens par décret. La
démission de Riaz-Pacha avait amené le diangement du ministre
de l'intérieur. Le nouveau titulaire, Ismall-Pacha-Byoub, avait été
te président de la commission d'enquête, et, dans Texercice de ses
fonctions, il s'était toujours appRqué à mériter l'estime de sir Charles
Wilson et de M. Broa<fley. H y avait si bien réussi que ce dernier crut
devoir, à l'issue du procès d'Arabi, hii adresser, en son nom et au
nom dé R. Napfer, une tettre publique dans laquelle il le remerciait
chaleureusement de sa bonne conduite. Cet étrange certificat donné
par l'avocat des accusés au juge d'instruction avait contribué beau-
coup à la nomination d'Ismaîl-Eyoub au ministère. Nul homme
n'était donc mieux préparé que lui à la besogne de la liquidation
sommaire des suites de la rébellion. Sir Charles Wilson et M. Broadley
l'ont d'ailleurs secondé de leurs conseils constans. Le scandale du
procès d'Arabi a été dépassé par celui des décrets prononcés à tort
et à travers centre tes autres accusés.
Les Anglais ne cessent de répéter dans leurs journaux que les
anciens ministres égyptiens étatent des tyrans, des despotes, des
hommes sans principes et sans lois, parce qu'il leur arrivait par-
fois de condamner par simple mesure administrative les brigands
des provinces à fexil ou au bannissement. C'est un des abus de
l'ancien régime qu'ils promettent surtout d'abolir en Egypte. Or,
le premier acte qu'ils y ont fait eux-mêmes a été de charger le
ministre de l'intérieur de préparer une série de décrets d'exil , de
bannissement, de résidence en un lieu déterminé. Aidé des lumières
de M. Wilson et de M. Broadley, Ismaïl-Eyoub a prononcé des cen-
taines de peines diverses contre les chefs de la rébeffion. Les uns
ont dû aller s'établir pour vingt ans dans teurs propriétés, tes autres
ont dA quitter TÉgypte, d'autres ont été înternéy dans certaines
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k
120 REVUE DES DEUX MONDES.
Tilles du Soudan ou des bords de la Mer-Rouge. La plus complète
fantaisie a présidé à la distribution de ces chàtimens. Pour le même
crime, deux coupables ont été traités de la manière la plus diffé-
rente. D'où est venue tantôt l'indulgence, tantôt la sévérité? Nul n'a
pu le savoir. Mais une mesure malheureuse a jeté sur toute cette
opération un discrédit profond. On a imaginé d'exiger de chaque
condamné une caution proportionnée non à sa défaite, non à sa
peine, mais tout simplement à sa fortune présumée. Des centaines
de questions d'argent ont donc été soulevées et résolues dans l'ombre
d'une administration égyptienne, sans aucun genre de contrôle, sous
la direction de M. Broadley, plaidant pour ses cliens ou cherchant à
en obtenir de nouveaux. Âi-je besoin de rapporter les suppositions
que cette manière de procéder a fait nattre et a propagées? Il n'y a
pas de pays plus prompt que l'Egypte à porter sur de simples appa-
rences les jugemens les plus calonmiateurs; mais ici il faut conve-
nir que les apparences ont été déplorables, et que si, par aventure,
il y a eu calomnie, on n'a rien fait pour l'éviter.
Après les jugemens fictifs, les élargissemens arbitraires, le rôle
de M. Broadley au Caire était terminé. Il ne lui restait plus qu'à
faire signer à Arabi un testament politique et qu'à l'embarquer pour
le lieu de son exil. Le testament d'Arabi a pris la forme d'une lettre
adressée au Times, lettre tellement curieuse, tellement significative
que je ne puis résister au désir de la citer in extenso. La voici :
Au Directeur du Times :
Monsieur,
J'ai suivi l'avis de mes avocats, MM. Broadley et Napier, dont je ne
pourrai jamais reconnaître assez le zèle et le dévoûment, et je me suis
reconnu coupable devant mes juges du chef de rébellion contre le khé-
dive. Les ministres anglais m'ont souvent proclamé rebelle, et je ne
dois pas m'attendre à les voir soudainement changer d^opinion ; ils ne le
pourraient pas d'ailleurs en ce moment. Je me rendrai volontiers n'im-
porte où il plaira à l'Angleterre de fixer ma résidence et j'y demeure-
rai jusqu^au jour où il sera possible à l'Angleterre de modifier son opi-
nion en ce qui me concerne.
Je ne me plains pas de ma destinée ni du jugement qui a été prononcé
contre moi et qui, — en tout cas,-» établit mon innocence vis-à-vis des
accuBatioQ^ de massacres et d'incendie, crimes auxquels je n'ai jamais
pris ta moîudre part et qui étaient absolument contraires à mes prin-
clptB politiques et religieux. Je sais que ma situation dépend désor-
mais de TADgleierre et de la générosité du peuple britannique. Je quitte
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l'insubregtion miutaibe en iorm. 121
l'Egypte avec la plus entière confiance dans son avenir, parce que je
sais que l'Angleterre ne peut pas ajourner plus longtemps les réformes
pour lesquelles nous avons lutté.
Prochainement, le contrôle anglo-français sera aboli. L'Egypte ces-
sera d'être entre les mains d'une myriade d'employés étrangers, occu-
pant tous les postes avantageux à Texclusion des Égyptiens. Nos tribu-
naux indigènes seront débarrassés de leurs abus; des codes de lois
seront décrétés, et, ce qui est beaucoup plus important, seront appli-
qués. On instituera une chambre des notables avec droit d'interven-
tion dans les affaires du peuple égyptien; la nuée des usuriers dans
les villages sera chassée. Le peuple anglais, lorsqu'il verra toutes ces
choses, sera enfin en état de constater ce fait que ma rébellion était
amplement justifiée.
Fils de fellah, j'ai tenté du mieux que je pouvais d'assurer tous ces
biens au pays auquel j'appartiens et que j'aime. Ma mauvaise fortune
ne me permet pas d'accomplir ces projets. J*espère que le peuple
anglais complétera l'œuvre que j'ai commencée. Si l'Angleterre rem-
plit cette tâche et donne ainsi l'Egypte aux Égyptiens, elle montrera
clairement au monde quel était le véritable but poursuivi par Arabi, le
rebelle.
Tout le peuple égyptien était avec moi, comme j'étais avec l'Egypte,
ce pays que j'aimerai toujours. J'espère que l'Egypte ne m'oubliera
pas lorsque l'Angleterre achèvera ce que j'avais essayé d'entreprendre.
Encore une fois, je ne me plains pas de ma destinée ; j'en suis môme
heureux et content parce que je sais que mes infortunes ont été les
moyens d'assurer à l'Egypte la liberté et la prospérité dont elle mérite
de jouir. Lorsque l'Angleterre aura réalisé sa bonne œuvre, elle vou-
dra, j'en suis certain, dans son humanité et son sentiment élevé de la
justice, me permettre de retourner dans ma patrie bien-aîmée et de
voir de mes propres yeux, avant que je meure, le résultat de son
action humanitaire et civilisatrice.
Je suis reconnaissant à M. Gladstone et à lord Granville d'être inter-
venus en ma faveur et de m'avoir sauvé d'une situation périlleuse. Ils
apprendront bientôt que je n'étais pas rebelle quand je me mis à la
tête d'un peuple qui ne réclamait que justice. Je remercie aussi lord
Dufferin et sir Edouard Malet pour la courtoisie et la générosité qu'ils
m'ont témoignées-
Je dois aussi une dette de reconnaissance, dont je ne pourrai jamaip
m'acquitter, à mon cher ami M. Blunt, qui n'a épargné ni sa peine ni
son argent, pour m'assister à l'heure de la détresse et du besoin quand
mes amis égyptiens des jours heureux m'avaient, l'un après l'autre,
abandonné. Je ne pourrai jamais reconnaître assez les nc^les et infa-
tigables efforts, le zèle, la loyauté et le dévoûment de M. Broadley et
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122 AfiVUJS D£S DEUX MONDES.
de M. Napier, à mon profit et au profit de me& compagnons de capti-
vité. Je remercie le peuple anglais comme je vous remercie, monsieur,
et avec vous la grande presse anglaise, qui a été unanime à réclamer
pour moi un procès impartial. Je remercie ceux des membres du Par-
lement britamiique qui ont souvent et noblement parlé en ma faveur.
Je remercie sir Charles Wilson pour l'extrême sympathie qu'il m'a
témoignée pendant les jours de ma captivité.
Je quitte TÉgypte avec la ferme conviction qu'avec le temps, la jus-
tice de notre cause éclatera de plus en plus, et que l'Angleterre ne se
repentira jamais de la générosité et de Thumanité dont eUe a fait
preuve envers un liomme contre qui elle avait combattu.
Ahmed-Arabi, V Égyptien,
De la prison du Caire, k décembre 1882.
Si extraordinaire que soit ce morceau de haut goût, où M. Broadiey
abusait décidémeoit de son amour pour la plaisanterie, il n'est que
Técho exact des discours par lesquels les Anglais ne cessent de
répéter qu'ils veulent délivrer l'Egypte de tous les jougs qui pesaient
sur elle et la rendre «&fin aux Égyptiens. El qui sait? Peut-être
Arabi a-4i-il raison de dire qu'il reviendra au Caire. Quelques p^«
sonnes pensent même qu'on ne saurait mieux Mi'e que de le rap-
peleâ: dans deux ou .trois ans, |>our le nommer président d'une
chambre des notables quelconque. Il a été le précurseur des Anglais.
II leur a tracé le plan qu'ils suivent si Hdëlement. A la vérité, il fau-
dra d'abord lui rendre ses grades et décorations. On n'avait pas
songé Â les lui enlever au noMimeat du procès, et l'on a pu remar-
quer que le jugement et le décret de grâce le traitaient l'un et
l'autre de pacha. Mais l'indignation publique s'^tant soulevée trop
vivement, on s'est décidé, au bout ée quelques jours, à prononcer
la dégradation. C'a été encore une cérénM)nie i^oufioane. Arabi,
Toulba, eic, ont été conduits dans la cour d'une caserne où l'on
avait rangé quelques soldats. Us étaient vêtus, cornsne au procé»,
de mauvais pardessus et de foulards malpropres ; ils n'avaient ni
uniformes, ni galons, ni armes. On leur a la le décret qui les dégra-
dait ; puis quelqu'un a dit : « Mais où sont vos sabres et décorar-
itioas. » Les accusés, pris d'une subite Ularité, ont déclaré qu'ils
lavaient jugé inutile de les apporter et qu'on ferait bien, si on les
voulait, d'aUer les'oheitcber chez oux. Après ce bon mot, dit avec la
plus paf faite impei-tioeace, tout le inonde est parti. On ne s'en est
pas tenu là. Toujours sous i'im^Fesaion de la clameur puUique, un
déaet a été promulgué pour confisquer les biens des rebâles mx
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l'insurrection miutaibb £M Egypte. 129
profit des ^timea da pillage et de L'incendie. Mais yoyes qud sin-
gulier hasard i II s*eali trouvé que presque aacun d'eux m'avait d'iii-
portantes propriéiéa, et que ceux qui en airaiait étaieataccaUésde
dettes qu'il fallait payer avant tontw La fortuoe des plus ricbes
appartenail k luu» femmes eu à leura parena*. De plus, il a été
décidé qu'on ne les fouillerait pas à leur départ pour s'assurer sî
quelques bijoux de grand prix, ou quelques tttiear de route ne se
s^*aient pas égaoés dans leurs poches. C'eût été un acte indiscret
envers des personnages aussi délicats qui n'ont, comme chacun
sait, aucun débris du pillage d'Alexandrie dans les mains. Je m'é-
tonne d'ailteurs. qu'on ait même prononcé un décret de confiscation
contre les lebetles, attendu que le hatti-cheri£ de Gulikané du 3 no--
vembre 1823, qui est applicable à l'Egypte^ interdit formellement
toute mesure pareille : « Chacun possédera, dit-il, ses propriétés de
toute nature et en disposera avec la plus eutiëre liberté sans que
personne puisse y porter obstacle. Ainsi, par exemple, les héritiers
innocens d'un criminel ne seront point privés de leurs droits légaux
et les biais du criminel ne seront pas confisquée. » Quoi de plus
clair? Ou a bien senti es l^gypte qu'on violait la loi et qu'on com-
mettait encore' m ade^ aii)itt*aire en confisquant lee biens des insur-
gés; mais pour donner k cet acte, par^temenl iilégitime, une
apparence de légalité, on s'est adressé à la mosquée d'El-Azar.
I^ mouM, le» cbeika importans ayant refusé* cte répendre, un juris-
consulte moins scropoleitt, a bien veolu donner le fetva suivant
après letfvel je ne pense pas qu'il reste le moindre doute au lec^
teur européen.
Qu'en dites^vous?
Certaines personnes, dépendant du gouvernemrat, ayant eommti ce
qui méritait un châtiment, le chef de Pétat les a condamnées au ban-
nissement et a confisqué Peurs biens: cette oendamnatîoa esl^Ue cen**
forme k la doctrine de certains législateurs ou complètement contraire
aux dispositions de fe kr {eheriaJY
Veuiilez nous indiquer le* législateur qui a Irarté cette question et
l\)|ivrage où eHe est développée.
Réponse. — Il esl dit dans l'euvrageifcwa-tfi-ffotd^/romqu^rfest permis
de punir par le confiscation' des biens (doctrine d'Abou-Toussef , com-^
pagnon du grand' iman Ali^anffa} et quiconque prétendrait que ce
teite est aboli ferait? erreur, soit par tradition, soft par induction.
Dans lé commentaire' El-Mowgkfba, il est dit, « que la manère dbi
osflfisquer i^est pas indiquée, maisje suisd^avis (eounnentateur) que
le chef de Tétat peut s'iBmparer cto leurs Mens, savoir les confisquer;
et s'il désespère de leur repentir (des eendamués), ff en disposeru
comme bon lui semblera. »
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r
12& RE^UE DES DEUX MONDES.
. Dans Pouvrage Fathe-el-Kadir, citant un paragraphe de El-Khou-
lassa^ il est dit : u J'ai entendu d'une personne faisant autorité que
la punition par la confiscation des biens est permise si le chef de
l'état le juge à propos ; on ajoute que cela est basé sur Topinion à
laquelle se sont arrêtés sur la matière des jurisconsultes tels que Abou-
Youssef. »
£ufin,dans le commentaire El-Nahbaouyeh.il est dit : a que la puni-
tion consiste aussi en le bannissement; cela est dit également dans
l'ouvrage El-Dourdi-el'Moukhtar et autres. »
Par conséquent :
La condamnation prononcée par le chef de l'état contre les personnes
dont il est question dans la demande ci-haut posée est confirmée par
les ouvrages sus-visés et ne s'écarte pas des opinions y contenues.
Signé : ABDER-RAHMAN-EL-BAHRAOUI-EL-HANAn.
0 Pascal 1 ô théorie des docteurs graves et des opinions pro-
bables I ô étemelle similitude de l'esprit humain dans les civilisa-
tions, les milieux, les époques les plus différentes I C'est en vertu
du fetva ci-dessus que les Anglais ont autorisé, sinon ordonné, la
confiscation des biens des insurgés. II leur restait encore un der-
nier acte d'arbitraire à commettre, ils l'ont commis. Le jugement
de la cour martiale, modifié par le décret du khédive, condamnait
simplement Arabi et ses complices au bannissement. Il leur laissait
le droit d'habiter où bon leur semblerait, fût-ce à Gonstantinople,
fût-ce en Syrie, fût-ce en Gyrénaïque, pourvu que ce fût en dehors
de l*Égypte et de ses dépendances. De quel droit les a-t-on internés
à Ceylan ? On prétend qu'on leur a fait signer l'engagement de choi-
sir pour leur résidence une possession anglaise et que ce n'est qu'à
ce prit qu'on les a fait passer par un procès et un jugement d'opéra
bouffe. Mais que vaut un engagement imposé par la force? Et quel
nouveau scandale si l'on a payé cet engagement d'un déni de jus-
tice ? Quoi qu'il en soit, les amertumes du départ ont été du moins
adoucies autant que possible pour les insurgés. On leur a permis
d'emmener avec eux leurs familles et leurs parens. Bien peu en ont
prafité, pensant sans doute que ce serait un déplacement inutile,
leur retour devant être prochain. La femme d' Arabi, qui se trouvait
dans un état de grossesse, n'a pu suivre son mari ; mais elle le
rejoindra. C'est à Suez qu'a eu lieu l'embarquement sur un bateau
prêté par TÉgypte. La veille, les insurgés ont dû quitter le Caire.
Au moment où tous leurs préparatifs étaient faits, où ils étaient tous
montés en wagon, sir Charles Wilson reçut une dépêche qui faillit
amener un contre-ordre. La mer était mauvaise ; on ne pouvait pas
exposer les futurs passagers aux inconvéniens d'une traversée com-
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l'insurrection iulitâirb en Egypte. 125
mencée par un temps houleux. Chacun descendait déjà du train,
lorsqu'une seconde dépêche est venue rassurer sir Charles Wilson :
la mer s'était calmée. Tout était donc prêt ; on pouvait partir. Mais
un des rebelles s'aperçoit subitement qu'une des femmes de son
harem était restée à la maison ; sir Charles Wilson se précipite pour
la chercher ; il la ramène, elle monte dans le train ; personne n'y
manque ; la locomotive file. Quelques heures plus tard, les hommes
qui avaient joué un si grand et si triste rôle en Egypte, embarqués
sur la Mer-Rouge, voyaient fuir les côtes d'un pays dont ils ont
détruit l'indépendance, peut-être pour toujours 1
J'ai besoin de dire, en finissant, que tout ce qui précède est
rigoureusement exact, que j'ai plutôt affaibli qu'exagéré la vérité,
que je n'ai pas cherché les détails comiques et pittoresques en
racontant le procès d'Arabi, pas plus que je n'avais cherché les
détails dramatiques en faisant le récit du pillage d'Alexandrie. Les
Anglais, je le crois, se sont lourdement trompés lorsqu'ils ont
donné aux Égyptiens une parodie judiciaire qui a persuadé plus
que jamais à ceux-ci que le droit n'était autre chose que la force
déguisée sous un nom européen. Ils n'avaient pas besoin de cette
nouvelle cause de démoralisation. L'avilissement suprême des chefs
de l'insurrection, leur lâcheté, leur abandon d'eux-mêmes et de
leur cause avaient déjà produit en Egypte une impression de dégoût
et de scepticisme épouvantables. On ne saurait croire jusqu'où est
descendu ce pays qui, un instant, a failli croire à l'honneur, à la
justice, à l'honnêteté. Tout y est ébranlé. Aucune institution, aucune
croyance, aucun principe n'a résisté aux orages qui l'ont si com-
{^lètement secoué et brisé. 11 lui restait cependant un certain sérieux
dans la conduite extérieure, un certain respect des formes et des
apparences. Cela même a disparu devant les leçons du procès
d'Arabi, devant le dédain éclatant des lois, l'insouciance pour l'opi-
nion, l'absence de tout sentiment du ridicule dont cette malheureuse
affaire leur a donné le spectacle. On ne les convaincra plus désor-
mais que ceux qui les ont traités avec cette désinvolture morale
leur soient supérieurs autrement que par la puissance militaire. Ils
s'inclineront toujours sous cette dernière ; mais, en s'inclinant, ils
n'éprouveront aucun respect pour leurs nouveaux maîtres. C'est
ainsi que, jusqu'au bout, Arabi et ses complices auront fait du mal
à cette Egypte qu'ils prétendaient aimer et sur laquelle ils n'ont
attiré que des désastres.
Garriel Charmes.
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LK
ROI RAMIRE
PRBMIÈRB PARTIS.
L
teequeft Ferrieff, ea gpraad garçoa blond, yitoe à l'oni, barbe fow«^
chue, (( gai et bien dilibérôt, n pour rappela la jolie expression
d*Âmyot^ connu des boulevurdiers pour sa. bonne humeur et fort
appréeié des kttrés pour sa traduction des Saémes de la vie dé^
rieale de George EUot, le cooaancier anglais nmrt depuis peu» ètMst,
ranoée passée, en villégiature à Lucbon* Lancé ideux eenAs lieues
de Paris,, un radieux mois de septemtu^e l'invitant,, il lui prit enfifl
de fiûre encore un bond à travers les Pyrénéesetdie pousser jusqu'à
Lonniëres, le pays natal. Jacques possède là une tuite à héritage,
H^ Hombeline de CastiUet y Castittas suprême dâbris d'uae famille
^ui figura contre nous dans lesdémêléa de la France avec TEspagne,
et dont le dernier rejeton mâle» Jacques Guitthem de Gastillet y Casr
tilla, père de H"** Hombeline, pris dans les baiides. de Zumala<«
carreguy, mourut fusillé par le général Yaldez, durant la guerre de
la succession, vers 1835.
— Nous ne sommes pas Français, nous autres, nous sommes
Espagnols I a l'habitude de répéter M"; Hombeline de Gastillet. Nos
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LE BOI EAMIHB. 127
ancêtres occupèrent le trône de Gastille, à l'époque où l'Espagne
était divisée en plusieurs r^eyaumes. IXu resie, notre nom proclame
assez kauit que la Gastille nous aj)parlidnt. On verra, wa jew*«.
Miss Isabella Griflitt, une jeune personne charaMbnte» îfot ^Ecen-
trique, à ia taille souple, au nez impertinent, aux yeux bleue magni-
fiques sous une royale chevelure brune, qui a pris auprès de Jac-
ques la place laissée ¥ède par le dépari un peu préciptlé de miss
Jane Becky, — notre homme eut de tout temps des prérérences
marquées pour les produits d' outre-Manche, les littéraires et les
autres, — miss IsabeUa GriâLU accompagnait son ami à la gare. Le
vicomte de Mérifons, un aimable oom^pagnon, célèlxre sur le boule-
yard, étail avec eux*
— Et si je vous suivais à Lormières? dit Isabella à Jacques, le
moment venu de se séparer.
— Étes-Yous foUe? répliqua l'autre, épouvaaté de la proposi-
tion. Vous ne savez donc pas que ma tante est d'une dévotion,
d'une dévotion I- La seule vue, chez elle, d'une protestante serait
capable de la tuer.
— Tiens I mais nous hériterions tout de suite, atocs.^.
— Et les principes ?
— Connais pas«..
— Oui ou BOB, voulez-vous faire, en Espagne, le joli voyage
que nous avons projeté?
— Partons !.. Je m'ennuie comme une croûtie de pain««.
— Je le voudrais; malheureusement,.* pour certains détails
d'importance, .« j'ai besom de voir ma tante de Gastillet...
— Et de lui vider les poches gentiment, ajouta M. de Mérifons.
— Les voyageurs pour Lormières, Foix, Pamiersl cria- 1- on.
Jacques pressa doucement le bout des doigts d'Isabella et s'en-
goufira dans un wagon, dont le vicomte referma la portière d'un
tcmr de main.
En pénétrant dans la maison de sa tante, une énorme masure
décrépite située non loin de la rivière de l'Arbouse, derrière un
épais rideau de peupliers d'Italie, aux abords d'un parc immense,
Jacques Ferrier, comte de La Ferrade, — le traducteur de George
Eliot, a jugé à propos d'alléger son nom de maintes syllabes pour
faire plus allègrement son entrée dans la liitërature, — Jacques
Ferrier, comte de La Ferrade, devina qu'il se passait quelque chose
d'extraordinaire chez M"® de Castillet y Castilla. La vi^Ue cuisinière
Cussette, le vieux maître d'hôtel Méric, tout le nonobreux domes-
tique, gens de mœurs cahnes, un peu somnolentes, balayaient,
époussetaient, frottaient, se démenaient à qui mieux mieux des
bras, des jambes, de tout le corps.
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128 BETUE DES DEUX MONDES.
— Oh I ohl cria Jacques, au comble de la surprise.
Cassette, acharnée à eflacer avec du savon de Marseille une
longue traînée de moisissure trop apparente au soubassement peint
du vestibule, regarda du côté du nouveau-venu.
— Vous, monsieur le comte, vous ! bredouilla-t-elle, effarée.
— Cussette, préviens ma tante que j'arrive... Toi, Héric, va
chercher ma valise dans ma voiture et porte-la dans la chambre
bleue.
Cussette rejeta sa brosse dans le baquet et monta le solennel esca-
lier de pierre de taille, tandis que Jacques, avec l'aisance, la liberté
parfaite d'un homme qui rentre chez lui, lançait son chapeau à
Méric, fort ahuri, ouvrait une haute porte à gauche, faisait quatre
pas dans un vaste salon très propre, un peu délabré, et, de son long,
s'étalait sur un canapé, la tête basse, les pieds en l'air.
Après la poussière, après l'étoufiiement du wagon, que c'était
doux ce repos dans une pièce fraîche, largement aérée 1 A travers
les fenêtres, dont les vitres claires reflétaient la ramure tremblante
des peupliers, Jacques, rêveur, discernait les allées du jardin nou-
vellement ratissées, ces allées spacieuses, se développant ici jusqu'à
l'Arbouse, se perdant plus loin dans les taillis du parc, où il avait
joué dans son enfance sous les yeux de sa mère, sous ceux de son
précepteur, le révérend père théatin Antonio Rodriguez, chapelain
de H"* de Castillet, et aussi sous ceux de l'aumônier des carmélites
de Lormières, le bon abbé Prosper Pigeonneau.
En ce temps-là, il n'avait encore connu ni Jane Becky, ni Isa-
bella Griffitt, ni, avant ces deux Anglaises ravissantes, — deux
passions I — ces Françaises inoubliables : mesdemoiselles et mes-
dames...
Une boiserie grinça derrière lui. Il se planta debout vivement.
— Pour le coup, tu traites bien mon canapé, toi, quand tu t'y
mets! ricana une grande femme d'une soixantaine d'années, tout de
noir habillée comme une petite sœur des pauvres, au teint jaunâtre,
aux yeux noirs très enfouis, au nez recourbé d'oiseau de proie, à
la lèvre moustachue.
— Alors, vous tenez absolument à ne pas m' embrasser et à ce
que je ne vous embrasse point ? demanda Jacques, qui, s'étant rap-
proché de sa tante, l'avait vue reculer avec effroi.
— Je tiens à ce que tu te convertisses, méchant sujet!
— JSt savez-vous si, justement, je ne viens pas à Lormières pour
y préparer mon salut étemel, mignonne tante de Castillet y Cas
tillaJ
Jacques rit sous cape ; puis il prit un air de gravité contrite si
bien jouée que H"* Hombeline en demeura saisie.
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LE BOI RAMIRE. 129
— Vraiment? interrogea-t-elle, partagée entre la crainte et Tes*-
pérance.
— Croyez-vous qu'il fasse bon vivre, à Paris, avec le mince
picotin que vous daignez m'octroyer? On se lasse de tout, même de
la misère. CTest tout au monde si, depuis quatre mois, votre main
généreuse a puisé mille écus à mon intention au fond du sac véné-
rable des Castillet y Castilla. Est-ce que, par hasard, le révérend
père Rodriguez, qui ne me porte pas dans son cœur, lui, comme
cet excellent abbé Pigeonneau ?..
— Tu as si mal tourné 1
— Que faire, je vous prie, sans un sou vaillant?
— Le respectable abbé Turlot, archiprôtre de Saint-Irénée, un
des ecclésiastiques les plus éminens du diocèse par le savoir et la
piété, m'a montré, hier, un livre de toi où tu racontes la vie des
ministres protestans de l'Angleterre. En vérité, il nous importe bien,
à nous autres catholiques, de savoir comment vivent ces hommes
mariés, qui, à ce que raconte M. Turlot, mettent au monde des
kyrielles d'eofans, des filles surtout! Quel scandale pour le clergé
romain, si chaste et si nombreux déjà à travers la Grande-Bretagne,
appelée jadis u l'Ue des Saints! )>
— Puisque le respectable M. Turlot, cette lumière du diocèse,
est votre professeur d'histoire, demandez lui, bonne tante, s'il est
bien sûr que ce ne soit pas l'Irlande que saint Golomban surnom-
mait (( l'île des Saints? »
— Pourquoi l'abaisser à écrire des livres, maintenant? En vérité,
après tant et tant de folies, il ne te manquait plus que de te faire
grimaud I
— D'abord, le livre n'est pas de moi ; je n'en suis que le traduc-
teur.
— Et quelle nécessité de traduire ces abominations des ministres
protestans de l'Angleterre?
— Amos Barton^ une abomination I Mais c'est un chef-d'œuvre,
ma tante, un véritable chef-d'œuvre, comme le Vicaire de Wake^
field...
— Je me moque bien de tes chefs-d'œuvre !.. Quel besoin avais-
tu, toi, de traduire ce livre protestant?
— Le besoin de gagner quelque monnaie, parbleu 1
— Un Ferrier de La Ferrade de Castillet y Castilla I
— C'est conune j'ai l'honneur de vous le dire.
— A trente ans I
— Est-ce ma faute si j'ai mon âge, moi, voyons! D'ailleurs, vous
savez, la mauvaise herbe pousse double...
— Un descendant des rois de Castille I
TOMB ux. — 1883. 9
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IM RETDE DIS mm lIOliDES.
^ Par les femmes seuleoieiit, taniiietjh^ie.
— Quand je disais à ta mère, entêtée à te farcir la cerveHe de»
langues ^ivimtes, K]M cette langue «dgittse ^aiiionlièrenent notts
joueraîl quelque manvûs tour I
*— Il est certain qu'elle n'eil (pas commode ^ traduire, œtle^
cetiniike de langue ai^bôse, et, en &it de tours*, je b soupçonne ée
m'en avoir joué phis d'an... Mais, puisque vue voilà repeniaiilde
tomtes mes feules et disposé à ne pfos reloiniMr en tentation, pour*
quoi tarder si longtemps à embrasser votre neveu? Né«ratgiw2>veiis
point, par cette froideur cruelle, de le rejeter^dans les bras du démon
qu'il a laissé seul derriène lui? Pauvre démon, comme eflle doit s'en-
nuyer seule!.. Pardon, la iangHo m*^ fomrché.
Mademoiselle fiomèelîne eut le bon esprk de soutire cette fois ;
pms ses lèvres, dont les poils rudes 19e tenaient droits, effleurèrent
le front SNMkestement penché de son n méchant sujet » de neveu.
Jacques était la préoccupation, le chagrin de sa tante. Bien «que
ïfès imparfaitement renseignée, la vieille fille n'ignorait pas la ne
fort décousue de oe grand enfant gêlté, qui, n'ayant pas su résister
à Paris, s'était à ce point laissé dévorer par ie monstre, qu'à viogi*
cinq ans il ne lui restait déjà plus rien «die la aRCoession palemeltei
un demi^million au bas mot. Mais H"^ dedastitllet y Gaaiilla, malgré
certaines énretés de parole et d'attitude, aimait le fils uniqoe de sa
seBier, et elle lui avait tout pardonné dans une scène pathétique, à
Lormiëres, où la famine avait obligé cet oiseau de haut vol qui avail
nom Jacques F«rrier de La Ferrade à venir faire plume neuve, après
les coups 'de grifle de Paris. Depuis six ans ÎP** Hombeline pour-
voyait aux nécessités quelconques de son neveu. Malheureusement,
soit que le revenu de la dévote eût périclité entre les mains de
MM. Poitrasson et fils, banquiers à Lormières, soit que les ecclé-
siastiques dont elle aimait à s'entourer l'eussent intéressée à des
œuvres de charité trop nombreuses, les lettres chargées, mainte^
nant, arrivaient rue Taitbout beaucoup moins lourdes, beaucoup
plus rares, et, deux fois dans l'espace de huit mois, Jacques, privé
de la becquée ordinaire avait manqué périr d'inanition sur son
perefaoip.
— Ahl ce révérend père Rodriguez!.. 6*êtail-il écrié.
« A quelque chose, malheur est bon, » dit un proverbe. Ge pro-
verbe a raison, car c'est en un de ces courts instans de disette que
Jacques, inutile jusqu'ici à lai-môme et aux autres, conçut la pensée
héroïque de secouer son oisiveté. Pourquoi, comme quantité de ses
amis du boulevard, lesquels n'étaient ni plus sots, ni moins gais
que lui pour consacrer chaque jour troès ou quatre heures au tra-
vail, ne s'appliqueraitril pas, lui aussi, à une besogne capable de
lui rapporter quelque profit?
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LR ROI «AMIIIE. m
U réfléchît longtempe,
A répo(|KQ Qtr Avec l'Mlwable naïveté d'un an&nt nof ô dà» un
côve dëlideui ei qui m^ feu! pas être rèveiUè, il mottaîl sous les
jolies quenottes de miss Jane Becley son plaotaureui doxnaii» des
aïonta Gorbîërea, j4UEie,affîimée deréeîls aoQoureoK^ d'aTentare» ter-
ribles, lui avait fait lire, à Lcoidres^ à Fiorenott» à Pam^ |)bisîeiurs
Komadis anglais dans le texte. Que ne tirai^il parti des leçons de sa
maîtresse, — elle les lui avait si peu ménagées, croi|iiaint avec ime
voncitô de jeune loup bois, tienres «t château, — et ne traduieait-
il quekftt'un des ouvca^es qu'ib adaiiraient ensemble? Sur ces
entreâdtes, Jaae^ dont un preiaier souffle de< gône avait singulière-
ment hérissé les plumes^ refroidi le eœur, prit son vol un beau
jnatîn, et Jacques dxA renoncer au travail entrevu jusqu'au jour où
le ciel, qui n*aiaie pas les paresseux, lui fit renconto^ Isabella
firifiitt. £t voyez jusqu'où le ciel poussait la miséncoide envers lui :
il lui envoyait, au moment psychologique de la besognoi. la fiUe
d'un clergymsA de Bath, très instruite, un peu bas-Ueu» s'était
elle-même essayée jadis» sous les yeux de soa père, le révérend
Richard Grifiitt, à traduire en anglais la Vie de Jémis de M. Renan !
iacques ne pouvait songer à Bulwer, à Dickees, à Thackeray, à
Cunrer-fieU, aussi populwes en Fra&ûe qu'ea Angletecreb II pensa
à George £Uot, beaucoup moins connu chez nous, et peitrétre plus
profond, plus fort que ses ravamu Mais encore à quel rcMiian de cet
écrivain préféré s'en prendrait-il? U eut peur de Daniel Jkronda,
«a deux volumes; il recula devant le Mouiin sur la Flms, en un
volume; et finalement se rabattit sur les Scènes de la vie cléricale,
récits de peu d'étendue, tout d'émotion doue», de obamne, de
bonhomie. Du reste, si le découragement, le doute du succès lui
Arrivaient dans la voie nouvelle où il s'engageait non sans témérité,
il pourrait ne pas dooioer toulea les Scènes et se contenter d'en
oi&ir deux ou trois seulement aa lecteur.
IL
Noua savons sous la pressiooi de quelles circonstances fâcheuses
Jacques Ferrier de La Ferrade publia ce livre dénoncé à M**^ de
Castillet y GastiUa par le respectabfe M. Turlot, archiprétre de la
cathédrale de Saint-Irénée, ce livre infâme, « où les ministres du
cube réformé, sans pudeur, mettaient au monde des kyrielles d'en-
fans, des fille» surtout, au gcand scandale du clergé cafliolique,
partout répandu pour reotequérir l'Ile des Baînts. »
— Et ça t'a-t-il rapporté gros., cette tiaductioiil demanda
M^* Bombeiine, s'asseyent, les genoux serrés, au bord du canapé.
Jacques embrassa de nouveau sa tante.
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132 RETUE DES DEDX MONDEJ.
— Cette caresse si tendre signifie-t-elle que les Scènes de la vie
cléricale de M. George Eliot ne t'ont rien rapporté du tout ?
— Laissez-moi vous faire remarquer que George Eliot est une
femme, comme notre George Sand...
— George Sandl.. Je tous défends de prononcer chez moi ce
nom diabolique, entendez-vous, mon neveu I
— J'entends fort bieo, et vous serez obéie, tante plus impla-
cable que l'enfer.
— Tu te figures donc que ton auteur anglais m'intéresse? Homme
ou femme, je refuse de le connaître... Combien as-tu gagné?
— Aussi peu de chose qu'il vous plaira de l'imaginer... Mais, en
revanche, j'ai connu le plaisir de travailler. ••
— Travailler 1 s'écria MP* de Castillet y Castilla avec une moue
dédaigneuse qui fit rentrer sa lèvre et sa moustache et poussa en
avant son grand nez en bec d'aigle , d'une rigidité d'acier. Tra-
vailler! répéta-t-elle. Un Ferrier de La Ferrade de Castillet y Cas-
tilla ne travaille pas, monsieur. Cela n'est pas honorable.
Jacques, d'un air piteux, tendit la main à sa tante.
— Un petit sou, s'il vous plaît I gémit-il lamentablement.
— J'aime mieux te voir en cette posture que te savoir penché
sur la corvée, comme un manant. Tu ne devrais pas avoir oublié
ceci : un de nos ancêtres, le roi Ramire, — pas celui qui fut moine
à l'abbaye de Saint-Pons-de-Thomiëres, — un autre, dépossédé
de son royaume par les hasards d'une guerre funeste contre les
Mores, meudia parmi les villes ennemies de Grenade et de Cordoue,
mais il ne s'humilia jamais jusqu'à travailler.
— Heureux temps du Romancero^ qu'êtes-vous devenus?
—« Eûfio, te voilà gueux à faire pitié aux passans?
— Absolument comme mon ancêtre maternel , le roi Ramire,
— pas celui qui fut moine à l'abbaye de Saint- Pons-de-Thomières, —
un autre, mendiant parmi les villes ennemies de Grenade et de
Cordoue.
— Et tu tombes, ce matin, à Lormières, non pour t'y convertir,
mais pour y remplir ton gousset?
— Vous connaissant si indulgente pour moi, je compte tenter
l'aventure du gousset, point encore celle de la conversion... Mais,
à vous parler franc, je ne suis sûr de rien, chère tante Hombelme
de Castillet y Castilla.
— Pourquoi ne pas me prévenir de ta visite, étoumeau? Dans
les maisons comme les nôtres, qui ont des traditions royales, on
est toujours coupable de manquer aux lois de l'étiquette.
— Mon Dieu, ma tante, si je n'ai pas conservé toutes les qua-
lités de ma race, il en est une que j'ai gardée entière, la fran-
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LE ROI RAMIRB. 133
chise. Veuillez m'écouter une minute. On reçoit les journaux de
Paris au casino de Luchon, même VUniverSy pour les pèlerins de
Motre-Dame-de-Lourdes, qui, s'étant plongés dans la piscine mira-
culeuse, font à la sainte Vierge, en gens de peu de foi, l'aflfront d'es-
sayer sur leurs rhumatismes la vertu des eaux sulfureuses. Hier
au soir, sauf V Univers traînant sur la table de lecture, toutes les
feuilles de Paris étaient en main. Je happe ce journal unique et je
le parcours au hasard. Mes yeux accrochent ces deux lignes tout à
coup :
«Rome, 19 septembre.
« Parmi les ecclésiastiques venus de France auxquels le saint-
père a daigné faire un accueil des plus empressés, nous devons
citer tout d'abord le révérend père thèatin Antonio Rodriguez, du
diocèse de Lormières... »
Quoi I M. Rodriguez était à Rome ! Hais alors ma tante se trou-
vait seule à la maison I Mais alors il pouvait m'être accordé une
joie enviée depuis longtemps, celle de voir ma tante seule, de bavar-
der avec elle tout le long de l'aune, comme lorsque j'étais petit,
qu'elle me corrigeait et que, pour lui témoigner le remords de mes
iautes, je la dévorais...
Il lui marbra les joue^ de gros baisers.
— Mon brave Jacques 1 balbutia-t-elle.
— Vous comprenez si , à cette nouvelle du départ de mon ancien
précepteur, j'ai lâché F Univers!.. Je suis rentré à l'hôtel, j'ai bou-
clé ma valise, j'ai dormi les poings fermés, j'ai fait des rêves...
d'or, et, ce matin, je me suis jeté dans le premier train qui passait.
Il glissa ses deux bras autour de la taille de sa tante, droite,
raide, sèche comme une planche de chêne, et la serra bien fort.
— Tu me fais mal I tu me fais mal , petit ! glapit la vieille fille,
dont le cœur éclatait délicieusement sous l'étreinte.
— Voyons, tanietie, pour parler le langage de mon enfance,.soyez
à votre tour sincère comme je l'ai été. Oui ou non, possédez-vous
trois cent mille livres de rentes 7
— Tu es trop curieux.
— S'il m'en souvient bien, vous avez recueilli plusieurs héri-
tages, entre autres celui du grand-oncle Gonzalez, de Vitoria, en
Espagne, notre patrie.
— Cela est vrai.
— Hé bien?
— Tu apprendras toutes choses, un jour.
Digitized by VrrOO^lC' _^
..4
iSâ REVUE BEI BMJX MONDES.
-«-Je pfférérerais appvendre toutes choses en ce iQMiieBt.^
•^ Le révérend père^ R'odrigiMa,. M. l'archipràtre^ Turlot ont m
la bonté de m'assooieF à de nombreuse» fondaliAu^ charitables^, et
je* sois teme de faire iaee à de c^rtainesidépaifies; de plua,, mon
noble ami, le marquis d'àlpujacas,. m'adresse de; tOBftpa à. autre de
panivies* carliste» que j'ai le devoir d'aider ua peui*.
-^ Ht.queU&seoHne ces messieurs ont-ilsiJMigé à propoa de» nous
laisser, à voas' et à bmû?.
— Jacques, du respect, je vous prie 1
La porte du salon s'entre-bâilla discrètement. C'était Gussette.
— Mademoiselle, demanda la vieille servante, faudra-t-il couper
des oronges dans l'omelette, ou bien faudra-t-il y couper des cèpes?
Méric a remarqué que M. le révérend père Rodriguez est très friand
de cèpes.
— Mets des cèpes, alors, répondît M"* de Castilfet.
Jacques, comme piqué par un serpent, avait bondi ïtàû chi
canapé.
— Eh quoi I M. Rèdrigtrez est à Lormîères? s'écria-t-il.
— Il est arrivé de Rome cette nuit, répondît M"* ffombeKoe
sans se troubler. Pressé de revoir !e respectable M. Turteù, aiiquel
il apporte des nouvelles du saint-père ^ il dit sa messe à SahiV-
frénée, ce malin.
— Dans ce cas, ma tante, il ne me reste qu'à vous tirer ma révé-
rence.
M"* de Castillet y Gastilla, malgré le vague naalaise que lui pro-
curait la subite résolution de son neveu , persuadée qu'il ne la
pousserait pas à bout, était demeurée immobile à sa place. Msii%
quand elle vit Jacques lever la main vers le loquet de la porte, eRe
s'élança du canapé, et, lui saisissant le bras :
— Je veux que tu restes ! lui dit-elle d*autorité.
— Et moi, je veux m'en aller! riposta-t-il d'une voix formidable.
Il se dégagea de ses griffes, et ouvrit la porte du salon.
A ce moment même, Méric traversait le vestibule, chargé d'une
mignonne valise aux jolies courroies itloslrées de dessins à Fem-
porte-pièce, aux étincelans filets de cuivre.
— Où vas-tu donc, toi ? lui demanda Jacques en colère.
— Je monte le bagage de M. le comte dans la chambre bleue,
mâchonna Tautre.
— Reporte cela dans ma voiture, et vivement f
— Mais la voiture de M. le comte est repartie pour la gare depuis
longtemps.
— Tu ne sais donc pas courir?
On Pyrénéen ne pas savoir courir I Atteint dam son amour-
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IB ROI UWÊiE. ttii
pp^pre, Mftric se ppédintait, quand M^ flombdine, toi Hiortrall
l'escalier de pierre d'un geste impératif :
— IPorte cette malle là-haut. Jeauîs maîtresse obex moi.
Le domestique docile n'avait pas franchi la longue rangée dtt
Marches, que M"* de OastiUet y Gastilla se retwunait vers son
neveu,
— Je vi»u6 ordémie «de «ne suivriB, monsieur, lui dît-elle. Oaiis
fiotre famille, comme da reste dans toutes tos faonilles royales^
quand le chef de la maison a parlé, il ne reste phis qu'à JB'incliaer
et à obéir.
Elle prit la rampe et monta les degrés lentement, tranquiltement,
dignement.
Jacques, «pii avait d«s raisons sérieuses de oe pas partir aotât^
qui, d'ailleurs, fidèle à son caractère singulièrement étrange et
fantasque, s'amusait à une comédie doxA son escairceDe vide retire-
rait peut-^tre bénéfice, marcha dans le stilage de sa tante sans trop
se faire tirer l'oreille.
— Ah ! vous m'obligez à séjourner à Lormiières quand je «uis
attendu ailleurs I chantonnait -il ahl vous m'y obligez! BhbienI
soit , mais vous verrai ce qu'il vous en coûtera, vous le verrez I
— Taisez^ous, vanrien I
•**- Ce n'est pas de mille écus que je me contenterai cette fois^ ni
de deux mille, ni de trois mille; il m'en faudra qiptre ou cinq
mille , mademoiselle de Castillet y Casiilla, et vous pouvez envoyer
CiuBsette aux allées Saint-Macaire, cbex MM. Poitrasson et fils.
III.
J^cqws, jusqu'ici enjoué, folâtre, devint grave en entrant dans
la chambre bleue, située au premier étage de l'hôtel. Ce garçon,
plus étiré qu'un roseau , n'aurait pas marché d'un pas plus cir-
oonspeet si d'aventure il lui fût arrivé de s'introduire en une église.
Et ce n'est pas seulement son allure, d'une hardiesse joyeuse, qui
se modifia soudain, mais aussi son visage, qui pâlit et revêtit une
expression de tristesse inconnue. Gomme si l'air lui manquait dans
cette pièce haute et large, au lieu de sauter à sa valise, il tira droit
vers l'une des fenéires et l'ouvrit.
Cependant M"** Hombeline, à qui l'émotion de son neveu n'avait
pas échappé, affaissée dans un grand fauteuil poussiéreux, recou-
vert de vieille soie passée à ramages bleus, suivait les moavemena
de Jacques et ne sonnût mot. Les traits tirés U tète un peu bran^
lante, les bras abattus dans les plis profonda de sa robe de deuil,
elle regardait de ses deux petits yeux bruns dignotans et attendait*
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136 REVUB DES DEUX MO^D£S•
Brusquement, ayant remarqué que son neveu se passait une main
sur le front, elle courut à lui.
— Je t'en supplie, mon enfant! je t'en supplie !.. lui dit-elle
d'une voix altérée.
Le jeune homme se retourna. Le long de ses joues, rieuses tout
à l'heure, allongées et blêmes à présent, apparaisf^aient comme des
traces luisantes de larmes. Quoil il avait pleuré? Vraiment, ce
n'était pas croyable. M"® de Castillet, en proie à une inquiétude
cruelle, attira Jacques vers le fauteuil qu'elle venait de déserter, le
contraignit à s'asseoir et se tint debout devant lui, les mains jointes,
abaissées.
— Aussi, soupira-t-elle, pourquoi vouloir toujours t'installer dans
cette chambre, quand il s'en trouve dix autres dans la maison où
tu serais mieux?
— Tout, ici, me rappelle ma mère, dit-il avec effort.
Et, montrant dans le fond un lit à colonnes torses, drapé de ten*
tures bleues :
— Ma mère est morte là.
W^"" Hambeline demeura morne.
— Il y a onze ans, poursuivit-il, que ce malheur, le plus grand
dont on puisse être accablé, a fondu sur moi à l'improviste, et je
le sens, il me semble, plus vivement aujourd'hui que le premier
jour. J'avais dix-neuf ans à peine quand ma mère nous quitta, me
quitta, — car vous, vous n'êtes pas sortie de ses entrailles, et sa
mort n'a pu vous porter le coup qu'elle m'a porté. •• Ma tante, par
cet abandon effroyable de ma mère, je suis tombé sur la terre nue,
pareil à un fruit arraché trop tôt de la branche et destiné à pourrir
sur le sol. Qu'ai-je fait à Paris? qu'ai-je fait à Florence? qu'ai-jefait
à Londres? J'ai pourri... Âhl si mon adorable mère eût vécu, quel
homme elle aurait su faire de moil
— Tu seras cet homme-là, mon bon Jacques, tu le seras. ••
— Jamais, ma tante, jamais !.. Vous ne connaissez pas toute la
misère de ma vie...
Il accompagna ces paroles d'un long geste de découragement.
M"^ de Gastillet, navrée, se soutenant mal sur ses jambes chan-
celantes, chercha un siège autour d'elle et s'y laissa couler à son
tour. Durant des minutes, ils demeurèrent silencieux l'un et l'autre,
se repaissant d'amers souvenirs.
M'^^ Hombeline, le cœur traversé par la douleur de son neveu
comme par une flèche, se trouvait reportée au jour où le ciel lui
avait ravi sa sœur unique, sa sœur plus jeune qu'elle, attachée à sa
vie par les liens les plus délicats à la fois et les plus forts. Elle
revoyait l'époque où cette sœur tant aimée, veuve après dix ans
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LE BOI RAMTBB. 187
seulement de mariige, était veDoe avec Jacques, tout petit, habiter
la vieille maison humide des bords de l'Arbouse, derrière les hauts
peupliers. Puis Jacques avait grandi... Pais on lui avait donné le
révérend père Antonio Bodriguez pour précepteur... Pais il avait
fait sa première communion... Puis il était allé à Toulouse achever
ses études... Puis il était revenu, et sa mère, qui toussait depuis
longtemps , était morte. . •
Jacques, dans la chambre bleue, était déchiré par mille tortures;
et la plus atroce, devant le lit de mort de sa mère, naissait du regret
d'avoir manqué à toutes les promesses faites par lui à la chère mou-
rante. Que ne lui avait-il pas promis, en effet, à l'instant suprême
de la séparation? — L'abbé Prosper Pigeonneau était là. L'aumônier
des carmélites, attentif auprès de M"^ la comtesse de La Ferrade,
sa pénitente, venait de lui administrer les derniers sacremens. —
Certes, Jacques était resté honnête homme jusqu'au scrupule; mais
quel mérite avait-il à cela, lorsque le sang qui coulait dans ses veines,
par la vertu d'une probité d origine, plaçait son honneur en quelque
sorte au-dessus des défaillances de sa volonté? Là où il avait manqué,
manqué gravement, c'était quand, oublieux d'engageroens formels,
au lien de s'appliquer à quelque œuvre utile, dès les premières
heures de sa jeunesse, il avait laissé sa vie aller à la dérive, sans
aucune direction et sans aucun frein. Ressemblait-il à son père, inca-
pable d'apporter au foyer domestique autre chose que le désordre
et la légèreté ; à son père, dont la courte existence avait été remplie
d'aventures folles et de dissipations ; à son père, par qui sa pauvre
mère avait versé tant de larmes, était morte à la longue peut-être?
De cuisans remords accablaient Jacques, et c'était un peu sur lui-
même qu'il pleurait en pleurant sur une perte irréparable à jamais.
— Mademoiselle, une caisse du chemin de ferl glapit Gussette
dans le corridor du premier étage.
En même temps, un coup retentit à la porte de la chambre bleue.
— Entrez I dit M*'« de Gastillet.
La servante parut suivie d'un camionneur.
— Il faut signer là! cria l'homme, étalant un registre crasseux
sur un guéridon.
— Est-ce que ce sont des omemens d'église? lui demanda
H^ Hombeline.
— Je ne sais pas, moi.
Et, appuyant un doigt sur k page, le camionneur ajouta :
— Vous voyez : l'expédition a été faite par M. Lagarrigue-Mar-
tin, rue Saint-Rome, à Toulouse.
— Allons, c'est bien la caisse que j'attends.
Elle signa.
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138 REVUE BB» DIUX MOHDES*
— Cussette, paie ce brave homme, et,^ s'il tt betoÎD de tt«Dger,
nène-Ie à l'office^ reprit M*^ de Castillet y CaslîUa^doiiil.kvrâs se fit
tout à coup chantante, presque joyeuse.
— l'di halte d'ouvrir cette caisse pnr vérifier Tenvoî de 91. Lagair<-
rigue^Martin. Je ne pué pae m'exposer à ofrir h W^ Aâatonio-ftodri*
guez des omemens qui ne tai conriendraiefit pts^ n^est-ilpia vrai?
« M^"" Antonio Rodriguezl » Jacques demeurait absoliunent ébahi,
— M*. Antonio Rodriguez a donc été nommé<évôque2 demandûrt-ii,
retenant sa>tant» prMe à te q[uh<)or.
— Mon Dieu, c'est tout comme.
— Mais il n'est pas Français, il est Espagnol»
— Que peut faire cela)
^ Eiafin, est-^ évéqne, ouf ou noB?
— Notre saint-père le pape Léon XIII vient de nommer ie rêvé»-
rend père théatin Antonio Rodrigves proionotaire apoUoliqm.
lacques n'y tint pas r il éclata de rire sans nulle retenues
— La bonne plaisanterie t la bonne plaisanterie! répélaiUl au
milien de sa débordante hiteriié.
M^ de Castillet y Gastilla ne comprenait pas.
— Êtes-vous fou, mon neveu? s'écria-t-e(le à la fin d'une voix
rude, courroucée.
— Mais un protonotaire apostolique, ce n'est pas sériesx^ cek^ ma
tante, poursuivait-il, riant toujours. Un protonotaire est un ecclé-
siastique à qui on a permis die recouvrir ses tibias de ba& violets,
voilà tout. Convenez, entre nous, cfue les tibias de M» Rodriguez ne
méritaient guère cet honneur. Quels toseaux I
— Jacques I Jacques!
— Les bas violets! La belle affaire, en vérité, les bas vioktel.«
Tout le monde en porte, à Rome, . des bas violets, sans que cela
tire à conséquence.
— Savez-vous qui vous me rappelez en ce moment, mon neveu?
— Le diable en chair et en os, sans doute?
— Vous me rappelez votre père.
— Ma tante! s'écria-t-il, atteint par ce coup.
— C'était le persiflage aux lèvres qu'il abordait votre mère, toutes
les fois qu'il nous revenait de Faris on d'aiUeurs, car il habitait aux
quatre points cardinaux, partout, excepté chez lui.
— Ma tante 1
— Ta pauvre mère supportait tout, même d'entendre railler sa
religion. Elle aimait M. de La Ferrade et sa tendresse allait jusqu'à
lui faire trouver des mots pour l'excuser...
— Assez ! je vous en prie ; assez 1
— Pour moi, continua l'impitoyable vieille fille, je ne serai pas
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LB «or RAHIKE. ftM
Cflcpable» eny%n mm aGreniFeu^des ftttilesses dont futicaj^aUe maiaoBiir
envers son'mairi, cit A votre ironie osait b'coi prendueii ma foii!..
— 3e n'y ai jamais eongà, ma chère tante, je vous ie jure. Je
m'amusais, et très innocemment. ••
— Je puis tolérer bien des choses *: que to«s abusiez de oodaicré-
duiité pourni'arradm* de l'argent, quêtons me traitieE paofois avec
une familiarité dépassant de beaucoup la mesure. 'Ces façons, dent il
est arrivé à mon entourage de s'offusquer^ ne constituent après -tout
nul manquement grave àmoa^ard, madfortune devant être (la vôtre
un jour, et mes continuelles gâteries tayant «utorîsédès longtam^
cette 4ifoeité dafis 'les Tappoits. Mais m vous vfm% ^rmettiez 1 ^
M"' de Gastillet s'interrompit, essoufflée,
Jacques, soit 'emm de supporter des reproches trop lourds & sa
l^l^èreté, scSt fente 'habile «pour amener sa taste i merci, vffliait -de
prenne sa valise d'unemaîn, ea couvertwe de vojis^e de l'autre^
semblait se disposer à gagner la porte :
— Alors, décidément, tu t'en Tas? kii dît sa «tante tout ft coup
radoucie.
— Trauves^ous qiue je wftm aie pas asses entendu?
Et, avec un redressement très digne :
— Si les Gastillet y CaertiHa, «qui sentent couler •dans kurs veines
le sang du Gid, sont fiers, les ^rrier de La Femtde, bîen^e do
naissance plus modeste, ont leur fierté.
— N'«vai8-tu pas quelque iîhose à me demander? interrogea
M"* Hombeline, touchée par ce trait en plein cœur.
— Les gens de ma sorte ne deBQamdeiit i^en à perseme, riposta
Jacques hautainement.
— J'avais cru tsomprenéhre que tB8sdEnrQB,Bn'mairadsétat, récla-
maient d'être remises sur un meilleur fHed.
' — Mes a&irw, s'il farut l'avotier, ae sMt pasbriliastes; «ais un
travail adharné tie tardera «pas b4es rcflever. George EUot n'est pas 4a
seule qui ait observé la vie du clergé anglican, il y a aussi Anthonf
Trollope ; et le descendant infortuné du ihh Aanire, à défeutde pain,
a de la besogne sur la planche. ••
— 5e te défends t^te besogne, foequesl
Elle essaya de Id Teprendre la «vatise ; oiais il la tenait érwcf^qm-
ment et ne la fâcha pas. Ge fut une lutte. Jacques, un moment,
laissait aller l'élégante petite malle^ qui semblait fuir de ses doigts;
puis il la ressaisissait soudain et faisait un pas de plus pour s'éloi-
gner. H^^ de Oastillet yCiastiHa, énme à œ jeu trop pénible, hale-
tait bruyamment. Le jeune homtneeutpitiédeia vieille fiHe dépen-
sant ses forces, son cœur, dans un combat disproportionné; il se
pencha vers elle comme pour lui reprencb^ la valise, qu^ lui avait
enfin abandonnée d'im mouvement tiès adroit. Les têtes des.oem
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140 BEVUE DES OEDl MONDES.
battans par hasard se rencontrèrent, et Jacques, colla ses lèvres
sur un petit front ridé, plus sec et plus dur qu'un caillou.
— Méchant! méchant I balbutiait M^^ Honûbeline, oppressée de
contentement.
Jacques avait un air tout déconfit.
— Quelle figure! lui dit sa tante, dupe de la comédie.
— On a la figure que l'on peut quand on est vaincu.
— Tu me restes donc pour quelques jours?
Jacques, rejetant son lorgnon, arrêta sur elle deux yeux bons et
caressans, les yeux de sa mère.
— Qu'as-tu à me regarder ainsi? demandart-elle, troublée jus*
qu'au fond de l'âme.
— Je cherche à découvrir si vous êtes une tante capable, je ne
dirai pas de donner, car il n'entre pas dans mon caractère de deman-
der quoi que ce soit, capable de... prêter à votre neveu la bagatelle
de mille livres sterling.
— Sterling! Quelle est cette monnaie-là ?
— Bonne monnaie, — monnaie anglaise.
— Toujours l'Angleterre I Tu sais bien que je ne l'aime pas, l'An-
gleterre.
— Ne vous effrayez pas mal à propos, tante aimée : une livre
sterling ne vaut pas plus de vingt-cinq francs.
H^® Hombeline réfléchit trois minutes.
— Et c'est vingt-cinq mille francs que tu me demandes, comme
ça, au pied levé?
— Pardon, je ne vous demande rien,., je m'informe seulement
de vos dispositions à mon égard.
— Et pourquoi cette grosse somme, s'il te plaît?
— Gela, c'est mon secret.
— Mademoiselle, sou£Qa à travers la porte la voix bien reconnais
sable de Méric, M. le marquis d'Alpujaras viendra déjeuner avec
M^"" Isabelle.
— Mais c'est l'abomination de la désolation, cet hôtel CastilletI
s'écria Jacques.
Il eut l'air de chanceler et s'abattit, après deux ou trois tournoie-
mens fort habiles, dans le grand fauteuil à ramages bleus.
IV.
yp^ Hombeline considéra son neveu ; puis, s'avançant sur la pointe
des pieds et se penchant vers lui :
— Tu sais, mon cher fils, lui murmura-t-elle à l'oreille avec un
<endrisseaientqui rendait sa voix chevrotante, tu sais quels pro-
jets je caresse depuis longtemps. Mes idées sont toujours les mêmes««#
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LE BOI RAMIRE. l&l
et si tu te décidais enfin à regarder d'un œil plus favorable M"* Isa-
belle Alvar d'Alpujuras y Huesca y Salvador...
— Je sais, cette petite carmélite que Tabbé Pigeonneau me réserve
pour femme... Hé bien?
— Eh bien I ce n'est pas mille livres.. • Gomment appelles-tu ces
livres anglaises? «
— Sterling.
— Ce n'est pas mille livres sterling que je te « prêterais, » pour
employer ton mot, qui n'est pas juste, mais vingt mille livres ster-
ling que je te donnerais de bon cœur. Et j'ajouterais à cela mon
domaine de La Châtaigneraie, car il vous faudrait une maison...
— Vous me donneriez cinq cent mille francs et la Châtaigne-
raie si?..
— Je ne m'en dédis pas.
— Si je vous promettais d'accrocher la fleur d'oranger au corsage
de M"® d'Alpujaras y... Combien d'y y a-t-il?
— Ne parlons plus de cela, dit W de Gastillet se fâchant.
— Mais, au contraire, tantette, vu ma détresse, auprès de
laquelle la misère de Job sur son fumier n'est qu'une plaisanterie
de mauvais goût, parlons-en longuement, très longuement... Peste l
raffaire en vaut la peine... W d'Alpujaras, d'ailleurs, est un de
mes plus chers souvenues d'enfance, et on ne joue pas avec ces
choses-là...
— Tu estimes, je suppose, qu'une alliance avec la famille du
marquis Alvar serait des plus honorables?
— Certes 1 un pauvre diable de hobereau des monts Corbières,
Jacques Ferrier de La Ferrade, qui ne descend du roi Ramire que
par les femmes, aurait mauvaise grâce... Mais...
Depuis un instant, le traducteur madré de George^^Eliot, du bout
d'une petite clé minuscule, tourmentait le cadenas de sa valise. Le
cadenas cédait, la valise s'entre-bâillait, puis, au grand déplaisir de
M"' Hombeline, tout se refermait brusquement.
— Mais?., lui demanda-t-elle appuyant un main caressante sur
son épaule.
Jacques se retourna et, avec un sourire des plus aimables :
— Vous ne vous fâcherez pas?
— Quand t'ai-je tenu rigueur de tes extravagances, petiot^ pour
parler comme Cussette?
— Dans ce cas , voici mon sentiment tout net : Mademoiselle
Hombeline de Castillet y Castilla,— est-ce la race qui le veut ainsi?
— votre neveu n'aime pas les femmes blondes.
— n se pourrait que ce fût la race, en effet, observa la vieille
fille, noire comme une taupe.
v»
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iffy BEYUE I» imx MONDES.
— Tu es blond poHrtmt, td, mon ami, aj(nit»-«*«Ue.
— MoD pèmmossi était blond. Est<e qott ça compte, la canlenr,
pour les hommes !.. Pour les femmes, c'est bien différent. Ma mèi^
était bnûe B,vet des ymx bleus, tna tante Bombeline est bnme arec
des yeux bruns, et le brun me plaît par-dessus tout. A présent, tm^
objection plus sérieuse : j'ignore si, devant un jour hériter de votre
foitune, erurtoQt de votre nom si gtorieux dans les fastes de l'bistotre
espagnole, moi blond, j'ad le droit d'épouser une Monde. Voyet-
vms d'ici mie lignée de blondîns et de blondiMS s^appelant GastiHe*
y Gastiltal Vue pareille -descendance serait ridicule vrainorent, et le
roi Ramîre nous mawKrait du fond de son lombeAu.
Jacques s'était beaucoup exalté en parlant. M"® Hombeline le
regarda avec une curiosité inquiète.
-^ Tiens t tiens f dit-elle, je n'avais jamais pensé à cela, moi.
— On ne saurait penser à tout, parblen 1
-— Il est«ertain que ces Aivar d'AIpujaras, qui se marièrent dans
les Flandres sons le roi Philippe II, sont d'un blond I
•- Le marqois «ec sa AHe n'ont pas des cheveux sur la tête, ils y
ont de la filasse, toute la queciouille qne la reine Berthe filait. Est-ce
que «ce sont des Espagnols, ces gens plus blancs que des albinos?
— Mon neveu, ici, nous n'avons qu'à nous incliner, à nous indig-
ner jusqu'à terre, articula lentement la vieille dévote. Les Alvar
d'AIpujaras sont des Espagnols, de véritables Espagnols, autrement
dit des héros. Le bras qui manque ati marquis, il Fa perdu au siège
de Bilbao, où il tomba mouratft à côté de Zumalacarreguy naort;
tes deux Sis quHl B'aplw, -— car }e lui ai connu deux fils, Alphonse
et Jean, — il les a perdus, Alphoiœe, sous Ortega, Jean tout derniè-
rement, en Navarre, sous le roi don Carlos. Tous les carlistes savent
cela, et tu (e sais aussi, toi.
— Oéla est beaul cela est très beau!
Pour cacher l'émotion qui le traversait, Jacques Ferrier de La
FerraAe se pencha sur sa valise étalée à plein couvercle, et d'une
main distraite brouilla tout, bouleversa tout... Ah! mon Dieu ! le mé-
daillon d'IsaibeMa Griflltt qui s'élance d*un mignon écrin en cuir de
Russie, où il dort d'un sommeil paisible en attendant quelque baiser
fWrtif... La vue d'iaabella Griffitt, quand il est question d'Isabelle
d'AIpujaras, affole Jacques. Sa tante a-t-elle aperçu le médaillon?
Elle Ta aperçu certainement. H enfouit le cher objet sous ses che-
mises aplaties, bousculées, froissées.
— Eh bien I voilà ton linge en un Joïi état I Mi dit M"* Hoofbe-
InVe.
— Si seulement votre Isabelle d'AIpujaras avait les cheveux châ-
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iMxn fioBfié d'IsabeUa Griffitti répond VmaUxQi h qui FapparilioD kiat-
teadn« d'une mAitr«aa& cpù la tienl itmÊttat ph» que le viooiiKie
<àe M&nfoQfi Tinquiëik» dinfianiflge» a fait per^ k tâte compIëtaH
Jacques demeure mo^ljl ne compneiidgiière qu'il ait pu a'ayeiH
turer jusque-là.
— Qu'est-ce que cette IsabeUa firiffitt? inwte U Tieilie déyote
a(»qp(onneuse, fàmnat une découverte à pleia nés.
— Une Anglaise.
— Ahl çà» BMâs, TAngleienre te pmsède txmt eutier?
— Elle... elle me possédait tout entier, et elle me repoesède pour
mon bonheur...
^^ £xpliqad«4oi.
— Et puis TOUS me reprocherez d'être curifinr, mademoiselle
4e dastillel j Castilla 1 Vous ponutee coofesser ce pécha mignon
de curiosité au révérend père Rodriguez...
— Explique-toi I explique-u>il
— Puisque Y0U5 le voulez*.. Eh bieiil c'est x» boiAeur,U0 g^and
' bonhemr pour moi que l'Angleterre m'ait possédé el me possède
eooore, car» outre le plasnr teès vif que j'eus de m'y perfeotiou-
ner daas ime lan^gue qui me devient on gagne^paiii, j'y ooimus des
joies inénarrables.
— IsabaUa Gf iffiU n'ast peutétre pas étrapgène à ces joies iu4-
Qtrrables?
— Ni Jane Becky, pour rendre à chacun selon ses œuvres*
— Tu avoues dono^ garnemmt?
— Pourquoi, je vousprie^ refuserais^ d'avouer que Jane Becky,
6U dehors de vues très profondes, bien qu'un peu particulières sur
la vie, vues qui m'ont ouvert, à propos de tout et à propos de rien,
les yeux plus grands que les verres de mon pinoenies^ me mita
même, au bout de quinze jours, de lire couramment le Vicaire dé
Wakefield? Vous souvenez-vous du mal que se donnait jadis M. Anto-
nio Rodriguez pour m'inculquer les simples élémens de la langue
espagnole et me faire expliquer le premier ohiqpitre de Dan Qui^
chatte? Ma cervelle demeurait rebelle au révérend Antdnio Rodri-
guea; elle s'est offerte d'eUe^mèmei à Jaiid Becky et s'est laissé
imbiber à ses leçcus cmnme une éponge.. • Après fa, la loyauté
me force de reconoalire que la méthode des porofesseurs ne se res-
semblait pas le moins du monde.
^^ Bt queUe méthode suivait celte Jtas Becky?
-^ La bonne.
— Ce n'est pas une raison.
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iih BETUE DES DEUX MONDES.
— TrouTez-en une meOIeurei si tous pouvez... Je causais arec
Jane Becky ; je me promenais à cheval avec elle, ou àHyde-Park, ou
au bois de Boulogne, ou à la galerie des Offices; je me chamail-
lais souvent de longues heures avec elle, et insensiblement l'anglais
entrait en moi, me pénétrait, faisait dans mon esprit, sans gram-
maire, sans dictionnaire, surtout sans gifles, son petit bonhomme
de chemin.
— A propos, et quel âge a cette dame?
— De quelle dame parlez-vous, tante chérie de mon cœur?
demanda-t-il avec une candeur admirable.
— De... Ah! ma pauvre mémoire I gémit-elle portant une main
à son front.
— De?..
— Gomment veux-tu que je retienne tous les noms anglais que
tu me baragouines!
— D'Isabella Griffitt ? interrogea-t-il malignement, prenant plaisir
à l'égarer.
— Oui, d'Isabella Griffitt... Quel âge a-t-elle?
Jacques, perdu par son étourderie à travers un labyrinthe de dif-
ficultés inextricables, respira. Comment croire que sa tante eût
seulement aperçu de loin la mignonne photographie d'Isabella,
quand elle ignorait si cette Isabella, toute rayonnante de jeunesse,
était jeune ou vieille? Lui, Jacques Ferrier de La Ferrade, affublé,
embéguiné, assoté d'une maltresse plusieurs fois séculaire, car les
années comptent comme des siècles dans un certain monde à Paris ;
il rougit jusqu'au blanc des yeux, alla jusqu'au fond de la pièce,
puis, finaJement, sans prendre plus de souci de sa tante, stupéfaite,
s'accouda à la barre de la fenêtre et partit d'un éclat de rire si joyeux,
si nourri, si bruyant, que les oiseaux picorant à travers les allées
du jardin, enlevés d'épouvante, à tire-d'aile volèrent se blottir dans
les branchages touffus des peupliers.
V.
Tant de folie n'était pas pour dérouter M'^^ de Castillet, et, au lieu
de lui faire abandonner inopinément la piste au long de laquelle
le hasard l'avait conduite, où son nez de dévote merveilleusement
apte à subodorer le fruit défendu ne pouvait manquer de la mettre
en présence du gibier, les rires inexplicables de son neveu l'y
retinrent, plus inquiète, plus furetante, plus acharnée.
A l'époque où le désastre de sa fortune si vite engloutie avait
contraint Jacques à se replier vers la maison hospitalière des bords
de l'Arbouse, — M"* Hombeline, en dépit d'une mémoire courte et
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lE ROI RAMIRE. 1&5
peu sûre, s'en souvenait très bien, — dans la surabondance de détails
que son neveu avait dû fournir, le chapitre des femmes avait été
absolument négligé. En vain, le respectable M. Turlot, fort ahuri,
mais peu convaincu aux comptes invraisemblables produits par le
jeune Ferrier de La Ferrade, l'avait-il engagée à se défier et à poser à
cet enfant prodigue tombé sous son toit certaines questions délicates,
celles-ci entre autres : « Combien avez-vous eu de maîtresses?
Combien ces maltresses vont ont-elles coûté? » elle n'avait pas osé.
Sans parler d'une répugnance invincible à souiller ses lèvres de ce
mot impur de « maîtresses, » il lui semblait au fond de l'âme qu'un
Ferrier de La Ferrade de Castillet y Castilla n'avait pu se vautrer « à
toutes les fanges du ruisseau, » et elle s'était tue, moitié par orgueil,
moitié par dégoût. Il convient d'ajouter que le révérend père Anto-
nio Rodriguez, moins perspicace ou peut-être plus indulgent à Jac-
ques que M. l'archiprètre de Saint-Irénée, s'était rangé à ce mo-
ment-là de son parti et avait exprimé l'avis qu'il ne fallait pas, pour
la découverte d'ailleurs sans résultat pratique aujourd'hui de toute
espèce de vilaines choses, s'exposer à éveiller l'imagination de son
élève, et à le pousser vers des erreurs qu'il ne connaissait pas encore,
dont les leçons d'autrefois l'avaient immanquablement préservé.
— Quel saint homme, ce M^ Rodriguez! quel saint homme! se
disait M"® Hombeline, assise dans le grand fauteuil à ramages
bleus, et tâtant au fond d'une des poches de sa robe son chapelet
d'ivoire à gros grains. Cest égal, le confessionnal ne lui en a pas
appris aussi lon^sur les misères de la vie qu'au respectable M. Tur-
lot... Étant religieux théatin, M^ Rodriguez a passé sa jeunesse
dans un cloître, à Yitoria, et aujourd'hui, à Lormières, il ne sort
guère de sa cellule dans les combles de l'hôtel Castillet... Il n'aborde
le saint tribunal de la pénitence qu'à de rares intervalles, quand
les prêtres des paroisses ne suffisent plus à l'afiluence des fidèles,
tandis que M. l'archiprètre y siège chaque jour... En vertu d'une
pratique plus assidue des hommes, surtout des femmes, le respec-
table M. Turlot connaît mieux Jacques que ne le connaît M^ Rodri-
guez, qui l'a élevé... Car enfin, il n'en faut pas douter, il y a des
femmes mêlées à l'existence de mon neveu, il y en a... J'ai oublié
leurs noms, mais il m'a entretenu de deux Anglaises... Quelle abo-
mination!.. Je veux savoir si on se moque de moi...
Elle cessa de tourmenter son chapelet, se mit debout, et, mar-
chant à la fenêtre :
. — Jacques! appela-t-elle d'une voix impérieuse, terrible.
Notre homme, réveillé en sursaut, — comme tout à l'heure dans
le salon, il rêvait en voyant se balancer les grands peupliers, ondu-
ler les frondaisons du parc, couler TArbouse, passer des visages
TOMi ux — 1883. * 10
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iA6 HETUE raS/ DEUX» MONDES.
a>zuiiis là^bas sux U poul^— aotre hoiBiiM fit «D/ pas vers $ai taatab
-^ le i^ttx élra écUwée sur ta cenduiAe^ lui dit-elle: d'un ton
aévèce, presque dar; et >ete vépèt^ma quealioiti ; Qmù»! i^a»4«€âla?
^ IsabelU CoffiAta
-*^Otti, IsaheUa^Gnifitt.
-^ Mon Dii^I le& fammasv ea AQgleterne* comme en £s|^gno,
comma en France, conune en Chine» ne se soucuant ^ère d'ôtire
interrogées sur leur estraU de: naiseaikee, yaw»ia craint de maii^
quer k la gialai^erie dont ne: dait.pa$ seck^purtir un: geniilhemme«««
-^ Estrdie jeune?
— Elle parait aaseï jeune..
—Sst^la jolie?
^ Lee inglatfiw ont la maaie d^^ltMante de s'aflbbkr de vûh
lettes si longues» si épûseesL* Pourtant j'ai de»raiâena très péremp-
toires, si j'en juge à la seule inspection du bout de son nez, de coif
cluxe qu'IeabeUa Griflitt a cpi^qûe attrajit.
-^ BstreUe mariée?
— AIlI pour ç^f je puia vous râj^e<tdre^ mm héâtatien aucune :
Quil ouiL
— Tu connais son mari peu^t-étre?
-^ Je le commis très grièxrement... Pardea» tantes la langue m'a
fourcha encore une fois : je youlaÂs dire très ktinaiemeiit.
— Que fait-elle?
— Ce (|Ui'eUe fait?«,. Des. traduQtionS)«».san*d0utGEi
•*- Ses traductions.?
— Toutes les Anglaises en fbiùt,. à Paria*.
— Elle habite Paris?
— C'est Ik q[ue nous travaillona ensemble^, r et avec acharne-
ment, moi du moins qui débute..* Le vicomte de Môriifonat d'une
très noble £unille du Midi» voudrait neus aider; mais moi, je m
veux paa qu'il nous aide.
— Elle travaille le A quoi?
— À^.. à des traductions.
— Toiqours des traductions, -^ Qu^ je suis malhabile àl'iutaro-
gfxl — Bt pourquoi travaille-t^lle?
*-DamfiI il iaut vivre.
— Elle est donc pauvre?.. Com^menl rappdle»4u?
-*- Isabella GrifiStt» pour vous servir.
— Elle est donc pauvre, M°** Isabella Griffitt?
— Il loi manque, pour ôtre heureuse, juate œ que vous avez :
trois cent mille livres de rentes»
— Ne me dlsaia^ta pas^ en acrîvani, que eelA ne rapportait rien,
les traductions 2
— Les miennes.
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LC HOI HAMIIffi. 147
'— Alers, tes si€«Des?..
— Elles sent excenentes de tons points et se vendent... comme
du pafîn..^ Puis Isâbella Griffitt donne aax hommes des leçons (f!i''elle
fait payer fort cber... Oh! fort cher.
— Eh quoi! ta paies?
IVyar tourte répoiase, Jacques frappa sur son gousset yide par ^n
geste des plus éloquens.
— Je pense bien, mon neveu, dit M"® Hombeline après un silence
solennel de deux minutes «et ses «vieilles pommettes ridées un peu
rougissantes, je pense bien qu'entre M"* Isalbella <îrMBtt et vous,
tout se passe avec une «convenance parfaite?
— Je vous ferai remarquer, ma tante, que, jusqu'à ce jour, fl
ne vous arriva jamais -de soupçonner ma vertu,
Il accrocha son pSnce-nez perur cacher «es yeux qui riaient.
— Eh 1 eh! ricana-t-elle, flairant à la ronde de toutes ses narines,
singulièrement dilatées.
— <!!e n'est pas gentil, ça, et & meinsque vous n'ayez formé le
ferme propos, — cT'est une 'expression ^u révérend père Rodriguez,
— de m'(rfIen8CT,par conséquent de me chasser d'ici...
— Quoi 'd'étonnant si, 'ent^ un homme aimaMe comme tu l'^es
et trae femme encore jeune, qui n'est pas laide, tu en conviens, le
tentateur s'étwt glissé pour faire sa partiel
— C'est M. Antonio Rodriguez qui vous a conté ces sornettes.
Les démons ie hantent, Hé brave homme. H voit partout le tenta-
teur... Pour ce qui est de mes relatwHis avec h dame dont il
s'agit, rassurez votre ^ftrecteur et soyez rassm^ée vous-même tout
de suite.
Et, se rengorgeant i
— Mademoiselle de Gastillet y Castilla, vous, B^pagnole, VMS,
qui avez en partiouliëre détestation iiulher et sa baoïde, ^lous ne
douterez plus de l'honnêteté des rapports ée votre neveu avw ha-
belk i6rii&Ct, quand je fmê «urai «vetté que oette dermère est la
fille, la propre fille, entendez-vous, d'un ctergyman^
— Un clergymanl.. J'ignore tant de choeesl.. Bt qu'est-ce qu'un
tleigymanT
— Un clergyman est un pasteur protestant, « un mliiiistpe, m
comme on appelle cette engeance diabolique dans notre HidL
— Mon Dieul venex à mon secours.
— Étes-vous convaincue à présent?
M* Hembelîwe ne savait pas àe façon positive si elle était con-
vaincue, mais elle tremblait de tous ses membres. L'Espagne, où le
sang more s'est étroitement, profondément mêlé au sang chrétien,
est le seul pays de l'Europe que le protestantisme n'ait pas entamé.
La haine a été la plus forte.
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1&8 HEYUE DE8 DEUX MONDES.
— N'est-il pas vrai, ma tante, insista Jacques, battant le fer
tandis qu'il était chaud, que, dans les momens où je vous ai causé
le plus de chagrin, où vous avez le plus désespéré de moi, vous ne
m'avez pas un instant cru capable de me lier par un sentiment ..«
délicat à la fille d'un « ministre? » Un Ferrier de La Ferrade de
Castillet y Castilla aux pieds d'une Isabella Grii&tt, d'une hérétique 1
L'héritier du roi Ramire, cet exterminateur des infidèles, — car il
extermina des Mores par milliers, — offrant son cœur à une enne-
mie de la sainte église! Reconnaissez qu'à mon égard vos doutes
ne sont jamais allés jusque-là.
— Je le reconnais, mon cher enfant. Quelle consolation pour moi
de te retrouver profond catholique I
— Profond comme le puits de l'Écriture où tomba l'âne que vous
savez... Si quelques coins de mon être ont subi des avaries, il en
est d'absolument intacts, inaltérés.
— Le bénéfice de la race.
— Le bénéfice d'une race que Dieu a bénie et qu'il protège.
M"® de Castillet y Castilla ne put se tenir de lui sauter au cou.
— Ahl balbutia-t-elle, les yeux humides de larmes, je voudrais
que M^ Antonio Rodriguez, M. l'archiprêtre de Saint -Irénée,
M. l'abbé Prosper Pigeonneau, qui souvent ont blâmé mes com-
plaisances pour toi, t'entendissent. Leur joie serait égale à la
mienne... Que Dieu est bon d'avoir préservé ta jeimesse de l'éga-
rement des passions mauvaises! Aussi quand, la veille de son
départ pour Rome, M^ Antonio Rodriguez, qui ne t'a pas gâté,
c'est vrai, comme M. l'abbé Pigeonneau, mais qui t'aime, qui s'oc-
cupe de toi, qui te croit innocent, me disait : a Les trente mille
francs que vous me donnez pour le saint-père retomberont sur Jac-
ques en rosée céleste... »
— Comment! vous avez donné trente mille francs à M. Rodri-
guez, la veille de son départ pour Rome?
— M8' Mical l'a chargé de recueillir, dans ce diocèse, l'aumône
du denier de saint Pierre.
— Mais c'est un pillage!
— Sa qualité de religieux, tu comprends cela, le désignait plus
qu'un autre...
— Tout à l'heure, je me propose...
— Mademoiselle, interrompit la voix glapissante de Cussette, M. le
marquis d'Alpujaras et M^'® Isabelle vous attendent au salon.
La vieille fille, décidément émerveillée de son neveu, lui allon-
gea du bout de ses doigts secs une tapette sur la joue, et battit en
retraite incontinent.
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LE ROI RAtlIRE. 1&9
VI.
Jacques Ferrîer de La Ferrade était furieux. Pour peu qu'il lais-
sât quelques années encore ces gens de robe réciter leurs pate-
nôtres de la cave au grenier dans l'hôtel Gastillet, la fortune de sa
tante y passerait jusqu'au dernier sou. Trente mille francs pour
acheter une paire de bas violets au révérend père théatin Antonio
Rodriguezl II n'ignorait pas qu'à Rome la piécette est amalgamée
aux choses les plus saintes, mais tout de même il trouvait la mar-
chandise hors de prix. Que faire pour débarrasser sa tante, se débar-
rasser lui-même de cette engeance dangereuse, capable, à force de
faim vorace, de les jeter, elle et lui, sur la paille un beau matin?
Pour sa tante, sa sobriété vraiment espagnole, sa foi espagnole
aussi lui rendraient facile, peut-être agréable, le martyre; pour lui,
il en allait autrement, et il ne se sentait pas d'humeur à croquer le
marmot, tandis que d'autres, « à la plus grande gloire de Dieu, ad
majorent Dei gloriam^ » bâfraient à pleines dents et à plein cœur.
D'ailleurs, résolu à réaliser une carrière dans les lettres, « les grandes
lettres, » pour rappeler une expression familière aux écrivains du
XVII® siècle, car, encore qu'humble traducteur de romans anglais,
ses visées en art portaient plus haut, devait-il exposer son œuvre à
toutes les vilaines chances de la misère et se mettre dans le cas
qu'on dit un jour de lui : « Pendent opéra interrvpia : L'œuvre n'a
pas été achevée? » A cette idée extraordinairement baroque, qui,
lui gonflant l'esprit, l'avait soudain emporté aux nuages comme un
ballon, sa colère contre les amis de sa tante ne tint pas, et de plus
belle il se reprit à rire follement. Il eut une vision singulière : d'un
côté, Virgile avec les ÉglogueSy les Géorgiques, son Enéide ina-
chevée; de l'autre, Jacques Ferrier de La Ferrade ayant en main
les Scènes de la vie cléricale de George Eliot, et plusieurs cahiers
de papier gribouilles on ne sait de quoi. En vérité, le parallèle était
des plus drolatiques, et Jacques, impuissant à soutenir son rôle-de
neveu fâché , remplissait la chambre bleue des éclats d'une galté
qui débordait bruyamment et sans un.
— C'est égal, se dit-il, revenu au sentiment de sa situation,
puisque ces messieurs du clergé persistent à me manger tout cru,
que je disparaisse, bec et ongles, à travers leur gosier glouton, si
tout à l'heure je n'en étrangle pas un ou deux !
II arracha de sa valise plutôt qu'il ne l'en retira une des chemises
si maltraitées tout à l'heure et se mit en devoir de faire un bout
de toilette... Bastl voilà Isabella Griflitt qui bondit hors de sa
cachette et recommence à battre les buissons. Il ne réussira donc
pas à se rendre maître de cette enragée? Quand le seul portrait de
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ISO BEYUB MB inSUX UOUDES.
sa maltresse fait déjà tant de ravages ici, il lui est permis de pré-
voir ce qu'il eût amené d'ahurissement, de désordre si, contre toutes
les convenances, il avait osé la produire elle-même à l'hôtel Cas*
tiUel;. N'importe, c'aurait été très amusant. Il eût présenté IsabcUa
à sa (tante comme une jeune protestante rencontrée A Ludbon,
qui sollkilait la grâce de rentrer dans le giron ée F église catholique.
A«suréBieDitil n'eM pas poussé les choses jtisqtfà l'als^uration puIiG-
que sous le porche de Saint-Irénée. Mais, avant d'en arriver fâi,
qudles «cènes de frwc rire, afi milieu des GastiHet, des Âlpujaras,
des Rodnguez, des Kgeonneau, -enthousiasmes, ébaubis't SasMs
compter que, poor Twoir vu, sm* ses épaules, à l'exempte du Ixm
Pasteur, namen«r a;a beroaii une brebis égarée, sa tante aurait été
ca^bie de se montrer «lagoi^ue envers luil Puis, il arrachait Isa-
bella mx entreprises possiMes éa vicomte de Mérifens.
Jao(pies tenait à la mnin la photographie d'Isabélla <}riffitt, la
regardait jusqu'à ne plus la voir, et, de temps à autre, entre d^ux
eniranraganoes, lui faisait ht moue, reffleurait des l^nres tendre-
ment, la becquetait à l'envi.
•« J'ii eu une fameuse idée tout de même, se dit-41, d'encadrer
oe portrak sous verre, car du train dont mon béte de cœur y va, il
n''en xenteraît mietle aujourd'hui. »
Et, 'babetla tapie en lieu sûr, ^ans une pochette de cuîr agré-
iBentée if one boutomiiëre sèlide, il s'habilla prestement. Il venait
de* nouer sa cravate & bouts tombans, un peu effilés, et passait une
jaR|«ettede dieviotto, de coupe élégante, du dernier joli -parisien,
quand, à trawre la «croisée -demeurée ouverte, ces mots articulés
par la voix faite de sa tante arrivièrent à ses oreilles :
— Vous ne le psconnattrez pas, monseigneur : il est charmant,
tout à fnt chantnant. fil quelle foi il ti su conserver dans cet affreux
PtoisI
//, c'étaft lui sans doute. Sacques, 'sans se montrer, se tint plus
près (te la fenêtre^ *
— Mors, son IncorrigiMe étoorderie?.. demanda la voix flûtée du
Pérérend père llntomo Rodriguez.
— Mon Dieul le sang des Ferrîer de La Ferrade, ce sang léger
cemne tout ce qui est français, a encore quelques éclats un peu
Xtop bruyans; mais le sang des Castillet y €astilla, Ybéroïque
sang espagnol, «oimnence à prévaloir sur l'autre, et le temps n'est
pas éloigné où mon neveu «e montrera le digne héritier du roi
Ramire I^...
— Vraiment I s'écria la voix de dairon du marquis Alvar d' Alpu-
jaras y Huesca y Salvador.
—Quel bonheur! siffla la voix aiguô de JP Isabelle Alvar d' Alpu-
jaras y floesca y Sidvador.
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JA ROI ftyms. 131
— Seo^gréUiml oondut la irmx de chantre, étoffée, lonflante de
M. l'abbé Pigeonneau.
faapibes n'entendit fkm mœ. On parlait trop bas dévonnab. Il
écarta un tantinet le lidean, glissa un onI et iÂ)aerva. Sauf H. l'ar-
chiprôtre Turlot, oublieux du rendecs-yous, tom las fidèles de l'hô-
tel Gastillet se trouvaient séunis là. Debout 'à l'ombre d'un vieux
saule ébranché, dont les rameaux extrêmes trempaienC dans i'eau
Terdàtre d'un hassin aux pierres moussues, les amis de W^ fiom-
beline formaient «m groupe étroit, aerré^ dmohotanU Jacques oem-
naissait, dès TenfaDce pour ainsi dire, ies attitudes, les diseouTS,
les pa8sioDs4e ces dir^B peraonnagea, et il •tuisemUa, encore «qu^
ne se fût pas montré k Lormiëres depiût plis d'un an, qu'il yenmt
»de ks quitter.
« 11 n'en faut pas douter, pensa-t-il, ils sont en granit des'Pyrê-
nées, et on les a plantés sous ces arbves poiur rorn^nent du jar-
din. «
Cependant, le groispe se débanda et les statues de granit mar-
chèrent. Le marquis ^var, yôtu de la mèmeléfite noire que jadis,
du même pantalon noisette que jadis, dressant la même longue
échine Bummtée de i& même petUe tête ébouriffée que jadis, se
mit à arpenter les aHées de tout le dévelcqipement de ses jambes de
liéron« L'énorme abbé Prosper Pigeonneau, grand comnse autre-
fois, enveloppé dans les ptiis tendus d'ime aouftane râpée comme
autrefois, le suiiôt, rasant les murs; malheureusement, embarrassé
obos sa graisse, étou£Ë par uc restant d'asthmefort tenace, le pauvre
aumônier des carmélites, incapable de soutenir une allure trop vite,
:s'ébroaait piteusement à diaqu^ pas.
— Qu'avea^vous donc? lui demanda d'un ton très haut M. d'Âl-
pujaraa, que sa santé intacte à aoîxante^dix ans rendait «âur pour les
McommocUlôs d'autruî.
— Hélas ! monsieur le marquis, vous le savez bien, mâchonna
l'autre, une main à sa gorge essoufflée.
*— Un bommede cio^uanÉa ans à peine et qui a ta taille d'un
carabinier de YalladoUdl Quelle honte I
— C'est jBon asthme.
— Que seriez-vous devenu, voyons, s^ vous avait fafhi faire la
guerre?
— La gMernel Je nis un homme de paix, monsieur le m8it[Uis ;
j'appartiens à la sainte Église, Pax tibii
— M»' Rodriguez, lui aussi, est un homme de paix, et il appaN-
tirat à la sainte Égliae comme wus, ee qui ne l'empêche pas, à fap-
pel du roi, de quitter son monastère, doMism un mousquet et de
courir sus aux chrialinDsw
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152 REVUE DES DEUX MONDES.
— Il ne se trouverait pas en France un évoque pour supporter
qu'un de ses prêtres prit le fusil.
— Alors, chez vous, ni un ahbé Rodriguez, ni un abbé Santa-
Cruz n'auraient le droit de devenir des héros?
— Ils n'en auraient pas le droit.
— Avouez-le, c'est une singulière nation que la vôtre.
— Elle ne ressemble pas à l'Espagne.
— Elle a tort... A propos de cette différence entre deux pays qui
ont tant de liens communs, la religion principalement, j'éprouve
quelque hésitation à me rendre aux vœux de M*^ de Castillet y Cas-
tilla. Elle revoit son neveu, et le projet que vous lui avez fourré en
tète la reprend tout aussitôt. C'est une marotte.
— Gomment, monsieur le marquis, vous refuseriez la main de
M"« Isabelle?..
— Je ne dis pas cela ; mais...
' Jacques Ferrier de La Ferrade crut entendre sonner comme un
glas à travers les hauts peupliers de FArbouse, — le glas de sa jeu-
nesse, — et dressa l'oreille d'autant plus.
— Veuillez réfléchir, monsieur le marquis, repartit l'aumônier
des carmélites, que M""* d'Alpujaras est tout à fait sans fortune et
que si un malheur, demain, venait à la priver...
— Peste 1 de quel entrain vous chantez le De profundis sur mon
cercueil, vous 1 On voit bien que c'est votre métier.
— Vous ne sauriez douter, naonsieur le marquis, du chagrin que
votre perte nous causerait à tous, insista nuvement l'abbé Pigeon -
neau.
— Allez au diable, avec ma perte et votre chagrin, mon cher
abbé! A-t-on jamais vu enterrer ainsi les gens sans crier gare?
Trouvez-vous que le marquis Alvar fasse ici-bas si piteuse mine
qu'on doive se hâter de lui jeter la dernière pelletée de terre sur
le nez?
— A Dieu ne plaise 1
— Et, puisque vous semblez y tenir, quand bien même ce mal-
heur dont vous parlez arriverait, ma fille serait-elle beaucoup à
plaindre, disposant pour elle seule, après ma mort, du revenu qui
nous suffit à tous les deux ?
— Quinze cents francs de rente, c'est si peu !
L'Espagnol, atteint à quelque endroit sensible, eut un redresse-
ment brusque et, d'un accent qui n'alla pas sans une grande hau-
teur:
— Monsieur l'abbé, à l'époque où le marquis d'Alpujaras avait
la joie de vivre dans sa patrie et d'y occuper, à la cour, des charges
héréditaires, il était cité, conmie le duc d'O^una, pour sa magni-
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LE ROI RAliIRE. 153
ficence, pour sa prodigalité. Il est certain que son revenu relative-
ment considérable avait peine à défrayer son existence de gentil-
homme attaché à la personne du roi. Quand le marquis se trouvait
gêné, il vendait un domaine, estimant que, placé à côté du prince,
rien ne devait lui coûter pour maintenir dans tout son éclat un pri-
vilège qui honorait si fort sa maison. Cela pour vous dire que j'ai
connu l'argent, avec les satisfactions qu'il est capable de procurer.
Aujourd'hui, je mange le pain de l'exil, et mes ressources me le
permettraient que je me ferais scrupule d'essayer de rendre ce
pain, si amer, si dur, en quelque façon que ce soit supportable à
mon palais. Je veux qu'ici, en France, ma nourriture, mes habits,
mon logement me mettent à toute minute en face de ma triste situa-
tion. S'il en était autrement, j'aurais trop peur d'oublier ma patrie,
à laquelle j'ai donné mes fils , à laquelle je me suis donné tout
moi-môme tant que j'ai pu. Pour ma fille, M^' Rodriguez l'avait fait
entrer au monastère du Garmel, et je vous blâme de l'en avoir fait
sortir.
U planta là le pauvre abbé Pigeonneau, tout déc^fît, et, d'un
vol de grand échassier, se dirigea vers une autre partie du jar-
din.
— Quel beau-père I quel beau-père ! se dit Jacques.
Pour secouer une émotion fort gênante, qui l'avait gagné aux
paroles du marquis Alvar, il essaya de rire. Puis, jugeant qu'il riait
mal, il ouvrit la porte de la chambre bleue et s'élança à travers
l'escalier.
— Ah 1 M. Pigeonneau veut me marier I ah ! ma tante veut me
marier, comme cela sans tambour ni trompette! grondait-il en
dégringolant les marches de pierre de taille. Eh bien ! voilà la pièce
qui se corse, et nous allons nous amuser.
VII.
Gussette et Méric se chamaillaient dans le vestibule.
— Vas-y donc, puisque Mademoiselle te l'a commandé, disait la
cuisinière poussant le maître d'hôtel vers la porte de sortie.
— J'y suis allé deux fois déjà, se récriait l'autre, mal en train,
et on m'a répondu que M. l'archiprêtre était aa grand séminaire
avec U^ Mical.
— Retournes-y 1
Méric détala.
— Alors, on attend « le respectable » H. TuHot? demanda Jac-
ques à Gussette.
— Oui, monsieur le comte, on l'attend, et il ne se presse pas
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iMl RETUE UEflJ JDEBX. liOHDES.
d'arriver, comme vous voyea. Sans oomptar cpill estmkli nn^uaDl.
et que tout le monde meurt de faim. ici. AL VMsé ffigeemoeaui àeàt
CQHuneucer à s'impatienter.
— Et loa tante ausei peut-éti»«.
— Oh I pour Mademoiselle, je ne sais pas cocomeiit elle vit; elk
ne se nourrit pas.. Bien sûr» deux onoeade pain par jour lui suffis
sent. Mol certes qui n'ai ri6n< à voir aiUL affaires de Mademoiselle,,
je ne refuse pas de la servir de mon mieux ; mais encore faudraî<Hrl
qu'elle me donnât la satisfaction de toucher aux plats que je prépare
pour elle. Groiriei^ous, monsieur le comte, que le ptes souvemi'
Mademoiselle grignote un morceaa de quignpn toat sec, taoadia que
les autres mettent a quia mes croustades, m^ tourtes, mon gibierfi
— Les autres?
~ Oh I je ne dis pas cela peur M^ Isabelle, qui mange, elke,
pareillement à uneiauvetta. Quelle personne douce, discrète à notre
table comme elle le serait à la table du ciel, chez le bon Dieu I
Mais je vous réponds que son père, encore qu'il ne soit pas né
d'hier, a la dent dunre et la mâchoire solide au poste. Vous vous
souvenez sans doute de œ que nous appelons, en nos pays^ l'église^
d'un poulet?
— La carcasse, n'est-il pas vrai ?
-^ La carcasse avec les filets et le croupion. Eh bien l M. le mar-
(fm d'Aipujaras vient à bout d'une église avant que vous vous soyez
retourné» Âpres ça, il a tant pâti, parai^il, pendant la guerre I
— Ah ! oui, la guerre !
— On parle toujours de cette guerre chez nous. Ça s'est passé
en Espagne, et M. le marquis y est allé arrec M. le réfférend père
Rodriguez«
— Comment! à son âge, mutilé comme il l'est, M. d'Alpajaras a
pris part à la dernière échauffourrée carliste ?
— Carliste, c'est bien ça, articula Cussette.
Puis, baissant la voix :
— J'en ai vu, allez, monsieur le comte, des carlistes, moi, souf-
fla-t-^elle.
— Il en; est donc venu d'autres ici que M. d'AlpiJ^aras et M. R»-
driguez?
•^ Et il te vient encore par momens. Quelle racaille, Seigneur
du ciel I Mines de brigands, habits s'en allant en pièces, chaussures
faites de morceaux. Puis ils parlent si bas, ces cariistes, que ni
Méric ni moi, qui ne sommes pas sourds, je vous l'assure, n'avoos pu
attraper nu mot... Allons, M. l'arcUprêtre, avec son grand sémi-
naiL e, soq M^'^Mical, me Teia manquer mon déjeuner. Paordon, excuse,
monsieur Ig comte I
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U ROI RAMias. i»
Gosfifttta voalui tices vensh sas £q«icdômix; naia Jacques^ k fet&-
saoït par le bout du tablier :.
— yay<HiS) ttt. Q'ea pas* une domestique dans oatte maisoD^ td^ tu
k saisbieow Moi d'abord, que tu as tant gâté qaand jf étais peth, je
t'ai toujours considéiée coiDiBe une amie*
— M. te comte^estbon comaesa mère..
— Laisse Rosalie, laisse Mariette achever les apprêts du dèjeaaer,
qui sera exeeUent^at réponds à une opieation:. — Ma taiftoi doue-
truelle beaveottp d'af gent à ces cariiatea qaix voua «ndvent de tempe
à amtjre?
-* Pour ça» moQsieuff le comte» je ne pub neok tous dire.
— Mais tu peux biea me dire si tu vas* souvnt aux allées Sain^
Macaire, chea MM. Poitjrasson et fils?
— J'y vais toutes, les fois que Mademoiselle voi» envoie (pielque
chose à Paris.
— Alors, tu n'y vae gutee.
-^ G'est la pure ^ritè. Loffsque les amis de Mademoiselle nous
font trêve, et que JQ: vois Mademoiselle de bonne kumeur, moi qui
sais combien elle vous aime, tout en récitant le chapelet avec elle,
le soir, au coin du feu, je m'amuse à lui parler de vous. U est bien
rare qu'au bout de nos bavardages, elle ne m'envoie pas avec un
naotchez les banquiers Poitrasson.
— Bravo^ Cussette 1
Jacques^ entendit des voix aux environs, de la haute porte accé^
dant au vestibule de la maison.; il crut que sa tante rentrait accoofr-
pagnée du cortège de ses anus et s'élwEiça au*devant d'elle. Le cor-
tège était déj& bien loin ; il avait rasé les quatre marches extériemes
de i'hôtâl et était passé outre, se dirigeant, à traners le parc, vers
une petite chapelle tapie dans les saules, blancs de la rivière^ patr^
dessus lesquels pointait k fine aiguille d'iui ctocbeton. C'était en
cet étroit sanctuatce, grand comme U mam, fait pour M"* Hoi^
behna et ses amis^, que,, chaque matia, à six heures, en toute
saison,, le révérend pire Antonio Rodriguez disait la messe, ne
négligeant jamais, dans une oraison appropriée, d'appeler les bén^
dictions du ciel sur les rois. M^^ de Gaetillet y Gastilla, Espagnole
jus^'au bout de l'âme et des ongles, avait obtenu de l'évêque de
Lormières de dédier « sa paroisse des bords de T Arbouse » à sairt
Ignace, qu'avec une familiarité où le respect de la dévote se mariaàt
k l'orgueil de la descendante du roi Bamire, elle n'appelait pas autres
ment que par son nom de fiimiUe : a don Inigo Lope^^ de Ricaide. »
— Mademoiselle va sans, doute montrer à ces messieiurs les om»-
menaqu'elle areçu&de Toulouse; criaGiissetteàlacpieUooAne aon»-
geait plus.
4ac<£]«s s'assit sur un banc et attendit. Aussibiea quelques inatans
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156 RBTUE DES DEUX MONDES.
^e réflexion lui étaient nécessaires pour arrêter un plan de conduite.
Eh quoi I ce n'était pas assez du révérend père Rodriguez, de Tau-
mônier Pigeonneau, de Tarchiprêtre Turlot, du marquis d'AIpujaras
et de sa fiite pour plumer sa tante jusqu'au dernier duvet, il fallait
que les bandes carlistes se missent de la partie 1
« Halte là, messieurs, nous allons voir, » mâchonna-t-il grinçant
des dents.
a Nous allons voir, » c'est bientôt dit. Le fait est que Jacques,
replié surlui-même dans une allée côtoyant l'Arbouse, à l'ombre des
magnifiques peupliers de son enfance, se morfondait depuis une demi-
heure, qu'il n'avait encore découvert nul moyen de livrer bataille à
ses ennemis sans tout risquer, peut-être sans tout perdre. Il ne pou-
vait pourtant pas, en vue d'un plus ou moins gros héritage, — un
héritage, voire le plus légitime, demeure toujours chose incertaine,
— il ne pouvait pourtant pas compromettre le si charmant projet de
son voyage par-delà les Pyrénées. De quel front aborderait-il Isa-
bella GriiBtt si, lui ayant promis Badajoz, Madrid, Grenade, Cordoue,
il ne la rejoignait que pour lui proposer Paris, rétemelle rue Tait-
bout où Ton avait tant de fois, à quatre mains, tiré le diable par la
queue? C'est pour le coup que le vicomte de Mérifons...Illui sembla
qu'au fond de sa poche Isabella avait des bondissemens de révolte.
Allait-elle lui échapper? Il retint le portrait de toutes ses griffes
sur son cœur, et, plus calme, aspira une large bouffée d'air. Une
idée, comme un feu follet, venait d'illuminer son esprit obscurci
par la plus douloureuse des angoisses. Cette idée de salut, toute
parisienne, sentant son boulevard d'une lieue, en harmonie parfaite
avec le caractère que nous essayons de pénétrer, était celle-ci : si,
au lieu de partir en guerre contre les béguins et les béguines de
l'hôtel Castillet, on se contentait de les blaguer ? La blague^ ce n'é-
tait pas l'ironie qui blesse, encore moins l'invective qui tue, c'-était,
entre ces deux expressions de l'indignation humaine, quelque chose
d'indécis, de flottant, de gonflé, d'incroyable par le fait même de
ses élans battant la campagne à outrance, partant d'une innocuité
absolue. Il blaguerait...
Jacques, recueilli, écouta un moment les éclats du feu d'artiCce
qu'il se disposait à tirer pour éblouir les dévotes et les dévots de
l'hôtel Castillet. Il lançait une fusée à la face du révérend père
Rodriguez, brûlait d'un pétard fulminant la grosse bedaine de l'abbé
Prosper Pigeonneau, allumait un soleil devant les yeux de sa tante,
abaissait d'un geste galant une couronne d'étoiles fixes sur la che-
velure trop blonde de IP^ Isabelle d'AIpujaras, finalement réjouissait
le marquis Alvar par la détonation d'une bombe comme un carliste
de Zumalacarreguy n'en avait jamais entendu.
Jacques, se retenant de rire aux causeries, aux « cascades » que
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LE BOI BAMIRE. 157
son esprit merveilleusement preste « anx joyeusetés sans bride, »
pour rappeler un mot de Rabelais, lui suggérait sans effort, à la
queue leu leu, Jacques disposait avec méthode, patiemment, chaque
pièce de sa pyrotechnie, quand son œil clair, qui errait à travers le
]ardin et le parc, s'élevant soudain du milieu des saules de la cha-
pelle Swnt-Ignace, vit voler un énorme oiseau noir aux grandes
ailes éployées. Qae lui voulait cette bote de mauvais augure, à cet
instant décisif? La venue de ce messager sinistre signifiait-elle qu'il
ne devait pas réussir dans son stratagème, que la caisse de MM. Poi^
trasson et fils ne s'ouvrirait pas aujourd'hui pour le neveu de
M*^ de Castillet y Castilla? D'un brusque mouvement des jarrets,
il se planta debout. Ciel I l'oiseau noir, c'était le haut bonnet de
crêpe de sa tante, dont les brides dénouées flottaient au vent. On
sortait de la chapelle. Il marcha gravement, — cette gravité répon-
dait peut-être à quelque intime dessein, — il marcha gravement
vers M"* Hombeline et ses invités.
VIII.
Tandis que M""" de Castillet y Castilla, fière désormais d'un neveu
demeuré intact parmi les corruptions du siècle, le présentait avec
toute sorte d'expressions épanouies aux habitués de sa maison, Jac-
ques, raide, empesé, solennel comme un diplomate engageant pour
la première fois le pied en une cour étrangère, se contentait de
s'incliner doucement et n'articulait pas un mot.
— N'est-ce pas qu'il est méconnaissable? répétait M^'° Hombeline,
allant à l'un, puis à Tautre de ses amis.
— Il parait, en efiet, avoir bien changé à son avantage, mur-
mure le théatin Antoine Rodriguez, enchanté de retrouver si sérieux
un élève auquel il avait dû tant de fois reprocher sa légèreté.
Et j s'emparant des mains de Jacques on ne peut plus circon-
spect:
— Alors, cher enfant, mes leçons portent leurs fruits?
— Monseigneur, répondit notre honune avec une froideur de
bon goût, il est écrit aux livres saints : « Vous les reconnaîtrez à
leurs fruits : A fructibus eorum cognoscetis eos. »
Ce texte latin , qui tombait là le plus naturellement du monde,
encore qu'il ne fût pas une réponse bien claire à la demande du
protonotaire apostolique, provoqua un véritable enthousiasme.
— Kh quoi! Jacques, vous vous souvenez encore, malgré Paris»
des saintes écritures? interrogea le vieux moine de Vitoria.
— Je n'ai rien oublié de ce que vous m'avez appris, monsei-
gneur.
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iK8 RETUE DBB DiU9L HOriDES.
~ Vous voBs moqies dft dous, n'estHL pta vrai} lui gUssa à U
dérobée M. PigeonDeam.
— Vous voyez» messîciirs I voua wyezl se réoriak d'ake M^ Hom^
beiiM, déyeloppant vers son neveu un bng hr&s maigre de dévote
OMrtMée pour le désignera radantatioe éà tous.
— M. le comte de La Ferrade nous montve de» piôncipest qm, le
cas ècbéanty nous perflaetDent de faire fond sur lui; il marciiâra
avec nous opjumd il faudra> dit avec un redressement martial le
flMr<|ni8 Âlvar d'Alpujaras*
— La piété de M. le oomte de La Ferrade me rappelle la piété ai
jeune et si pure de saint Louis de Goosaguie» roucoula, penchant
modestement le front, M"* Isabelle Ahrar d^^Alpojaras » tout à faàt
cfaarmante dans sa robe très simple de voile blam^.,
— Pourquoi M. Farchiprêtre Toriot tarde*t-il tant à arriver? sour-
pira M^ de Gastillet. Je vomirais qu'il lui fût aecordé de jouir du
grand spectacle que la grâce infinie du^ ciel nous met en ce moment
sous les yeux.
— 11 est certain, ajouta M»' Rodriguez, que le Tout-Puissant, dont
le nom est saint, opère ici des prodiges : Fecit mihi magna qui
potens est...
*- Et sanctum rwmen ejusj acbeva iacquea ni» sourciller.
Ce fut du délbe, le délire mystique de la dévotion saitisfaite qui
ouvre ses ailes vers k la. patrie, » et s'élance. W^ de GastîU^ ne put
if empêcher encore une fois de se jeter au oou de son neveu, lequel,
du reste, sans paraître insensible aux fureurs df embffaasemeni de sa
tante, les reçut avec la réserve qui convenait»
Comme on se disposait à se mettre en marche, notre jeune comité
Ferrier de la Ferrade, après avoir fait agréer ses ImouDage» au
marquis AUar, tout souriant et tout aimable, offirit d'un geste
galant son bras à M"^ Isabelle d^Alpujaras et s'en aUa librement
a(vec elle à travers le jardin, puis à travers le parc.
— 0 la jeunesse I la jeunesse I répétait M"* Hombeline, ébrfrie»
— Quel couple ravissant 1 articula l'abbé Prosper Pigeonneau.
— Couple adorable, en eOet, soupira la vieille fiUe» très émue.
— Et qui ne risquerait pas de naanquer de beurre pour ses épi-
nards, ajouta l'aumônier (tes Carmélites., doni les idées allaient facF
lemeni aux ebosea positives de la vie.
— Monsieur Pigeonneau! s'écria le marquis Alvar.
Le gros homme se rebîffii.
— Parbleu I dit*il, vous, monsieur le nkarquia, <pù vivriez huit
jours d'une poignée de pois chiehes, comme saint Françoi» véevt
tout UB loeg mois dtt chant d'une cigale, il vous importerait peu
que votre fille mangeât des fèves ou des perdrix. Heureusement»
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us 101 RàMM. 16»
quand il s'agit de H"« (T Alpqoras, M»' fioilnguez, W^ de «astiltot,
iBOÎ^ «'il m'est permis de me sommer himblement, nous repu-
dioDB les fèfea et nous m&m prononçons sans hésito* poor les per*-
drix.
— • Mon enfuit est luts à mon image^ monsieur.
— J'en tombe d'aocord, «i vous étendez parler des qualités <le
l'esprit et de celles du cœur; mus je ferai des réserves pour les
qualités de l'estomac.
— Les qualités de l'estomac I Qa'estK^e à àirel
L'abbé Pigeonneau, s'échaufant sous le harnais:
— Oui ou non, est-il acquis, parmi nous comme dans tes rangs
de l'armée royale, que la nature vous a départi un estomac à digé-
rer des cailloux, un véritable estomac d'autruche?
— Hé bien! après?
— Eh bien t votre si noble et si pieuse enfant n'a pas été dotée
aussi richement q^ue vous sous ce rapport, et, puisqu'il vous con-
vient de m'y obliger, monsieur le marquis, je vous avouerai que,
lorsque M^ Mical, il y a six mois, refusa d'admettre M"* d'Alpuja*
ras parmi les novices du couvent des carméiites de Lormières, c'est
sur les renseignemens que j'avais fournis moi-même à Sa Gran-
deur...
— De quels renseignemens parlez-vous, s'il vo«s plah?
— Assurément je n'eus aucune objection à élever contre la voca-
tion de M"® Isabelle, qui me paraissait évidente. Rien ici-bas n'est
aussi pur que l'âme de votre fille...
— Alors? interrompit le vieux gentilhomme, impatienté.
— Mais durant la retraite que M"® d'Alpujaras dut suivre «u
Carmel , — l'entrée au noviciat est précédée d'une retraite ibrt
longue et fort pénible, — la révérende mère Estorgie, très atten-
tive aux postnlantes, les accompagnant partout, à la chapelle, à la
table, au jardin, fut frappée du changement que les exercices trop
rigoureux de la règle amenaient dans la santé de VP^^ Isabelle.
— Est-ce qu'elle se plaignait?
— Elle ne se plaignit jamais. Seulement, un matin, au choeur,
H"* feabelie, qui n'avaft pas mangé depuis ptasieuns jours, soit que
la nourriture grossière des religieuses provoquât chez elle un
dégoût invincible, soit que « le ciel la ravageât déjà trop profon-
dément, n pour rappeler des expressions famitières à sainte Thé-
rèse ) tomba soudain en déâdllance et l'on eut beaucoup de peine
à la rappeler & la vie. Prévenu sw l'heure , je jugeai le nKnnent
d'intervenir arrivé poinr moi. C'est alors, loonsieur le marquis,
qu'en mi de ces entretiens où la présence hièituelle de Dieu mêle
quelque chose tout à la fob d'mtime et 4e haut, l'occasion me fut
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160 REYUE DES DEUX MONDES.
fournie de constater combien votre fille était Tenfant de votre race,
combien elle vous ressemblait. Sans rien découvrir certes des secrets
qui, de son cœur ouvert, se sont épanchés par moi dans le sein de
la souveraine miséricorde, je vous citerai la réponse qu'elle me fit,
comme je l'exhortais à quitter le Garmel, en lui rappelant son éva-
nouissement : — a Plût au ciel que je fusse morte dans le chœur ce
jour-là I me dit-elle. Sur quel champ de bataille plus beau pour-
rais-je mourir, moi, à qui il n'a pas été permis de suivre mes frères,
qui ne pourrai suivre mon père jamais 1 »
— 0 ma fille I cria le marquis d'Alpujaras.
Et la manche droite de sa redingote, vide du bras laissé à Bilbao,
se prit à trembler convulsivement.
— Vous voyez, reprit l'abbé Pigeonneau, que M**^ de Lormiëres a
bien fait de vous rendre M"« Isabelle.
— C'est vous, mon ami, qui me l'avez rendue, c'est vous!
— Pour son bonheur et pour celui de mon neveu Jacques, inter-
vint M^'"" de Gasiillet, à qui son trouble depuis un instant n'avait pas
permis un mot.
— Ce serait de part et d'autre une alliance fort honorable, arti-
cula froidement M«' Antonio Rodriguez... Toutefois, si M"® d'Alpu-
jaras persistait dans sa vocation religieuse, je pourrais lui décou-
vrir un autre Carmel que celui de Lormières.
Et, se tournant vers le marquis :
— Je pense, mon ami, qu'avec nous tous, vous avez remarqué
les changemens très heureux survenus dans l'humeur, l'attitude,
les discours de M. le comte Ferrier de La Ferrade de CastiUet y
Castilla?
— Certes 1
— Dieu a béni la semence que ma main jeta dans le sillon et Ta
fait germer. Je crois néanmoins qu'en fait de mariage , nous ne
devons pas précipiter les choses...
— Chut I souilla &F'® Hombeline, dont les oreilles étaient ailleurs.
— Qu'y a-t-îl? demanda M. Pigeonneau.
— Entendez-les 1 entendez-les 1 repartit la vieille fille, le visage
rajeuni par une joie qui montait de son cœur, et l'inondait conmie
un flot.
En effet, là-bas, au bord de l'Arbouse, de fugitifs éclats de
rire, aussi légers, aussi clairs que des chants d'oiseaux, montaient
parmi les branches, puis s'éteignaient un moment, puis reprenaient
de plus belle. Deux tètes apparaissaient, se découpant d'un trait
vif sur le fond éblouissant de la rivière, à la surface de laquelle le
soleil de midi brisait ses rayons perpendiculaires, qui s'éparpillaient
de toutes parts sans entamer l'impénétrable bouclier de l'eau. Nos
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LE ROI RASnRE. 161
vieillards de Thôtel Gastillet, — ils étaient tous vieux, même l'abbé
Pigeonneau âgé seulement de cinquante ans, — nos vieillards de
l'hôtel Gastillet suivaient avec un ahurissement où se mêlait une
grosse curiosité le moindre mouvement des têtes d'Isabelle d'Alpu-
jaras et de Jacques de La Ferrade, tantôt se penchant l'une vers
l'autre comme pour se confier des secrets que personne ne devait
entendre, tantôt âe séparant brusquement et lançant aux arbres des
paroles dont on ne parvenait à saisir que le murmure vague, par
intervalles plus atténué, plus indistinct qu'un soupir.
— Je donnerais quelque chose pour savoir ce qu'ils peuvent bien
se dire, ainsi pressés l'un contre l'autre sur ce banc, dit M"® Hom-
belioe,
— Peut-être conviendrait-il d'aller les déranger un peu, opina le
marquis Alvar.
— Les déranger 1 se récria l'abbé Pigeonneau. Croyez-vous ces
enfans capables de laisser tomber de leurs lèvres une parole qui?..
— Oh 1 moi, je me porte caution pour mon nfeveuî dit M"* de Gas-
tillet.
— Et moi, je réponds de ma fille ! ajouta vivement M. d'Alpu-
jaras.
— Dans ce cas, tout est pour le mieux I conclut l'aumônier des
carmélites , et je conseille de laisser M"' Isabelle rire et s'ébattre
un brin avec M. Jacques jusqu'à l'arrivée de M. l'archiprêtre de la
cathédrale, qui, me parait-il, en prend trop à son aise avec notre
déjeuner.
M. Pigeonneau achevait à peine sa phrase, que M^ Antonio Rodri-
guez, peu habitué à traiter sérieusement celui dont hier encore il
était l'égal, articulait ces mots d'un ton péremptoire :
— Je cours interrompre un tête-à-téte que je juge contre toute
bienséance... C'est surtout de la jeunesse qu'il faut se méfier. Ah!
la folle jeunesse!.. Le tentateur n'est-il pas toujours là!
Personne n'osa souffler mot, et le protonotaire apostolique s'éloi-
gna.
Ferdinand Fabre.
(La deuxième partie au prochain n®.)
TOMB ux. — 1883. 11
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COLIGNY
II'.
LA DEUXIÈME ET LA TBOISIÉBIE OUBRRB DE BSLiaiOK.
LA SAINT-BARTHÉLEMY.
1.
Il ne semble pas que GoKgny se soit montré aussi lent à la
guerre civile, en 1&Ô7, qu'il TaTait été en 1562 ; en ne saurait dire,
toutefois, qu'il y fut prompt, mais il avait vu qve le hasard d'une
seule journée peut décider du sinrt d'un royaume; il était las, sans
doute, de défendre sa cause avec de vaines paroles et des écrits
encore plus vains; il voyait grandir l'influence de ses eimemis, il
devinait les complicités entre les Lorrains et TEspagne; il souffrait
comme protestant, il souffrait comme Français , et il ne vît bientôt
plus qu'un remMe aux maux qui affligeaient ses coretigionnatres
ou qui menaçaient le pays. Le duc d'Albe avait traversé la Savoie,
la Franche-Comté et la Lorraine avec nne armée destinée à l'extermi-
nation des hérétiques dans les Pays-Bas. Sous prétexte de ne pas
laisser insulter nos frontières, on avait enrôlé six mille Suisses
et Ton faisait des levées dans tout le royaume. Le prince de la
Roche-sur-Yon donna avis à l'amiral qu'à Bayonne on avait projeté
de détruire entièrement la religion réformée ; de semblables avis
lui revenaient en même temps de divers côtés.
Gondé, Coligny et ses frères, et quelques gentilshommes eurent
deux réunions à Valéry et à Ghâtillon, Dans ces deux assemblées,
Condè et Coligny essayèrent encore de contenir leurs amis ; une
troisième assemblée eut lieu un mois après la seconde. La Noue a
laissé le récit de ce qui s'y passa. Le prince et l'amiral afiirmèrent
(1) Voyez la Revue du !•' août.
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G0U6NT. 168
qoi'û s'était tenu à la cotir un conseil secret où Ton avait délibéré
de les arrêter tous deux, de foire mourir Tamiral et de garder Gondé
prisonnier ; on devait mettre deux mille Suisses dans Paris, deux mille
dans Orléans et deux mille dans Poitiers, casser Tédit d'Amboise et le
remplaoer par un autre « du tout contraire, n Les cerveaux s^échauf-
fèrent, on se demanda s'il fallait se laîsser lier les pieds et les mains
^t traîner aux écbafauds. Trois mille personnes de la religion avaient
péri depuis la paix, et à toutes les plaintes on n'avait fait que des
r^nses frivoles. Bn vain Goligny conseilla-t41 encore la patience.
a Je vous demande, répKqua d'Andelot à ceux qui parlèrent contre la
prise d'armes, si vous attendez que soyons bannis es paîs estranges,
liez dans les prisons, fugitifs par les forests, courus à force du
peuple, mesprisez des gens de guerre et condamnés par Tauthorité
des grands, comme nous n'en sommes pas loin, que nous aura
servi nostre patience et humilité passée? Que nous profitera alors
nostre innocence? A qui nous plaindrons-nous 7 Mais qui est-ce qui
voudra seulement nows ouïr? » Tout le monde se résolut enfin de
recourir à la force, et l'on discuta un plan de campagne. On songea
d'abord à mettre la main sur Orléans ; mais Orléans était dominé
maintenant par une citaddte. Il était oiseux de prendre de petites
places qu'on ne pourrait pas garder; Goligny fut d'avis de <i com-
poser une armée gaillarde, » et de marcher droit aux Suisses pour
les tailler en pièces. Sans doute le cardinal de Lorraine et le roi
marchaient toujours avec les Suisses, et l'on pourrait dire que l'en-
treprise avait été faîte non contre le cardinal et les Suisses, mais
^oontre le roi lui-même : on répondrait qu'on voulait délivrer le roi,
et, si l'on réussissait, on empêcherait une longue et ruineuse guerre.
Le rendez* vous fut pris à Rozay^n-Brie ; Gondé s'y trouva avec
-Goligny et ses frères, La Rochefoucauld et quatre cents cavaliers.
Hais la rapidité de la marche des Suisses déjoua les projets des con-
jurés. Le connétable ayant réussi à mener le roi à Paris, Gondé
-vint mettre son quartier général à Saint^Denis le 2 octobre, et com-
mença le blocus de la capitale. Son armée s'était grossie au chifire
de six mille hommes : quatre mille fantassins et deux mille cava^
Uers. Le connétable, ayaat appelé i lui les bandes de Strozzi et de
Brissac, avait dix-neuf mille hommes sous ses ordres. Malgré l'in-
fériorité de ses forces, Gondé se décida k accepter la bataille et mit
le gros de ses forces en avant de Saint-Denis. L'amiral était à Sàinlr
Ouen, avec la cavalerie de l'avMit-garde ; ses troupes repoussèrent
les catholiques. En poursvnvant les gendarmes, ir Goligny, dit le
duc d'Aumale, rencontre le régiment des Parisiens, qui, u bien
dorez comme calices, » cherchaient à prendre leurs rangs avec
rinexpérience de guerriers improvisés sortis le matin de leurs mai-
sons. Ce fut l'afb^ et un moment; les vol(mtah:es, qui ne s'atlen-
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16& REYUE DES DEUX MONDES.
daient pas à pareille fête, ne purent résister au choc des vieux
soldats protestans ; ils s'enfuirent en désordre, a et s'en souvinrent
longtemps. » Goligny s'acharna un peu trop dans sa poursuite; il
fut pris en flanc par la cavalerie fratche de Ghavîgni; un cheval turc
qu'il montait, et qui avait la bouche dure, rompit sa bride, l'em-
porta parmi les fuyards catholiques; il réussit avec peine à sortir
de la mêlée et à rentrer à Saint-Denis. La bataille, un moment
gagnée par les protestans, était perdue pour eux, mais le conné-
table avait été blessé à mort et les catholiques se trouvaient sans
chef. Le lendemain même du combat, d'Andelot parcourait la
plaine Saint-Denis avec cinq cents chevaux, comme pour braver les
Parisiens ; Gondé s'acheminait vers Montereau et s'enfonçait dans
l'est pour joindre les renforts allemands qu'il attendait. La Roche-
foucauld lui amena à Montereau dix-huit cornettes et vingt-sept
enseignes venant du Poitou et de la Guyenne. Quelque temps se
passa en conférences pour la paix : car des deux côtés on était mal
préparé pour une longue lutte. Les confédérés avaient besoin du
secours qu'ils avaient demandé à l'électeur palatin, Frédéric le
Pieux. Gelui-ci avait eu quelques hésitations ; si l'ardeur de son cal-
vinisme le poussait à aider les réformés français , il ne voulait pas
se mettre en guerre ouverte avec le roi de France. Il laissa partir
avec les rettres son fils Jean-Gasimir, un cadet qui avait sa fortune
à faire et qui cherchait les occasions. Le duc Gasimir, désireux de se
faire un nom, avait réuni une véritable armée : six mille cinq cents
chevaux , trois mille fantassins et quatre pièces de campagne. Les
confédérés l'attendaient en Lorraine; ils croyaient, dit La Noue,
qu'on n'aurait pas mis le pied dans cette province « que les coqs
des rettres ne s'entendissent chanter, )> mais, après y avoir séjourné
quelques jours, ils n'en avaient encore aucune nouvelle; la noblesse
protestante commençait à murmurer; « le prince de Gondé, qui
estoit d'une nature joyeuse, se mocquoit si à propos de ces gens
si cholères et apprehensifs, qu'il faisoit rire ceux mesmes qui excé-
doyent le plus en l'un et en l'autre ; de l'autre costé, Monsieur l'ad-
mirai , avec ses paroles graves, leur faisoit tant de honte qu'enfin
ils forent contraints de se radoucir et rapaiser. » On eut enfin des
nouvelles du duc Gasimir, et ce n'étaient plus que « chansons et
gambades » dans le camp. Les rettres s'attendaient à toucher tout
d'abord 100,000 écus, Gondé n'en avait pas 2,000; le prince et Goli-
gny demandèrent à tous les gentilshommes une contribution volon-
taire ; tout le monde donna, « jusqu'aux goujats des soldats. » On
réunit bien ainsi 80,000 écus, tant en argent monnoyé qu'en vais-
selle et chaînes d'or.
Les rettres payés, on tint un conseil de guerre ; sur l'avis de Goli-
gny, il fut résolu qu'on marcherait dans la direction de Paris, avec
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COUGNT. 16S
Orléans pour objectif. On tromperait ainsi Tarmée royale, qui s'atten-
dait à yoir les protestans prendre le chemin de la Bourgogne. « Hais
ceux-ci, raconte le duc d' Aumale, prirent des mesures presque inouïes
pour l'époque et de tout temps dîiBciles à maintenir. C'est à Goligny
que revient cet honneur : esprit logique et organisateur, il avait
coutume de dire, quand il s'agissait de mettre une armée sur pied :
« Commençons de former le monstre par le ventre. » Il avait donc
rassemblé un assez grand nombre de chevaux de bât, réparti les
uns entre les compagnies pour le transport des bagages, aflecté les
autres au service des subsistances; la défense de dépasser un cer-
tain chiffre de bêtes de somme était rigoureusement observée; des
distributions régulières de vivres avaient lieu à certains jours, dans
une proportion déterminée, et l'approvisionnement était complété
toutes les fois qu'on le pouvait. Un ordre régulier avait aussi été
fixé pour les logemens : l'infanterie était toujours au centre, divisée
par grosses masses; la cavalerie était cantonnée dans les villages
alentour. Chaque soir, ces cantonnemens étaient barricadés, retran-
chés; des détachemens d'arquebusiers y étaient mêlés à la cava-
lerie; enfin, un lieu de rendez-vous était assigné en cas d'alerte.
En route, l'année létait toujours précédée, au loin, par une avant*
garde de douze cents cavaliers, dont la moitié portait l'arquebuse. »
On marcha ainsi à travers une population hostile, sans aucun
désordre, au nombre de plus de vingt mille hommes, jusque dans la
Beauce, après avoir franchi la Marne à sa source, la Seine près de
Châtillon , et passé par Auxerre , Bléneau , Montargis. En si bon
ordre que se fit la marche, il fallait bien pourtant, dit La Noue, que
« ce grand animal dévoratif passant parmi tant de provinces y trou-
vast toujours la p&ture. » Les gens de pied et de cheval faisaient du
butin, et l'on obtenait les vivres de gré ou de force.
Les confédérés allèrent mettre le siège devant Orléans. Condé,
arrivé sons les murs de cette place, après avoir fait vingt lieues en
deux jours, l'investit le 23 février. Pendant le siège, l'amiral fut chargé
d'empêcher l'entrée d'un secours de cavalerie amené par La Valette :
« Comme il avoit accoutumé, dit La Noue, d'aller en gros, de peur,
dit-il, de faillir le gibier, aussi prit^il trois mille cinq cents chevaux
et partit de si bonne heure, qu'à soleil levé, il se trouva dans le
milieu des quartiers de cette cavalerie qui, nonobstant les bonnes
gardes qu'elle tenoit en campagne, ne se put garantir que plusieurs
ne fussent enveloppez; et y eut quatre drapeaux pris, mais peu
de gens tuez. H. de La Valette, qui estoit logé dans Oudan, rallia
quatre ou cinq cents chevaulx et estant suivy de plus de mille des
iK>8tres, il se retira néanmoins avec une belle façon, tournant
souvent teste. »
Des pourparlers avaient été engagés entre Catherine de Médicis
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166 REYUE DES DEUX MONDES.
et GoDdé ; Coligny apprit que sa iemme, Charlotte de Laval, qu'il
avait laissée à Orléans, était tombée malade du typhus. Sentant sa
fia approcher, elle lui écrivit pour lui dire a qu'elle s'estimoit bien
malheureuse de mourir sans l'avoir revu, lui qu'elle avoit toujours
aimé plus qu'elle-m;6me et qui eût pu l'aider k franchir ce dernier
passage; que néanoioins elle se consoloit, sachant ce qui le retenoit
loin d'elle, qu'elle le conjuroit^ pour elle-même, qu'il avoit toujours
aimée, et au nom de leurs enfans, qu'elle lui laissoit comme gages
de leur amour, de combattre jusqu'à la dernière extrémité pour le
service de Dieu et pour l'avancement de la religion. » Elle le metr-
tait en garde contre la maison de Guise; pour la reioe mère, elle
ne savait pas si elle devait dire la même chose, a étant défendu de
juger mal de son prochain. » Coligny, dès qu'il reçut cette lettre,
partit avec des médecins poiir Orléans; il arriva à temps pour rece-
voir le dernier soupir de sa fonune.. A. peine lui eut-il rendu les
derniers devoirs, il retourna devant Chartres, laissant ses enfans sous
la garde d'un précepteur.
Condé inclinait à la paix; il avait consenti à livrer les places qu'il
occupait, contre la remise en vigueur de l'édit d'Amboise, et
100,000 écus destinés aux Allemands, a Quand le traité fut soumis
aux chefs des protestans, dit le duc d'Aumale, dans son Histoire,
l'amiral l'attaqua vivement et cette fois avec toute raison. C'était
folie à eux, disait-il, de poser les armes et de rendre les places
sans obtenir d'autre garantie qu'une vaine promesse. La tentative
de Meaux, leurs succès ne pouvaient qu'avoir envenimé les haines
BiMirries depuis longtemps contre eux, confirmé les résolutions de
la cour et resserré les trames qu'ils avaient voulu rom[tfe par la
guerre : cette paix n'était qu'un moyen de les écraser plua sûre-
ment. » Condé faisait valoir que les Gascons commençaient k déser-
ter, que les ravages commis par les rettres exaspéraient le peuple.
Mais Chartres était la veille d'être prise» Coligny ainMit mieux
négocier avec ce gage dans les mains. Coudé fit « un pas de clerc, »
comiBe dit Montluc; il signa le traité de paix le 12 mars 1568. Le
même jour, im édit du roi remit en vigueur l'édit de 15tô. Coligny
était de retour k Châtillon le 12 avril ; il put s'y livrer tranquille-
ment à ses tristes pensées, et y pleurer en paix la compagne qu'il
avait perdue.
I .
La paix de Longjumeau ne lut qu'une courte trêve : le nouvel
édit de pacification étadt l'ancien édit d'Amboise, dégagé a de toutes
les restrictions, modifications, déclarations et interprétations » qui
l'avaient altéré, mais, dès le premier jour, ce nouvel édit fut tenu
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COUGNY. 167
comme non avenu. Goligny dat reprendre son rôle ingrat d'avocat
des églises menacées ou opprimées, protester contre les viotenoes
de tout genre commises dans les vîUes^ dans les campagnes, dans
tontes les provinces, se fatiguer en remontrances, en représenta-
tions le plus souvent vames. Les gens qu'il avait dépêchés pour por-
ter ce qui était encore dû aux Allemands furent attaqués par fat
garnison d'Auxerre, dépouillés, blessés, ou tués. Le duc d'Anjou,
tout jeune encore, se déclarait l'ennemi ardent des partisans de la
religion; le cardinal de Lorraine, devenu son conseiUer, lui pro-
mettait que Marie Stuart serait amenée ^i France et qu'elle lui
céd^ait tous les droits qu'elle avait ou prétendait avoir sur le
royaume d'Angleterre. Goligny connaissait les sendmens du dnc
d'Anjou et il dénonçait à Norreys, l'ambassadeur d'Elisabeth, les
projets des Guises. Il était, au lendemain de la paix, ainsi qu'en pays
ennemi, enfermé dans Ghfttillon, comme le prince de Gondé à
Noyers en Bourgogne, comme d'Andelot à Tanlay& quatre lieues de
Noyers. « Trente mille à Tentour, écrivait Norreys à ÉlisabeUi, les
gentilshommes du pays, étant pour la j^opart de la religion, tien-
nent leurs maisons bien gardées et sont prêts à se rendre auprès du
prince quand il le leur ordonnera. »
Châtillon était trop isolé : il y avait aux environs plusieurs petites
garnisons d'Italiens éi autres qui épiaient l'amiral et le menaçaient;
plusieurs fois, à la cour, on le crut pris et tué. Il dut quitter cette
ville pour aller auprès de son frère à Tanlay. Il passa près du châ-
teau de Ghandeley, dont la garnison fit feu sur lui, comme en pleine
guerre; d'un bouta l'autre du royaume, les attentats contre les
réformés se renouvelaient et demeuraient impnnis. Goligny écrivait
le 13 juillet 1568 au roi Gharles IX pour se plaindre d'un attentat
commis sur l'un de ses gentilshommes qu'il envoyait à Auxerre vers
le gouverneur et capitaine de cette ville, M. de Ptye. « Il est advenu
qu'ayant ledit sieur de Prye donné escorte de deux harqueboiuziers
au gentilhomme que je lui avois envoyé, pour le conduire jusqu'à
la porte, incontinent après qu'ils l'eurent laissé et auparavant qu'il
feust hors des fauxbourgs de ladite ville, il fut chargé de guet-à-
pend et poursuivi furieusement par dix*huit ou vingt harqurtou-
ziers qui tous tirèrent contre lui. Il y a eu cinq coups qui ont porté,
de façon que, s'il n'est mort, il ne vault guère mieulx. Il n'y a plus
de justice en ce royaulme pour ceulx de la religion et il est permis
à un chacun de les meurtrir et assassiner avec toute impunité, sans
qu'ils puissent dorénavant avoir espérance de pouvoir vivre en seur
reté soubz vostre parolle et protection. » II écrivait également à la
reine mère, lui montrant l'état pitoyable du royaume, lui rappelant
ce qu'il lui avait dit quelquefois « que les opinions de la religion ne
s'usent ny par le feu, ny par les armes, et que ceux-là s'estiment
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168 BEVUE DES DEUX MONDES.
bienheureulx qui peuvent employer leurs vies pour servir à Dieu et
à sa gloire; et oultre cela, qu'il n'est rien si naturel que de deffendre
son honneur, sa vie et ses biens. » Quelques jours après, Goligny
dénonçait un nouvel assassinat commis sur la personne de Daman-
zay, lieutenant de la compagnie des gendarmes de d'Andelot; ce
gentilhomme, sortant de sa maison et tenant un de ses enfans par
la main, fut tué à coups d'arquebuse par six hommes masqués qui
étaient en embuscade derrière les murailles des fossés de sa mai-
son. « Ce sont des fruits et effects des confréries du Saint-Esprit et
de la Ligue, qu'ils appellent. »
Catherine de Médicis prépara avec le cardinal de Lorraine et
Biragueun coup de main sur Noyers; on commanda àTavannes de
cerner le château et d*y saisir Condé et Coligny ; mais Tavannes était
un soldat, il ne voulut pas se rendre le complice d'une trahison. Des
messagers, envoyés à dessein aux alentours de Noyers, portaient
des lettres avec ces mots : « Le cerf est aux toiles, la chasse est
préparée. » Ces messagers furent pris, l'amiral et son neveu com-
prirent le sens du message. Ils résolurent de quitter Noyers et
envoyèrent, au moment de partir, des lettres et un mémoire de
doléances au roi et à la reine mère. Ils sortirent de Noyers le
23 août pour aller mettre leurs familles en sûreté à La Rochelle. La
distance était grande : il fallut, sous le soleil d'été, par des chemins
détournés, conduire la petite troupe, qui se composait de la prin-
cesse de Condé, alors enceinte, des enfans du prince, de ceux de
l'amiral et de d'Audelot, qui étaient en bas âge. Cent cavaliers
formaient toute l'escorte. Comment allait-on passer la Loire? La
chaleur de l'été avait fait baisser les eaux ; un gentilhomme de la
troupe trouva un gué près de Sancerre ; les hommes passèrent à
cheval, les femmes et les enfans dans trois nacelles. Arrivés sur
l'autre bord, les fugitifs se mirent à genoux et chantèrent le
psaume cxiv, qui célèbre le passage de la Mer-Rouge : « Quand
Israël sortit d'Egypte, etc. »
La Loire passée, on était en pays ami ; la petite troupe prit son
chemin par Le Blanc, en Berri. c Tous les huguenots des villes et
des villages les suivent, écrivait La Châtre au roi, le 28 août, et
mènent avec eux tous leurs enfans, tant petits puissent-ils être, et
il y a un monde de charrettes et de chevaulx, lesquels chevaulx et
charrettes ils changent à tous les villaiges où ils en trouvent. »
Condé, arrivé en Poitou, demanda l'entrée de Poitiers à Vieilleville,
qui répondit « qu'avec train de prince, volontiers, mais non pas
avec si grande suite. » De nouveaux renforts augmentaient sa troupe
à chaque traite. Enfin l'on arriva devant La Rochelle, qui ouvrit
immédiatement ses portes. Jeanne d'Albret approchait ; Condé alla
la chercher à Archiac et la ramena avec son jeune fils à La Rochelle,
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COLIGNY. 169
OÙ ils furent reçus avec de grandes démonstrations de joie. L'entre-
prise de Condé et de Tamiral était bien téméraire. Sans doute, La
Rochelle était une base d'opérations très solide, et de cette place on
pouvait librement communiquer avec l'Angleterre, mais on risquait
ainsi de se mettre un peu trop dans une dépendance incommode;
d'autre part, en s'enfonçant dans la Guyenne, on s'éloignait beau-
coup de l'Allemagne et des mercenaires, qui devenaient malheureu-
sement indispensables dans toutes les guerres. On n'était plus,
comme à Orléans, en état de « muguetter » la ville de Paris, en
se piaulant au bord de la mer, dans des îles, parmi un peuple de
traQquans, on s'isolait un peu trop du reste de la nation. Mais les
protestaos n'avaient guère le choix ; on leur avait pris Orléans , ils
durent luettre en œuvre les ressources de La Rochelle. Coligny se
hâta d'organiser une flotte; il fit pour l'armée de terre des règle-
mens copiés sur ses fameuses « ordonnances;» il envoya des négo-
ciateurs au-delà du Rhin et en Angleterre. Le cardinal de Châtillon
avait été recherché et poursuivi en Beauvaisis, mais il avait réussi
à gagner les côtes de la Manche et s'était réfugié en Angleterre.
Il y devint naturellement le représentant de la cause des réformés
auprès d'Elisabeth. D'Andelot avait eu l'adresse d'échapper aux
troupes royales; il avait, avec une bonne troupe, franchi la Loire,
il était entré dans Thouars, avait pris Parthenay et avait rejoint son
frère, qui s'était porté à sa rencontre. Il amenait avec lui Montgo-
mery, le vidame de Chartres et La Noue.
La guerre était recommencée : Coligny et d'Andelot s'emparèrent
de Niort, de Melle, de Fontenay-le-Comte, de Saint-Maixent ; avec
Condé, ils prirent Angoulème, Saint- Pons et Blaye; les protestans
occupèrent Saintes, Saint-Jean-d'Angely et Taillebourg. « En moins
de deux mois, dit La Noue, de pauvres vagabonds qu'ils estoyent,
ils se trouvèrent es mains des moyens suffisans pour la continua-
tion d'une longue guerre. » Nous ne raconterons pas la campagne de
156«S. Le duc d'Anjou, qui avait pu rallier Montpensier, commandait à
vingt-sept mille hommes, dont vingt mille fantassins et sept mille
cavaliers. Tavannes était le guide militaire du jeune prince et le
véritable général de sa belle armée. Condé avait des troupes moins
éprouvées, mais son armée s'élevait à près de trente mille hommes.
U n'y eut point de véritable bataille, seulement quelques actions
de détail, quelques villes prises; un froid terrible empêcha les
deux armées d'en venir aux mains et les força à prendre des quar-
tiers d'hiver. Coudé cantonna ses troupes dans le Poitou et alla
conférer à Niort avec Jeanne d'Albret sur les affaires du parti. On.
dépécha encore une fois vers Elisabeth, bien qu'elle eût toujours
auprès d'elle le cardinal de Châtillon. La reine d'Angleterre avait
mis à la disposition de Condé un prêt de 200,000 écus, dont le
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£70 REVUE DES DEUX MONDES.
rembours^Quent était gtranli par \m prises de la flotte rocheloise;
elle avait promis six vaisseaux, six caooQS cLe batterie. L'argent
anglais était destiDé aux troupes aHamaïuks : le duc de Deux-
Ponts avait promis six mille chevaux, trente enseignes de gens de
pied, vii^ canons de batterie et douze pièces de campagne.
La campagne de 1569 commença de bonne heure; l'armée royale
s'était encore fortifiée de troupes firâdches. Coudé et Goligny résolurent
de marcher vers la Charente et d'aUer chercher en Quercy les vicomtes
qoi ne voulaient faire la guerre que chex eux. On s'ouvrirait avec
eux le chemin de la haute Loire et Ton irait donner la main aux
ÀUemand&r On se mit en mai-cfae au commencement de mars ;
l'amiral était ie 3 avec l'avant-garde à Goguac ; avec d'Andelot> il
{»it Jarnac, où il se trouvait encore le 13 au matin. U avertit Condé
que l'armée de Monsieur était proche et le supplia de mettre a quel-
ques hommes de bien » dans Cognac. Le pont de Ghàleauneuf
ayant été rompu, l'amval s'y porta avec sept ou huit cents che-
vaux et autant d'arquebusiers; il laissa à la garde du passage
deux régimens d'infanterie et huit cents chevaux pour empêcher
le passage des troupes royales; mais les troupes allèrent cher-
cher leurs quartiers trop loin; il ne resta qu'une faible garde,
et les catholiques passèrent pendant la nuit sans faire aucun bruit
Averti à l'aube, l'amiral dut attendre trois heures que toutes ses
troupes fassent réunies avant de pouvoir se mettre en route; les
royaux tombèrent sur lui. a C'est, dit La Noue, ce qui fit retour-
ner M. le prince de Condé, qui jà estoit à demi grosse lieue de
]kf se retirant, car, ayant entendu qu'on seroit contraint de me-
ner les mains, lui, qui avoit un cœur de lion, voulut estre de la
partie. » La Noue fut fait prisonnier; le prince et l'amiral chargèrent
en vain : la caviUerie catholique, tonte l'armée dn duc d'Anjou avan-
çait; les huguenots prirent enfin la fuite, laissant sur le champ de
bataille quatre cents gentili^mmes ; le valeureux Condé tomba
avec son cheval tué sous lui, et blessé, la jambe cassée, s'éUnt
déjà rendu à d'Argence, fut tué d'un coup de pistolet par Hontes -
quiou, qui était des compagnies du duc d'Anjou.
La bataille de Jarnac était aux protestans im chef hénrfque, mais
ne leur coûta, pas beaucoup de monde. Coligny, qui n'avait pas été
inquiété dans sa retraite, alla passer la revue de ses troupes à Ton-
nay-Charente ; Jeanne d'Albret présenta à l'armée son jeune fils,
devenu le chef des protestans; mais, désormais, le chef Téritable
était Coligny. Il fit associer au commandement nominal de l'armée
le jeune fils du prince de Condé; le père avut perdu la vie en
venant à son secours à Jarnac; il devait beaucoup à cet orphelin,
dans lequel il aimait, au reste, un compagnon d'enfance du fils qu'il
avait perdu à Orléans. Les deux Henri, âgé l'un de seiie ans^rautre
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CXMAGNY. 171 »
de dix*sept ans, suiyant les foituBes de rarmée huguenote, furent
appelés familièrement « les pages de l'amiral. « Les actes officiels
du parti portèrent désormais les signe(tures a Henry-^enry de Bonr«
bon, » suivies quelquefois de celles de Châtillon et de d'Andelot.
III.
Tendant que Goligny demeurait à Saintes, d'Andelot MIa faire de
nouvelles levées en Poitou. Après une tournée d'un mois, à peine
revenu ii Saintes, il fat atteint d'une fièvre qui l'emporta au bout
de quelques jours. Sa dernière penséQ fut une pensée patriotique.
Pendant son délire, il disait à son frère : « La France aura beau-
coup de maux; mais enfin tout tombera sur l'Espagnol. » L'ami-
ral cherchait L le calmer : <c le ne rêve point, mon frère : l'homme
de Dieu me Ta dit. » La réforme perdit en lui un de ses plus i^illans
capitaines; le courage entraînant, l'expérience militdre de d'An-
delot valaient une armée. Tout le monde crut qu'il avut été empoi-
sonné : ie cardinal de €hâtillon, alors, il est vrai, en Angleterre,
auprès d'Elisabeth, dont il cherchait toujours à tirer quelque
secours, écrivait à l'électeur palatin Frédéric III : a M. d'Andelot,
par la machination des papistes, voire des plus grands, a été
empoisonné, comme il est apparent, tant par l'anatomie qui a esté
Mie de son corps après sa mort que aussi par le propos d'un Ita*
lien qui s'est vanté, devant ladite mort, à plusieurs, tant à Paris
qu'à la cour, d'avoir donné le poison et demandé récompense d'un
si généreux acte aussitost qu'il a veu que la nouvelle en feut sçeue
et publiée; comme pareillement en plusieurs endroits de la France
et mesme au camp de Monsieur, frère du roy, il estoit commun,
devant que ledit seigneur d'Andelot iût aucunement malade, qu'il
debvoit mourir vers le commencement du mois de may. » Le corps
de d'Andelot fut transporté à La Rochelle et déposé dans la tour
dite de la Chaîne. Catherine de Médicîs écrivit à Forquevaux, l'am-
bassadeur de France en Espagne : te La nouvelle de la mort de
Andelot nous a fort resjouys... f espère que Dieu fera aux autres,
à la fin, recevoir le traitement qu'ils méritent. »
Ooligny avait eu de grandes inquiétudes sur la marche du duc
de Deux-Ponts à travers la France; l'espérance lui revint quand il
sut que les Allemands avaient pris d'assaut La Charité-sur-Loire; il
envoya sans tarder les princes de Navarre et de Condé vers les mar-
ches du Limousin; il alla les rejoindre en personne, et, le 5 juin, il
était avec eux à Archiac. De cette ville, il écrivit à Cecil que Jeanne
d'Albret, lui-même et quelques seigneurs, avaient envoyé tous
leurs bijoux en Angleterre comme nantissement d'un prêt de
20,000 Ûvres sterling. A ce moment même, il apprenait que son
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172 BEVUE DES DEUX MONDES.
château de ChâtilIon-sur-Loing avait été pris et que tous ses meubles,
enlevés dans plus de quatre-vingts chw'ettes, avaient été emportés
à Paris et vendus à l'encan. Avant de commencer une nouvelle cam-
pagne avec ses auxiliaires allemands, il eut la pensée d'écrire son
testament : o Ne sçacbant l'heure qu'il plaira à Dieu m'apeler, je
veux bien laisser ce témoignage à ma postérité pour ne lui laisser
point une notte d'infamie qui soit d'infidélité ny de rébellion, et
que si j'ay pris les armes, ce n'a point esté contre le roy, mais
contre ceulx qui tiranniquement ont contraint ceulx de la religion
reformée de les prendre pour garantir leurs vies. » Plus loin, il n'a,
dit-il, eu que deux désirs « pour ce que, partant de ce monde, je
sçay qu'il fault que je en voise comparoistre devant le trosne de
Dieu, pour y recepvoir mon jugement, je veuk qu'il me tourne en
condamnation si je mens en disant que ce que je désire le plus,
c'est que Dieu soit servi partout et principalement en ce royaulme,
en toute pureté et selon son ordonnance, et après que ce royaulme
soit conservé. »
Ce testament olographe porte la date du 7 juin; deux jours
après, l'amiral s'emparait de Nontron, place appartenant à la reine
de^Navarre; il y apprit que les allemands avaient passé la Vienne;
leur général, Wolfgang de Bavière, duc de Deux-Ponts, avait suc-
combé aux environs de Limoges à une maladie que les fatigues
d'une longue et difficile marche avaient rendue mortelle, et avait
laissé le commandement des troupes au comte Yolrad de Mans-
feld. ^La jonction des confédérés se fit à Saint- Yrieix le 23 juin
1569. Coligny passa en revue les rettres et les lansquenets et leur
délivra un mois de leur solde. Sans plus tarder, on alla chercher
l'armée du duc d'Anjou, qui campait à La Roche-Abeille dans d'ex-
cellentes positions, à une lieue de Saint-Yrieix. Monsieur avait accru
son armée déjà très forte des troupes du duc d'Aumale, de mille
deux cents cavaliers italiens, que le comte Santa-Fiore, neveu du pape
Pie^V, lui avait amenés quelques jours avant avec quatre mille fan-
tassins. L'amiral menait Tavant-garde ; la bataille était commandée
par le comte de La Rochefoucauld ; les princes avaient ce jour-là
environ quatorze mille hommes de pied, quatre mille chevaux et
six canons. Strozzi porta tout le poids de l'attaque des protestans;
il défendit avec une grande vaillance le corps de garde de l'armée
royale, entouré de palissades et d'abatis, mais plus de quatre
cents des siens furent tués, et lui-même eût été mis à mort s'il n*eût
été reconnu par celui qui le mena à l'amiral. Ce corps de garde
rompu, les protestans désiraient fort aller à l'assaut du camp du
duc d'Anjou, placé sur les crêtes; mais la pluie avait détrempé le
sol, et l'attaque fut interrompue. L'artillerie royale ne cessa de
tonner contre l'armée protestante, qui demeura en place pendant
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COUGNY. 173
tout le jour ; mais Monsieur ne descendit pas de son camp retranché,
et, le lendemain, Goligny, jugeant sans doute que la position du duc
d'Anjou était trop forte, se retira lentement.
Après le combat de La Roche-Abeille, les deux armées n'avaient
pas moins d'envie l'une que l'autre de s'établir en des pays plus
gras que le Limousin. Les protestans prirent quelques places, notam-
ment, Lusignan et Chàtellerault, et se résolurent au siège de Poi-
tiers* La noblesse du Poitou poussait de toutes ses forces à ce siège;
on imputa pourtant à Coligny de l'avoir entrepris parce que le duc
de Guise et son frère étaient dans la place. La vérité est qu'il insista
beaucoup sur les difficultés de l'opération, remontrant que Poitiers
était bien fourni d'hommes de qualité, a et qu'ordinairement ces
grandes cités sont les sépultures des armées. » Toutes ses craintes
se réalisèrent ; les assauts furent repoussés, la maladie se mit parmi
les assiégeans ; les meilleurs officiers tombèrent malades, l'amiral
lui-même fut atteint de la dyssenterie; le blocus ne réussit pas
mieux que les attaques de vive force, et le duc d'Anjou ayant me-
nacé Chàtellerault, Goligny leva le siège, malade, porté en litière,
et ne voulant pas un moment abandonner les siens. A son approche,
le duc d'Anjou battit en retraite. Les catholiques marchèrent toute
la nuit, passèrent la Grouse au Port-de-Piles, où ils laissèrent deux
mille arquebusiers et quelques cornettes de cavalerie française
pour retarder la poursuite des protestans. Avec le reste de ses
troupes, Monsieur se logea à La Selle. Cette belle retraite d'une
armée entière se fit sans aucun désordre. Les coureurs protestans
trouvèrent le passage de la Creuse bien défendu. L'amiral dut
chercher un autre passage et franchit la rivière entre Le Port-de-
Piles et La Haye en Touraine; il voulait forcer Monsieur à une
bataille générale ou l'obiiger à s'enfermer dans Tours. Après avoir
en vain offert la bataille, manquant de vivres, il repassa la Creuse
et la Vienne et prit ses quartiers à Faye-la- Vineuse (le 13 sep-
tembre) et aux environs.
C'est là que fut exécuté, le 21 septembre, Dominique Dalbe, valet
de chambre de l'amiral. Il fut convaincu d'avoir livré à La Rivière,
capitaine des gardes de Monsieur, à Brisach, au mois de mai, des
lettres d'Elisabeth d'Angleterre, de la reine de Mavarre, des princes
et de Goligny écrites au duc de Deux-Ponts, d'avoir servi ensuite
d'espion et enfin d'avoir voulu tuer Goligny devant Poitiers. Mon-
sieur cependant, ayant reçu tous ses renforts, et renforcé par le duc
de Guise passa la Vienne ; son avant-garde était commandée par le
duc de Montpensier; lui-même avec la bataille se rendit à Loudun;
Goligny quitta Faye-la- Vineuse et se rendit à Mirebeau. Le duc
d'Anjou se porta de ce côté et l'amiral résolut de lui ofirir la bataille
près de Moncontour, sur les grandes plaines de Saint-Gler. Il y
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17& RETUE DES DEUX MONDES.
amva le dernier jour de septembre. II «vaU sous la main six miUe^
chevaux, Frangais ou retires, huit mille arquebusiers et fpMre mille
lansquenets, six canons. L'armée de Monsieur était beaucoup plus
forte; elle comptait de huit à neuf mille chevaux, de seize à dix-huit
mille fantassins, y compris six mille Suissea.
La tête de l'armée catholique renccmtra et prit eu flanc r^umée
de ranûral, en pleine jxiarchd sur Moncontour. Une charge de mille
lances sur une longue colonne de trds cents chevaux et de deux ceuta
arquebusiers y jeta le plus complet désordre. U y eut une vraie panique
chez les protestans ; heureusement pour eux les catholiques se trou*
vërent arrêtés dans un défilé où il ne pouvait passer que peu de
monde à la fois. L'amiral put rallier les siens et commanda pluaieors
charges qui arrêtèrent les poursuivans. Les deux armées se mirent
alors en bataille, mais, comme l'artillerie protestante était déjà 4
Moncontour, elle ne put répondre à l'artillerie catholique. On ne
s'aborda pas toutefois et la bataille fut remise au lendemain. Deux
jours se passèrent. Les lansquenets ne voulaient plus marcher si ou
ne leur donnidt de l'argenté Cinq cornettes de rettres firent mine
aussi de se révolter. £nfia Goligny se décida à partir le 3 octobre
au matin pour aller droit à Airvault et mettre la rivière qui y passe
entre lui et l'ennemi; une heure fut perdue à apaiser le tumulto
des Allemands. Après un quart d'heure de marche, l'amiral vit arri-
ver à lui Tavant-garde catholique, avec dix-neuf cornettes de ret-
ires; il manda au comte Ludovic de Nassau, qui commandait la
bataille, de lui envoyer trois cornettes; le comte arriva lui-même
en toute hâte avec ces cornettes, laissant la bataille sans comman*
dant. Coligny, inquiet des jeunes princes^ les fit retirer avec une
escorte, mais cette escorte fut bientôt suivie d'un trop grand nombre
de cavaliers. La journée commençait mal. Coligny chargea l'avant-
garde catholique et rencontra le rhingrave, qui lui tira au visage
un coup de pistolet. Blessé au nez, il riposta et étendit le rhingrave
à ses pieds. Une grêle de coups de pistolets lui enleva son apée^
son baudrier, rompit la courroie de sa cuirasse ; il était aveuglé par
le sang, qui ne pouvait sortir de sa visière baissée ; un jeune gen-
tilhomme nommé Plotinière, qu'il avait nourri comme page, le tira
de la mêlée et remporta loin du champ de bataille. Les catholiques
avaient partout l'avantage; les Suisses purent faire un véritable
massacre de leurs ennemis détestés, les lansquenets allemands, dont
il ne resta que deux cents hommes. Ludovic de Nassau et Volrad
de Mansfeld couvrirent la retraite avec les débris de leur armée et
rejoignirent l'amiral à Parthenay. D'Aubîgné raconte que, pendant
la retraite, a comme on portoit l'amiral en une litière, rEstrange,
vieux gentilhomme et de ses principaux conseillers, cheminant en
mesme équipage et blessé, fit en un chemin large avancer sa litière
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GOUGNY» 176
«a frent de l'aotre, et pois, passuai la tète à la portière, le^rda
fiiement son chef et se sépara la larme à l'œil^ mec ces parolea :
Il Si est-ce qoe Dieu est très ckmi. » Là-dessus tt& se dirent adiett^
bien unis de pensée, sans en pouvoir dire davantage. Ce grand cafMh
taine a conferâé à ses prîfez que ce petit motd'ani l'avoit relevé et
remis au chemin des bonnes pensées et fermes résolutions pour
f avenir. »
La bataille de Meneontour ftit un vériliahle désastre peur la cause
prolestante : Goligny, qui n'a^vsk pas asses de cavaleriei avait trop
étendu ses cornettes, pour faire croire aux catbdiqves qu'il était
pu» fort qu'il n'était; mais les vieux routieffs qui étaient avec le duc
d'Anjou n'y avaient pas été troiD^ et avaient disposé leurs cava-
liers en gros bataillons; eenx-ci donaut à corps perdu sur les baies
de casaques, bianebes les afaieot aisément rompues, quelque grêle
d'arquebusade» qu'on part Ikixe pleuvoir sur eux; car Cdîgny avaU
coutume de mèlcv très babilemmi les arquebusiers et les cavaliers.
Tavannes décida h victoire en allant chercha' les. Suisses et en
leur faisant doubler le pas» Monsieur, emporté par l'envie de cbar-
ger, les avait laissés en arrière et s'était jelé en avant avec les ret-
tres du marquis de Bade; les Susses et Kron le dégagèrent et ter-
mânèreni la journée. Quand oo M les récita détaillôs de cette
bataiHe, on est frappé de voir oomèîen dTétrangers il y avait des
deux côtés ; Français, Allemands, Bourguignons, Italiens, Suisses^
Flamands, Anglais même (il y avÂt une cornette anglaise), purent
éprouver mutudlement leur courage. Le duc d^Anjou avait eu avec
lui le comte de Westembourg, les deux rbiograves, le comte Santa^
Fiore, le comte Paol SCona, le comte Disti, SantelÛ, Cléry, PMer,
Henry Champernewne ; Coligny avait le comte Ludovic de Nassau et
Manafeld. La bataille ne dura que deax heiires; lea catholiques ne
irant que de très faibles pertes. Monsieur poursuivit les vaincus au
pas ; i\ avait, grâce à Tavannes^ remporté une victoire signalée, et
l'on peut s'étonner qu'il n'ait pas davantage inquiété les proteatans
dans leur retraite, car il avait toutes ses forces presque intactes, il
était entouré de la n^tesae catbcdique, exaltée par sa victoire, et kû-
méme avait témoigné pendant la journée de Moncoi^ur d'une
ardeur presque téméraire.
• Qui eût jamais ctu, dit Brantéme,. qu'après une telle bataille de
Moncoatour perdu» et si grande déroule^ ce capitaine eût pu. ai
bien se remettre? Il me semble qne je vois Brate et Casse> qui sor-
tarent de Rcne, qui par use porte, qai par l'autre, comme gpns
perdus et vagalMuids, et en moins d'un an mirent une armée de
cent mille hommes sur pied et Mvrëffent la bataiUe de Pbilippes. »
BnxMme raconte que fienliscsa dire à Famiral après Moncontour :
a Bhl mon IKieu, monsieur, qui eût jamais pensé aussi que vous
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176 REVUE DES DEUX MONDES.
eussiez donné la bataille si légèrement? — Gomment! dit l'amiral,
j)etit capitaine de m.., osez-vous contrôler mes actions? » Et sur ce,
luy voulut donner de l'espée ; mais il en fut empêché et prié de
iui pardonner. »
A. Parthenay, où se réunirent les chefs réformés, Gohgny fit
admirer sa constance; il releva tous les courages, écrivit des lettres
et des dépêches de tous côtés. Il alla voir un moment Jeanne d'Al-
bret à Niort et mit Piles, en qui il avait toute confiance, dans Saint-
Jean-d'Angèly. Mouy, qui commandait dans Niort, fut tué par Mau-
revel, l'un des cavaliers de sa suite, qui alla se réfugier chez le duc
d'Anjou. Niort capitula peu après, et le duc d'Anjou, maître de cette
ville, et peu après de Fontenay, de Saint-Maixent, de Châtellerault,
de Lusignan, alla mettre le siège devant Saint-Jean-d'Angély. Cette
ville devait être l'arrêt de sa bonne fortune : pendant qu'il s'amusait
à ce siège, au cœur de l'hiver, Colîgny eut le loisir de traverser
tout le royaume. Il conçut l'entreprise la plus hardie : laissant La
Rochelle et Angoulême en bon état de défense, il résolut de quitter
précipitamment la Saintonge, de se rendre en Guienne, en Gas-
cogne, en Languedoc, d'y reconstituer une armée, de faire ensuite,
s'il le pouvait, un retour offensif sur le centre de la France, peut-
être jusque sur Paris. Il avait bien des raisons pour entreprendre ce
grand voyage ; en premier lieu, il fallait donner contentement aux
reîtres et, faute d'argent, les payer du sac de quelques villes et
bourgades; il voulait tendre lafnain à Montgomery, à Montbrun,
à Mirebel, à Saint-Romain, et s'unir sur les frontières de la Bour-
gogne aux nouveaux secours qu'on lui promettait d'Allemagne.
Coligny quitta Saintes, avec les jeunes princes ; il n'avait que
trois mille fantassins, outre la cavalerie allemande et française ; il
fit faire aux reltres trente lieues en trois jours et passa dans ces
trois jours les rivières de la Drôme, de l'Isle, de la Vézère, et de la
Dordogne, grossies par les pluies ; cette marche des reltres fut
regardée comme un vrai miracle et tout le monde admira com-
ment l'amiral en avait obtenu u ces extravagans devoirs de guerre ;
aussi, les ayant par delà, il les en sceut ti'ès bien remercier et
récompenser de mesmes. Gar, après avoir joint les forces des
vicomtes et de M. le comte de Montgomery, tournant victorieux
de Navaneins et d'Ortez, il vous les promena à ce bon pays
d'Ageûois, se donnant des aises et des moyens jusques à la gorge. »
Le î& octobre, l'amiral était à Argental, sur la Dordogne; il traversa
le Rouergue, le Quercy, et de là alla à Montauban; « sa petite pelote
de atige en roulant se fit grosse comme une maison, » dit La iNoue.
L'armée des princes séjourna pendant le mois de décembre 1569 et
peudutu le mois de janvier 1570 dans les environs de Toulouse;
elle marcha ensuite vers Garcassonne et s'arrêta au mois de mars
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GOUGNY. 177
à Hontréel, aux environs de cette ville. Goligny prit ensuite
Gftsan, près de Narbonne ; il alla à Uzès, à Nimes, et passant par le
Pont-Saint-Esprit, par Saint-Julien et Saint-Jnst, il pénétra dans
le Vivarais et dans le Forez. Il faillit mourir de la fièvre à Saint-
Etienne de Forez, mais il se rétablit assez à temps pour repousser la
proposition d'une trêve qui était apportée par Biron et Malassise.
c( A voir, dit Bossuet, comme il tenoit ferme, on eût dit qu'il eût
été le vainqueur, et qu'il eût eu une grande armée, lui qui ne
menoit que des troupes quatre fois vaincues, ruinées par une marche
de quatre cents lieues, et que la désertion, jointe aux continuels
combats qu'il avoit Tallu donner contre les garnisons et les paysans,
avoit réduites à deux mille cinq cents mousquetaires et à deux mille
chevaux, dont la moitié, à la vérité, étoit de noblesse française, très
bien équipée , mais l'autre étoit d'Allemands, qui avoieut perdu
leurs armes sur les chemins, ou les avoient eux-mêmes jetées de
découragement et de lassitude (1). »
Le 10 juin, ou partit de Saint-Étienne et on s'avança par Feurs,
Roanne, Cluny, Saint- Léonard, dans la direction d'Arnay-le-Duc,
en Bourgogne. Le maréchal de Gossé, qui avait quinze mille hommes
sous ses ordres, chercha à arrêter l'amiral ; mais Goligny avait donné
à ses troupes une extrême mobilité. « Ils n'ont, écrivait Gossé au roi,
un seul homme qui ne soyt à cheval, n'ayant charrette, bagage ni
artillerie. » Les deux armées se rencontrèrent pourtant le 25 juin,
à Arnay-le-Duc. L'amiral avait pris une très forte position, d'où
Gossé ne put le déloger. Il se fit là plusieurs grosses charges de
cavalerie où les jeunes princes purent donner avec Bricquemaut,
/ Montmorency et Genlis. Gossé ne put suivre Goligny au-delà d'Ar-
nay-le-Duc : il demandait qu'on ne lui envoyât plus que de la gendar-
merie afin de pouvoir poursuivre un ennemi qui faisait chaque jour
neuf ou dix grandes lieues de pays et par des chemins où l'artillerie
ne pouvait marcher. Le roi se décida à faire oifrir à Goligny une
trêve, qui cette fois fut acceptée; aux termes de la trêve, il £ut
permis aux princes, ^r pour accommoder leur armée, de s'étendre
jusque près les villes de Gosne, Tonnerre et Glamecy. » La Noue observe
que « si ceux de la religion ne se fussent rapprochés de Paris, la
guerre n'eût été sitost parachevée, de laquelle expérience beaucoup
ont tiré cette reigle que, pour obtenir la paix, il faut apporter la
guerre près de cette puissante cité... Les coups qui menacent la tête
donnent grande appréhension. » Il faut dire aussi qu'en Gascogne,
en Languedoc, en Dauphiné, en Béarn, en Poitou, en Saintonge,
les protestans résistaient toujours, et souvent victorieusement. On
(1) Lêçom sur Phittokê de Fronci,
Ton ux. * 1883. ^^
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178 RBYOE DES DBQX MONDES.
D'aTÛt d'irgcBt m d'un côté m de Tautre pour payer les mercep-
naires ; rien oe pouvait plus contenir le dérèglement des gens de
guerre» L'asiiral « qui aimait la police et baissait le irice, » cfaait
souvent qu'il désirerait plntôt mourir que de retomber en ces con-
fusions et de voir sous ses yeux commettre tant de maux.
Des ccmrérences furent ouvertes à Saint-Germain; Goligny avait
écrit le 29 juillet à k reine mère une lettre ot il promettait de ne
pas fiire faire un pas en avant à sem armée ; il témoignait d'un vif
désir de bâter la paix et se défendait d'entretenir contre eUe aucun
mauvais sentiment. « J'oublie très volontiers tout le mal que l'on
m'auroit vonlu procura: en vostre endroict, pour me souvenir du
bien. » Catherine nourrissait contre l'amiral une baine profonde;
elle le tenait pour son plus dangereux adversaire ; maïs elle avait
d^à conçu le dessein de se débarrasser de lui par d'auùres armes
que la guerre ; elle ÛMilita en coniBôquence l'heureuse issue des négo-
ciations et un nouvel édit de pacification mit fin aux hostUitès. Coli-
goy, le vaincu de Moneontour» dont la retraite rapide avait ressem-
blé tout le temps à une fuite, qui était sans argent, sans artillerie,
suivi seulement de chevaux efflanqués et de rettres en gueniUeSi
obtenait des garanties presque inespérées pour ses coreligionnaires.
Pour la première fois, on accordait aux refermés des places de
sûreté : La Rochelle, Montauban, Cognac et La Charité étaient mises
pour deux ans sous la garde des princes; Texercice du culte réformé
pouvait continuer dans toutes les villes où il se pratiquait en 1570 ;
il était permis^ en outre, dans les faubourgs de deux villes dési-
gnées dans chaque gouvernement, ainsi que dans les maisons de
tout sâgneur haut justicier. Coligny, la paix signée, n'eut rien de
plus pressé que de faire décamper les rettres ; il assura le paiement
de leur soidei les fit partir à la fin du mois d'août, et reconduire
jusqu'à la frontière par le marquis de BeneL
11 prit ensuite lui-même le chemin de LaRocheUe, où il n'arriva
que le 2& octobre, avec les jeunes princes et le comte. Ludovic de
Nassau. Il y retrouva ses enfans, ceux de d'Andelot, sa belle sœur,
La Rochefoucauld, La Noue, Jeanne d'ilhret, qui, pendant l'absence
des princes, avait dirigé, avec l'aide d'un conseil, toutes les affaires
p<^tiques, administratives et militaires. L'amiral résolut de demeu-
rer à La Rochelle, jusqu'à ce que tous les articles de l'édit eussent
reçu leur pl^e exécution. Le maréchal de Cessé lui fut envoyé pour
conférer avec lui sur beaucoup de points; il avait nûssion aussi de
sonder Jeanne d' Albret sur un mariage entre le prince de Navarre et
Blarguerite de Valois. Cessé, depuis longtemps ami de l'amiral,
trouva le chemin de son cœur en lui parlant d'une guerre avec l'Es-
pagne, de la nécessité de tourner vers l'ennemi extérieur tant
d'épé^ qui venaient seulement de rentrer dans le feuixeau. Coligny
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CQUfiMY. 179
s'«atre|tint souvant avec itd de oes grare» questions, il traita le
maréchal avec les plus grands égards, imôs il se montrait peu
disposé encore à venir à la cour. Il n'était pas retenu seulement
par des défiances bien naturelles; après une si rude campagne,
il était occupé de ses affaires de famille ; il s'était trouvé séparé
longtemps de sa fifle Louise, qu'il voulait marier, bien qu'elle
n'eût eBCOPe que seize ans, à Téligny, en qui elle avait yn de
tout temps un ppoitecteur et «comme un frère. Lm-mème son-
geait à se remarier. Il avait pleuré sinoèrement Charlotte de Laval
et n'eftjt peut-être pas ch>erohéune autre femme ; maïs il 'afen trouva
une qui do loin s'<^rit de sa renommée, de sa ^oire, de ses veiv
tus, et qui lui exprima son admiration dans ces lermes qui tou-
chent presque toujours iirésistiblement les cœurs les plus fiers <€ft
les plus farouches. JaoqueiÎDe d'Entremonts, jeune veuve pieuse,
romanesque, vivant seule dans ses grands domaines de Savoie, sol-
licita, si cela pouvait se dire d'une femme, Thomieur de devenu la
compagne de Ck»%B7 ; elle aspira à partager ses dangers, ses tra-
vaux, ses épreuves. L'amiral refusa d'abord, il était trop âgé, il^ne
pouvrnt entraîner une femme svr une route où il trouverait peut-être
tant de mmx. Jacqueline d'Entremonts imista; lliéodore de Bése
fit des instances auprès de ramiral, qui se résolut enfin adonner
une seconde mère à ses en&ns. Il ne cédait point au désir d'acquérir
les grands biens de sa nouvelle femme, car Philibert-Emmanuel fit
obstacle au mariage de ta sujette, et la loi condamnait à la perte
de ses domaines toute femme possédant un fief relevant des ducs
de Savoie qui se marierait sans leur autorisation. €e second mariage
fut un véritable voman. Jacqueline d'Entremonts se sauva, tra-
versa toule la France à cheval, sous la protection de cinq gentils-
hommes et vint retrouver l'amiral à La RodheHe. Le mariage eut
lieu le 25 mars. Cielui de Louise de Coligny avec Télîgny fut célébré
deux mois aprts, >en présence de Jeanne d'Albret, des princes de
I^avarre et de Gondé, du comte Ludovic de Nassau, de La Roche-
foucauld, de La Noue.
Dans l'intervalle de ces de^ox unions, GoUgoy avait appris la mort
de son frère Châtitlon ; cekri- d sedisposait à partir pour La Rochelle,
quand il était tombé gravement malade. Il avait rendu le dernier
soupir à Gantorbéry le 21 mars. Avait-il été empoisonné, comme
OB le crut dans son temps? SmiUi écrivait à Walsingham, le 13 jan-
vier 1572 : u Nous avons reçu des nouvelles de La Rochelle tout
récemment qu'un domestique du cardinal de Ghâtillon y a été exécuté
pour avoir voulu trahir le plan. Il a confessé, allant au supplice,
que c'étoit lui qui avoit empoisonné le cardinal en Angleterre. »
Burleigh écrivait à Walsingham tout de suite après la mort: « Nous
perdons beaucoup ici et les honnêtes gens de delà aussi beaucoup
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180 RE7UE DES DEUX MONDES.
en perdant le eardinal de Ghâtillon, qu'on croit avoir été empoi-
sonné par quelque apostat français. »
lY.
Des trois frères, l'amiral seul restait : il était sans cesse occupé
des affaires de son parti et entretenait avec le roi une correspon-
dance très active; les politiques auraient voulu le voir à la cour
plutôt qu'à La Rochelle : « Ah! écrivait L'Hôpital, si M. de Ghas-
tiUon trouvoit une occasion de baiser la main du Roy, il lui souf-
fleroit deux ou trois mots à l'oreille et lui apprendroit de combien
d'intrigues il est victime, de quels dangers son trône est menacé I
S'il pouvoit le réveiller du profond sommeil dans lequel il est
plongé, il relèveroit son autorité, gouverneroit le peuple qui l'ap-
pelle à grands cris, et prendroit les rênes de l'état, que les mains
trop faibles du jeune prince ne peuvent encore maintenir. » Quelles
paroles ramirsî devait-il souffler à l'oreille du jeune roi? Gom-
ment le tirerait-il de son sommeil? Il n'y avait qu'un moyen : la
guerre à l'Espagnol. La guerre seule pouvait tirer la France de
l'abîme de maux où elle était tombée; Gbarles IX était faible,
bizarre, mais il avait en lui du sang de François I^. Les politiques
avaient conçu un double projet : ils voulaient marier le fils de
Jeanne d'Albret à la sœur du roi ; ils voulaient envoyer une armée
française dans les Pas-Bas. Une entrevue très secrète eut lieu entre
le roi et le comte Ludovic de Nassau : celui-ci avait quitté La Rochelle,
suivant le désir de Goligoy, avec Téligny et La Noue; le roi était
accompagné du maréchal de Montmorency et de Damville. Le comte
Ludovic parla au nom du prince d'Orange : il représenta que les
Pays-Bas étaient révoltés contre la tyrannie espagnole, que leurs
villes recevraient volontiers des garnisons françaises par ordre du
prince d'Orange, que le roi d'Espagne n'avait guère que trois mille
hommes de troupes sûres; qu'avec quelques vaisseaux, ou garde-
rait facilement la mer; et finit en faisant les propositions suivantes :
« Le roy de France se contentera de la Flandre et du pays d'Ar-
tois, qui faisoient partie autresfois de son royaume. Le Brabant,
la Gueldre et le pays de Luxembourg, anciens fiefs de l'empire, y
seront réunis. La Zélande et le reste des lies demeureront à la reine
d'Angleterre pourveu qu'elle veuille s'associer à l'entreprise. » Gertes,
il y avait dans ces ofires de quoi tenter le roi de France ; Gharles IX
demanda pourtant à prendre conseil de Goligny avant de s'arrêter
à une résolution. Il invita Téligny et le comte Ludovic à presser
l'amiral de se rendre auprès de lui. Il lui écrivit de sa propre
main pour hâter son arrivée : a Je suis fort certain, écrivait Wal-
singham à Burlelgh, que le roy n'a poinct de sujet dont il aitmeil-
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GOUGNY. 181
leure opinion que l'amiral. » Les agens de Philippe II s'effrayaient
des velléités du jeune roi et le voyaient avec terreur échapper à
ses plaisirs et se livrer à de nouvelles pensées.
L'amiral, jusqu'alors retenu par d'instinctives méfiances, sentit se
fondre par degrés ses appréhensions : l'espoir d'entraîner son roi
dans Texécution d'un grand dessein lui cacha, plus encore que son
courage, les périls auxquels on lui demandait de s'exposer. Tout con-
spirait à le tromper : les froideurs témoignées par le roi aux Guises,
le retour de faveur des Montmorency, les cauteleuses attentions de
la reine mère, le vent de guerre prochaine qui animait toute la
noblesse. Le roi allait venir pour ainsi dire au-devant de lui en
allant à Blois; il se rendit enfin et à ceux qui lui faisaient peur
des poignards : a Rien I rieni je me fie en mon roy et en sa paroUe;
autrement ce ne seroit poinct vivre que de vivre en telles alarmes;
il vaut mieux mourir un brave coup que de vivre cent ans en peur. »
Philippe II, apprenant que l'amiral allait partir pour la cour, écri-
vait à Àlava qu'il ne comprenait pas que le roi de France admit
en sa présence un personnage aussi mauvais, aussi astucieux, si
ce n'était pour s'assurer de lui et lui faire trancher la tête.
Au moment de partir pour la cour, Goh'gny était si pressé d'ar-
gent qu'il dut recourir à la garantie de trois marchands de La
Rochelle pour acheter à l'échevin Jacques Guiton quelques aunes
de drap de laine et de drap de soie. Il alla joindre le maréchal de
Cessé et partit avec lui pour Blois : il y arriva avec une très faible
escorte, le 12 septembre 1571; pour mieux montrer sa confiance
dans le roi, il avait prié ses amis de ne pas le suivre. Les Guises
étaient partis : Charles IX reçut l'amiral dans la chambre de sa
mère, qui gardait le lit. Suivant un récit du temps, le jeune roi,
voyant Coligny s'incliner a pour luy embrasser le genouil avec une
fort grande révérence, n le releva vivement et, « l'appelant son père,
protesta qu'il n'avoit eu un jour qui luy fust plus agréable et qu'il
espéroit que ce seroit la fin de tous troubles et guerres civiles. Nous
vous tenons maintenant, ajouta-t-il en riant; vous n'échapperez pas
d'icy quand vous voudrez I » On a souvent conunenté ces dernières
paroles; il ne semble point qu'elles fussent grosses d'une menace;
le jeune roi parait avoir été réellement à cette époque séduit par les
grands projets de Coligny; celui-ci voulait attaquer l'Espagne non-
seulement aux Pays-Bas, mais dans les Indes ; il travaillait à cette
alliance entre les princes protestans allemands et la France, qui,
depuis, servit si puissamment à abaisser la prépondérance espa-
gnole; il songeait à donner comme garantie à la liberté religieuse en
France de grands services rendus à la couronne. Charles IX parut
charmé, entraîné par la conversation de l'amiral ; il l'appelait : « Mob
père; » il l'écoutait comme un maître; il apprenait les secrets des
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I
182 REYOE DES DEUX MONDES.
petites cours allemandes; il le tenait longtemps seul, se cachant de sa
mère, n qui Touloît mettre le tï€z partout; w îl lui recommandait de
ne point la mettre dans le secret de l'entreprise des Flandres *: a Je
Yois bien que vous ne connoissez ma mère : c'est la plus grande
brouillonne de la terre, d
Goligny était touclié de tant de confiance; il rassurait les gentils-
homfmes qui Toulaient coucher sur des pafHasses dans l'antichambre
du logis qu'on lui arait doané dans la cour basse du château : le
roi le comblait, fl lui avait rendu toutes ses dignités, il l'avait indem-
nisé du pillage de €hâtillon. Gomme il allait un jour seul dans le
ch&teaiJ, il rencontra H. de Montpensier qui venait de chez la reine :
a Et le Toyaiot ainsi, ce prince, bon vieillard, homme de bien, ne
se pcust tenir de hiy dire, la larme à l'œil : « Gomment avez-vous
m peu de soin de vous, monsieur, que d'aïïer ainsi seul 1 Ne connois-
sez-^rous pas bien les gens à qui vous avez aflfirire? Passer aînsy seul
en un Heu obscur, où quand on vous auroît guetté et faict quelque
mauvais tour, on ne feroit aultre chose que d'en accuser vostre
imprudence! » Le dict sieur admirai, le remerciant très humble-
ment, luy dist seulement ce petit mot : a Je suis dans la maison du
roy. — Oui, monsieur, dist ledict sieur de Montpensier, où quel-
quefois ie roy n'est pas le maistre (1). » Les séances du consefl,
souvent présidées par Tamiral , forent quotidiennes jusque vers le
milieu d'octobre : M™* l'amîrale arriva à Blois, le 6 octobre, et y
reçut le meilleur accueil de Charles IX et de sa mère. Après Tavoîr
présentée, Goligny demanda la permission de se reth-er pour quelque
temps à Châtiiion. Il y fut rejoint par sa fille et par son gendre
T^gny et demeura pendant tout ITiiver et tout le printemps de
1672 en correspondance constante avec le roi.
Jeanne d'Albret, après de longues hésitations, s'était déddée à quit-
ter le Béarn et à se rendre à la cour, à Blois. Le 10 février, elle était
à Tonrs avec Ludovic de Nassau et le jeune prince de Condé. La
première entrevue entre la reine de Navarre et la reine mère eut
lieu à Cheoonceaux. "Catherine voulait que le mariage du prince de
Navarre fût célébré à Paris et selon le rite catholique seulement;
Jeanne d'Albret résista mit ces deux points ; elle finit par accepter le
choix de Paris, mais elle demanda une cérémonie qui pût contenter
tout le monde. Le pape ne se hâtait point d'envoyer les dispenses,
et Chartes IX, impatient, menaçait « de prendre lui-môme Margot
par la maôn et -de la mener épouser en plein prêche. » Le mariage
sellait à des arrangemens politiques tout nouveaux : le 19 avril,
on signa un traité d'alliance défensive avec la reine Elisabeth.
Goligny était si plein de confiance qu'il détermina ses amis à
<1) Ménmnx de La Bugtterie.
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CIHIGNY. 18S
restituer à la même époque les places de sûreté avant l'époque fixée
par redit de pacification. Les préparatifs de guerre contre l'Espagne
étaient poussés avec vigueur. Charles IX avait fcHrmellenient pro-
mis à Ludovic de Nassau une année commandée par l'amiral et ce
prince, encouragé par ces promesses, avait déjà franchi la frontière
française avec un corps de volontaires. Jeanne d'Albret arriva à
Paris dans la première quinzaine de mai ; elle y tomba tout de suite
malade et mourut le 9 juin. L'amiral, à la première nouvelle de
sa maladie, avait quitté Châtillon et il avait pu assister aux derniars
momens de « cette reine n'ayant de femme que le sexe, l'âme
entière aux choses viriles, respril puissant aux grandes afiaires, le
cœur invincible aux adversités. » (D'Aubigné.) La mort de Jeanne
d'Albret est pour ainsi dire le premier acte du grand drame qui se
préparait; la guerre à l'Espagne était le masque qui couvrait les
haines françaises. Quand Tavannes, se souvenant de Jamac et de
Honcontour, disait àColigny qu'il ne fallait pas que les vaincus con-
duisissent les victorieux; quand Goligny lui répondait : a Qui
empesche la guerre d'Espagne n'est bon Français et a une croix
rouge dans le ventre I » Charles IX ne savait qui écouter; on loi
faisait aussi peur par instans des ci gueux; » il blâmait leurs « mal-
heureux desseins ; » mais n'osait ni déclarer la guerre à l'Espagne ni
venir au secours des Français enfermés dans Mons. Elisabeth était
toujours la même; elle ne voulait pas étendre parler d'un agran-
dissement pour la France. Middlemore, soupant chez l'amind le
10 juin, ne lui cachait pas que « ce qu'on craignent surtout, c'étoit
que la France ne s'emparât des Flandres, ce qu'à aucun prix ne
pouvoit souffrir l'Angleterre. » On pouvait toujours redouta: un rap-
prochement d'Elisabeth et de Philippe. Ludovic de Nassau, enfermé
dans Mons, avait envoyé Genlis en France pour demander un secours ;
ramiral pressait le roi de le laisser entrer avec douze mille hommes
de pied et trois mille chevaux tout prêts dans l'Artois et le Hainaut ;
le T(Â hésitait, il voulait attendre les noces de sa sœur et ne le
laissait point partir. Le malheureux Genlis partit à ses risques et
périls, sans attendre une déclaration de guerre avec l'Espagne; les
Espagnols, avertis de son départ, le surprirent, taillèrent une par-
tie de ses troupes en pièces et firent le reste prisonnier. Catherine,
saisie par la peur des armées espagnoles, oblige Charles IX à désa-
voua Genlis; Coligny seul tient ferme et lève de nouveau douze
mille arquebusiers et trois mille chevaux; les enr&lemens se font
ouvertement. Charles IX, apprenant que le duc d'Albe fût pendre
et noyer les prisonniers français, entre dans un accès de fureur :
« Le duc d'Albe, dit-il à l'amiral, me fait mon procès. » Cette fureur
passée, il va chasser à Montpipeau; la reine mère l'y suit, s'enferme
avec lui, l'implore, le supplie de cesser les conseils secrets avec
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18i RETOE DES DEUX MONDES*
l'amiral, le remplit de terreur, de méfiance, de jalousie, de haine.
Tayannes le dit hautement dans ses Mémoires : la reine mère, se
croyant perdue et craignant d'être renvoyée à Florence, tremblant
pour son fils favori, le duc d*Ânjou, a pris un grand parti, elle le
cache encore au roi, mais « elle a résolu, avec deux conseillers et
Monsieur d'Anjou, la mort de l'amiral (1). »
Goligny était retourné à Châtillon quand il apprit que Catherine
avait suivi le roi ; il se décide à revenir, laissant sa femme grosse ; il
ne veut pas que le roi soit livré aux seuls conseils de la reine mère.
Au moment où il monte à cheval, une paysanne se jette à ses pieds,
lui embrasse les genoux, le supplie de demeurer, lui prédisant que,
s'il va à Paris, il mourra avec tous ceux qui iront avec lui. Coligny en
arrivant trouve le roi honteux, indécis, inquiet. 11 obtient cependant
qu'on réunisse un conseil et qu'on n'y admette que des hommes
d'épée : le duc de Montpensier, le duc de Nevers, le maréchal de
Cossé. Il plaide encore une fois en faveur des Pays-Bas et demande
qu'on venge Genlis, qu'on déclare ouvertement la guerre à l'Es-
pagne; ne pouvant entraîner le conseil, il dit au roi qu'ayant pro-
mis appui et secours au prince d'Orange , il s'efforcera de l'aider
lui-même avec tous ses amis, parens et serviteurs, et, se tournant
vers la reine mère, il ajoute : « Madame, le roi se refuse à entre-
prendre une guerre; Dieu veuille qu'il ne lui en survienne pas une
autre, dont il ne sera peut-être pas en son pouvoir de se retirer I »
Catherine ne dit rien, mais, après le conseil, elle interpréta les
paroles de l'amiral dans le sens de la menace.
Charles IX autorisa l'amiral à faire, en son nom personnel, des
levées d'hommes et à les envoyer aux Pays-Bas, il lui fit donner de
l'argent pour la solde des gens de guerre. Coligny espérait toujours
entraîner, au moment donné, son souverain , et il ne voulait pas
ouvrir l'oreille aux avis sinistres qu'on lui donnait de tous côiés.
Il disait que « l'homme n'auroit jamais repos, s'il vouloit inter-
préter toutes occurrences à son désavantage, et vaudroit mieux
mourir cent fois que vivre en pareil soupçon ; qu'il étoit saoul de
telles alarmes, que la longue suite de ses vieux ans n'avoit esté que
trop rompue de semblables frayeurs ; bref, à tout événement, il avoit
assez vescu. » Sa confiance dans le roi était si grande qu'il avait
conseillé au jeune roi de Navarre et au prince de Condé de venir à
Paris. Au reste, leur arrivée ne pouvait plus être beaucoup différée,
car Catherine de Médicis avait pris sur elle d'annoncer le prochain
envoi de la bulle de dispense sollicitée à Rome par l'ambassadeur
de France. Les fiançailles eurent lieu au Louvre le 17 août et, le
lendemain, le cardinal de Bourbon célébra le mariage.
(i) Mémoirei de Tavannei.
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COLIGNY. 185
De Thou, en racoDlant cette cérémoDie, dit: « Je me souviens
qu'après la messe» on me fit entrer dans le chœur (de Notre-Dame)
par la galerie et que, me trouvant auprès de Coligny, comme j'avois
les yeux attachés sur lui et que je le regardois avec beaucoup de
curiosité et d'attention, je vis qu'il montroit à Damville les dra-
peaux des batailles de Jarnac et de Moncontour, suspendus aux
murs de l'église, triste monument de la défaite de leur parti, et je
lui entendis dire ces mots : « Dans peu, on les arrachera de là et
on en mettra d'autres en leur place qui seront plus agréables à
voir. » 11 vouloit parler sans doute de ceux qu'on gagneroit dans la
guerre contre Philippe II, qu'il croyoit résolue. D'autres cependant
interprétoient ces paroles bien autrement et crurent qu'il vouloit
parler d'une nouvelle guerre civile; mais il est certain qu'il la détes-
toit sincèrement. » Goligny n'assista point le soir au bal donné au
Louvre; il rentra dans son logis et écrivit à sa femme la dernière
lettre qu'elle reçut de Fui; il l'assurait qu'il ne prendrait pas beau-
coup de part aux « festins, masques et combats, » qui devaient
avoir lieu pendant huit jours. Le 22 août, le roi, qui avait prié Goli-
gny a de le support r quelques jours en ses passe-temps, » con-
voqua son conseil. Maurevel était arrivé à Paris la veille, il avait
été caché dans une maison du cloître Saint-Germain-l'Auxerrois par
le maître d'hôtel du duc d'Aumale; un cheval était sellé et bridé
à une porte du cloître, un autre à la porte Saiot-Antoine. Maure-
vel attendit que Goligny sortit du Louvre et se rendit par son che-
min accoutumé, par la rue des Fossés-Saint-Germain, à son logis,
rue de Béthisy.
L'amiral revenait à pied avec une douzaine de gentilshommes,
lisant une requête, quand une arquebusade lui fut tirée oblique-
ment. Une balle cassa l'index de la main droite, une autre resta
dans le bras gauche. Si l'amiral ne fut pas frappé à la poitrine, c'est
sans doute parce qu'il avait aux pieds des mules qui le gênaient et
qu'il fit un mouvement pour les mieux ajuster au moment où tira
Maurevel. Goligny marcha d'un pas ferme vers sa maison ; on alla
chercher Ambroise Paré , qui réussit à extraire la balle du bras
gauche et qui fit la section de l'index de la main droite.
Le roi jouait à la paume quand on lui porta la nouvelle. Il brisa
sa raquette : a N'aurai-je donc jamais de repos? » Soupçonna-t-il sa
mère? Rien ne le fait croire. Il ne songea sans doute d'abord qu'à
la vieille inimitié entre les Ghâtillon et les Lorrains. Marguerite de
Navarre dit que, si le roi eût tenu le duc de Guise, il l'eût fait arrê-
ter sur l'heure. Il voulut faire sur-le-champ visite à l'amiral, Gathe-
rine s'offrit à accompagner son fils : présente, Goligny n'oserait l'ac-
cuser; mais s'il tenait le roi seul, savait-on tout ce qu'il pourrait lui
dire? Le roi partit à deux heures après midi pour le logis de Tami-
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180 RETUE DES DEUX MONDES.
rai, accompagcfé de sa m&re, des ducs d' Anjou, d'Alençon, àe Nevers,
de Mootpensier, de Tboré, de Mérn, de Beiz. L'amiral fit sortir tout
le monde de sa chamlnrei excepté sa fille et TéUgny. La couver*
sation commença à haute voix, puis, à la demande de l'amiral, le
roi fit éloigner sa mère et sou frère de quelques pas. Charles IX et
l'amiral causèrent longtemps à voix basse. On a encore bien des
doutes sur l'authenticité du « Discours du roy Henri III à un per-
sonnage d'honneur et de qualité estant près de Sa Majesté à Cra-
covie, des causes et motifs de la Saint-Barthéiemy. )) Si cependant
on acceptait ce récit, Goligny, sans accuser la reine mère du crime,
aurait, dans l'intérêt de sa politique, conseillé au roi « de la tenir
pour suspecte et d'y prendre garde. •> Aux questions imites par
Catherine après l'entrevue, le roi aurait répondu avec un geste
furieux : « Mort Dieu! puisque vous l'avez voulu savoir, voilà
ce que me disoit l'amiral. )> On paria certainement de l'Espagne :
Goligny montra sans doute au roi dans la guerre étrangère le seul
remède contre les passions dont il était la victime. Avec quelle
anxiété la reine mère, le duc d'Anjou, Retz ne durent-ils pas écou-
ter le murmure de ces deux voix! La reine mère avait juré la perte
de l'amiral depuis la mort de Charry; elle n'avait pas eu de peine
à souffler sa haine au duc d'Anjou, Retz était leur complice. Le roi
demanda à voir la balle extraite par Ambroise Paré, il l'examina et
la donna à la reine mère, qui la prit entre ses doigts et dit : « Je
suis bien aise que la balte n'est pas demeurée dedans; car il me
souvient que, lorsque M. de Guise fut tué devant Orléans, les méde-
cins me dirent quelquefois que, si la balle estoit dehors, encore
qu'elle eust été empoisonnée, il n'y avoit danger de mort. » Cette
parole, si elle a été vraiment prononcée, était cruelle et dut réveil-
ler des souvenirs douloureux; mais l'amiral, jusqu'à la fin de cette
longue visite, qui dura toute une heure, ne se départit pas un instant
de son calme et de sa patience.
Ici vient se placer une ^igme historique, qui n'est encore qu'im-
parfaitement résolue. 11 paraît certain que le jour où il fit cette visite
à Tamiral, le roi n'avait pas encore l'idée du massacre des hugue-
nots; il avait fait fermer les portes de Paris, renforcé ses gardes,
donné des Suisses comme gardes à Famiral ; ces précautions n'avaient
été prises qu'à bonne intention. Le lendemain, tout changea de face;
dans l'après-midi du 2S, la reine fit croire au roi à un grand com-
plot, à une attaque projetée du Louvre par les gentilshommes de
la rdigion. Elle lui montra le Louvre plein d'ennemis, puisque le
prince de Navarre et Condé avaient avec eux quatre-vingts gentils-
hommes; les huguenots devaient faire une nouvelle prise d'armes,
leurs rendez-vous étaient convenus; ils remplissaient Paris de leurs
menaces ; les amis de l'amiral pariaient de remmener sans tarder
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axi^iTr 187
hors de la capitale. Au souper même de la reine, Piles, Pardaillaa
avaieut laissé entendre que justice serait faite si le roi ne la faisait.
Ces propos étaient à demi sincères : Catherine de Médicis eut sans
doute vraiment peur ; elle se laissa glisser d'un crime dans un plus
grand crime; elle n'avait pas nettement prémédité le massacre, elle
s'y résolut au dernier moment, et amena son fils à le regarder comme
une nécessité. Elle le remplit de ses propres terreurs. L'amiral
allait guérir, les raédediis ie disaient; il pouvait perdre la reine
mère et le duc d'Anjou ; il fallait en finir avec lui; et il n'y avait plus
d'autre moyen que de l'achever au milieu de tous les siens, de noyer
son sang dans des torrens de sang. M. Loiseleur, dans ses Énigmes
historiques, a fort bien rendu compte de tious les incidens de cette jour-
née de la peur, qui précéda la nuit du massacre. Le jeune roi, troublé,
menacé, honteux de trahir ses amitiés, arraché aux grands projets
conçus avec l'amiral, à son admiration pour le vieil homme de
guerre, effrayé peut-être d'entendre sa mère accusée publiquement
d'un crime, est comme pris tout d'un coup de vertige : « Par la
mort Dieu! puisque vous trouvez bon qu'on tue l'amiral, je le veux,
mais aussi tous les huguenots de France, afin qu'il n'en demeure
pas un qui puisse me le reprocher après. » Ainsi la faiblesse fit ce
que n'eût pas fait la yolonté la plus nonre et la phis perverse.
L'ordre fatal une fois doaoé par le roi,, Guise, qui se cachait, put
reparaître : c'est lui qui prit le soin d'en finir avec l'amiral»
On sait le reste : avec quel secret et quelle rapidité tout s'(»rg&-
nisa dans Paris pour le massacre. La porte de l'amiral fut ouverte i
Gosseins, qui demanda h parler à G^gny de la part du roi. Cos«
seins entra avec ses aix]uebusiera. L'amiral, en entendant ce bnrit,
comprend qu'il est perdu, il invite Ambroîse Paré, le ministre
Merlin et ses serviteurs à fuir par les toits. (In seul demeure auprès
de luL Quelques Suisses du roi de Navarre ont fait une barricade
dans l'escalier, elle est renversée ; les meurtriers enfoncent la porte,
ils arrivent. Le prefiûar qui entre est un AUmiand, Besme, qui est
au doc de Guiae : « M'es-tu pas l'amiral ? dit-il , en montrant son
épée. — Je le suis, » répond Coligny avec calme. Besme lui plonge
l'épée dans la poitrine ; chacun le firappe. Les assassins )e saisissent,
couvert de sang, remuant encore, et le jettent par la fenêtre sur le
pavé de la cour. Le duc de Guise, qui attend avec le duc d'An-
maie et le bâtard d'Angooléme, descend de cheval et eontenyple le
OKkvre» Il eiïace avec un raonchoir un peu du sang qui couvre
le visage : « C'est bien lui I » U frappe le cadavre du talon de sa
botte, et remonte à ciieval pour achever use œuvre si bien cooir
mencée,
ASGVSTB hhVGtX^
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LE
COMMERCE DANS ^EXTRÊME ORIENT
ET LA QUESTION DU TONKIN.
Les incidens survenus an Tonkin ont attiré Pattention sur les affaires
de l'extrême Orient. En France, Topinion publique se préoccupe de la
Cochinchine, où nous avons fondé une colonie, des relations politiques
avec l'empire d'Annam, des complications éventuelles du côté de la
Chine, qui est limitrophe, et qui revendique un droit de suzeraineté
auquel feraient échec nos plans d'annexion ou de protectorat. A ces
différens points de vue, la question du Tonkin présente de sérieuses
difficultés, elle peut prendre de grandes proportions, et mener loin notre
diplomatie, notre drapeau et nos finances. Nous sommes là, qu'on ne
s'y trompe pas, sur un terrain très accidenté, en plein Orient, et, qui
pis est, en pays chinois. De plus, on doit prévoir que si le différend se
prolonge et s'envenime, il ne demeurera point confiné entre la France,
Tempire d'Annam et la Chine ; il affectera nécessairement les intérêts
de l'Europe et de l'Amérique en Asie, intérêts politiques, commer-
ciaux et même religieux; il atteindra, par contre-coup, des relations
péniblement établies, et il pourrait troubler le bon accord qui a régné
jusqu'ici entre les différentes nations liguées depuis un demi-siècle
pour conquérir l'accès du Céleste-Empire. L'isolement de la France
dans l'extrême Orient serait, à tous les points de vue, fort regrettable.
Cette région est devenue une sorte de terre commune pour la civilisa-
tion de l'Europe et pour le commerce universel. Si l'on mesure les
progrès accomplis, et la part que prend chaque pays au mouvement
des affaires, on se rendra compte des embarras qui peuvent naître des
incidens du Tonkin et de la sollicitude, inquiète ou malveillante plutôt
que jalouse, dont s'inspirent la presse anglaise et la presse améri-
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LE COMMERCE DANS l'eXTRÊME ORIENT. 189
caine en observant nos opérations sur le fleuve Ronge, ainsi que l'état
de nos relations avec l'empereur d'Annam et surtout avec le cabinet
de Pékin. Il suffira d'une courte étude d'histoire et de statistique com-
merciale pour exposer la situation politique de l'Europe dans l'extrême
Orient» et pour apprécier Timportance des intérêts qui se rencontrent
et qui risquent de se heurter dans ces lointaines contrées.
I.
Au commencement de ce siècle, le commerce de l'Europe et des
États-Unis avec les pays de l'extrême Orient, Chine, Japon, Gochin-
chioe et Sîam, représentait à peine une valeur de 200 millioDs de
francs. Actuellement, il est de 2 milliards. Et, si Ton observe' les con-
ditions dans lesquelles s'est produit cet accroissement, ainsi que les
facilités de plus en plus grandes qui entretiennent et développent les
communications maritimes, on doit prévoir, dans un avenir prochain,
des progrès encore plus rapides. Sauf pour la Ciochinchine, le mouve-
ment du commerce n'est point dû à la création d'un établissement colo-
nial ni aux encouragemens ou aux sacrifices d*une métropole; il est le
produit de réchange avec une région qui compte quatre cents millions
d'habitans, sur un- vaste marché longtemps fermé, à peine entr'ouvert
aujourd'hui, et auquel donnent accès de nombreux ports et des fleuves
larges et profonds. Avec de pareils élémens, le progrès futur est sans
limites. Le vieux monde asiatique, sorti de l'isolement, devient, pour
toute l'Europe, une colonie qui ne coûte rien, qui rapporte beaucoup,
et dont les profits valent la ^eine d'être àprement disputés : de là les
compétitions, les luttes d'influences, la concurrence commerciale et
maritime, les conflits, peut-être, que doit naturellement provoquer
Fexploitation commune de ce grand domaine.
Les Portugais et les Espagnols parurent les premiers, au xvi* siècle,
sur le sol de l'Asie; c'était l'époque des découvertes ; à leur suite
vinrent les Anglais, les Hollandais, les Français. Les établissemens
qui furent alors créés, l'Inde, les Philippines, les Moluques, Java,
demeurèrent jusqu^à la fin du xviii* siècle rigoureusement soumis
au régime exclusif connu sous le nom de « système colonial. » Ils
n'entretenaient de relations avec l'Europe que par l'intermédiaire de
leurs métropoles, ils ne trafiquaient pas entre eux; et l'organisation
de compagnies privilégiées, dont quelques-unes étaient investies de
véritables droits de souveraineté, rendait plus facile l'exécution des
lois sévères qui s'appliquaient aux opérations du commerce. Dès l'ori-
gine cependant, sur les traces des Portugais, qui avaient pris pied à
Macao, les colons de l'Inde s'étaient aventurés dans les eaux de la
Chine, et ils avaient obtenu l'autorisation de créer des factoreries à
Canton, où se vendaient la soie et le thé. Ce trafic ne faisait point
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100 BflTUE DES DEUX MONDBSr
brèche au système coloaial: il deyiat tssez important pour attirer sqg*
œssiresient toas les paviUoos europétos et pour éveiller la concur-'
rence. Tandis que le lapon, la CodiincUne et Siam restaient her-
métiquement fermis, la Chine s^ouvrait, par une (ente étroite, au
commerce étranger, et, empruntant aux Européesa leur système de
monopole et de ptifilèges, elle instttaait à Caoloii la corporation des
marchands hanistes, qui seule avait le droit de trafiquer avec les
étrangers. Ce fut ainsi que, par degrés assez lents, et grâce surtout à
l'activité de la compagnie des Iodes anglaises, le chiffre des échanges
atteignit une moyenne annuité de 200 millions.
A la suite des guerres de la révolution et de Tempire, l'Angleterre
denaeura la puissance prépondérante en Asie; elte n'avait à compter
qu'avec la HoUande, qui, redff^eme maîtresse de Tarcfaîpel de la Sonde,
diercbalt à s'étendre vers le nord, dane la directioB de la Chine, et qoi
aurait pu oceuper des positions gênantes pour les q>ération8 directes du
commerce indo-britannique. Un traité oonctu en 1824 délimita d'une
manière plus précise les possessions attriboées aux deux nations, et,
vers la même époque, TAngleterre s'étdolit à Singapore, d^^û elte avait
pour ainsi dire l'œil et la main sm^tovte la région de Hextréme Orient.
La création du port de Singapore, conçue par snrStramford RafQes, fut
m trait de génie. Quelles milliers de roupies payées à un rajah
malaift pour un îlot sans valeur ont donné à l'Angleterre la c)è des
mers de Chine. — Dès ce moment, les relations avec la Chine s'accru-*
rentphos rapidement; les négoeians américains, ouvrirent des comp-
toirs à Canton et vinrent y faire concurrence a«x factoreries anglaises.
En 183/», le privilège de la compagnie des Indesy arrivé à échéance,
fit place au régime à» liberté pour le commerce anglais, et ce nouveau
régime fut très farorable à Fensentble des transactions. Restait le pri-
vilège de la corporation duootse des hanidteft; il disparut à son tour.
La première guene de Chine, eu 1840, —cette que Ton a appelée la
guerre de l'opiumi, — aboutit au traité signé eo 1842 sous les murs de
Nankin^ traité en vertu duquel la Chine, vaincue, fut obligée d'accor*
der aux étrangers la faculté de trafiquer directement daas cinq de ses
ports, Canton, Amoy, Foo^bow, Niogpo et ShanghiL Par ce môme
traité, l'Angleterre te fit céder la petite lie de Hong4^ong, dToû son
paviUoa pouvait surveiller tout le littoral du Céleste-Empire. D'après
les statistiques, les cçérations du commerce étranger, en Chine, pen-
dant les années qui eut précédé la guerre de 18M, rq)résentaient une
valeur de près de 500 millîoBS; les imporlalions de FOpinm introduit
eo contrebande figoreat dans cette somme pour 70> millions de frano^
cbiffire à pea près égal à cehii des exportation de thés.
li>o traité de NanlLin date une nravelle ère dans Phistoire de k
Chine. Po«r la première fois, ce pays entrait en relations régulières
avec une aatioii européenne, ^ son gouvememwst consacrait parran
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LE COMBIERCB DAHS l'eITRÈME ORIENT. 191
ac(e diploHiatîqae rexDensiOQ des transacdoDS commerciales q«i j«s«
qu*ialors a'waienC teé tolérées que dans le seul port de Canton. Les
Éms-Unis, la France, PEspagoe, la Belgiqae eêc , Tioreat saoœstifement
réclamer le béaéfice «tes owiditioiis obCenoee par i'Ai^letenre; de i%Hk
à i£jr6, les mandarins diinois* qui ne s'étaient jamais tqs à pareille
besogne, eurent dies ambassades à recevoir eC des traiftés i signer. Le
traité de Wbanspoa, du 2^ octobre 1844, négocié au nom de la France
par M. de Lagreoé, ne se borna pas à stipaler pour les inlérécs com-«
merciaux;tl fit en même temps reconnaître la liberté des communions
chrétiennes i l'intérieur de l'empire, liberté dont les missions pro-
testantes étaient appelées à profiter en aême tempe que les missions
cathoUopies. La Cbine s*oaYrait ainsi, contrainte et forcée, aax idées
comme aox produits de l'Europe, i la civilisation comme aux religions
des barbares. L'orgaeil de la cour de Pékin n'avait pu sauver qva
l'interdiction du commerce de Topinm; les Anglais lui aTsient faci-
lement abandonné cette épavtt. L'interdictton n'était qu'officielle, di{do*
matiqae et platonique. L'opinm allait, comme par le passé, entrer en
contrebande, et les Anglais pouvaient le vendre d'antant mien, et d'au-
tant {dus cher, qu'il conservait la valear du fruit défendu.
An point de vue politique, cette période des traitée marque une
véritable révolution dans Texisteace do Céleste-Empire. La Chine s'é-
tait vue, par un premier effort, arrachée à son état d'isolement et elle
subissait le contact violent de l'Europe. Par sa population, par son
étendue, par sa masse, et aussi par le rayonnemeot qu'elle exerçait
sur la plapart des pays de l'extrême Orient, elle représentait en quelque
sorte un oKmde nouveau qui venait d'être découvert, sondé, pénétré,
sinon encore conquis. Mais, au point de vue commercial, les résultats
de cette révolution ne furent point tout d'abord aussi décisifs que les
diplomates européens l'avaient espéré. Les ports d'Amoy,de Foonchow,
de Niogpe ne reçurent qu'nn très petit nombre de navires étrangers;
il y eut plus d'activité dans le port de Shanghaï, qui était appelé par
son excellente situation k devenir un marché très considérable. L'in-
salnbrité de llle de Hong-Kong fit obstacle pendant plusieurs années
aux progrès de la colonie anglaise. Les affaires ks pkis importantes
cootionaieut à se traiter à Canton. Il fut prouvé, d'ailleurs, que le gou-
vernement chinois s'appliquait 4 neatraiser l'effet des ooocessions
stipulées dans les traités et qu'il essayait de repousser, au moyen de
taxes intérieures, les marchandises qui auraient dû être dirigées sur
les ports récemB>ent ouverts. 11 était bien difficile de déjouer ces ma-
nœavres, contre lesquelles le gouverneur de Hong-Kong et les consuls
élevaientde fréquentes réclamations. Les mandarins protestaient de leur
bonne foi, de leur respect pour les conventions et pour la liberté du
commerce; ils désavouaient toute intention de gêner les affaires
dans les nouveaux ports; ils alléguaient que, i»ar la force de Thabi-
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192 RETUE DES DEUX MONDES.
tude, les échanges entre rintérieur de la Chine et les pays étrangers
continueraient longtemps encore à s^effectuer principalement sur le
marché de Canton. Cette dernière explication pouvait être acceptée dans
une certaine mesure ; mais il n'en demeurait pas moins établi que le
gouvernement chinois était peu disposé à faciliter Tinstallation des
Européens sur divers points du littoral : sa politique traditionnelle l'en-
gageait à repousser autant que possible ce qu'il considérait comme
une véritable invasion. 11 faut ajouter qu'à cette époque, Tintérieur de
la Chine était le théâtre d'une insurrection qui avait pris les propor-
tions d'une guerre civile, arrêtant la production dans plusieurs pro-
vinces et interrompant les communications avec la mer. Pour ces divers
motifs, le commerce ne fit point les progrès que l'on avait immédia-
tement espérés à la suite des traités, et la déception fut d'autant plus
grande que les négocians anglais et américains avaient augmenté
sensiblement les frais généraux, le capital, les moyens de transports
destinés aux transactions avec Textrôme Orient. De là un malaise
général qui, s'ajoutant à la tension permanente des rapports offi-
ciels entre les mandarins et les consuls, devait amener une nou-
velle guerre. Les Anglais, notamment, qui l'emportaient de beaucoup
sur les autres nations quant au chiffre des affaires, appréciaient, mal-
gré leurs mécomptes, les ressources immenses que leur offrait dans
l'avenir le marché de la Chine ; ils avaient intérêt à recommencer
l'assaut contre ce marché, puisque la première brèche était reconnue
insuffisante; et, comme le gouvernement chinois, affaibli par la guerre
civile, se trouvait hors d'état d'opposer une résistance sérieuse, le
moment paraissait opportun pour lui donner, à coups de canon, une
seconde leçon de civilisation et de free-trade. Il suffit d'une misérable
querelle survenue en 1857, à propos d'un petit bateau de pêche (la
lorcha Arrow) pour justifier la reprise des hostilités, au profit de la
politique anglaise et du commerce européen. Le docteur Bowring. un
économiste, membre de tous les congrès de la paix, était alors gou-
verneur de Hong-Kong, mais lord Palmerston était ministre des affaires
étrangères, et son humeur belliqueuse ne pouvait résister à Tentralne-
ment d'une guerre contre les Chinois.
À cette guerre, entremêlée d'incidens diplomatiques dont la Revue a
publié le récit (1), lord Palmerston eut le talent d'intéresser et d'as-
socier la France qui avait à se plaindre de nombreux actes de persé-
cution commis contre les missions catholiques, malgré la stipulation
formelle du traité de iSkh- Les alliés eurent raison de la Chine, à
laquelle ils imposèrent, en 1858, les traités de Tientsin, et, en 1860,
les traités de Pékin. Ces conventions devaient nécessairement accor-
(1) Voyez la Revue du 1" mars iS58, da !•' JuUlet et da !•' décembre 1850, da
15 JuUlet et da !«' août 1865.
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LE COMMERCE DANS L'eXTRÊME ORIENT. 193
der au commerce étranger des facilites et des garanties plus effi-
caces; elles lui ouvrirent de nouveaux ports, non-seulement sur le
littoral maritime, mais encore sur les rives du fleuve Yang-tse-Kiang,
et dans les lies jusqu'alors interdites de Formose et d'Halnan ; elles
réglèrent avec plus de précision les rapports des Européens avec les
douanes chinoises, les aitributions des consuls, le mode de correspon-
dance avec les mandarins, et jusqu'au protocole, détail très important
dans un pays où le moindre fonctionnaire se croyait autorisé à traiter
les étrangors comme les vassaux du Fils du Ciel; enûn, elles donnè-
rent aux gouvernemens européens le droit d'entretenir des ambas-
sades ou des légations à Pékin même, dans la capitale de l'empire» au
seuil du palais de l'empereur ; ce qui, dans les idées chinoises, con-
stituait presque une profanation,., mais cette clause avait été jugée
nécessaire pour consacrer la politique nouvelle et mater définiti-
vement sa cour et ses mandarins. — Tels furent les résultats de la
double expédition entreprise en 1858 et 1860. C'est ainsi que les prin-
cipales puissances ont des ministres à Pékin et que la Chine est repré-
sentée en Europe par une légation. Les intérêts maritimes et commer-
ciaux ont fini par obtenir un marché plus large et une sécurité plus
grande sous le patronage direct des autorités diplomatiques et con-
sulaires, avec une organisation douanière dont le personnel est dirigé
par des fonctionnaires européens et à la faveur des progrès qu'ont
amenés successivement l'emploi de la navigation à vapeur, l'installa-
tion des compagnies de paquebots et le percement de Tisthme de Suez.
De cette même période date également l'ouverture du Japon. Plus
encore que la Chine, le Japon avait pratiqué la politique d'isolement. Les
Hollandais seuls avaient accès dans la baie de Nangasakî, où ils n'en-
voyaient, chaque année, qu'un navire parti de Batavia et voici, d'après
on rapport du commandant de la corvette YHèroïne, qui fit rel&che à Nan-
gasaki en 1843, comment s'opéraient les transactions : « Arrivé dans la
baie défendue de chaque côté de l'entrée par un fort de vingt bouches
à feu, le navire met en panne auprès d'un de ces forts pour attendre
un canot qui porte un agent du gouvernement japonais. Dès que cet
agent est à bord, c'est lui qui commande, et chacun doit lui obéir en
esclave ; on dirige d'abord le navire vers une anse, où il débarque son
artillerie, puis on le conduit auprès de la petite lie de Décima, où il
moaille. Une fois mouillé, il dévergue ses voiles, que l'on envoie à terre
avec le gouvernail. Toutes ces formalités remplies, on procède à la mise
à terre de la cargaison ; le capitaine donne l'inventaire de son charge-
ment à l'agent japonais; il en délivre un double au résident hollandais,
qni est enfermé dans on lazaret sur l'Ile Décima; mais cette remise
d'inventaire est une pure affaire de forme, car le résident, pas plus
que le capitaine, n'est appelé à savoir ce que devient la cargaison;
lOMi ux. ^ i8S3. 13
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c'esOte gomrenieMCDtjafponaéB ^ eAefifeotu^IaiyanteximniiwE il V^n-^
tend; ks IMlaacbM ne^sont pas méoie prësdnsu Oir leur dil eumîimz
« Vottii ce que volve carg^isMia itapfKUrfefti: erréchangxr de cette ^léor^
noie lOUB' dottaooa tête ebj0t& (an DKMubrô éeaquela fl y a Muiouiii
7,000 pîMla de^cui^e et eue certainer (piautité de? eamiiim). PeUK
l'aDaée procbaiaeyDoiie vousiordooaoDS dé Mns apporter teUb^oi» telle'
mamhadftdme. »>— C'était ainsi (pie lee dioses» se pasaaîeMt^ il yi avqtia^
rante ans à p^e. Il i^'eei pas indHTéfent de- rappeler les ooaditiDae*
presque hiunilîaiïte» auKfoeHes était aseujeltii le eonnneree emtepéeot
sou» le vieix. régime ja^KHiais :. les progrès aocottplis par aoe évoliir'
tioa presque aoudaîoe a'ea pa#altroQ4 qwe plob saisiasaoe.
De 185^ à i85i8^, le gouverDemenli du Jepoa eonaeotil à Uraiter ai^ec
les É(ats-Ufiis et avec les différentes puissaoiossâ^ FEiMrope.Téatoia des*
défaites! successives qu'avait aurbies' la poUtiquerdriaoîse, préveyanlïqe^a
allait être exposé aux mêmes assauts, iVcompiit que le imoneiit était
yeuik de renoaeec à. sa poUtîqpe tcadiliemoeUe> et àe faire asoaetJ aui
étrangers. Ce ttonvement d'opioioo fiul secoDdé par une révolutiecr.
intérieure qui, mettaal fm aut régime féedet, coostiMia l'autorisé da
mikado et attribua à ee decniett, deve&(i< seuAreraii» «ff^dÀf , le' prMwoiF
de traiter avecrEorope. ÂUAsyetèaie^^exelasîoQ a succédé, dlppin»1868v
un régime de liberté relative qutt, pouv lesr relatioas potrtiqoes ccHinna-
au peint de vue commercial, établit dec^ oemmitaications règuVièresi
ayecuo pays qui compte S5 mJHions d'habitans et ^i s'est révélé à.
nous avec to<ifi les earaetères d'urne naaion intelligente^ iodesirirUev^
acecssible i. tous les progrès. Décidé en obligé, bien après^ ka Cbix>er â
se laisser pénétrer par la civilisation occidentale, le Japon eet deveno,
en peu d'années» le plue européen de» pays de F^taséme Orient.
Le royaume de Stam^ qui fut longtemps et qui est peut-être encore
aujourd'hui tributaire de la Ghine^ tenta dès le couirneDeemeni de ce
siècle, l'esprit d'entreprise de la compagnie des Indes orientales: mais*
ce paiysv soumis an régime despotique et peuplé seulement de cinq i
six nûllions d'habi^ns, ne devait procurer au commerce étranger
que des béaéûces très restreints : c'était aerteut l'intérêt polit4<|ae
qivi engageait l'Angleterre à oufrir des relations avec ht pfesqja'lle
tranj3gangétique et à y faire prédominer son iofluence, en prenant les
devans sur les rivaux qu'elle powrait rencontrer en Aeie. Dès 1833^^ lis
gOttvemeB»ettt des États-Unis avait conelo un traité de commerce avec
Siam ; TAiogleterre, ca 1855, et la France, e» 1856; obtinireot également*
des traités desiioés à assurer la Uèerté des transactions^
Quant h Tempire d'Annam, il ioiéressa particulièrement la France,
qui s'y était établie avant les aotree natioos européennes^ par l^in-«
fluence qne,. vers la &a du xvin* siècle, les missionoaireecathelicpffS
avaient acquise à la cour de renpereur Gya-Long. £a 1787, une
ambassade annamite, conduite par l'évêque d'Adran, signa à Ver-
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LE GOXHEMSB MHS l'ktBÉHB ORIENT. 195
•ailVes ira traité faisant cession à la Fraoce de It baie dûToamne,
de plusieurs lie» et d^aa tenrirotre adjacent, en échange de è'asvistance
aimée qui auiaît èlé donnée Gya-iong contre Hne révolution qui Favait
obligé à charcher im aeild ciiee son voistii le roi de Siaai. Les éréne-
m^ns de 1769 empôchèrest Texécution de ce traité. Piua iitiir^ttic que
iiOuis XVI, remperevr Gya-Long reprit possessica de ses étale, et sous
eon règne, qui sa prolongea jt»qu'en 1819, rinduence Crançaîse, habi-
leinent servie par l'évâqoe d'Adnao* demeora prédominante; plusieurs
Ffança», officiers ou iogénieufs, occupérecU à la eonr les priodpaux
emplois; le eommerce français était l'objet de Cavenrs spéciales. Les
snecesseurs de Gya-Long n'héritèrent point de ses sentîmens pour la
France; ils poursuivirent les missionnaires, ils persécutèrent lescom-
inuna«téschréifeiines qui étaient devenaeeas(ieznombreuse9,et,8e<K)n-
formant à la tradition chinoise, ils fermèrent leurs ports aux étran-
gers. Les Aanamicee n'eurent pas Même k droit de trafiquer au dehors.
L'empereur était le seul commerçant, Tunique armateur, La cour pos-
sédait <^uatre ou cinq grands bâtimens, décorés du titre4e frégates, qui
allaient chaque année à Batavia et à Singapose faire les échanges pour
le compte ec au proit du trésor impérial. Comme à Siam, la produc-
tion i l'iotéri^ur do pays était assujettie au régioae du monopole.
Le gouvernement d'Annam repoussa obstinément toutes lesdemandes
qui lui furent adressées dans l'intérêt du oonmerce étranger ; une
•démarche, tentée en 1855 par rAngleterre, n'obtint aucuii suœès.
A diverses reprises, la France dut montrer son pavillon, et même faire
parler le canon, dans la baie de Tourane, pour tirer satigfaction des
mauvais traitemens infligés aux missionnaires catlioliquea; elle avait
perdu le bénéfice des souvenirs laissés par Tévêque d'Adran; il ne lui
restait plus rien de son ancien presti^ dans ce pays, sur lequel la
politique coloniale du règne de Louis XVi avait un moment porté ses
vues, et il ne fallait plus compter que sur la force pour avoir rai<^on de
l'empire d'Annam. La violence de la persécution religieuse et Tinso-
lente attitude des mandarins dans leurs rapports avec les officiers fran-*
•gais foumifisai^nt de nombreux cas de guerre. Ce fut «euiement en
1569, au cours de ^expédition de Chine, qu'ooe division navale fraaeo-
espagnole opéra contre lee côtes d'Annan!. Tourane fut d'abord occupé»
pvésj^iîgon; après deux années de combats, la France sfétablit dans
trois provinces de la fia8se-0>chinchiney qui lui furent définitivement
oédèei par le traité du 5 juin 166^, eu même temps qu'elle se réser-
vait un droit de circulation et de police dans ia région du Tonkin par
laquelle, en remofitrat le fleuve Ronge, on accède auKfrontièries méri-
diooaies de ia C&ine. L'expédition militaire, qui ne semblait, à l'ori-
gine, destinée qu*ii réprimer les méfaits reprochés 4 la cour d'Annam,
devint ainsi le point de départ de la conquête. Un second traité, signé
*en 187/i, étendit le territoire cédé en 1862 dans la Basse^Gochiochine,
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196 REYCE DES DEUX MONDES.
et reconnut à la France, pour ce qui restait de Tancien empire d'Annam,
un rôle et des attributions qui équivalent à une sorte de protectorat.
Tels sont les débuts d'une entreprise de colonisation qui nous intro-
duit et nous fixe au milieu des possessions anglaises, hollandaises,
espagnoles, portugaises, au seuil de la Chine et du Japon. L'entreprise
conçue dés le dernier siècle est justifiée par l'intérêt politique et par
IMntérêt commercial; elle nous associe à la croisade que l'Europe pour-
suit dans Textréme Orient; elle nous donne droit de présence et d* action
dans ces régions lointaines où d'autres peuples, nos rivaux en Europe,
nous ont depuis longtemps devancés. Cette entreprise, on le voit par
les incidens qui se sont succédé depuis 1862 et qui s'aggravent en ce
moment même, n'est point exempte d'embarras, ni même de périls.
Elle exige autant de prudence que de fermeté, car elle touche à l'en-
semble des relations qui existent entre l'Europe et l'Asie.
Après avoir indiqué très rapidement les phases principales et les
dates des progrès accomplis par l'Europe dans l'extrême Asie, nous
avons à recueillir les informations nécessaires pour nous éclairer sur
l'importance actuelle de ces nouveaux marchés, sur les profits que les
diverses nations en retirent, et spécialement sur la part qui revient à
chacune d'elles. En définitive, tous les efforts de la diplomatie, tous
les coups de canon qui ont été tirés dans les mers de Chine, ont eu
pour objectif beaucoup moins la propagande civilisatrice que l'exten-
sion des affaires commerciales. Sauf pour quelques apôtres en religion
et en politique, qui aspirent à convertir les infidèles ou à moderniser
la vieille Asie, la Chine et le Japon apparaissent avant tout comme
de grands marchés à conquérir pour les échanges. Ce que valent ces
marchés, ce qu'ils rapportent aux concurrens, ce qu'ils contiennent
de ressources pour l'avenir, voilà la question pratique, question de
chiffres, dont la statistique commerciale fournit les élémens.
IL
D'après les documens officiels, le commerce de la Chine avec l'étran-
ger dépasse 1 milliard 100 millions de fîrancs par la frontière mari-
time, et il atteint 80 millions par les frontières de terre. C'est un
total de 1 milliard 200 millions de francs régulièrement constaté.
Mais il faut ajouter à ce chiffre les opérations de contrebande, qui
sont considérables. La douane n'exerce de surveillance efficace que
dans les ports ouverts au commerce étranger en vertu des traités. Le
service est confié, dans ces ports, à des commissaires européens qui
perçoivent les revenus pour le compte du gouvernement chinois. En
1881, les droits ont produit une somme de 103 millions, ce qui repré-
sente environ 10 pour 100 de la valeur des marchandises importées
ou exportées régulièrement. Les tarifs sont assez modérés. Le mode
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LE COMMERCE DANS L*EXTBËME ORIENT. 197
de perception profite à la fois au commerce et au trésor : Fadminis-
tratioD europé> nue offre toutes garanties d* égalité, et le trésor reçoit
iotégralemeot, en numéraire, une centaine de millions qui seraient
plus ou moins allégés s'ils avaient à passer par les caisses des manda-
rins.
Aux cinq ports ouverts en 1842 les fruités de 1858 ont ajouté qua-^
torze ports nouveaux où le commerce étranger est admis. Cinq de ces
ports, en amont de Shanghaï, sont situés sur le fleuve Yang-t&e-
Kiang. Le plus éloigné, I-chang, est à 1,800 kilomètres^ de la mer-
Hankeou, placé à la rencontre du fleuve et du'grand car)al, est à plus
de 900 kilomètres de l'embouchure du Yang, et ce port, d'où les ihés
de l'intérieur sort expédiés directement sur l'Europe, entretient avec
l'étranger un courant d'affaires qui, en 1881, s'est chiffré par 300 mil-
lions. Au nord, le port de News^hwang, qui ouvre les relations avec la
Corée, Tien-tsin, qui dessert Pékin ; au sud, Swatow et Pakhoî, qui
trafiquent avec le Tonkin et Singapore; Tamsin et Takovir, dans Tlle
Formose; Kîungchow, dans Tîle u'Haïnan, complètent le système d'in-
vestissement commercial par lequel l'Europe pénètre plus avant chaque
année sur les marchés du Célesto-Empire. Shanghai et Canton demeu*
reront longtemps encore, à raison de leur voisinage de la mer, les
métropoles du commerce européen en Chine; mais les autres ports,
surtout ceux qui sont abordables par le Yang-tse-Kiang, offrent d'iné-
puisables resources qui doivent se développer avec une grande rapi-
dité si le gouvernement, en paix avec l'Europe, est de force à les
garantir contre les guerres civiles qui, par deux fois déjà depuis trente
ans, ont dépeuplé et ruiné plusieurs provinces. — La Chine est vrai*
ment privilégiée pour la navigation fluviale. Si les canaux, creusés il y
a plusieurs centaines d'années, aux temps de la prospérité et de la
puissance, sont aujourd'hui mal entretenus, envasés, presque en
ruines, les fleuves et les rivières restent; les fleuves, navigables sur
d*énormes parcours, procurent aux transports l'économie et la rapidité.
Il faut avoir vu la Chine pour se rendre compte de l'activité qui règne
sur ces cours d'eau sillonnés par des myriades de navires, petits et
grands, où grouille et se multiplie, vit et meurt, une population de
matelots telle qu'il n'en existe de semblable nulle part ailleurs. La
Tamise parait déserte quand on se souvient de la rivière de Canton.
Ce souvenir me reste après un intervalle de quarante ans. Lorsque
l'ambassade de M. de Lagrené visita, en 1845, les villes récemnient
ouvertes, il n'y avait à Ningpo, à Amoy, à Shanghaï qu'une seule mai-
son accessible, celle du consul anglais, qui venait de s'installer; pas
un négociant, pas une auberge; dans le port, deux ou trois navires
envoyés à la découverte par des négocians de Canton pour inaugurer
en quelque sorte la Chine nouvelle ; les bateaux à vapeur se comp-
taient. Et maintenant, quand je lis les récits des voyageurs et les
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408 RSFDB BIS DflDX IfQWOBa*
^iOres moins altrayaos, jmîs plus &ùru de la aMkitiqucu j'appr^ds
que des •qiuartiers européens^ avec des bôtels aussi Juxueux ique ceux
de Galcm&ta, la TiJle -des ipalais* «se sont élevés à cMé des villes idod-
noises, ^u'U y a là 4es colûDies composées de loutes les jQatiûoalités,
qu'il s'y fait couramment de grandes affaires avec tous les poiois du
m^da, ti que l'aix y est embrumé paor la fumée de nombreux fiaque-
botB. €e serait un rêve d'extrême Orient si les itableaux de doMianes
n'étaient là pour dèmootrer la réalité du progrès qui, en flaoios d'«n
demi-isièclft, n transformé la vieille Chine pactojii où celle-ci a Bvbi :Ie
eontacl de r£arope.
Il fiotts faut /revenir aux chiffres. Les principeus: articles dlfnpor-
tation sont l'4)piium (263 milliaas de francs eu 1881) -et les lissias de
cUm (182 oriliions):; puis viennan.tJies tii^sus delaîna, les méitaux, les
bois, la liou&ile. A rexportation* deux articles, le thé et ia soit, ({ar-
ment lie priocipal objet du traûc; le (thé, pour 230 .millions en 1881, «et
tb seie, pour ft88 millions;; vienaeot ensuite ie sucre, le papier* la por-
celaine, les peaux, etc. .Alors que le commerce était monopolisé à Can-
itcus, les irais et los délais nécessaires pour le itransport des ppoduiâsde
Piniérieflur rendaient les -écbanges difficiles:; ayu^jourd'hui les mardbés
sonc établis sur Jes lieux mêmas de production; les navires européens
peuvent embarquer et débarquer kttr6<cargaÂ8ons dans les printipaux
parts du littoral et, par les fleuves, wa plius grandes distances ^:1a
côte. Lest^mptoirs se sont, dès lors, créés dans los régions où se piK)-
duisent les -différfintes qualités du ihé et de latsoie.
Les Anglais ont redouté un certain ralenti^ement dans fat ves^rte de
Topium de Tlnde; ce serait pour leur commerce et pour le budget
indien un sérieux Boécompta. Longtemps iolerdit sous 1«8 peines les
plus sévères, l'opium a uni par obtenir d'abord une certaine tolérance,
puis droit de cité. Aujourd'hui même,»Ia culture du pavot s'est intro-
iduite dans pluf^eurs provinces; elle se propage rapidement i cause
des bénéflces qu'elle procure; elle esit appelée à prendne, coaume celle
du tabac, une extension très coxksidérable. L'-opiurn chinois £ait ainsi
concurreBoe à l'opium .de l'Inde, et il commence à paraître en aboa-
daBce ;sur les marchés : c*est ce qui explique les appréhensîoas du
commerce anglais. Toutefois cette concurrence ne parait pas ikevoir
diminuer les ventes de Tlnde. L'opium de Patna, de Malwa fH de
(Benarès, supérieur en qualité à Topium indigène, conservera la rlien-
Aèle ides classes riches. En outre, Tbabitude de /l'opium s^est telle-
ment répandue dans toutes les classes de la population que îles pro-
duits des diverses provenances trouveront toujours un placement facile,
{«es Chinois ne aeicachent plus pour fumer l'opium ; la drogue se débite
pinbtiquemeat; (daus la plupart des villes, il existe des établissemens
iddsposés à l'otage des famefurs; la pipe «d'apium ^nd i remplacer,
•daBS tes visitas d'affaires ou de politesse que se font les Chinas, â'in-
V
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LE GOMM£fiCatI lUtt^S. h'ekIsÉMB OBKNT. IffOD
Doceiite tasse d6 xhL C'est «o goût populaire, ana'paflsiooL. LsrMoca--
liste et rbygiéniste peuveiU futœioer contre celle paseioniqui aibfutk
et qui tue. Edits* impériaux, seriBOiis, ordomianoaBi de médeciDe» ïieoi
n'y iaii. L'opium eU et demeurera^ entre ks ittaiaa^deB Anglus, lapcinr-
cipalt article de cominerce avec la Gtiine.
Les doeamensiifiiciels n'iudiqueBtpoiatavec pi:écisioii la provenance
et. la> destination des* marchandise» <|iii ont passé par la^ douane ;.oa
peu^ seulenaent se rendre compte des mouvemensi du traûc avec les
différentes nations en consultant les tableaux qui résument la valeur
desitEaosperts effectués sous chaque pavillon. En 1381, les transports
se aoat.aînsl répartis : pavillon anglais^ 866 millions de franos:, ce qui
représente les trais quarts du commerce étranger; — pavillon fran-
çaii>, i2k millions; — japonais^ 48>JuillioQ8; — allemand, 40 millions;
— russe,. 27 millions; — ainéricain,. 16 millioas,. etc. La France, le.
Japon et l'Allemagne doivent leur supériorité aux services réguliers de
paquebote que ces trois pays entretiennent à destination de la Chine..
Peodant la période qui a précédé Torganisattoa de la compagnie des
Messageries* maritimes, la part du pavillon français dans ki- navigation
dea mers de Chine était ài peu près nulle; les soies* destinètrsi à notre
marché étaient transportées pair navires anglais* et ne nous^ arrivaleoft
qu'apDés woL long détour, par la voie de Londres ou de Liverpeol. Âdijomr-
d'huit nos relations avee la Chine son6 directe», les soies- chargées à
Shanghaï sent débarquées à MarseMle^ d'où elles- remontent à> Lyon,
qui esi devenu le principal marchés de l'Europe pour cet article» De
mèmev Péublissement d'an service de paquebo(»s entre le port de Ham-
bourg et la Chine a été trè» proQtable pour TAIlemagne. U y a là un
enseignement qui ne doit pas être pt^rdu de vue lorsquUI s'agit de
régler les» conditions des lignesi postales. Oa est trop port?§, dans les
parlenens^ à critiquer les chiffres élevés des- subventions réclamées
pour Tentretien de ces lignes, et l'on n^apprécie pas suffisamment ce
qu'elles rapportent sous toutes les formes, soit en bénéfices coaimer-
ciaujB, soit en influence politique^ Elles rendent beaucoup plue qu'elles
no coûtent. Ces paquebots rapi les, réguliers, partant et arrivant à heure
fixe, sont do raeneilleux instrumens, dont l'emploi, en ce tenips d'ao-
tiv0 concurrence, assure de grands avantages au pays qui les a créés*
En réalité, nos relations directes avec La Chine ne datent que de l'orgar
nlsation d^ la compagnie des Messageriesi
Les éc hanges qui s'opèrefit par la voie de terre sur la frontière chi«
noise sont concentrés k Kiakhta. Aux termes d'anciennes ceoventk>os,
les Russes éuient seuls admis sur ce marché, l'entrée dans les ports >eiir
demeurant interdite. Les échmges consistaient en lainages et pellete-
ries fournis par la Russie, qui recevait en paiement les thés de Chine^
ces fameui thés, dits de caravane. De Kiakhta les produits chinois étaient
transportés à la foire de Horogorod, d'oà ils se répandaient en Russie et
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200 BEYUE DES DEUX MONDES»
en Europe. Depuis que le pavilloo russe a été admis, comme les autres
pavillons étrangers» dans les ports chinois, ce commerce, qui était très
prospère, a sensiblement décliné. L'économie et la facilité des trans-
ports par mer ont déterminé les négocians russes à changer de route.
Les paquebots sont plus commodes que les caravanes. Les Russes pos-
sèdent aujourd'hui des comptoirs à Canton, à Shanghai, à Hankeou,
sur le Yang-tse-kianj, et ils expédient les thés à Odessa. Les échang^^s
par terre, si diminués quMls soient, n*en conservent pas moins, d'après
des calculs approximatifs, une valeur de 80 millions.
La statistique nous donne ainsi un chiffre total de 1,200 millions de
francs pour le commerce de la Chine avec l'étranger; mais, si l'on veut
mesurer exactement l'importance des intérêts européens en Chine, il
faut, en outre, tenir compte du cabotage sur les côtes et de la naviga-
tion intérieure. Il y a là, par suite de la configuration du pays et de
son régime fluvial, une abondance extrême de frets. D'après les rele-
vés fournis par les commissaires des douanes, la valeur des marchan-
dises expédiées ou réexpédiées entre les dix-neuf ports ouverts, s'est
élevée, en 1881, à plus de 1 milliard, dont le transport a été effectué,
pour les deux cinquièmes, sous pavillon chinois, et, pour les trois cin-
quièmes, sous pavillon européen. Les cargaisons se composent princi-
palement des produits indigènes qui s'échangent entre le Nord et le
Sud, entre les provinces intérieures et le littoral ; elles appartien-
nent à des marchands chinois, mais le bénéGce du transport revient
en majeure partie aux pavillons étrangers, surtout au pavillon anglais,
et ce bénéfice est considérable : la plus forte part de la navigation
côtiére, de même que la navigation au long coUrs, se fait à la vapeur.
La proportion dçs steamers par rapport aux voiliers a été, pour l'en-
semble, de 79 pour 100 quant au nombre des navires et de 92 pour
100 quant au tonnage. Elle parait tout à fait exceptionnelle et elle s'ex-
plique par ce double fait que le commerce avec l'Europe passe par Suez
et que la remonte des fleuves de la Chine exige l'emploi de la vapeur.
— 11 nous faut répéter que ces chiffres du cabotage ne concernent que
les opérations de dix-neuf ports. Quel accroissement d'intérêts et d'af-
faires n'est-on pas autorisé à prévoir pour l'avenir, lorsque la Chine,
rassurée et conOante, s'ouvrira tout entière, pour son profil comme
pour le nôtre, aux entreprises du commerce europ^^eu I
Les rapports du Japon avec l'Europe ne remontent qu'à une vingtaine
d'années ; nous avons vu à quelles formalités les H jllandais étaient
assujettis dans la baie de Nangasaki. Les traités oat modifié cet état
de choses en admettant les étrangers dans plusieurs ports (1) ; mais
(1) Voici rîBdication des six ports oayerts et le chiflre de leur commerce avec
TétTEDger en 1881 : Yokohama, 21 1 mUUons de francs ; Kobé, 63 mUlions ; Nangasaki,
17 miUions; Osaka, 8 mUUons 1/2; Hakodate,l miUion 1/2 i Niigate, 0.
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LE GOMSIERGE DANS l'eXTRÈIIE ORIENT. 201
la liberté du trafic avec les Japonais reste soumise à de nombreuses
restrictions qui ne tarderont sans doute pas à disparaître, le gouver-
nement de Yédo étant plus libéral que celui de Pékin et semblant
mieux disposé à se rapprocher des idées et des pratiques européennes.
En 1875, le commerce extérieur du Japon atteignait à peine 150 mil-
lions de francs; il a dépassé 300 millions en 1881. Dans ce dernier
chiffre, l'Angleterre 6gurepnur 110 millions; les Etats-Unis, pour 75;
la France, pour 57; la Chine, pour 55. Au Japon comme en Chine, ce
sont les paquebots de la compagnie des Messageries qui entretiennrnt
le mouvement du commerce français. Bien que Tensemble des transac-
tions européennes ait doublé depuis 1875, les progrès ne sont pas en
rapport avec les ressources que l'on attribue au Japon. Ici encore on
peut compter sur Tavenir, pourvu que les choses suivent leur cours
naturel et que la paix ne soit point troublée dans Textréme Orient.
Le royaume de Siam ne figure que pour une somme assez minime
dans la statistique commerciale de l'Asie : 32 luillions à l'importation
et k^ millions à Texportation, soit un mouvement total de 80 millions.
Le riz est la principale culture de Siam; il s'en exporte chaque année
pour une valeur de 30 millions. Le trafic appartient en grande partie
aux Anglais et aux Chinois. Là, comme partout, les Chinois ont acca-
paré les cultures et le commerce de détail. Les renseignemons fournis
par les consuls ne permettent pas d'espérer un accroissement trôs
sensible des opt.'rations avec Siam, bien que le gouvernement de ce
pays manifeste les dispositions les plus bienveillantes à Tégard des
étrangers.
Quant à l'empire d'Annam, la statistique ne le cite guère que pour
mémoire. Ses relations avec l'étranger sont insignifiantes. C'est un
pays mal gouverné, sans industrie, dépourvu de routes. Les rares
échanges qu'il effectue avec le dehors passent par Saigon ou par le
fleuve Rouge. Il n'y a d'intéressant à étudier pour nous, dans cette
région, que notre colonie de Cochinchine, à laquelle se rattache la
récente question du Tonkin.
La population de la colonie est de 1 million 600,000 habitans, soit
l,!i31,000 Annamites, 102,000 Cambodgiens, 50,000 Chinois, et seule-
ment 1,707 Européens, parmi lesquels on compte 1,6^2 Français (1)
qui résident, pour la plupart, dans l'arrondissement de Saigon. Ces
chiffres se rapportent à l'année 1881. Sur 21,116 patentés, c'est-à-dire
chefs de familles t^xerçant un commerce ou une industrie, on ne compte
que \2k Européens : en réalité, la population française ne se compose
(1) La statisuqae officieUe publiée par le goaTernement de la Cochinchine porte le
chiffre de 1,S62 Français; mais eUe comprend dans ce chiffre 220 Asiatiques, lajets
français En déduisant 100 femmes ou enfans, on voit ce qu^ii reste d'électeurs fran-
çais. La Cochlnchiae élit un député*
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'H)2 XBmm vas dcds
goère que de fonodonnaires •et de foerniasettni du gaaveraeineât.
N'oublions pM ks congrègmisteB, qm uomU ^n Tkombre de i25i, tàiSre
supérieur à celai ^espsteiilés français* Le OMunerce de la Cludun-
'ofaîne «^rec l^étranger est de (1 mittions à l^îQCjiortatiofi et^de §5 mil-
lioDe à i'eiport nioo. £q «joutant à ces KrbitTres iee mouvemeos du
ttirmérairet oa obtient un oocad de 100 millions, qui a plntôi diminué
'qu*augiDeoté depuis cinq aD&, à cause des TariaitiDos d^ns la nèoolte
du riz. Les transactieiiB se concentrent dans Its ports de Sulgon,
Mythe, Rachgia, Gamau «t Uetien; Saigon absorbe la plus grande
part. Les merch^mdises importées d^£irop« sont destinées aux stir-
▼îoes du gouvernement, aux familles des lonc tien d aires et à la ;gar-
itison; celles qui viennent de Ohine (environ 15 millions de fnaucs)
sont destinées aux îrainigr4ins<^iDois. Le ris forme le principal avticle
d'exportatitm (35 mêlions de francs); il s'expédie à Hong-Kong et à
Java. Le iDouvtement géuénal du conmerce direct de la Codiincliine
avec la tPraruce n'atteint pas 8 isiilK^ns ; c'est avec la Clsine, Singapare
-et lava q«e tes relations soi)t le plus actives. Quant à la navigation,
le pavillon anglais domine. Le pavillon français ne viendrait qu'au
troisième rang, après le pavillon allemand, si Ton éliminait du ca4cul
les voyages réguliers du service postal. &e même dans les perts du
Tonkin, sur le fleuve Bonge. Depuis Touverture d'Haîphong. ce sont les
Anglais, les Allemands, les Chinois qui s*y livrent au trafic; la pan des
armateurs et des négocians français ^t presque nulle.
Tels sont les faiis et les chiffres qui ressortent des statistiques 'Ottt-
cielles. Actuellement la Gochinchine, même additionnée dm Tonkin,
est une colonie peu importante; pour nos îodusiriels, pour nos négo-
cians, pour DOS anaoateurs, elle est iaférieire, «comme produit^ à nos
petites colonies des Antilles. On assure qu'elte ne coûte rien au bud-
get <le la métropole : c'est une erreur. Si Ton faisait -eut de toutes tes
dépenses militaires qui devravent être imputées sur le <'ecnp(e 'de fia
Cocbinchine, et surtout de la mortalité et des maladies qui résaiteut
de rinsalubrité du climat, le déûcit serait manifeste. £rit-ce à dnie
qu'il faille dc^.savouer ce qui a été lait et renoncer à k peosée poli-
tique qui a engagé (a France à s^étaihNr en CochinchtDe? Non, cerées;
il y a jà vn intérêt d'avenir qui, malgré les difficultés Hh s déeeptkms
4n début, nous commande de persévérer; il importe que neas aycms,
nous aussi, un établissement dans ces terres loiniaines, où nos rivaux
d'Europe nous oïd devancés. Mais quand, à propos de Saigon, on ihiqs
parle « d'empire colonial, » quand on prétend «voir découTert dans le
Tonkin une source de richesses pour la France, on commet unn exagé-
ration qui peut devenir très périlleuse en égarant Tophiion ptrblique
et en poussant le pays vers la politique d'aventure. Il faut surtout
considérer que les incidens qui se produÂaent daas uoe r'égion quel-
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LE COHBiEACE IMbRS L'sXTBÉMH ORIENT. 203
co»qae de l'Asie, allUotes ou ^nierelles, îméresseot von pars sbuIch
ment ka diplomatie orientale, mais encore, au plus haoi degré, la poli*
tique de l'Europe. A ce dernier point de vue, les difflcoltés qui viennenl
de se produire en Cocbinchine et au Tonàin peurent avoir des censé-
queaces dont il est prudent de mesurer dès à présent l'étendre et die
prôfoir la gr»vilé.
lïl.
En Asie, toutes les nations de l'Europe août solidaires. L'histoire dfe
leurs relations avec l'extrême Oriont montre au prix de quels eflbrte,
persévérans et patiene, tantOrt par les négociations, tanfôt par la force
des arm'^s, elles ont obtenu peu à pe» la facuHô de pénétrer en Chine
et au Japon. Jusqu'ici eDes ont été d'accord, poursuivant une conquête
quî devait leur être commune, donnant leur concours, ou tout au
moins leur assentimem et leurs vœux aux gestes successifs de la croi-
sade engagée pour ouvrir an commence )es marchés de l'extrême
Orient. Lorsque l'Angleterre a fait, seule, la guerre de 1840, toute
l'Europe et les États-Unis savaient que les résultats de la vktoire leur
profiteraient en même temps qu'aux Anglais, et que, les portes de la
Chine une fois ouvertes, le commerce général aumit ses entrées sur
les marchés nouveaux. Lorsque l'Angleierre et la France firent ensemble
les campagnes de 1858 et de 1860 (et Ton ne doit pas oublier que
cette granie expédition fut, sous le rapport militaire, quelque peu
risquée), les auires gouvernemens de TEurope suivirent avec sympa-
thie la marche des deux drapeaux dont le sucoés allait servir les iaté-
rets de toutes les nations et pratiquer dans les vieilles murailles de la
Chine une ouverture plus large. A la suite de cette guerre, la politique
traditionneHe des anciens empires de l'Orient s'est transformée. Des
ambassade iiiTs européens résident à Pékin et à Yedo; des traités ont
été signés, Ja paix a été maintenue, et les affaires commefxriales et
maritimes s'accroissent chaque année. Toutes les nations, l'Angle-
terre, la France, TAUemagne, les États-Unis, l'Espagne, etc., ont tiré
avantage de cet état de choses; elles y ont gagné, dans des propor-
tiotts inégales^ il est vrai^ mais au même titre» comme des associes qui,
dins une entreprise concertée, ont apporte leur part différeote de
capiiail et d'activité. Voilà des résuUats que ohacun des associés est
intéressé à ne point voir compromis. N'oublions pas qulls datent de
trente «os à peine, qu'ils ont été subis plutôt «que coasentis, qu'ils
demeurent exposés aux variations et aux caprices de la diplomatie
orientale, qu'il existe à Pékin^ .à ¥edo, à Hué, des pamia puisssâs qui
demandent le retour à rancionne politique et ipotnsent à rexciusion
des étrangers, 'desa bail>ares.D Les rapports avec tes gouvernemens de
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20& B£^E DES DEUX MONDES,
TAsie exigent donc de grands méoagemens, et surtout la continuation de
Tentente qui a éié observée jusqu'ici entre les divers gouvernemens
européens. La solidarité est nécessaire. Le gouvernement qui tenterait
d'y échapper et qui prétendrait agir seul, contre l'avis ou môme sans
l'assentiment des alliés, encourrait une responsabilité sérieuse. Ce n^est
pas tout, pour l'Europe, que d'avoir pris pied en Asie, il faut y rester.
Il s'agit, comme on l'a vu par les documens statistiques, d'an com-
merce qui représente dès aujourd'hui plus de 2 milliards. Dans ce
chiffre, la France est intéressée pour 200 millions: c'est le dixième. La
proportion de l'intérêt français, même en estimant très haut la valeur
d'avenir que Ton attache à la Cochinchine, pourrait-elle justifler, aux
yeux de l'Europe, notre aciion isolée sur un terrain qui appartient à
tous? Les autres nations nous laisseraient -elles absolument libres
d'exercer, en cas de guerre, dans cette région tout à fait exceptionnelle,
les droits de belligérans? Gela est douteux.
Quelques pablicistes ont exprimé Topinion que nos rivaux en Europe
se réjouissent de l'affaire d'Hanoi, qui a coûté la vie au commandant
Rivière, comme d'un échec qui affaiblirait notre situation en Cochin-
chine, et que les Anglais, particulièrement, veulent nous voir loin du
Tonkin et du fleuve Rouge pour s'emparer, au moment favorable», d'une
grande route qui ferait entrer leurs marchandises dans la province
chinoise du Yunnan. — Il n'en est rien, croyons-nous. L'échec d'Hanoï,
si douloureux qu'il soit, ne saurait avoir la portée que l'on a tort de
lui attribuer. Les Anglais, dans l'Inde et ailleurs, les Hollandais, à
Sumatra, ont subi de ces échecs accidentels qui n'ont en rien diminué
leur puissance coloniale. L'affaire d'Hanoï n'aurait d'importance que si
elle pouvait atteindre le prestige du drapeau européen aux yeux des
populations de l'Asie, et, dans ce cas, loin de s'en réjouir, les Anglais,
les Hollandais, les Espagnols auraient à la déplorer; car, par suite de
la solidarité qui unit devant l'Asie les drapeaux de l'Europe, le coup
qui nous aurait frappés les frapperait également. — Quant au Tonkin,
au fleuve Rouge et à la grande route, les Anglais, comme les Hollan-
dais et les Allemands, ont tout intérêt à ce que la France y fasse les
frais d'un établissement, car ce sont eux, plutôt que les Français, qui
en proflteront. Ils savent que l'administration française leur procurera
une garnison, une police, des tribunaux, des hôpitaux, et ils compt^^nt
qu'ils se livreront, sous notre drapeau et à nos frai, à leurs opérations
de commerce. C'est ce qui s'est passé depuis l'ouverture du fleuve Rouge.
Le calcul est trop simple pour que l'on suppose aux Anglais d'autres
visées.
Serait-il plus exact que les difficultés survenues entre le gouverne-
ment français et le cabinet de Pékin, au sujet des droits de suzeraineté
que la Chine revendique sur Tempire d'Annam et sur le Tonkin,
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LE COMMERCE DANS l'eXTREME ORIENT. 205
seraient en partie le fait de la politique allemande, désireuse de nous
voir occupés loin de l'Europe? Cette supposition ferait peu d'honneur à
Phabileté du cabinet de Berlin. Les colons de la race germanique sont
répandus dans toutes les régions du globe, et, depuis quelques années,
ils se dirigent en grand nombre du côté de l'Asie. Le commerce alle-
mand dans Textrôme Orient est devenu très actif; les maisons da
Brème et de Hambourg ont des succursales dans tous les ports de la
Chine et du Japon. Ce serait une singulière façon de protéger ces grands
intérêts que de pousser la Chine à une guerre qui devrait les compro-
mettre. A supposer, d'ailleurs, contre toute vraisemblance, que le cabi-
net de Pékin reçoive d'un gouvernement quelconque de TEurope des
inspirations et des excitations qui nous seraient contraires, le gouver-
nement français n'y verrait sans doute qu'une raison de plus pour
apporter une extrême prudence dans les négociations engagées avec la
Chine.
La question de suzeraineté, qui donnerait lieu, parait-il, aux plus
grandes difficultés, ne vaut certainement pas pour nous Thonncur ni
les frais d'une guerre. Dans notre Orient, la suzeraineté qui siège à
Constantinople n'embarrasse pas l'Angleterre en Egypte; elle ne nous
gêne point à Tunis. Dans l'extrême Orient, la suzeraineté qui siège à
Pékin ne nous a point arrêtés lors de la prise de possession de la
Cochinchine. Devant ces suzerainetés, on salue, si Ton veut, mais l'on
passe. Que nous faut-il de plus, à nous Européens 7 Est-il besoin que,
par un écrit scellé et signé, ces suzerains abdiquent, tantôt ici, tantôt
là, leur titre traditionnel? Ce serait leur demander beaucoup, et exiger,
non pas seulement de leur orgueil personnel, mais encore des néces-
sités de leur politique, plus peut-être qu'il ne peuvent donner. Ne con-
vient-il pas d*avoir égard à la situation de ce souverain « Fils du Ciel,
père et mère du peuple, » dont l'empire s'intitule : « TEmpire céleste, »
comme étant d'origine surhumaine, et « l'Empire du milieu » comme
étant le centre du monde, qui compte ses sujets par centaines de mil-
lions, et qui ne peut les tenir unis et soumis que par le prestige I
Il est du plus haut intérêt pour la France et pour l'Europe que la
question du Tonkin ne s'étende pas au-delà des limites de l'Annam.
Notre diplomatie serait difficilement excusée, si cette affaire d'Hanoï
allait devenir une cause de trouble pour l'ensemble des intérêts poli-
tiques et commerciaux dans l'extrême Orient,
C. Lavollée,
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LE
EOI FKÊDÉEIC-GUILLAÏÏME IT
L^ Pfus8^9 sont II» ckfs peuples qni on! H plus de rPBpect pour
leur pasaéu JU oot compté panrri lenrs souveraiûs des hommes d*afi
g^uiie supérieur, d'autres qui semblent D'avoir laissé dans l'histoire
qu* des traces bientôt effacée». Nais leur admiration pour |)eursgran4d'
hommes ne lea rend pe^at injustes pour les autres, llsconfsidèrent efue
k t^rsnitettr de l>a Prusse a été rœsvre des siècles, que tout le monde
B^y est emptoyé^ que tel prince qui passait de son vFirant pour un
ui-HlJocre poihique a préparé en si^ce les* glorieuses destinées de son
successMf. Il est cerrtarin que l'histoire de Prusse nous offre peu
d'ex^avples de princes qui niaient técu que pour leur plaisir et que>,
daus la dynastie des Uohenïollern, par l'effet de \k tradition ou de
réiucationi toi>t souverain se regarde comme un serviteur* de Tétat.
Av\int de pénétrer dane )e premier eerele de Fenfer; Dante dut se
frayer un chemin à travers !a foule invisible et gémissante dies indiffé»-
I eiiS» de& neutre^?, des tr^es àfmeB qui vécunent sans blâme et ssne
reproeke, de ceux qui ne furent ni ûd*>ei§ ni rebeHes, mais (jul furent
paar eux-mêmes: « Le del, nous dit le poètle, \m a chassée parce
i]u11b terniraient sa beauté-, et ils ne sont pae dignes de Tenfer, qu'iH
cuuvoitent, tant la bassesse de leur sort leur répugne. Le monde n'a
pas gardé leur souvenir, et la miséricorde comme la justice les dédai-
gnent. )) Celui qui referait aujourd hui le voyage de Dante trouverait
dans la foule de ces indiffôrens, qui ne vécurent que pour eux-mêmes,
plus d'un roi de France, d^Espagne ou d'Angleterre, mais il aurait
peine à y découvrir un roi de Prusse.
i
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n
LE JMM JTOÉDÉHIG-iMIICMHE IV. ^7
M. te QCflMeiUer iatime •Herinvnii Yi^enec, jqm s'est aof uîa ^depuis
IpnglecDpB la jcoo&afice*etdeB bcjMMB f^ràoss de Al. jdis fiismardk, «^nt
^àe iconeaccer à la ntémcôre du^fcôre ëliié et du punédécessenr i» :rQi .Guil^
jtaotte use bratahope fort iDléneaiaBte^ let œtle inxK^bnf e est «un éda-
[taatliéjQMiigjiagiexle k'piété.desJRruBiiaaB pourleQr«pa8aè<i1).Il Be^Uale,
^jtt'uprôs leSigraDdiS é^aemeasiqaeiiious awaofi vus.iaprôsJeaicoapsd'iau-
itece qiki oot fait de Ja Prusse la premiôre puissance «ailkaii^iiiU OkOfide
et l'arbitre de la paixde l'Europe, les vaiai^eurs d'aujourd'kmi devraient
prendce en pitié la politique indécise et timide du roi »Frâdério*<prail-
iaume IV. Il n'aoeat den. M. Ranke^^edi écriTaot ila biographie «de ce
souverain* avait reoda hommage à ses nobles qualités : reloge qu'il
.eu faUatt n'a pas paru suffisant à M. Wagener. GeicaDseiillQr û^me^st
un lîomiDe de grand mérite, lort versé dans les sciences politiques
et eociales ; mais il est â*un (parti tit dlune écote qui mêlent valouitierâ
là la politique un peu de mysticisme, et les imystiques ontpour pdn-
dpe que rien n'est plus agréable k Dieu querla douleur voloatai^e, que
c'est pour les états comme pour les indi^ùdus le'seoretid^sigrajuk hon-
lieurs et des grands succès^ que, pour moissonner <da&s la joie, il faut
iavoir semé dans les larmes. M. »Wageaerest /enueflofeoticonfiraiocu que
Fabondanoe de^ràce divine qui a été répandike «ur le m G«Ulaiime
lui a 'été obtenue du ciel par les souCrra«ices *et lespésignations de «on
>&ère, par les dégoûts qu'il tessuya, par les «croix qu'il a 'portées.
M. Ranke, qui est toujouns historien et toujours discret, 6'ôtait con-
tenté dédire: « Ce fut la destinée particuiiève dePrédéric-Guâllaume IV
que ses actions ont .eu de loifot&ines ooAs>équeftoe8 sans lui prociuter à
Jui-môme aucune satisfaction personoetkB. » U. Wagener en dit bien
•davantage et il en dit trop. Il affirme que ïFrèdéric^uillaume IV ne fut
pas seuUsment le pWs émioent de tous ies iprtnces de son l^mps par
les qualités de rinleUigence ^ du coeur, ipar l'i^tendue de sou savoir,
par Toftiginalité de «on esprit, par sa chaleureiise et vive éloqiMoee,
mais qu*il a toujours vu dair dans le rèie qu'il joiia)it,>qulls1est offert
ÊU sacriQce, qu'il a étéie luartyr de «a foi. « Ce ne sont pas les héfios,
iMHis dit M.'Wagener, ce sont ies «martyrs qui mettent ^l'histoifa en
J>ranle. u C'^t peut-étue diminuer i»n peu crop la part qui revient,
dans .les ^véoemens, aux ruaés ipolitiques oomne jaiuxgros thataiUoyufS ;
«c'est oublier aussi ique ta Prusse a produit des philosophes iOt des géné-
raux du premiar -ordre, mais que c^est le pays du imonde où le goût
jdesibumiliations volontaines<et du martyre est Je «moins xépaadu.
M. Wageoer a raison iie vanter les dons natiipels dui*oi Frédéric-
.Gviiilaume IV, son linstruciion solide et variée, la richesse de-aesjcon-
naissancea* JUatoire, littérature, beaux-arts, rien ne lui était étranger.
(1) Die PoUtik Priedrich-Wilhelm IV, tou Hermann Wâgoner, Wirîdichem gpéhei-
JDon Obev^tafitrnuct-Ratbe. fierlin, dsaB.
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208 RETUE DES DEUX MONDES,
Un Anglais qui l'avait approché affirmait que c'était le seul souverain
qui eût pu gagner son pain comme professeur. Ce n'était pourtant pas
une chose à lui proposer ; il eût répondu comme un de ses ancêtres :
« Je me trouve mieux comme je suis. » Il faut reconnaître aussi que
peu de princes furent plus humains, plus bienveillans, plus constans
dans leurs amitiés. Il possédait une qualité rare chez les rois : il était
absolument sincère et souhaitait qu'on le fût avec lui. 11 avait fait pro-
mettre au plus fidèle de ses conseillers, le baron Senfft de Pilsach,
qu*en toute occurrence il lui dirait la vérité, si désagréable qu'elle pût
être. M. Wagener, qui a eu sous les yeux la correspondance du baron
avec son roi, nous assure que M. de Pilsach avait Part de s'expliquer
sur les matières les plus délicates sans froisser, sans chagriner, sans
mortifier, et il nous raconte à ce sujet qu'un calife rêva une nuit que
toutes ses dents lui tombaient de la bouche. Le premier interprète
qu'il fit venir était un maladroit, qui s'écria : « Malheur à toi, calife I
Tous tes parens et amis mourront avant toi. » Il fut fouetté et chassé.
Un second interprète, mieux inspiré, lui dit z a Salut à loi, comman-
deur des eroyans I lu survivras à tous tes amis et parens. » U avait
dit la même chose, et il fut richement récompensé. « Frédéric-Guil-
laume IV, ajoute son biographe, désirait comme tous les HohenzoUern
qu'on lui parlât avec une entière franchise, pourvu qu'on n'oubliât pas
à qui on parlait. » Quand on lui manquait, il entrait dans de vives
colères, mais il n'a jamais fouetté personne.
Le roi Frédéric-Guillaume IV avait de brillantes qualités, dont un
souverain peut se passer, mais nous nous permettrons de croire, nous
qui ne sommes pas un mystique, qu'il se fût mieux trouvé d'en avoir
moins et de posséder, en revanche, un peu de ce gros bon sens qui
épargne aux princes comme aux particuliers bien des fautes et bien
des chagrins. Le premier point en toute chose est d'être maître de son
sujet, et dans l'art de régner il y a une part considérable de métier.
.Frédéric-Guillaume IV n'était pas un homme de métier; il était à la
fois mieux et moins qu'un roi. Sa première éducation influa tou-
jours sur son caractère. On lui avait donné pour gouverneur le docteur
Fr. Dellbrùck, qu'on avait jugé le plus propre à lui incufquer « des
principes de véritable humanité, de morale pure, élevée, de piété sin-
cère et agissante. » Mais le ministre Stein ne tarda pas à se plaindre
que cette éducation avait été fort incomplète, que le gouverneur n'avait
pas enseigné au prince royal « la discipline de la volonté, » qu'il lui
avait appris beaucoup de choses moins importantes que Thistoire de
la maison de Prusse. Dellbrùck aurait pu répondre qu'il avait fait de
son élève un homme distingué, poussant l'honnêteté jusqu'au scrupule,
que c'était bien quelque chose. On lui en savait peu de gré, ce n'était
pas de cela qu'il s'agissait.
U n'est pas défendu à un roi de Prusse d'avoir l'esprit orné, le goût
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LE ROI FRÉDéRIG-6UII.LAnMB IT, 209
des lettres» une teinture des arts et des sciences : le plus grand de
tous était un philosophe qui faisait des vers français et jouait de la
flûte. Mais si lettré que soit un roi de Prusse, son premier devoir est
•d'être un soldat» et Frédéric-Guillaume IV, au grand scandale de ses
généraux, n'était pas assez soldat. Personne n'a jamais douié de son
courage. A Tàge de dix-huit ans, il se distingua par son intrépidité à
Gross-Gôrschen, dans un combat d'avant-poste. Il répondit à ceux qui
1 lui reprochaient de s*étre trop exposé : « 11 n'importe; si une balle me
frappe, mon frère Guillaume deviendra prince royal. » Mais on l'accusa
pendant tout son règne de s'intéresser à certaines choses plus qu'à
son armée. 11 s'en occupait quand il le fallait, mais il n'en faisait pas
ses délices ; il avait beaucoup d'estime pour ses généraux, mais il ne
méprisait personne, et un vrai roi de Prusse doit considérer tout homme
qui n'a pas Tépée au côté avec une condescendance où perce une légère
nuance de mépris.
L'instrument dont s'est servi le roi Guillaume pour mener à bonne
fin ses étonnantes campagnes, c'est lui-même qui l'a créé. A peine
eut-il succédé à son frèrer, la réforme militaire devint le premier de ses
seins. L'armée dont il avait hérité était bonne, mais elle n'était pas
suffisante pour procurer aux ambitions prussiennes les satisfactions
qu'elles réclamaient. Au surplus, comme l'accorde M. Wagener, n'ayant
jamais été employée au dehors, on y remarquait un peu d'engourdis-
sement; on conservait des commandemens supérieurs à des hommes
usés qui n'avaient plus que la bonne volonté, la faveur présidait quel-
quefois aux avancemens, et on attachait plus d'importance à la parade
qu'à l'éducation du soldat, a C'était un héritage du précédent règne, où
souvent le père et le ûls servaient tous deux comme lieuteDans,oùron
avait des seconds iieutenans qui avaient accompagné Tarmée en 1814
et qui étaient décorés de la célèbre médaille noire pour les non-com-
battans, dont les Berlinois disaient qu'elle portait pour devise : a Tu ne
tueras point. » Encore un coup, il est permis à un roi de Prusse d'être
un soldat civilisé, mais il est tenu d'être plus soldat que civilisé, et
F^rédéric-Guillaume IV était plus civilisé que soldat. C'est pourquoi cet
homme honnête et distingué restera dans Thistoire comme un Uohen-
zoUern d'exception.
Mais ce qui Tinter essait encore plus que la civilisation, c'étaient les
questions d'église, et quoi qu'en dise M. Wagener, il s'abandonna trop
à son goût. Uu prince peut être à la fois très religieux et très politique;
malheureusement Frédéric-Guillaume IV était piétiste et même un
peu théologien, et les princes théologiens n'ont jamais fait grande
figure sur un trône : l'histoire d'Angleterre en fait foi. 11 lisait les pères,
• il savait par cœur son Irénée, il méditait sur les usages et les pratiques
de l'église primitive, il discutait les dogmes, il avait approfondi les
TOMi ux. — 1883. 14
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210 iBfiTUE dIfiS MTO MONaBS»
iBystôres de l'aucbarisUieL. U projetait d'intrediÙFe des réferoieB dans
de culte {protestant, qu'il trouvait aon «ans raison trop bavand« >troj>dis-
jcoureur ; il rêvait dVy faire une place aux ^rta et ,aux iBjmboles. M a
composé lutinôme uoe liturgie, de jaâme qu'ji ;a écrii ua traité anr le
4iaa)nat.
Son piétisme et sa tiiéologpie avaient peu d'influence awr ses opinions
en matière de litiérature. U interdit au grand sculpteur qui a Xait la
statue équestre de Frédéric 11 défaire figurer Voliair^ dans Ic^ bas-
reliefs deat aile est ornée; il ne laissait pas d'ado) ir^ passionnéoietnt
le st^ie et i'desprit de Voltaire, ^om lenoos de bonne source qu'il dit à
rune de ses nièces qui lisait Aûiaiie : a C'est fort bien, mais priez donc
votre professeur de lire av«c vous Candide; c'est le livre des livres. »
On se représente l'enalxarras d« professeur. Mais, dés qu'il s'.agi«isait
des affaires de l'état» îi cessait d'êtr<e tolérant. ,11 étaii arrivé au trône
dans le temps où la philosophie hégélienne régnait .en souveraine,
dominait ies universilés et le ministôr/e de l'instruction publiqAie, dans
Je temps où les théologiens eux-mêmes se piquaient de titouver une
bible dans H^^el et JHôgel dans la bible : den Jkgei zu bibein vjod die
Bibel zu he^gein. lise fi.t un devoir d'y mettr.e bon .ordre. .11 n'adu^etiait
pas qu'un homme qui ne pensaitipas bien pût être utile à son roi, qu'un
bégèlien pû4 être vua fonctionnaire ûdièle ou un .boin administrateur.
Aussi était-il drop exclusif dans ;ses choix, et trop souvent il a.ppela à
de graruis en^lois des incapa^bles qui pensaient bien. Comme <l!a dit
un tde ses ^us ferv<efis addmrateurs, « il s'était doiwé ipour iiiôssicm de
déployer da-ns un élial: qui était uoe des çrajades puissaQoes de l'Eu-
rope l'étendard des étemelles 'vérités de la foi «t du droit contre l'es-
prit.de dEaensonge et de négaii^m du «iéolie« » Lui-même déclarait que
sa isuprème ambixion était d'ètne m un rod chrétien dans un pa^'s chré-
tien, n «C'étairt un »able désir; mais laous vivons daos un «ièele où les
souverainâ ske dolveoit plus prétendra au :gotti^eraement des con-
•eoienoes.
Ce n'est pas que son piétiesne le rendit iodiffënent à la grandeur àe
«on pays et qu'H n'^eût aucun \p)^t pour les •enDr^riscB. Dés «a pkis
tendre j<euQease, sa uj^e coufitatatt ciu'il avait unis ihne iobuagioartion,
et l'imagination produit l'inquiétude de Tesprit. Un iiliustre intAÎstfe
^i ea avait lieaucoup, .a «déclané «fue le'est la qualité maiir^sae de
l'homme d'état : u Ce n'est pas lai'aisQD, disait-iU qui.a asf^iiégé Troie,
qui a fait «ortir les iurabes de leurs déserts pour conquérir ie nuiiade,
qui a inspiré îles icroisadea, qui a ea^laoté la •réMuiutioQ françaiae.
L'homme n'^at vraiment gnaud ique lojnsqu'Âl agit ipar paission,iil o*<fit
irrésistible que lorsqu'il eu appelle .à l'imagination. « Mais leis .graodies
imagiaations soml un péril et un fléau quand «(^Ues ne sont pias MC^ra"
pagnées ^lœ génie qui eit rinatiuottdu possiblût fit .euoore l'ikCttome
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LE ROI ttàÊéBdt^nitLiLOHt ff . 211
de géflier firi^méttfe efst-il socrreot h v!ct!me de ses rSves. Les ebsmge-'
mens qoM aoooiBplit daos )a carte du monde De* tnirnent pas toujours
à MA proRt; un destin jalout le eondamne à D^ètre malgpré lui que
rinsiFaioeot da konheur des afiitres. Un Prussien ât la vievUe roerhe,
le gim^roA de Gerlael», déflnissah Napolfroir h' : «t Un assez brave homme,
mais un sot personnage qvi avait passé tonte sa vie à travailler pour
PAâgfteterfe. » Heureusemfirt pour PrécPéric^Guillaufme IV, apnès avoir
imaginé, il ne prenait à réiéchir, car tin roi de Prtrsse, fût-il mystiqtie,
réfléchft toujours. Il songeait aux difficultés, à Pfnsufflsancer de ses
ressôttrtes, il découvrait (jtie, pour gagner de beUes parties, iï faut
merttre beaucoup an |etf, et il renonçait à sou aventure. Pour se con-
soler do sa déoonvemie, M se livrait k d'innocentes fantartsies qtri ne
mettaient pas TétaC en danger. H rêvait d'établir des évêqtres dans
régHse évang<^lique ëo Prusse; ew attendant mieux, il se donnait le
plaisir dfen instuUer tin à Jérusalem.
Un mi <|ui joint? à tme brillante imagination, à llnqniêtûde de Pes-
prit, aux espéraoces confuses, Jt senthnem vif des dîfficuleéaf et
beaucoup d'aversîon pour les hasards est sujet à avoîr dtt décousu dans'
la cooëuite. Il lâtowne, U essaie, il entreprend, il vort le mur et il s'ar-»
rôle. L^ roi ivprochaft quelquefois h ses mitristres d'approuver et d*^ad-
mirer tout ce qu'il leur disait, mais de ne rien faire. Peut-être ses
mitriatrô-î se défiaient*ils d'une to'onté quf n'était pas sûre de ses
iendemai s. 11 se plaignait aussi que son beau-frt^e PKcolas de Rus-'
sie étak toujours Obéi et que le roi de Prusse l'était rarement, à quoi
le général do Gtsriach répondit un jotir : « Oui, Majesté, cela tient à
ce qee les désirs de Tempereur Nicolas ont ced de particulier que
dans les ré^^ion» inférieures ils se cristallisent eu coups de bâton. »
Cela était vrai, mais il Tétaît aussi que Tempereur Nicolas savait net-
tement ce qu'il voulait et cfuif le voulait fortement. Les ennemis de
FrédèriivGuiilaume IV prétendaient qtre sa devise était : Ordre» contre-
o;dre et désordre.
Il y parut plus d'une fois dans sa politique intérieure, que M. Wage*
ner paraît adïuirer sans réserve. Animé d*tin: sincère amour du bren,
ennemi de la routine, voyant de bon œil les nouveautés utiles, il avait
le tort de poursuivre dans ses réformes un id^al un peu cbimérique,
sans ère douter que la vie se soacte peu de nos programmes. Le tour
particulier de ses croyances, Fidée qa*fl se faisait du rôle des souve-
raiû« et de leurs droits qui dérivent de la volonté formelle de 'Bien,
lui Inepiraient une profonde borreur pour le libéralisme ainsi que pour
le dogine impie de la souveraineté du peuple. D'autre part, il avait
' trop d'esprit pour ne pas être sensible aux inconvéniens et aux ridi-
cules de la bureatrcratle prussienne: « Sous le précédent régne, comme
le dit tf. Wdgeuef, if n'y avait poifft de miûlstére d^èiat dans le sens
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m 'yr
212 REYUE DES DEUX MONDES.
qu'on attache aujourd'hui à ce mot. Les ministres et les conseillers de
cabinet étaient seuls admis auprès du roi ; les autres, à l'exception des
ministres de la guerre et des affaires étrangères, entraient rarement
en communication avec lui. On racontait qu'un jour, le roi Frédéric-
Guillaume m avait rencontré au Thiergarten son ministre de l'instruc-
tion publique, M. d'Àltenstein, qui l'avait respectueusement salué, et
qu'il demanda à son adjudant comment s'appelait ce vieux monsieur
qui avait l'air si amical. Naturellement, il n'était jamais question d'un
système politique dans le ministère d'état, et le feu roi comparait le
sien à un attelage où la moitié des chevaux sont attelés devant la voi-
ture, l'autre moitié derrière. Gomme le ministre de Schôn l'engageait
à y remédier, il repartit : a Groyez-vous que les choses ne se soient
pas toujours passées ainsi et qu'il puisse jamais en être autrement? »
Dès les premiers jours de son règne, Frédéric-Guillaume IV sentit
qu'il y avait quelque chose à réformer dans cette machine, que la
bureaucratie est un appui trompeur pour un gouvernement, qu'un roi
ne doit pas seulement s'entourer d'un ministère homogène avec qui il
entretient de constantes relations, mais qu'il doit aussi se mettre en
rapport avec ses peuples. Il détestait la monarchie représentative telle
qu'on la pratique, et cependant il éprouvait le besoin de donner à la
Prusse une représenution nationale. Il désirait que, par intervalles,
en temps opportun, une délégation des diètes provinciales s'assemblât
à Berlin pour s'entretenir avec lui des vœux et des doléances de ses
sujets, pour entendre ses communications, pour approuver les nou-
veaux impôts. Il comprenait le régime représentatif comme un sys-
tème de procédés aimables, d'entente courtoise entre un souverain
très bienveillant et un peuple très respectueux, pourvu que le souve-
rain eût toujours le dernier mot. Il se considérait comme un bon père
de famille qui, pour faire honneur à ses enfans devenus grands, con-
sent quelquefois à discuter avec eux et à leur soumettre ses raisons, à
la condition qu'il les trouveront toujours bonnes. Pour employer son
mot, il voulait être a un roi libre dans un pays libre. » Geux qui sont
curieux de savoir comment la France eût été gouvernée si le prince
qui vient de mourir dans l'exil avait régné pourront s'en faire une
juste idée en étudiant le règne et la politique de Frédéric-Guillaume IV.
Le comte do Ghambord, lui aussi, voulait être un roi chrétien dans
un pays chrétien et un roi libre dans un pays libre. Ges deux hommes,
aussi généreux et aussi chimériques l'un que l'autre, se ressemblaient
par bien des côtés. Mais l'un se sentait impossible, l'autre se flatta
longtemps de faire entendre raison à son peuple. Il ne fut dégrisé de
sa chimère que par la révolution de 1848, qui le contraignit d'accor-
der à la Prusse « une de ces satanées petites constitutions, comme les
appelait le roi Léopold I*', lesquelles gênent beaucoup les souverains. »
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LE ROI FRÉDÉRIC-GUILLAUME IT. 218
Quand cette suprême concession lui fut arrachée, Frédéric-Guillaume IV
en sentit moins la gêne que Phumiliation. C'était un attentat au droit
divin, et sa théologie en fut révoltée jusque dans le fond de ses
entrailles.
II n'a pas été plus heureux dans sa politique étrangère. La malice du
sort le traversa dans ses tentatives, et la timidité de ses conseils lui
attira des mortifications qu'il ressentit vivement. Il souffrait de la
situation subalterne de la Prusse dans la confédération germanique,
il aurait voulu obliger l'Autriche à compter avec lui. Il se trouvait à
ce sujet en parfaite harmonie de sentimens avec le ministre le plus
remarquable qu'il ait eu, le général de Radowitz» homme de cœur,
d'esprit et d*action, ne redoutant pas les responsabilités, capable d'en-
treprendre, mais ignorant l'art de préparer les entreprises. Peu s'en
fallut qu*il ne fût entraîné par lui à la guerre avec l'Autriche. On
raconte que, dans une délibération des ministres, M. de Radowitz ter-
mina son discours par ces mots : « Majesté, nous voilà comme César
au bord du Rubicon; il faut le passer. — Et vous, qu'en pensez-vous?
demanda le. roi au général Rauch, revenu depuis peu de Saint-Péters-
bourg. — Majesté, répondit celui-ci, je ne connais pas ce drôle qvi
s'appelle César, et je ne sais pas non plus ce que c'est que le Rubicon.
Mais je sais que pour peu que César fût un homme intelligent, il ne
vous conseillerait pas de faire ce que vous propose M. de Radowitz. »
Le roi se mit à rire, et bientôt après M. de Radov^itz résignait ses
fonctions. Fiéde'ric-Guillaume IV n'était pas de ces hommes qui pas-
sent le Rubicon; mais il faut lui rendre ce témoignage que ses scru-
pules le retenaient sur la rive encore plus que ses inquiétudes. Il
n'admettait pas que les souverains n'eussent de principes que lorsqu'il
est de leur intérêt d'en avoir. Ce juste voulait être sûr de son droit.
Quel que fût son désir de s'agrandir en Allemagne, les artifices, les
manœuvres, les moyens louches lui répugnaient. 11 n'eût jamais con-
senti à coqueter avec la révolution, à faire alliance avec des idées et
âe3 principes que réprouvait sa conscience de roi et de chrétien.
Les Pi;us8iens auraient mauvaise grâce à lui reprocher ses tergiver-
sations et ce qu'on a appelé ses reculades; elles ont sauvé l'avenir de
la Prusse. Au mois d'avril 18^9, le parlement de Francfort lui avait
offert la couronne impériale, il la refusa. C'était un acte d'honnête
homme et de sage. Sa religion et son honneur l'enchaînaient ; il se faisait
un scrupule de se passer du consentement des princes allemands, dont
les droits lui étaient sacrés. 11 savait du reste qu'un roi de Prusse ne
pouvait devenir empereur d'Allemagne qu'après une guerre heureuse,
que le vote d'une assemblée ne suflisait pas et qu'ainsi qu'il le disait,
ùù offre souvent ce qu'on ne peut pas donner. Il savait aussi que les
dons de la révolution ne sont pas gratuits, qu'il deviendrait avant peu
le serviteur ou l'ennemi de ceux qui l'auraient couronné. U savait sur-
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214 ABYUI DES tfeXS\ MON0ES.
tout qtt'ofi^ teHe iventur» convenaiît peu à sera caFaclénSi €rt il dit aux
délégués du parlemeot : u 9t fêtais Ffé^Mrlc Ih f ^(ccepterarid peul-dlm;
maii^ je ne me prêter» jamtfis à jouer uû fà\& pour lequel je ne Btfe
sens aucune vocation. »
A^ quelque temps de là^ pourserdédcMumagep 4e sou refus, M essaya
de créer dans \e nofi dé^ PAIIemagne une uniou d*états àom la Prusse
aurait eu Pliëgèmoaie. L'ilutri^hè, remise de ses malheurs et couduitu
par UD bo«ime cfd aims^t k parler baut, ie somma de renoncer à soo
projet. U fdt tenté de relever le gunt; mais^, après de inolm» eotn4!>at8
iuiémurs, il entra en composition, il fit amende henarablf;, il envoya
son aviûistre h Oimtu essuyer les bameurs du prioce de Sclr«rarzeu^
bergr et, à esoap sôr, cette coupe tuî fut amére. Une lois emrore, H atak
sauvé revenir^ « On paraît aveir oublié, dit à ce propos M. Wag'^ner ,
qu'en 1805^ quoique nous eussions achevé la réorganisation de notre
armée^ nous avons couru de grands risques et joué notre va*t»ut en
Allettagne; que le roi Guillaume a eu besoin de tout scm courage et
de tout lé talent de ses^ généraux pour nous mener à ta victoire, et
que, malgré tout cela, nous aurions succombé si PbaMYeté supérieure
de lliomuie qai dirigeait ttos affaires étrangères n'avait sa nous asau*
rer la neutralité de la France et de la Russie, n
Enfin on a reproché à Préd*ério-GuiUaume IV lefr allures indécises
et louvoyaniee de sa politique durant toute la guerre de Cri^née. Sa
situation était fort embarrassante. Il était en butte aux obsessions des
puissances occidentales et de l'Autriche, qtri mettaient tout en œuvre
pour le faire sortir de sa neutralité. Il était décidé à rester neutre,
mais il aurait voulu ne chagriner et ne blesser pereonne. Quoiqu'il
n'eût pas toujours à se louer des procédés de son beau-frère, les fiens
de famille, une vieille amitté, les souvenirs de la sainte alliance ne lui
permettaient pas de s'unir aux ennemis de l'empereur Ntcolas. Il
éproifviiit d'ailleurs une insurmontable répugnance à entrer en liaison
avec Napoléon III, en q\\ il croyait vw la révolution couronnée. I! ïui
en avait coûté plus qu'à tout autre souverata de reconnaître ce par-
venu. Il prévoyait que, dans Tintérét de sa dynastie, Théritrier du
grand empereur chercherait des aventures au dehors, sans prévoir
toutefois que ses entreprises toarmeraieut à notre pêne, et que, si
Toflcle avait travaillé poor ^Angleterre, le neveu travaillerait pour la:
grandeur de la Prusse*. C*=!tte expérience que nous avons pa^ée cher
nou^a rendu^i circonspects. Mais que sert la sagesse? Si correcte que
soit notre conduite, on nous précède noires intentions, on nous accuse
de tmublerla paix du monte, on nous adresse d'insolentes mercu-
riales sur ce ton d'huissier rogue tft malappris qui est propre aux
feuilles officieuses de fierliu :
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LB £01 FRÉDEaiG-GDILLAUHE IV. 215
Ta la troubles, reprit oette bote ccaelle^
Et Je sais qae de moi tn médis l'an pa^sé^.
Ce qui aurait pu entraîner Prédéric-Ouînaume IV à prendre parti
pour les puissances occidentales, c'était son penchant pour l'Angle-
terre et la confiance que lui inspirait son ambassadeur à Londres,
Kl. de Bunsen, qu'il avait en grande amitié. Un instant, îl parut
ébranlé; les averlissemens pressaus du baron Senfft de Pilsach le ren-
dirent à lui-môme. Comme M. de Bismarclc, qui représentait alors la
Prusse à la diète de Francfort, M. de Pilsach estimait que son roi ferait
une faute irréparable en se brouillant avec la "Russie. Il lui proposa
d'appeler M. de Bismarck dans ses conseils, de le charger du porte-
feuille des affaires étrangères. C'était trop lui demander; il se défiait
des pilotes audacieux qui vont chercher au large les grands vents; il
aimait à naviguer de cap en cap, sans perdre de vue la côte, ses baies
et ses mouillages. Cependant on travaillait beaucoup derrière M; son
président du conseil,^, de Manteuffel, ainsi que M. de Bunsen, avaient
déjà abandonné la neutralité. M. Wagener croit pouvoir inférer des
documens inédits qui lui ont été confiés que ce fut M. de Pilsadi cpii
traversa cette intrigue. Au surplus, les procédés cavaliers du 'Cabinet
anglais, qui semblait user de lui comme de son bien, indisposèrent
le roi, et, ce qui peint bien son caractère, des propositions d'agrandis-
sement qui lui furent faites de Londres et lui parurent blessantes pour
sa probité le confirmèrent dans sa résolution de rester neutre. Far
iiauteur de sentimens, ce roi de Prusse dédaignait la politique de pour-
1)oire, comme il méprisait les maquignons et le maquignonnage. Cette
fois encore, ses scrupules le servirent bien. L'Autriche, qui s'était
beaucoup remuée, se vit frustrée de ses espérances, et, quelques
années après, les rancunes du cabinet de Saiot-Péterbbourg la mettant
à la discrétion de la Trance, elle perdait ses possessions italiennes. La
Prus^e avait joué un rt>le Tort modeste et peu brillant qui lui avait
attiré beaucoup d'ennofts, beaucoup d^épîgraoimes, beaucoup de quèli-
bets et la dédaigneuse pitié de plus d'une grande puissance. 10ais elle
s'éiat conservé famitié de la Russie, et les avantages qiî'élle en a
retirés ont dépassé son attei.te. Cette liistoire prouve que la modesfie
e^l quelquefrns trae vertu de gros rapport.
Ce que les royalistes prussiens ont eu le plus de peine à pardonner
au roi Frédéric-Guillaume IV, ce fut la faiblesse de ses résolutions, Thu-
milité de son attitude dans la grande crise qu'il traversa au mois de
mars 1848. II avait cru que les barricades et les émeutes étaient une
invention française qui ne pouvait s'acclimater sur les bords de la
Sprée; il ^vait défié la rèvoluiion de pénétrer jamais dans ses états. Il
était à Potsdam ; Il en partit un matin en disant : « 11 faut que faille à
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216 aSTUE DES DEUX MONDES.
Berlin, autrement on m'y ferait quelques sottises. » Les sottises forent
faites, et tout à coup on ne le reconnut plus, il ne fut plus lui- môme.
Il pactisa avec Témeute, il consentit à éloigner de la capitale ses
troupes presque victorieuses. Une suprême humiliation lui était réser-
yëe. On apporta jusque dans son palais des cadavres d*insurgés, et la
révolution lui dit : « Salue tes victimes !» A la clarté des flambeaux,
tête nue, le visage blême, sa majesté royale les salua.
Aucun souverain n'a cru plus fermement que Frédéric-Guillaume IV
au principe de la légitimité, au mystère du droit divin. Une telle
croyance est dans les temps heureux une source d'espérance et de
force. On se sent au-dessus delà fortune et des hommes; n'est-on pas
le délégué de celui qui peut tout, l'interprète et l'exécuteur de ses
volontés ? Mais le jour où cette providence par ticulière dont on se croyait
assuré se retire dans son nuage et prive ses élus de sa bienheureuse
compagnie, leur effarement ne sait plus à quoi se prendre. Ils s'étaient
imaginé que Dieu se révèle non-seulement dans les principes, mais
dans les événemens. Quand les événemens semblent condamner les
principes, tout s*écroule, tout disparait, et il ne reste plus qu'à s'en-
velopper dans son manteau, à se résigner à son destin, sans essayer
de le conjurer par les petits moyens de la sagesse vulgaire et par l'as-
sistance des petits hommes qui les proposent.
Shakspeare, dont le prodigieux génie avait tout vu, tout compris,
tout deviné, raconte dans un de ses drames historiques la défaillance
soudaine d'un courage de roi qui se croyait l'élu de la Providence et
que le malheur détrompe. Quand Richard II apprend que son rebelle
cousin ose attenter à sa couronne, il refuse de croire au danger»
il raille les inquiétu !es de ses amis. Il leur rappelle « que toute l'eau
de la mer orageuse et mugissante ne peut effacer Thuile sainte sur le
front d'un roi consacré, que le souffle des hommes ne peut renverser
le député élu par le Seigneur, qu'à chaque soldat de Bolingbroke Dieu
opposera en faveur de son Richard un des anges glorieux qu'il tient à
sa solde céleste. » Mais à peine a-t-il appris les premiers succès de la
rébellion, la déroute des Gallois, la défection de quelques-uns de ses
gouverneurs, sa superbe assurance fait place au plus morne désespoir.
Il ne veut écouter ni consolations ni conseils, il exige que ses courti-
sans ne lui parlent plus que de tombeaux et d'épitaphes, qu'ils s*as-
soient avec lui dans la poussière du chemin pour lui raconter des
histoires de rois morts, de ceux qui périrent à la guerre, de ceux qui
furent dépo es, de ceux que leur femme empoisonna, de ceux qu'on
assassina dans leur sommeil : « Couvrez-vous, s'écriait-il, et n'insultez
plus par rirooie de vos respects l'être de chair et de sang que je suis.
Oubliez les vaines cérémonies de l'étiquette, car vous n'avez fait tout
ce temps que vous abuser sur moi. Je vis de pain comme vous, je sens
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I£ ROI FREDERIC-GCILLAUMB IV. 217
le besoin comme vous, et comme vous, je suis sensible au chagrin ;
comme vous je ne puis me passer d'amis. Sujet à tant de nécessités,
comment pouvez-vous me dire que je suis un roi? »
... Sabjected thas,
How can yoa 8*7 to me, I am * King?
Ce qui racheta la défaillance de Frédéric-Guillaume IV, ce fut sa
conduite après la victoire. Quand son armée fut rentrée à Berlin, qu'il
se sentit raffermi sur son trône et maître de ses résolutions, il demeura
fidèle aux engagemeos qu'on lui avait fait prendre dans ses détresses.
En vain d'insinuans casuistes cherchaient-ils à lui persuader qu'il avait
cédé à la force, que des promesses arrachées par la violence n'enga-
gent pas un roi, que Dieu lui-même le déliait de sa parole. Il avait
promis une constitution, il la donna. Il n'admettait pas qu*il y eût deux
morales, l'une pour les particuliers, l'autre pour les rois. Jadis un
ministre prussien, M. de Thiele, disait au pasteur Gossner, célèbre
par la franchise un peu rude de son langage, qu'un homme d état était
obligé quelquefois de prendre avec sa conscience des libertés qu'il ne
prendrait pas comme homme privé : « Eh bien I repartit le pasteur,
si jamais le diable emport^ le ministre de Thiele, que pourra-t-il
bien advenir de M. de Thiéfè 7 » Frédéric-Guillaume IV était de l'avis
du pasteur Gossner. Au«^ ne ût-il jamais d'affaires avec le diable, bien
que le diable lui en m proposé quelques-unes.
Nous ne dirons pas avec M. Wagener que cet estimable et singulier
souverain fut le martyr de sa foi et que ses souffrances volontaires ont
mérité à son successeur, par une juste rétribution, les prospérités dont
il jouit. 11 jést plus vrai de dire que ses qualités et ses vertus autant
que ses défauts le prédestinaient aux déceptions et aux chagrins. S'il
n*a pas /été un martyr, il a été un homme de bien et un honnête
homme/dans toute la force du terme. Les rois de son espèce n'agran-
dissent pas leurs états par des conquêtes, mais ils rendent respectable
rinst/tution de la royauté, que les conquérans ont souvent compromise,
^^^les intervalles de la maladie aussi longue que cruelle qui lui 6ta
l^^aison avant de lui ôter la vie, il pouvait se dire à lui-même : « Je
is resté pur de toute fraude, je n'ai jamais ni trompé ni dépos-
dè personne. J'ai respecté les droits des autres comme j'entendais
l'on respectât les miens. Je n'ai jamais recherché 1 amitié d'un sou-
:' veraiu que je n'estimais pas pour tramer sa perte après m'être servi
V de lui. On ne peut me reprocher d'avoir joué avec ma conscience et
i sacrifié mes principes à mes intérêts. » Est-il beaucoup de rois chré-
' tiens qui puissent se rendre un tel témoignage ?
'^ G. Valbekt.
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LA
GUERRE MARITIME
ET LB
DROIT DE PROPRIÉTÉ
\
De IçL Pro^riéU privée ennemia tous pavillon ennemt^ par IkL ClàM;l©i de Boeci,
Paris, 1882} A. Durand et Pedone-Lauriel.
La propriété privée ennemie doit-elte être inviolable sur mer 1
sar terre? Parmi le» questions de droit interoational qxrn débatte
pabUdsxes coQtemporaias, aucune autre n'iatéresse à u-a plus
degré les peuples civilisés. C'e>t pourquoi ce livre mérite q.u*(
signale. Non-seulement M. Ch. de Boeck a lu, relu, médité, aua
comparé tout ce qui s'est dit ou écrit sur ce sujet ; maïs, après i
recaeiili tous les témoignages, il les juge. A son tonr^ il interroge la^
philèsophie, Péconomie politique, l'histoif'e et, par une série de déduc-
lion» qui lui sont propres^ arrive à la solution du prol>lèaie*
La pratique actuelle est absolunoient dèfactuense. Le congés de
Paris a sans doute, en 1856, promulgué cette règle internationale :
K Le pavillon neutre couvre la mircbandifle ennemie; à l'exception de
la contrebande de guerre. » Niais il ne «'agit là que de la marchandise
naviguant sous puvillon neutre.
En principe, la propriété privée ennemie à la mer, — soit le navire,
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lA PROPRIÉTÉ mwét SBINIMIE 9diOS tE PàVILION ENNEMI. ^^9
loit la icargaisoD qu'il ponte, ^ «fit maiière à saisie et i ooiofisisatton.
Bluntschli, sans doute, a pu dû» que « la Jogique du dévi^loj^ement
bi$toriqii£ (tait forciiMnt ameMr à retioiHïaiim rioiriolabiUi^ de la
propriété privée eopenie «ur mer, comme lelte est déjd recoiinui» aur
ierre, » e4« j:u)U3 nous plaUoQsè h om^Uh^t, âel est ie wouveaieDi de
Toipjimû publique depuis «o lât^mi^iècle q«e otfile prôvisian o'a den
de d^aisofiiubJe. i.e préaidefit Pi^erce, dans aoa message du h dé-
cembiie l&Wi, eo aa>aDoiçaQt i PËnrope que lee ÉDats-^Uftie m reBOtee-
raient pas à ^'«emploi dtê ccHwipefit sajûutait ^ue, ù les principeles
ipuff6a»Qceede l'Europe s'aecordaleot à pfopœer mmsùB priacipe de droit
intieraatioQal Fioviolabililé de te propiiélé peittiediiôre sur rOeéaa. il
était pr6i à ae rencontrer avec «ellea et sur ce lar^e terr«ki, »> ei la célèbre
note de M. Marcy (28 juiikit 1856) ceproduisait fe -syaitènie du message.
Du peu pins tas-d, le mvàUnd des aHakee étrangères du BrèeiJ, dauB^Bie
note diploiDaiique du 16 mars 1858, eaprimait le wœn que les puiaaaaoes
eignaiaires du traiié de Paris, pour compléter leur teuvre de juaiice
et de dvilisatftM, misseat toute propriété particulière iuofTaBaiye, sans
«Kûeption des na virée iiiarchaBols,«eoufi la protceiioa du droit oiajiiiHQe,
à l'abri des attaques des cnoieeBPs de guerre, m Bteotôt, «u Angleterre
mèH>e, beaucoup ide gens oooifliencôreot à tf0i»ver que ks États-Unis
avaient :ru dair eit bien iaifionné:à Ja péti*ion cJea négocians xle Uvier-
pool, irifitol, Manobester, Leeds, UuU, Belfast, Giocester aucoèdèrent,
^B mare 1862, La motioa An député UorsfaU ; em fé\u^r l^ôô, la ràso-
liLtion des déiépiés «des tbambres de eommerce anglaisée; en mars
1866, la nouvelle moiiion du député €regory, qui r éeUnaient Taboli-
tioQ du drotl de prise. Vers la même époque Ji^i ymn 1865), l'Italie
avaii inscrit dans ^ioq « coée de la marioe marchande >» FinvioUbilitè
de la ppopriéié privée ennemie sous pavillon enaemL Pendent la
guerre de 1866, elle n*eut qu^à exécuter eeUe pnescripiéon de son droit
public interne pour répondre à l*ifiitiat'»ve de rAntrtche et de la ftiusee,
qui renonçaient formellement à leur droit d'amener et de saisir ies
navires imafcbands. Mais, au demeurant, la conveniion de 1666 est
unique, et M. de Boeck, tout en déclarant « qu'elle ne peut manquer
d'exercer une heureuse tnAueDce, « est forcé de reoonnattre ^e « le
précédent aur<iii plists d'autorité ei les trois puissances engagées dans
cette guerre avaient été trois grandes puissances -uiarittme&. » La
France refusa d^abandoucief l'ancieene ]»ratique en 1870; un miembre
du cabinet britannique s'en Ht T^ologiste ardent, en 1j877, à la
Cambre des communes. <)uoi que puisse esp^^rer le jeune <et savant
publieisie a de Pactivité dévorante et -de l'élan «k la pensée conCeaa-
poraiae, ■» la réforme n'est pas faite, «elle est à faire.
Mais s'il existe au-dessus du droit des gens eonventioBnel im droit
des gensadéid, dont se rapprochent incessamment les dations ci<vili-
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220 BEYCE DES DEUX MONDES.
séeSf que de motifs pour la faire I Jamais le succès n'eût été plus
assuré* s'il suffisait d'avoir raison pour gagner sa cause.
La guerre, sur mer comme sur terre, est une relation d'état à état«
non d'individu à individu ou d'état à individu. Elle n'éteint donc pas
les droits privés, et les états belligérans ne peuvent s'attaquer direc-
tement ou principalement aux particuliers. Dès lors, si le champ ou
la maison d'un particulier n'est pr.s saisissable et sujet à confiscation
dans la guerre continentale, pourquoi son navire et ses marchandises
sont-ils de bonne prise dans la guerre maritime ? On répond, il est
vrai, que le raisonnement pèche par la base, parce que les propriétés
privées ne sont pas respectées dans les guerres continentales, où le
belligérant, sans violer le droit des gens, lève des contributions qui
ne sont que le rachat du pillage, et opère des réquisitions qui ne
sont qu'une mise en coupe réglée de la propriété privée. Mais le belli-
gérant qui lève des contributions sur un territoire agit en vertu d'un
droit de souveraineté que l'occupation lui a momentanément conféré;
la réquisition, par cela seul qu'elle se restreint aux besoins de Toccn-
pant, diffère également de la capture, destinée à ruiner l'ennemi,
non à subvenir aux nécessités du capteur. Donc l'anomalie subsiste,
et l'on est réduit à soutenir qu'il ne suffît pas, pour mener à bonne fin
une guerre maritime, c'est-à-dire pour terrasser un belligérant qui se
bat sur mer, de détruire sa flotte de guerre, mais qu'il est indispen-
table de tarir ses revenus et d'anéantir son commerce en écrasant sa
marine marchande. Les annales des guerres contemporaines donnent
à cette proposition le plus éclatant démenti : c'est ainsi que, dans la
guerre franco-allemande de 1870, nos croiseurs n'ont pas capturé
plus de soixante-quinze navires de commerce, évalués par les arma-
teurs allemands à 17 millions 1/2, cargaisons comprises, mais ne
valant pas, en vérité, plus de 6 millions. Il n'y avait pas là, sans nul
doute, de quoi désespérer la Prusse, et jamais l'événement n'avait
mieux justifié la première opinion de lord Palmerston, c<rlle qu'il
exprima dans son discours à la chambre de commerce de Liverpool :
« Nous ne trouvons nulle part qu'un pays ait été vaincu par les pertes
privées qu'ont éprouvées individuellement ses citoyens. »
Personne n'a découvert, jusqu'à ce jour, un argument plausible pour
justifier la saisie sur mer d'une cargaison quelconque autre que la
contrebande de guerre. Quant aux navires privés, on a tenté d'en légi-
timer la confiscation en établissant que la marine marchande, soit
dans son personnel, soit dans son matériel, est un mo^en de puis-
sance navale toujours prêt à se transformer en instrument de guerre ;
elle serait à la marine militaire, s'il faut en croire quelques publi-
cistes, ce que la réserve est à l'armée active C'e4 une grande exagé-
ration. Le Journal des Débats du 28 novembre 1881 nous apprenait que
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LA PROPRIÉTÉ PRIVÉE ENNBIOE SOUS IB PAVILLON ENNEMI. 221
«l'amirauté allemande est en train de prendre ses mesures pour trans-
former en croiseurs les vapeurs transatlantiques naviguant sous pavil-
on allemand; » mais combien en a-t-on transformé? La loi française
du 29 janvier 1881 organise un système de surprimes à la navigation
pour les vapeurs construits sur des plans approuvés par le ministre de
la marine et pouvant dès lors être utilisés pendant les hostilités; mais
comme elle impose, en exigeant que ces vapeurs puissent fîler 13 nœuds
et demi à l'heure, des machines fort coûteuses, nos armateurs n^ont
guère cherché à gagner la surprime. Enfin, il y a trois ans, un lord
de Tamirauté confessa publiquement qu*il n'y avait pas, en Angleterre,
plus de trente ou quarante navires marchands susceptibles d'être con-
vertis en bàtimens de guerre. Gela suffît-il pour soumettre, en bloc,
au droit de capture tous les navires marchands de toutes les puis-
sances maritimes, et, par exemple, les vingt-deux mille bàtimens de
la marine anglaise, ceux qu'on ne réquisitionnera jamais, même ceux
qu'on ne pourrait pas réquisitionner î D'ailleurs qu'est-ce qui peut jus-
tifier la capture ? Une nécessité militaire éventuelle 7 Gomme tout, à
on moment donné, vêtemens, vivres, espèces, peut servir indirecte-
ment à la guerre, on aurait alors le droit d'affamer et de dépouiller
toute la population d'un pays belligérant. Une autre maxime a pré-
valu dans le droit moderne de la guerre : la saisie, la séquestration, la
préemption même ne peuvent dériver que de la nécessité militaire
t( actuelle et constatée. » Il soffît d'appliquer cette maxime.
On peut d'ailleurs se demander avec les économistes s'il existe
véritablement un commerce « ennemi. » S'il est vrai, comme Pécri-
vit Bastiat, que « le bien de chacun favorise le bien de tous comme
le bien de tous favorise le bien de chacun, » la plupart des coups
qu'un belligérant porte au commerce de ses ennemis le frappent
indirectement lui-même. Ce phénomène économique, que Mably
signalait, en 1748, avec une perspicacité remarquable, est aujour-
d'hui, depuis que les relations internationales se sont à ce point
accrues et enchevêtrées, d'une éblouissante clarté. Par exemple, il est
bien démontré que, durant la guerre de Grimée, la France et l'Angle-
terre souffrirent, comme la Russie, de tout le mal fait au commerce
russe, non -seulement parla diminution des exportations françaises
et anglaises ou des importations russes, par l'obligation, très onéreuse
pour nos nationaux et nos alliés, de recourir soit aux transports par
terre, soit aux transports sous pavillon neutre, mais encore parce que, un
certain nombre de Français et beaucoup d'Anglais étant les uns chefs,
les autres créanciers de maisons établies dans les ports russes, les fail-
lites survenues en Russie atteignirent à un double titre le commerce
des deux puissances occidentales. A vrai dire, l'Angleterre n'a pas pro-
fité de cette leçon. Ses hommes d'état s'attachent à Pancienne pra-
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222 ^EVUE X>GS mW AIQM^Sft.
tique et <:ew qui, par aventure» ekéts^iml laissé» aller au oouniiH» ffmn-
pvmmnU aiDai -que lord PalniarratOD Ta fait eo \M2^ 4e le renuNuterl
Tant qu'on n'aura pas vaiocux^elte réaiataoca» le prîocipe de Tiaviela-
biUié de la proprièii j>rivée «ur laer m i^révaudDa pae dana te code
ioto^atiooal des pâ«ipbB6 civilUési.
C'est ce 4«e M. de Baeck a très ibieo >coQ}pns^ Aussi rieo de plus
pressaot, de plus habUe ^ de plus persuasif que sou a(Ype4 au bon
sens aoglais, aux intérêts anglais. L'nn d«is ràdactemis de ceiie Heime,
M» de Lav€leye« dans une brochure publiée -è Br u«eHes en li87^, avait
Aiwmi le feu, c'^swà^dire montraii Avec une gnaiibds vivactié d'expnes-»
ûons H une ^nande fermeté d'anguiai^eiitatioa ifue l'Angleterre «st sem-
blable à un vaste atelier travaiUaut pour tout riiniv(ers «eique toutes ses
ioif ortatiioofif .toutes ses exparta^âous se iaisant par navire, »ui autre
pajis ne dépend à m point de la liberté des mers. Qu'uiine guerre éclate
eojtre eUe et *xn état quelnenque d^s deux mondes* que cet étai tnfiftte
en .mer dix ou vingt cmoîseurs plus ra^ixles et nûeus armée que VAla-
borna, et tout le comimerce angiiais passe aux .mafns d<es tissutres par
Jre eeul effet de l'élévation des assurances. Or» comme les neutres ne
pourraient suffire à teus les (traosponts que £aiit aujourd'hui la marine
maDcbande anglsiae, les esponaftioes €t les importations n^eseaires
à la vi« iadustrielle de l'Angleterre seraient iprofondi^ment sIT^iées.
AL rde Boeck reprend et pomrauU oe iaisonnemeat eo mjetiant, par
hypoihèse, l'An^Ietorre «ux prises soit avec la France, MMt av^ec la
Russie, soit Mvec l'AUemagne et fooodut avec M. de Laveieye que la
captura pieut être «n moyen sérieux de nuine, employée oemtre 1 Ângle-
t€drre« ntm par l'Angleiterre. On Ae peut pas ia^re un plias grand effort
pour détaeUer leis Anglais d'une pratique ifunes4e, et, s^ils ne sont pas
convaincus, c^tH qu'aucun publici^te ne les convaincra i lie temf)6 deul
et les événemens Im amèneronit à résipisceoee.
Avec quelque ardeur qi*e M. de Boeck défende Pînviolabiliié de la
prc^riété privée sur mer, il n'écrit pas pour écrire et ses projeta de
réforme gardent un caractère pratique. 11 étudie luÎMnème av^MC uusoin
minutie ux les « restrictions légitimes et nécessaires n qve comporte le
principe. A ses yeux comoae auK nôtres, la contrebande de ^erre aéra
tsu^Mirs de bonne prise et le blocus ne deviendra pas illégitime, ios-
qu'idila théorie du blocus n'a iaténe^sé que les tteutres^ {uiisque le
navire ennemi avec sa cargaison ennemie peut et» saisi par œla seul
qu'il rencontre en mer un croiseur del'autre belligérant: elle toiéresse-
rait désormais tout le monde, einnemis et oeutres, puisque la propriété
privée enoemie, inviolable en prindya^ deviendrait saisissabie pour
infraction à la loi du bdocus. 11 faudra donc déânir arvee toute la netteté
possible les conditions du blocus : autpemefit et pour peu que le blo-
quant les okécoanaisse à son profit, le droit de prise n'aurait été rayé
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LU PRO?RliTi PRIVÉE KOfElftE MOS 1« fjnTKLON ENNEMI. 22S
(
.■ ! '
(-:
qm Bnr \& pépier dv code International éf Ta Mkfté mêine éNi e»m^
merce desr neutres^ Mie qvePa tommepée to droit dee^ ge» modeme;
recetndt: d^a^ anfourd'iim k»pliis^gr»^9 atlei»te9«
Farexenptev ra recoQBeftque leMoeus s'est» pa» vatabla 8^1 H^esf
efiteetir crf déelaivA^ M)ato quand est^-il effeelM^ et déelanM C'esi iei qu'oH'
cesse des^emeodre. Ainsi, d^^près^la doarine admme eo FrstMe, ïe
ntnte'fjm teste d'estrep dans le* port Moqué, même aprè» k notMea-
tien générale et diploinatiqiie^, s^^l'i^a pas reçu de aediflcatioir spéeielèv
ne commat pa» me violatie» da bloeus : a» cempaire^ en ÂiigleteiT& I 1
et m Etata-lPnle, les tribonaux des^ prises' jugent qwe Vmt aatiriH ^P I ! :
fait réellement voile posr «n poFt btoqué dans l'iotemion de romf^re le» [ |
blocss, pest dtre^SQHsiè'ii^imponstqtteHte^taiicedec&poft et œnfîsqué
avee ses ebargeismrt. CTest uoe jorisprvdene» déptoraèle ; est-ce que,
même après la DoMf;atien diplematkiue, TaceèsâQ pertMeqnéaepeat
pas PideveBip I^ef Le ifeutre qoi t^iagle vem te port Moqué ne peui-il
pas iHiufnr (êgftimemefit cet espoir? Si son* «spsÂp est déçu, ess^iem-^ ! i
t-fl au dernier moment, de fît^adiiv la Kgne dui btœes? Teut le monde
l'igoore.OD réprime denc une transgression éto droit întematicsnflflRHH
seulement atant qu^elle ait été eomFmise, m^is ataM que perseane
sache se juste si }e neutre teirtera de la cemoaettre. Eh bren I Pes tri*'
bsnauKcaméricains ont fak un pas ée plus sur cet<*e peaie gliMaste' :
la sentence* qu'As ont fettésedMe^Patraire du Sfprim§bok rompt sr wa--
nifasteaea» airoc 4» esvteme inf evnatieeale que M. de Boec^ Teasmifae
à part, comme une imaevatÉs» wdoutable. Gessner Pa déclarée tt mon»-
stmeuee; » BlentscbTi a enseigné que Ito fmasm UlocwB « sur popier »
comprofflettaient mstm gran^ment le commerce neintst mMw e»
Attg^etene, les jurisoenMttUes de la coiffonne», sir R^, Pfcnllim«»e, m ■> ,*
W. Aiberton, sir Roundeil Palmer l'oat con<itemnée. Il s^agit cette fois
en- effecde sa^^ir si l'en^Ta faire, non ptas un pas en ayant, mare un
pas dédsvf e» arrière, si tout le terrain concjpiiisa été subitement perdu
et si tous les publicistes, tous les hommes d'état qui ont cru avoir à peu ,;
près défini les droits des neutres se sont attasdés depui» le commen-
ceHie»tdi»8ièd0àdes^bilIeveséssr \ '*>
Le ^mn§boh, bateao anglais, osmraaDdè par un Anglais, frété par . ^^;-
uff Anglais, était parti de Londres le 2 décembre 1862, à destinatioii ^ .;
de Nassau, dans Ttle anglaise de 1» NouvelteHProTvdencev du groupe ^ '^^
d^ BabaBsas« avec un ebargement milite, dont une partie très faible
(évaluée à 600 livres), consistait en articles de contrebande de guerre :
sabres,, baloniieltes, boUes, bouliOtts pottr soldats, etc., taodis que la
cffgaissn eniièrev composée de thé, de café, etc., valait 6^,00(1 livres.
Le 3 février IfMfô, comme îf nrarctrait droit vers Nassau, mais 3 ^
150 mines de ce port, il fut capturé par le navire de guerre fédéral
Sonoma. La cour suprême des États-Unis. lelai^ le nawe, parce qu'il
. ^^^^fi
'',^ti
. -^ (ï
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22& BETUE DES DEUX MONDES.
n'allait pas plus loin que Nassau, port neutre ; mais elle condamna le
chargement par un arrêt ainsi conçu : n Nous ne saurions douter que
le chargement n'ait été embarqué dans llntention de violer le blocus;
que les chargeurs niaient eu le dessein de le faire transborder, à Nas-
sau, dans quelque navire plus propre que le Springbok à atteindre
sans danger un port bloqué; que le voyage de Londres au port blo-
qué, soit en ce qui concerne le chargement, soit dans l'intention des
parties, n'ait constitué un seul voyage et que le chargement n'ait été
saisissable à partir du moment où il a été mis à la voile (1). » A la
grande stupéfaction des jurisconsultes, la commission mixte, instituée
en vertu du traité de Washington, confirma cet arrêt.
Tout réchafaudage de ce raisonnement repose sur un sophisme
juridique : il n'y a, quant au chargement, du port d'embarquement au
prétendu port de destination, c'est-à-dire à ce port bloqué que nul ne
connaît, qu'un seul voyage I Or un voyage, au sens le plus étendu
du mot, ne s'est jamais composé, dans la langue du droit maritime,
que de l'ensemble des traversées effectuées par un navire entre son
armement et son désarmement. Mais quand a Texpédition » est ter-
minée, quand Topération commerciale est liquidée, soutenir que le
voyage continue, c'est le comble de la témérité juridique. La proposi-
tion devient plus choquante s'il est jugé d'abord que le voyage est
terminé quant au navire. Quoi I terminé quant au navire et continué
quant au chargement! C'est encore plus inexplicable ai, la seconde
campagne de mer n'étant pas commencée, on ne sait au juste ni quand
le chargement repartira, ni sur quel port il sera dirigé, ni même, à la
rigueur, s'il repartira. Lier ainsi ce voyage hypothétique, éventuel,
indéterminé quant à son époque et quant à son but, au premier
voyage, afin de transformer le véritable port de destination en port
d'escale, et n*importe quel port bloqué en port de destination, c'est
dénaturer les faits et fonder le droit à la confiscation sur un jeu de
mots.
C'est déjà méconnaître, à nos yeux, les véritables principes du droit
international que de déclarer le navire et le chargement saisissables
par cela seul qu'ils se dirigent vers le port bloqué. II était à peu près
inutile, en vérité, que le congrès de Paris condamnât, en 1856, les
blocus fictifs si l'Angleterre persistait à reconnaître que la seule inten-
tion constitue une rupture du blocus et que la mise à la voile pour le
(1) On le Toit : la cour ftuprème ne condamne pas le chargement da chef de con-
trebande ; « qu'il contienne de la contrebande ou non, dit la cour, le chargement ne
saurait être condamné, s'il est réeUement destiné à Nassau et non à un port plus
éloigné; mais, qu'il renferme de la contrebande ou non, il doit être condamné s'U est
destiné à un port rebelle, car tous les ports rebelles sont sous blocus. » Cf. B. DafiSi
Ut Tribunaux d» pritê aux Étati-Unii. Paria, Briére, 1S78.
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LA PROPRIÉTÉ PRIVÉE ENNEMIE SOUS LE PAYILLON ENNEMI. 225
porfbloqué snfSt à constituer Pintention. Mais le paradoxe devient
insoutenable si le navire, parti d'un poil neutre, n'a pour destination
qu'un port neutre. Il faudrait au moins alors, dans la donnée de la
jurisprudence anglaise, qu'on prouvât la destination simulée : l'inten-
tion serait d'autant plus manifeste qu'on aurait tenté de Ja déguiser,
en trompant les belligérans sur le but réel du voyage. Mais la simula-
tion n'est-elle pas prouvée? est-on réduit aux conjectures, comme dans
l'affaire du Springbok f nous touchons aux dernières limites de l'ar-
bitraire : lo le blocus est réputé rompu parce qu'on a eu l'intention de
le rompre; 2<' les neutres sont réputés avoir eu l'intention de le rompre,
non parce qu'ils ont cinglé vers tel port bloqué, mais parce que, cin-
glant vers un port neutre, ils pourraient ensuite se diriger vers n'im-
porte quel port bloqué. Non, ce n'est pas là, quoi qu'on ait dit, le dei^
nier mot de la justice internationale, et la conception du droit des gens
ne repose pas plus aux États-Unis qu'en Europe sur de pareilles subti-
lités. L'affaire du Springbok est de celles que l'opinion publique à,
métne en Amérique, déûûitivëment jugées contre les jugea.
On a d'ullleurd trop de senâ prati^tie aux Ëtais-Unis poiir né pas
comprendre que, èi la sentence de la coiir suprême était érigée eii
règle univerâèlié, le commerce des neutreâ serait, à chaque guerre
nouvelle, côttiplètement rliiné.Oue descaboteurs àmëricâttis iraîispor-
tent de la meilleure foi du monde leurs cotons de la Nouvelle-Orléans
à New-York, il suffira que ces fcotons puissent être dirigés plus tard
vetÈ ud pbrt éii état de blocus et qu'tin soupçon ait hanté quelque croi-
seur belligérant pour que tout soit de bonne prise. Il faudra donc une
grande dosé dé courage, — robur et œs triplex, --pour aventurer, en tempâ
de guerre, un ilâvirè neutre d'un pbrt neutre à un {iort neutre. Si leà
colnmerçans ennemis restent chez eux parce que la propriété privée
ennemie ki'eàt paè encore inviolable sur mer et si les neiitres né bou-
gétit pias, dé peur qu'on ne leur im[Jiite quelque pirojet de voyage sijr
des naVirés ihconnuf^ Vers dès ports inconnus, qiiè (deviendront les
échanges internationaux siii* iner et leé ^eufiles qui, né se âufllsant pas
à eux-mêmes, ne sauraient à aucud pi-ix â^en ^assei* f La question est
très grave et nous sommes heureux que M. de fioeck nous ait tôùrni
l'occasion de là signaler une foiâ de plds k l'âtteniion publique eii
signalant sou excellent ouvrage.
Arthur DisjAROiNii.
tùùÉ ux. -. life. 16
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CHRONIQUE DE LA QUINZAINE
31 tout
f: La politique est^pleine de contrastes. Tantôt elle se traîne dans les
obscurités, dans les vulgarités, dans les tracas laborieux ; tantôt elle
se résume et se concentre dans un de ces événemens qui frappent sou-
dainement l'opinion en rouvrant devant elle de mystérieux horizons.
Où en est-on aujourd'hui en Europe et en France ? Qu'en est-il pour
nous, et de nos affaires intérieures, et de nos expéditions lointaines, et
de ces avertissemeus plus ou moins menaçans qui nous viennent
comme des bourrasques d'Allemagne, qui coïncident avec une certaine
agitation de diplomatie? Tout reste plus que jamais assez confus, il faut
l'avouer. L'avenir n'est clair pour personne, et c'est à ce moment, c'est
au milieu de ces préoccupations qu'a éclaté, pour ainsi dire, cette
mort de M. le comte de Chambord, qui a tout éclipsé pour un instant,
qui ajoute un deuil nouveau, une scène émouvante de plus à Thistoire
des races royales dispersées et ballottées par les révolutions du temps.
Elle n'avait plus rien d'imprévu, il est vrai, cette fin d'une grande et
noble existence. Depuis que le prince avait été saisi par le mal, il y a
un peu plus de deux mois, on comptait ses jours, presque ses heures.
Il ne vivait plus pour le monde, il achevait de vivre, il s'éteignait par
degrés dans des souffrances qui ont pu être tout au plus atténuées,
qui ne pouvaient être vaincues par la science. Il s^est éteint définitive-
ment sans se plaindre du mal, sans murmurer contre la destinée ingrate
qui le faisait mourir dans Texil, mais non sans envoyer un regret atten-
dri à la patrie absente, et lorsqu'il a rendu son âme éprouvée, il s'est
trouvé que ce roi sans royaume, ce prince sans couronne, ce proscrit
des révolutions était quelque chose de plus qu'un personnage ordinaire
dans la société européenne. A son lit de mort, à sa dernière heure
comme dorant sa maladie, il a été l'objet d'un intérêt croissant, du
dévoûment de ses amis, du respect de ses ennemis, de l'attention du
monde. Pendant quelques jours cHi <fue]qaé<^ Mmain'es, Uitxn lés regards
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BETUE. — CHRONIQGB. 227
se sont tournés vers Frohsdorf, et ce n'était pas seulement par une
banale curiosité, c'était parce que, dans ce vieux château des alpes de
Styrie où il avait passé une partie de sa vie, ce mourant représentait
les traditions, les souvenirs, les malheurs, la dignité et la majesté
d'une maison dont l'histoire se confond avec l'histoire de la France.
SufU lacrymx rerum! disait autrefois, il y a tout près d'un demi-
siécle, M. Victor Hugo, dans des vers magnifiques consacrés à la mort
et aux funérailles du vieux roi Charles X «'éteignant dans Texil et ense-
veli obscurément à Gorltz. Aujourd'hui, le petit- fils suit Taïeul dans la
petite chapelle funèbre du couvent des franciscains de Goritz, et on
pourrait, certes plus que jamais, redire les vers du poète, le Sunt
lacrymx rerum, à propos de la mort de ce prince qui a connu toutes
les rigueurs du sort sans les avoir méritées et qui de la fortune de sa
race n'a gardé jusqu'au bout que Thonneur.
Cest» en effet, la destinée cruelle de M. le comte de Chambord, qui
était autrefois le duc de Bordeaux, d'être venu au monde flans un
deuil, au lendemain du meurtre de son père, le duc de Berry, d'avoir
été bientôt emporté dans la catastrophe de sa famille en 1830, et de
n'avoir plus éié désormais qu'un exilé. Assurément si on avait tout
prévu, si on avait pu lire dans l'avenir, on aurait évité de rompre
en juillet 1830 une tradition de monarchie constitutionnelle à peine
renouée depuis quinze ans. Mieux aurait valu s'en tenir à l'abdication
du vieux roi, expiant par la perte de la couronne ses témérités contre
la charte, et garder cette royauté d'un enfant qui, sous une prudente
tutelle, pouvait se concilier avec le développement rationnel, gradué,
de toutes les libertés publiques. Malheureusement ce ne sont là que
des thèses rétrospectives, des regrets inutiles. Les événemens ont
marché, les révolutions se sont succédé, et M. le comte de Chambord,
qui n'était qu'un enfant en 1830, qui était à peine un adolescent au
moment où il devenait, par la mort du roi Charles X, un chef de
dynasiie, le représentant de la légitimité vaincue, M. le comte de
Chambord est resté un exilé. Personnifiant un principe immuable en
face des révolutions éphémères d'où sortaient tour à tour et la répu-
blique et l'empire, il ne pouvait plus être que ce qu'il a été : un banni,
un généreux banni devenu homme en exil, attendant l'heure où le
pays reviendrait au principe qui vivait en lui. Il a attendu cinquante
ans,, — et pendant ces cinquante ans de révolutions il n'a vu qu'une
ou deux fois la France, bien tardivement, toujours à peu près furtive-
ment. Un Jour, en 1871, à la faveur de l'abrogation des lois d'exil, il
venait à Paris; il visitait pieusement Notre-Dame; il passait, le cœur
serré d'émotion, sous les murs des Tuileries en ruines; puis il allait
passer deux ou trois jours à Chambord , d'où il datait un manifeste.
Une autre fois, en 1873^ au moment où venait d'échouer lagrs^ndç
t«Dt0tlye,d6 re«t9uratiDn moûaijchique, la seule quiaur^iit j^u avoiir
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S28 REVUE DES DEUX MONDES.
quelques chances de succès, il passait encore quelques jours très
mystérieusement à Versailles et il ne tardait pas à s'éloigner sanâ
bruit, emportant probablement peu dlllusions. Ce sont là à peu prèA
les seules visites que le prince ait faites à la France, à ce pays où il ne
pouvait être que « le roi, » selon Péclatatite et flère parole de Berryer.
Rien de plus vrai : s'il n'était pas le roi en France, il ne pouvait plus
ôtre qu'un exilé. C'était son rôle public, c'était aussi son malheur. Il
est certain que M. le comte de Ghambord avait souffert de cet exil,
devenu pour lui une sorte de fatalité; il en avait subi l'influence dans
son éducation, dans ses idées. Il avait grandi loin du pays, il avait été
élevé dans un foyer où tout lui parlait d'une royauté traditionnelle et
chrétienne qui prenait le caractère d'un sacerdoce. Il avait vécu en
dehors de l'atmosphère de son temps et de sa nation, uo peu en prince
du passé formé au gouvernement comme un duc de Bourgogne. C'est
ce qui explique comment, avec une intelligence si vive et un cœur
si droit, il a pu paraître assez souvent représenter une royauté d'un
autre âge, avoir des idées qui ne répondaient ni à la situation de la
France, ni aux nécessités du siècle*
Que M. le comte de Ghambord n'ait pas été précisément ce qu'od
appelle un politique dans quelques-unes des circonstances décisives
de sa vie, c'est assez évident. C'était un idéaliste ou un mystique de la
politique. Il aurait cru manquer à tous ses devoirs en se prêtant à des
compromis, en négociant avec la nécessité des choses. On n'a pas peut-
être pas oublié une correspondance singulière échangée dans un
moment critique entre l'ancien éyôque d'Orléans, député à l'assemblée
de Versailles, et le prince. M. Dupanloup s'était cru autorisée écrire au
chef de la maison de Bourbon pour incliner son esprit aux concessions;
il demandait à la monarchie légitime de se rendre possible. M. le
comte de Ghambord répondait aussitôt à n monsieur l'évèque, n d'un
ton ferme et haut, en prince qui n'entendait pas se laisser dicter une
capitulation, même par un dignitaire de l'église: a Je n'ai ni sacriQces
à faire, disait-il, ni conditions à recevoir. J'attends peu de l'habileté des
hommes et beaucoup de la justice de Dieu. » Il poussait le scrupule
jusqu'à compromettre sa cause par la candeur de sa fidélité à son dra-
peau, par la franchise avec laquelle il accentuait ses idées et son pro-
gramme de royauté. 11 éuit homme à refuser le succès au prix d'une
transaction ou d'une réticence, et ce n'est pas ce descendant d Henri IV
qui aurait pris la couronne en changeant de bannière ou de religion.
Non, sans doute, ce n'était pas un fin tacticien, et il y a eu au moins
une circonstance où il a pu prolonger ainsi son exil; mais s'il n'avait
pas l'habileté d'un politique expert à profiter des occasions, il s'était
fait par la hardiesse de sa sincérité une vraie grandeur morale, et cet
elil qu'il tefoiftit d'àbréfdr par utid èqiiivo<}ue, il l'avait toujoiirS liat^
p6H« en j>rltie« qui iàVlUt dolmen dé U difûité à l'infbirtulie. lAtuift U
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ne s'était abaissé au^ intrigues, au^ yulgairj8s p)^aèges de^ petites
cours d'émigraiioQ ou des prèteodans de hasard. Tous ses actes, U le^
accomplissait au grand jour, sans subterfuge, sans compromettre se#
amis, saos créer un embarras aux puissances qui s'honoraient i& lui
donner un asile. Représentant d'une royauté sans sceptre, il restait sans
effort un des premiers gentilshommes de l'Europe et il faisait respecter
en lui le passé, Je caractère d'une des premières maisons de l'univers.
Il ne régnait pas^ — il comptait presque parmi les tètes couronnées. Ce
prince banni depuis plus d*un demi-siècle était sûrement resté un Fran-
çais passionné dans son exil. Il aimait la France dans le prèsent.comme
dans le passé, dans ses revers comme dans ses succès ; il ^intéressait
ardemment à ses affaires, à ses épreuves, et aux jours des derniers
désastres, ^ s'était associé de loin, autant qu'il Pavait pu, aux malheurs
publics. Il maintenait certes très haut des droits dynastiques qu'il regar-
dait comme inséparables des traditions françaises, des intérêts natio-
naux; mais pas un instant dans sa vie d'exilé il n'a eu la penséa d'en-
courager des lutOs intestines, de donner des mots d'ordre de guerre
civile, de prêter son nom à des crises où il aurait pu espérer ressaisir
la couronne. Il est demeuré, sans impatience, sans agitation vaine, le
représentant respecté d'un principe qu'il a tenu i garder intact à tra«
vers les révolutions, et c'est ainsi que, par sa loyauté et sa droiture, par
la dignité et le désintéressement de sa vie bien plus que par ses idées,
il s'était fait cette position unique d'un prince peu fait peut-être pour
l'action, mais honorant sa cause dans les conditions ingrates de l'exil.
U n'a connu ni l'éclat ni les épreuves du règne ; il a eu Testime uni-
verselle, et les syfflpatbies qui Tout accompagné jusqu'à cette dernière
heure, où en mourant il laisse l'héritage d'une paix de famille rétablie,
des traditions monarchiques passant à d'autres princes dignes de les
continuer.
Assurément tout a marché et s'est renouvelé avec les années, tout
marche et se renouvelle encore chaque jour : rien ne peut mieux le
prouver que le saisissant contraste entre cette fin de M. le comte de
Ghambord et la fin de l'aïeul qu'il va rejoindre à Goritz. Lorsqu'il y a
près d'un demi-siècle s'éteignait le roi Charles X, rejeté dans l'exil par
une révolution, cette mort était sans doute un événement, uu deuil
pour les cours, et pour un monde d'élite fidèle à la royauté déchue. Ëa
réalité, elle no changeait rien, elle était sans influence, sans retentis*»
sèment dans l'opinion. Elle ne pouvait avoir une sérieuse importanee
politique ni pour la France, où les souvenirs de 1839 vivaient encore,
où une royauté populaire s'était élevée par une scission dynastique, ni
pour l'Europe qui avait eu le temps de s'accoutumer à l'ordre nouveau
iaanguré dans notre pays, qui voyait toujours une monarchie à Paris. La
disparition du vieux prince n'avait pas une signification sensible dans
l'ensemble de la^situation, qui[restait le^lendemain ce qu'elle était la
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2S0 REVUE DES DEUX MONDES.
veille. Cinquante ans sont passés : la mort du petit-GIs de Charles X,
de M. le comte de Chambord, a certainement un autre caractère, et peut
avoir une autre portée.
Tout a changé en France et en Europe. Les expériences se sont mul-
tipliées; les révolutions qui se sont succédé ont emporté bien des res-
sentimens. Les scissions de famille qui ont été si longtemps une des
plus graves diûicultés sont eiïacées par de généreuses réconciliations.
11 n'y a plus, comme ou pouvait le dire encore en 1871, deux dynasties
royales, deux drapeaux, deux traditions; il n'y a plus que la maison de
France, dont l'union a été scellée de nouveau par un prince mourant.
La monarchie sera, ou elle ne sera pas : elle n'a plus, dans tous les cas,
qu'une représentation o^cielle dans une famille de princes éprouvés,
et par un concours frappant de circonstances, l'hérédité naturelle fait
passer le titre monarchique à ceux qui n'ont rien à changer, ni leurs
idées, ni leur drapeau, qui n'ont qu'à rester eux-mêmes pour être tout
à la fois les représentaus de la tradition et les (ils de la France mo-
derne. Certes, l'esprit de parti a pu souvent dénaturer les idées de
M. le comte de Chambord, ou interpréter avec perfidie des opinions
qu'il exprimait avec candeur, sans aucun calcul. Si attaché qu'il fût à sa
foi religieuse et à son idéal de royauté, il n'aurait sûrement jamais fait
tout ce qu'on lui prétait; il n'aurait pas réubli des institutions suran-
nées, pas plus qu'il n'aurait prêché une croisade pour le rétablisse-
ment du pouvoir temporel du pape. 11 s'en défendait quelquefois avec
une naïveté qui donnait de nouvelles armes; les polémiques recommen-
çaient sans cesse. 11 y avait vi.Niblement jusque dans les masses un vieux
préjugé prompt à se réveiller, une vieille défiance contre une monar-
chie perpétuellement représentée comme une résurrection du passé.
Aujourd'hui cet artifice de parti n'a plus de sens. On ne peut évidem-
ment parler de la dlme, des droits du seigneur, du drapeau blanc, du
gouvernement des curés, de la guerre pour le pape I Ce serait une pué-
rilité. Tout le monde, jusqu'au dernier paysan, sait que les princes appe-
lés à recueillir l'héritage des traditions dynastiques représentent une
monarchie qui a son drapeau, ses idées, qui ne peut exister que par un
intime accord avec la volonté nationale, avec les sentimens de la société
moderne. Ils représentent aux yeux de tous la monarchie possible dans
la vieille France, renouvelée par la révolution de 1789. C'est là jus-
tement ce qui fait de cette mort de M. le comte de Chambord un évé-
nement autrement important qu'a pu l'être autrefois la mort d'un vieux
roi déjà a retranché des têtes couronnées, » boIoq le mot de M. Victor
Hugo, et expirant dans une siiuaiion si différente. C'est ce qui donne
une sérieuse signification à ce changement qui peut ouvrir des hori-
zons encore peu définis, en laissant entrevoir des combinaisons, des
éventualités qui peuvent dépendre de bien des circonsunces impré-
vues. Il y a dans ces afi'aires délicates un instinct public toujours assez
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A£TUE« — CUROMIQUB. 281
juste* On ne s'y est pas trompé en France, on a bien senti qu'avec la
catastrophe de Frohsdorf, avec cette fin douloureuse d*un prince trans-
mettant dans ces circonstances à d'autres princes les traditions et l'hon.
neur d'une grande race, il y avait quelque chose de changé. On ne s*y
trompe pas plus en Europe, et les affeciueux hommages qui accompa-
gnent M. le comte de Chambord dans sa sépulture de Goritz n'excluent
pas Texamen attentif, curieux, prévoyant d'une situation jusqu'à un
certain point si nouvelle*
Et maintenant, en effet, que va-t-il résulter de cet événement? Est-ce
à dire qu*il y ait à prévoir des conséquences immédiates ou môme pro-
chaines? C'est aller un peu vite. 11 y a sans doute les esprits altérés de
nouveautés et prompts à prédire l'avenir. 11 y aies amis toujours pres-
sés de voir se réaliser leurs espérances et Jes ennemis toujours prêts
à provoquer de fausses démarches dont ils comptent profiter. M. le
coaite de Paris en est encore à remplir les premiers devoirs de son
deuil, à conduire M. le comte de Chambord dans l'asile de paix où il
va reposer loin de tous les bruits terrestres, et déjà il est assailli de
toute sorte de questions. Il aurait à peine le temps de répondre à tous
ceux qui veulent savoir sans plus de reurd quels sont ses projets et
ses intentions. — Que va faire le nouveau chef de la maison de France?
quel titre doit-il prendre? a-t-il déjà préparé son manifeste, le pro-
gramme de son avènement? quelle politique a-t-il en réserve pour
satisfaire tout le monde? L'interrogatoire est complet, et, à la rigueur,
M. le comte de Paris n'a pas même besoin de répondre; on se charge
bien au besoin de le faire parler et agir. Restons dans la réalité. Il est
iofioimenc vraisemblable que M. le comte de Paris ne fera pas tout ce
qu*on lui demande, tout ce qu'on lui prête, qu'il fera ce qu*ii doit faire
autrement qu*on ne le dit et que, dans tous les cas, la mort de M. le
coaite de Chambord n'est pas destinée à avoir des conséquences si pro-
chaines. Il est à présumer que rien ne sera changé dans la conduite
prudente des princes, par cette raison bien simple qu'ils n*ont pas
besoiu de s'illustrer par des coups de théâtre, qu'on sait ce qu ils
Boot, ce qu'ils représentent.
Le seul point acquis, suffisamment constaté, c'est qu'il y a plus que
jamais une monarchie unie, libérale, constiiuiionnelie, qui, dans cer-
taines circonstances, peut offrir au pays le repos, la garantie de ses
intérêts et de ses libertés, à l'abri d'un drapeau connu de lui. C'est le
point supérieur, le reste compte peu. On rapporte qu'un sénateur
républicain, homme d'esprit, aurait dit familièrement, il y a quelques
semaines, avant la fin de la session, à un conservateur du sénat
qui n'est pas moins homme d'esprit : d Voilà un grand événement,
— la mort prévue de M. le comte de Chambord! Nous allons être
obligés les uns et les autres à jouer serré I Vous nous forcerez à être
sages; puis, si nous ne le sommes pas, vous tâcherez de nous sau-
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BE7(}E D^ PEUX MOpil^ES.
vq*! 9 Ç'e9^ 9prd9 tpi}^, aQUS unj^ fprmo piqp^ote, le dernier moi
^e 1^ ^jtuft^ipa npyY^U^* ^^^^ V^i^^ dire que les cbapces éveptuelles
dp la ipQimrptiie restent ppcofe ^n^re lea mains Ae^ répi^blicains
qiii f}i^posenf df la politique et des affaire^ de la France. Il est bien
cer^^jn gqp si l^s jrép)}t>licaiQ^ on^ la sagesse qu'on leur copseillp, $'i)s
pnf le courage de s'arrêter dans \^ vpie hasardeuse oi| ils sont entrés,
s'ils se déci4^n{ enfin à redresser la direcMon des affaires, à modérer
leurs passions et leurs convoitises, à être un gouvernement d'équité,
4e toléf^npp ($t dp bonne ^^injaistration, la république pei^t n'être
pqjnt jpen^pée; elle ^ snrtppt pp^r elle l'avantage d'exister. Il est évi-
4pnt, pu comf^iT% que si 1^ république s'affaiblit, si elle fîpit par 0^re
en péril, c'est l'œuvre 4^s républicains qui prétendent la servir et qui
ne font qpp la compromettre par leurs fautes, par leurs eipôs, par
tpus les abus d'une domination de parti. La monarchie, elle a surtout
ppur elle les chances que lui donnent les républicains toutes les fois
q^'il^ se livrent à leurs passions, quand ils se font un système d'irri-
ler les croyances et de troubler les intérêts» quand ils mettent la con-
fusion dans les finances de l'état, des départemens et des communes,
lorsqu'ils engagent la France dans des aventures d'où l'on ne peut plus
sortir q«e par des humiliations ou par des témérités. C'est U ce qui
peut le plus sûrement refaire la fortune de la monarchie en ravivant
par degrés dans le pays le goût d'un régime mieux fait pour le proté-
ger et le garantir dans ses intérêts moraux et matériels sans l'effrayer
4ésormais d'une vaine et impossible résurrection du passé.
Qn n'en est pas lè« diront les optimistes d'aujourd'hui, les satisfaits
jitOMtprix, et si la monarchie devenait une menace, on saurait se défen-
dre I£a attendant, ajoutent-ils, la république, au lieu d'être désavouée
par la France, ne compte que des victoires de scrutin dans toutes les coca-
siens. Les dernières élections des conseils généraux lui ont envoyé de
nouveaux adhérens, et^ ni dans les assemblées départementales, qui
viennent d'avoir leur session, ni dans le pays lai-même, il ne s'est élevé
une opposition déaidée contre la politique républicaine» contre le sys-
tème du gouvernement. Oui, sans doute, les républicains ont eu l'avan-
tage dans les récentes élections des conseils généraux, et la majorité
a'est déplacée à leur profit dans quelques départements qui étaient
restés jusqu'ici sous l'influence conservatrice. 11 ne faudrait pas eepeu'-
dant se faire trop illusioa sur des résultats qui n'ont pas toujours une
aignification aussi déoisive qu'on le eroit. 11 y a d'abord des villes, des
cantons ruraux, des régions entières où le chiffre des abstentions a
été immense, démesuré, et ces abstentions, que tous les partis eot
Vbabitude d'interpréter à leur avantage, sont dans tous les oas un
pwnier signe du détachement ou de Tindifféreiice des populations. 11
y a d'autres points, et ils sont aases aombreux» où« entre les candidats
républioaios et ooaaervaieurs, la différence des voix est presque inai*
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RBVDI. ?r- CHHONIQCm» 23S
gaiQantOi où les opiaioos sa btlaooeot : ehose toujours grave dans des
luttes électorales engagiées de telle façon qu'elles prennent forcément
un caraetère pplitique, qu'un vole d'opposition contre un candidat à
un conseil général est un vote d'hostilité contre le régime existant
lui-même. Ia république n'a triomphé dans bien des localités qu'à un
petit nombre de voix; mais les chiffres, après tout» ne disent que ce
qu^oa leur fait dire i ils n'ont qu'une signification très limitée, souvent
trompeuse. Tous les gouvernemens se sont livrés à ces calculs et se
sont donné à oux^mômes des témoignages de satisfaction, des brevets
d^ longue vie en constatant leurs victoires de scrutin; ils ont eu tous
d'immeeses majorités, parfois presque Funanimité, -^ jusqu'à l'heure
décisive et inattendue où ils ont tout perdu d'un seul coup ! Ils
s^étaioot trop fiés aux ebiffres. Le fait est qu^au moment présent, en
dehors de tous les calculs et de tous les bulletins de victoire électo-
rale, ce qui domine dans le pays^ c'est un sentiment croissant de
fatigue et d^noertitude» Qu'on suppute des votes tant qu'on voudra,
la vérité vraie, c'est que le pays déqu se lasse d'une politique qui ne
répond ni à ses instincts réels ni à ses intérêts.
Oui, en dépit des déclarations vaniteuses et de tout ce qu'on lui dit
pour lui démontrer qu'il est» qu'il doit être satisfait, le pays sent bien
qu'on le paie de mots, que tout décroît, à commencer par cette pro-
spérité dont il a joui pendant quelques années et dont on a si étrange-
ment abusé. 11 se défie, il s'inquiète vaguement des faux systèmes
fittaneiers, des dépendes croissantes, des profusions fastueuses, des
augmentiations de traitemens, des emprunts, de cette imprévoyante
administration de la fortune publique dont le dernier mot est le déficit
dans le budget et peut-^tre avant peu la nécessité de nouveaux impôts.
Mk le président du conseil, qui a le goût des grandes réformes, a cru
sans doute se populariser en puisant à pleines mains dans le trésor
pour distribuer des subventions, pour hâter la construction d'innom-
brables et luxueuses écoles jusque dans les hameaux : le sentiment
populaire, qu'il ne s'y trompe pas, finit par s*impatienter de ces prodi-
galités, de tes eonstructions coûteuses qui ne sont le plus souvent
qu'un faste inutile, ou qui dépassent les besoins auxquels on veut suf-
fire. Les populations comprennent que ces palais scolaires de M. le pré-
sident du conseil, il faudra les payer avec des emprunts et des cen-
times additionnels dont elles auront à porter le poids. M. le garde
des seeaux, qui en est encore à méditer sur sa grande réforme
judiciaire, sur l'exécution de la magistrature, -^ M. ie ministre de
l'intérieur, M. le ministre des finances lui-même, aidé de son sous-
seoréuire d'état , se figurent probablessent répondre à un vœu public
aree leurs épurations, leurs révocations, et leurs exclusions arbitraires ;
le payst lai, voit obaque jour dans ses modestes affaires locales, dans
les wiUem de provieee et dans les villages» la délation érigée en sys-
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23& BBHJE DES DEUX MONDES.
tome, les passions les plus vulgaires se déguisant sous une couleur
républicaioe, les emplois les plus simples deveuaut uu monopole de
parli, une monnaie électorale. On n'imagine pas Tespèce de terreur
qui règne aujourd'hui parmi les petits employés à la veille d'une élec-
tion. Le pays le sent: il seni aussi qu'avec une politique exiérieure
sans suite et sans autorité, on l'en traîne dans des aventures qu'il ne
comprend guère, dont il ne démêle ni les proportions ni l'objet, et il
se demande où on veut le conduire* C*est le secret d'un malaise qu'un
gouvernement infatué est toujotirs le dernier à connaître, dont il ne
s'avoue pas surtout les causes, et qui n'existe pas moius. — Pure exagé-
ration, dira-t-on : le pays, toutes les lois qu'il est interrogé, vote avec
une persévérante fermeté pour la république, pour des républicains.
Rien de plus vrai, et c'est là précisément ce qu'il y a de curieux; c'est
un phénomène caractéristique du suOrage univtTsel. La masse, en
effet, vote pour la république, pour les républicains, par une sorte
d'instinct conservateur, parce que la république existe, parce qu'il
faudrait une révolution pour la remplacer; elle le croit ainsi, et c'est
cet instinct conservateur qui commence à se sentir trompé par une
politique dont le dernier résultat est d'altérer toutes les conditions
intérieures de la France, d'exposer surtout notre pays à un périlleux
isolement au milieu de toutes les complications extérieures.
Ces complications extérieures, elles sont certainement aujourd'hui
de diverse nature, et à ia rigueur les moins graves sont peut-être
encore celles qui tiennent à toutes ces expéditions que le gouverne-
ment s'est plu à engager à la fois sur toutes les mers, dans les régions
les plus lointaines. On aura sans doute raison sans trop d'efforts de
l'affaire de Madagascar et des diûicultés momentanées que les pre-
mières opérations de nos marins ont soulevées avec l'Angleterre. Entre
les gouvernemens la question semble à peu près apaisée, et tout ce
qu'on peut dire, c'est que le ministère français a eu la médiocre for-
tune de mettre l'énergique officier chargé de conduire cette campagne,
M. l'amiral Pierre, dans l'obligation de résigner sou commandement.
Au Tonkin, les affaires restent assurément toujours asses obscures, avec
les divergences de direction qui les compliquent et les engagemens
incessans, souvent meurtriers, que nos soldats sont obligea de soute-
nir. Elles paraissent, il est vrai, être entrées tout récemment dans une
phase nouvelle par une négociation que les agens français sont allés
ouvrir à la petire cour de Hué, avec le nouveau souverain de l'Âunam,
et qui a conduit presque aussitôt à un traité ou à des préliminaires
de paix. Le successeur de Tu-Duc, à ce qu il semble, n'a pas longtemps
résisté à une action rapide et décisive de notre marine, au bombarde-
ment des forts de la rivière de Uué: il s'est hâté de souscrire aux con-
ditions qui lui ont été imposées, conûrmant le traité de lâ7ft, assu*
raat de nouveau le protectorat français sur TAonam conune aur le
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RETUB. — * CHRONIQUE. 235
Tonkin, cédaût de piuâ uoe provioce destinée à être annexée à la Gochin-
chine. Évidemment le traité qui a été signé à Hué, il n'y a que peu
de jours, tranche une difficulté et simpliûe la quesiion de ce côté en
mettant fin à Tintervention plus ou moins militaire, plus ou moins
régulière des Annamites dans les affaires du Tonkin. Il y a quelques
semaines, avant la fin de la session, M. le ministre des affaires étran-
gères, pressé d'ioterpellaiions, ne pouvait parvenir à dire si nous
étions en guerre ou en paix avec le royaume d'Ânnam. Il paraît bien
que c'était la guerre, puisqu'il y a aujourd'hui un traité de paix. Soit !
Seulement, ce serait, sans doute, une singulière illusion de se figurer
que tout est fini. Si nous n'avons plus à combattre les Annamites, nous
ne sommes pas sûrs de ne point rencoutrer bientôt les Chinois; nous
ne connaissons pas même la nature de nos relations avec la Chine. Le
Tonkin ne cesse pas d'être rempli de bandes qui ne seront pas très
différentes parce que les Annamites auront déposé les armes. En un
mot, c'est toujours l'inconnu, et c'est là précisément ce qui fait que
Topinion reste en défiance à l'égard de ces expéditions lointaines pro-
pres à dévorer obscurément les hommes et les millions. Elle se défie
d'autant plus qu'elle ne saisit pas la vraie pensée du gouvernement et
que, d'un autre côté, tandis que nous dispersons nos forces au loin, il
peut s'élever plus près de nous, à nos portes mêmes, d'autres dangers,
d'autres difficultés, d'autres questions dont la politique de la France
doit être avant tout préoccupée.
Quelle est aujourd'hui la situation de la France en Europe? On aurait
beau vouloir se faire illusion, elle n'a rieu de brillant ni de sûr, et ce
qu'il y a de plus triste, c'est que, dans cette situation assez critique,
assez dClicate, s'il y a des inconvéniens qu'il faut savoir accepter parce
qu'on ne peut pas les éviter, il y en a d'autres auxquels on aurait pu
^happer avec une politique plus réfléchie, mieux coordonnée. Oui, avec
un peu plus d*esprit de suite et de prudente fermeté, avec un peu plus
d'art, si l'on veut, on aurait pu éviter bien des embarras, bien des inci*
dens qui se sont aggravés ou accentués surtout depuis la fatale crise
égyptienne et qui pèsent maintenant sur la France, qui la laissent
seule en face de toutes les éventualités. Ce n'est point sans doute qu'à
cette heure précise où nous sommes, il y ait un danger prochain, une
menace de complication sérieuse pour demain. Le sentiment de la
paix est heureusement encore assez puissant, il faut le croire, pour
dominer les volontés agitatrices. 11 n'est pas moins clair que, dans
cette saison d'été ou d'automne, il se produit en Europe un assez grand
mouvement qui n'est pas sûrement l'œuvre du hasard, qui a ses rai-
sons et ses secrets. De toutes parts, depuis quelques semaines, sou-
verains et ministres sont en voyage, se cherchant, se croisant, et parais-
sant reprendre sans cesse une conversation interrompue. Une première
fois le chef de la chancellerie autrichienne, le comte Kalnoki, a été
4
A'
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930 REVUS Q]^ DEUX MONDES.
eûvpyé auprès de l'empereur Quillaume daps une de ses statipai^ )i^|-
fuelles d'été^ et il a reçu du souverain allemand des marque^ 4^ faveiMr
Particulières. Puis les deux empereurs ont eu une entrevue des plus
pprdiales à Ischl. Maintenant le comte Kalnoki et le prince de Bis-
marck en personne viennent de se rançonner |$ur )a ropte de iSasteia
cpmiud pour continuer et acl^ev^r une œuvre commeucée. Le secret de
Q§s entrevues et de c^^ conférences intimes est, selon toute apparence,
le renouvellement Qu la coplirmation de ('alliapce de l'Allemagne et
de l'Autriche, qi^i ^end de plus ep plus à se resserrer, à se compléter, et
k devenir sous |a main puissante de M. de Bismarck le grand ressort
de la politique européenne. D'uq ^utre côté, tous ces jeunes souverains
du Danu|:ie, le roi de Serbie, le roi de Roumanie s'empressent à Vienne
et à Berlin, avec U meilleure volonté d'entrer daps l'alliapce centrale.
Bientôt le roi d'Italie, qui est déjà de toutes les combinaisons, p^ralf
devoir aller faire cortège h l'empereur Guillaume, aux grandes ma-
nœuvres de l'armée allemande. 11 n'est pas jusqu'au roi d'Espagne,
pourtant asses occupé de ses insurrections militaires, qui ne soit,
dit-on, disposé à faire son voyage d'Allemagne, et à aller figurer aux
manœuvres de Hambourg, rendei-vous des princes. Toutes les constel-
lations se réunissent autour de l'astre dominant. M. de Bismarck pour-
suit visiblement son vaste dessein de façonner une Europe à son usage,
de rassembler sous sa main toutes les forces qu'il pourra, et toutes ces
réunions, tous ces mouvemens de princes et de diplomates s'agitant
aujourd'hui ne sont pas sans doute étrangers aux combinaisons de sa
diplomatie.
On en était là des oommentaires sur tous ces voyages princiers ou
diplomatiques ec ces entrevues d'Allemagne lorsque soudainement a
éclaté un de ces coups de tocsin dont le terrible chancelier a le secret.
Un journal de Berlin, la Gazette de rAUemagns du Nord, a jeté brusque-
ment, à la curiosité de l'Europe surprise, un de ces défis qui lui
sont familiers. L'irascible gaxelte, pour tout dire, a publié un article
visiblement calculé, plein de menaces et d'injures contre la France^
qu'elle accuse de toute sorte de méfaits, dé préméditations guerrières,
de projets de revanche prochaine, de procédés haineux et hostiles
contre l'ÀUemagne. Et, comme pour aggraver cet étrange manifeste,
comme pour lui donner une signiftcattoa plus menaçante ou plus irrt*
tAute, l'article, à ce qu'il parait, a été affiché sur les murs de MeU«
Oui, vraiment) e'est notre pays qui est le boutefeu de l'Europe ! C'est
la France qui« avec ses ambitions turbulentes, ses polémiques furieuses,
ses essais de mobilisatioa, ses frontières hérissées de forteresses, ses
armemeos, menace la paeiûque Allemagne, et naturellement l'Aile*
magne» si ]»aci^He qu'elle soit, ne peut se laisser surprendre 1 Elle
doit se iNTèparer et frapper avant d'être frappée. Oo nous le signifie
assez crûment: « Si ie^Fraiice, mus dU-eu, veut réellement ia guerre
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HBVtÈ; — CHRONIQUE. Hi
que ses journaux de toutes nuances prédisent depuis quelques semaines
à plus ou moins bref délai, il sera difficile à l'Allemagne de lais-
ser aux Français le choix du moment qu'ils jugeront favorable pour
nous la déclarer. » C'est-à-dire que les Allemands sauront bien,
eux, choisir le moment favorable pour ouvrir la guerre, — ils ont, du
reste, l'obligeance de nous prévenir! Et à quel propos ce manifeste
batailleur, qui n'est pas le premier de ce genre, mais qui, cette
fois plus que jamais, a surpris TEuropet Quelle raison, plus ou moins
spécieuse, invoque-t-on pour expliquer, sinon pour justifier cette me-
nace de devancer des hostilités dont on nous suppose l'intention 7 Le
seul fait à demi précis, c'est que M. le ministre de la guerre aurait eu
le projet de faire Texpérience d'une mobilisation complète d'un corps
d'armée sur la frontière de l'est. Or ce projet n'existe pas, il n'y a pas
de mobilisation préparée, aucun crédit n'a été demandé et ne pour-
rait être pris arbitrairement dans le budget. Il n'y a rien de vrai, pas
plus qu'il n'est vrai que les journaux français soient occupés chaque
matin et chaque soir à déchaîner ou à exciter des passions de guerre
contre l'Allemagne. S'il y a jamais eu un sentiment puissant et domi-
nant dans le pays, c'est à coup sûr le sentiment de la paix qui règne
aujourd'hui, et les Allemands peuvent faire ce qu'ils voudront, ils ne
réussiront pas à prouver qu'ils ont eu à se défendre contre une nation
enflammée pour la guerre.
Comment donc expliquer ces violences et ces menaces, qui ne
répondent à rien de réel, du moins à rien de visible ? M. de Bismarck,
préoccupé de complications qui pourraient s'élever d'un autre côté et
attirer ses forces, a-t-il voulu signifier à la France qu'elle devait dans
tous les cas se tenir tranquille ? A-t-il voulu simplement cacher sous
une démonstration ou une diversion de circonstance les combinaisons
qu'il prépare, qu'il est occupé à nouer pour tenir sous son joug le
centre de l'Europe? S'est-il proposé enfin de frapper un coup violent
sans autre intention, pour n'en pas perdre l'habitude ? 11 en sera ce
qu'on voudra. Pour rester dans le vrai, ce qu'il y a de plus probable,
c'est que l'article qui a fait un moment tant de bruit est destiné à
s'éteindre dans l'oubli sans avoir d'autre conséquence. M. de Bismarck,
on le sait bien, a ses fantaisies de brutalité; il ne nous a pas accoutu-
més à de bons procédés et à des ménagemens. C'est encore après tout
un ennemi aussi avisé que puissant, et, pour bien des raisons, il est dou-
teux qu'il ait sérieusement songé à allumer en ce moment la guerre ;
il est plus douteux encore que le vieil empereur Guillaume consentît à
troubler la paix de ses derniers jours par des luttes qui seraient for-
midables, à quelque frontière de l'empire qu'elles dussent s'engager.
QH. DE MÂZADE.
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288 RETUB DES DEUX MONDES.
LE MOUVEMENT FINANCIER DE LA QUINZAINE.
Un mouvement de baisse d'une réelle importance s'est produit pen-
duit la seconde partie du mois, à la fois sur les rentes françaises et
sur les valeurs de toute nature qui constituent le domaine propre de
la spéculation. La cause originelle de ce mouvement est l'exagération
de la poussée en sens contraire que les haussiers avaient réussi, au
commencement d'août, à donner aux cours des fonds publics, à la faveur
d'une surprise de liquidation.
On avait fait gagner en quelques jours plus de deux points au ft 1/2 0/0,
fonds d'état jadis favorisé, auquel la conversion venait d'enlever son
ancienne popularité et qui ne pouvait rentrer si vite en grâce auprès
de l'épargne. La hausse s'était effectuée dans le vide, en plein chômage
des affaires, alors que la spéculation prenait ses vacances, en dehors de
tout concours des capitaux. Une amélioration ainsi obtenue ne pouvait
avoir ni solidité ni durée. Les cours devaient d'eux*mèmes peu à peu
revenir à l'ancien niveau.
Cette réaction inévitable a été précipitée par les incidens politiques
qui, tour à tour, ont tenu depuis quinze jours l'opinion publique dans
un état constant d'agitation et d'attente anxieuse, et il est probable
qu'elle eût pris dans les derniers jours des proportions vraiment inquié-
tantes pour la situation du marché, si des faits précis et d'un caractère
favorable n'étaient venus, à la veille de la liquidation, calmer et ras-
surer les esprits.
Les incidens fâcheux ont été d'abord la nouvelle de l'échec subi
devant Hanoi par le général Bouet, puis la publication par une feuille
officieuse allemande de cet article hostile à la France, que la presse
européenne a commenté pendant huit jours, sans que la signification
et la portée en aient pu être assez nettement caractérisées pour ju*>.tifier
des alarmes sérieuses et durables.
L'échec subi par le général Bouet avait produit une impression
pénible. Non pas que le fait fût grave en lui-même; présenté sous des
couleurs assombries par les premières dépêches anglaises, ramené à
ses proportions exactes par les télégrammes officiels, l'insuccès de l'at-
taque dirigée contre les Pavillons-Noirs prouvait seulement que la
campagne serait plus longue et plus difficile qu'on ne l'avait supposé,
et que le succès ne pourrait être acheté que par de nouveaux sacrifices .
de la métropole en capitaux et en hommes.
Le public financier a immédiatement escompté les conséquences
probables ou simplement possibles de l'incident ; nécessité de l'en-
vol dé fmtdft» lm|khtan«, embarras du ministère, clam^Qi^ de Ti^fio^
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lETUB. — * CHBONIQUE. 239
sitioii, oonTOcatioQ anticipée des chambres, demandes de crédit, crise
ministérielle.
C'est à ce moment qu'un nouveau sujet de préoccupation vint assail-
lir l'esprit des spéculateurs. La Gazette de t' Allemagne du Nord publiait
un article destiné à prouver au monde entier que la France, seule eotre
toutes les nations, menaçait à l'heure actuelle la paix européenne, et
que ses perpétuelles et bruyantes aspirations à la revanche consti-
tuaient un état de choses déplorable dont les autres puissances ne
pourraient accepter la continuation.
Cet article, dont la forme était si violente, que les journaux anglais
eux-mêmes en ont paru indignés, était-il une simple boutade, une
fantaisie de rédaction, sans portée politique, ou bien fallait-il le con-
sidérer comme un avertissement brutal et direct de M. de Bismarck?
La question, ainsi posée à la Bourse, ne pouvait se résoudre que par
la baisse. Cependant les inquiétudes de ce côté prirent un corps. Le
Reichstag allemand avait été convoqué en session extraordinaire et
devait uniquement délibérer sur un projf't de traité de commerce eotre
l'Allemagne et TEspagne. Si cette assemblée n'était saisie par le gou-
veroeroent de Berlin d'aucune autre proposition, il n'y avait plus à
s'occuper de Tarticle de la Gazette de l^ Allemagne du Nord. Si cet article
avait une portée vraiment menaçante, on en devrait trouver le com-
mentaire, et, en quelque sorte, Tinterpréution officielle dans le mes-
sage impérial adressé au Reichstag.
Les inquiétudes du monde financier se portaient ainsi à la fois du
c6té du Tunkin et du côté de rAllemagne. L'horizon était chargé de
nuages; la première nouvelle fâcheuse eût déterminé une panique. En
attendant, on voyait les rentes fléchir de quelques centimes chaque
jour; le k 1/2 pour 100 tombait à environ 108 francs; le 3 pour 100 à
79 fr. 40; le Suez, au-dessous de 2,400 francs; la Banque ottomane,
à 735 francs ; TExtérieure d'Espagne, à 58 francs ; le Crédit foncier, à
1,290 francs. Les transactions devenaient de plus en plus restreintes;
on pouvait constater une sorte de suspension des opérations à terme.
Le revirement a commencé à se produire lorsque le télégraphe eut
apporté la nouvelle du succès de Tamiral Courbet devant 1 1 rivière du
Hué. On apprenait coup sur coup renlèvement des forts, l'occupation
des défenses de la rivière, le départ du commissaire civil pour Hué,
et la capitulation imminente du souverain de TAnnam. Ce succès
dégageait de tout péril le corps expéditionnaire opérant au Tonkin,
simplifiait singulièrement l'entreprise commencée dans l'extrême
Orient, enlevait tout caractère de gravité à l'envoi de quelques ren-
forts, consolidait le ministère et rendait inutile toute convocation des
chambres.
Le Jour même où une dépêche du gouverneur de la Gochiochine
péfiMH k It dtmilMRitSe du ntalirtif^ à% la marine les claufOss dt
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2i0 REVUE DBS DEUX MONDES.
traité conclu entre le représentant de la France et le nwteau t^l
annamite, le public de la Bourse recevait communication A^Ûri tétt-
gramme de Berlin portant que le message de l'empereur àil RSièhdfedg
ne contenait aucun passage relatif à la politique extérieure;
C'est le 28, entre deux et trois heures, que ces heurcuèes ndtiVèllëi
furent connues de la spéculation; et déterminèrent un brusque chan-
gement dans les cours des fonds publics. Le k 1/2 pour 100 se releva
immédiatement de 108 ft. 25 à 108.75, le S pour 100 de 79 fr. 50 à
80 francs. La reprise d'ailleurs s'est Hfrétéë là, 8h môihd f)rbViSoii*ë-
ment, les baissiers n'étant nalleitient disposés à déserter la lutte et à
se déclarer vaincus sans combat. Les cdursl actuels vont dôtic être l'ob-
jet d'une discussion très vive entre acheteurs et tendeûrH dé prîmes;
et ce n'est qu'après la liquidation que poui*r6nt Se deSdidei* Èlèitéttieiit
les vraies tendances du marché.
Les fonds étrangers ont suivi le sort des rentei françaises et §iii)i
des fluctuations analogues. Ainsi TEttérieure, qdi s'était rèlètéè tfu
milieu du mois à 59, a fléchi ensuite à 58, et reste à 58 1/2. Si l'in-
surrection militaire est complètement réprimée en Edpagoe, le cabi-
net est en pleine crise, et les derniers incidens n'ont pu améliot*er la
situation financière. La spéculation à la hausse qui s'était fbrmée
sur cette valeur a perdu pied, et les acheteurs sont à la merci d'adver-
saires puissans, aujourd'hui maîtres de la situation.
En Egypte, le choléra a presque entièrement disparu; mais l'admi-
nistration est désorganisée et le pays appauvri ; les impôts reritrerit
mal, et la fermeté inébranlable de Tobligation unifiée aux cours élevée
où ta spéculation l'a portée ne paraît guère justifiée.
On s'occupe peu en ce moment de l'Italien, dont les cours sont tes-
tés à peu près immobiles en août ; il en a été de même des rentesr
autrichiennes et hongroises.
Les valeurs de la compagnie de Suez ne sont plus l'objet de gros
mouvemens de spéculation. Les cours n'ont cessé de fléchir depuis le
15 jusqu'au jour où les rentes ont repris subitement. L'action a ainsi
baissé de 2,/i50 à 2,385, puis a été repoftée à 2,^30: Oti commence à
parler de nouvelles négociations entre M. de Lesseps et le gouverne-
ment anglais.
On avait essayé une campagne de hausse sur les actions des Che-
mins français. La tentative a échoué. L'adoption dés conventions ne
saurait être pour cette catégorie de titres une Cause immédiate d'amé-
lioration.
11 est question, pour le mois de septeinbrë, d'uile émission iiciuvêllë
d'obligations du canal de Panama.
tB d^mfêiJbr-jimti : C; Btftotf
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MON FRÈRE YVES
DERNIERS PARTIE (1).
LXXXII.
... La mer de corail! — C'est aux antipodes de notre vieux
monde. — Rien que le bleu immense. — Autour du navire qui file
doucement, l'infini bleu déploie son cercle parfait. L'étendue brille
et miroite sous le soleil étemel.
Yves est h, seul, promené très haut dans l'air, par quelque brise
qui oscille légèrement; — il passe, dans sa hune.
Il regarde, sans voir, le cercle sans limite; il est comme fatigué
d'espace et de lumière. Ses yeux atones s'arrêtent au hasard, car
partout, tout est pareil.
Partout, tout est pareil. .. C'est la grande splendeur inconsciente et
aveugle des choses que les hommes croient faites pour eux. A la
surface des eaux, courent des souffles vivifians que personne ne
respire; la chaleur et la lumière sont répandues sans mesure; toutes
les sources de la vie sont ouvertes sur les solitudes silencieuses de
la mer et les font étrangement resplendir.
... L'étendue brille et miroite sous le soleil étemel. Le grand
flamboiement de midi tombe dans le désert bleu comme une magni-
ficence inutile et perdue.
(1) Voyez la Revue da 1*' •! da 15 août et du 1*' septembre.
TOMB UX. — 15 SBPTEMBRB 1883. 1<(
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2A2 BETUE DES DEUX MONDES.
Maintenant, Yves croit distinguer là-bas une traînée moins bleue »
et il y concentre son attention, égarée tout à l'heure dans la mono-
tonie étîncelante et tranquille; c'est sans doute la.merqui s'émiette
là sur des blancheurs de corail, qui brise sur des lies inconnues,
à fleur d'eau, qu'aucune carte n'a jamais indiquées.
... Goimne c'est loin, la Bretagne! — et les chemins verts de
Toulven! — et son fils!
Yves est sorti de sa rêverie et il regarde, la main étendue au-
dessus de ses yeux, cette lointaine traînée qui blanchit toujours.
... Il n'a pas l'air d'un déserteur, car il porte encore le grand col
bleu des matelots.
Maintenant, il a très bien vu ces brisans et ce corail, et, en se
penchant un peu dans le vide, il crie pour ceux qui sont en bas :
« Des récifs par bâbord ! »
... Non, Yves n'a pas déserté, car le navire qui le porte est le
Primauguet^ de la marine de guerre.
Il n'a pas déserté, car il est toujours auprès de moi, et quand il
a annoncé de là-haut l'approche de ces récifs, c'est moi qui monte
le trouver dans sa hune, pour les reconnaître avec lui.
A Brest, ce mauvais jour oii il avait voulu nous quitter, je l'avais
vu passer, en déserteur, portant ses effets de matelot si bien plies
dans un mouchoir, et je l'avais suivi de loin jusqu'à Becouvrance.
J'avais laissé monter Marie, puis j'étais monté, moi aussi, après eux,
et, en sortant, il m'avait trouvé là, en travers de sa porte, lui bar-
rant le passage avec mes bras étendus, — comme jadis à Toulvea.
Seulement, cette fois, il ne s'agissait plus d'arrêter un caprice d'en-
fant, mais d'engager une lutte suprême avec luL
Ette avait été longue et oiielle, cette lutte, et jd m'étais senti
bien près de perdre courage, de l'abandonner à la destinée sombre
qui l'esiportait. Et pois elle s'était terminée brusquement par de
bonnes larmes qu'il avait versées, des larmes qui avaient besoin de
couler depuis deux jours, — et qui ne pouvaient pas, tant ses yeux
étaient dors à ce genre de faiblesse. — Alors on lui avait mis sur
les genoux scmi petit Pierre, qui venait de se réveiller; il ne lui en
voi^t pas du tout loi, le petit Pierre^ il lui avait tout de suite
passé ks hEta autour du cou« Et Yves avait fini par me dire :
-^ Bb bien ! oui,, frère^ je ferai tout ce que vous me direz de
faire. Mais, n'importe commeoli vous voyez bien qu'4 présent je
suis perdu*..
C^t très graveif en eilet, et je ne savais plos moi-même quel
parti prendre : — une espèce de rébellion, s'être esquivé du bord
étant déjà puni de fers, et trois jours d'absence. J'avais été sur le
pomt de leur dire, iq[rè6 les avoir fait s'embrasser : Déserter tous
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MON FHBRE TTES. 243
les deux, tona les trois, mes cbers amis, car il est bieo tard à pré-
sent pour mieux ftiire. Qu^Yfes s'en aitte suf sa Bdl^Rose^ et
TOUS vous rejoindrez en Amérique,
Mais non, c'était trop affreux cela, ^iyandonner i jèmus la lerre
bretonne, et }a petite maison de Touhren, et les pMvres tieux
parons I
Alors, en tremblant un peu de ma responsabilité, j'avais pris la
décision contraire : rçndre le soir même les avances touchées,
dégager Yves des mains de ce capitaine Kerjean, et, d^s le len-
demain matin, aussitM le port ouvert, le remettre à la justice mari-
time. Des jours pénibles avaient suivi, jours de démarches et d'at-
tente, et enfin, avec beaucoup de bienveillance, la chose avait été
ainsi réglée : un mois de fers et six mois de susp^isioii de son
grade de quartieismattre, avec retour i la paie de simple ma-
telot.
Voilà comment mon pauvre Yves, reparti avec moi sur ce PW-
mauguet^ se retrouvait dans la hune, encore gabier comme devant,
et faisant son rude métier d'autrefois.
Debout tous les deux sur la vergue de misaine, le corps penché
en dehors dans le vide, mettant une main au-<dessus de nos yeux
et, de l'autre, nous tenant à des cordages, nous regardions ensem-
ble, au fond des resplendissantes solitudes bleues, ces brisans qui
Manehistaient toujours ; leur bruissement continu était comme un
son lointain d'orgues d'église au milieu du silence de la mer.
C'était bien une grande tle de corail qu'aucun navigateur n'avait
encore relevée ; elle était montée lentement des profondeurs d'en
dessous ; pendant des siècles et des siècles, elle avait poussé avec
patience ses rameaux de pierre; elle n'était encore qu'une inmiense
couronne d'écume blanche faisant, au milieu des plus grands oafaooies
de la mer, un bruit de chose vivante, une sorte de mugissement
mystérieux et étemel.
Partout aiitleurs, Tétendue bleue était untfonne, profonde, hifluie ;
on pouvait continuer la route.
— Tu as gagné la double^ frère, dis»je à Yves. (Je voulus d're :
la double ration de vin audtner de l'équipage.) Abord, oette douf>le
est toujours la récompense des matelots qui ont annonoé les pve-
mm*s une terre ou un danger, ^^ de ceux encore qui ont pt^k un
rat sans l'aide des pièges, -^ ou bien qui ont su s*babiller plus
coquettement que les autres à l'inspection du dimanche.
Yves sourit, mais comme quelqu'un qui retrouve tout à coup un
souvenir triste :
— Vous savez bien qu'à présent, le vin et moi... oh! mais ça ne
fait rien, il iMit me la faire donner, les gabiers de mon plat la
boiront toujours...
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2A& RETDE DES DEUX MONDES.
En effet, depuis qu'une fois il avait renversé son petit Pierre sur
les cbenets de la cheminée, là-bas à Brest, il buvait de l'eau. H
avait juré cela sur cette chère petite tète blessée, et c'était le pre-
mier serment solennel de sa vie.
Nous causions là tous deux, dans le bon air pur et vierge, au
milieu des voiles légèrement tendues, bien blanches sous le soleil,
quand un coup de sifflet partit d'en bas, un coup de sifflet très
particulier, qui voulait dire, en langage du.bord : « On demande le
chef de la hune de misaine ; qu'il descende bien vite. »
C'était Yves, le chef de la hune de misaine ; il descendit quatre
à quatre pourvoir ce qu'on lui voulait. — Le commandant en second
le demandait chez lui ; — et moi je savais bien pourquoi.
Dans ces mers si lointaines et si tranquilles où nous naviguions,
les matelots se trouvaient tous un peu brouillés avec les saisons,
avec les mois, avec les jours ; la notion des durées se perdait pour
eux dans la monotonie du temps.
En effet, l'été, l'hiver, on n'en a plus conscience ; on ne les sait
plus, car les climats sont changés. Même les choses de la nature né
viennent plus les indiquer; c'est toujoup l'eau infinie, toujours les
planches, et, au printemps, rien ne verdit.
Yves avait repris sans peine son existence d'autrefois, ses habi-
tudes de gabier, sa vie de la hune, à peine vêtu, au vent et au
soleil, avec son couteau et son amarrage. 11 n'avait plus compté
ses jours parce qu'ils étaient tous pareils, confondus par la régula-
rité des quarts, par l'alternance d'un soleil toujours chaud avec des
nuits toujours pures. Il avait accepté ce temps d'exil sans le
mesurer.
Mais c'était aujourd'hui même que ses six mois de punition expi-
raient, et le commandant avait à lui dire de reprendre ses galons,
son sifflet d'argent, et son autorité de quartier-maître. 11 le lui dit
même amicalement, avec une poignée de main, car Yves, tant qu'a-
vait duré sa peine, s'était montré exemplaire de conduite et de cou-
lage, et jamais hune n'avait été tenue comme la sienne.
Yves revint me trouver avec une bonne figure heureuse : — Pour-
quoi ne m'aviez-vous pas dit que c'était aujourd'hui? — On lui
avait promis que, s'il continuait, sa punition serait même bientôt
oubl 6e. — Décidément ce serment qu'il avait fait sur la tête meur-
trie de son petit Pierre, à la fin de la soirée terrible, lui réussissait
au-del\ de son espoir.
LXXXIII.
L'après-;nidi du même jour, Yves est dans ma chambre, qui se
dépêche avant la nuit de remettre des galons sur ses manches, tou-
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MON FRÈRE YVES. 2&5
jours drôle» avec son grand air de forban, quand il est occupé à
coudre.
Ils ne sont plus très beaux, ses pauvres vètemens, ils ont beau-
coup servi. C'est qu'il n'était pas riche en quittant Brest, avec
cette réduction de paie ; et, pour ne pas entamer son décompte^ il
n'a pas voulu prendre trop d'effets au magasin. Mais ils sont si
propres, les petites pièces sont si bien mises les unes sur les autres,
à chaque coude, à chaque bas de manche, que cela peut très bien
passer. Ces galons neufs leur donnent même un certain lustre
de jeunesse. D'ailleurs Yves a bonne tournure avec n'importe quoi;
et puis, comme on est très peu vêtu à bord, en ne les met-
tant que rarement , ils pourront certainement fioir la campagne.
Quant à de l'argent, Yves n'en a pas ; il en oublie même l'usage et
la valeur, comme il arrive souvent aux marin?, — car il délègue à
sa femme, à Brest, sa solde et ses chevrons^ tout ce qu'il gagne.
La nuit venue, son ouvrage est achevé, il le plie avec soin, et
balaie ensuite les petits bouts de fil qu'il a pu faire tomber dans
ma chambre. Puis il s'informe très exactement du mois et de la
date, allume une bougie et se met à écrire :
« Eo mer, à bord da Primaugwt, 23 avril 1882.
a Chère épouse,
<c Je t'écris ces quelques mots à l'avance aujourd'hui, dans la
chambre de M. Pierre. Je les mettrai à la poste le mois prochain,
quand nous toucherons aux îles Hawaï (un pays,., je suis sûr, que
tu ne sais pas trop où il se trouve).
« C'est pour te dire que j'ai repris mes galons aujourd'hui, et
que tu peux être tranquille, ils ne repartiront plus ; je les ai cousus
solides à présent.
« Chère épouse, cela me prouve pourtant qu'il n'y a pas que
juste six mois passés depuis notre départ, et alors nous ne sommes
pas encore près de nous revoir. — Pour moi, j'aurais pourtant déjà
très hâte d'aller faire un tour à Toulven, pour te donner la main
à installer notre maison; et encore, ce n'est pas tout à fait poiup
cela, tu penses, mais c'est surtout pour rester quelque temps avec
toi, et voir noire petit Pierre courir un peu. Il faudra bien qu'on
me donne une grande permission quand nous reviendrons, au moins
quinze ou vingt jours ; peut-être même que je n'aurai pas assez avec
vingt, et que je demanderai jusqu'à trente.
« Chère Marie, je te dirai pourtant que je suis très heureux à
bord, surtout d'avoir pu repartir pour ces mers-ci avec M. Pierre;
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?A6 REVUE DES DEUX MONDES.
c'était ce que je demandais depuis bien longtemps* C'est une si
belle cntnpagne, et puis tout à fait économique, pour moi qui ai
bien besoin de ramasser beaucoup d'argent, comme tu sais. Peut-
être que je .serai proposé pour second avant de débarquer, vu que
je suis très bien avec tous les officiers.
% J'ai aussi à t* apprendre que les poissons volans,,. »
Gracl.. Sorte pont, on siffle : En /tout tout le monde! pour le m
de' chasse ; Yves se sauve; et jamais personne n'a su la fin de cette
histoire de poissons.
Il a conservé avec sa femme sa manière enfantine d'être et
d'écrire. Avec moi, c'est changé, et il est devenu un nouvel Yves,
plus compliqué et plus raffiné que celui d'autrefois.
LXXXIV.
La nuit qui suit est claire et délicieuse. Nous allons tout douce-
ment, dans la mer de corail, par une petite brise tiède, avançant
avec précaution, de peur de rencontrer les îles blanches, écoutant le
silence, de peur d'entendre bruire les récifs.
De minuit à quatre heures du matin, le temps du quart se passe
à veiller au milieu de ces grandes paix étranges des eaux australes.
Tout est d'un bleu vert, d'un bleu nuity d'une couleur pro-
fonde ; la lune, qui se tient d'abord très haut, jette sur la mer des
petits reflets qui dansent, comme si partout, sur les immenses plai-
nes vides, des mains mystérieuses agitaient sans bruit des milliers
de petits miroirs.
Les demi- heures s'en vcmt Tune après l'autre, tranquilles, la
brise égale, les voiles très légèrement tendues. Les matelots de
quart, en vètemens de toile, dorment à plat pont, par rangées,
couchés sur le même côté tous, emboîtés les uns dans les autres,
comme des séries de momies blanches.
A chaque demi -heure on tressaille, en entendant la cloche qui
vibre; et alors deux voix viennent de l'avant du navire, chantant
l'une après l'autre, sur une sorte de rythme lent : « Ouvre l'œil an
bossoir... tribord I » dit l'une. « Ouvre l'oedl au bossoir... bâbord! »
répond l'autre. On est surpris par ce bruit, qui psoralt une clameur
effrayante dans tout ce silence, et puis les vibrations des voix et de
la cloche tombent, et on n'entend plus rien.
Cependant la lune s'abaisse lentement, et sa binière l^ue se
ternit; maintenant elle est plus près des eaux et y dessine une
grande lueur allongée qui traîne.
file (tevient plus jaune, éclairant à peine, comme une bmpe qui
mentt.
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MON JFRÉRE YVJSB. 2i7
Lentemeot elle se met à gratDdir, à grandir, démesurée, et puis
elle devient rouge, se déforme, s'enfonce, étrange, effrayaoQte. Ota
ne sait plus oe qu'on voit : à Tborizon, c'est un grand feu terne,
sanglant. C'est trop grand pour être la lune, et puis maintenantdes
choses lointaines se dessinent devant en grandes ombres noires :
des tours colossales, des montagnes éboulées, des palais, des Babels I
On sent comme un voile de ténèbres s'appesantii* sur les sens; la
notion du réel est perdue. Il vous vient comme l'impression de
cités apocalyptiques, de nuées lourdes de sang, de malédictions
suspendues. C'est la conceptkm des épouvantes gigantesquesi des
anéantissemens chaotiques, des fins de mondes...
Une minute de sommeil intérieur qui vient de passer, malgré
toute volonté ; un rêve de dormeur debout qui s'est envolé très
vite.
Mirage U. A présent, c'est finl^ et la lune est couchée. Il n'y avait
rien là-bas que la mer infinie, et les vapeurs errantes annonçimt
l'approche du matin ; maintenant que la lune n'est plus derrière,
on ne les distingue même pas. Tout vient de s'évanouir, et on
retrouve la nuit, la vraie nuit, toujours pure et tranquille.
Ils sont bien loin de nous, ces pays de l'Apocalypse, car nous
sommes dans la mer de corail , sur l'autre face du monde, et il n'y
a rien ici que le cercle immense, le miroir illimité des eaux...
Un timonier est allé regarder l'heure à la montre. Par déférence
pour la lune, il doit noter, sur ce grand registre toujours ouvert,
qui est le journal du bord, l'instant très précis auquel elle s'est
couchée.
Puis il revient pour me dire :
« Capitaine, il est l'heure de réveiller au quart. »
Déjàl déjà finies mes quatre heures éô nuit, — et l'oiBcier de
relève qui va bientôt paraître^
Je commande : Cliefs et chargeurs à réveiller au quart (1) I
AJors, quelques-uns de ceux qui donnaient à plat pont comme
des momies blanches, se lèvent, en éveillent quelques autres; ils
partent toute une bande, et descendent. Et puis on entend en bas,
dans le faux pont, une vingtaine de voix chanter l'une après l'autre,
-«- en cascade comme on fait pour Frère Jacques.^ — une sorte d'air
tcès ancien, qui est joyeux et moqueur.
Us chantent ;
« M'Xn . entendUt les tribordais^ debout au quarts debout, debout,
(1) Gommutdement réglemeotafre. — A bord, réq[!ifpAg:e eit difisé en on eerttia
nomkM de êéirmf foraumt ebacnne rvaernent d'nae f idée de eooD* .«- Le chef et
les chargeurs de cette pièce doivenk coadotve le» «konmes de leur eèeie, et réveiUer
ceux qfil les teapUcent pour le quart.
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2&8 REVUE DES DEUX MONDES.
debout !.. As-tu entendu, les tribordais, debout ati quart , debout,
debout, debout !.. »
Ils vont et viennent , courbés sous les hamacs suspendus, et, en
passant, secouent les dormeurs à grands coups d'épaules.
Après, je commande, inexorable:
« En haut, les tribordais, à l'appel 1 »
Et ils montent, demi-nus; il y en a qui bâillent, d'autres qui
s'étirent, qui trébuchent. Ils se rangent par groupes à leurs postes,
pendant qu'un homme, avec un fanal , les regardant sous le nez,
les compte. Les autres, qui dormaient sur le pont, vont aller en
bas se coucher à leur place.
Yves est monté lui aussi, avec ces tribordais qu'on vient de
réveiller. Je reconnais bien son coup de sifflet, que je n'avais plus
entendu depuis une année. Et puis je reconnais sa voix, qui résonne
et commande pour la première fois sur le pont du Primauguet.
Alors je l'appelle très officiellement par son titre, qu'on vient de
lui rendre : « Mattre de quart I »
C'était seulement pour lui donner une poignée de main, lui
souhaiter bienvenue et bonne fin de nuit avant de m'en aller
dormir.
LXXXV.
« Haie le bout à bord, Goulven I »
Cétait dans un accostage difficile. Je venais, avec un canot du
Primiuguet^ aborder un bâtiment baleinier d'allures suspectes, qui
ne portait aucun pavillon.
Dans rOcéao austral, toujours; auprès de l'île Tonga*Tabou,
du côté du vent. — Le Primauguet, lui, était mouillé dans une
baie de l'Ile, en dedans de la ligne des récifs , à Tabri du corail.
L'autre, le baleinier, s'était tenu au large, presque en pleine mer,
comme pour rester prêt à fuir, et la houle était forte autour de lui.
Ou m'envoyait en corvée pour le reconnaître, pour Y arraisonner y
comme on dit dans notre métier.
« Haie à bord , Goulven I haie ! »
Je levai la tête vers l'homme q«ii s'appelait Goulven ; c'était lui
. qui , du haut du navire équivoque, tenait l'amarre qu'on venait de
me lancer. Et je fus saisi de cette figure, de ce regard déjà connu ;
c'était un autre Yves, moins jeune, encore plus basané et plus athlé-
tique peut-ètro, — les traits plus durs, ayant plus souffert, — mais
il avait tellement ses yeux, son regard, que c'était comme un dédou-
blement de lui-même qui m'impressionnait.
Quelquefois j'avais pensé, en effet, que nous pourrions leren-
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MON FRÂRE YVES. 2A9
contrer, ce frère Goulven, sur quelqu'un de ces baleiniers que nous
trouvions, de loin en loin, dans les mouillages du Grand-Océan, et
que nous arraisonnions quand ils avaient mauvais air.
J'allai à lui d'abord, sans m'inquiéter du capitaine, qui était un
énorme Américain, à tète de pirate, avec une longue barbe épaisse
comme le goémon. J'entrais là comme en pays conquis, et les con-
venances m'importaient peu.
— C'est vous, Goulven Kermadec? — Et déjà je m'avançais en
lui tendant la main, tant j'en étais s&r.
Mais lui, blanchit sous son bâie brun, et recula. Il avait peur.
Et, par un mouvement sauvage, je le vis qui rassemblait ses
poings, raidissait ses muscles, comme pour résister quand même,
dans une lutte désespérée.
Pauvre Goulven 1 cette surprise de m'entendre dire son nom,
— et puis mon uniforme, — et les seize matelots armés qui m'ac-
compagnaient I 11 avait cru que je venais, au nom de la loi fran-
çaise, pour le reprendre, et il était, comme Yves, s'exaspérant devant
la force.
Il fallut un moment pour l'apprivoiser; et puis, quand il sut que
son petit frère était devenu le mien, et qu'il était là, sur le navire
de guerre, il me demanda pardon de sa peur avec ce même bon
sourire que je connaissais déjà chez Yves.
L'équipage avait singulière mine. Le navire lui-même avait les
allures et la tenue d'un bandit. Tout léché, éraillé par la mer,
depuis trois ans qu'il errait dans les houles du Grand-Océan sans
avoir touché aucune terre civilisée, — mais solide encore, et taillé
pour la route. Dans ses hanbans, depuis le bas jusqu'en haut, à
chaque euQéchure, pendaient des fanions de baleine pareils à de
longues franges noires; on eût dit qu'il avait passé sous l'eau et
s'était couvert d'une chevelure d'algues.
En dedans, il était chargé des graisses et des huiles des corps de
toutes ces grosses bêtes qu'il avait chassées. Il y en avait pour une
fortune, et le capitaine comptait bientôt retourner en Amérique,
en Californie, où était son port.
Un équipage mêlé : deux Français, deux Américains, trois Espa-
gnols, un Allemand, un mousse indien, et un Chinois pour la cui-
sine. Plus une ckola du Pérou, — à demi nue comme les hommes, —
qui était la femme du capitaine, et qui allaitait un enfant de deux
mois conçu et né sur la mer.
Le logement de cette famille, à l'arrière, avait des murailles de
chêne épaisses comme des remparts, et des portes bardées de fer.
Au dedans, c'était un arsenal de revolvers, et de coups-de-poing,
et de casse-tête. Les précautions étaient prises; on pouvait, en cas
de besoin, tenir là un siège contre tout l'équipage.
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250 REVUE DES DEUX MONDES.
D'ailleurs, des papi^ns en règle. On n'ayait pas hissé de psviiten
parce qu'oD n'en avait plus; les cafards avaient mangé le dernier,
dont on me fit voir les lambeaux en s'exousant ; il était bien aux
couleurs d'Amérique, rayé blœic et rouge, avec le yak étoilô. Rien
àdire; c'était, en somme, correct.
... Goulven me demandait si je comiaissais Plouberzel; et alors
je lui contais que j'avais dormi une nuit sous le toit de sa vieille
mère.
— Et vous, dis-je, n'y reviendrez -vous jamais? — Il souflBrait
encom, et très cruellement, à ce souvenir; je le voyais bien,
— C'est trop tard à présenta II y aurait ma punition à faire à
l'était, et je suis marié en Californie, j'ai deux enfans à Sacra-
mento.
— Voulez-vous venir avec moi voir Yves?
*— Venir avec vous 1 répéta-t-il bas, d'une voix sombre, comme
très étonné de ce que je lui proposais. — Venir avec vous!., mais
vous savez bien... que je suis déserteur, moi?
A ce moment, il était tellement Yves, il avait dit cela tellement
comme lui, qu'il me fit mal.
Après tout, je comprenais ses craintes d'homme libre et jaloux
de sa liberté; je respectais ses terreurs de la terre française, — *car
c'est une terre française que le pont d'un navire de guerre; — à
bord du Primaugitetf on était en droit de le reprendre, c'était k loi.
— Au moins, dis-je, ave»-Tous envie de le voir?
-*- Si j'ai envie de le voir,., mon pauvre petit Yves I
— Allons, c'est bien, je vous ramènerai. Quaod il vienidra, je
vous demande seulement de lui conseiller d'être sage. Vous me
comprenez,.. Goulven?
' Ce fiât lui «lors qui me prit la main^ et la serra dans les sieoaes.
LXXXVI.
Tavais accepté de dîner le lendemain chez cocapitaine baleinier.
Nous nous étions convenus à merveille. Il n'avait rien de la manière
ides hommes policés, mais il n'était nullement banal. Et puis, sur*
tout , c'était le seul moyen pour moi d'amener Yves à son bord*
le m'attendais un peu le lendemain matin* au jour* à trouver le
baleinier disparu, envolé pendant la nuit coaune un oiseau sauvage.
Mais non, on le voyait là-bas à son poste, au large, avec toutes
ses fhmges noires dans ses haubans, se détachant sur le grand
mmk circulaire des eaux, qui étairat ce jour*là immobiles, et
kmrdes, et polies, comme des coulées d'ai^nC.
C'était sérieux, cette invitatlocà, et on m'attendaiL Par précaution,
le commandant avait Toulu que les oanotieia qui me mèBenûent
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MOOi rRÈRE YTBS. 2&1
fuseenl armés ot restassent là, tout le temps, avec moi. lustemeait
cela tombait à merreille pour Yves, et je le pris comme patroo.
LXXXVll.
Le capitaine me reçoit à la coupée, en tenue assez correcte de
Yankee; hchola, transformée, porte une robe en soie rose, avec
un collier magnifique en perles des lies Pomotou ; j'admire com-
bien elle est belle et combien sa taille est parfaite.
Nous voici dans te logis aux étonnantes murailles bardées de fer.
Il y fait sombre et lourd, mais par les petites fenêtres épaisses on
voit respleodir des choses qui semblent enchantées : une mer d'un
bleu laiteux et d'un poli de turquoise, une lie lointaine, d'un violet
rose d iris, et de tout petits nuages orangés flociant dans un profond
ciel d'or vert.
Après, quand on a détourné ses yeux de ces petites fenélres
ouvertes, de ces contemplations de lumière, on retroave plus étrange
le logis bas, irrégulier sous ses énormes solives, avec son arsenal
de revolvers, de coups-de-poiog, de lanières et de fouets.
On mange à ce dîner des conserves de San-Francisco, des fruits
exquis de l'Ile TongarTabou, des aiguilles, qui sont de petits pois-
sons fins des mers chaudes ; on boit des vins de France, du pisco
péruvien et des liqueurs anglaises.
Le Chinois qui nous sert est en robe de soie d'un violet d'évêifue,
el porte des souliers à hautes semelles de papier. La diola chante
une zamacuica du Chili, en pinçant sur sa diguhela une sorte d'ac-
compagnement qui semble le dandinement moootone d'une mule
au trot. Les portes de la forteresse sont grandes ouv^tes. Grâce
à ja présence de mes seize hommes armés, régnent une sécurité,
une intimité paisible, qui sont touchantes.
A l'avmnt, les hommes du Primauguet boivent et chantentavec
\e& baleiniers. C'est fête partout. Et je vois de loin Yves et Goulven,
qui ne boivesit pas, eux^ mais qui îoni les cent pas en causant.
Goulven, le plus grand, a passé son bras sur les gaules de son
frère, qui le tient, lui, autour delà taille; isolés tous deux au milieu
des arutres, ils se promènent en se parlant à yoix basse.
Les serres se vident partout dans des toasts bizarres. Le capi-
taine, qui d'abord ressemblait à la statue impassible d'un dieu ma-
rin ou d'un fienve, s'anime, rit d un rire puissant qui fait trembler
tout son corps ; sa bouche s'ouvre comme celle d'un célacé, ^ le
voilà qui dit en anglais des choses étranges, qui s'oublie avec moi
dans des ooofideaces à le faire pendre; la conversation tourne en
douce causerie de pirate.
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252 REVUE DES DEUX MONDES.
La chola rentrée dans sa cabine, on fait venir un matelot tatouéi
qu'on déshabille au dessert. C'est pour me montrer ce tatouage qui
représente une chasse au renard.
Cela part du cou : des cavaliers, des chiens» qui galopent, descen-
dent en spirale autour du torse.
— Vous ne voyez pas encore le renard? me demande le capitaine
avec son plus joyeux rire.
Cela va être si drôle, paralt-il, la découverte de ce renard, qu'il
en est pâmé d'avance. Et il fait tourner l'homme, déjà ivre, plu-
sieurs fois sur lui-même, pour suivre cette chasse qui descend tou-
jours. Aux environs des reins, cela se corse, et on prévoit que cela
va finir.
— Ea I le voilà, le renard! crie le capitaine à tète de fleuve, au
comble de sa galtè de sauvage, en se renversant, pâmé d'aise et de
rire.
La bête poursuivie se remisait dans son terrier; on n'en voyait
que la moitié. Et c'était la grande surprise finale. On mvita ce ma-
telot à toaster avec nous, pour sa peine de s'être fait voir.
Il était temps d'aller prendre sur le pont un peu d'air pur, l'air
frais et délicieux du soir. La mer, toujours aussi immobile et lourde,
luisait au loin, reflétant de dernières lueurs du côté de l'ouest. Main-
tenant les hommes dansaient, au son d'une flûte qui jouait un air
de gigue.
En dansant, les baleiniers nous jetaient de côté des regards de
chats, moitié timidité curieuse, moitié dédain farouche. Us avaient
de ces jeux de physionomie que les coureurs de mer ont gardés de
l'homme primitif; des gestes drôles à propos de tout, une mimique
excessive, comme les animaux à l'état libre. Tantôt, ils se renver-
saient en arrière, tout cambrés; tantôt, à force de souplesse natu-
relle et par habitude de ruse, ils s'écrasaient, en enflant le dos,
comme font les grands félins quand ils marchent à la lumière du
jour. Et ils tournaient tous, au son de la petite musique flùtée, du
petit turlututu sautillant et enfantin; très sérieux, faisant les beaux
danseurs, avec des poses gracieuses de bras ou des ronds de jambes.
Mais Yves et Goulven se promenaient toujours enlacés. Ils se
hâtaient pour tout ce qu'ils avaient encore à se dire, ils pressaient
leur entretien dernier et suprême, comprenant que j'allais parth*. Ils
s'étaient vus une fois, quinze ans auparavant, alors qu'Yves était
bien petit encore, pendant cette journée que Goulven était venu
passer à Plouherzel, en se cachant comme un banni. Et sans doute
ils ne se retrouveraient jamais plus.
Ou vit tout à coup deux de ces danseurs qui se tenaient par la
taille, se jeter à terre, toujours serrés l'un à l'autre, et puis se
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HON FRÈRE TTES. 253
débattre, râler, pris d'une rage subite; ils cherchaient à s'enfoncer
leur couteau dans la poitrine, et le sang faisait déjà sur les planches
ses marques rouges.
Le capitaine à tête de fleuve les sépara en les cinglant tous deux
avec une lanière en cuir d'hippopotame :
— No mailery dit-il; they are drunk ! (ce n'est rien, ils sont ivres I)
U était temps de partir, Goulven et Yves s'embrassèrent, et je vis
que Goulven pleurait.
Comme nous revenions sur la mer tranquille, les premières étoiles
australes s'allumant en haut, Yves me parlait de son frère :
— Il n'est pas trop heureux. Pourtant il gagne pas mal d'argent,
et il a une petite maison en Californie, où il espère revenir. Mais
voilà, c'est le mal du pays qui le tue.
,.. Ce capitaine m'avait juré de venir le lendemain avec sa chola
dîner à mon bord. Mais, pendant la nuit, le baleinier prit le large,
s'évanouit dans l'immensité vide; nous ne le vîmes plus.
LXXXYIII.
— Vous êtes venue toucher votre délègue aussi, madame Que-
meneur?
— Et vous aussi donc, madame Kerdoncuff?
— Où est-ce qu'il navigue aussi, votre mari, madame Quéme-
neur?
— En Chine, madame Kerdoncuff, dessus le Kerguelen.
— Et le mien aussi donc, madame Quémeneur; il navigue là-bas,
dessus la Vénus,
C'est dans la rue des Voûtes, à Brest, sous la pluie fine, que cela
se chante à deux voix fausses, dans des tonalités surprenantes.
Cette rue des Voûtes est toute pleine de femmes qui attendent
là, depuis le matin, à la porte d'une laide bâtisse en granit : la
Caisse des gens de mer. Femmes de Brest, que la pluie froide ne
rebute plus, elles causent aigrement les pieds dans l'eau, pressées
contre les murs de la ruelle triste, sous le brouillard gris.
C'est le premier jour du trimestre. Elles font queue pour être
payées, et il était temps I l'argent manquait dans tous ces logis noirs
de la grande ville.
Femmes dont les maris naviguent au loin, elles vont toucher
leur délègue (lisez : délégation), la solde que ces marins leur aban-
donnent. •
Après, elles iront la boire. Il y a, en face, un cabaret qui est
venu s'établir là tout exprès. C'est : A la mère de famille, chez
M"* Pétavin. Dans Brest, on l'appelle : le Cabaret de la délègue.
M"^ Quémeneur, le visage plat comme un carlin, les m&choires
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iJfyà REVUE DES ]>EUX MONDES.
massives, le ventre en avant, porte un waterproof et un bonnet de
tuUe fi(Mfr avec des coques bleues.
M™ Kerdoncuff, malsaine, verdâtre, un aspect de mouche à
viande, moiUre une Qgure chafouine sous un chapeau orné de deux
roses avec leur JFeuillage.
À mesure que Theure approche, la foule des ivrognesses aug-
mente. La caisse est assiégée, il y a des contestations aux portes.
Le guichet va s'ouvrir.
Et Marie, la femme d'Yves, est là aussi, dans cette promiscuité
immonde, tenant le petit Pierre par la main. Un peu timide, se sen-
tant triste, Jkyant une vague frayeur de toutes ces femmes, elle
laisse passer les plus pressées et se tient contre le mur, du côté
où la pluie ne donne pas.
— Entrez donc, ma petite dame, au lieu de faire mouiller comme
celit ce joli petit garçon.
C'est M"^ Pétavin qui vient d'apparaître sur sa porte, très sou^
riauie :
— Faut-il vous servir quelque chose? Dn peu de doux ?
— Ah I merci, madame, je ne bois pas, répond Marie, qui, voyant
le cabaret encore vide, est entrée tout de même, de peur de faire
eurhumer son petit Pierre. — Mais si je vous gêne, madame...
Assurément non, elle ne gênait pas du tout M""' Pétavin, qui
avait l'âme bonne, et qui la fit asseoir.
Voici M"® Quémeneur et M"' Kerdoncuff, les premières payées,
qui entrent, ferment leurs parapluies, et prennent place :
— Madame I madame I mettez un quart dans deux verres, aussi
donc!
Inutile de dire un quart de quoi : c'est d'eau-^e-vie très raide
qii*it s'agit.
Ces dames causent :
— Et alors, qu'est-ce qu'il fait votre mari sur le KerjfueUn^
madame Quémeneur ?
— U est chef d'hune, madame Kerdoncuff.
— Et le mien aussi donc, il est chef d'hune, madame Quémeneur I
Eh! les femmes de chef peuvent bien trinquer ensemble... Alors à
la vôtre, Victoire-^Yvonne ?
Ces dames s'appellent déjà par leurs petits noms. Les verres se
videnté
Marie tourne v«rs elles son regard clair, les dévisageant tout à
coup avec une grande curiosité, comme on fait pour les bêtes de
méuagerie. fit puis elle a envie de s'en aller. Mais, dans la rue la
pluie tombe fort, et devant la porte de la caisse, il y a encore bien
du moiidld.
^ A ta v6tfe, Victoire-Yvonne I
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■OH raiBB ^yfis. S55
^ A la TÔtve, Françoise.
Allons, le Utre y pastenu
Ces dames se raeoatent leurs petites aiSures : o'eat dur Urat do
même pour joindre les dieux bouts I Maia tant pis 1 le boulanger, lui,
d'abord, pourra bien atteadre le trimestre prechain. Le boucher,
eh bien I eu hû donnera un acompte. Aujourd'hui, un jour de paie,
commeut ne pas s'égayer un peu ?
-^ Moi eneore, dit H°^^ Kerdoncuff, avec un sourire de coquette-
rie plein de 80«s*entendus, je ne suis pas trop malheureuse, parce
que, voyez- vous, j'ai un vétéran que je loge en garni, qui est quar-
tier-maître dans le port.
C'est compris. Même sourire sur le visage- de M"^ Quénaeneur.
^ C'est comme moi, j'ai un fourrier... A la tiemie, FranqMe!
(Gesdame* se tutoient.) Il est pûlissoD, mon fourrier, si' tu savais!..
Et k chapitee des confidences intimes est ouvert
Marie Kermadec se lève, A^t-elle bi^i entendu? Beaucoup de ces
mots lui sont inconnus, assurément, mais le sens en est transpa-
rent et le geste vient à l'appui. Est-ce qu'il y a vraiment des femmes
qui peuvent dire des choses pareilles? £t elle sort, sans se retour-
ner, sans dire merci, rouge, sentant tout le sang qui lui est monté
aux joues.
— As-tu vu celIeUi, la mouche qui l'a piquée?
— Dame, vous savez, c'est de la campagne ; ça porte encore la
coiffe de Bannalec, ça n'a pas d'usage.
— A la tienne, Victoire-Yvonne 1
Le cabaret se remplit. A la porte, les parapluies se ferment, les
vieux waterproofs se serrent ; toutes ces dames entrent, les litres
circulent.
Et au logis il y a des petits qui piaulent avec des voix de chacals
en détresse; des enfans hâves qui crient le froid ou la faim. —
Tant pis, à la tienne, Françoise, c'est jour de paie I
... Quand Marie fut dehors, elle aperçut un groupe de femmes
en grande coiffe qui étaient restées à l'écart pour laisser passer la
presse des effrontées ; vite elle vint prendre place parmi elles afin
de se retrouver en honnête compagnie. Il y avait là de bonnes
vidlles mères des villages qui étaient venues pour toucha la délé-
gation de leurs enfans, et qui se tenaient, sous leur parapluie de
coton, avec de ces figures dignes, pincées, que se font les paysannes
à la idlle.
En attendant son tour, elle lie connaîssaiiee avee une vieille de
Kermezéau qui lui conte l'histoire de son fils, un canonnier àtYAi-
trée. Il parait que, dans sa première jeunesse, il avait fait des leurs
comme Yves, et puis il était devenu tout à fkit rangé en prenant de
Tâge; il ne fallait JMasais désespérer des marins.
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256 REYUE DES DEUX MONDES.
C'est égal, dans son indignation contre ces femmes de Brest,
Marie venait de prendre un grand parti : s'en retourner à Toulven,
coûte que coûte, et dès demain si c'était possible.
Aussitôt rentrée au logis, elle se mit à écrire une longue lettre à
Yves pour lui motiver sa décision. Il est vrai, le loyer de Recou-
vrance courrait encore pendant trois mois et la petite maison de
Toulven ne serait pas finie de longtemps; mais elle rattraperait
tout cela à force de travail et d'économie ; elle se mettrait à repas-
ser pour le monde ^ à tuyauter les grandes collerettes du pays, un
ouvrage difficile, qu'elle savait parfaitement réussir au moyen d'un
jeu de roseaux très fins.
Ensuite elle raconta dans sa lettre toutes les nouvelles choses que
petit Pierre savait dire et faire ; elle y mit, en termes très naïfs, sa
grande tendresse pour l'absent ; elle y attacha une mèche de che-
veux, coupés sur une certaine petite tète brune très remuante; et
puis, enferma le tout dans une enveloppe de papier mince et écri-
vit dessus :
A Monsieur KermadeCy Yves,
chef d'hune à bord du Primauguet, dans les mers du Sud,
aux soins du consul de France à Panama, pour
envoyer à la suite dû navire.
Pauvre petite lettre 1 qui sait? elle arrivera peut-être. Ça n'est
pas impossible, ça s'est vu. Dans cinq mois, dans dix mois, toute
salie et couverte de cachets américains, elle arrivera peut-être fidè-
lement, pour porter à Yves l'amour profond de sa femme et les
cheveux bruns de son fils.
LXXXIX.
Mai 1882.
... Ce soir-là, dans les solitudes australes, le vent s'était mis à
gémir. Dans tout cet immense mouvant où habitait le Primauguet^
on voyait courir l'une après l'autre les longues lames bleu sombre.
La brise était humide, et donnait fi'oid.
En bas, dans le faux pont, Le Hir l'idiot se dépêchait, avant la
nuit, de coudre un cadavre dans des morceaux de toile grise qui
étaient des débris de voiles.
Yves et Barrada, debout, le surveillaient avec horreur. Us étaient
obligés de se tenir tout près de lui, dans une très petite chambre
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MON FB£R£ YVES. 257
mortuaire qu'on avait faite avec d'autres voiles tendues et dont un
canonnier gardait l'entrée, le sabre d'abordage au poing.
C'était Barazëre qu'on cousait dans ces toiles grises. Il venait de
mourir d'un mal pris jadis à Alger... Plusieurs fois on l'avait cru
guéri, mais le poison incurable restait dans son sang, reparaissait
toujours et à la fin l'avait vaincu. Les derniers jours il était cou-
vert de plaies hideuses, et ses amis ne l'approchaient plus.
C'était Le Hir qui le cousait, tous les autres ayant refusé, par
peur de son mal. Lui avait accepté à cause de deux quarts de vin
qu'on lui avait promis.
Le roulis le remuait, le gênait dans sa besogne, lui dérangeait
son cadavre, et il s'impatientait dans l'attente du vin qu'il allait
boire.
D'abord les pieds; on lui avait recommandé de les bien serrer, à
cause du boulet qu'on y attache pour faire couler le mort. Ensuite
il cousait en remontant le long des jambes ; on ne voyait déjà plus
le corps, enveloppé dans plusieurs doubles de toile dure ; rien que
la tête pâle, reposée dans la mort, et restée très belle avec un sou-
rire tranquille. Et puis rudement, par un geste de brute. Le Hir
ramena dessus un pan de la toile grise, et ce visdge fut voilé à
jamais.
Il avait de vieux parens, ce Barazère, qui l'attendaient dans un
village de France.
Quand ce fut fini, Yves et Barrada sortirent de la chambre mor-
tuaire, poussant Le Hir devant eux par les épaules, afin de le con-
duire à la poulaine et de lui faire laver les mains avant de le lais-
ser boire.
Ils avaient. échangé sans doute leurs idées sur la mort, car Bar-
rada en sortant disait avec son accent bordelais :
— Ah ! ouatte I Les hommes, vois-tu, c'est comme les bétes : on
en fait d'autres, mais ceux qui sont crevés... Et il finit par cette
espèce de rire à lui, qui sonnait creux et profond conune un rugis-
sement.
Dans sa bouche, ce n'était pas une phrase Impie ; seulement il ne
savait pas mieux dire.
Ils avaient même le cœur très serré tous les deux, ils regret-
taient Barazère. A présent, ce mal qui leur avait fait peur était
enfermé, oublié ; dans leur souvenir, celui qui était mort se déga-
geait de cette impureté finale, s'ennoblissait tout à coup; et ils le
revoyaient comme au temps de sa force, ils s'attendrissaient en
pensant à lui.
Tom uz. — 1S83. 17
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258 KEVCE DES DSBX MONDES.
xc.
U 7 a ritB d' fwftod
Comma un matelot
Qu' a laTé ta p«au
Dans cinq oa six eaox...
Le lendemain matin, «u lever du sol^. La brise éteit restée
fraîche et vive. Le Primauguei filait très vite et se secouait dans sa
course, avec ce déhanchement souple et vigoureux des grands cou-
reurs. Sur l'avant du navire, les hommes de la bordée de quart
faisaient en chantant leur première toilette. Nus, semblables à des
antiques avec leurs bras forts, ils se lavaient à grande eau froide;
ils plongeaient de la tète et des épaules dans les bailles, couvraient
leur poitrine d'une mousse blanche de savon, et puis s'associaient
deux k deux, naïvement, pour se mieux frotter le dos.
Tout à coup ils se rappelèrent le mort, et leur chanson gaie s'ar-
rêta. D'ailleurs ils venaient de voir les hommes de l'autre bordée
qui montaient au commandement de l'ofiicier de quart, et se ran-
geaient en ordre sur l'arrière, comme pour les inspections. Us devi-
naient pourquoi et ils s'approchèrent tous.
Une grande planche toute neuve était posée en travers sur les
bastingages, débordant, faisant bascule au-dessus de la mer; et
on venait d'apporter d'en bas une chose sinistre qui semblait très
lourde^ une geône de toile grise qui accusait une forme humaine.
Quand Barazère fut couché sur la grande planche neuve, en porte-
àrfaux au-dessus des lames pleines d'écume, tous les Lonnets des
marins s'abaissèrent pour un salut suprême; un timonier récita une
prière, des mains firent des signes de croix, — et puis, à mon comr
mandement, la planche bascula et on entendit le bruit sourd d'un
grand remous dans les eaux.
Le Primauguei continuait de courir, et k corps de Barazère
était tombé dans ce goufire, immense en profondeur et en étendue,
qui est le Grand Océan.
Alors, tout bas, comme un reproche, je répétai à Yves qui était
près de moi, la phraee de la veille :
— Les hommes, c'est comme les bétes : on en fait d'autres...
— Ohl réponditr-il, ce n'est pas moi qui ai dit cela; c'est lui...
Lut , c'est^irdire Barrada, l'entendit, et tourna la tète vers nous.
Il pleurait à chaudes larmes.
Cependant on regardait derrière avec inquiétude, dans le sillage :
c'est qu'il arrive, quand le requin est là, qu'une tache de sang
remonte à la surface de la mer.
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MON PRÈU TV£S. 260
Mais non, rien ne reparut; il était descendu en paix dims les
profondeurs d'en dessous.
Descente infinie, d'abord rapide comme une cbute; puis lente,
lentet, alaoguie peu à peu dans les couches de plus en plus denses^
Mystérieux voyage de plusieura lieues dans des abtmes inconnus;
où le soleil qui s'obscurcit parait semblable à une lune blême, puis
verdit, tremble, s'efface. Et alors l'obscurité étemelle commence;
les eaux montent, montent, s'entassent au-dessus de la tète du
voyageur comme une marée de déluge qui s'élèverait jusqu'aux
astres.
Mais en bas le cadavre tombé a perdu son horreur ; la matière
n'est jamais immonde d'une façon absolue. Dans l'obscurité, les
bêtes invisibles des eaux profondes vont venir l'entourer; les
madrépores mystérieux vont pousser sur lui leurs branches, le man-
ger très lentement avec les mille petites bouches de leurs fleurs
vivantes.
Cette sépulture des marins n'est plus violable par aucune mBia
humaine. Celui qui est descendu dormir si bas est plus mort qu'oui*
cun autre mort; jamais rien de lui ne remontera; jamais il ne se
mêlera plus à cette vieille poussière d'hommes qui, à. la surface,
se cherche et se recombine toujours dans un éternel effort pour
revivre. Il appartient à la vie d'en dessous; il va passer dans les
plantes de pierre qui n'ont pas de couleur, dans les bêtes lentes
qui sont sans forme et sans yeux.
XGI.
Le soir de l'immersion de Barazère, Yves avait amené son ami
Jean Barrada dans ma chambre avec lui. Us restaient maintenant
les derniers de toute l'ancienne bande : Kerboul,Le Hello, dormaient
depuis longteiAps au fond de la mer, descendus., eux aussi, en
pleine jeunesse; les autres, partis pour naviguer au commerce, ou
rentrés dans leurs villages; tous dispersés.
C'étaient de très anciens amis, Yves et ce Barrada. À terre, quand
ils étaient réunis, il ne faisait pas bon de se mettre en travers de
leurs fantaisies.
Je les vois encore tous deux assis devant moi, de moitié sur la
même chaise à cause de l'exiguïté du logis, se tenant d'une main
par habitude de rouler^ et me regardant avec leurs yeux attentifs.
C'est que j'essayais de leur démontrer ce soir-là que les hommesy ce
n'était pas comme les bêtes^ de leur parler du mystérieux après,..
Et eux, ayant cette mort toute fraîche dans la mémoire, m'écou-
taient surpris, ci^ptivés, au milieu de cette tranquillité très particu-
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260 RSnJE DES DEUX MONDES.
lière des soirs où la mer se calme* tranquillité qui prédispose à
comprendre l'incompréhensible.
T^ieux raisonnemens ressassés d'école que je leur développais et
qui pouvaient impressionner encore leurs têtes jeunes... C'était
peut-être très bête, ce cours d^immortalité, mais cela ne leur fai-
sait aucun mal, au contraire.
XGIL
Ces mers où se tenait le Primauguet étaient presque toujours du
même bleu de lapis; c'était la région des alizés et du beau temps
qui ne finit pas.
Quelquefois, pour aller d'un groupe d'Iles à un autre, il nous fal-
lait franchir l'équateur, passer par les grandes immobilités, les
splendeurs mornes.
Et après, quand l'alizé vivifiant reprenait dans un hémisphère ou
dans Tautre, quand le Primauguet réveillé se remettait à courir,
alors on sentait mieux, par contraste, le charme d'aller vite, le
charme d'être sur cette grande chose inclinée, frémissante, qui
semblait vivre et qui vous obéissait, alerte et souple, en filant tou-
jours.
Quand nous courions vers Test, c'était au plus près du vent, dans
ces régions d'alizés; alors le Primauguet se lançait contre les
lames régulières et moutonnées des tropiques pendant des jours
entiers, sans se lasser, avec les mômes petits trémoussemens joyeux
de poisson qui s'amuse. Ensuite, quand nous revenions sur nos
pas, vent arrière, tout couverts de voiles, déployant toute notre
large envergure blanche, notre marche, toujours aussi rapide, deve-
nait si facile, si glissante que nous ne nous sentions plus filer; nous
étions comme soulevés par une espèce de vol, et notre allure était
comme un planemeat d'oiseau.
Pour les matelots, les jours continuaient de se ressembler beau-
coup.
Chaque matin, c'était d'abord un délire de propreté qui les pre-
nait dès le branle-bas. A peine réveillés, on les voyait sauter, courir
pour commencer au plus vite le grand lavage. Tout nus, avec un
bonnet à pompon, ou bien habillés d'un tricot de combat (qui est
une petite pièce tricotée pour le cou, à peu près comme une bavette
de nouveau-né), ils se dépêchaient de tout inonder.
Des jets de pompe, des seaux d*eau lancés à tour de bras. Ih se
dépêchaient, s'en jetant dans les jambes, dans le dos, tout écla-
boussés, tout ruisselans, chavirant tout pour tout laver; ensuite.
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MON FB£ll£ YV£S. 2 il
usant le pont, déjà très blanc, avec du sable, des frottes, des grattes
pour le blanchir encore.
On les interrompait pour les envoyer sur les vergues faire quelque
manœuvre du matin, larguer le ris de chasse ou rectifier la voi-
lure; alors ils se vêtaient à la hâte, par convenance, avant de
monter, et exécutaient vite cette manœuvre commandée, pressés de
revenir en bas s'amuser dans Teau.
À ce métier, les bras se faisaient forts et les poitrines bombées;
il arrivait même que les pieds, par habitude de grimper nus, deve-
naient un peu prenans, comme ceux des singes.
Vers huit heures, ce lavage devait finir, à un certain roulement
de tambour. Alors, pendant que l'ardent soleil séchait très vite
toutes ces choses qu'ils avaient mouillées, eux commençaient à
fourbir; les cuivres, les ferrures, même les simples boucles, devaient
briller clair comme des miroirs. Chacun se mettait à la petite pou-
lie, au petit objet, dont la toilette lui était particulièrement confiée,
et le polissait avec sollicitude, se reculant de temps en temps d'un
air entendu pour voir si ça reluisait, si ça faisait bien. Et autour
de ces granis enfans, le mond^-, c'était toujours et toujours le
cercle bleu, l'inexorable cercle bleu, la solitude resplendissante,
profonde, qui ne finissait pas, où rien ne changeait et où rien ne
passait.
Bien ne passait que les bandes étourdies des poissons volans aux
allures de flèches, si rapides qu'on n'apercevait que des luisans
d'ailes, et c'était tout. Il y en avait de plusieurs sortes : d'abord
les gros, qui étaient couleur d'acier bleui, et puis de plus petits et
de plus rares qui semblaient avoir des nuances de mauve et de
pivoine; on était surpris par leur vol rose, et, quand on voulait
les regarder, c'était trop tard; un petit coin de l'eau crépitait encore
et étincelait de soleil comme sous une grêle de balles; c'était là
qu'ils avaient fait leur plongeon, mais ils n*y étaient plus.
Quelquefois une frégate, — grand oiseau mystérieux qui est tou-
jours seul, — traversait à une excessive hauteur les espaces de
l'air, filant droit avec ses ailes minces et sa queue en ciseaux, se
hâtant comme si elle avait un but. Alors les matelots se moDtrûent
le voyageur étrange, le suivaient des yeux tant qu'il restait visible,
et son passage était consigné sur le journal du bord.
Mais des navires, jamais; elles sont trop grandes, ces mers aus-
trales; on ne s'y rencontre pas.
Une fois, on avait trouvé une petite lie océanienne entourée d'une
blanche ceinture de corail. Des femmes qui habitaient là s'étaient
approchées dans des pirogues, et le commandant les avait laissées
monter à bord, devinant pourquoi elles étaient venues. Elles avaient
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262 REVUE DES DEUX MONDES.
toutes des tftilles admirables, des yeux très sauvages à peine ouverts
entre des cils trop lourds; des dents très blanches, que leur souiire
montrait jusqu'au fond. Sur leur peau couleur de cuivre rouge,.^!es
tatouages très compliqués resseniblaient à des réseaux de dentelles
bleues.
... Et puis l'Ile, à peine entrevue, s'était enfuie avec sa plage
blanche et ses palmes vertes, toute petite au milieu du grand désert
des eaux, et on n'y avait plus pensé.
On ne s'ennuyait pas du tout à bord. Les journées étaient très
suffisamment remplies par des travaux ou des distractions.
A certaines heures, à certains jours fixés d'avance, par le tableau
du service à la mer^ on permettait aux matelots d'ouvrir les sacs
de toile où leurs trousseaux étaient renfermés (cela s'appelait : aller
aux sacs). Alors ils étalaient toutes leurs petites affaires, qui étaient
pliées là dedans avec un soin comique, et le pont du Primauguet
ressemblait tout à coup à un bazar. Ils ouvraient leurs boites à
coudre, disposaient des petites pièces très artistement taillées pour
réfuirer leurs vétemens, que le jeu continuel et la force des mus-
cles usaient vite; il y avait des marins qui se mettaient nus pour
raccommoder gravement leur chemise; d'autres, qui repassaient
leurs grands cols par des procédés extraordinaires (en se tenant
longtemps assis dessus); d'autres, qui prenaient dans leur boite à
écrire de pauvres petits papiers jaunis, fanés, portant les timbres de
diiKrens recoins perdus du pays breton ou du pays basque, et se
mettaient à lire : c'étaient des lettres des mères, des sœurs, dea
fiancées, qui habitiûent dans les villages de ià-bas.
Et ensuite, à un coup de sifflet roulé, très spécial, qui signifiait :
« Ramassez les sacsl » tout cela disparaissait comme par enchan-
tOBient, replié, resserré, redescendu à fond de cale, dans les casiers
numérotés que les terribles sergens d'armes venaient fermer avec
des chaînettes de fer»
£a les regardant, on aurait pu se tromper à leurs airs patiens et
sages, si on ne les eût pas mieux connus; en les voyant si absorbés
dans ces occupations de petites filles, dans ces déballages de pou-
pées, impossible de s'imaginer de quoi ces mêmes jeunes hommes
ponVMenC redevenir capables une fois l&chés sur terre.
Il n'y avait qu'une heure de mélancolie inévitable, c'était quand
la prière du soir venait d'être dite, quand les signes de croix des
Bretons venaient de finir et que le soleil était couché ; à cette heure-là,
assurément, beaucoup d'entre eux songeaient au pays.
Méfoe dans ces régions d'admh*able lumière, il y a toujours cette
heure indécise entre le jour et la nuit, qui ^t triste. On voyait à
cet instant-ià des têtes de matelots se tourner involontairement yesB
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cette dermère bande de lumière qui persistait du c6té da concbut,
très bas, à toucher laligoe des eaux.
Vue bande nuancée toujours : sw Thorizûn, c'était d'abord du rottge
sombre, un peu d'orangé au-dessus, un peu de vert pâle, une traî-
née de phosphore, et puis cela se fondait en montant avec les gris
éteints, avec les nuances d'ombre et d'obscurité. De derniers reflets
d'un jaune triste restaient sur la mer, qui luisait encore çà et là avant
de prendre ses ions neutres de la nuit; ce dernier regard oblique
du jour, jeté sur les profondeurs désertes, avait quelque chose d'un
peu sinistre, et on s'inquiétait malgré soi de l'immensité des eaux.
C'était Thenre des révoltes intimes et des serremens de cœur.
C'était l'heure où les matelots avaient la notion vague que leur vie
était étrange et contre nature, où ils songeaient à leur jeunesse
séquestrée et perdue. Quelque lointaine image de femme passait
devant leurs yeux, entourée d'un charme alanguissant, d'une dou-
ceur délicieuse. Ou bien ils faisaient, avec un trouble subit de
leurs sens, le rêve de quelque fête insensée de luxure et d'alcool
pour se rattraper et s'étourdir, la prochaine fois qu'on 1^ déchaî-
nerait à terre.
Mais après venait la vraie nuit, tiède, pleine d'étoiles, et l'im-
pression passagère était oubliée; les matelots venaient tous s'as-
aeoir ou s'étendre à l'avant du navire et commençaient à chanter.
U y avait des gabiers qui savaient de longues chansons très
jolies, dont les refrains se reprenaient en chœur. Les voix étuent
belles et vibrantes dans les silences sonores de ces nuits.
Il y avait aussi im vieux mritre qui contait toujours à un petit
cercle attentif d'interiuinables histoires : c'étaient des aventures
très certainement arrivées autrefois à de beaux gabiers, que des
princesses amoureuses avaient emmenés dans des châteaux.
... On était bien sur ce gaillard d'avant pendant ces veillées du
large; on y recevait en pleine poitrine les soufiles frais de la nuit,
les brises vierges qui n'avaient janutis passé sur tecre^ qui n'ap-
portaient aucun vivant efiluve, qui n'avaient aucune senteur.
Quand on était étendu là, on perdait peu à peu. la nation de tout,
excepté de la vitesse, qui est toigours une chose amusante, même
quand on n'a pas de but et qu'on ne sait pas où l'on va.
Ils n'avaient pas de but, les matelots, et ils ne savaient pas où
ils allaient. À quoi bon d'ailleurs, puisqu'on ne leur permettait
nulle part de mettre les pieds sur terre? Ils ignoraient la direction
de cette course rapide et l'inûnie profondeur des solitudes où ils
étaient; mais cela les amusait d'aller droit devant eux, dans l'obs-
curité bleuâtre, très vite, et de se sentir filer. En chantant leurs
thaosons du soir, ils regardaient ce beaupré, toujours lancé en
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26& RETUE DES DEUX MONDES.
avant, avec ses deux petites cornes et sa tournure d'arbalète ten-
due, qui sautillait sur la mer, qui effleurait l'eau bruissante à la
façon très légère d'un poisson volant.
XGIII.
Sur ce Primauguetj mon cher Yves était sans reproche, comme
il nous l'avaS promis. Les officiers le traitaient avec des égards un
peu particuliers à cause de sa tenue, de sa manière d'être, qui
n'étaient déjà plus celles de tous le^ autres. Et il restait, malgré
tout, au premier rang de cette rude bande dont le maître d'équi-
page disait avec orgueil :
— Ça, c'est moitié requin; ça n'a pas peur.
Il avait repris son habitude d'autrefois d'arriver le soir, à petits
pas de chat, dans ma chambre, aux heures où je la lui abandonnais.
Il s'installait à lire mes livres ou mes papiers, sachant bien qu'il
avait permission de tout regarder; il apprenait à comprendre les
cartes marines, s'amusait à y marquer des points et à y mesurer
des distances. Très souvent, il écrivait à sa femme, et il arrivait
que ses petites lettres, interrompues par la manœuvre, restaient
à courir parmi les miennes. J'en trouvai une un jour qui était des-
tinée sans doute à partir sous double enveloppe, et sur laquelle il
avait mis cette adresse drôle :
A madame Marie Kermadecy
Chez ses parenSy à Trémeulé-en-Toulven^ pays de Bretagne y
commune des LoupSy paroisse des Écureuils y à droitey
sous le plus gros chêne.
On avait peine à se représenter ce grand Yves écrivant de ces
choses de petit enfant.
C'était sa première longue absence depuis son mariage. De loin,
il se mettait à songer beaucoup à cette jeune femme qui avait déjà
tant souffert par lui, et qui l'avait tant aimé; maintenant elle lui
apparaissait, au fond de ce lointain, sous un aspect nouveau.
XCIV.
En juillet, — le mauvais mois de l'hiver austral, — nous sor-
tîmes de la région des alizés pour redescendre jusqu'à Yalparaiso.
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MON FRÈRE TTES. 265
Là, je dus quitter le Primauguet et m'embarquer sur un grand
vaisseau à voiles qui rentrait à Brest après son tour du monde.
11 s'appelait le Navarin; on y embarqua aussi tous les hommes
de notre bord qui avaient fini leur temps de service : entre autres,
Barrada, qui s'en allait à BordeauXi avec sa ceinture garnie d'or,
épouser sa petite fiancée espagnole.
Très brusquement, comme toujours, je dis adieu à Yves, le
recommandant encore une fois à tous, et je partis pour la France
par la grande route du cap Horn.
XGV.
20 octobre 1882.
Je me souviens de ce jour passé en Bretagne. Nous trois, cou-
rant sous le ciel gris, dans ces bois de Toulven, Marie, Anne et moi.
Ha tète encore toute pleine de soleil et de mer bleue, et cette
Bretagne revue tout à coup et si vite pour quelques heures, abso-
lument comme dans les rêves que nous en faisions à la mer... 11
me semblait comprendre son charme pour la première fois.
Et Yves resté là-bas, lui, dans le Grand-Océan. Le sentir si loin,
et me retrouver seul dans ces sentiers de Toulven I
Nous courions comme des fous tous les trois dans les chemins
verts, sous le ciel gris,, elles avec leurs grandes coiffes au vent. La
nuit allait bientôt venir, et c'était pour faire pendant cette dernière
heure de jour la moisson de fougères et de bruyères bretonnes
que je devais, le lendemain matin, emporter avec moi à Paris. Oh I
ces départs, toujours rapides, changeant tout, jetant leur tristesse
sur les choses qu'on va quitter, et nous lançant après dans l'in-
connu!
Cette fois encore, c'était la grande mélancolie de l'arrière-automne :
l'air resté tiède, la verdure admirable, presque l'intensité de vert
des tropiques, mais toujours ce ciel breton, tout gris et sombre, et
déjà les senteurs de feuilles mortes et d'hiver.
Nous avions laissé petit Pierre à la maison pour courir plus vite.
En route, nous cueillions les dernières digitales, les derniers
silènes roses, les dernières scabieuses.
Dans les chemins creux, dans la nuit verte, nous rencontrions
les vieillards à longue chevelure, les femmes au corselet de drap
brodé de rangées d'yeux.
Il y avait des carrefours mystérieux au milieu de ces bois. Au
loin, on voyait les collines boisées s'étager en lignes monotones,
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2M REVUE DHS NXSX MONDES.
toujours cet horizon sans ige du pays de Tooivea, ce luème horizon
que les Celtes devaient voif, les derniers plans de la vue se per-
dant dans des obscurités grises, dans des tons bleuâtres qui pas*-
saient au noir*.
Ah ! mon cher petit Pierre, comme je Tavais embrassé fort en
arrivant sur cette route de ToulvenI De très l(nn, j'avais vu venir ce
petit bonhomme, que je ne reconnaissais pas, et qui courait à ma
rencontre en sautant eomme un cabri. On lui avait dit : — C'est ton
parrain qui arrive là-bas, — et alors il &vait pris sa course» II était
grandi et embelli, avec un certain air plus entreprenant et plus
tapageur.
Ce fut à ce voyage que je vis pour la première et la dernière
fois la petite Yvonne, une fille d*Yves qui était née après notre
départ, et qui ne fit sur la terre qu'une courte apparition de quel-
ques mois. Elle était toute pareille à lui; mêmes yeux, même
regard. Étrange ressemblance que c^e d une aussi petite créature
avec un homme.
Un jour, elle s*en retourna dans les régions mystérieuses d'où eUe
était venue, rappelée tout à eoup par une maladie d'enfant, à laquelle
ni la vieille sage-femme ni la grande penseuse de Toulven n'avaient
rien compris. Et on l'enoporta là-bas, au pied de réglise, ses yeux
semblables à ceux d'Yves fermés pour jamais.
Dans ces bois, nous avions passé nos deux heures de jour. Après
souper seulement, nous étions allés» Marie et moi, voir au clair de
lime où en était leur nouveau logis.
A la i^ce du champ d'avoine que nous avions mesuré en juin
de l'année précédente s'élevaient maintenant les quatre murailles de
la maison d'Yves; elle n'avait encore ni auvent, ni plancher, ni toi-
tuce, et, au clair de lune, elle ressemblait à une ruine.
Nous nous assîmes au milieu, sur des pierres, nous trouvant
seuls tous deux pour la première fois.
C'est d'Yves que nous parlions, cela va bien sans dire. Elle m'in-
terrogeait anxieusemement sur lui, sur son avenir, pensant que je
connaissais plus profondénaenl qu'elle ce mari qu'elle adorait avec
une espèce de crainte, sans le comprendre. Et moi^ je la rassurais,
car j'espérais beaucoup : le forban avait pour lui son bon et brave
CQNur; alors, en le prenant par là, nous devions à la fin réussir.
Anne apparut tout à coup, venue sajis bruit pour écouter, et nous
fitjmur:
— *OhI Marie, dit-elle, change de place hiea vite; si tu voyais
derrière toi comme c'est vilain, ton ombre 1
Sn effet, nous n'y avions pas pris garde. Sa tête seule éclairée
par k iune, avec les ailes de sa coifie qui remuaient au vent» don*
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Bon- ^ »
IIP*:
r . « M-. .
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268 RETUB DES DEUX MONDES.
XCVI.
Lettre d'Yves.
c MelboDine, septembre 1882.
« Cher frère,
« Je vous fais savoir notre arrivée en Australie; nous avons eu
une traversée tout à fait belle et nous devons repartir demain pour
le Japon, car vous savez que nous avons reçu Tordre de faire un
petit tour dans ce pays-là.
a J'ai trouvé ici deux lettres de vous et aussi deux de ma femme,
mais j'ai bien hâte de lire celle que vous m'écrirez quand vous
aurez passé par Toulven.
0 Cher frère, voire remplaçant à bord est tout à fait comme vous;
il est très bon avec les marins. Quant au remplaçant de M. Plumkett,
il est assez dur, mais pas à mon égard, au contraire. M. Plumkett
m'avait dit qu'il m'avait recommandé à lui en partant, et c'est une
chose que je croirais assez. Les autres et le major sont toujours
de même ; ils me parlent souvent de vous et me demandent de vos
nouvelles.
c Le commandant m'a donné à faire le service de second maître
depuis que nous avons jeté à l'eau le pauvre Marsano, le Niçois,
qu'on a trouvé tué un matin dans son hamac en faisant le branle-
bas. Et j'aime beaucoup ce service-là.
a Cher frère, on a envoyé deux fois les marins se promener à
terre, à San- Francisco, et vous pensez, sans vous, je n'ai pas seu-
lement voulu donner mon nom pour descendre avec eux. Même je
vous dirai que les gabiers ont fait une grande baroufe^ la seconde
nuit, contre des Allemands, et il y a eu du mal avec les couteaux*
a J'ai aussi à vous dire , cher frère , qu'on n'a pas encore ôlé
votre carte de dessus la porte de votre chambre, et je pense qu'on
l'oubliera tout à fait à présent. Alors le soir, je fais mon tour par
le faux- pont- arrière pour passer devant.
« L'année prochaine, quand nous reviendrons, j'ai espoir d'avoir
une bonne permission pour aller voir ma femme et mon petit
Pierre, et ma petite fille ; mais ce sera toujours bien court, et cer-
tainement je ne serai jamais tranquille avant d'avoir ma retraite.
D'un autre côté, quand je serai d'âge à laisser les cols bleus, mon
petit Pierre ^era près de partir pour le service, lui, à son tour, ou
bien il y aura peut-être une place pour moi là-bas, du côté de
l'étang, vers l'église : vous savez quelle place je veux dire.
« Cher frère , vous croyez que je prends des manières comme
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MON FRERE TTE8. 269
VOUS? Mais non, je vous assure, je pense comme j'ai toujours
pensé.
a Pour les têtei de coco (1), je croîs bien qu'elles sont perdues,
car nous ne passerons pas en Calédonie; mais ecfin plus tard, je
pourrai peut-être y revenir et en acheter. Si vcus passiez par le golfe
Juan, vous me feriez bien plaisir d'aller à Vallauris prendre pour
moi deux de ces flambeaux, comme ils en font dans ce pays, et
qui ont des têtes de perruches de France (2). Ça m'amuserait beau-
coup d'en mettre comme ceux-là chez moi. J'ai bien hâte, cher
frère, d'installer ma petite maison.
« Parmi toute espèce de choses qui me rendent triste quand je
me réveille, ce qui me fait le plus de peine, c'est que ma mère ne
veut plus du tout venir demeurer en Toulven. Il me semble que, si
je pouvais avoir une permission pour aller la chercher, avec moi,
pour sûr, elle viendrait. Mais, d'un autre côté, alors, je n'aurais
plus personne à Plouherzel, et ça, c'est encore une chose que j'aime
mieux ne pas penser; car Plouherzel, c'est tout à fait notre pays,
vous savez bien. Si je pouvais croire ce que vous m'avez dit sou-
vent, au sujet de revivre après qu'on est mort, il est sûr que je me
trouverais encore assez heureux. Mais , tenez , je vois bien que
vous-même, vous n'y croyez pas beaucoup.
a Je vous demande bien pardon de la feuille sale que je vous
envoie, mais ce n'est pas tout à fait moi la cause ; vous comprenez,
je n'ai plus votre bureau à présent pour faire mes lettres dessus
comme un officier. Je vous écrivais assez tranquille à la fin de mon
quart de nuit sur les caissons de l'avant, et alors Tidiot de Le Hir m'a
diaviré ma bougie. Je n'ai pas le temps de faire ma petite écriture
à ma façon comme je fais quelquefois, vous savez, celle que vous
trouvez jolie. J'écris à courir, et je vous demande bien pardon I
a Nous partons demain matin, dès le jour, pour ces pays du
Japon, mais je vous ferai parvenir ma lettre par le pilote qui vien-
dra nous mettre dehors. Je termine en vous embrassant bien des
fois de tout mon cœur.
a Votre frère,
« Yves Kermadeg.
« Cher frère, je ne puis dire combien je vous aime, n
« Yves. »
(1) Tèfei homaioes, très laides à voir; les déporté^ de Calédonie les fabriquent
atec det cocos auxquels ils mettent des yenz, des dents et des cheveai. Yves voulait
en mettre dans son escalier, à Toulfen.
(3) Flambeaux en forme de hiboox.
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270 REYUE DES DEtJX MONDES.
XGVII.
DéceoU^rt 1882.
... Je passais sux les quais de Bordeaux* Quelqu'un de fort bien
mis vint à moi, le chapeau bas et la main tendue : Barrada I — Bar-
rada transformé, ayant coupé sa barbe noire, et quitté ses trente
et un ans, sans doute en même temps que ses cols bleus ; les joues
soigneusement rasées, la moustache naissante, Tair d'un jeune
amoureux de vingt ans.
Toujours aussi parfaitement beau et noble de lignes, mais la figure
meilleure et plus douce, comme éclaircie par une joie profonde.
Il venait d'épouser enfin sa petite fiancée d'Espagne; l'or de sa
ceinture avait monté leur ménage, et il s'était fait arrimeur de
navires, un métier très lucratif, paralt-il, où il utilisait à merveille
sa grande force et son instinct du débrouillage. Il fallut lui pro-
mettre par serment qu'au retour du Primauguet^ je passerais par
Bordeaux avec Yves pour venir le voir.
n était heureux, celui-là I
Et la fin de ce rouleur de mer me montrait tout à coup, d'une
manière très inattendue, de nouveaux aspects de la vie. Je me
demandais si mon pauvre Yves, qui, assurément, avait beaucoup
moins failli aux lois honnêtes, ne pourrait pas à plus forte raison
finir, lui aussi, par un peu de bonheur.
XCVIIL
Télégramme. — Toulon, 3 avril 1883. — A Yves Kermadec, à
bord du Primauguet. — Brest.
« Tu es nommé secoad maître.
« Je t'embrasse.
<( Pierre. »
C'était sa joyeuse bienvenue, sa fête d'arrivée, car depuis vingt-
quatre heures seulement le Prîmauguet^ revenu de sa promenade
lointaine dans le Grand Océan, avait mouillé dans les eaux de France.
Et ces galons d'or que j'envoyais à Yves par le télégraphe, il ne
les arrosa pas, comme il avait fait jadis de ses galons de laine. —
Non, les temps étaient changés; il se sauva dans le faux-pont, dans
un coin où se trouvaient son sac et son armoire et qu'il considérait
conmieaon chez-lui; vite il descendit li.pQur être tout seul à envi-
sager cette joie qui lui arrivait, à reUee oe bienheuMHX petiA papier
bleu qui lui ouvrait toute une ère ncMnpeUe.
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MON FIÈKB TTES. 271
C'était si bean et si inatteDda, après sa mauvaise conduite passéel
J'avais été à ^iris demander cette fureur, intriguer beavcMp
pour mon firère d'adoption, ea me portant garant de sa conduite &
venir. Une femme de cœur avait bien voulu employer à ma cause
son influence très puissante, et alors la promotion d'Yves avait été
eidevée d'assaut, bien qu'elle fût difficile.
Et Yves n'en finissait plus de regarder son bonbeur sous toutes
ses faees... D'abord, au lieu d'avoir à demander une pennission
courte, qu'on lui eût peut-être beaucoup marchandée, — avec ses
galons d'or il allait partir de droit pour Toulven ; on allait l'envoyer
en ddspombilité pendant trois mois au moins, quatre peut-être; il
atiraît tout l'été à passer là, avec sa femme et son fils, dans la petite
maison qui était finie et où on l'attendait justement pour tout instal-
ler^. Et puis, ils allaient se trouver très riches, ce qui ne g&tenit
rien..*
Non, jamais dans sa vie de pauvre ^rant, toujours i la peine,
— jamais il n'avait eu une beure si belle, une joie si profonde que
celle que son frère Pierre venait de lui envoyer par le télégraphe...
XCIX.
Quand les vents me ramènent en Bretagne, c'est aux derniers
jours de mai^ au plus beau du printemps breton.
il y a déjà six semaines qu'Yves est dsms sa petite maison de
Toulven, arrangeant ma chambre, préparant tout pour mon arrivée.
Le navire sur lequel je suis embarqué a quitté la Méditerranée
pour remonter dans l'Océan, vers les ports du Nord, et désarmer à
Brest.
i8 nêaî^ in mer, — Déjà on sent la Bretagne approcher. Il fait beau
encore, mats un de ces beaux temps bretons qui sont tranquilles et
m^nooliquea. La mer unie est d'un bleu pâle, l'air salin est frais
et sent le varech; il y a sur toutes choses comme un voile de
brumes bleuâtres, très transparentes et très ternies.
 huit heures du matin, doublé la pointe de P^smarch. Les gra-
nits celtiques, les grandes falaises tristes peu à peu se dessinent
et s'approGheaU.
Maistenant e& sont de vrais bancs de brumes, — mais très l^rs,
brumee d'été, — qui oe nspeeent partoui sur les lointains de fho-
rizo».
A une heure, la passe des Teulinguets, H piM nous entvois à
Brest.
i9 mai. «^ Permission de huit joiursv A midi, je sais en chemin
de fer, en route pour Toulven.
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272 RETCE DES DEUX MONDES.
Pluie tout le long du chemin sur les campagnes bretonnes. Dans
les prés, dans les vallées ombreuses, tout est plein d*eau.
De Bannalec à Toulven, une heure de voiture à travers les bois.
Le regard fixé en avant^ je cherche la flèche en granit de Téglise au
fond de Thorizon vert.
La voilà qui parait, reflétée profondément en dessous dans Tétang
morne. Le beau temps est revenu avec un plie ciel bleu.
Toulven !.. La voiture s'arrête. Yves est là à m'attendre, tenant
petit Pierre par la main.
Nous nous regardons tous deux, — et voilà que d'abord une
même envie de rire nous prend en même temps, à cause de nos
moustaches. Gela change nos figures et nous nous trouvons drôles.*
Nous ne nous étions pas vus depuis que les marins ont le droit d'en
porter. Yves exprime Tavis que cela nous donne un air beaucoup
plus dégourdi.
Après, nous nous embrassons.
Comme il est encore devenu beau, le petit Pierre, et plus grand,
et plus fortl.. Nous partons ensemble, traversant Toulven, où les
bonnes gens me reconnaissent, et sortent sur leurs portes pour me
voir arriver. Nous défilons dans Tétroite rue grise, aux maisons
centenaires, aux murs de granit massif. Je reconnais la vieille à
profil de chouette qui a présidé à la naissance de mon filleul; elle
me fait bonjour de la tête par une fenêtre ouverte. Les grandes
coiffes, les collerettes, les paillettes des corsages se détachent dans
les embrasures profondes, sur les fonds obscurs , et tout cela me
jette au passage ces impressions des vieux temps morts qui sont
particulières à la Bretagne.
Petit Pierre, que nous tenons par la main, marche maintenant
comme un homme. Il n'avait encore rien dit, un peu saisi de me
revoir ; mais le voilà qui cause ; il lève vers moi sa figure ronde
et me regarde déjà comme quelqu'un d*ami à qui .on fait part de ses
réflexions. Petite voix douce que je n'ai pas encore beaucoup enten-
due. Comme il a l'accent de Bretagne I
— Parrain, tu m'as apporté mon mouton?
Heureusement je m'étais rappelé cette promesse de l'an dernier;
il était dans ma malle, ce mouton à roulettes, pour mon petit Pierre.
Et j'apportais aussi les flambeaux, ayant des figures de perruches
de France^ que j'avais promis à mon autre grand enfant, — Yves.
Voici la maison, gaie et blanche, toute neuve, avec ses entou-
rages de fenêtres en granit breton, ses auvens verts, son grenier à
lucarne, et, derrière, l'horizon des bois.
Nous entrons. En bas, dans la cuisine à grande cheminée, Marie
et la petite Corentine nous attendent.
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MON FRERE YTES. 273
Hais tout de suite, Yves me prie de monter, car il a hâte de me
faire voir le haut, leur belle chambre blanche, avec ses rideaux de
mousseline et ses meubles de cerisier verni.
Et puis il ouvre une autre porte :
— A présent, frère, voilà chez vous I
Et il me regarde, anxieux de l'efTet produit, après tant de mal
qu'ils se sont donné, sa femme et lui, pour que je trouve tout à mon
goût.
J'entre, touché, ému. Elle est toute blanche, ma chambre, et on
y sent un parfum délicieux; il y a partout des fleurs qu'on est allé
chercher très loin pour moi ; dans les vases de la cheminée , des
touffes de réséda et de gros bouquets de pois de senteur; dans le
foyer, c'est rempli de bruyères.
Us n'ont pas pu se décider, par exemple, à y mettre des vieux
meubles , des vieilleries bretonnes , et ils s'en excusent , n'ayant
rien trouvé à leur idée d'assez joli ni d'assez propre. On est allé à
Quimper m' acheter un 11 1 comme le leur, en cerisier, qui est un bois
clair, d'une couleur gaie, un peu rose. Les tables et les chaises
sont pareilles. Les plus petits détails sont arrangés avec tendresse;
sur les murs, il y a, dans des cadres dorés, des dessins que j'ai faits
jadis et une grande photographie du clocher à jour de Saint-Pol-de-
Lèon, que j'avais donnée à Yves du temps où nous naviguions
en semble sur la mer brumeuse.
Par terre, les planches sont nettes comme du bois neuf :
— Vous voyez, frère, c'est tout blanc comme à bord, dit Yves,
qui a lui-même blanchi partout avec tant de soin, et qui se déchausse
chaque fois qu'il monte pour ne pas salir ses escaliers.
Il faut tout voir, tout visiter, mémo le grenier à lucarne, où sont
rangées les pommes de terre pour Thiver; même le vestibule de
l'escalier, où est suspendu, comme un ex-voto de marin, dans une
chapelle de la Vierge, le bateau en miniature qu'Yves a construit
pendant ses loisirs dans sa hune du Primauguet-y et puis le jardin
où des fraisiers et de petites salades commencent à pousser le long
des allées toutes fraîches.
Maintenant nous sommes à table, Yves, Marie, la petite Coren-
tine, le petit Pierre et moi, autour de la nappe bien blanche siùr
laquelle le dîner est posé. Yves, mon frère Yves, se trouve drôle et
s'intimide tout à coup dans son rôle de maître de maison. Alors
c'est moi qui suis obligé de découper, et comme c'est la première
fois de ma vie, je m'embrouille aussi.
A ce dîner, je mange pour leur faire plaisir; mais ce bonheur si
complet que je sens là près de moi et dont je suis un peu cause,
cette reconnaissance si profonde qui m'entoure, tout cela m'impres-
lom ux. — 18S3. 18
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27& REVUE DES DEUX MONDES.
sionne très étrangemeiit. Être au milien de ces dioses rares, cela
me surprend comme une nouveauté délicieuse.
— Yous savezi me dit Yves, bas comme en confidence, mainte-
nant je vais à la messe le dimanche avec elle. — Et il fait du côté de
sa femme une petite grimace de soumission enfantine, très comique
avec son air sérieux. D'ailleurs sa manière d'être avec Marie a tout
à fait changé, et j'ai bien vu en entrant que l'amour était enfin venu
s'installer pour tout de bon dans la maison neuve. Alors mes chers
amis n'ont plus rien à attendre de meilleur sur terre; comme Yves
le dit, il faudrait seulement pouvoir arrêter la pendule du temps
pour que cette grande joie de leurs rêves accomplis ne s'en aille
plus.
Eux aussi sont silencieux dans leur bonheur, comme s'ils crai-
gnaient de l'efTaroucher en parlant trop fort et trop gatment.
Et puis nous avons à causer des morts, de cette petite Yvonne
qui s'en est allée l'automne dernier sans attendre le retour du Pri-
mauguet^ et qu'Yves n'a jamais vue; puis du pauvre vieux Gorentin,
son grand-père, qui a fini pendant les froids de décembre.
C'est Marie qui raconte :
— Il étwt devenu très diflicile sur sa fin, monsieur, lui qui était
un homme si doux. Il disait^pie nous ne savions pas le soigner et
il ne faisait que demander son fils Yves : — Oh ! si Yves était ici, il
m'aiderait, lui, il me prendrait dans ses bons bras pour me retour-
ner dans mon lit. La dernière nuit, tout le temps, il l'appelait.
Et Yves reprend :
— Ce qui me cause le plus de chagrin quand je pense à notre père,
c'est que justement nous étions un peu fâchés le jour que je suis
parti, vous savez, pour ce partage? Yous ne pouvez croire, frère,
comme cela me revient souvent en tête, cette dispute avec lui.
Le dîner est fini, c'est le soir, le long soir tiède de mai. Nous
nous acheminons, Yves et moi, vers l'église, pour faire visite à une
croix blanche qui est là sur un tertre avec des fleurs,
Yvonne Kermadec^ iS mois.
— Il parait qu'elle me ressemblait tout à fait, dit Yves; — et cette
ressemblance de la petite morte avec lui le rend très pensif.
En regardant la croiz^ le tertre et les fleurs, nous songeons tous
deux à ce mystère : petite fille qui était de son sang, issue de lui,
qui avait ses yeux, et alors,., probablement aussi une âme pareille,
et qui est déjà rendue au sol breton. C'est comme si quelque chose
de lui-même s'en était déjà retourné à la terre ; comme des arrhes
qu'il aurait déjà données à la poussière étemelle.
Dans quatre ans, cette petite croix qu'on voyait de loin n'existera
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MON FRilE TYES» 276
plus ; on enlëyera à Yvonne son tertre et ses fleurs. Même ses petits
os s'en iront aussi se môter aux autres, aux antique^ sous Fèglise,
dans l'ossuaire.
Quatre ans encore on la Terra, cette croix, et on y lira ce nom
de petite fille.
Elle est tout au bord de l'étang ; dans l'eau donnante et pro-
fonde, elle se reflète à côté de la haute flèche grise. Sur le tertre,
des œillets fleuris font des touffes blanches, déjà indécises dans la
nuit qui arrive. L'étang ressemble à un miroir, d'un jaune pâle,
couleur de lumière mourante, comme celle du ciel au couchant ; et
tout autour, on voit la ligne déjà noire (tes grands boîs.
Les fleurs des tombes donnent leurs odeurs douces du soir. Un
calme tiède nous environne et semble s'épaissir.
On entend dans le lointain les hiboux qui s'appellent, on ne dis-
tingue plus les œillets blancs d'Yvonne. La nuit d'été est venue,..
Alors un grand bruit nous fait frissonner tout à coup, au milieu
de ce silence où nous songions aux morts. C'est VAnçelus qui sonne,
là, très près, au-dessus de nous, dans le clocher; et l'air s'emplit de
lourdes vibrations d'airain.
Pourtant nous n'avons vu personne entrer dans l'église, qui est
fermée et obscure,
— Qui sonne? dit Yves, inquiet, qui peut sonner?... Pas moi qui
voudrais le faire, toujours... Non, sûr que je n'entrerais pas dans
l'église à l'heure qu'il est, et pas même pour tout l'or du monde
encore 1
... Nous nous en allons de ce cimetière; il s'y fait trop de bruit
décidément ; Y Angélus y est étrange ; il y éveille des sonorités inat-
tendues, dans les eaux de l'étang, dans la terre des morts, dans la
nuit. Non pas que nous ayons peur de la pauvre petite tombe aux
œillets blancs, mais ce sont les autres, ces bosses de gazon qui sont
autour de nous, ces tertres d'inconnus...
Dix heures. — Je vais dormir ma première nuit sous le toit de
mon frère Yves.
Dix heures sonnées. — Nous nous sommes déjà dit bonsoir, et
le voilà qui rouvre ma porte :
— C'est pour les fleurs. Elles pourraient peut-être vous faire du
mal ; nous venons de penser cela...
Et il emporte tout, les résédas, les pois de senteur, les roses,
même les gerbes de bruyère*
G.
La pendule du temps a continué de marcher, même de marcher
très vite. La semaine qu'on m'avait accordée va bientôt finir.
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276 REVUE DES DEUX MONDES.
Tous les jours dans les bois. — Un tenops spendide. — Les
bruyères, les digitales, les silènes roses, tout est fleuri.
Il y a eu un grand pardon, le dioianche, un des plus renommés
de cette région de la Bretagne, — c'était autour de la chapelle de
Notre-Dame de Bonne-Nouvelle^ — qui est seule au milieu des bois,
comme si elle s'était endormie là, et oubliée depuis le moyen âge.
La veille, le samedi, nous étions justement venus nous asseoir à
l'ombre, Yves, petit Pierre et moi, auprès de cette église, à l'heure
du grand calme de midi. Un lieu très silencieux, au-dessus duquel
des chênes et des hêtres séculaires nouaient comme des bras leurs
grosses branches moussues.
Deux femmes étaient arrivées, l'une jeune, l'autre fort vieille et
caduque ; elles portaient le costume de Rosporden et paraissaient
avoir fait longue route. Elles tenaient à la main de grandes clés.
C'était pour ouvrir le vieux sanctuaire, qui reste fermé tout le
long de l'année, et préparer l'autel pour la fête du lendemain.
Dans le demi-jour vert des vitraux et des arbres, nous les aper-
cevions qui s'empressaient autour des vieux saints et des vieilles
saintes, les époussetant, les essuyant; puis balayant les dalles pleines
de poussière et de salpêtre.
Sur le pied de la Notre-Dame on avait posé par piété une tête de
mort, trouvée dans la terre du bois. Le crâne crevé, toute verdie,
elle nous regardait du fond de la chapelle avec ses deux trous
noirs :
— Dis, parrain, qu'est-ce que c'est?.. Dans la terre, on l'a trou-
vée, cette figure, dis?.. — C'est petit Pierre qui s'inquiète vague-
ment de cette chose qu'il n'a jamais vue, comme si elle était pour
lui la première révélation d'un ordre d'objets sinistres habitant
sous la terre...
Un temps un peu morne, mais exquis, pour ce jour de pardon.
Dix heures durant, les binious ont sonné devant la chapelle, sous
les grands chênes, — et les gavottes ont tourné sur la mousse.
Ce je ne sais quoi des étés bretons qui est mélancolique, on ne
sait comment le dire. C'est un composé où entrant mille choses : le
charme de ces longs jours tièdes, plus rares qu'ailleurs et plus vite
partis; les hautes herbes fraîches, avec l'extrême profusion des
fleurs roses ; et puis un sentiment d autre fois^ qui dort, répandu
partout.
\ieux pays de Toulven, grands bois où il y a déjà des sapins
noirs, arbres du Nord, mêlés aux chênes et aux hêtres ; campagnes
bretonnes, qu'on dirait toujours recueillies dans le passé.
Grandes pierres que couvrent les lichens gris, fins comme la
barbe des vieillards; plaines où le granit affleure le sol antique,
plaines de bruyères roses...
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MON FRÈRB YVES. 277
Ce sont des impressions de tranquillité, d'apaisement, que m'ap-
porte ce pays; c'est aussi une aspiration vers un repos plus complet
sous la mousse, au pied des chapelles qui sont dans les bois. Et,
chez Yves, tout cela est plus vague, plus inexprimable, mais aussi
plus intense, comme chez moi quand j'étais enfant.
 nous voir ainsi tous deux assis dans ces bois, au calme de ces
beaux jours d'été, op n'imaginerait plus quels jeunes hommes nous
avons pu être, quelle vie nous avons menée, ni quelles scènes ter-
ribles entre nous autrefois, aux premiers momens où nos deux
natures, très difierentes et très semblables, se sont heurtées l'une
à l'autre.
Chaque soir, aux veillées, qui sont courtes, on joue avec petit
Pierre à un jeu de Toulven, très amusant, qui consiste à se tenir à
deux par le menton et à réciter, sans rire, toute une longue his-
toire : (( Par la barbe à Minette, je te tiens. Le premier de nous deux
qui rira, etc. » A ce jeu, petit Pierre est toujours pris.
Après, c'est le gymnase. Yves le fait faire à son fils, le tournant,
le virant^ la tète en bas, les jambes en l'air, à bout de bras, l'éle-
vant bien haut : « Dis, mon petit Pierre, quand auras-tu des bras
comme les miens? Réponds donci — Jamais I ohl non, jamais des
bras comme toi, mon père; je ne verrai pas assez de misère pour
çji, bien sûr. »
Et quand Yves, tout dépeigné, las d'avoir tant fait le diable, dit,
en se rajustant, de son plus grand air sérieux : « Allons, petit Pierre
a fini son gymnase à présent, » l'enfant alors vient à moi, avec ce
sourire qui fait qu'on lui donne toujours ce qu'il veut : a C'est à
ton tour, parrain, dis? » Et le gymnase recommence.
CI.
La grande pendule, inexorable, a encore marché ; dans quelques
heures, je vais partir, et bientôt mon frère Yves s'en ira aussi, tous
deux au loin, à l'inconnu.
C'est le dernier jour, le dernier soir. Yves, petit Pierre et moi,
nous allons à la chaumière des vieux Keremenen, pour ma visite
d'adieu à la grand' mère Marianne.
Elle habite seule, maintenant, sous son toit plein de mousse,
sous les grands chênes étendus en voûte. Pierre Kerbras et Anne,
qui se sont mariés au printemps, font bâtir dans le village une vraie
maison, en granit, pareille à celle dTves. Tous les enfans sont
partis.
Pauvre chaumière où s'agitaient si joyeusement, le jour du bap-
tême, les belles coiffes et les collerettes blanches I Déjà passé, tout
cela; à présent, elle est^vide et silencieuse. Nous nous asseyons sur
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278 REVUE DES DEUX MONDES.
les vieux bancs de chêne, nous accoudant sur la table où nous
avions fait le grand repas joyeux. La grand'mëre est sur un esca-
beau , filant à sa quenouUIe, la tête basse ; son air déjà devenu
caduc et égaré.
Bien que le soleil ne soit pas encore très bas, ici il fait noir.
Autour de nous, rien que des choses d'autrefois, pauvres et pri-
mitives. Des chapelets très grossiers sont suspendus aux pierres
brutes, au granit des murs; dans les coins perdus d'ombre on
aperçoit les cosses de chêne amassées pour l'hiver, et de vieux
ustensiles de ménage, noircis et poudreux, aux formes anciennes et
naïves.
Jamais nous n'avions si bien senti combien tout cela est passé et
loin de nous.
C'est la vieille Bretagne d'autrefois, bientôt morte.
Par la cheminée filtre la lumière du ciel, des tons verts tombent
d'en haut sur les pierres de l'âtre, et par la porte ouverte on aper-
çoit le sentier breton, avec un rayon du soleil couchant dans les
chèvrefeuilles et les fougèrea.
Nous devenons rêveurs, Yves et moi, dans cette visite que nous
sommes venus faire au logis des grands-parens.
D'ailleurs, la grand'mère Marianne ne parle que le breton. De
temps en temps, Yves lui adresse la parole dans cette langue du
passé; elle répond, sourit, Tau* heureux de nous regarder, mais la
conversation tombe vite, et le silence revient*. •
Tristesse vague du soir, rêverie des temps lointains dans ce vieux
logis qui bientôt s'affaissera au bord du chemin , qui tombera en
ruine comme ses vieux hôtes et qu'on ne relèvera plus...
Petit Pierre est là avec nous. Il affectionne beaucoup, lui, cette
chaumière, et cette vieille grand'mère, qui le gâte avec adoration.
Il aime surtout la petite corbeille de chêne, œuvre d'un autre siècle,
dans laquelle on l'avait mis quand il est né. Il est plus long que son
berceau maintenant et s'en sert, assis dedans, coomie d'une balan-
çoire, promenant autour de lui ses yeux noirs éveillés. Et voilà
maintenant la grand'mère, toute courbée, près de lui, l'échiné
arrondie sous sa collerette à fraise, qui le berce elle-même pour
l'amuser. Elle le lance en chantant, et lui, de t^nps en temps, lance
au milieu de ces notes grêles l'éclat de son rire d'enfant :
Boadonl galalchen I Boudool galalch du I
Chante, pauvre vieille, de ta voix cassée qui tremble, chante la
berceuse antique, l'air qui vient de lom dans la nuit des généra-
tions mortes et que tes petits-enfans ne sauront plus.
Boudoal, boudool! eptUIchen, giUalch dal
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MON FRÈRE TTES. 279
On s'attend à voir par la grande cheminée, avec la luenr verdâtre
qni arrive d'en haut, des nains et des fées descendre.
Au dehors, le soleil dore toujours les branches des chênes, les
chèvrefeuilles et les fougères.
Au dedans , dans la chaumière isolée , tout est mystérieux et
noir.
Boadouly boadoal I galalchen, galalch da I
Berce encore ton petit-fils, vieille femme en fraise blanche. Bientôt
ce sera fini des chansons bretonnes et aussi des vieux Bretons.
Maintenant petit Pierre joint ses mains pour faire sa prière du
soir.
Mot pour mot, d'une voix très douce qui a beaucoup l'accent de
Toulven, il répète en nous regardant tout ce que sa grand' mère sait
de finançais :
— Mon Dieu , ma bonne sainte Vierge , ma bonne sainte Anne,
je vous prie pour mon père, pour ma mère, pour mon parrain, pour
mes grands-parens, pour ma petite sœur Yvonne...
— Pour mon oncle Goulven, qui est bien loin sur la mer, ajoute
Yves d'un voix grave.
Et encore plus recueilli :
— Pour ma grand' mère de Plouherzel.
— Pour ma grand'mère de Plouherzel, répète petit Pierre.
Et puis il attend autre chose pour répéter encore, gardant tou-
jours ses mains jointes.
Mais Yves a presque des larmes à ce souvenir poignant, qui lui
revient tout à coup de sa mère, de sa chaumière, à lui, de son vil-
lage de Plouherzel , que son fils connaîtra à peine et que lui ne
reverra peut-être plus. Ainsi est la vie pour les enfans de la côte,
pour les marms : ils s'en vont, les lois de leur métier de mer les
séparent de parens chéris qui savent à peine leur écrire, et qu'en-
suite ils ne revoient plus.
Je regarde Yves, et, comme nous nous comprenons sans nous
parler, je pressens très bien ce à quoi il va penser.
Aujourd'hui il est heureux au-delà de son rêve, beaucoup de
choses sombres sont éloignées et vaincues, et pourtant, et après?
Le voilà tout à coup plongé dans je ne sais quel songe de passé et
d'avenir, mélancolie étrange, et après?
Boudoal galalchen I Boadoal galalch da I
chante la vieille femme, le dos courbé sous sa fraise blanche.
Et après?.. Petit Pierre seul est en train de rire. Il tourne de
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REHIE DES DEUX tfONDES,
côté et d'autre sa tôte vive, bronzée et vigoureuse; la gatté, la
flamme de la vie toute neuve sont encore dans ses grands yeux
noirs.
Et après?.. Tout est sombre dans la chaumière abandonnée; on
dirait que les objets causent entre eux avec mystère du passé ; la
nuit va descendre autour de nous sur les grands bois.
Et après?.. Petit Pierre grandira, courra les mers, et nous, mon
frère, nous passerons, et tout ce que nous avons aimé avec nous,
— nos vieilles mères d'abord, — puis tout et nous-mêmes; les
vieilles mères des chaumières bretonnes comme celles des villes,
et la vieille Bretagne aussi, et tout, et toutes les choses de ce
monde!
Boadoul galalchen I Boadoal galalch da I
La nuit tombe, et une tristesse inattendue, profonde nous prend
au cœur... Pourtant aujourd'hui nous sommes heureux!
Cil.
Et les Celtes regrettaient trois pierres
braies, soas an ciel pluvieux, au fond
d'aa golfe rempli d'tlots.
Nous sortons tous les deux, laissant petit Pierre à sa grand' mère.
Nous nous en allons par le sentier vert, sous la voûte des chênes
et des hêtres, entendant de loin, dans la sonorité du soir, le bruit
du berceau antique qui se balance, et la vieille chanson à dormir,
et l'éclat de rire de l'enfant.
Dehors il fait encore grand jour; le soleil, très bas, dore la cam-
pagne tranquille.
— Allons encore jusqu'à la chapelle de Saint-Éloi, dit Yves.
Elle est en haut de la colline, bien antique, toute rongée de
mousse, toute barbue de lichen, seule toujours, fermée et mysté-
rieuse au milieu des bois.
Elle ne s'ouvre qu'une fois Tan, pour le pardon des chevaux^ qui
viennent tous alentour, à l'heure d'une messe basse qu'on dit là
pour eux. C'était tout dernièrement ce pardon, ei l'herbe est encore
foulée par les sabots des bêtes qui sont venues.
Ce soir, c'est une tranquillité étrange autour de cette chapelle.
Les horizons boisés s'étendent au loin paisibles, comme pris de
sommeil; il semble que ce soit aussi losoir de notre vie et que
nous n'ayons plus qu'à nous reposer du repos éternel en regar-
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MON FRÈRE YYES. 281
dant la nuit descendre sur les campagnes bretonnes, à nous éteindre
doucement dans cette nature qui s'endort.
— ... C'est égal, dit Yves très songeur, je crois bien que ce sera
quelque part par là-bas {par là-bas signifie : Plouherzel) que je
m'en retournerai quand je serai devenu vieux pour qu'on me mette
près de la chapelle de Kergrist, vous savez, là où je vous ai montré?
Oui, sûr que je m'en irai par là-bas mourir.
La chapelle de Kergrist, dans le pays de Goêlo, sous le ciel le
plus sombre; le lac d'eau marine et, au milieu, les Ilots de granit,
la grande béte accroupie qui dort sur une plaine grise*. • Je revois
ce lieu qui m'est apparu, il y a déjà plusieurs années, un jour d'hi-
ver. Oui, je me rappelle que c'est là la terre d'Yves, le sol qui l'at-
tend; quand il est loin sur la mer, dans la nuit, dans le danger,
c'est cette sépulture qu'il rêve.
Yves, mon frère, nous sommes de grands enfans, je t'assure.
Souvent très gais quand il ne faudrait pas, nous voilà tristes et diva-
guant tout à fait pour un moment de paix et de bonheur qui par
hasard nous est arrivé; c'est tout au plus si le manque d'habitude
nous excuse.
 nous voir pourtant, qui se douterait que nous sommes capables
de rêver tout éveillés, simplement parce que la nuit vient et qu'il
fait calme dans ce bois?
Pense donc, nous avons à peu près trente-deux ans chacun;
devant nous, la vie peut être bien longue encore, et il y aura des
voyages, des dangers, des angoisses, et pour chacun de nous du
soleil, et des enivremeus, et de l'amour, et, qui sait? peut-être
encore entre nous deux des scènes, et des rébellions, et des luttes I
En beaucoup moins de mots qu'il n'y en a ci-dessus, tout cela
tomba au milieu de son rêve.
Alors lui me répondit avec un air de reproche triste :
— Au moins, vous savez bien, frère, que je suis changé mainte-
nant et qu'il y a quelque chose qui est bien fini; ce n'est pas de cela
que vous voulez parler?
£t moi je serrai la main de mon frère Yves, en essayant de sou-
rire comme quelqu'un qui aurait tout à fait confiance.
Les histoires de la vie devraient pouvoir être arrêtées à volonté
comme celles des livres.
Pierre Loti.
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LÀ
LÉGENDE D'ÉNÉE
Ui Légende d'Ênée avant Virgile, par J.-A. Hild, professeur à la faculté des lettres
de Poitiers; 1883.
Je devrais peut-être m' excuser auprès des lecteurs de la Bévue
de les entretenir d'une question qui pourra leur sembler trop aride
et qui ne parait faite que pour intéresser des érudits. Je me rassure
pourtant quand je songe que, dans les travaux de ce genre, c'est
surtout le premier accès qui rebute. 11 faut quelque courage pour
les aborder; mais une fois qu'on en a entamé l'étude et que les
difficultés du début sont surmontées, on est tout surpris d'y trouver
plus d'intérêt, et même plus d'agrément qu'on ne pensait.
La science d'autrefois n'avait pas de goût pour les légendes. Il est
bien sûr que, la plupart du temps, lorsqu'on prétend leur appliquer
les règles d'une critique rigoureuse, elles ne supportent pas l'exa-
men. Daunou se trouve amené, dans son Cours dCétudes historiques^
à raconter celle dont nous allons nous occuper. Il ne le fait qu'avec
beaucoup de répugnance et ressent une sorte d'irritation en pré-
sence de tant de sottises. Elle lui parait « un tissu de fictions ridi-
cules, de fables romanesques et incohérentes; » il déclare qu'il ne
prend la peine de les exposer que pour en montrer l'extravagance;
et la seule conclusion qu'il en tire, c'est que « les histoires de tous
les grands peuples commencent par des puérilités. » Nous sommes
devenus moins sévères, et ces « puérilités » ne nous semblent pas
mériter tant de mépris. En supposant même, ce qui est rare, qu'elles
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LA LÉGENDE d'ÉNÉE. 283
ne soient d'aucun profit pour la connaissance du passé, nons noos
souvenons que la légende a été partout la pranière forme de la
poésie : c'est assez pour qu'elle nous paraisse digne de quelques
égards. On dit avec raison que l'enfant annonce Thomme; de même,
dans les fables qui bercent sa jeunesse, un peuple déjà se réyèle.
Pour connaître exactement les qualités originales de son esprit et le
tour naturel de son imagination, pour distinguer ce qu'il ne tient que
de lui et ce qu'il a pris des autres, il est indispensable de remonter
jusqu'à ces premières créations de sa fantaisie.
Parmi ces légendes, il en est une qui a pour nous un intérêt
particulier: c'est celle des voyages d'Énée et de son arrivée en
Italie. Elle a inspiré un grand poète, elle est le sujet de l'un des
chefs-d'œuvre de la littérature antique. Si nous voulons juger ce
bel ouvrage et nous rendre compte de roriginalitè de l'auteur, nous
devons nous demander d'abord ce que lui fournissait la tradition et
ce qu'il a lui-même inventé. On aflirme ordinairement que V Enéide
est UQ poème national et que c'est un de ses principaux mérites;
pour décider jusqu'à quel point cette afCrmatioa est exacte, il faut
bien que nous sachions d'où venaient les fables qui rapportaient
rétablissement des Troyens dans le Latium, si elles étaient profon-
dément entrées dans la mémoire du peuple, et ce que le poète, en
les racontant , rappelait de souvenirs chez ceux qui l'écoutaient :
c'est le seul moyen de connaître si son œuvre a jamais été populaire.
On voit donc que toute étude approfondie de V Enéide dent commen-
cer par l'examen de la légende d'Énée.
Aussi a-t-elle fort occupé les savans dans ces dernières années ;
il n'en est guère, depuis Niebuhr, qui, en étudiant le passé ou les
institutions de Rome, ne l'ait rencontrée sur sa route et n'ait essayé
de l'expliquer à sa façon. Schwegler surtout lui a consacré l'un des
meilleurs chapitres de cette excellente Histoire romaine que la mort
ne lui a pas permis d'achever (1). Après lui, un de nos professeurs,
M. Hild, vient de reprendre la question dans un mémoire très soi-
gné et fort complet, où il résume les idées de l'historien allemand
et y ajoute les siennes. Je vais me servir de ce travail pour exposer
à mon tour de quelle manière il me semble que la légende s'est
formée, comment elle s'est introduite et répandue chez les Latins,
(1) Je aaUis cette occasion peur recommander ce bel ouvrage, qui, à certains égards,
corrige et complète V Histoire romaine de M. Mommsen. Dans le livre de M. Mommeen,
il n'est pas question des légendes, n les compare à ces feuilles dessédiées dont on ne
peut plus dire à quel arbre elles appartiennent. « lAissons, dit-il, le vent les emporter
dans la plaine ! » Scbwegler est moins dédaigneux, et en faisant, dans son premier
volume, une étude pénétrante de toutes les Cables qu'on raconte sur l'origine de Rome,
il a montré quel profit on en pouvait tirer. U me semble que cette histoire, ai sage,
si bien composée, dont l'allemand est si clair, si agréable à lire, n'est pas appréciée
cbex Bons comme elle mérite de l'être.
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^■;V-^1^^''
28& RETDE DES DEGX MONDES.
enfin quelles raisons avait Virgile d'en faire le sujet de son poème.
Ce sont de petits problèmes dont la solution n'est pas facile, et,
malgré les efforts d'une critique savantOt tout n'y est pas encore
devenu clair. Dans les recherches de ce genre, on ne peut pas se
flatter d'arriver toujours à la certitude, et il faut se contenter sou-
vent de la vraisemblance. Comme nous avons perdu les anciens
chroniqueurs qui nousTapporlaient la suite de ces évéoemens fabu-
leux et que nous sommes obligés d'en reconstruire le récit d'après
des citations incomplètes, il y reste des lacunes qu'il nous est
impossible de combler. L'étude des légendes ressemble à ces
voyages qu'on fait en chemin de fer, dans les pays de montagnes,
et où l'on passe si vite d'un tunnel à l'autre : le jour et l'ombre s'y
succèdent à chaque instant. Quelque ennui que causent ces alter-
natives inévitables, c'est beaucoup, à ce qu'il me semble, qu'on
soit parvenu à jeter quelques clartés intermittentes sur des fables
qui sont vieilles de tant de siècles.
I.
C'est dans Y Iliade d'Homère qu'Énée nous apparaît pour la pre-
mière fois, et la place qu'il y tient a depuis longtemps frappé la
critique. 11 est visible que le poète fait effort pour lui donner un
grand rôle. Il le comble d'éloges et le met à côté des plus braves :
Hector et lui sont les premiers des Troyens pour la bataille et le
conseil ; le peuple l'honore comme un dieu; c'est lui qu'on va cher-
cher pour l'opposer aux ennemis dans les situations périlleuses,
quand il faut défendre le corps de quelque héros qui vient d'être
tué, ou empêcher Achille de pénétrer dans les murs de Troie. Éoée
ne se fait pas prier et, quel que soit le rival qu'on lui donne, il se
jette^résolumentdana la mêlée. Sa première apparition sur le champ
de bataille est terrible, a 11 marche comme un lion confiant dans sa
force; il tient en avant sa lance et son bouclier, qui le couvre de
partout, prêt à tuer quiconque viendrait à sa rencontre et poussant
des cris qui donnent l'épouvante. » Ce qui lui fait beaucoup d'hon-
neur, ce qui contribue à donner de lui une grande idée, c'est que
les dieux qui protègent les Grecs prennent peur en le voyant, et
qu'ils tremblent pour les jours de l'ennemi qu'il va provoquer, même
quand cet ennemi est Achille. Mais les exploits d'Énée ne sont
jamais de longue durée, et nulle part il ne remplit la grande attente
qu'il a fait naître. Â peine entre-t-il en campagne qu'il est arrêté
par quelque incident fâcheux; il est vrai que cet incident même
profite à sa réputation, car il montre combien il est cher à tous les
dieux. Au premier danger qu'il court, tout l'Olympe s'émeut;
Vénus, Apollon, Mars, Neptune, s'empressent de venir à son aide ;
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LA. liCENDE d'ÉNEE. 285
ils se relaient pour le défendre, ils le soignent quand il est blessé, _
et l'entourent d'un nuage protecteur pour le dérober aux hasards
du combat.
Sainte-Beuve, qui a finement analysé la façon dont Ënée est
dépeint dans Ylliade^ et qui présente à ce propos quelques remar-
ques fort ingénieuses, montre surtout le profit que Virgile en a
tiré plus tard pour la composition de son poème. Si Homère, nous
dit-il, avait fait d*Énée un de ses héros de premier rang, s'il lui .
avait prêté des exploits dignes de ceux d'Hector et d'Achille, il ne
laissait plus rien à faire à son successeur et l'exposait à des compa-
raisons périlleuses. Si, au contraire, il ne lui avait donné qu'une
figure insignifiante, s'il l'avait représenté comme un personnage
tout à fait obscur et secondaire, c'était un préjugé contre lui, qui
aurait mal disposé les lecteurs d'une autre épopée; il eût paru cho-
quant que Virgile choisit l'un des plus petits défenseurs de Troie
pour lui donner le premier rôle dans une nouvelle aventure ; on
l'aurait blâmé u de vouloir faire sortir un chêne immense et le
grand ancêtre de la chose romaine d'une tige débile. » Mais comme
il l'a beaucoup vanté sans le faire beaucoup agir, qu'il a éveillé
l'attention sur lui et ne l'a pas satisfaite, qu'il annonce partout ses
exploits et ne les raconte nulle part, on dirait vraiment qu'il a
prévu le cas où ce personnage serait le héros d'un second poème
épique, qu'il l'a mis en réserve et préparé de ses mains pour l'usage
qu'un autre poète devait en faire.
En réalité, Homère ne pouvait pas deviner Virgile, et il est
impossible de lui supposer tant de complaisance pour un succes-
seur inconnu. Il faut donc chercher ailleurs la raison qu'il pouvait
avoir de donner cette attitude à Énée. Cette raison n'est pas diffi^
cile à trouver, car il s'est chargé lui-même de nous l'apprendre.
Au vingtième chant de V Iliade^ quand les dieux et les hommes sont
aux prises dans une effroyable mêlée, Énée, qui s'est laissé persua-
der par Apollon d'attaquer Achille, va péru:. Heureusement, Nep-
tune s'aperçoit du danger qu'il court. U s'adresse à Junon, la
grande ennemie des Troyens, et lui rappelle qu'il n'est pas dans
la destinée d'Énée de succomber devant Troie, que les dieux le
gardent pour qu'il reste quelque débris de la race de Dardanus;
puis il ajoute ces paroles significatives : « Jupiter a pris en haine
la famille de Priam; et maintenant c'est le tour du vaillant Enée
de régner sur les Troyens, ainsi que les enfans de ses eufans qui
naîtront dans l'avenir. » Voilà une prédiction formelle. Or nous
savons qu'en général, quoique les poètes soient téméraires, ils ne
se hasardent à prédire un événement avec cette assurance qu'après
qu'il s'est accompli. U faut donc croire qu'au moment où l'Iliade
fut composée, il y avait quelque part un petit peuple qui prétendait
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) 286 EEYUE DES DEUX MONDES.
' être un reste des anciens babitans de Troie, et que ses rois se disaient
fils d'Knée. C'est pour flatter les prétentions de ces princes, pour les
glorifier dans la personne de leur grand aïeul, que le poète Ta traité
avec tant de ménagement , qu'il le présente comme une sorte de
rirai d'flector, dé prétendant au trône dllion, d'béritier désigné de
la famille de Priam, et que, ne pouvant pas célébrer ses exploits,
il a du moins annoncé la grandeur de sa race. Si Ton suppose que
ces rois étaient généreux , qu'ils accueillaient bien les chanteure
d'épopée , qu'ils leur accordaient les mêmes bonneurs que Démo-
docus reçoit à la table du roi des Phéaciens, on comprendra sans
peine que le rapsode ait reconnu cette bospitalité en comblant
d'éloges l'ancêtre de ses bienfaiteurs.
Pour ces temps reculés, on admettait sans contestation l'autorité
d'Homère, et il n'y avait pas d'autre bistoire que celle qu'il avait
racontée. Ce fut donc une tradition acceptée de tout le monde
qu'hnée avait survécu à la ruine de sa patrie. Sur la façon dont il
s'était sauvé il circulait des récits assez difierens : les uns disaient
qu'il s'était entendu avec les Grecs, d'autres, qu'il leur avait échappé
le jour ou la veille de la prise de Troie, mais tous s'accordai^t
pour afiOrmer qu'après le désastre, il avait recueilli les survivans,
et qu'il s'était établi quelque part avec eux dans les environs du
mont Ida. Voilà le principe de la légende; Homère nous la montre
à son début, et quoiqu'elle doive subir, dans la suite, beaucoup
d'altérations, elle gardera toujours quelque chose de son origine.
Le caractère d'Énée ne changera plus, et il est remarquable qu'il
ait pris, dès le premier moment, les traits qu'il doit conserver jus-
f [u'à la un. Chez Homère, Ënée est un vailiaat, mais c'est encore plus
LLu sage. 11 dit des paroles sensées, il donne toujours de bons con-
seils. Avant tout il respecte les dieux. Neptune, quand il veut le
sauver, rappelle a qu'il offre sans cesse de gracieux présens aux
immortels qui habitent le vaste ciel; » aussi est-il leur favori, et
nous venons de voir qu'ils sont toujours en mouvement pour le pro-
téger. Telles sont les qualités distinctives du personnage; il ne les
perdra plus, ni dans la tradition populaire, ni dans les récits des
poètes, et Virgile, qu'on a tant maltraité à ce propos, n'était pas
libre de le représenter autrement qu'il ne l'a fait.
Mais voici un chaDgemeut notable qui se produit dans cette pre-
liûère forme de La légende. Â une époque incertaine (1), tout en con-
[1) On a géaéralemcBt peiué jusqu'ici (jue c'était dans les oeuvres de Stésichore,
c^e«t-à-dire Yors le yi* siècle avant notre ère, qu'apparaissait pour la première fois
caite forme nouvelle de la légende. On s'appuyait, pour l'admettre, sur la table t/ia-
rjue, monument qui date de l'empire romain, et où sont grossièrement représentées,
ddiis une suite de bas-reliefs, toutes les aventures de Troie jusqu'à l'établisse-
m»at (T&aée en Ualie. Il y eat dit que les derniers tableaux, c'est-*à-dire ceux qui
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ul liGENH b'bnib« 287
tkuaat de croire qu'Énée s'est swvé de Troie au dernier momenti
oa commence à ne plus admettre qu'il se soit fixé dans quelque
ville du mont Ida pour n'en plus sortir, on lui fait entreprendre des
voyages merveilleux à la recherche d'une patrie nouvelle. 11 part
d'Uion, sous la conduite d'une étoile que sa mère fait luire au ciel
pour le guider. Les uns se contentent de le diriger vers les pays
voisins; ils supposent qu'il s'arrête sur les rivages de la Thrace, h
l'embouchure de THëbre, où il fonde la ville d'^Enos. D'autres le
conduisent plus loin, à Délos^ dans la mer Adriatique, le long du
golfe d'Ambracie. Une fois qu'il s'est mis en route, il ne peut plus
s'arrêter. 11 s'avance de plus en plus vers a l'Oespérie; » il double
la côte du Bruttium, de la Gampanie, touche à Cumes, où il enterre
son pilote Misëne sur le cap qui porte encore aujourd'hui son nom ;
de là il fait une pointe importante en Sicile« que la tradition repré-
sentait comme toute pleine du souvenir des Troyens; puis il revient
sur 1^ côtes d'Italie pour se fixer définitivement dans le Latium..
Cette fois, les voyages d'Énée sont finis ; la légende a pris sa der-
nière forme, et nous sommes sur le chemin qui nous conduira direc-
tement à Y Enéide.
D'où vient ce changement qu'elle a subi depuis Homère? Qudle
raison pouvait-on avoir d'arracher Énée à la terre troyenne, oè
X Iliade nous le montre établi, pour le conduire en tant de lieux
différens? Il est diflîcile de le dire avec certitude, et c'est précisé-
ment une de ces lacunes que je faisais entrevoir tout à l'heure. On
serait d'abord tenté de croire que ce petit peuple des Teucriens,
que nous venons de voir fixé autour des champs e où fut Troie, »
s'est décidé un jour à courir le monde, emportant avec lui ses tra-
ditions et ses souvenirs, et que, fidèle à une habitude de ces temps
primitifs, il a mis ses pro{H*es voyages sur le compte de celui qu'il
regardait comme le chef de sa race. Mais ce peuple était de trop
petite importance, il n'a pas laissé après lui une assez grande renom-
mée pour qu'on puisse croire que ses navigateurs aient entrepris
de si lointaines expéditions. C'est à la nation grecque tout entière
qu'on doit en fairb honneur ; c'est elle qui a visité tous les rivages
de la Méditerranée, exporté ses produits, établi ses comptoirs, fixé
ses colonies dans ces pays barbares où les Phéniciens seuls avaient
osé se montrer. Il est donc nécessaire de lui attribuer la forme nou-
velle que prend alors la légende d'Éoée. Mais ici une objection assez
grave se présente : confient se fait-il que les Grecs se soient char-*
coneeraeût les voyages d'Éoée, sont composés d'après les récits de Stésichore. Mais
M. Hild croit qu*il y a des raisoas poor ne pas accorder trop d'importance à ce
témoignage. H lai semble qae, dons cet tableaux, les souvenirs de Virgile ont pu
modifler l'influeBce de Stésichm'e.
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288 RETUB DES DEUX MONDES.
gés de célébrer la gloire d'un ennemi? D'où vient qu'ils ont eu la
complaisance de faire à un Troyen une aussi belle légende 7 On peut
répondre assurément qu'aucun des personnages qui figurent dans
Y Iliade n'était tout à fait pour eux un étranger. Tel était le pres-
tige de ce poème que la Grèce, n'en voulant rien laisser perdre,
avait adopté les vaincus aussi bien que les vainqueurs, et les recon-
naissait tous un peu comme ses enfans. On pourrait ajouter aussi
que, parmi les Troyens, il n'y en avait pas qui fût moins ennemi
des Grecs qu'Énée; Homère le représente fort irrité contre le divin
Priam, qui ne l'honore pas autant qu'il le mérite. Un homme sage
comme lui ne devait pas beaucoup approuver la conduite de Paris,
et quelques-uns racontaient qu'il conseillait toujours de rendre
Hélène à son mari. On disait aussi que, prévoyant la ruine pro-
chaine, il s'était accommodé avec les ennemis et qu'il avait fait sa
paix tout seul. C'était donc de tous les Troyens celui contre qui les
Grecs devaient être le moins irrités et auquel ils pardonnaient le
plus facilement son origine ; et cependant ces raisons, si spécieuses
qu'elles paraissent, n'empêchent pas ^u'on ne soit surpris qu'Us
aient fait tant d'honneur à un compagnon d'Hector, qui avait com-
battu vigoureusement contre Diomède et contre Achille. S'ils avaient
été tout à fait Ubres de choisir à leur gré le personnage auquel ils
devaient attribuer ces grandes aventures, il n'est pas douteux qu'ils
n'eussent donné la préférence à l'un de leurs chefs. Ils en avaient
un, le plus glorieux, le plus aimé de tous , celui qui représentait
le mieux leur caractère et leur pays, dont on racontait déjà tant
d'histoires surprenantes qu'il ne coûtait guère de lui prêter quel-
ques exploits de plus: c'était Ulysse. Il se trouvait justement alors,
si l'on en croyait la tradition, dans quelque lie voisine de l'Italie,
où le retenait l'enchanteresse Circé, Rien n'était plus facile que de
supposer qu'il était passé de là' dans le Latium et d'en faire l'an-
cêtre de la grande fisimille romaine. Nous avons la preuve que quel-
ques-uns tentèrent de donner ce tour à la légende et de substituer
le personnage d'Ulysse à celui d'Énée. Si, malgré la vanité natio-
nale et l'attrait d'un nom populaire, cette versioif n'a pas prévalu,
si les Grecs ont accepté l'autre, quoiqu'elle glorifiât un Troyen au
détriment d'un héros de leur sang, il faut croire qu'ils n'étaient
pas liljires d'agir autrement et que, de quelque manière, elle s'est
imposée à eux. Il y a encore une observation qu'on ne manquera
pas de faire en lisant les divers récits des voyages d'Énée : chacune
de ces narrations, qui nous le montre abordant à un pays diffé-
rent, suppose qu'il s'y arrête et qu'il n'en sort plus; pour qu'il soit
plus certain qu'il s'y est fixé, elle nous dit qu'il y est mort et
qu'on y conserve ses restes. Cette multiplicité de tombes consa-
crées à la même personne cause quelque embarras à ce bon Denys
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Lk LÉGENDE D'ÉNÉB. 289
d'Halîcaraasse, qui avait pris toute cette fable au sérieux. Elle
prouve simplement que la légende ne s'est pas faite d'un seul coup
et qu'elle n'est pas née tout entière dans l'imagination d'un homme,
que chacune des excursions d*Énée formait un récit particulier et
isolé, et que c'est plus tard qu'on les a réunis ensemble pour en
composer toute une histoire. D'où je conclus que, s'il est vrai, comme
je viens de le dire, que la légende d'Énée n'est pas une pure fan-
taisie, une invention capricieuse des Grecs, et qu'il y ait quelque
circonstance indépendante de leur volonté qui la leur ait, pour ainsi
dire, imposée, il faut croire que cette circonstance s'est présentée
à eux plusieurs fois de suite et dans des lieux différens.
Peut-on faire un pas de plus au milieu de ces ténèbres? Est-il
possible de soupçonner quelle était cette circonstance qui a donné
à la légende l'occasion de naître? Les conjectures, comme on le
pense bien, n'ont pas manqué; je n'en vois qu'une qui puisse entiè-
rement nous satisfaire et qui rende compte de tout : c'est celle que
Preller expose dans sa Mythologie romaine. Pour lui, la légende
est sortie du culte que les marins rendaient à Vénus, ou plutôt à la
déesse Aphrodite, comme l'appelaient les Grecs. Aphrodite n'est
pas seulement la personnification de la beauté et de l'amour ; elle
est née de l'écume des flots, elle exerce son pouvoir sur la mer.
Lucrèce, dans cet hymne qu'il chante en son honneur au début
de son poème, lui dit : u Devant toi, ô déesse, les vents s'enfuient.
Quand tu parais, les nuages se dissipent, les flots de la mer sem-
blent te sourire, et tout le ciel resplendit pour toi d'une lumière
sereine. » Le matelot grec, qui s'est mis sous sa protection, ne man-
que pas, en abordant à quelque terre inconnue, de lui élever une
chapelle, ou tout au moins de lui dresser un autel : c'est un témoi-
gnage de sa reconnaissance pour l'heureuse navigation qu'il vient
de faire. Or Énée et Aphrodite sont intimement liés ensemble;
l'hommage qu'on rend à la mère fait aussitôt songer au fils, d'au-
tant plus que cette divinité des mers porte un nom qui rappelle
tout à fait celui du héros troy en, on l'appelle Y Aphrodite Ènienne (1 ).
Nous savons par Denys d'Halicarnasse que les sanctuaires de ce
genre étaient très fréquens sur les côtes de la Méditerranée ; il s'en
trouvait à Cythère, à Zacinthe, à Leucade, à Actium, partout où le
commerce maritime avait quelque activité, et dans tous ces temples
le nom d'Énée était uni à celui d'Aphrodite. Quand un vaisseau
(i) Ce nom de 'AippodCiri Alvcid^ a été expliqué de diverses manières. Les ans y voient
en effet un souvenir d*Énèe, et pensent qa'on a voulu rapprocher le nom du flis de
celui de la mère; d'autres croient que c*est une èpithète qui signifie Tillustre, la
glorieuse Aphrodite.
TGMB LDU — 1S83. i9
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290 REVUE BES 0fiOX MONDES.
grec aborde à ces rirag», et que le matelot fait ses dévotioag
daiid U chapdle groasiëre élerée par ses prédécesseurs, peut*il
«ktefidre ces noiiis^ qœ Y Iliade lui a readtts familiers depuis sa
jeunesse, sans qu'un: monde de souvenirs mydMdogiques se réveille
en hii? Gomme il est dans sa nature de créer des fables, et que sa
vive imagination ranime sans cesse le passée il croit voir le banni
de Troie qui cherche à établir quelque part ses dieux exilés.
C'est ici, sans nul doute, qu'il s'est fixé ; et^ conune pour prendre
possession du pays, il a bâti un temple à sa mère. Il est vrai que,
dans une autre navigation, il pourra retjrouver ailleurs un temple
d'Aphrodite semblable à celui qu'il vient de voir et qui lui rap-
pelle les mêmes souvenirs. Il en sera quitte pour appliquer à la
contrée nouvelle ce qu'il avait dit de l'autre et aiSrmer qu'il a
trouvé, cette fois, la vraie demeure d'Éoée.. Ainsi se formait peu à
peu la légende, s'allongeant à chaque voyage,, fin^ant et recom-
mençant sans cesse, jusqu'à ce qu'un arrangeur plus habile eut
l'idée de fondre eosemUe tous ces récits séparés. Il prit Énée à
son départ de Troie le jour où, dans sa patrie en flammes, il enlève
son p^e et ses dieui, le fit toucher successivement à tous les ports
de Tarchipel où quelque tradition locale signalait sa présence ; il le
conduisit ensuite sur les rivages de la Sidk et de l'Italie, et, comme
la ville d'Ardée,. dans le Latium, était le dernier endroit où s'élevât
un temple d'Apbrôdite, il supposa que c'était le terme de sa longue
navigation, et que là le grand voyageur avait enfin trouvé cette
patrie nouvelle a qui fuyait sans cesse devant lui. »
La légende ainsi racontée devenait tout à fait difTéiente de ce
qu'elle était dans Homère. Homère nous montre Énée tranquille-
ment établi avec son peuple dans les environs de Troie; les nou-
veaux récits renvoyaient courir toute sorte d'aventures et fonder
une ville jusque daiis le Latium; on ne pouvait donc rien imaginer
de plus contraire. Il se trouva pouriaut des grammairiens scrupu-
leux qui essayèrent de tout arranger. Ils supposèrent qu Énée après
avoir voyagé vers les rivs^es de lltalie et bâti Lavinium, avait laissé
son nouveau royaume à son fils et qu'il était relourné avec une
partie des siens dans sa résidence du mont Ida. C'était une manière
ingénieuse de contenter tout le monde; mais l'opinion n'accepta
pas ce compromis. Au risque de se mettre en contradiction avec
V Iliade, on laissa Éuée vivre et mourir sur les bords du Tibre, où
de si grandes destinées attendaient ses descendans.
IL
La légende est faite, elle a pris place dans cette multitude de
récits merveilleux dont se nourrit et s'amuse l'imagination des
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LA LÉGENDE B'ÉMÉE. 291
&pecs« Mais les Grecs sont encore seuls à la connaître; il nous reste
à voir de quelle manière ils l'ont transmise aux Latins il nous faut
surtout arriver à comprendre pourquoi les Latins l'ont si docile-
ment acceptée, comment il se fait qulls se soient laissé imposer des
aïeux inconnus, et qu'ils aient subi, comme premier auteur de leur
race, un étranger, un vaincu, un proscrit, dont ils n'avaient pas
entendu parler.
C'est ce qui parait tout à fait inexplicable à I^iebuhr. Il ne lui
semble pas possible a qu'un état aussi fier que Rome, qui méprisait
tout élément' étranger, n ait été cette fois si complaisant, quand il
s'agissait de l'histoire de ses origines, c'est-à-dire de traditions
que les peuples antiques regardaient comme sacrées et sur les-
quelles reposait d'ordinaire leur culte national. Aussi prend-il la
peine d'imaginer une hypothèse qui puisse tout accommoder. Selon
lui, les habitans du Latium étaient des Pélasges, de même que les
Teucriens, les Arcadiens, lesÉpîrotes, les OEnotriens, etc. Séparés de
bonne heure les uns des autres, établis dans des pays éloignés, ces
peuples ne se sont pourtant jamais perdus de vue : la religion for-
mait un lien entr'eux; ils visitaient ensemble l'île sacrée de Samo-
thrace, où se célébraient de grands mystères. C'est là, dans ces
rencontres fraternelles, que la légende a dû naître. Elle n'était qu'une
façon plus vive, plus frappante, d'exprimer la parenté de ces divers
peuples et d'en conserver le souvenir. Raconter qu'un chef venu de
Troie a parcouru le monde, laissant en certains pays une partie
des gens qu'il amenait avec lui, qu'est-ce autre chose qu'affirmer
que tous ceux qui habitent ces diverses contrées sortent de la même
souche et qu'ils doivent se rappeler qu'ils sont frères? La légende
est donc chez eux nationale, indigène ; elle ne leur vient pas de
l'étranger, ils l'ont créée eux-mêmes ; c'est ce qui peut seul expli-
quer qu'elle soit devenue populaire. Telle est l'opinion de Niebuhr,
qu'il expose avec une profonde conviction et qui lui semble la
vérité même (1). Ce n'est malheureusement qu'une conjecture, et
je crois qu'elle manque tout à fait de vraisemblance. Le petit peuple
de laboureurs et de bandits qui habitait dans les plaines du Latium
n'avait ni ports ni vaisseaux. S'il lui avait fallu aller chercher la
légende dans l'île sacrée de Samothrace, je crois bien qu'il l'aurait
toujours ignorée; c'est la légende qui est venue le trouver. On s'ac-
corde aujourd'hui à croire qu'il la tient des voyageurs grecs (2) et
(1) « L^hypothèse que je ytU avancer n'est pas pour moi une tentative désespérée
pour trouver une issue quelconque; elle est le résultat de ma conviction. »
mûôi accepté cette aClrmâUon de t^relltir, «ijuela lètcend^ d'Éaée a un ciirâctèrt^ fi^au-
hclJècjLf|ue* t IJ £n'ia*[ impiïMiblo d» le cfolrv* Bile cod cerne surDâ dctuto au hèroa
iroj en, et ) 'ai dit tc^ut à l'hteor* ^ue les Grec* en ait;ai«ni peul-Êue préféré uu a a ire.
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292 REVUE DES DEUX MONDES.
qu'elle lui a été appportée avec beaucoup d'autres qui ont fini par
modifier ses croyances relifa^ieuses. Du moment que nous n'accep-
tons pas l'hypothèse de Niebuhr qui supprime le problème, il faut
le résoudre; nous devons donc chercher les raisons que les Latins
pouvaient avoir d'accueillir avec tant de complaisance ces ancêtres
dont les Grecs les gratifiaient.
Je me figure d'abord que, s'ils n'ont pas éprouvé beaucoup d'en-
thousiasme pour la légende, la première fois qu'elle leur fut racon-
tée, elle ne leur inspira pas non plus une de ces répugnances que
l'habitude ne surmonte pas. C'était l'essentiel; il lui fallait se laisser
écouter avant de se faire accueillir. 11 est probable qu'on n aurait
pas voulu l'entendre, qu'on l'aurait repoussôe du premier coup si
elle avait prétendu se substituer aux anciennes traditions du pays.
Mais elle ne fut pas si téméraire ou si maladroite. Elle se superposa
seulement à toutes ces vieilles fables, sans avoir l'imprudence d'eu
déposséder aucune. Les Romains racontaient d'une certaine manière
la fondatioa et les premières années de leur ville; ils avaient l'his-
toire miraculeuse des deux jumeaux, celle du roi-poniife, celle du
vainqueur d'Albe, etc. Éuée se garda bien de toucher à Homulus, à
Numa, aux rois de Rome, et de s'approprier leurs exploits. On se
contenta d'en faire l'aïeul du premier d'eutr'eux, et on le plaça dans
ces temps reculés où les plus anciennes traditions latines ne remon-
talent pas. Rien n'était donc changé dans les souvenirs populaires,
on faisait seulement commencer l'histoire de Rome un peu plus
haut, ce qui ne pouvait pas blesser son orgueil. La légende nou-
velle ayant eu soin de s'établir dans le vide s'était mise ainsi à
l'abri de toute réclamation.
Mais ce n'était pas assez pour elle d'être écoutée sans malveil-
lance ; il lui fallait prendre pied dans un pays od elle n'avait pas
de racines. Une légende est, de sa nature, légère et mobile ; si elle
reste en l'air, elle s'expose à être balayée partons les vents, et risque,
après quelques années, de se dissiper et de se pf rdre. Elle a besoin
pour vivre de s'appuyer sur quelque chose qui dure. Ou bien il
faut qu'elle s'incorpore pour ainsi dire dans certains rites religieux
et qu'elle en devienne une sorte d'explication : la persistance des
rites conserve le souvenir du récit légendaire ; ou bien, elle doit se
Mais une fois qu'ils l*earent accepté, ils propagèrent de bon cœur son histoire et la
mirent sans répagnance à côté de leurs l<^geodes nationales. Dans tous les cas, il
faut bien se garder de mêler les Carthaginois à cette affaire, à laquelle ils sont restés
enUèrement étrangers. Dire « que le culte d*Aphrodite a dû être implanté dsns le
Latium par des marins phéniciens » me pamlt une pure fantaisie. On n*ea a aucune
preure, et ce nom de Frutu, que les Latins donnaient à la ? ieille divinité, avant de
rappeler Venta, et qui vient du mot 'Af foSiiT), prouve évidemment que Torigine de ce
culte était toute grecque.
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LA LÉGENDE d'eNÉE. 293
rattacher à une ville et s'insinuer parmi les fables qu'on raconte
sur ses origines : c'est ce qui lui assure la plus longue durée. Mais
ici, du côté de Rome, il n'y avait rien à faire, la place était prise
depuis longtemps. On se rabattit sur Lavinium; Énée passa pour
ravoir fondée. Il reste à savoir pourquoi cette ville fut choisie de
préférence aux autres, et quelle facilité particulière trouva la légende
à s'y établir. Une ingénieuse hypothèse de Schwegler permet de
s'en rendre bien compte. Lavinium était la cité sainte des Latins.
De même que chaque maison, chaque bourg, chaque état avait ses
dieux protecteurs qui étaient placés dans un lieu consacré, et aux-
quels on rendait de grands hommages, les Latins avaient les leurs
aus5ii, qui résidaient à Lavinium. Cette ville était donc, pour la con-
fédération entière, ce qu'était la chapelle des Lares pour la maison
d'un citoyen, le temple de Vesta et celui des Pénates pour Rome,
c'est-à-dire le centre religieux, la capitale spirituelle de la ligue. De
quelques renseignemens que nous donnent les vieux grammairiens,
Schwegler conclut, avec assez d'apparence, qu'elle fut spécialement
bâtie pour le rôle qu'on lui destinait, et qu'autour de la demeure
des Pénates communs la confédération entière envoya un certain
nombre de colons, chargés d'honorer les dieux du pays. Elle res-
semblait à ces centres improvisés qui se formaient, dans l'Âsie-
Hineure, auprès des théâtres et des temples où se célébraient les
fêtes des villes fédérées (1). On peut donc dire qu'elle n'avait pas
de fondateur particulier, puisque c'était une réunion de cités qui
l'avait fondée ; et, comme ces sortes de créations artificielles ne
favorisent guère le développement des légendes, il est vraisemblable .j -;;
qu'on n'en racontait pas sur ses origines; celle d'Énée ne ren- V^ <
contra donc aucune concurrence. Elle avait l'avantage de fournir f ^
un passé fabuleux à une ville qui en était dépourvue : pourquoi lui
aurait-elle fait un mauvais accueil? D ailleurs un héros si sage, si
pieux, le fils de Vénus, le favori des dieux de l'Olympe ne conve-
nait-il pas tout à fait à ce rôle de fondateur d'une cité sainte 7 /,
Voilà donc Énée établi enfin à Lavinium et en possession d'avoir
fondé la ville ; il n'en restait pas moins parmi les Latins un étranger
d'origine, et à ce titre il était difficile qu'il devînt jamais bien popu-
laire dans sa nouvelle patrie. Nous allons voir de quelle façon cet >^',
inconvénient, sans s'effacer tout à fait, ce qui était impossible, par- 'j*^
vint à s'atténuer dans la suite. On a remarqué qu'en général, chez ^J'"^
les peuples jeunes, la mémoire des faits est plus tenace que celle des . \ ^ J^<
(1) Eo foyant ces tilles fondées tout exprès pour ôtre le centre religieux de peuples '- 'vrr,
confédérés, ne peut-on pas songer à Washington, qui doit sa naissance à des raisons • ;^ ^
analogues? La poUtique a fait aoz États-Unis ce que faisait la religion dans les confé- • < : V
dérationt anUques. . ^ '
■:>f
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29& REVUE DES DEUX MONDES.
noms y qu'ils n'oublient pas les inddens merveilleux qu'ils ont
entendu raconter dans leur jeunesse, mais qu'ils ne se rappellent
guère à quel personnage on les attribuait, en sorte que ces récits, se
détachant peu à peu des gens auxquels on les a d'abord rapportés,
finissent par flotter en l'air, prêts à retomber sur tous ceux qui
occupent successivement l'attention publique. C'est ainsi qu'on voit
souvent plusieurs générations de héros légendaires hériter tour à
tour des mêmes aventures. Chez les Latins, comme ailleurs, il se
trouvait un certain nombre de ces légendes errantes; elles se fixè-
rent sur Énée, et on lui en oHnposa toute une histoire dont assu-
rément la Grèce n'avait aucune idée. On continua sans doute à
dire qu'il venait de Troie; ce fut toujours le même héros sage et
religieux qu'Homère avait chanté; on le représenta, selon l'usage,
emportant sur ses épaules son père et ses dieux, pour les arracher
à l'incendie. Mais voici le premier changement grave : dans la
légende latine, les dieux qu'il emporte ne sont plus les mêmes ; les
Grecs supposaient qu'il avait sauvé le Palladium, cette statue mira-
culeuse à laquelle étaient attachées les destinées de Troie, les Latins
remplacèrent le Palladium par les Pénates. C'étaient par excellence
des dieux italiens, tout à fait propres à cette race et qui portent sa
marque. Tous les peuples de l'antiquité ont imaginé des dieux pro-
tecteurs de la famille et les ont faits à leur image. Ceux des Romains
sont les divinités de « l'alimentation et de la nourriture, » et ils ont
reçu leur nom du lieu même où sont enfermés les provisions domes-
tiques (penus). Tels sont les dieux que le fils brillant d'Aphrodite^
le protégé d'Apollon, emporte avec lui et pour lesquels il veut
construire une ville. Cette ville, il ne la bâtit que sur l'ordre for-
mel du destin; mais tandis que, pour des Grecs, la destinée
s'exprime par la voix des prêtres de Delphes ou de Dodone, les
Latins substituent à ces prédictions les oracles du pays, qui sont
loin d'être aussi poétiques. C'est ainsi que, dans la nouvelle légende,
on annonce à Énée qu'il ne réussira dans son entreprise qu'après
avoir sacrifié la truie blanche avec ses trente petits, et lorsque ses
compagnons, dans leur avidité, auront dévoré jusqu'à leurs tables.
Ce sont des fables qui, par leur naïveté grossière, trahissent une
origine latine, et n'ont rien de commun avec la Grèce. La mort
d'Énée, comme sa vie, est devenue conforme aux légendes du
Latium ; on repète pour lui ce qui se raconte des vieux rois de la
contrée quand ils meurent : un jour, il disparaît et l'on cesse tout
d'un coup de le voir {non comparuit); on suppose qu'il s'est plongé
dans les eaux du Numicius, un fleuve sacré. Dès lors on l'honore
comme un dieu, sous le nom de la divinité même dans laquelle il
est allé se perdre : on ne l'appelle plus ÉnéCy mais Jupiter indices.
Ce n'est pas ainsi que les Grecs divinisaient leurs héros ; ils les
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LA LÉGENDE d'ÉN££« 295
plaçaient ouvertement dans TOlympe, leur conservant les traits de
leur figure humaine et les honorant sous leur nom. Mais il fallait
qu'Énée devînt tout à fait latin ; du moment qu'il touche le sol de
ritalie, sa nouvelle patrie se saisit de lui. Elle lui prête des aven-
tures, elle lui fait une légende» elle finit par lui 6ter jusqu'à ce nom
sous lequel les poètes grecs Tont chanté. C'était le seul moyen
pour la légende de s'acclimater dans le pays où elle devait défini-
tivement s'établir ; il fallait qu'elle en prît l'esprit et le caractère,
et qu'on effaçât peu à peu, dans le personnage et dans son histoire,
ce qui pouvait causer quelque répugnance aux Romains.
Ce serait assurément une grande erreur de croire que tous ces
chaugemens aient été médités et réfléchis, qu'ils soient le fruit de
combinaisons profondes. De telles façons d'agir ne conviennent
guère aux époques primitives. Mais, tout en admettant qu'en général
le travail s'est accompli au hasard et sans conscience, il n'est pas
moins vrai que la légende a dû profiter instinctivement des faci-
lités qu'elle trouvait, et qu'elle a suivi les pentes naturelles qui se
présentaient devant elle pour pénétrer sans violence au cœur du v
pays. Nous ne pouvons pas nous flatter sans doute de distinguer
très exactement, à cette distance, comment les choses se sont pas-
sées ; cependant, d'après ce que nous savons des mœurs et du carac-
tère des divers peuples, il est permis de former quelques conjec-
tures assez vraisemblables. Par exemple, nous n'avons pas un grand
eflbrt d'imagination à faire pour nous figurer ce qui arrivait ordi-
nairement quand les voyageurs grecs, six ou sept siècles avant
notre ère, abordaient sur ces côtes barbares. Presque toujours, ils y
trouvaient la place prise : les Phéniciens les avaient précédés, et
depuis longtemps ils étaient maîtres du commerce. Mais les Grecs
avaient sur eux des avantages dont ils savaient très bien se servir.
Le Phénicien était avant tout un marchand avide, qui ne songeait
qu'à vendre le plus cher possible ses tapis, ses étoffes, ses coupes
de métal ciselé. Assurément, le Grec ne dédaignait pas les bons profits :
il n'y a jamais eu de négociant plus attentif et plus adroit ; mais
il apportait avec lui, dans les pays qu'il visitait, autre chose que les
produits de son industrie. Comme il courait le monde pour son plai-
sir, presque autant que pour son intérêt, ses affaires finies, il n'était
pas toujours pressé de serrer son argent et de partir. C'était déjà ce
tt petit Grec, n que les Romains ont tant de fois raillé, souple,
curieux, bavard, insinuant, se mettant si vite à Taise dans la maison
des autres, et sachant s'y rendre nécessaire. Comme son grand aïeul
Ulysse, il aimait, en visitant les vilks, a à connaître les mœurs des
peuples. » Pendant qu'il vendait ses marchandises, il regardait et
il observait. Fin et perspicace comme il l'était, il ne tardait pas à
remarquer, chez ces peuples, qu'il traitait de barbares, des croyances
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296 RETUE DES DEUX MONDES.
et des usages qui ressemblaient beaucoup aux siens. Quand il les
entendait parler, il saisissait des mots et des tournures qui lui rap-
pelaient sa propre langue. Ces ressemblances ne nous surprennent
plus aujourd'hui : tout le monde sait que tous ces peuples appar-
tiennent à la même race humaine, qu'après avoir longtemps vécu
ensemble, ils se sont séparés avec un fonds commun de mots et
d'idées, et qu'il n'est pas étonnant que ce fonds se retrouve dans
leurs civilisations et leurs idiomes. Mais les Grecs ne le savaient
pas, et personne autour d'eux ne s'en doutait. Ils n'avaient qu'un
moyen de tout expliquer, et ils en ont fait un très grand usage. Ils
supposaient que leurs ancêtres étaient déjà venus dans ces parages
et qu'ils y avaient peut-être laissé quelque colonie. Dès lors, il n'y
a plus lieu d'être surpris que les habitans du pays aient conservé
des façons de parler ou d'agir qui rappellent la Grèce : c'est un
legs qui leur vient, sans qu'ils s'en doutent, de ces anciens voya-
geurs. Mais les Grecs n*étaient pas gens à s'en tenir à une vague
hypothèse ; dans ces cerveaux féconds, les suppositions deviennent
vite des réalités. Comme il arrive à ceux qui ont confiance en eux-
mêmes, tout servait à les convaincre de la vérité de leurs conjec-
tures ; à propos de tout, les aventures des héros de Troie, dont
leur mémoire était pleine, leur revenaient à la pensée. Les noms
des personnes ou des lieux, qu'ils rencontraient sur leur chemin,
leur suggéraient à chaque instant des rapprochemens inattendus.
Us faisaient parler leur hôtes, les écoutaient à peine, et trouvaient
toujours dans leurs narrations quelque détail qui les faisait songer à
leurs propres légendes. Â ce qu'on leur disait ils ajoutaient beaucoup,
ayant reçu du ciel par-dessus tout le don charmant de l'invention,
et, de tous ces élémens divers, auxquels ils donnaient une couleur
semblable, ils excellaient à fabriquer des fables amusantes, qu'ils
ne se lassaient pas de conter.
Allons plus loin : après avoir imaginé la façon dont ces fables ont
dû naître, est-il possible de nous figurer comment elles ont été
reçues? Personne ne nous l'a dit; mais il y a quelque chose qui
nous le fait bien mieux savoir que si l'on avait pris la peine de nous
l'apprendre : c'est qu'on en a conservé le souvenir, que ceux qui
les entendaient raconter leur ont partout donné une place à côté de
leurs traditions nationales et qu'elles les ont quelquefois supplantées.
Voilà ce qui constate d'une manière victorieuse le succès qu'elles
ont obtenu. Ce succès ne doit pas nous étonner. Nous connaissons
un peu mieux aujourd'hui en quel état de civilisation se trouvaient
les peuples italiques quand les Grecs commencèrent à les fréquenter.
On a fait, en divers endroits de l'Italie, des fouilles profondes qui
ont mis à découvert des tombes fort anciennes. Les objets qu'on y
trouve paraissent singulièrement grossiers; ce sont, d'ordinaire, des
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LA LÉGENDE d'ÉNÉE. 297
vases faits d'une argile impnre, façonnés à la main, imparfaitement
polis, et portant pour tout ornement, sur leur surface grise ou noi-
râtre, des lignes et des ronds, c'est-à-dire la première décoration
dont se soient avisés les hommes. Évidemment ceux qui se servaient
de ces vases, et qui n'en avaient pas d'autres pour leurs usages,
étaient presque encore des barbares; mais ces barbares n'étaient
pas gens à se complaire en leur barbarie, et ils ne demandaient pas
mieux que d'en sortir ; ce qui le prouve, c'est qu'auprès de ces pote-
ries primitives on a trouvé des morceaux d'ambre venus de la mer
du Nord, des scarabées ou des coupes apportés par les Phéniciens,
et, dans les tombes plus récentes, quelques vases avec des figures
archaïques d'origine grecque. Ces gens-là, si grossiers, si sauvages
en apparence, avaient donc le goût d'un art plus relevé; ils n'en
dédaignaient pas les produits, ils accueillaient bien les marchands
qui les leur faisaient connaître et probablement les payaient très
cher.
Ce caractère est frappant chez les plus vieux Romains. Niebuhr
affirmait, nous venons de le voir, que Rome dans son orgueil
« méprisait tous les élémens étrangers. » C'est justement le con-
traire qui est la vérité. Elle avait sans doute une grande opinion
d'elle-même, elle a pressenti de bonne heure le rôle qu'elle devait
jouer dans le monde ; mais cette fierté légitime n'a jamais dégénéré
chez elle en amour-propre ridicule. Elle ne méprisait pas ses enne-
mis, même après qu'ils étaient vaincus ; elle savait reconnaître ce
qu'ils avaient de bon, et au besoin elle se l'appropriait. « Nos aïeux,
disait Salluste, étaient des gens aussi sages que hardis. L'orgueil ne
les empêchait pas d'emprunter les institutions de leurs voisins
quand ils y voyaient quelque profit. Leurs armes sont celles des
Samnites; ils doivent aux Étrusques les insignes de leurs magistrats.
Toutes les fois qu'ils trouvaient chez leurs alliés ou leurs ennemis
quelque chose à prendre, ils s'appliquaient à l'introduire chez eux.
Us aimaient mieux imiter les autres que de les jalouser. » Voilà les
véritables dispositions de ce peuple ; s'il se montre quelquefois com-
plaisant jusqu'à la vanité pour lui-même et dédaigneux de l'étran-
ger jusqu'à l'impertinence, c'est pure comédie. L'attitude qu'un
Romain croit devoir prendre devant le monde, sa façon de parler,
lorsqu'on l'écoute, sa manière d'agir, quand on le regarde, ne sont
pas toujours conformes à ses vrais sentimens. C'est ce qu'on remarque
dans ses rapports avec les Grecs : sans doute, il affecte de s'en moquer
en public, mais il lui est impossible de se passer d'eux, et nous devons
être certains que dès le premier jour qu'il les a rencontrés, il a subi,
sans pouvoir s'en défendre, l'ascendant de cette race spirituelle et
insinuante, qui lui apportait de si beaux ouvrages et lui faisait de si
bons contes.
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298 RETCE DES DEUX MONDES.
Qaand on parle de Fintroduction de la dyilisation grecque à
Rome, l'esprit se reporte d'ordinaire vers une date précise; on
songe aussitôt à ce jour de l'année 51i où on captif de Tarente fit
jouer sur un théâtre, qui n'avait encore servi qu'à des danseurs
étrusques ou à des farceurs italiens, un drame régulier imité des
chefs-d'œuvre de la Grèce. C'est, en effet, un moment décisif pour
l'histoire de Rome : ce jour-là, pour la première fois, la porte fut
largement ouverte à la littérature grecque, et, par ce chemin qu'on
lui ménageait, elle passa bientôt tout entière. Mais, quand eut lieu
ce coup d'éclat, il y avait fort longtemps que, peu à peu et sans
bruit, la Grèce pénétrait à Rome, et ce qu'elle avait accompli en
ces quelques siècles était bien plus important que ce qui lui restait
à faire. Donner à Rome une littérature était sans doute une grande
entreprise; mais n'était-il pas bien plus grave encore de modifier
les mœurs de la cité et, par un travail secret et continu, d'y intro-
duire un esprit nouveau? Ce résultat, elle l'avait obtenu dans ces
firemières rencontres dont l'histoire n'a pas gardé le souvenir. La
religion nationale surtout en sortit tout à fait changée. On sait quel
était le caractère essentiel de la vieille religion romaine : les dieux
qu'elle honorait avaient à peine pris la forme humaine; ils man-
quaient encore d'individualité et de vie, et l'on apercevait toujours
derrière eux les forces et les phénomènes de la nature dont ils
n'étaient qu'une pâle personnification. C'est de la Grèce que vint
aux Romains le goût d'en faire des êtres tout à fait animés, de
leur donner des passions, de leur prêter des aventures. Il n'y a
pas de doute qu'ils ne s'y soient portés avec ardeur : M. Hild fait
remarquer que ces divinités vagues, qu'un père de Téglise appelle
« des ombres incorporelles et insaisissables » n'offraient qu'un
maigre aliment à l'imagination de la foule. Une fois qu'elle eut
aperçu les figures vivantes du panthéon hellénique, elle n'en vou-
lut pas d'autres. Ainsi s'introduisit à Rome la mythologie grecque,
qui, en créant une histoire ^ tous ces dieux raides et inanimés,
leur rendait la vie; ainsi s'établit le culte des héros, fils des dieux,
sorte d'intermédiaire entre la divinité et l'homme, dont la poésie
des Grecs avait tiré de si grands avantages. — Éoée pénétra avec
les autres et reçut comme eux un bon accueil.
III.
11 ne nous reste plus qu'un point à édaircir, mais c'est peut-être
le plus obscur : peut-on savoir à quel moment la légende d'Énée a
été connue des Rcunains? Nous n'espérons pas, comme on le pense
bien, arriver à fixer une date précise; il faut n'être pas exigeant
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LA LÉGENDE d'ÉIIÉE. 200
et se contenter de pen quand il s'agit d'une époque aussi loin-
taine.
Cô qui est d'abord tout à fait incontestable, c'est que les pre-r
miers rapports des Latins avec les Grecs remontent très haut. On
ne doute plus aujourd'hui qu'ils n'aient reçu d'eux l'écriture : dans
les plus anciennes inscriptions latines, la forme des lettres est celle
de l'alphabet éolo-dorien ; cet alphabet leur avait été communiqué
sans doute par quelqu'une des colonies grecques établies dans
ritalie méridionale ou dans la Sicile; il est probable qu'il leur
venait de Cumes, dont les vaisseaux faisaient un grand commerce
le long des côtes italiennes. Mais à quelle époque ont-ils commencé
à s'en servir? Quand les idées de Niebuhr sur les origines de l'his-
toire romaine étaient dominantes, on retardait cette époque autant
que possible pour laisser plus longtemps le champ libre à la forma-
tion des légendes, et l'on allait jusqu'à prétendre que les Romains
n'avaient commencé à écrire que du temps des dé<^mvirs. Ce sont
des chimères auxquelles on a maintenant renoncé. Il est sûr que les
Romains ont connu l'écriture de fort bonne heure, et, dans une
publication récente, H. Louis Havet me paraît avoir montré que
leur alphabet était fixé avant Tépoque des Tarquins (1). Il faut donc
admettre que les Grecs fréquentaient les marchés de Rome dès le
lendemain de sa fondation. Cette opinion qu'a entrevue la philolo-
(1) Voyez la leçon d^ouTortare que M. L. Havet a faite an Collège de France, le 7 dé-
cembre 1882. Les conséquences du fait signalé par M. Havet ne manquent pas d'im-
portance, et il ne recule pas devant elles. Après avoir établi qne récriture existait du
temps des rois de Rome, il ajoute : « Biais, dira-t-on, ces vieux rois ont donc existé?
— Et pourquoi non?.. Si les Romains écrivaient alors, pourquoi n'auraient-ils pas
transmis à la postérité quelques noms authentiques? » H est assez remarquable que,
sur ces faits autrefois tant contestés, la critique, en France, en Italie et môme en
Allemagne, semble redevenir conservatrice. En même temps que paraissait la brochure
de M. L. Havet, M. Gaston Paris publiait dans la Romania un article fort important,
à propos des diverses versions de la légende de Roncevaux. Cet article se termine par
ces mots : « En poursuivant ces études d'analyse critique qui ne font encore que
commencer, on arrivera de plus en plus à se convaincre que, pour être lointaine et
anonyme, l'épopée n'est pas dans d'autres conditions que les autres produits de l'ac-
tif ité poétique humaine ; qu'elle ne se développe que par une suite d'innovations in-
dividuelles, marquées sans doute au coin de leurs époques respectives, mais qui n'o n
rien d'inconscient et de populaire^ au sens presque mystique qu'on attache quelque-
fois à ce mot. Tout, là comme ailleurs, a son explication et sa cause, sa raison d'être
et de cesser. » Nous voilà bien loin des affirmations qui ont fait la gloire de Wolf, de
Lachmann, de Niebuhr. lï est carieux de constater, au moment où ce siècle s'achève,
qu'après avoir parcouru tout un cycle d'hypothèses séduisantes, de destructions et
de reconstructions audacieuses, l'évolution est terminée et nous ramène à pen près au
point de départ. Mais nous y revenons avec un sentiment plus exact, une vue plus
claire du passé, et si tous ces grands systèmes qui ont régné quelques années n'étalent
qne des eireurs, c'étaient an moins des erreurs fécoadet, qui ont renouvelé la cri-
t^lle et l'histoire.
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SOO REVUE DES DEUX MONDES.
gie, l'archéologie la confirme. Dans des fouilles faites sur le Vimi-
nal, On est paiTonu jusqu'à des tombes placées sous ce qu'on
appelle le mur de Servius, et qui sont, par conséquent, plus
anciennes; ces tombes, parmi beaucoup d'autres objets, conte-
naient des vases chalcidiens, venus sans doute par la voie de Cumes.
Dès ce moment, les Grecs connaissaient le chemin de Rome, ils y
importaient les produits de leur industrie, et, avec eux, leurs idées,
leur civilisation, leurs légendes. Mais faut-il croire que, parmi ces
légendes, se trouvait déjà celle d'Énée? Sur ce point, les savans se
divisent, et nous voyons se produire les opinions les plus oppo-
sées : tandis que quelques-uns la croient aussi ancienne que Rome
même, d'autres ne veulent pas qu'elle soit antérieure aux guerres
puniques. De quel côté paraît être la vérité?
A ceux qui prétendent la faire remonter jusqu'aux origines même
de Rome on a rr^pondu avec raison que, si elle avait existé au temps
où fut constituée la religion romaine, elle y tiendrait quelque place.
A la vérité, Denys d'Halicarnasse, en exposant les raisons qu'il a de la
croire vraie, nous dit a qu'elle est confirmée par ce qui se passe
dans les facrifices et les cérémonies; » mais il doit s'être trompé.
Nous connaissons les fêtes les plus anciennes de Rome, et M. Momm-
sen pense que nous pouvons reconstruire le calendrier de Numa; il
n'y est jamais question d'Énée. La première mention qu'on trouve
de lui dans l'histoire est faite à propos de Pyrrhus : on nous dit
que le roi d'Épire fut entraîné à déclarer la guerre aux Romains
par le souvenir de son aïeul Achille ; entre les Troyens de Rome et
lui il y avait une querelle de famille qu'il voulait vider. La légende
existait donc aloi^, et nous savons qu'un historien contemporain,
limée de Tauroménium, la racontait à peu près comme nous la
connaissons. Est-il vraisemblable qu'elle fût à ce moment tout à fait
récente, ou même que la guerre de Pyrrhus lui ait donné l'occa-
sion de naître? J'ai quelque peine à le croire. M. Hild a raison de
dire v qu'une croyance et un culte ne s'implantent jamais tout d'un
coup, par une adoption brusque ou une annexion violente. » Il devait
donc y avoir un certain temps qu'elle travaillait à s'insinuer à
Rome ; mais elle n'a commencé à y prendre quelque autorité qu'un
peu avant la guerre de Pyrrhus. Ce qui me conduit à la même con-
clusion, c'est que je la vois vers cette époque acceptée d'une
manière oflicielle par l'autorité romaine. Dn état, quand il est sage,
ne donne pas trop vite dans les nouveautés contestées; pour qu'à
Rome on ait accordé une sorte de consécration publique à la légende
d'Énée, il faut qu'elle ait été alors assez répandue et accueillie de
beaucoup de monde. En A72, selon M. Mommsen, cinquante ans
plus tard, d'après M. Nissen, les Acarnaniens, étant enlutte avec
les Étoliens, réclamèrent le secours de Rome. La raison qu'ils allé-
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LA LÉGEWDE D'ÉNBB. ' | 301
guaient pour l'obtenir, c'est que leurs aïeux étaient les seuls de
tous les Grecs qui n'eussent pas pris part à la guerre de Troie; ils
pensaient sans doute que ce motif suffirait pour attendrir le sénat,
et que les héritiers des Troyens ne refuseraient pas de payer la
dette de leurs ancêtres. Depuis cette époque, les textes abondent pour
prouver que la croyance à l'origine troyenne était devenue chez les
Romains une sorte de maxime d'état qu'on alléguait sans hésitation
même dans les documens diplomatiques. Quand Rome, après les
désastres de la seconde guerre punique, demanda aux habitans de
Pessinonte de lui céder la statue de la Mère des dieux, qui devait lui
ramener la fortune, elle ne manqua pas de leur rappeler que ses ancê-
tres étaient Phrygiens de naisaaiice, et, par conséquent, leurs com-
patriotes. Un peu plus tard, lorsqu'elle traite avec Anliochus,le roi
de Syrie, qu'elle a vaincu, elle a soin de stipuler qu'il accordera la
liberté aux habitans dllion, qui sont les parens du peuple romain.
Pendant les guerres d'Asie, les généraux qui passent près de la
vieille ville ont grand soin de s'y arrêter et d'y faire des sacrifices.
Énée, dès lors, a pris sa place parmi les aïeux des Romains; il
figure en tête de la liste et on lui rend des honneurs publics. Sur
le forum de Pompéi, le long d'un monument qui garnit un des
côtés de la place, on distingue quatre niches où se trouvaient des
statues aujourd'hui détruites. Éuée et Romulus occupaient les deux
premières; M. Fiorelli suppose que les deux autres contenaient
César et Auguste : c'étaient les quatre fondateurs de l'état romain.
Il reste quelques fragmens de Tinscription gravée au-dessous de
l'image d'Énée; elle rappelle en quelques mots toute la légende, la
fuite du héros emportant ses dieux et son père, son arrivée en Ita-
lie, la fondation de Lavinium, sa mort miraculeuse et son apothéose
sous le nom de Jupiter Indiges (1).
C'est de bonne heure aussi que la poésie latine s'empara du
personnage d'Énée ; nous savons qu'il figurait dans la première
épopée nationale que Rome ait possédée. Quand le rude plébéien
Nœvius, si ardent pour la gloire de son pays, entreprit de chanter
la première guerre punique, dans laquelle il avait été soldat, il
commença par remonter aux Troyens. A ce moment, l'histoire
d'Énée s'enrichit d'un incident nouveau sur lequel Virgile devait
jeter plus tard un éclat immortel. Nœvius imagine que le vent a
poussé le fugitif de Troie jusqu'à Carthage et qu'il y a été reçu par
Didon. Il n'était pas, je crois, le premier à rapprocher l'un de
(1) n est yrai que, parmi les peintares de Pompéi, il s'en troare nne qui est une
sorte de parodie de la légende ofiScielle. Elle montre un singe revêtu d*ane cotte de
mailles qui porte on yieax singe snr ses épaules et traîne on jeune singe par la main.
C'est Énée, Anchise et Ascagne qu*on a voulu représenter.
t
't
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302 BEVUE DES DEUX MONDES.
l'autre ces deux personnages qui représentent deux races ; voici
comment on avait été amené à les mettre en rapports ensemble.
Sur la côte o^x^identale de la Sicile^ au sommet du mont Éryx,
s'élevait un de ces temples d* Aphrodite dont il a été question plus
haut. La situation d'Éryx entre rÂfrique, la Gaule, l'Espagne et
l'Italie du nord, en faisait un des lieux où se réunissaient les mar-
chands de tous les pays. Le Phénicien y rencontrait sans cesse le
Grec. Chacun des deux peuples apportait avec lui ses traditions
nationales, et dans leurs communications réciproques, quand l'un
racontait l'histoire d'Énée, l'autre répondait par celle de Didon.
A force de parler d'eux, on en vint à les réunir dans la môme
légende ; alliés ensemble tant que leurs peuples restèrent unis, ils
devinrent ennemis mortels quand éclata la lutte entre Garthage et
Rome. On fit alors remonter la haine des enfans jusqu'aux ancêtres,
et la rencontre de la reine de Garthage avec le héros troyen prit
des couleurs tragiques. G'estNœvius sans doute qui donna ce carac-
tère nouveau à l'ancienne légende. Pour rendre compte de l'achar-
nement des deux peuples, il supposa qu'ils avaient de vieilles
querelles à venger, et que leurs inimitiés avaient commencé avec
leur existence môme. Ennius crut devoir, lui aussi, prendre l'his-
toire romaine à la chute de Troie ; on lé voit dans les courts frag-
mens qui nous restent du premier livre de son poème. Nous
avons notamment le vers par lequel il commence le récit des
aventures d'Énée :
Gum yeter occuboit PrUmns sab marte Peltsgo.
Le reste tenait assez peu de place, et la moitié d'un livre suffi-
sait à Ennius pour raconter ce qui en occupe douze dans Virgile.
Les malins disaient que, tout en affectant de se moquer de son
prédécesseur Nœvius, qu'il accusait d'écrire dans un rythme bar-
bare et de n'avoir aucun souci de Télégance, il évitait de recom-
mencer ce que le grossier poète avait fait, pour ne pas se mesurer
avec lui, et qu'il ressemblait à certains héros d'Homère qui crient
des sottises à leur ennemi et lui décochent de loin quelque flèche,
mais qui s'en vont dès qu'il approche. Quoi qu'il en soit, il est
curieux de remarquer que la première fois que la muse latine
touche à l'épopée, elle va droit sur le sujet que devait traiter
Virgile. N'est-ce pas ici le cas de rappeler la réflexion que faisait
Sainte-Beuve à propos d'Homère? 11 y avait une sorte de conspi-
ration inconsciente de tous ces vieux écrivains pour préparer la
matière sur laquelle travaillerait un jour leur illustre successeur.
Des mains des poètes la légende tomba dans celle des chroni-
queurs et des grammairiens: elle n'eut guère à s'en féliciter. G'est
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LA I£6ENDE d'ÉNÉE, SOS
une crise pour ces yieiuc réchs que le oMimeiit où les savans s'em-
parent d'eux et entreiH^eonent de les reodre plus clairs et plos
sages. Les grammairieiu; n'ont pas la main légère *, ils souhaiterït
que tout soit raisonnable et sensé, ce qui est assurément un désir
très légkime ; mais je ne sais comment, dès qu'on veut introduire
la raison dans les fables populaires, et qu'on se donne trop de mal
poor qu'elles soient vraisemblables, elles deviennent ridicules.
Virgile eut beaucoup à faire, dans la suite, pour redonner à
son héros la couleur poétique que ce séjour prolongé chez les
grammairiens et les chroniqueurs lui avait ôtée. Ils lui rendirent
pourtant un service signalé ; leurs recherches minutieuses, leurs
travaux savans contribuèrent à établir d'une manière plus solide
l'autorité de la légende. Tant qu'on ne la trouvait que dans les
vers des poètes, on pouvait soupçonner qu'elle n'avait pas plus de
fondement que ces mille fables grecques que personne ne prenait
au sérieux. Mais, du moment que des gens graves, qui ne faisaient
pas métier d'amuser le public, avaient pris la peine de s'en occuper
dans des livres où ils étudiaient les lois et la religion de leur pays,
elle semblait mériter plus de confiance. Gaton, un consul, un cen-
seur, un ennemi des Grecs, la racontait sans sourciller dans tous
ses détails, et n'hésitait pas à donner, sur la contenance exacte du
territoire cédé par Latinus aux Troyens, sur les diverses luttes
qu'Énée et Ascagne soutinrent contre Turnus et Mézence, des ren-
seignemens aussi précis que s'il s'agissait d'événemens contempo-
rains. Yarron, u le plus savant des Romains, » qui était un homme
de guerre en même temps qu'un érudit, et qui commandait la flotte
de l'Adriatique, pendant que Pompée traquait les pirates, profita
de quelques loisirs pour se mettre à la suite d'Énée, refaire ses
voyages et visiter avec ses galères les difi*érens ports où il avait
abordé. Il était si convaincu de la réalité de ses aventures qu'il
croyait trouver partout des traces certaines de son séjour. Mous
voyons, dans les fragmens qui restent de ses ouvrages, qu'il parle
de ces événemens lointains avec un ton d'assurance extraordinaire.
« N'est-il pas certain, dit-il, que les Arcadiens, sous la conduite
d'ÉvandrOf sont venus en Italie et se sont fixés sur le Palatin? i
II semble vraiment que ce soit un crime d'en douter.
Je sais qu'à ces raisons, qui nous font croire que la légende était
alors fort répandue et tenue pour certaine, on objecte qu'elle est
restée presque entièrement étrangère à l'art romain. Gomment
admettre qu'étant aussi populaire qu'on le prétend, elle ait si rare-
ment tenté les sculpteurs et les peintres? Il est sûr qu'avant l'em-
pire on ne connaît pas de fresque ou de bas-relief de quelque
importance où soit traitée l'histoire d'Énée. M. Brunn croyait la
retrouver sur un de ces cofirets en métal qu'on appelle des cistes,
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soi REYUE DES DEUX MONDES.
et qui nous viennent des tombes de Préneste; il lui semblait recon-
naître, le long de la paroi latérale, les batailles des Rutules et des
Troyens; sur la plaque du couvercle, il voyait Ënèe présentant au
vieux roi lalin les dépouilles de Turnus, qu'il vient de tuer, Lavinia,
qu*0Q va remettre aux mains de son mari, tandis qu'Amata, sa mère,
s'enfuit furieuse pour se dérober à ce mariage. C'est tout h fait le
sujet de YÉnéide^ et comme M. Brunn suppose que cette œuvre
d art est antérieure à la première guerre punique, il admet que
la lé^^ende était dès lors fixée dans ses moindres détails, et que
Virgile n'a fait que traduire exactement des fables populaires qui
existaient plus de deux siècles avant lui. Par malheur, l'explication
de M. Brunn est aujourd'hui fort contestée, et l'on se demande si
le cofiret n'appartient pas à une époque plus récente, ou si le sujet
qu'il représente est bien celui que M. Brunn a cru voir. Mais, en
revanche, depuis l'époque où M. Brunn plaçait, par erreur peut-être,
les aventures d'Énée sur hCistaprœnestinay on lésa trouvées, cette
fois d'une manière indubitable, dans une tombe romaine. En 1875,
des fouilles furent entrepiîses par une société italienne à l'extrémité
de TEsquilin, dans l'espace qui s'étend entre Sainte-Marie-Majeure
et le petit monument qu'on appelle le temple de Minerva médira. —
Là passait une des routes importantes de Rome, celle qui menait à
Préneste, Le long des voies romaines on est toujours sûr de trouver
des tombeaux : un de ceux qu'on a fouillés contenait des fresques
qui malheureusement ont beaucoup souffert, lorsqu'au \iv siècle,
la coutume d'ensevelir les morts ayant remplacé celle de les brû-
ler, des réparations furent faites à la tonme pour l'accommo-
der à ce nouvel usage. Cependant, ce qui reste des peintures est
suffisant pour qu'on puisse très nettement en saisir le sujet. C'est
l'histoire des origines de Rome depuis l'arrivée d'Éiiée en Italie.
On le voit d'ab jrd qui fonde Lavinium et qui combat Turnus ; on
suit, dans des tableaux qui se succèdent sans être séparés les uns
des autres, comme ceux qui couvrent la colonne Trajane, toutes les
phases de la grande bataille livrée sur les bords du Numicius; puis
vient la fondation d'Albe par Ascagne, enfin l'histoire de Rhea Silvia
et des deux jumeaux (1). Ce qui ajoute au prix de ces peintures,
c'est qu'elles doivent être contemporaines de l'œuvre de Virgile et
que, comme elle ne reproduisent pas tout à fait la tradition qu'il a
suivie et qu'il est vraisemblable qu'elles n'ont pas été exécutées
sous son influence, elles montrent comment, autour du poète, on
se figurait les ôvénemens qu'il a chantés. Mais, quelque impor-
(t) Ce monameot a été décrit pour la première foii par M. Brldo dans son ouvrage
intitalé : Pitture $ tepolcri scoperti suif Esquilino, Le Bojet a été traité de nouveau
par IL Robert dans les Annales de Nnstitut archéologique de Rome* J*ai soivi les
explicaUons de M. Robert.
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LA LÉGENDE d'enÉE. 305
tance qu'on leur accorde, il ne faut pas oublier qu'elles sont la seule
œuvre d'art de quelque valeur, antérieure à l'Enéide^ où il soit
question d'Énée et de Lavinium. On est donc forcé d'avouer que,
jusqu'à Virgile, les voyages du héros troyen, dont s'étaient inspirés
plusieurs poètes, avaient fort peu occupé les sculpteurs ou les
peintres.
Est-on en droit d'en rien conclure contre la popularité dont
jouissait alors ta légende? Je ne le crois pas. Souvenons-nous que
les arts étaient dans la main des Grecs, et que les Grecs n'aimaient
à s'occuper que d'eux-mêmes. On a remarqué qu'ils n'ont presque
jamais reproduit, sur les bas-reliefs ou dans les fresques, les
événemens de l'histoire romaine. Il est vrai qu'ayant créé, comme
nous l'avons vu, la légende d'Énée, il semble qu'ils auraient dû
avoir plus de goût pour leur ouvrage. Mais par malheur cette
légende était née à une époque récente, quand leur imagination
commençait à se fatiguer de produire des fables; aussi est-it facile
de voir qu'elle est moins riche de détails poétiques, plus sobre et
plus sèche que les autres. Elle n'avait pas eu non plus l'heureuse
chance de plaire à un grand poète qui l'aurait transfigurée en la
chantant. C'étaient pour elle des causes d'infériorité qui ne la
recommandaient pas au choix des artistes. Ils avaient enfin une
raison particulière de la délaisser, sur. laquelle je veux insister un
moment, car en nous apprenant pourquoi les Grecs l'ont négligée,
elle nous fait connaître du même coup l'un des motifs, le plus
puissant peut-être, qui attiraient les Romains vers elle.
Quand la légende d'Énée commença à se répandre chez les
Grecs, Rome, trop faible encore pour les inquiéter, était pour-
tant assez puissante pour leur inspirer le désir de la rattacher de
quelque manière à leur pays, et de prendre ainsi part à sa gloire.
Un siècle plus tard, tout était changé. Elle avait soumis la Grèce,
elle venait d'envahir l'Orient, elle convoitait ouvertement l'empire
du monde. Les Grecs vaincus, humiliés, n'éprouvaient plus le même
empressement pour orner de fables poétiques les débuts d'un peuple
qui les opprimait. Cette légende, qui était pourtant leur œuvre, leur
parut faire à leurs rivaux un passé trop avantageux ; ils commen-
cèrent par en parler beaucoup moins et finirent par l'oublier; Denys
d'Halicamasse prétend qu'il n'y avait presque plus personne de son
temps qui la connût. On l'avait remplacée par des fables toutes
contraires. Il y avait alors, à la cour des petits princes de l'Asie et
chez les rois barbares, toute une école d'historiens qui faisaient
profession de dire le plus de mal possible des Romains et le plus
de bien de leurs ennemis. Naturellement ils ont partagé le sort de
ceux dont ils défendaient la cause, et l'on comprend que le vain-
Tom ux. — 1883. 20
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I
-B06 RETUE'DESIWDX MONDES.
tqfueur qu'ils insultaient n'ait pas tenu à nous conserver leurs
' ouvrages. Nous possédons Polybe, qui avait écrit rhistoire des
'guerres puniques dans l'intérêt des Romains ; c'est à peine si nous
savons le nom de ce Philinus d'Agrigente qui exaltait les Cartha-
ginois et tournait tout à leur gloire. La tactique ordinaire de tous
ces ennemis de Rome consistait à railler la bassesse de ses origines.
On disait qu'elle avait été d'abord un asile de bandits, qu'elle devait
sa naissance à des misérables, à des vagabonds, à des esclaves.
Ces calomnies indignaient Denys d'Halicamasse, qui prétendit y
répondre en composant son Histoire romaine. Pour en montrer la
fausseté, pour les réfuter d'une manière victorieuse, il racontait
dans tous ses détails la légende d'Énée. S' adressant à ses compa-
triotes, au début de son livre, il leur disait : « N'ajoutez aucune foi à
ces menteurs; au sujet des origines de Rome, ils ne débitent que des
' fables. *Je vous montrerai que ceux qui l'ont fondée n'étaient pas des
gens sans aveu, ramassés au hasard parmi les nations les plus mé-
prisables. Ce sont des Troyens, venus à la suite d'un chef illustre
dont Homère a chanté les exploits ; ou plutôt, comme les Troyens
sont sortis de la même souche que nous, ce sont des Grecs. »
Denys savait bien que cette conclusion était tout à fait du goût
des Romains et qu'elle flattait les instincts secrets de leur vanité. Us
avaient longtemps supporté sans mauvaise humeur ce nom de bar-
bares que les Grecs donnaient à tous ceux qui n'étaient pas de leur
race. Quand ils comprirent mieux le prix des lettres et des arts, il
leur déplut d'être mis ainsi sommairement et par un seul mot hors
de la civilisation. Ils voulaient rentrer dans l'humanité et se rat-
tacher de quelque manière à la Grèce, au moins par leurs origines
lointaines. La légende d'Énée leur en donnait le moyen, ils le
saisirent avec empressement. Les grands seigneurs prirent plaisir
à imaginer qu'ils sortaient des plus illustres compagnons d'Énée;
il y avait même un certain nombre de familles pour lesquelles cette
origine n'était pas contestée : on les appelait les familles troyennes^
et Varron, qui voulait faire plaisir à tout le monde, écrivit un
ouvrage à l'appui de leurs généalogies chimériques. Les simples
citoyens ne pouvaient pas avoir d'aussi hautes prétentions ; mais
s'ils n'osaient pas réclamer l'honneur d'avoir des chefs troyens
parmi leurs ancêtres, ils étaient flattés de descendre des simples
soldats. Dans la fameuse prédiction, où se trouvait annoncé d'avance
le désastre de Cannes, le devin Marcius, s'adressant aux Romains,
les appelait : enfans de Troie, Trojugena Romane. 11 est évident
qu'en leur donnant ce nom il avait l'intention de leur être agréable.
Un peu plus tard, le poète tragique Attius, ayant fait une pièce
nationale sur le dévoûment de Decius , dont les Romains étaient
si fiers, l'avait intitulée les Fils d*Énée^ ou Decius, Mneadœ sive
k
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LA. LÉGENOE b'ÉNEE. HOITP.
Decius. £a géoéral, les auteurs de tragédie ou de^ comédia. cher?»
cfaeal à donner àileurs ouvrages des titres qui attireotle public ;,
Attiusr supposait donc que les Romains preadraient plaisir à^sfeoHt
tendre appeler fik d*Énée. C'est ainsi qua 1& vanité dd tout le
monde se ût complice du. succès de la vieille légende.
lY.
Nous sortons enfin des obscurités et des incertitudesy et. noust
Yoici arrivés en «pleine lumière : noua toucbous à. Virgile^. Après
avoir cherché d où la légende d'Énée est venue, quels, sont les.
élémens dont ' ella a été. formée, et pourquoi les Romains Tout si
favorablement accueillie, il nous reste à connaître les raisons qua.
Virgile pouvait avoir d*en faire le sujet de son poème.
Nous ne risquons pas de nous tromper en affirmant qu'il . ne r&.
pajs fait sans raison et que, dans la conœption de ses ouvrages,
il ne laissait rien au hasard. Voltaire raconte qu'il ne savait guère .
ce que c'était que l'épopée quand il se mit en tête, à vingt ans» ,
d'en composer une. Ce n'est pas Virgile qui aurait agi avec. cette,
légèreté, h n'était pas un de ces poètes de premier mouvement, .
dont, Platon nous dit qu'ils ne savent ce qu'ils font ; il, méditait et
réfléchissait longtemps avant d'écrire. Esprit . triste et timide, il.
n'jLvait pas assez bonne opinion de lui pour se croire. capable,
dlimproviser des chefs-d'œuvre. Tous ses ouvrages pprtent lu»
trace d'un travail patient et d'efforts obstinés: la merveille, c'est^
que chez lui le travail n'ait jamais gêné l'inspiration.
Soyons sûrs qu'après s'être décidé à composer un poème épique»
il a dîi se demander d'abord de quel genre ce poème devait être.
La réponse à cette question était différente suivant l'école à laquelle .
le poète appartenait* Il y en avait deux alors qui se disputaient et .
se partageaient les suffrages du public. L'une se rattachait au passé:
et voulait simplement le continuer : elle se composait des admira-
teurs des vieux poètes latins, et. comptait surtout dans ses rangs
ces esprits sages, et mûrs à qui les innovations sont suspectes.
L'autre avait choisi des modèles nouveaux et prétendait rajeunir la
poésie par l'imitation de poètes plus jeunes. Elle avait pour elle,
comme toujours, les jeunes gens et les femmes. Chacune des deux
comprenait l'épopée d'une façon différente. La vieille école aimait
surtout le poème historique, c'est-à-dire celui qui raconte^ les
expIoits^ des aïeux, et il faut reconnaître que son goût était coorh
forme au génie particulier et aux aptitudes naturelles, de la. race*
romaine. Cette race est par^dessus tout utilitaire et. pratique; lefti
lettres ne. lui plaiaoDtqu'àla conditionne contenir des leçons pour»
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808 BEYUE DES DEUX MONDES.
la conduite de la vie ; Tidéal et la fantaisie, qui passionnaient les
Grecs, la laissent assez indifférente; elle a peu de penchant pour
les légendes, où l'imagination a tant de place ; la poésie qu'elle
préfère est celle qui s'applique à des faits réels et s'occupe de
personnages qui ont existé. Aussi les poètes latins, dès qu'ils ont
eu la force de voler un peu de leurs ailes, se sont-ils tournés de ce
côté. Nœvius chante la première guerre punique ; Ennius raconte,
sous le nom si romain d*Annal€Si toute l'histoire de Rome, en insis-
tant sur les èvénemens qu'il a vus et dont il peut parler en
témoin. Le succès de son œuvre a été très vif; Rome s'y est
reconnue, et, pendant un siècle, les faiseurs d'épopées ont marché
sur ses traces. Du temps même de Virgile, et dans son entourage,
on composa des poèmes sur la défaite de Yercingétorix et la mort
de César. C'est aussi à l'auteur des Annales que se rattache le
plus grand poète de ce temps, Lucrèce ; quoiqu'il n'ait pas écrit
de récit épique, il se proclame le disciple d'Ennius et le félicite
« d'avoir rapporté de l'Hèlicon une couronne dont le laurier ne
se fanera jamais. » L'autre école était celle qui cherchait ses
inspirations chez les poètes alexandrins. Malgré la réputation dont
ils jouissaient dans le monde grec, Rome était restée longtemps
sans les connaître et les pratiquer : elle s'en tenait volontiers à
ceux de l'époque classique ; mais quand ses conquêtes l'eurent
mise en relation plus fréquente avec l'Asie, ses généraux, ses
proconsuls, ses négocians, qui en visitaient plus souvent les
grandes villes, lurent ces poètes dont tout le monde s'occupait
autour d'eux, et ils en furent charmés. 11 ne leur fut pas difficile
de communiquer à leurs amis les sentimens qu'ils éprouvaient
eux-mêmes : il y avait alors à Rome ime société polie et raffinée
qui commençait à se fatiguer un peu des vieux écrivains et cher-
chait des admirations nouvelles. Ces œuvres gracieuses et délicates,
où le souci de la forme est poussé si loin, où Ton trouve tant d'al-
lusions savantes, tant de surprises d'expressions et d*im&ges, une
façon de parler si ingénieuse, qui excitent l'esprit et le rendent
content de lui même, quand il a pu en saisir les finesses, étaient
bien faites pour la séduire. Naturellement, après avoir admiré,
elle imita. Les premiers qui écrivirent des vers dans le goût des
alexandrins étaient à la fois des jeunes gens de talent et des
héros de la mode, Licinius Calvus, Cornélius Gallus, surtout
Catulle, le plus grand d'entre eux ; ils obtinrent beaucoup de
succès. Due de leurs recettes ordinaires était l'emploi fréquent
de la mythologie. Les ans se contentaient de la distiller en courtes
allusions dans leurs élégies, les autres retendaient en poèmes
épiques : l'histoire des dieux et des héros, les aventures d'Hercule
et de Thésée, la guerre de Thèbes ou celle de Troie, la conquête
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LA liCENDE d'ÉNÉE. 309
de la Toison d'or, leur fonraissaient en abondance des sujets d'épo-
pées qu'ils préféraient à tous les autres.
C'est entre ces deux écoles que Virgile devait choisir. Chacune
avait ses mérites et ses inconvéniens. Le poème historique, que pré-
férait l'ancienne, plaisait davantage au grand nombre et il avait plus
de chances de devenir populaire. Rome a toujours été très fière de
son passé et elle prêtait complaisamment l'oreille à ceux quicélé-
braient sa gloire. Mais ce genre présente aussi de grandes difficul-
tés d'exécution. Il est toujours malaisé pour la poésie d'avoir à
soutenir la concurrence de l'histoire. Veut-elle reproduire exacte-
ment les faits comme ils se sont passés , on l'accuse de tomber
dans la sécheresse et de n'être plus qu'une chronique. Essaie-t-elle
d'y mêler quelque fiction, les gens sérieux trouvent que la vérité fait
tort à la fable et que la fable discrédite la vérité, qu'on ne sait jamais
sur quel terraiu on marche, et qtie cette incertitude nous gâte tout
le plaisir de l'ouvrage. L'épopée mythologique n'est pas exposée
à ce péril. Tout y est de même nature; elle introduit le lecteur,
dès le premier vers, dans un monde de fantaisie et de convention
dont il ne sort plus. Une fois le genre accepté, l'esprit s'y sent à
l'aise; il n'éprouve pas le désagrément d'être tiraillé sans cesse
entre la fiction et la réalité. C'est une sorte de rêve auquel il peut
s'abandonner avec confiance; il est sûr au moins qu'il se poursuivra
jusqu'à la fin sans qu'aucun brusque incident vienne le dissiper.
Mais, en revanche, le public auquel cette poésie s'adresse est res-
treint : elle ne possède pas ce qui entraîne la foule. Il faut avoir la
finesse d'un artiste et la science d'un érudit pour bien la comprendre.
A Rome surtout, où les artistes et les savans étaient rares, elle
devait se résigner à rester indifférente au « profane vulgaire » et à
n'être quie le charme de quelques délicats.
Virgile ne s'est toutà fait asservi à aucune école, c'est son origina-
lité; son goût large et libre a cherché partout ses inspirations. Il avait
commencé par s'éprendre d'un alexandrin, de Théocrite; dans son
dernier ouvrage, il a tellement imité les anciens poètes que Sénèque
l'appelle sans façon un ennianiste, ce qui est dans sa bouche un
grave reproche. Quand il a voulu créer la langue à la fois ferme et
souple dont il s'est si admirablement servi, il n'a pas fait difficulté
d'associer ensemble les deux grands représentans des écoles oppo-
sées, Lucrèce et Catulle. Il a pris surtout à l'un la vivacité de ses
tours, l'énergie et l'éclat de ses expressions, à l'autre sa phrase
plus nette, son rythme plus facile et plus coulant. De cette combi-
naison est sortie cette merveilleuse langue poétique que Rome a
parlée sans beaucoup d'altération jusqu'à la fin de l'empire.
Le même esprit se retrouve dans le choix que Virgile a fait de
son sujet de poème : il est de nature à satisfaire tout le monde et
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310 ' BEVUE DES DEUX MONDES.
tient le milieu entre l'épopée historique et l'épopée mythologique..
On a supposé avec assez vraisemblance qu'il hésita qi;Lelqi|[e temps
avant de se décider. Nous savons que, quand il eut achevé ses
Géorgiques^ il en fit la lecture à l'empereur, dans l&retraited'Âtella, .
où. Auguste s'était retiré pour prendre quelques semaines de repos
et soigner sa gorge malade. Est-ce à cette occasion qu'il a composé
lehriHant prologue qui ouvre Je troisième livre? Il est naturelle le
croire. Dans ce prologue, il annonce V Enéide i mais on voit bien .
qu'elle n'a pas pris encore, dans son esprit, sa forme définitive. En ce .
moment, il semble tout à fait dégoûté de la mythologie. Les jaunes
poètes romains en avaient tant abusé qu'elle avait perdu en quel-
ques années toute sa fraîcheur. <t Qui ne connaît, nous dit Virgile,
l'impitoyable Eurysthée et les autels de l'exécrable Busiris? Qui n'a
pmnt célébré le jeune Hylas, et Délos, chère à.Latone,6t Hippodamie,
et Pélops, Tardent cavalier, avec son épaule d'ivoire? » Tous ces
sujets* qui peuvent plaiie un moment à des esprits oisifs, lui semr
blent épuisés : omniajam vulgata; il veut marcher loin de la foule
et tenter des routes nouvelles qui le mènent à la gloire. Il y a des
momens où c'est l'ancien qui redevient nouveau, quand la mode
s'est portée quelque temps d'un autre côté. 11 semble donc que
Virgile voulait revenir à la tradition des vieux poètes latins et com-
poser une épopée tout historique* Il annonce, en ellet, à Auguste
qu'il va se mettre à chanter ses combats :
Mox tamen ardentes accingar dicere pugnas
Cssaris.
Heureusement, il changea d'avis. En prenant pour sujet de son poème
les guerres contre Brutus et contre Antoine, il se serait trouvé aux
prises avec les difficultés que Lucain, malgré son génie, n'a pas pu
vaincre. 11 a bien fait de remonter beaucoup plus haut, jusqu'aux
origines même de Rome. Son poème n'en est pas moins resté fon-
cièrement historique, non-seulement par les allusions perpétuelles
qui sont faites aux événemens et aux personnages de l'histoire, mais
par le fond même du sujet, qui est la glorification de Rome, et par
le ton grave et soutenu du récit. Il est pourtant mytholo j;ique aussi,
puisque les dieux et les déesses y sont les principaux acteurs du
drame, et que l'olympe et la terre s'y mêlent à chaque instant. En
plaçant sa fable à une époque où la légende et l'histoire se confon-*
dent, il a supprimé leur antagonisme. De cette manière, Jl a pu
réunir les avantages de tous les genres sans en avoir les inconvé-
niens.
Ne peut-on pas trouver pourtant qu'il est remonté un pieu trop
haut? Il semble que, puisqu'il voulait glorifier Rome dans ses ori-
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gines, ce n'était pas Énée qu'il lui fallait chois^ir; Énée n'a fondé
que Lavinium et il n'est, pour les ^Romains, qu'un ancêtre fort éloi-
gné. Les anciens chroniqueurs en faisaient le père ou le grand-père
de Bomulus, ce qui le plaçait assez près de la naissance de Rome;
mais plus tard, afin de mettre tant bien que mal la légende d'ac-
cord avec la chronologie, il avait fallu intercaler entre eux la série
interminable des rois d'\lbe. Il est vraiment étrange qu'un poète
qui voulait célébrer Rome ait choisi une époque où elle n'existait
pas encore et un héros qui- a vécu plus de quatre cents ans avant
qu'elle ait été fondée. Yirgile aurait mieux fait, à ce qu^il semble,
de s'arrêter à Romulns : il se serait trouvé au cœur même de son
sujet, Romulus était, d'ailleurs, bien plus populaire qu'Énée. Tout
le monde savait son nom ; on montrait au Palatin la cabane qu'il
avait habitée; on entourait d'hommages la petite grotte ombragée
d'iin figuier, où l'on disait que la louve l'avait nourri. De très bonnç
heure, la poésie s'était emparée de ces souvenirs et leur avait donéé,
en les chantant, plus d'éclat et 'de force. Tous les gens instruits de
Rome avaient dans la mémoire les passages du premier livre des
Annales d'Ennius, où il racontait le rêve de la vestale, la naissance
du fils de Mars, sa lutte avec Rémus ; tous répétaient avec émotion
ces beaux vers, à la fois si fermes et si tendres, qui exprimaient la
reconnaissance de tous les Romains pour celui à qui leur cité devait
la vie :
0 Romule, Romule die,
Qualcm te patriœ cuatodem di genuerunt!
O paler, o genitor, o sangaen dis oriundaail
Virgile a pourtant préféré Énée à Romulus, et il avait plusieurs
raisons de le faire. Une des principales assurément, c'est qu'il
voulait être agréable à l'empereur. Entre toutes les familles qui se
piquaient d*être issues desTroyens, les Césars tenaient fa première
place. Tandis que les Memmius, les Sergias, les Cluentius, se con-
tentaient d'avoir pour ancêtre un des lieutenans d'Énée, les Césars
se rattachaient hardiment à Énée lui-même, et prétendaient des-
cendre de son fils lulus. En chantant le père des Romains, Virgile
célébrait l'ancêtre des Jules; c'était un moyen de donner au pou-
voir de l'empereur une apparence légitime et d'en faire, h trav^^rs
les siècles, l'héritier naturel des rois de Rome. 11 pensait donc
^ servir son pays, tout en payant au prince sa dette de reconnaissance
personnelle. En même temps, il accomplissait la promesse qu'il lui
avait faite dans les Géorgiquesde lui élever un monument immortel.
Ce n'était plus sans doute un poème historique consacré au récit
des exploits de l'empereur, mais on le retrouvait sans peine sous
les traits du chef de sa race; la gloire de l'aïeul éclairait lepetît-
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812 REVUE DES DEUX MONDES.
fils, et quoique l'édifice portât sur son fronton le nom d'Éaée, on
pouvait dire qu'Auguste en était le centre, et qu'en réalité, il l'oc-
cupait tout entier :
In medio mihi Ciesar erit, templumque tenebit!
Pour préférer Énée à Romulus et aux autres, Virgile avait encore
une raison qui devait lui sembler très importante : Énée figure
déjà dans ï Iliade ^ son nom rappelle le souvenir des batailles aux-
quelles il a pris part et des guerriers qu'il a connus. Parler de lui
était donc une occasion naturelle de multiplier les allusions aux
poèmes homériques et de ranimer les héros de la guerre de Troie.
C'est un plaisir que Virgile se donne le plus qu'il peut; quoiqu'il
connaisse les dangers qu'on court à provoquer des comparaisons
désavantageuses, il s'y expose à chaque instant. Il cherche tous
les moyens de rattacher son poème à ceux d'Homère ; il en imite
les principaux incidens, il en fait revivre les personnages. C'est
Hector qui renaît dans les paroles d'Andromaque ; c'est Diomède
qu'on retrouve établi dans l'Italie méridionale, et qui ne se fait pas
trop prier pour pailer de ses anciens exploits ; c'est Ulysse dont on
suit la trace dans le palais enchanté de Gircé ou dans l'Ile du
Cyclope ; c'est Hécube, c'est Hélène, c'est Priam, qu'on entrevoit
pendant la dernière nuit d'ilion. Pour Virgile, comme pour nous,
Homère n'était pas seulement un grand poète épique, il était l'épo-
pée même. Aussi a-t-il dû s'estimer heureux de s'en rapprocher de
plus près par le sujet même et le principal personnage de son
poème. C'est ce qui achève de nous faire comprendre qu'il ait choisi
la légende d'Énée.
Avait-il tort ou raison de le faire? Est-il vrai de dire, avec cer-
tains critiques, que, dans Y Enéide, le choix du sujet ait nui au suc-
cès de l'œuvre, qu'un poème dont le héros était un étranger, un
inconnu, était condamné d'avance à ne jamais devenir populaire et
national? Après la longue étude qu'on vient de lire, la réponse à
cette question me parait facile. Sans doute, la légende d'Énée est
d'origine grecque, mais on a vu qu'elle s'est vite acclimatée à Rome,
qu'elle y a pris une couleur romaine par son mélange avec les
légendes du pays, qu'enfin l'état, loin de la combattre, l'a de bonne
heure officiellement adoptée. Quand Virgile s'en est emparé, il y
avait plus de deux siècles qu'elle était racontée par les historiens et
chantée par les poètes. On ne peut donc pas la regarder comme une
de ces fables futiles que le poète invente à sa fantaisie, et prétendre
qu'Enée, fils de Vénus, était aussi indifférent aux Romains de l'époque
d'Auguste que Francus, fils d'Hector, aux Français du xvi* siède.
Est-ce à dire qu'elle fût populaire à Rome, comme les histoires
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LA LÉGENDE d'eNÉE. 313
d'Achille et d'Ulysse Tétaient dans la Grèce? Pour le supposer, il
faudrait oublier les différences radicales qui séparent les deux pays.
Dans les dtés grecques, le mépris de l'étranger, qui est la passion
dominante de l'Hellène, maintient la race dans sa pureté. II peut y
avoir entre les citoyens des diversités de rang et de fortune, mais
ils ont tous la même origine. Les traditions nationales sont un tré-
sor qui appartient à tous et qu'aucun ne laisse perdre. Le poète qui
entreprend de les célébrer est compris de tout le monde; il chante
pour les pauvres et pour les riches, pour les lettrés et les ignorans;
son succès, quand il réussit, est véritablement populaire, car il n'y
a personne, dans le peuple entier, qui ne puisse prendre plaisir à
l'entendre, Il n'en pouvait être de même dans une ville comme
Rome, qui s' état formée d'un mélange donations diverses. Une popu-
lation sans cesse renouvelée, et composée d'élémens disparates, a
peu de traditions communes et les oublie vite. Je suppose que les
plébéiens, dont les souvenirs ne remontaient pas très loin, connais-
saient très peu toutes ces fables antiques, que les grammairiens ont
recueillies, et qu'elles les laissaient fort indiflérens. Aussi n'est-ce pas
pour eux que Virgile écrivait; il savait qu'il y perdrait sa peine et
qu'il ne lui était pas possible d'intéresser à son œuvre le peuple
entier, de la base au sommet, comme on pouvait le faire chez les
Grecs. C'est seulement aux classes éclairées qu'il s'adresse, à la
noblesse de naissance ou de fortune, à la haute bourgeoisie, aux
personnes instruites; tous ces gens-là, les uns par vanité aristo-
cratique, les autres pour imiter les premiers, remontaient volon-
tiers au passé ; ils en conservaient le souvenir et il ne leur déplai-
sait pas d'en entendre parler. C'est dans cette classe de la société
que Virgile a été populaire ; et comme elle était lettrée, qu'elle avait
lu les poèmes homériques, qu'elle connaissait les Annales d'Ennius
et les ouvrages des chroniqueurs latins, la légende d'Enée lui était
tout à fait familière. En la choisissant pour sujet de son poème,
Virgile était certain de ne pas surprendre et ne pas mécontenter le
public pour lequel il écrivait.
Ce public n'était pas aussi restreint qu'on pourrait le croire, car
l'instruction était fort répandue à Rome. Il s*étendit singulièrement
avec la conquête romaine. On a souvent admiré avec quelle rapidité
les Romains s'assimilèrent les peuples vaincus (1) ; il faut pourtant
s'entendre. On va trop loin quand on suppose que des nations
entières furent transformées en quelques années : ce serait un mi*
racle dont l'histoire offre peu d'exemples. Partout la classe populaire
conserva pendant quelque temps ses mœurs et sa langue ; et même
(1) Il est bien entenda qae je ne parle ici qae de TOecident et non de la Grèce on
de rAsie*: la domination romaine n*a pas sensiblement modifié les pays grecs.
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n
31& REVUE DES DEUX MONDES.
dans certains pays,^lle n'y a jamais entièrement renoncé. II y aitou-
jours eu en Gaule des paysans qi^ii parlaient le celte; et^. dans les
enviions môme de Garthage, il nenmnquait pas d'Âfricaiitôqui n'eur
tendaient que le punique. Ce qui eat devenu romain aveCi ume
incroyable facilité, c'est la bonne société et la bourgeoisie dos villes;
les classes politiques d'abord, c'est-à-dire les gens qui voulaient
être décurions et duumvii s daus leur pays pour obtenir ensuite
quelque grade militaire dans l'armée» quelque poste d'administi-aa
tion ou de fmance daos l'état; puis les classes riches, le commerce,
l'industrie, depuis les négociait d'origine libre jusqu'à ces anciens
esclaves, marchands enrichis, qui formaient l'importante corporation
des Augustales. Tous ces gens-là avaient plusieurs raisons d'être atta-
chés à Rome; mais ils lui étaient surtout reconnaissans de la civilisa-
tion qu'elle leur avait apportée. En dehors du monde romain il n'y
avait que barbarie; Rome et la civilisation se confoudaient ensemble.
Plus on était lettré, plus on avait le goût des arts et des sciences, et
plus on acceptait aisément une domination à laquelle on était rede-
vable de ces biens précieux, plus on était sujet fidèle pour la con-
server, . vaillant soldat quand il fallait la. défendre. Aussi était-co
pour Rome un moyen de gouvernement que de multiplier les écoles,
et c'est ce qui explique l'importance que les empereurs ont toujours
accordée à l'instruction publique. Si ces peuples, diiTérens de race
et de mœurs, étaient surtout réunis entre eux par une culture com-
mune, si leur patriotisme se composait principalement de leur .goût
pour les lettres et pour Its arts, on peut dire sans exagération ni
paradoxe que toutes les fois qu'il paraissait un bel ouvrage qui
obtenait plus de succès que les autres, qui faisait battre plus de
cœurs, le lien entre eux devenait plus serré, le patriotisme plus vif;
il est permis de penser qu^ ceux qui le lisaient se sentaient devenir
plus Romains, surtout si cet ouvrage était consacré, comme YÊnéidey
à la gloire de Rome. Ainsi se trouve résolue la question de savoir si
V Enéide fut vraiment un poème national et populaire, que nous nous
posions tout à l'heure. Lorsqu'on connaît la place qu'elle occupait
dans l'éducation, et qu'on devine celle qu'elle devait tenir dans la
vie des gens instruits et lettrés, c'est-à-dire de tout ce qu'il y avait
de vraiment romain dans l'empire, ou est bien forcé d avouer qu'elle
a été po[)ulah*e ; et quand ou voit qu'elle n'était pas seulement un
de ces livres qui charment l'esprit et dont la lectui'e occupe agréa-
blement quelques loisirs, qu'il lui est arrivé,, comme aux poèmes
d'Homère, d'avoir une sorte d'importance politique, et que l'admi-
ration qu'on éprouvait pour elle rattachait ceux qui la lisaient à la
patrie commune, on ne peut nier qu'elle ne soit aussi une œuvre
nationale,
CUfiXOH BûISSlfift.
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PAULINE DE MONTMORIN
COMTESSE DE BEAUMONT
M«* DE STAËL ET JOtTEERT.
I.
Des agens de la nation avaient pris provisoirement possession
des châteaux de Theil et de Passy-sur-Yonne et j avaient mis les
scellés. M"^ de Beaumont, presque mourante» trouva un asile chez
un pauvre vigneron des environs de Villeneuve. II se nommait
Dominique Paquereau : son nom a mérité d'être conservé par Jou-
bert. Abandonnée, seule avec deux anciens serviteurs de son père,
Saint-Germain et sa femme, qui étaient entrés au service du comte
de Montmorin lors de son ambassade à Madrid, AP"*' de Beaumont
s'abrita pendant quelques mois dans une chaumière délabrée. Elle
vécut du prix de quelques bijoux qu'on vendait presque pour rien
à Sens. L'hiver venu, elle se traînait de son lit à son foyer. Elle
racontait plus tard à ses auditeurs attentifs, dans le salon de la rue
(1) Voyei U Rmm da 15 Juin, du 15 JaiUet et da 15 août.
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i
316 REVUE DBS DEUX MONDESé
Neuve-du-Luxembourg, ses misères attendrissantes. Deux ou trois
livres qu'elle avait emportés lui servaient de compagnie.
C'est là qu'elle apprit peu à peu toutes les calamités qui
l'avaient frappée ; elle y apprit aussi l'exécution de ses amis,
celle des frères Trudaine et d'André Ghénier, celle de M. de
Malesherbes (1).
Le beau-père de Trudaine de Montîgny, vieillard de soixante-
treize ans, M. Micault de Courbeton, accusé d'émigration, avait été
guillotiné le premier. Son gendre avait été ensuite arrêté. Le der-
nier enfant, âgé de dix-sept ans, se trouvait à Montigny lorsque le
comité de surveillance s'y présenta ; il fut laissé sous la surveil-
lance de la municipalité. Mais Trudaine de La Sablière ne voulut
pas abandonner son aîné et il devint alors l'objet d'un mandat spé-
cial. Les Trudaine (qui l'ignore?) avaient été réunis à André Ghé-
nier et portés avec lui sur les listes de Saint-Lazare. M™° de Beau-
mont se plaisait à raconter la lutte, digne de Plutarque, entre les
deux frères devant le tribunal révolutionnaire. Acceptant pour lui-
même les accusations les plus absurdes, l'aîné présenta la défense
du plus jeune, dépeignant la candeur et la générosité de son carac-
tère, comme s'il avait eu devant lui des juges et une justice. Les
Trudaine ne furent pas épargnés. André Ghénier les avait précédés
de vingt-quatre heures.
La révolution avait chassé M"''' de Beaumont du monde réel en le
rendant trop horrible. Convaincue qu'il fallait aimer peu de gens et
connaître beaucoup de choses, elle s'efforça d'agrandir ses idées et
de concentrer ses affections. Que lui en restait-il ? La hache avait
fait des trouées profondes. Les filles de M"»» de La Luzerne avaient
heureusement retrouvé leur père; elles étaient trop enfans pour être
autre chose que des nièces. Parmi les commensaux de Thôtel de la
rue Plumet, F. de Pange, et sa cousine, M'"« de Sérilly, avaient
survécu; M™* de Staël n'avait pas encore quitté Goppet; M"" Hoc-
quart et les Suard avaient pu se cacher (2). Ces amitiés, en se
renouant, eussent- elles toutefois suffi à Tâme mélancolique et
désenchantée de Pauline de Beaumont? Son appétit de savoir, qui
s'alliait au jugement le plus droit, aurait-il, en étendant la variété
de ses connaissances, satisfait le sentiment et le besoin de bonheur
qui étaient pourtant en elle? Aurait-on apprécié cette intelligence
«îdmirable, cet esprit qui se nourrissait de pensées « sans y cher-
cher la satisfaction de la vanité? » Eût-elle, en un mot, été tout à
(1) M. le duc d'Âudiffret-Pasquier a bien Toula permettre à M. Louis Favre d*ei-
plorer pour nous les précieux papiers du cliancelier.
(2) Lettre du 1« octobre 1797.
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MADAME DE BEAUMOOT. 317
fait elle-même si elle n'eût pas rencontré sur son chemin un homme
d'un caractère aussi élevé que sûr, esprit de premier ordre, et d'au-
tant plus distingué qu'il s'ignorait lui-même, fuyant le bruit, plein
de manies et d'originalités, comme dit Chateaubriand, et man-
quant éternellement à ceux qui le connaissaient, ayant une prise
extraordinaire sur ses amis, s'emparant d'eux comme une obses-
sion, ayant la prétention d'être toujours au calme et étant troublé
plus que personne ; enfin (et c'est le coup de pinceau qui achève le
portrait tracé par un maître) un égoïste qui ne s'occupait que des
autres.
Nous n'avons pas une page inédite à ajouter aux documens publiés
sur Joubert. Une* honorable famille, chez qui sa mémoire est à juste
titre vénérée, a conquis la sympathie de tous les lettrés par le
soin pieux qu'elle a mis à faire connaître non-seulement ses pen-
sées et sa correspondance, mais sa vie modeste et sérieuse, son
intérieur paisible, ses affections à la fois passionnées et austères.
Si M*"* de Beaumont doit beaucoup à Joubert, il lui dut beau-
coup aussi, et cet empire qu'il exerçait sur les autres, une femme
qu'un souffle pouvait renverser, un être tout de grâce, de faiblesse
et de langueur, l'exerça à son tour sur le penseur ingénieux et
fortk
Il habitait la majeure partie de l'année à YiUeneuve-sur-Yonne.
Marié depuis quelques mois à peine, il n'était plus un jeune homme.
Les quarante ans allaient sonner. La rumeur publique lui apporta
le récit des événemens accomplis au château de Passy, la détresse
et l'abandon dans lesquels se trouvait la fille du comte de Mont-
morin. Joubert fut ému. Il alla frapper à la porte de l'humble mai-
son où Pauline s'était réfugiée. Cette visite marqua dans la vie de
Joubert. Il fut conquis par le charme pénétrant et maladif de la
jeune femme. Il lui offrit de la recevoir à Villeneuve; ses visites se
renouvelèrent, même dans cet hiver de 179A, presque aussi cruel
que celui de 1709 ; mais l'air qu'il respirait, près de cette chau-
mière couverte de neige, lui était déjà favorable, et son cœur hon-
nête avait presque la crainte d' effaroucher M""' de Beaumont par un
trop vif empressement.
Ce qu'était alors Joubert, son état moral, c'est à lui-même que
nous devons le demander. Il ne s'est pas dérobé aux regards de
l'observateur. Dans son ignorance de la vie réelle et dans sa pas-
sion pour Tidéal, il n'avait pas changé depuis le jour où, pour la
première fois, il avait quitté ses vieux parens pour aller à Paris. Sa
mère le trouvait si grand dans ses sentimens, si éloigné des routes
ordinaires de la fortune, que l'avenir l'inquiétait. Un jour qu'elle
reprochait à son fils son désintéressement et sa générosité, il lui
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V3f8 B£TCE "ras DEUX M(M!fDEB.
répondit qu^i) ne voulait pas que Tâme d'aucune espèce d'homme eût
de la supériorité' 8ur la sienne. Cette âme ne s'était pas abaissée :
4a solitude, la réflexion, l'étode, l'avaient encore ennoblie. Depuis
la révolution, la France lui paraissait un tourbillon habité par un
peuple à qui la tétetoumut. Ce qui lui semblait faux n'existait pas
'à ses yeux; subtil à force de recherches, chassant aux idées, comme
si elles étaient des papillons, rêvant la perfection comme le vulgaire
fève te bonheur, il était tourmenté, quand il écrivait, par l'ambition
de mettre tout un livre dans une page, toute une page dans une
phrase, et une phrase dans un mot. N'était-ce pas de lui-même
qu'il disait que, pour juger de pareils esprits, il n'y avait pas de
mesure usitée? Aussi vivraient-ils ignorés et mourraient-rils sans
monument, si quelque haute amitié ne se montrait à côté d'eux,
comme un ha82u:d fortuné, pour leur servir de stimulant et faciliter
leur éclosion.
Fontanes aurait pu, à beaucoup d'égards, remplir ce r6Ie : Jou-
bert lui était profondément attaché, et depuis ces années heureuses
où les cœurs se lient le mieux. La seule entreprise littéraire à
laquelle il ait songé pour augmenter ses ressources, une revue
anglo-française, Joubert lui en avait confié l'essai; il avait fait
mieux ; pour lui assurer son indépendance, il l'avait marié à une
-femme de son choix. Sans doute il ne taisait pas à Fonianes ses
peines secrètes, ses luttes entre un corps faible et une âme vigou-
'reuse; mais cet esprit rare, qu'il comparait à une noisette des
contes de fées où Ton trouvait des diamans lorsqu'on en brisait l'en-
veloppe, cet esprit, si fin qu'il est parfois subtil, restait enfermé.
Quelles mains délicates l'entr'ouvriraient? Dans les momens d*inspi-
Tation et de ravissement où la contemplation parfois le plongeait,
aux heures où il eût voulu que ses pensées s'inscrivissent toutes
seules sur les arbres qu'il rencontrait, tant il avait k tête gonflée
et tant il répugnait à écrire, Fontanes eût ^é le critique choisi;
mais le désir de plaire, la confiance absolue, cet encouragement
dont les plus sages ont besoin, qui les donnera? Et cette louange
discrète, quelles lèvres la diront sans banalité, comme on veut
qu'elle soit dite?
M"** de Beaumont fut tout cela pour Joubert. Elle absente, l'esprit
de son ami était presque absent. Vainement Fontanes lui recom-
mandait d'écrire chaque soir le résultat des méditations de la jour-
née et Rassurait qu'à la fin il aurait fait un beau livre, sans aucune
peine ; M°* de Beaumont était alors au Mont-d'Or et ne pouvait
que rarement lui adresser de ses nouvelles; il devenait un marbre ;
jusqu'à ce que, Béatrix étant pour toujours partie, il en arriva' à
s'ennuyer de ce qu'il entendait, de ce qu'il disait, indiiTérent à ce
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■J.V-,V,U «' 4WJ4-^
MADAME DS BfiAUMONT, 3l9,
qu'il voyait, ne compraïaût plus rien ni aux livres, ni aux homûies,
nia ses propres pensées, et si peu semblable à luirmôme qu'il écri-
vaitf à M""® de Viatimille : « Le souvenir de moi vaut mieux, que ma
présence, et je n'ose plus me montrer à. ceux dont je veux être
aioié (1). »
Ce n'étaient heureusement que des crises intermittentes ; mais,
pour les amener, combien devait être attrayante cette aristocratique
jeune femme, et pénétrant son souvenir I
II.
En décembre 1794, malgré un rigoureux hiver. M"»' de Beauuioot
se décida à aller revoir ses amis qui avaient survécu ; son cœur
était serré de quitter le pauvre logis de Dominique Paquereau ; elle
était effrayée de revoir cette ville teinte encore du sang de tout ce
qu'elle avait eu de plus cher au monde. Joubert, avec sa bonté pt é-
voyante, l'avait recommandée à l'un de ses frères qui habitait Paris,
Elle descendit dans un modeste hôtel de la rue Saint-Honoré. Quelle
impression dut lui laisser le spectacle des lieux où tant de forfaits
s'étaient accomplis! Quelle transformation rapide comme un chan-
gement à vue I
Qui ne s'est demandé comment purent reprendre le train ordi-
naire de la vie les nobles qui, sans émigrer, avaient échappé aux
horreurs de 93 et de 94? C'était pour les anciens privilégiés cotujne
un mauvais songe. Ils se frottaient les yeux. Était-ce possible? Quoi I
en aussi peu de temps toute une société anéantie! Les quelques
lettres datées de cette époque et conservées en province, dans
les anciennes familles de commerçans, sont instructives. Seuls,
ils s'étaient risqués, dès le lendemain de thermidor, à reprendre
leurs affaires avec Paris et y étaient rentrés. Les rues étaient débup-
tisées; les plus brillaus hôtels étaient devenus des restaurans uu
des maisons meublées; dans les églises mutilées, le bonnet rouge
planté sur une pique remplaçait la croix ; dans les vieux quaniers;
jadis tout noirs de couvens et d'abbayes, les cloîtres étaient éven-
très, les chapelles transformées en échoppes, les clôtures des jar-
dins élréchées; sur les murailles ces mots inscrits: Propriété
nationale à vendre! A tous les étalages, chez les brocanteurs, des
dépouilles à acheter, ornemens d'autel, statues, reliquaires, tableaux,
vieux livres; les cafés et les cabarets multipliés; seule la place de
la Révolution était silencieuse, vide et nue. On n'y passait pas.
Quelle modification plus complète encore dans le costume et dans
(i) Correspondance de Jonbert.
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820 RETUE DES DEUX MONDES.
les mœurs I A cette allure nerveuse, à ce langage, hardi et cru, on
ne pouvait se méprendre, pas plus qu'aux meurtrissures de la façade
des Tuileries et aux inscriptions gravées par le 10 août. Quand Cha-
teaubriand même, cinq ans après, entra à pied dans Paris, il lui
sembla qu'il descendait aux enfers, tant l'émotion était encore poi-
gnante!
M'°* de Beaumont ne séjourna pas plus de six semaines au i^ilieu
de ces ruines. L'hôtel Montmorin avait été pillé. II ne restait
debout dans le jardin qu'un cyprès planté par elle à quatorze ans.
Elle se plaisait, plus tard, au cours de ses infinies tendresses pour
René, à le lui montrer en se promenant vers les Invalides. C'est
à ce cyprès, dont il connaissait seul l'origine et l'histoire, qu'à son
premier retour de Rome, prêt à repartir pour le Valais, il alla faire
ses adieux.
La joie de M""® de Beaumont, dans ce court séjour à Paris fut de
retrouver Fr. de Pange et M"*® de Sérilly. A peine sa cousine avait-
elle recouvré sa liberté qu'elle était citée comme témoin dans le pro-
cès intenté par la conscience publique révoltée à Fouquier-Tinville.
Depuis que le club des Jacobins avait été fermé, les imaginations
peu à peu se rassuraient. La bourgeoisie, exaspérée contre la terreur,
était d'autant plus lasse de la rude domination des conventionnels
qu'elle avait acclamé la révolution. La majorité de l'assemblée eût
voulu punir les députés les plus féroces qui l'avaient opprimée ; mais,
suivant le mot de M'"*' de Staêl, elle traçait la liste des coupables
d'une mwn tremblante, craignant toujours qu'on pût l'accuser elle-
même des lois qui avaient servi de justification ou de prétexte à
tous les crimes. Les sympathies qui accueillirent M""^ de Sérilly lui
permirent de rentrer immédiatement dans ses biens. Elle reprit pos-
session du château de Passy et vint l'habiter avec François de Pange.
lisse marièrent et prirent avec eux M"** de Beaumont, en atten-
dant qu'elle obtînt la mainlevée du séquestre de Theil. Elle lia les
hôtes de Passy avec Joubert. L'esprit austère de Fr. de Pange ne
lui eût pas été sans utilité. Son imagination se trouvait contrainte
dans son commerce et n'osait pas se livrer à tous ses caprices.
« M. de Pange veut qu'on marche, et j'aime à voler ou du moins à
voleter (1). »
Sa lettre du 26 avril 1795 allait trouver M*"® de Beaumont à Paris.
Elle était tout entière au passé sanglant, recueillant des informa-
tions, écoutant les récits d'anciens serviteurs. Riouffe, l'ami des giron-
dins , venait de publier ses Mémoires d'un détenu^ ils avaient pro-
duit dans le public une vive sensation. Aucun ouvrage de ce genre
n'avait été écrit avec le même talent. Le succès des Prisons^ de Sil-
(1}Lettreda2eaTrU1795.
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MADAME DE BEAUMONT, 321
yio Pellico, il y a quarante ans, pourrait seul rappeler la vogue de
l'ouvrage de Riouffe. L'intérêt que Joubert et M"*® de Beaumont pri-
rent à cette lecture est un signe des temps. La lettre à Joseph
Souque, objet de l'engouement de ces deux nobles esprits, nous en
paraîtrait peu digne, si nous ne nous placions pas au lendemain des
scènes d'attendrissement produites par le procès des noyades de
Nantes et par les dépositions des victimes échappées au tribunal
révolutionnaire. Un bénédictin, un peu illuminé, s'était trouvé dans
la cellule où était enfermé RiouiTe. Pour se débarrasser de ses
sermons, il avait imaginé, en fils du xnu« siècle, de créer un culte
nouveau sous le nom d'Ibrascha, et d'en publier les rites et les
maximes. Joubert et M"»* de Beaumont avaient de l'aversion pour
cet Ibrascha ; ils ont soin dans leur correspondance de le déclarer,
tant ils avaient pris au sérieux l'auteur, et tant ils avaient été
remués par les tableaux de l'intérieur des cachots avant le 9 ther-
midor.
Dans la stérilité littéraire de ces années terribles, un mot, une
phrase, suffisaient pour attirer les esprits éclairés. La société ne
s'était pas encore assise. Lire était donc la plus grande occupation
de M"® de Beaumont. Les échanges de livres étaient continus entre
Villeneuve-sur-Yonne et Passy. Les plus graves étaient dévorés.
Comme cette jeune comtesse de Béthisy dont parle Rivarol, M""* de
Beaumont aimait beaucoup les sujets de métaphysique ; ses ques-
tions abrégeaient les difficultés ; ses réponses redressaient souvent
l'explication. S'il est vrai que, selon l'âge, selon l'année, selon la
saison et quelquefois dans le même jour, selon les heures, nous pré-
férons un livre à un autre, un style à un autre style, il est encore
plus vrai qu'il y a dans chaque siècle une sorte de goût général qui
s'impose ; il donne à certains auteurs une réputation de mode et
finit par imprimer un caractère uniforme aux intelligences contem-
poraines. Pauline de Beaumont était trop de son temps pour ne pas
être quelque peu philosophe ; elle appelait Condillac son cher abbé,
et il exerçait sur elle toutes les séductions de sa méthode et de sa
lucidité; elle essayait de goûter Malebranche; elle admirait le Phé-
don et le mettait au-dessus de tout, l! Apologie de Socrate lui avait
produit moins d'effet. « Je crois, disait-elle, que cela tient aux cir-
constances ; nous avons vu tant de procès aussi injustes et tant de
magnanimité parmi des victimes qui nous intéressaient plus vive-
ment I » Elle prenait même connaissance des articles de Fontanes
sur Kant. Enfin pour achever de comprendre cette cervelle curieuse
à l'excès, et qu'aucun effort, aucune forte attention ne rebutaient,
nous ne pouvons oublier qu'il y avait en M'"^ de Beaumont du sang
Tou ux. — 1883. %i
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322 RETOE DES DECX MONDES.
de la vieille Auvergne. Aussi X Histoire de Port-RoyalYocjcxiçhrX'^e
plusieurs mois. Il lui semblait que, dans un chrétientresprit devait
être jauséijiste et le cœur un peu moliniste. Elle attribuait toute-
fois cette dernière partie de ses souhaits à ce qu'elle appelait les
préjugés de sa jeunesse. Une de ses tantes, Tabbesse de Montmorin,
était un peu l'amie des jésuites. Toujours est-il que, dans les pre-
mières ardeurs de son zèle janséniste, elle écrivait à Joubert : « Si
Port-Royal eût encore existé, j'étais en danger d'y courir (1), » Elle
se contenta de relire les Provinciales.
Gardons-nous de croire à travers ces sérieuses lectures que nous
ayons en face de nous une pédante. Elle avait eu grand'peur de le
devenir. Ses ouvrages favoris l'eussent guérie. C'était d'abord La
Bruyère qui lui avait appris à rire avant que d'être heureuse, sous
peine de mourir avant d'avoir ri; Le Tasse, une passion qu'elle
devait partager avec Chateaubriand; TrisLram Shandy, qui l'amu-
sait singulièrement et qui plaisait aussi à Joubert, de telle sorte
qu'elle s'imaginait quelquefois qu'il lisait Sterne par-dessujs son
épaule. Mais sa lecture préférée était la Correspondance de Vol-
taire. Elle lui tenait lieu de société et de la société la plus spiri-
tuelle. C'était Joubert qui lui avait conseillé de lire ces lettres; il se
piquait d'avoir le mérite de deviner le goût de son amie, et l'un de
ses tourmens était la conviction que l'esprit de Pauline ne s'était
pas encore occupé des objets les plus propres à lui donner des ravis-
semens. Il était impatient de voir en sa possession les ouvrages les
plus capables de la charmer. Cela le rendait fort affairé : a Si Dieu me
prêtait vie, lui écrivait-il, et mettait devant mes yeux les hasards
que je lui demande, il ne me faudrait cependant que trois semaines
pour amasser tous les livres que je crois dignes d'être placés, non
pas dans votre bibliothèque, mais dans votre alcôve, et si je par-
viens à me les procurer, il me semblera que je n'ai plus rien à faire
au monde (2). »
Joubert, en effet, n'aimait que les petits livres, ceux qui n'occu-
pent que peu de place et font les délices des déUcats. Les très bons
écrivains avaient peu produit, parce qu'il leur avait fallu beaucoup
de temps pour réduire en beauté leur abondance ou leur, richesse.
Ainsi peusait Joubert, et il citait le mot de saint François de Sales :
< J'ai cherché le repos partout et je ne le trouve que dans un petit
coin et avec un petit livre (3). »
Ces premières années de tendxe et expansive amitié, de couver*
(1) Lettre de mai 1797.
(2) Leure du 15 mai 1797.
(3) Lettre du 30 miurs 1804.
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JCAIXAME DE SEADMOITT. ^2^
rflatioBS intimes, entrecoupées de quelques voyages à Paris, néces-
^tés par les embarras de fortuaiede M"^"^ de Beaurnoot, furent «ans
.nuages. En les rappelant au comte M(^, Joubert en parlait comme
d'une sorte de paradis perdu, tant les deux âmes étaient près d'être
parfaites. II se mêlait à leur affection quelque chose de ce qoii rend
si délicieux tmii ce qui rappelle l'enfance, c'est-à-dtre le souvenir de
rioDOcence* Ce n'étaient que visites, échanges de livres, daios ce
calme et doux pays de Bourgogne,- entre Villeneuve, Passy et Theil,
quand M"*® de Beaumont put y rentrer. Il ne lui manquait que le
courage d'être heureuse; mais, pour y atteindre, il aurait fallu
d'abord avoir le courage de se soigner et k volonté de guérir.
(c Je suis payé pour vous désirer de la sanlé, puisque je vous
ai vue, lui disait Joubert; j'en connais l'importoace puisque je n'en
ai pas.
' u — Cela serait pUis tôt fait, répondait M°^* de Beaumont.
a — Plus tôtr oui, mus non pas bientôt, reprenait son ami. Enfin
il faut aimer la vie quand on l'a ; c'est un devoir. Les pourquoi
seraient infinis, je m'en tiens à l'assertion. »
L'tannée 1 795 s'était écoulée dans une quiétude relative : à l'ex-
térieur, la paix de Ëàle venait d'accomplir la pensée du cardinal de
Aichelieu : la France réunissait oe qui est compris entre le Rhin^
les Âlpes et les Pyrénées; à Timérieur, la constitution de l'an m
attestait les changemens raisonnables qui s'opéraient dans les idées
et les théories; mais elle ne guérissait pas les plaies de l'anarchie et
le malaise, qui était partout. François de Pange était pressé par
M*^ de Beaumont de donner son opinion sur île gouvernement. Il
jouissait enfin .du repos à Passy, replié sur lui-même, sans se dis-
siper ni se. répandre ; il écrivit à sa cousine cette lettre admirable,
comme un testament politique. Elle fut insérée dans le Journal de
Peltier (1).
« Je ne puis me résoudre à pubMer même une brochure. J'ai
cru longtemps à cet empire despoticpie de la raison , dont parle
Montesquieu; mais chaque jour j'y crois moins, chaque jour mon
découragement augmente. Pour qui écrirais-je? Pour quelques
hommes raisonnables et éclairés dont j'^aimerais le suffrage? JÛais
ce que je dirais de vrai, ils le savent, et ce qu'ils savent ne. sert
qu'à eux. Ce n'est pas la peine d'écrire pour une stérile approbation
et le faible honneur d'avoir raison.
tt C'est la masse du peuple qu'il faudrait éclairer; mais cette
masse s'agite et ne lit pas. Il faut la calmer avant de l'éclairer.
C'est l'ouvrage du^ temps, et cet ouïvrage Sr'avance. Ce qu'on appelle
. {i}.iiuri$\pet^ëami i'ûnnéê 1796, U4z.
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32& BEVUE DES DEUX MONDES.
le peuple est rassasié de ces grands mouyemens , de ces grands
spectacles qui ont produit de grands malheurs autour de lui» sans
de grands avantages pour lui. 11 sent enfin le besoin de repos et
celui de Tordre.
a Vous voulez qu'on éclaire, qu'on dirige l'o'pinion ; mais avant de
la diriger, il faut la redresser. Ne voyez-vous pas que, semblable
à l'aiguille de la boussole dans la tempête, elle est devenue folle,
qu'elle est pervertie ou égarée sur les premières notions de la mo-
rale ou de la politique? Qu'attendez-vous de l'opinion dans ce temps
de délire, où l'esprit de faction a ôté le ridicule à l'absurde, l'hor-
reur au meurtre, l'estime à la vertu?
a Sera-ce pour les hommes de parti que j'écrirais? La raison et
l'esprit de parti sont des ennemis qu'aucun traité ne peut rappro-
cher, et l'esprit de parti parmi nous a pris un caractère qui le rend
plus intraitable encore. Ce n'est pas seulement l'intolérance d'opi-
nion et la jalousie du pouvoir qui le constituent comme partout; il
se joint à ces sentimens un intérêt personnel qui en irrite la vio-
lence.
« Des hommes que des passions féroces, ou un fanatisme insensé,
ou simplement une coupable faiblesse ; ont rendus complices des
crimes qui ont désolé et déshonoré la France, repousseront toujours
de toutes leurs forces et la raison qui les condanme et l'humanité
qui les accuse.
« Ceux qui n'ont rien respecté voudraient qu'on respectât leurs
écarts, leur ignorance, leurs crimes mêmes ; voilà d'où vient l'em-
barras de cette faction, la versatilité de ses plans, l'inquiétude de
ses mouvemens. Mais c'est le danger où elle se trouve qui la rend
plus dangereuse. Quel rôle voulez-vous que la raison joue au milieu
de ce chaos?
tt II n'y a de conduite utile en ce moment que celle qui saura
opposer les intérêts aux intérêts, la fmesse à la ruse, la prudence
à l'intrigue , des demi- vérités aux erreurs ; mais cette conduite
ne peut convenir qu'à l'homme public qui, placé au milieu des
affaires, doit tendre à son but par les voies les plus sûres. Elle ne
convient pas au philosophe, qui, en traitant des principes éternels
de la morale et de la raison humaine, ne doit aucun ménagement
aux passions, aux préjugés, à Terreur.
« Aussi la philosophie , qai n'a pas conduit cette révolution,
qu'elle avait préparée , ne la terminera pas non plus , mais elle
apprendra peut-être à en profiter. »
Les jacobins, que François de Pange continuait à attaquer avec
énergie, et qu'il jugeait avec cette fermeté de vues, tenaient encore
entre leurs mains une autorité compromise et défaillante. Ils avaient
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MADAME D£ BEADMONT. 326
fait contracter à la nation des habitudes serviles et tyranniques à la
fois, et préparaient pour Bonaparte les hommes qui ont fondé sa
puissance. L'esprit public était tellement impatient de les écarter
des affaires qu'il allait déjà de ses vœux au-devant de l'illégalité.
Cette lettre vigoureuse de François de Pange avait eu l'approba-
tion enthousiaste de W^^ de Beaumont; Joubert aussi n'avait pas
ménagé les éloges; il l'avait signalée à Fontanes» et il relevait par-
ticulièrement les dernières lignes renfermant un aperçu nouveau et
tout un jugement sur la révolution française.
La frêle santé de Fr. de Pange n'allait pas lui permettre d'édifier
l'œuvre de philosophie sociale que ses amis attendaient de lui. Il
voulait prendre pour épigraphe ce mot sévère, qu'il répétait à Jou-
bert, un peu optimiste : Triste comme la vérité. Après quelques
mois d'uQ bonheur longtemps attendu, mais du moins réalisé, le
souille lui échappait. Il mourait en septembre 1796. Nous devons à
W^^ de Beaumont de connaître les derniers traits de sa vie et de
pouvoir apprécier l'étendue de cet esprit éminent. Il s'appliquait
atout; il réunissait le goût de tous les arts à celui de toutes les
sciences. Il était astronome et musicien, géomètre et homme poli-
tique; mais ce qui l'avait surtout rendu digne de respect, c'était
son caractère. Il faut laisser à la personne qui l'a le mieux connu
le soin d'achever ce portrait. Si nous réunissions en un volume les
quelques écrits et les lettres de la femme ardente et triste, passion-
née et grave que nous essayons de faire revivre, les deux pages
consacrées par elle au compagnon de sa jeunesse, au premier édu-
cateur de son jugement et de son intelligence» seraient en tête du
recueil. Les voici :
tt Vous me demandez quelques traits qui puissent donner une
idée du caractère de celui que nous pleurons ; mais la beauté môme
de ce caractère rend votre demande presque impossible à satisfaire.
Sa vie entière est le seul trait qui puisse le caractériser. Dn honuue
dont une qualité surpasse éminemment toutes les autres, qui, par
exemple, est plus courageux, que ne l'est le commun des hommes,
ou plus généreux, ou plus humain, mais qui d'ailleurs n'a rien
d'extraordinaire, cet homme brille par sa qualité dominante que le
reste de son caractère ne donnait pas le droit d'attendre; mais
lorsque tout est à l'unisson, quand les qualités du cœur et celles
de l'esprit sont nettement ordonnées, que leur accord règle tous les
mouvemens de l'âme et de la pensée, on n'est plus frappé que de
cet accord parce qu'il est rare ; mais ses effets n'étonnent pas, parce
qu'ils sont prévus.
0 Quel homme, je ne dirai pas de ses amis, mais de sa con-
naissance, a été surpris de son désintéressement lorsqu'il perdit
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ri36 RETUE DES DEUX MONDES.
UBesommd considérable, la portion la pins solide de sa fortune/'et
/sur laqudleil avait dû compter si sûrement? A peine en parla t-til
et personne ne «'en étonna. De sa part, le contraire aurait étonné.
On en peut dire autant de ce qui lui arriva le 15 vendémiaire
dernier. Vous avez su qu'il courut alors de grands dangers ^n pre-
nant la défense d'un homme qu'il ne connaissait pas, mais qull
voyait maltraité. 11 fut menacé, frappé et tràtné en prison; sans
doute il devait être un peu ému : à peine sorti de prison, il m'écri-
vit et la première moitié de sa lettre contenait des réponses à des
commissions que je lui avads données. Ce ne fut qu'à la fin qu'il me
raconta son aventure, avec une simplicité surprenante dans tout
autre, mais que j*étais sûre de trouver en lui. Ge n'était pas la pre-
mière fois qu'il s'exposait ainsi ; il aurait couru les mêmes dangers
le lendemain. Son cœur le plaçait toujours dans le parti de Topprimé,
qoel qu'il fût, et le péril était un aiguillon de plus.
a Cependant, malgré ce besoin de secourir et cette vive sensibi-
lité, personne mieux que lui n'a su employer chacune de ses facul-
tés morales à son véritable usage. Né avec une âme brûlante, il
éprouvait très vivement ces sensations de plaisir ou de peine qui
|Kirtent presque toujours de la partialité dans les jugemens. Son
extrême aaaour pour la justice le préservait de cette faiblesse, si
ordinaire qu'on pourrait la croire inséparable de l'humanité.
« Mais si la justice avait sur lui cet empfa*e, elle n'empêchait pas
l'action de toutes les émotions fortes et précipitées que produit
«ne révolution sur des organes faibles. Obligé de se cacher pendant
le règne de la terreur, il apprit successivement dans sa retraite,
souvent sans préparation, la mort de ses plus intimes amis. Les
regrets qu'il leur donnait, l'indignation que lui inspirait l'injustice,
ses craintes continuelles sur le sort de ceux qui lui restaient, déchi-
raient un cœur qui* ne pouvait sentir médiocrement.
« Sa santé s' altéra. 'Le 9 thermidor, en lui rendant l'espérance de
jours plus calmes, parut lui rendre aussi les moyens d'en jouir.
Une émotion de bonheur arrêta pour quelques instans l'effet de
tant d'émotions douloureuses. Mais cet effet avait été trop violent :
sa perte devait être ajoutée à tant de pertes, les combler toutes, et
ne laisser à ses amis, c'est-à-dire à tous ceux qui l'ont connu, que
le regret d'avoir vu disparaître si promptement un homme fait
pour éclairer, pour servir et honorer son pays par ses vertus et ses
tàlens, et à qui le temps seul a manqué pour réaliser ces grandes
espérances.
« Quand le dépérissement de ses forces le contraignit de s'occu-
per de sa santé, il disait : « 11 ne faut pas mourir ; je sens que je ne
suis pas né pour ne rien laisser après moi. » Il avait parfaitement
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MADAME D£ B£AUMONX.. 327
la .conscience de ses facultés intellectuelles et pas da tout celle des
facultés de son cœur; il savait bien qu'il avait plus d'esprit, une
tête plus fortement organisée que le commun des hommes; mais il
ne savait pas, ou du moins, il ne s'était janmis dit qu'il fût meilleur,
plus généreux^ qu'il jsût mieux aimer qu'un autre. »
Ces lignes, qui portent la marque du xviu® siècle, par la science de
l'observation morale, sont bien aussi l'œuvre d'une âme grande et
digne de sentir tout le bonheur de M""® de Sérilly. Nous sera-t-il
permis de croire que Pauline ne se fût pas remariée, comme sa cou-
sine, dix mois après son deuil, qu'elle n'eût pas épousé le marqiais
de Montesquiou-Fezensac, pour redevenir une troisième fois veuve
en 1708 ?
W^^ de Beaumontavait adressé à M"*^ de Staël cette oraison funèbre
d'un dç ces jeunes hommes qui se sentaieat tous quelque chose làl,
C'est que M"*® de Staël considérait Fr. de Pange comme le plus éoer^
giquement, le plus spirituellement honnête de cette élite qui
avait appelé la constiiuante ; et elle se plaigaait à Rœderer qu'il
n'eût pas dans son journal honoré cette noble mémoire ; aussi dès,
qu'elle eut reçu la notice deM""^ de Beaumont, s'empressart*elledela
faire insérer dans le Journal de Peltier sous ce titre : François de
Pangey par une femme de ses amies (1).
III.
La Suède ayant reconnu la république, l'ambassadeur était reor
tré à Paris et avait rouvert sa maison. C'était uu spectacle étounant
que celui de la société bigarrée de 1795; M^^^de Staël l'a très exac^
tement décrite dans .ses Considérations. Comme la vie, à ses yeux,
consistait à causer, elle trouvait moyen, à défaut d'autres audi-
teurs, de déployer les richesses de son imagination, môme devant
les conveotionnels , de qui son cœur sollicitait sans relâche le
retour de quelques émigrés.
M'"* de Beaumont fut heureuse de la retrouver : « J'ai été bien
touchée de la revoir après deux années d'absence et des siècles de
malheur. Quand elle ne serait pas aussi remarquable qu'elle l'est
par son esprit, il faudrait encore l'adorer pour sa bonté, pour son
âme si élevée, si noble, si capable de tout ce qui est graud et géné-
reux (2). » Telles sont les premières impressions qu'elle coiàfie à
Joubert, et, comme le nom de M"* Roland était alors dan& toutes
(i) OEuarn d§ £ÙBderm-yU iv<et v, el Paris e» 479$i
(â>. Lettre à Joobm.
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328 REVUE DES DEUX MONDES.
les bouches, M°** de Beaumont, quoique bien meurtrie, rapproche
dans un parallèle M°** de Staël de celle qu'elle appelle la Provi-
dence du 10 août : a Elle est ce que M""® Roland se croit, mais elle
ne songe point à en tirer vanité; elle croit tout le monde aussi bon
et aussi généreux qu'elle. Combien cette simplicité est aimable et
ajoute encore à son mérite I Tandis que l'orgueil de M""" Roland
m'a presque rendue injuste, j'ai besoin de me rappeler sans cesse
qu'elle est tombée sous le glaive pour lui pardonner. Elle m'a rap-
pelé des intrigues qui ont réveillé en moi bien des ressentimens.
J'espère cependant que je rends justice à son caractère, et je suis
sûre de sentir toute la beauté de sa mort. »
Pendant ces années du directoire, où la sensibilité ardente de
M"*' de Staël se donna carrière, où elle vécut vraiment son roman
de Delphine avant de l'écrire, nulle femme ne l'admira autant que
M*"® de Beaumont. Ce salon, où se heurtait le monde le plus dis-
parate, membres du gouvernement, nobles rentrés, journalistes
essayant de reprendre la plume, diplomates en quête de renseîgne-
mens, ne pouvait longtemps plaire à Pauline. Elle préférait voir
dans l'intimité celle qui était d'abord à ses yeux la fille de Necker»
du collègue de M. de Montmorin; elle l'écoutait mieux, lui trou-
vait infiniment plus d'esprit dans les causeries à deux que dans le
monde; elle recevait la communication de ses écrits. Lorsque fut
décrétée la constitution de l'an m, dans sa brochure intitulée
Réflexions sur la paix intérieure^ M"' de Staël avait commencé à
aborder son noble rôle de modérateur, de défenseur des idées libé-
rales, s'efforçant de ne pas les rendre solidaires des crimes commis
en leur nom. Necker était soupçonné d'avoir inspiré sa fille. « Son
père, répondait M™® de Beaumont à Joubert, est trop fâché qu'elle
se fasse imprimer pour l'aider; l'ouvrage est bien entièrement
d'elle; sa beauté et ses défauts lui appartiennent. »
M"*® Necker d'ailleurs venait de mourir, et M™** de Staël avait
communiqué à son amie une lettre de Goppet d'une sensibilité pro-
fonde, où la douleur inguérissable absorbait tout l'homme. Ce regret
qu'avait son père de la voir entrer dans la carrière des lettres, elle
le partagea un instant. Après les premiers pas qu'elle fit dans l'es-
poir d'atteindre à la réputation, premiers pas habituellement pleins
de charmes, elle eut ce sentiment de la solitude dans laquelle une
femme est placée par la renommée. On veut rentrer ensuite dans
l'association commune. Il n'est plus temps ; il n'est plus possible de
retrouver l'accueil bienveillant qu'obtiendrait l'être ignoré. C'était
cet effroi qu'à ses débuts dans la publicité elle confiait à M"*' de
Beaumont la dissuadant d'écrire; mais bientôt le souffle de la gloire
poussait M"^ de Staël, et l'enivrement du succès faisait taire les pre-
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rr
MADAME DE BEAUMONT. 329
miers scrupules. Jusqu'en 1798, Joubert put craindre que son
influence personnelle fût contre-balancée. Il était alors admirateui
sans restriction du génie de it"^ de Staël. De toutes les femmes qui
avaient imprimé, il n'aimait qu'elle et M"** de Sévigné. Il avait tou-
tefois contre elle quelque méfiance. Il lui savait mauvais gré de
dégoûter M*"^ de Beaumont de la campagne. Il n'eût pas voulu
qu'elle fréquentât ces esprits remuans : a Ils ont pour tète un tour-
billon qui court après tous les nuages. Ils veulent brider tous les
vents, dont ils ne sont que le jouet. Leur tournoiement vous a
gâtée, mais vous vous raccommoderez. »
En mai 1797, dans un court voyage qu'elle faisait en Suisse,
W^ de Staël ayant donné rendez-vous à M°^® de Beaumont sur la
route, à Sens ou à Villeneuve, Joubert avait néanmoins offert la
chambre verte, celle que Pauline occupait dans ses rares séjours.
« Je serai, je crois, assez fort, ajoutait-il, pour ne pas céder au désir
de la voir et pour fuir le danger de l'entendre. » M""® de Staël sou-
riait quand on lui parlait de la peur qu'avait Joubert d'être séduit
par sa conversation. Elle ne l'y exposa pas, et ne put réaliser son
projet de visite. M'^'de Beaumont n'eût pas accepté d'ailleurs l'offre
de Joubert. Rien de plus aimable que cette affectueuse querelle
occasionnée par la dangereuse sirène qui pouvait descendre dans la
silencieuse maison de Villeneuve. « Non assurément, je ne ferai point
entrer ce tourbillon dans la paisible chambre verte ; vous ne seriez
pas maître de ne pas la voir, quand même vous auriez le courage
de résister à la tentation. Elle m'a déjà entendue parler de vous; il
faudrait lui en parler encore, et, malgré mon désir d'assurer votre
tranquillité, ce ne pourrait être de manière à éteindre son insatiable
curiosité. Vous seriez attiré, troublé, et cette pauvre chambre verte
ne serait plus un lieu de recueillement. L'Écu ou le Chaperon
rouge seront le lieu de l'entrevue. » Gomme M"* de Staël eût été
fière en lisant cette correspondance échangée à propos d'un arrêt
entre deux relais de poste! et comme toute cette simplicité, tout ce
naturel ont disparu!
Dans ses premiers retours à Paris, M°^ de Beaumont, entraînée
par ses goûts d'esprit et subjuguée parfois par une verve éblouis-
sante, dut subir, malgré elle-même, l'ascendant que le talent impose
aux plus rebelles. N'y avait-il pas, d'ailleurs, entre ces deux intelli-
gences supérieures des peines et des besoins communs? Quand elle
était seule, M'^^de Staël ne pensait-elle pas que le sort d'une femme
est fini quand elle n'a pas épousé celui qu'elle aime, et que la société
ne lui a permis qu'un bonheur : l'amour dans le mariage? Quand le
lot est tiré et qu'elle a perdu, tout est dit. Qu'on relise Delphine,
les lettres u et vn de la seconde partie, et l'on y trouvera les accens
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"SiO RETUE DES DEUX MONDES.
d'une confession. N'y avait-îl pas encore d'antres sujets plus déli-
cats, qui, dans les conversations, revenaient souvent sur les lèvres
éloquentes de M"^ de Staël? Le divorce inspire, on le sait, la lettee
célèbre de M. de Lébensèe dans le roman qui nous montre lef pen-
sées secrètes , les opinions vraies du milieu social où se rencon-
traient M"** de Beaumont et ses amis. Il est impossible de ne pas
croire qu'avant de prendre une résolution qui n'était pas, théori-
quement du moins, de l'opinion de Joubert, M°*® de Beaumont n'ait
pas entretenu M"® de Staël de son projet. Elle reconnaissait tous les
inconvéniens du divorce, mais elle disait que c'était aux moralistes
et à l'opinion de condamner ceux dont les motifs ne paraissaient pas
dignes d'excuse. Elle ajoutait qu'au milieu d'une société civilisée
qui avait introduit les mariages par convenance, les mariages dans
un âge où l'on n'a nulle idée de l'avenir, la loi, en interdisant le
divorce, n'était sévère que pour les victimes. Un seul obstacle arrê-
tait le raisonnement quand la conversation devenait plus personnelle :
la foi catholique consacrait l'indissolubilité du mariage.
M™* de Staël, profondément spiritualiste, élevée par un père et
une mère protestans convaincus, ne pouvait voir sans répugnance
Tinsouciance et la légèreté qu'on affectait pour les idées religieuses ;
s'il n'était pas donné à son esprit de se convaincre sur un tel sujet
par des raisonnemens positifs, la sensibilité lui apprenait tout ce
qu'il importait de savoir. Sa puissance d'aimer lui faisait sentir la
source immortelle de vie. Elle n'avait pas moins horreur du néant
que du crime, et la même conscience repoussait loin d'elle tous les
deux. Est-ce que Delphine n'écrivait pas à Léonce : « Je douterais
de votre amour pour moi si je ne pouvais réussir à vous donner au
moins du respect pour ces grandes questions qui ont intéressé tant
d'esprits éclairés et calmé tant d'âmes souffrantes? »
M*^* de Beaumont avait été aussi religieusement élevée qu'on pou-
vait l'être dans la haute société du xvin® siècle. Une seconde édu-
cation lui avait été ensuite apportée par ses lectures, par les jeuftes
et distingués amis qui l'entouraient. Les forfaits de la révolution, le
triomphe des ennemis implacables de sa famille, les malheurs sans
nombre qui l'accablèrent amenèrent une troisième éducation. EUe
douta quelque temps, selon sos expressions, de la justice divine et
de la Providence (1). S'il fallait un témoignage indiscutable du
trouble de ses croyances religieuses, nous le trouverions en 1798
dans la lettre d'une pauvre servante attachée pendant de longnes
amiées à la maison Montmorin, W^ Michelet. Nous apprenons aussi
par elle l'état des affaires de M«' de Beaumont. Un partage et un
(1) Mémotru d^outrt-tombe.
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MADAME DE BEAVMONT. 3Sii
règlement de comptes avaient en lieu entre H?'^' de La Luzerne, qui.
habitaient Versailles, et leur tante. Les domaines de Bretagne, «à:
Jouan, avaient été aliénés* Le château de Tbeil n'allait plus être lai
propriété de l'amie de Joubwt. Elle avait vendu ses bois ; mais ses
acquéreurs avaient fait faillite; elle avait ea à^sout^r des procès:
qu'elle venait de perdre. Cette lettre nous- apporte ces précieux .reiih*
seignemens avant môme de nous prouver, sous une forme tou-
chante, jcombien la domesticité d'autrefois, faisait partie de la fanatto '
et s'élevait par elle (t).
« Versailles, 6 pluviôse.
« Madame , vous avez grande raison d'être persuadée que la-i
lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire a dû nous affli-
ger. J'avais entendu dire qu'après l'arrangement de vos affaires, ,
Theil pourrait vous demeurer. Nous en avions une très grande joie,
ainsi que d'avoir appris que vous aviez gagné le procès de vos bois.
Est-il bien possible que cela ne soit point? Nous en sonunes péné-
trés. Je vous plains, madame, sous tous les rapports, votre cœur sen-
sible sera déchiré de voir des malheureux autour de vous sans pou-
voir leur faire le bien qu'ils méritent. Je suis bien sûre que votre
bonne volonté adoucira leurs peines ; mais ils ne se consoleront pas,
s'il faut, madame, qu'ils se séparent de vous.
« J'espère, madame, que vous ne perdrez rien avec les personnes
qui viennent de faire faillite. Je le désire encore plus pour vous,
madame, que pour moi, qui ai aussi une petite somme sur laquelle
je fondais tout mon espoir. Ces messieurs m'en veulent de ce que je
n'ai pas voulu accepter remboursement, il y a trois ans. Il était bien
dur d'avoh* du papier pour du numérçiire. Toute ma petite fortune
a diisparu. Ce qui me reste en abondance, ce sont des douleurs. Je
suis presque tout à fait impotente ; je marche avec peine dans ma
chambre. Vous êtes, madame, beaucoup plus jeune que moi; mais
vous avez autant vécu pour le malheur.
« Si j'osais vous engager à tourner vos regards vers notre Père
commun, j'ose croire que vous supporteriez toutes vos peines avec-
résignation.
« Ah I si vous aviez encore le bonheur d'avoir l'asile de Jouan, je
suis persuadée, madame, que vous feriez vos délices d'y passer vos
jours. Qu'avez-vous éprouvé sur cette terre de douleurs? Bien peu
(i) NoQS devons commanicâtion de cette lettre, dont une parUe a été pobUée, à U
bienfeUlADce de la fiunille de Raynal.
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332 REVUE DES DEUX MONDES.
de vraie satisfaction, avec beaucoup de dégoûts et d'ennuis. Oh!
madame, que je serais heureuse, avant de mourir, de vous voir
sainte, oui, sainte, si vous le voulez I Vous en avez tous les moyens.
Je vais prier le bon Dieu pour qu'il vous en fasse la grâce. Je savais
la mort de M. de Montesquieu. Hélas 1 depuis la révolution, il vous
a fallu faire beaucoup de sacrifices de ce genre.
u Vous avez eu raison, madame, de penser que dès que nous sau-
rions mesdemoiselles vos nièces à Versailles, nous serions très empres-
sées de les voir.
a Je ne sais, madame, si je dois être surprise de la friponnerie
que vous me mandez avoir éprouvée. Hélas ! il faut pardonner. La
révolution a bouleversé toutes les têtes et anéanti la bonne foi.
u Me permettez- vous, madame, d'embrasser tous nos bons amis?
Faites-nous donner quelquefois de vos nouvelles, madame ; il y a
trois ans que je n'ai eu le bonheur de vous voir. Le temps m'a paru
bien long. »
Avec sa respectueuse familiarité, avec son abnégation religieuse,
M^^ Michelet nous fait voir clair dans la conscience de M*"® de Beau-
mont, et cette lettre d'une femme de chambre n'est pas déplacée au
milieu de ces âmes tourmentées et frémissantes encore du choc de
la tempête qui avait tout renversé. Il nous semble auàsi que lors-
qu'elle prit la résolution de demander le divorce, la femme du
comte de Beaumont n'avait pas été arrêtée par des hésitations de
croyances.
IV.
Quelque attrayant pour l'intelligence que fût le salon de M"* de
Sia5l, M™® de Beaumont n'y avait pas puisé la paix du cœur. Nous
la revoyons en été à Tbeil, mais dans quel accablement ! Elle faisait
pitié. Elle avait avec humeur regagné la solitude ; elle s'occupa't
avec dégoût, se promenait sans plaisir, rêvait sans agrément et ne
pouvait trouver une pensée consolante. A la tristesse de ses lettres,
on l'eût accusée de lire les Nuits d'Young, et cependant elle reli-
sait son Tristram Shandy, mais sans fruit (1). Elle appelait Jou-
bert pour venir rendre quelque charme à sa demeure désenchantée,
et Joubert la suppliait à mains jointes d'avoir le repos en amour,
en estime, en vénération. Il demandait qu'elle ne lui fit grâce
d'aucun détail quand elle lui parlait de son régime, car « de tous
les journaux, il n'en était point qui pût autant l'intéresser que
(1) Lettres, août 1797.
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MADABIE DE BEAUMONT. 333
celui de son pot-au-feu. » II voulait même qu'elle vint en automne
hardiment vendanger à Villeneuve, avec ses migraines, avec ses
airs maussades. La chambre verte avait été balayée trois fois pour
la recevoir. « M""" Joubert a peur que vous ne soyez mal ; je lui dis,
moi, que vous vous trouviez bien chez Dominique Paquereau, et je
me moque de ses craintes. »
Ce noble esprit comprenait toutes les délicatesses ; il parlait le
langage le plus féminin et le plus attendri. Comme H""^ de Sévigné
à sa fiile, « votre régime, disait-il à M""® de Beaumont, me fait un
bien infini rien que d'y penser. » 11 eût désiré qu'elle ne se fati-
guât plus à courir la poste et les auberges. Elle repartait cepen-
dant pour Paris, et, à peine arrivée, éclatait le coup d'état du
18 fructidor.
Elle l'apprit par M°*« de Staël. La veille du jour funeste, elle
avait été prévenue ; un de ses amis lui avait même fait trouver un
asile dans une chambre dont la vue donnait sur le pont Louis XVI ;
elle passa la nuit à regarder les préparatifs et vit la liberté s'en-
fuir avec l'aube. M""^ de Beaumont put craindre que cette violation
de la justice l'atteignit encore. « Tout le monde était dans l'incerti-
tude, se préparant à faire son paquet, et courbé sous le joug de
la déportation, comme autrefois sous le joug de la guillotine » (1).
Elle attendait sa destinée avec fermeté ; elle se croyait invulné-
rable. N'ayant plus aucune illusion, elle était assez bien préparée
pour tous les voyages (c'était son mot) , et le voyage dont on ne revient
pas n'était pas celui qu'elle eût fait avec le moins de plaisir. Si elle
échappa aux nouvelles proscriptions, le plus ancien ami de Joubert,
et déjà le sien, ne fut pas épargné. Fontanes put néanmoins gagner
l'Angleterre par l'Allemagne. M"® de Staël avait été arrêtée à Versoix,
sur les frontières de la Suisse, près de Coppet, t)ù elle se rendait.
Elle était accusée d'attachement pour les proscrits. Barras la défendit
avec chaleur, et elle obtint la permission de retourner en France
quelques jours après. Mais un nuage avait passé sur l'amitié de deux
femmes faites pour s'estimer et se comprendre. Rappelée de Bour-
gogne par la mort de M. de Montesquieu, M'°^ de Beaumont était un
peu moins abattue, moins pressée de se jeter dans le tourbillon.
Elle feuilletait ses livres préférés; sa pensée aimante était plus
complètement avec ses amis disparus. Elle ne savait pourquoi leur
souvenir avait quelque chose de plus doux, de plus tendre, de plus
aimable. Elle vivait pour ainsi dire avec eux, et tous les rêves d*Os-
sian lui paraissaient réels. Elle avait relu d'anciennes lettres de Jou-
bert qui lui recommandait l'amour du repos et de la solitude ; elle
(1) Lettres da 1" octobre 1797, tyril 1798.
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3S& RETDB DES DEUX MONDES.
commençait à sentir le mérite de cette existence nouvelle^ elle
végétait un peu, acceptant même les visites d'un iosupportabJe
voîs/n, M. Tron ; enfin, elle se donnait pour, règle de se promener
avec l'honnête, mais ennuyeux M. Perron, N'allons pas cepeodant la
croi e trop changée; la Correspondance de Voltaire et la Jérusalem^
délivrée étaient sur sa table, et Joubert avec sa causerie toujours
féconde, avec son amitié toujours vigilante, n'était pas Ioîûj Sans
doute, cette trop grande vivacité, cette mauvaise tête» n'étaient pas
calmées au gré de son ami ; il y avait cependant du mieux, lors^
qu'iOn pleine jouissance du soleil et de la- belle lumière de Theil,
elle fut invitée en. mai 1798 au château d'Ormesson, où. se trou-
vait M"* de Staël.
La curieuse lettre de M™« de Beaumont à Joubert dénote tout un
changement et consacre cette fois définitivement l'ascendant qu'il
avait su prendre. « Je veux vous écrire, dit-elle, tandis que je
ressemble encore à la personne pour qui vous avez une bienveil-
lance si aimable ; c'est celle-là dont je désire que vous conserviez
le souvenir, en vous demandant pour l'autre intérêt et indul-
gence (1). » Elle explique qu'elle ne se plaît pas dans le monde et
qu'elle en redoute Tinfluence. Elle y éprouve une sécheresse de
cœur, tandis qu'elle a éprouvé jadis un état plus doux ; et la char-
mante femme, intérieurement froissée, déclare qu'elle est prête
quelquefois à douter des instans de bien-être dont elle a joui; ellei
les placerait peut-être au rang des chimères qui avaient abusé sa
vie, si le souvenir de Joubert ne s'y mêlait. Arrive alors cet aveu
qui est toute la lettre : « Je ne conviens pas à. la société dans*
laquelle je vis, mon esprit s'y use sans fruit pour moi, sans jouis-
sance pour les autres. Celle qui la dirige a pris une route qui n'est
pas celle du bonheur» Son esprit a pris une impulsion qui ne lut
est pas naturelle. Il n'y a plus que son cœur de noble et de géné-
reux; il l'est à un degré éminent. » Quelle était la cause de ce
refroidissement et de ce jugement sévère? C'était Benjamin Constante
Dès qu'elle l'avait vu, W^ de Beaumont avait ressenti pour lui
une antipathie qui se changea en véritable aversion. Son entourage
intime l'avait pwrtagée. Joubert écrivait à M»* de Pange : « Quiconque^
chante pouilles à Benjamin Constant semble prendre une peine et
se donner un soin dont j'étais chargé; ja me sens soulagé d'autant..
Je crois donc vous devoir de la reconnaissance, à M*"* de Beauminfe
et à vous : à elle de tout le mal qu'elle m'en dit, et à vous, madame»:
de celui que vous en pensez. » — Suit alors une ciiatjribe daaft
laquelle les injures ne sont pas ménagées. Joubert, si résecvé
(1) Lettre du 12 mai 1798.
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HiDAUE DE BEAUMONT. aSf^
d'habitude, ne se contràhat plus. Il te qualifie devrai Suisse 'à
prétentions, exprimant avec importance et une sorte de perfection
travaillée des pensées extrêmement communes; il lui dénie tonte
bonne foi, ses erreurs sortent du cœur, et sont fabriquées de tour^Hs
pièces par son ambition. On pouvait penser que Joubert revien-
drait à un jugement plus adouci. Deux mois après cette explosion
de colère, il s'adresse en ces termes à M"" de Beaumont : « Il rfy
a que Benjamin Constant qui ne m'amuse pas. J'en ai parlé tout de
travers. J'en ai dit, non pas trop de mal, mais d'autre mal que
celui qu'il fallait en dire. Ten suis fâché, car si je le battais
jamais, je voudrais que le coup portât et l'ajustât comme un habit; »
M^^ de Beaumont n'était pas plus bienveillante sur son compte.
« Je ne sais, répondait-elle à Joubert, si c'est une manière de vous
calmer que de vous assurer que Benjamin Constant est autant
haï que possible. Lui-même ne peut parvenir à s'aimer. » Elle
raconte que, malgré la gravité des circonstances, au lendemain de
fructidor, elle avait eu avec lui une plaisante scène, lui avouant
tout franchement sa haine pour sa personne et ses opinions et son
mépris pour ses moyens. Elle ne s'arrêtera pas dans ses invectives
et, en décen;bre 1799, elle écrit encore: « Votre ami Benjamin fait
ce qu'il peut pour ne pas être oublié; malheureusement, comrme les
animaux venimeux, il n'appelle l'attention qu'en blessant; c'est sa
seule existence. Toutes les sensations douces sont nulles pour lui ;
il lui faut pourtant des sensations pour l'arracher à l'ennui. » —
Enfin nous attendions le mot décisif, le mot qu'elle avait depuis
longtemps sur les lèvres; il lui échappe : « Je me désole de voir le
sort d'une femme que j'aime lié à celui de cet homme vraiment
haïssable. » Ne nous étonnons plus qu'un soufile ait terni cette
amitié, qui ne fut pas complète. L'âme fougueuse de M°* de Staël
pardonna, mais n'oublia pas. Bien qu'elle fût supérieure à Ben-
jamin Constant par l'énergie des sentimens et par l'élévation
morale, il y avait entre eux une communauté de principes et d'idées
qui aide à comprendre leur longue liaison. Faut-il rappeler avec
Sismondi que Benjamin Constant seul avait la puissance de mettre
en jeu tout son esprit, de le faire grandir par la lutte, d'éveiller
une profondeur d'âme et de pensées qui ne se sont jamais montrées
dans tout leur éclat que vis-à-vis de lui, de même aussi qu'il n'a
jamais été lui-même qu'à Coppet? Une femme, aussi éminente
qu'elle soit, sait toujours plus que gré à l'homme qui peut à ce
point mettre en évidence ses facultés (1).
W l'un ni l'autre n'avaient souffert de la Révolution; aussi,
(1) Journal d$ Sismondi^ p. 153.
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336 BEYUE DES DEUX MONDES.
lorsqu'ils yoularent ramener au pouvoir les constitutionnels et,
malgré les jacobins, prendre la tète de ce parti libéral si difficile à
constituer en France, ils s'aperçurent qu'ils n'étaient pas suivis. Le
premier pamphlet de Benjamin Constant, de la Force du gouverne*
ment actuel de la France et de la Nécessité de s'y rallier ^ témoi-
gnait d'une singulière ignorance de notre pays. Vouloir l'habituer
au jeu des institutions représentatives quand les conventionnels
avec la constitution de l'an in étaient encore au pouvoir , vouloir
éviter, par la pratique de la liberté , les recours violens dont pé-
rissent tôt ou tard les gouvememens qui les emploient, c'était
une grave inexpérience. Il y a des pentes que l'on ne remonte
pas quand on les a une fois descendues.
Une conversation du général Mathieu Dumas avec Treilhard
explique pourquoi le parti |du directoire ne put s'entendre avec les
constitutionnels (1).
tt Treilhard. — Vous êtes de fort honnêtes gens, fort capables,
et je crois que vous voulez sincèrement soutenir le gouvernement,
mais nous, conventionnels, nous ne pouvons vous laisser faire. 11
n'y a rien de commun entre nous.
« — Quelle garantie vous faut-il donc?
« — Une seule , après quoi nous ferons tout ce que vous vou-
drez. Donnez-nous cette garantie et nous vous suivrons aveuglé-
ment.
(( — Et laquelle 7
« — Montez à la tribune ; déclarez que, si vous aviez été membre
de la Convention, vous auriez, comme nous, voté la mort de
Louis XVL
« — Vous exigez l'impossible, ce que à notre place vous ne
feriez pas. Vous sacrifiez la France à de vaines terreurs.
a — Non, la partie entre nous n'est pas égale ; nos tètes sont
en jeu. »
Benjamin Constant n'en continuait pas moins à défendre la répu-
blique menacée par l'arbitraire des républicains, plus encore que
par les attaques des royalistes. Il se faisait nommer secrétaire du
cercle constitutionnel, en opposition avec le cercle de Clichy, et
publiait son second pamphlet contre les réactions politiques. Joubert,
auquel M""* de Beaumont prétait les productions nouvelles, trouvait
le choix des expressions et des tournures mauvais ou déplacé, et
le choix des opinions encore plus insoutenable. Â ses yeux d'ail-
leurs, le monde, en ce temps-là, était livré au hasard. Ceux qui
prétendaient l'arrêter en jetant à ces vagues le gravier et le sable
(1) Souvenirs d» Mathieu Dutnas, tome m, p. 76.
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MADAME DE BEAUMONT. 337
fin des petites combinaisons étaient ignorans de toutes choses. Il
leur préférait de bien loin celui qui, sans prétention, s'amuse à ses
heures perdues à faire des ronds dans un puits.
M""^ de Beaumont était plus libérale, elle eût acclamé la charte.
Mais la république n'étant à ses yeux que le régime du sang, toute
tentative faite pour la consolider lui paraissait ou une folie ou une
chimère. Elle ne voyait de républicain que les statues et les bustes
de l'aDcienne Rome qu'envoyait d'Italie le général Bonaparte.
Elle ne s'associait pourtant à aucune des entreprises royalistes;
elle n'osait môm pas espérer ; mais elle ne pouvait s'expliquer
cette flamme qui animait l'admirable H*"® de Staël contre les gou-
vernemens militaires; et elle était loin de voir avec la même
appréhension la nation, fatiguée, en arriver à ce degré de crise où
l'on croit trouver de la sécurité dans le pouvoir d'un seul. Elle
faisait remonter à Benjamin Constant la responsabilité de l'atti-
tude de la fille de Necker, tandis qu'au contraire, elle était son
Egérie. Lorsqu'en floréal an vii parut la brochure deBoulay (de la
Heurthe), qui reconnaissait légitime toute mesure conforme à l'in-
térêt et au salut du peuple, c'était encore M"* de Staël qui, procla-
mant la souveraineté de la justice en politique, inspirait les Suites
de la contre-révolution de d660^ en Angleterre^ le meilleur des
pamphlets de Benjamin Constant et celui que M""^ de Beaumont
lisait de préférence (1).
Elle assistait à un spectacle étrange ; une sorte de consomption
sénile rongeait le directoire. La France, si redoutable par ses
armées, semblait à l'intérieur affaissée sur elle-même. S'il est un
document utile à consulter sur cette fin de la révolution, c'est le
Bulletin des lois. Jamais on n'avait tant légiféré, et jamais les lois
n'avaient autant parlé dans le vide. On en était arrivé par exemple,
le 17 thermidor an vi, à interdire le travail et l'ouverture des bouti-
ques le jour des décades ou de certaines fêtes civiques, comme celle
de la Jeunesse ou des Vieillards, ou de la Souveraineté du peuple.
On obéissait, mais le mépris gagnait, en même temps que les res-
sorts* s' usaient. Pendant qu'elle se détachait de sa forme de gouver-
nement, la nation restait au contraire plus passionnément attachée
à la révolution elle-même, aux résultats qu'elle avait produis. La
haine de l'ancien régime s'était tellement enracinée dans les cœurs,
qu'elle tenait lieu de toute autre conviction. Pourvu qu'on pût
garantir d'un retour en arrière la masse des acquéreurs de biens
nationaux et ceux qui les avaient vendus, les nouveaux fonction-
naires et les officiers qui avaient conquis leurs grades, on se sou-
ti) Lettre du 12 mal 1796.
VOMB ux. — 1883. 22
Digitized by VjiOOQIC , y ■. ■ "'" .
dait peu defd libertés publiques. « Il est difficile, disait M"^ de Beau^
inont, de rendre Tétat où uovts sommes... Le gouvernement n'a pas
un agent qu'il ne soit disposé à briser au moindre soupçon , et il
n'est pas un de ces agens qui ne sache combien son existence est
précaire. C'est pour eux que la terreur existe; méfians et soupçon-
nés, envieux et enviés, ils éprouvent tous les sentimens désagréables
qu'ils inspirent, et je doute qu'ils en soient dédommagés par l'exer-
cice d'un pouvoir aussi peu assuré (1). »
Ni jacobins, ni émigrés, tel était le cri public; on était mûr pour
un chef militaire; on l'appelait. On fut servi à souhait. Depuii»
la triomphante campagne d'Italie, héroïque et jeune comme un
chant d'Homère, un nom passait de bouche en bouche (2). Fiévée,
retiré en province, à Buzancy, chez M. de Puységur, raconte que,
pendant l'expédition d'Egypte, une seule observation le rappelait à
la politique. Tout paysan qu'il rencontrait, dans les vignes, dani^
les champs, l'abordait pour lui demander si l'on avait des nouvelle»
du général Bonaparte, et pourquoi il ne revenait pas en France^
Le 18 brumaire était fait. La nation, loin de s'effaroucher de l'au-
torité que Bonaparte s'arrogeait, semblait s'irriter de ce qu'il ne
s'en arrogeât pas davantage. Tant il est vrai que, pour nous délivrer
d'un joug quand il nous pèse, nous ne nous insurgeons pas tou-
jours ; nous attendons que le danger vienne soit du dedans, soit du.
dehors (3); alors nous reth-onsau gouvernement notre assistance, et
il s'écroule parce qu'il n'est pas soutenu.
Jamais ce côté du caractère national n'a été mieux pénétré que
par Benjamin Constant ; il devait cependant bénéficier de la consti-*
tution de l'an vin. Il était appelé au tribunat avec Riouffe, dont
M"* de Beaumont avait lu le nom avec bonheur. Elle suivait en effet
avec passion les événemens ; mais ils avaient été traversés par des
douleurs nouvelles. Elle ne les comptait plus. Sa cousine, M°^ de
Montesquieu, la veuve de Fr. de Pange, celle qu'elle appelait sa
pauvre grande^ était morte en 1799, près d'elle, à Paris. Toutes les
deux avaient pu, quelques mois auparavant, sauver M"** Suard.
Frappé comme Fontaoes, et prévenu que la Suisse, où il était
caché, n'était pas un asile, Suard cherchait un autre refuge en
Allenaagne. Sa femme rentra en France pour y recueillir quelque
argent. Ses appartemens avaient été mis sous les scellés. Se»
anciens serviteurs tremblaient de la reconnaître. Elle ne savait où
aller. Les deux couines coururent au-devaiit d'elle, la Ic^èrent^
(1) Lettre, décembre t799.
(2) Correepondance de Fiéfée, introdaeUoD, p. 66.
(3) Benjamin ConsUnt, Mélangés, p. 77, et Mémoires swr h$ tmU jours.
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MâI>AM£ Ofi BEAUMONT* SM
firent toutes les démarches, et H*^* Saard put entrer dans sa bmi-
«on et emporter ce qu'elle était yenue chercher* Sans doute. M""' (te
Montesquieu et M'^ de Beaundont eussent comtinué de Tivre ensemble^
lorsque la mort les sépara (l)^ Les consolations philosophiques ne
pouvaient plus suffire. La seule survivante du passé était partie» U
ne restait plus d'autre ami à Pauline que loubert, rien qfue lui.
!V*
Sa vie fut entièrement modifiée; elle qukta Tfaeil pour toujours;
«lie le quittait avec regi^t. Elle y avait vécu avecbeancoupde dou-
4ceur une existence souvent fort rude; sa santé y a\'ait été passable,
son isolement absola. Ses affaires qui traînaient en longueur la rele-
naieot désormais à Paris. Les formalités nécessaires pour obtenir le
divorce étaient mmutieuses. « Ma destinée future, écrivait-elle, est
tin peu plus triste que jamais (2)> » Joubert lui demandait de venir
se reposer à YiHeneuve, et bien qu'il ne fût pas riche, il avait mis à
sa disposition, avec son dévoûment paternel, son peu deTortune. a Si
vous avez besoin d'argent, pardonnez tant de brusquerie, mon frère
en a à votre service. Pour bh» compte, je n'en ai pas besoin. »
Ce fut dans cette année iSOO qu'elle conquit son indépendance.
Joubert ne put dissimuler son contentement. 11 était allé embrasser
sa vieille mère à Montignac, H la nouvelle du gain du procès
intenté par M°^ de Beaumont vint l'y surprendre en même temps
que les êvénemens extraordinaires qui s'accomplissaient.
Il les voyait avec plaisir, et son opinion représente bien l'état
d'esprit de la classe moyenne. Cette opinion avait même affermi ou
déterminé celle de son amie sur beaucoup de points. Seule héri-
tière d'un nom vénéré parmi les royalistes, depuis que la guillo-
tine avait pris soin d'effacer les nnuices^ très aristocrate de toute
sa personne. M"»* de Beaumont redoutait les gouvememens popu-
laires. Ciomme Bonaparte donnait de l'espoir à tous les paitls, et
qu'il laissait même, au début, crobe qu'il rétablirait les Bourbons,
-elle n'acceptait pas les réticences que la clairvoyante M"* de Staèl
mettait à son enthousiasme. La fille de Necker était seule à se préoc-
cuper de cette constitution consulaire, dans laquelle Sieyès avait très
artistement anéanti les élections démocratiques. M*"* de Beaumont
et Joubert prenaient au contraire un intéréc très vif au choix de ces
personnages officiels, bien rétribués, divisés en trms corps et nooi-
(i) Mémoiret hiitoriqua sur Suard, par Garai.
(t) Leurs da 1Q anî! 17SS.
<3) Uttrt da 2 ibnim 1800.
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3A0 REYUB DBS DEUX MONDES.
mes les uns par les autres. Joubert , mécontent des associés que
Bonaparte avait acceptés, avait craint de ne sortir du règne des
avocats que pour retomber sous celui de la librairie. Il était, à
l'origine du consulat, persuadé qu'avec une pareille cohue d'avis et
de talens divers, on allait changer d'époque sans changer de desti-
née. Il allait bientôt revenir de cette première impression pour se
livrer à une complète admiration ; car lui aussi, comme la France»
fut ensorcelé par le premier consul, a Cet homme n'est point par-
venu, il est arrivé; qu'il demeure maître longtemps ! Il l'est certes,
et il sait l'être. Nous avions grand besoin de lui. » — M°*® de Beau-
mont le jugeait un peu différemment. Par sa passion pour les savans,
Bonaparte lui donnait l'idée d'un Louis XIV parvenu. Elle exceptait
pourtant de la critique le conseil d'état, composé presque en entier
d'hommes qui joignaient la théorie à la pratique.
Quant au tribunat, où Sieyès avait fait entrer quelques héri-
tiers de la gironde, il était voué à une épuration certaine. La
France de jour en jour reportait sur Bonaparte tout le sentiment
national. Les patriotes courageux qui avaient pris au sérieux la
constitution de l'an viii et qui défendaient la liberté mourante
avaient même alors contre eux le jugement des esprits éclairés,
tant on était épuisé et peureux. M™® de Beaumont, dans une lettre du
2 février 1800 fait allusion à la séance du tribunat où le signal
de l'opposition fut donné par Benjamin Constant. La scène est
curieuse.
Le gouvernement, le premier nivôse an nn, avait renvoyé aux
tribunat un projet concernant la formation des lois. Trois jours seu-
lement étaient donnés aux tribuns pour examiner toutes les dis-
positions, discuter et nommer les orateurs qui les soutiendraient
devant le corps législatif. Benjamin Constant, dans un discours
spirituel, attaqua cette proposition, qui rendait impossible tout
examen approfondi. M""* de Staël devait, ce soir-là, réunir chez elle
plusieurs personnes dont la conversation lui plaisait, mais qui
tenaient toutes au régime nouveau. Elle reçut dix billets 4'6xcuse
à cinq heures. Elle supporta assez bien le premier et le second,
mais à mesure que ces billets se succédaient, elle commença à se
troubler. Vainement elle en appelait à sa conscience, elle ne trou-
vait pas un appui. Fouché le lendemain la faisait mander et lui
disait que le premier consul la soupçonnait d'avoir excité Benjamin
Constant; elle se défendit sans pouvoir convaincre le ministre de la
police. Un mois après, Benjamin Constant essayait encore de sauver
la pliis précieuse prérogative du tribunat, le droit de pétition. Il ne
réussissait pas davantage. Ce n'était plus vers ces rêveurs obstinés
à qui nous devons pourtant l'humanité, qu'étaient tournées les
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HADAMB DB BEAUliœTT. 8ll
oreilles, elles s'emplissaieDt du reteotissement du canon de Ma-
rengo, 25 prairial an viu. M°^ de Beaumont, éblouie elle-mâmey
fulmine contre « M. Benjamin, novateur perpétuel, ennemi de tout
ordre, de toute modération, et qu'on devrait bannir de tout état
policé. Il a pensé être renvoyé en Suisse et avec lui M""® de Staèl.
Ils ont été quittes à peu près pour la peur; elle est cependant obli-
gée de rester à Saint-Ouen... Voilà ce qu'ils ont retiré de l'impa-
tience enfantine de jouer à l'opposition sans bien savoir, comme
dit Rioufie, ce que veut dire opposition. » — Riouffe en parlait à
son aise : il allait être nommé préfet de la Gôte-d'Or, puis de la
Meurtbe. Quant à M°^ de Staël, elle n'en était pas seulement quitte
pour la peur : elle devait errer pendant dix années sans foy^,
fuyant la proscription de royaume en royaume. M""' de Beaumoi^t,
si elle eût vécu, se fût mise du côté de la persécutée et elle eût
cherché à serrer les mains de Delphine exilée, malheureuse et
désespérée.
Nous avons hâte d'entrer dans le petit salon bleu de la rue
Neuve-du-Luxembourg. Il est à la veille de s'ouvrir. Joubert va se
fixer à Paris la majeure partie de l'année. Fontanes est rentré
d'Angleterre. Il a été rayé de la liste des déportés. Il est devenu
l'ami de Lucien et de M""' Bacciochi. Il a été choisi par Bonaparte
pour prononcer l'éloge de Washington, en atttndant qu'il soit
nommé membre du corps législatif. Rien ne manque à son in-
fluence ; mais avant de voir introduire auprès de M°'^ de Beaumoot
celui qui devait être tant aimé et prendre toute la place, nous ne
pouvons passer sous silence un de ces incidens dont l'existence
d'une femme d'une grâce attirante est semée, souvent malgré
elle.
Quelle que soit la force ou l'étendue de son esprit, le visage
d'une jeune femme est toujours un obstacle ou une raison dans
l'histoire de sa vie. Dans le salon de M*"® de Staël, M°^ de Beaumont
avait rencontré un homme dont l'ensemble des qualités et dçs
défauts formait un composé piquant et bien près d'être attachant (i).
Il se nommait Adrien de Lezay. Son père avait été député de la
Franche-Comté à l'assemblée constituante. Ancien officier au régi-
ment du roi, Adrien (comme l'appelait tout court M°* de Staël)
s'était retiré à Gœttingue pendant la terreur et était rentré immé-
diatement après le 9 thermidor. Il avait épousé la veuve du mar-
quis de Briqueville, tué à Quiberon. Chose assez bizarre, c'était
aussi un maladif, comme Fr. de Pange : il en avait la vigueur d'in-
telligence, sans posséder aumême degré la grandeur du caractère
i
(1j Rœddrer, tomet iv et vin.
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8&2 REttJE BES BEDX MOHBBS.
et cette élévation d'âme qui arrachait à W^ de Staël cet avew qu'tt
était le modèle de tout ce qu'il fallait être dans l'amitié, Tétiicie et
les affaires. Adrien de Lezay, an contraire, avait dans l'esprit quelque
chose de tourmenté et de romanesque qui ne déplaisait pas à des
raiBnés. Il aimait à pascaliser^ suivant sa propre expression (1).
Joignez à cela de la bonhomie et de la naïveté, mais plutèt dans la
tête que dans le coeur, et ¥0U9 vous expliquerez le goût qu'avaient
pour lui Necker et sa fllle, et Tintérêt que kti porta M"* de Beau-
mont«
Malgré un ouvrage de jeunesse intitulé les Ruines^ et un opuscule
Sur la nécessité oh est le gouvernement de se rallier à l'opimonr
publique, son nom n'était pas sorti d'un cercle restreint. Le tact
politique lui faisait défont. M"* de Staël, le l«f août 1796, écrivait
de Goppet à Rœderer : « Il faut que je vous Wâme d'avoir publié le
morceau d'Adrien. Il est certainement très bien fait, très spirituel
et très raisonnable, mais le commencement surtout est souveraine-
ment impolitique. Nous sommes ici trois personnes d'opinion diffé-
rente : mon père, Benjamin et moi , nous moùs tous les trois sauté
d'effroi au début d'Adrien, w En 1797, il prit sa revandie. Au mo-
ment où Benjamin Constant publiait les Réactions politiques^ Lezay
fit imprimer dans le journal de Rœderer des réflexions sur les causes
de la révolution et ses résultats. IP" de Beaumont appela aussitôt
sur cette publication l'attention de Joubert : « Connaissez-vous le
nouvel ouvrage d'Adrien de Lezay? Je ne l'ai point encore lu, je
crains bien que le pressentiment de ce pauvre jeune homme ne
soit justifié. Il est fort malheureux et fort malade. » Son pamphlet
fit sensation. C'était le premier essai d'un système emprunté et
adopté depuis par plus d'un historien. Il excusait la terreur au nom
de l'inexorable nécessité, te Ceux qui fondèrent la république en
France ne savaient pas ce qu'ils fondaient. C'étaient, pour bi plu-
part, des hommes perdus de crimes qui sentaient que, dans une
démocratie, ce sont les plus factieux que la foule écoute le plus
volontiers... La violence a fait un peuple neuf... Rome fut fondée
par des brigands et Rome devint la maîtresse du monde. » Cette
courte citation suffit pour faire apprécier la thèse. Cest cette idée
que nous retrouverons souvent dans la bouche et sous la plume de
plus d'un politicien et qui est ainsi formulée: Il fallait le despotisme
de la convention pour préparer les voies à une constitution libre.
Benjamin Constant, dans quelques pages éloquentes, réfuta vio-
torieusement une doctrine fausse en elle-même, dangereuse danf
ses conséquences. Il prouva que la terteur n'avait pas été nécesH
(1) Lettre de M»« de Beaumont à Joubert (12 mai ITW).
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MAOAlfiS Dfi BMQMOSnr* 343
saire an salut de la répubUque; qu'au coDtraife la terreur avait
créé la plupart des obstacles dont on lai attribue le renversement;
que ceux qu'elle n^a pas créés auraient été surmontés d'une manière
plus facile et plus durd»le par ub régime juste H légitime; en un
mot, que la terreur n'avait fait que du mal, et que c'était elle qui
avait légué au directoire les dangers qui le menaçaient de toutes
parts (1). Il faut s^arer, dans l'histoire de l'époque révolutionnaire,
ce qui appartient au gouvernaient, les mesures qu'il avait le droit
de prendre, d'avec les crimes qu'il a ocMoamis et qu'il n'avait pas le
droit de commettre. Loin d'avoir constitué un esprit public, la ter*
reur a rendu le peuple indlfiërent à la liberté et lui a inspâré l'adb-
mjration de la force»
Telle était, dès 1798, l'opinion des libéraux» Adrien de Leza7,qui
n'était pas un jacobin, avait espéré apaiser les passions soulevées.
II ne réussit pas. La valeur de l'écrivain n^en fut pas diminuée» Ses
contemporains le rangeaient comme publiciste au nombre de ceux
qui remuent des idées et qui laissent à penser encore (dos qu'ils ne
disent. La loi de fructidor an r rdi)Iigea de sortir de France parce
qu'il n'était pas rayé de la liste des émigrés. U se rendit en Suisse;
Rœderer assure qu'il s'y fit aimer du parti français. U composa et
pvblia un projet de constitution pour la république helvétique.
M°^ de Staël, infatigable de déTOÛment» lui fut utile dans son
exil. Quand le 18 brumaire arriva, le premier consul accorda à
Adrien de Lezay ce qu'on appelait, en style de police, une surveil^
lance. De retour à Paris , une méprise des agens de la sûreté le
fit conduire au Temple ; ses papiers furent saisis ; mais il fut
rendu à la liberté par l'intervention directe de Joséphine, dont il
était l'allié par les Beauharnais. Il reprit ses visites dans le salon de
M°*'de Staël, dont rhostililé contre Bonaparte commençait à poindre,
et dont il avait reçu ce billet : « Je ne voudrais rien faire que votre
noble caractère pût désapprouver, mon cher Adrien, et le désir
de conserver votre estime me servirait de guide si mes propres
lumières me manquaient. » U reprit surtout ses assiduités che2
M"''' de Beaumont.
Les plus longues apparences d'oubli (elle l'avouait) ne Tavaient
jamais désintéressée de cet homme très remarquable. « Il parle
dignement de votre béros, de Bonaparte, écrivait-elle à Joubert : il
le fait admirer. C'est une autre manière de voir que Fontanes, mais
c'est le même résultat : grandeur et justesse. » Jusque-là, elle ne
s'était expBqué les visites quotidiennes de Lezay que par son
désœuvrement; mais il fallut bien se rendre à Févidence. a Jô
.
(1) D9 la PoliUq^e constituU<mn9ll9f édition LAbooliye.
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3&â BETUE DES DEUX MOKDES.
VOUS dirai quelque jour la cause de ses assiduités : elle est vrai-
ment plaisante, n — C'est en ces termes qu'elle confiait à son véri-
table ami son secret. On ne nous Ta pas répété, mais ne nous
sera-t-il pas permis de le deviner? Adrien de Lezay avait trente
ans, le même âge que M""^ de Beaumont. 11 était difficile, la voyant
tous les jours, de ne pas être conquis par sa conversation, par l'éclat
de ses regards noyés et tendres, par la sveltesse de sa taille.
Pauline était au-dessus de la coquetterie par soi dédain des pas-
sions vulgaires, par son indicible tristesse et par sa résolution
énergique de ne donner qu'une fois cette activité fiévreuse qui la
dévorait et qui usait sa frêle enveloppe. Le moment était bien mal
choisi en vérité, pour frapper à la porte de ce cœur qui venait de
se livrer sans défense. 0 fantaisie ineiplicable du destin 1 Adrien
de Lezay, après la démission de Chateaubriand, le remplaça
comme ministre plénipotentiaire au Valais, avec mission de pré-
parer l'annexion à la France, et en 181&, lorsque Chateaubriand
était désigné pour accompagner le duc de Berry en Alsace, quel
était le préfet animé soudainement de la ferveur royaliste qui,
après avoir administré depuis 1806 Strasbourg au nom de l'empe-
reur, était tué par ses chevaux emportés au bruit de la mousque-
tericy au-devant d'un fils dç France, comme on disait alors? Quel
était-il ? Le comte Adrien de Lezay.
V.
Jusqu'à l'année 1800, M"* de Beaumont était modestement logée
à Paris dans un hôtel garni, rue Saint-Honoré, tout près de la famille
Joubert. Lorsque ses affaires furent réglées, son divorce prononcé,
et qu'elle eut quitté définitivement la Bourgogne, un de ses amis
nouveaux, U. Pasquier, lui céda l'appartement qu'il occupait rue
Neuve- du-Luxembourg. Les fenêtres donnaient sur les jardins du
ministère de la justice. C'est là que, pendant deux années, se réunis-
sait presque tous les soirs la société la plus choisie, les débris de
ce monde incomparable de l'aristocratie française, M*"* de Duras,
M*"* de Pastoret, M"* de Lévis, M"* de Vintimille, à côté des esprits
les plus éminens de la génération du consulat. M. Pasquier, après
le 9 thermidor, était sorti de prison , et s'était réfugié avec sa
femme dans le village de Croissy ; ses ressources étaient modiques;
ses biens étaient séquestrés. Peu à peu, il sortit de sa retraite et
connut quelques personnes du voisinage, attendant comme lui les
•
(1) Paris pendant 1796, d» 78.
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MADAME DE BEAUMONT* 3A5
évéDemeDs. Parmi ses voisins se trouvait un homme qui devint
bien vite le meilleur, le plus attadié de ses amis; il s'appelait
Julien. Il était fils d'un banquier de la chaussée d'Antin, mêlé sous
les règnes de Louis XV et de Louis XVI aux plus importantes aifaires.
Héritier d'une immense fortune, M. Julien avait pu en sauver une
partie et traverser sans trop d'épreuves la révolution ; il habitait à
Rueil une somptueuse demeure, dont le parc touchait à celui de la
Halmaison (1). Il tenait bon état, convive joyeux, quoique d'une
famille où Ton se tuait, intelligemment secondé par sa sœur, une
petite personne très spirituelle, qu'une difformité de la taille avait
condamnée au célibat; il aimait à donner à dîner. M"^ et M. Pas-
quier devinrent les habitués de la maison de Rueil, et souvent on
faisait ensemble des excursions à Paris (2).
Dn jour, M. Julien proposa à M. Pasquier, qui accepta avec empres-
sement, de le conduire chez la comtesse de Beaumont. Pendant les
années 1789 et 1790, le fils du banquier avait été mis en rapport
avec Montmorin, dont la situation, nous le savons, était gênée. Quand
sa fille, seule à se débattre pour sauver quelques épaves de sa for-
tune, vint à Paris, M. Julien accourut lui offrir obligeamment ses
bons offices. Elle lui en avait gardé tme amicale gratitude. Présenté
par le cher Julien, M. Pasquier avait été reçu de la manière la plus
aimable. Il devint l'un des causeurs habituels du salon de la Rue-
Neuve-du-Luxembourg. Joubert y avait introduit Fonianes, et par
lui, Mole, Guéneau de Mussy, en attendant Chênedollé et Bonald.
Les relations affectueuses d'autrefois avec M"^ Hocquart, avec M»!^ de
Krtidner, s'étaient aussi renouées. M"** de Staël et sa cousine,
M"* Necker de Saussure, apparaissaient entre deux voyages en
Suisse, à de rares intervalles. Benjamin Constant avait tout gâté.
De toutes lès grandes dames que M"* de Beaumont retrouva, la
plus intéressante, la plus dévouée, comme la plut utile à consulter
pour les choses morales, était M"' de Vintimille, de la maison de
Lévis. Joubert devait s'attacher aussitôt à elle. Il avait même con-
servé dans sa mémoire deux dates, le 6 mai 1802, jour où il la vit
pour la première fois, et le 22 juiUet, jour où U s'était promené
avec elle dans une certaine allée des Tuileries, qu'il trouvait tou-
jours embaumée de son souvenir. C'était cette promenade qui lui
rendit sacré le jour de Saint-Médard. C'était aussi ce qui lui fit tant
aimer les tubéreuses, dont il avait donné ce jour-là un bouquet à
M*"* de Vintimille. Elle, du moins, vécut de longues anné^ et elle
pouvait en 1817 recevoir ce billet adorable, comme on n'en écrit
plus:
(1) Mémoiru d'outre-tombe, t m.
^2; Notti devons cm précieux renBeignemeni à M» Loal« Fitre.
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3iô W%m DES DEUX li(»ïDE8«
« Vous étiez plus jeune, il y a vingt ans, lorsque je marchais à
vos côtéSy à pareil jour, à pareille heure, en parcourant certaine
allée que je vois presque de mon lit, et où, à mon très grand r^ret,
je ne puis aller célébrer cet anniversaire. Mais vous n'étiez pas plus
aimable. Votre présence et votre souvenir font égidement mes dé-
lices. Continuez à vous faire adorer et aimez-moi toujours un peu.
Les tubéreuses ne sont pas encore en Heur cette année. J'avais pris
toutes les précautions possibles pour ee avoir à mon réveil, mais
on n'a pas pu en trouver. J'ai souscrit pour les premières. •• Sou-
venez-vous qu'il est de mon essence de penser à vous avec délices
et de vous être éternellement attaché (1). d
Nous BOUS plaisons, dans ces deux dernières années de sa vie, de
1801 à 1803, à voir, au milieu de son cercle brillant. M""® de Beau-
mont appuyée sur la parfaite raison, sur l'heureuse humeur de
H"* de Vintimille. L'amitié inalténd)le que Joubert lui voua, après
la mort de celle qui les aviût rapprochés, était comme un legs com-
mémoratîf de ces soirées pleines de jeunesse et consacrées à l'ad-
miration.
Toutes les questions étaient agitées dans ce petit cénacle, à peine
éclairé d'une lampe et dont Saint^rmain et sa femme, les témoins
des anciennes splendeurs de l'hdtel Montmorin,étai^tt les serviteurs
discrets et sûrs. On n'y discourait pas seulement sur les produc-
tions littéraires; l'exposition de peinture, aussi bien que les évé-
nemens du jour étaient pr^exte à une causerie animée. L'art dra-
matique, qui a toujours passionné l'ancienne société, intéressait
autant la nouvelle. Il n'y a rien d'exagéré à dire que le moindre
incident se produisant au Théâtre-Français prenait l'importance
d'une afiEaire d'état. Tahna était alors arrivé à la plus grande hau-
teur de l'art du tragédien. MU Julien avait une k^e à la Comédie-
Française, il la prêtait à H*"* de Beaumont. Plusieurs de ses amis
étaient des habitués du foy^ des acteurs. On se lança donc chez
elle, avec frénésie, dans Tengooement d'enthousiasme qui marqua
les débuts d'une jeune actrice qui venait de débuter par ordre
dans le rôle de Phèdre, BI"^ Duchesnois. Cet engouement devint
presque du délire, et quand le journaliste Geoffroy osa formuler des
critiques et prendre parti pour une autre idole. M"'' George, dans
tout l'éclat alors de la jeunesse et de la beauté, ce furent des cris
d'anathème partis de toutes les bouches. Mous retrouvons les échos
de cette bataille, aujourd'hui oubliée, dans une lefttre écrite à ce
moment par M"* de Beaumont k VL Paisquier (2).
(i) Correspondance de Joubert, 22 Juillet 1817.
(2) Nous devons communication de cette lettre inédite à la blenyeiUance de
M. le duc d*Audiflret-P«sq«ieci
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MAÙàJUL DB BfiADMQNT* Zk7
0 Je VOUS dois des excuses, monsieur» d'avoir autant tardé à
vous répondre. Mes excases ne sont malheureusement que trop
bonnes. Presque tout mon temps a été consacré à des afiaires ou à
des adieux. 11 ne reste plus que VL Julien et moi de la société dans
laquelle vous vous plaisiez cet hiver. Et nous répétons sans cesse à
cet appartement si fier autrefois de ceux qui le visitaient :
D6plonble 91o% qaf«i4a fait 48 te gloired
n va être bientôt abandonné ; dans peu de jours» je pars pour les
eaux. J'ignore l'effet qu'elles me feront ; elles auront à mes yeux une
vertu très puissante si elles me tirent de Tétat où je suis. C'est la foi
qui sauve. Il faut donc tâcher d'en avoir. Je tâche. M. Joubert n'est
parti qu'il y a trois jours; il était dans une assez bonne veine de
santé.
a J'ai enfin déjeuné avec W^ Duchesnois. Ten ai été enchantée à
la lettre. Il m'est impossible de pardonner à ceux qui la trouvaient
béte. Elle est simple, naïve et distraite; mais si vous trouvez moyen
d'attirer son attention, vous voyez tout de suite ses yeux s'animer»
son visage s'embellir. Alors elle parle bien, et, en peu de mots,
elle entend très bien tout ce qu'on sait lui faire comprendre. Il ne
s'agît que de trouver la corde sensible.
a Elle est très digne avec les hommes, très respectueuse avec les
femmes. Cette conduite n'est certainement pas celle d'une bête. Je
n'espère plus la voir jouer avant mon départ et m'étais longtemps
flattée d*Ariane. Jugez quelle contrariété!
c( J'espère que le redoutable Geoffroy ne viendra pas me persé-
cuter jusqu'au Mont-d'Or; f y trouverai assez d'ennuyeux et d'im-
portuns sans lui. Yous ne connaissez pas, monsieur, toutes les
mâchoires auvergnates. Si Samson en eût rencontré une, il eût fait
une bien autre besogne. Jamais plus on n'aurait parlé des Philistins.
Pourvu que je ne sois pas forcée de vivre en société, c'est tout ce
que je désire. Après la société que je quitte, il n'y a de bon que la
solitude, parce que c'est une manière de la retrouver.
(c Adieu, monsieur, recevez l'assurance de mon tendre attache-
ment. Je me trouverai bien heureuse si jamais nous sonmies encore
tous réunis.
« M. B. (Montmorin-Beaumont). »
On voit quelle variété de goûts, quel besoin de se passionner
pour toutes les manifestations du talent possédait cette âme de
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348 REVCE DES DEUX MONDES.
flamme. Gomme on pressent l'attrait irrésistible qui émanait de
toute sa personne et la vie que, dans sa débilité, elle savait cepen-
dant communiquer au monde distingué et peu nombreux qui Tai-
tourait! On ne pouvait se passer d'elle.
Si la politique n'occupait pas le premier plan dans les conversa-
tions, elle n'en était cependant pas exclue. La longue guerre delà
révolution finissait dans la gloire, et la reconnaissance pour le géné-
ral auquel l'opioion attribuait la paix d'Amiens touchait au ferna-
ti^e. Joubert, durant cette éclatante * période du consulat, ne
tarissait pas d'éloges. Ce n'était plus le même homme qui, sous la
restauration, avait horreur de la politique, à ce point qu'il disait :
« La politique ôte la moitié de l'esprit, la moitié du droit sens,
les trois quarts et demi de la bonté, et certainement le repos et le
bonheur tout entiers. » Fontanes n'était pas le moins entraîné. Il
partageait ses admirations entre Bonaparte et un jeune Breton, à,
peu près inconnu, dont il parlait comme d'un écrivain de génie. Il
ne tarissait pas sur leur amitié à Londres après fructidor, sur leurs
longues promenades et leurs rêveries. Il racontait qu'attardés sou-
vent dans la campagne , ils regagnaient leur demeure guidés par
les incertaines lueurs qui leur traçaient à peine la route à travers la
fumée du charbon rougissant autour de chaque réverbère. Fontanes
s'attendrissait encore au souvenir de la lecture faite, devant son ami
et lui, des Mémoires manuscrits de Cléry, le valet de chambre de
Louis XVI, et il excitait autant de curiosité qu'il éveillait de sym-
pathies autour de son compagnon d'exil. Il l'appelait à Paris pour
achever l'impression d'un beau livre que seul il connaissait. Aussi
quelle ne fut pas l'émotion de M"" de Beaumont lorsque Fontanes
lui annonça que cet ami était débarqué à Calais, dans les premiers
jours de mai 1800, qu'il était allé le chercher au fond d'une petite
chambre, louée par M"** Lindsay et Auguste de Lamoignon, dans
une auberge aux Ternes; qu'il l'avait mené chez lui, et l'avait
ensuite conduit chez Joubert I Elle allait donc aussi le connaître.
Peu de jours après, Fontanes présentait en effet René de Chateau-
briand à Pauline de Beaumont.
C'en était fait, elle avait cessé de s'appartenir.
A. Bardoux.
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J
LÀ
RECHERCHE DE LA PATERNITÉ
La Recherche d$ la p^Uenùté» Lettre à M. Rivet, dépaté, par M. Alexandre Damât
fila, de TAcadémie française. Paris, 1883 ; Calmann Lévy.
De môme que certaines questions de moralet délièates, subtiles, !
douteuses, ne relèvent guère que des seuls casuistes, ainsi cer- {
taines questions de droit, spéciales, obscures, épineuses, n'ap- i
pariiennent qu'aux seuls jurisconsultes. — Telle n'est pas la ques- 1
tien de la recherche de la paternité. — Jurisconsultes ou casuistes, '
c'est vainement qu'ils essaieraient de la retenir, parce qu'évidem-
naent ils y seraient sans titre. En effet, où l'ordre public et la
morale générale se trouvent intéressés, ni la toque, ni la robe , ni
l'hermine ne confèrent plus de privilèges, et l'on peut dire avec
sécurité que tout homme qui pense n'est pas seulement libre, mais
encore presque tenu d'avoir son opinion.
Nous ne sommes donc pas de ceux qui s'aviseront jamais de
reprocher à M. Dumas, dans cette question de la recherche de la
paternité, la périodicité de son intervention. Peu nous importe même
si , l'ayant réveillée jadis l'un des premiers , et quand l'opinion
publique y pouvait sembler assez indifférente, il entretient autour
d'elle une agitation que nos hauts magistrats qualifient volontiers
de factice. Une erreur trop commune aux personnages que Ton
appelle constitués en dignité, c'est de ne pas prêter une attention
suffisante aux rêves de ce qu'ils appellent, à leur tour, dans cette
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S50 REVUE DES DEUX MONDES.
langue barbare qui est quelquefois la leur, des individualités sans
mandat. Hais ils feraient mieux, si leurs préjugés sont fondés en
raison, d'essayer de le démontrer; et l'on conçoit aisément qu'à
s'entendre ainsi traiter d'auteur dramatique et de romancier, sans
plus, comme si ces deux mots disaient tout, et n'avaient pas besoin
de commentaire, la bile de M. Dumas, toujours facile à s'émouvoir,
se soit cette fois-ci particulièrement et vivement émue.
Car, était-il, en vérité, si difficile, ou si superflu, d'expliquer pour-
qpioi l'argumentation de l'auteur dr^atique ou du romancier, dans
tpmte question d^ Qe genr^, est nécessairement siiapeclet Tlû^ 4e
choses qui vont sans dire ne vont-elles pas bien mieux encore en
les disant? Et l'on aurait ainsi procuré à H. Dumas une bonne occa-
sion de ne pas se mettre si fojt en colère, ou, s'il persistait à s'y
mettre, on lui aurait du moins imposé l'obligation de nous dire les
motifs qu'il avait de s'y mettre ; — et tout le monde y eût assuré-
ment gagné.
I.
Est-il bien sûr, en premier lieu, que ce soit a mépriser, » comme
dit M. Dumas, les auteurs dramatiques et les romanciers, que de se
défier un peu de la façon dont ils ont accoutumé de traiter les ques-
tions de morale sociale? Autant dire que ce serait a mépriser » les
poètes, Lamartine ou Victor Hugo, par exempte, que de les crdre
inhabiles à la politique, et les hommes politiques, Thiers ou finixot,
si vous voulez, que de les croire impropres à la poésie? Mais c'est
constater tout simplement, une fois de plus, que chaoïn de nous a
ses aptitudes, eu encore, que toute terre ni tout arbre ne portait
pas indistinctement tous les fruits; et, jusqu'à ce que f expérience
ait prouvé le contraire, il semble au moins que ce soit une thèse
que l'on puisse raisonnablement soutenir.
On sait comment plaident les avocats, et que le triomphe de leur
art, dont je n'ai garde ici de Hiédire, consiste à glisser sur les points
faibles d'une cause, pour appuyer d'autant sur les autres et, ainsi,
les faire plus adroitement ressortir. N'est-ce pas le cas, évidemment,
de tout auteur dramatique et de tout romancier, dès qu'il plaide une
cause : la cause des filles séduites ou des enfans naturels? Et encore
peut-on dire que l'avocat, qu<H qu'il en ait, reçoit comme des mains
du client sa cause toute faite; il ne choisit pas son « espèce, » il la
prend, à peu de chose près, telle que la réalité la lui hvre; et, ne
pouvant absolument pas faire que ce qui est ne soit pas, il rencontre
inévitablement, dans toute cause qu'il accepte, une part de vérité qui
dride et qui refràns, — • un peu plus, un peu moins, — le libre élan de
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LA BSGBfiUCHE fiiS U PAXfil^ITE. 8&|
son imaginative, Mai$ l'auteur dramatique ou le romancier créeut,
pour ainsi dire, leur cause de toutes pièces; excellant à la conduire
vers sa conclusion par les moyens précis qu'il faut pour la gagner,
et supprimant ou modifiant à leur gré, dans coite réalité qu'ils font
profession d'imiter, tout élément qui les gêne, et risquerait de tour-
ner contre eux. Quand ils veulent nous émouvoir pour la fille entre-
tenue, c'est la Dame mx Camélias qu'ils écrivent^ et Marguerite
Gauthier qu'ils inventent ; mais c'est ans» bien, avec le môme talent,
la baronne d'Ange qu'ils nous présentent, et le Demi-Monde qu'ils
foot jouer si, comme il leur arrive, à deuj ou trois ans d'intervalle,
il leur platt de prouver la thèse précisément contraire. Qui va voir
jouer Marùm belorme n'en revient-il pas convaincu que Tamou;
peut refaire aux courtisaties une « virginité? » Mais qui va voir jouer
le Mariage d'Olympe n'en revient guère moins convaincu que l'amoux
même ne les arrache pas à la u nostalgie de la boue, y> C'est la
gloire de l'un et de l'autre poète que d'avoir, par un coup de son
art, emporté d'assaut notre conviction. Si cependant Tun a tort^ il
iaut bien que l'autre ait raison* Et de là cette conséquence que,
toujours suspects de plaider une cause quand ils entreprennent
de traiter sur la scène une question de ce genre, l'auteur drama-
tique ou le romanci^ sont en outre ^suspecte de l'avoir arrangée
telle qu'il la leur fallait pour être victorieusement plaidée. C'est^
h notre humble avis, tout ce que l'on veut dire» — et qui n'est
pas si fou, — quand on dit que le Fils naturel^ ou V Affaire Clé^
menceau ne sont ni des argumens, ni même des documens, à^
c^te question de, la recherche de la paternité. Ils sont sans doute
mieux que ceb, mais ils ne sont certainement pas cela. J'ajoute que«
même (^and ils voudraient l'être, ils ne le pourraient pas.
C'est qu'en effet, au fond de tout artiste, auteur dramatique ou
romancier, véritablement digne de ce nom, il y a comme un je ne
sais quoi qui proteste contre l'asservissement de l'art à la réalité
quotidienne. Ou plutôt, on n'est artiste, au sens entier du mot, que
dans la mesure où l'on est dupe de ce je ne sais quoi. Donnez-lui
d'ailleurs le nom qu'il vous plaira : de goût, d'inspiration, d'imagi-
nation, de fantaisie, d'idéal , il n'importe ; mais l'art ne commence
qu'au moment où «ce je ne sais quoi inte^ent, pour la modifiera
dans l'exacte imitation de la nature. U. Dumas ne l'ignore pas, lui
qui, déjà plus d'une fois, et assez récemment encore dans sa préfacç
de VÊtrangèrey a si éloquemment revendiqué ce droit de l'artiste
coutre les prétentions de la moderne école naturaliste^ a Le publiée
ne vient à nous que pour sprtir de lui» Il lui faut une illusion, une
consolation, un idéal, qui l'escortent encore quelque temps aprèç
qu'il nous aura quittés.. Pour retrouveir lui théâtre les riautés qu'il
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852 REVUE DES DEUX M<»n>E6,
coudoie tous les jours, il aime autant rester chez lui, et il a raison *
il ne pleure pas tous les jours, il ne rit pas tous les jours. S'il vient
nous trouver, c'est pour pleurer jusqu'à ce qu'il suffoque, pour rire
jusqu'à ce qu'il étouffe, pour être épouvanté jusqu'à ce qu'il tremble,
pour être trompé jusqu'à ce qu'il croie. » Vérités banales 1 mais
d'autant plus vraies qu'elles sont plus banales, c'e8^à-dire confir-
mées par une plus longue, et, si je puis ainsi parler, une plus uni-
verselle expérience ! Mais accordez-nous du moins que, si l'art se pro-
pose, en général, et l'art dramatique, en particulier, de « me trom-
per jusqu'à ce que je croie, » les croyances que je rapporterai du
théâtre, ayant de grandes chances d'être autant d'erreurs, devront
être éprouvées au contrôle d'une autre pierre de touche. Je n'en
pourrai pas faire d'abord ma règle ni ma foi, puisque Ton m'a loya-
lement averti que le théâtre était une chose, et la réalité de la vie
quotidienne une autre chose. C'est encore ce que l'on veut dire
quand on dit que l'honneur d'avoir écrit le Fils naturel et V Affaire
Clemenceau ne préjuge pas la compétence de M. Dumas à discuter
la question de la recherche de la paternité. Auteur dramatique ou
romancier, ce que vous touchez devient or; nous, c'est avec le
plomb vil que nous avons affaire.
Dira-t-on ici que l'auteur dramatique et le romancier peuvent
se dédoubler, en quelque sorte, s'abstraire à volonté de la pra-
tique de leur art, se dégager enfin, aussitôt qu'il le faut, d'une
discipline qui leur est devenue comme une seconde nature, mais
sous laquelle ne continuerait pas moins de persister la première? Je
le croirais à peine d'un industriel en vaudevilles ou d'un drama-
turge vulgaire, mais de M. Dumas, de l'auteur du Demi-Monde et
de la Dame aux Camélias^ de la Princesse George et de Monsieur
Alphonse^ quand on me le démontrerait, je ne le croirais pas encore.
Non I le talent de l'auteur dramatique, à ce degré, n'est pas comme
un habit que l'on enlève et que l'on repasse, selon l'heure du jour
et selon la couleur du temps. L'est-il même jamais? « On peut
devenir un peintre, un sculpteur, un musicien ; mais à force d'étude,
on ne devient pas un auteur dramatique, n Test tout de suite ou
jamais, comme on est blond ou brun, sans le vouloir. C'est un
caprice de la nature qui vous a construit l'œil d'une certaine façon
pour que vous puissiez voir d'une certaine manière, qui n'est pas
absolument la vraie, et qui cependant doit paraître la seule, momen-
tanément, à ceuf à qui vous voulez faire voir ce que vous avez vu. o
Qui dit cela? N'est-ce pas encore M. Dumas lui-même? Et, conune
lui, j'en suis persuadé : on peut devenir romancier, mais on natt
auteur dramatique. Seulement, dé ces prémisses, que je crois
bonnes» suis-je donc bien téméraire si je tire cette conséquence que
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LA RECHERCHE DE LA PATERNITÉ. 358
Tauteur dramatique, en aucun cas, et quoi qu'il écrive, drame ou
roman, brochure ou volume, ne saurait abdiquer cette t certaine
manière de voir qui n'est paâ absolument la vraie? » Et, bien loin
d'apercevoir ici la moindre nuance de mépris, puisque c'est son
mot, n'est-ce pas plutôt un hommage rendu à son talent que, dans la
défiance même des jurisconsultes, — et dans la mienne, — M. Dumas .
devra véritablement reconnaître? Car il serait plus compétent à dis-
cuter les questions sociales s'il avait remporté moins et de moins
retentissans succès sur la scène; et ni nos magistrats ni nos juris-
consultes ne seraient tant en garde contre lui si ses romans dor-
maient chez le libraire. Mais il est la victime de son talent et la dupe
de sa propre gloire. De combien de ses contemporains croit-il qu'on
en pût dire autant?
Au surplus, quiconque lira tout d'une haleine, comme elle doit
être lue, cette Lettre à M. Rivet, y retrouvera partout, à chaq
page, à chaque ligne, à chaque mot l'auteur dramatique. Et
même ce qu'il y a d'étonnant, qu'ayant déjà discuté tant de foisi
question de la recherche de la paternité, la plupart des argumens
que l'on oppose à M. Dumas soient devant ses yeux comine s'ils
n'existaient pas. a Profitons de ce que nous sommes encore un peu
auteur dramatique, y dit-il quelque part, avec une ironie mêlée d'une
certaine amertume, pour faire notre exposition bien claire et pour
bien mettre notre sujet en scène. » Mais il ne se contente pas d'en
profiter; il en abuse. Les questions de morale sociale ne se laissent
pas a exposer » si clairement, et Ton ne met pas si facilement « en
scëoe » un sujet tel qu'est celui de la recherche de la paternité.
J'oserais même répondre qu'il n'y a rien qui soii plus propre à
mettre les jurisconsultes en défiance que cette exposition si claire
et cette mise en scène si vivante. Car, comment un sujet si com-
plexe serait -il tout à coup devenu si simple, si ce n'était que
M. Dumas, y négligeant tout ce qui l'embarrasse, n'en a voulu voir
que ce qui convenait à son dessein et menait droit à son dénoû-
ment ? Et voilà toute la diflSculté.
n.
Que fait-il de l'histoire d'abord et de ce qu'elle offre d' argumens,
de quelque poids pourtant, contre la recherche de la paternité?
Datons-nous d'hier, et le Fils naturel^ en 1858, a-t-il posé la
question pour la première fois? Mais si des magistrats et des
jurisconsultes, si des tribuns et des législateiu^s l'avaient discutée,
par hasard, avant même que nous fussions nés, et résolue d'une
certaine manière, est-il permis^de passer sans y faire plus datten-
lom Lfx. — 1883. 23
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Zbh R£TU£ DES DEUX MONDESa
tion? et de commencer, au nom de Texpêrience d'un jonr^ par ne
faire aucun cas de l'expérience des siècles?
L'ancien droit, en effet, —pour autant du moios que Ton poisse
réduire à une formule uni(j[ue l'infinie diversité des coutumes
locales, — admettait la recherche de la paternité. Deux principes^
ou, comme on disait alors, deux proverbes dominaient la matière»
le premier, qu'un jurisconsulte de la fin du xvi® siècle, Loj$el, dans
ses Insti tûtes coutumières, énonçait en des termes qui sont dé|à
presque ceux de H. Dumas : a Qui fait l'enfant doit le nourrir; i^
et le second, qui, posé par le président Fabre au commencement
du siècle suivant, dans son Codex definitionum, est devenu le mot
fameux : Virgîni parturienti creditur. Ce n'était pas k dire, av.
moins dans l'origine, que toute fille en dût être crue sur sa seule
parole, et qu'ainsi, parmi plusieurs pères, il ne dépendit que d'elle
d'en choisir un pour son enfant. Même, la désignation n'avait le
plus souvent de conséquence que d'assurer, à la mère ce que l'oa
appelait ses « frais de gésine, » à l'enfant les premiers secours, et
les plus nécessaires. Quant au père ainsi prétendu, il pouvait tou*^
jours être reçu par la suite à prouver dans les formes qu'U n'était
pas effectivement le père. On peut penser seulement si la preuve
était facile ! C'est pourquoi, comme en réalité, dans la plupart des
villes et surtout des coomiunes rurales, il s'agissait bien moim des
intérêts de l'enfant que de ceux de La communauté même, à la
charge de qui Ton ne voulait pas que cet aOamé tombât, vit-on plus
d'une fois les juges se tirer d'embarras en atuibuant à l'en£ant plu-
sieurs pères, et les condamnant solidairement à faire les frais de
son entretien, afin sans doute, comme dit Brid'oison, que l'on fût
toujours fils de quelqu'un. Il y avait d'ailleurs un cas, selon car*
taines coutumes, où la victime d'une dénonciation de ce genre
n'était jamais recevable à repousser la paternité qu'on lui prêtait :
c'était quand la fille avait été sa servante, et vivait encore sous son
toit dans le temps présumé de la conception de l'enfant. Le maître,
alors, payait pour les amoiu^ de la maritorne avec le valet d'écurie,
auxquels il ne restait plus qu'à quitter son service et s'en aller
recommencer ailleurs. En son genre, cette loi valait celle qui con-
damnait à mort le laquais coupable d'avoir entretenu des relations
avec sa maltresse (1).
S'il était admis, en principe, que le père prétendu pouvait toujours
en appeler de la dénonciation de la mère» en fût, et par une consé*
(i) Voyec, pour FADoieii droit et la ^itable interppdttUoa âe U règle : Tirgini
parturienti.,, le livre de M. Paal %ret : m$toxrt fit cfiMsuf d^ règkssur la preucw
de la filiation naturelle^ Paris, 1872, Marescq atoé»
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LÀ RfiGHfflKIUfi M Là PATfi&NITÉ. 355
qaence de la difficuhé de prouver qu'il n'6ttk pas ce <{Die l'en disait,
l'habitude s^était insensiMemeol accréditée de dernier à. celte sièie,
pour son enftknt, presque toi^m le père qu'elle voulait. Qa en a de
remarquables exemples. Avant 1730, elle pouivaît même se faire
épouser. Libre et la tête haute, elle companôssaît à l'autel, où on lui
amenait son séducteur, pieds et poings liés, littéralement. Gomme
on l'entend bien, c'était infiûttiblement le plus riobe qu'elle déair
goait , dans l'int^^èt de l'enfent , sans doute , mak aussi dans le
sien, à moins encore que ce ne fût le plus noble, quand, par
hasard, elfe était plus vaniteuse qu'avide. Il lui suffisait pour cela
de la preuve dite conjeciuralei qui consistait à établir qu'elle avait
entretenu des relations avec le prétendu père, et à produire des
témoins de « certaines familiarkés de naUure à entrataier la con-
viction du juge. i> Quand cette preuve lui manquait, elle pouvait
recourir à la preuve que Tm appelût naturelle^ ei, par exemple,
faire dire que l'en&nt, ayant les yeux, ou le nca, ou la bou^,
de l'auteur qu'elle voulait lui donner, en était vraiment le fils. Il
n'importait pas d'aitteurs qu'elle eût noué des relatioas miilti|)ie8,
— successives on simultaRéeB. C'était asses qu'elle ne fût pas,
comme disait la vieille langue, foNede son corps, et qu'il subsistât
dans son dérèglement quelque faux air de décence» n Car, après
tout, pubqu'il faut un père à l'eirfant, le bon sens veut qu'on le
choisisse parmi ceux qui se sont exposés à le de\tenir. » Ainsi rair
sonnait encore, dans les dermères années du xvin* siècle, l'auteur
d'un excellent Traité de la séduction; et, comme un écrivain qu'em-
porterait la beauté de sa matière, il ne craignait pas d'ajouter:
<( L'objet des magistrats n'est pas de rencontrer nécessiûremeiit l'au-
teur de la paternité naturelle; il suffit qu'il y ait dans les présomp-
tions de quoi asseoir une paternité vraisemblable; et celui sur qui
elle tombe ne doit imputer qu'à son imprudeiice et à son incon-
duite, de s'être exposé à ce soupçon. » Là-dessus, il apportait à l's^
pui deux espèces, l'une d'un homme marié« déclaré, par arrêt de la
Toumelle, père de l'enfant d'une fille qui dans le même temps avait
commerce avec le vicaire de sa paroisse, et l'autre. •• que le lecteur
ne me pardonnerait pas ici de ra^^rter.
Le discours fameux où Servan, alors avocat^général au parlemeat
de Grenoble, s'éleva l'un des premiers contre une législation qui pe]^
mettait de semblables abus, n'est pas si peu connu, ni si rarement cité
qu'il soit bien nécessaire de le citer, à notre tour, une fois de plus,
au risque de finir par le décréditer en en fatiguant les oreilles.
Hais ce qu'à notre avis, en citant le discours, on n'a pas assez for-
tement rappelé, c'est ce qu'était alors, en 1770, l'homme qui le
prononça, fiien loin d'êtrej^^en effet, comme on pourrait le croire,
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356 BEVUE DES DEUX MONDES»
comme qaelqaes-uns aSécteDt même de le croire, un de ces vieux
magistrats, tout imbus des préjugés de TancieDDe robe, de la
famille de ces « Busiris » que Voltaire, vers le même temps, signa-
lait à rindignation publique , Servan était un jeune homme , ou
du moins un homme jeune encore , — valétudinaire et sensible,
— ouvert à toutes les idées nouvelles, et déjà presque populaire
parmi les encyclopédi^tes , justement pour l'arleur dont il avait
attaqué les abus de l'antique législation coutumière. Quatre ans plus
tôt, notamment, en 1766, dans un Discours sur V administration
de la justice criminelle^ non moins célèbre en sou temps que le
réquisitoire doot nous parlons , il avait réclamé l'abolition de la
détention préveutive, la suppression de la torture, et même osé
formuler des doutes sur la légitimité de la peine de mort. C'était
assurément quelque haidiesse à un avocat général , gardien par
fonction , ou plutôt a vengeur des lois reçues , » selon le mot de
Grimm, dans sa Correspondance littéraire^ et à ce titre chargé
d'en requérir l'application sans avoir autrement à s'inquiéter de
leur iniquité. Aussi Voltaire ne se contenta pas de complimenter et
do louer le magistrat philosophe ; il intercala dans un chapitre de
son Homme aux quarante écus tout un long passage du discours
de Servan. L'année suivante, un autre discours, prononcé dans
la cause d'une femme protestante, illustrait d*uu nouvel éclat le
jeune émule des Montclar et des La Chalotais. Voltaire lui écrivait :
« Je regarde ce discours, et celui sur les causes criminelles, non-
seulement comme des chefs-d'œuvre d'éloquence, mais comme les
sources d'une nouvelle jurisprudence dont nous avons besoin. » Et
Grimm, de son côté, disait : a La force et la sagesse marchent d'un
pas égal dans ce beau discours. La cause particulière ne sert qu'à
éclaircir d'importans points du droit public, et les intérêts d'une
infortunée privée de la protection des lois apprennent à son défen-
seur à plaider la cause du genre humain. » Ce n'était pas préci-
sément en ces termes que nos philosophes, on le sait, parlaient à
rordinah*e de Messieurs des parlemens, et, en particulier, de cet
autre avocat général, matire Orner Joly de Fleury. On aimera peut-
être à savoir qu'il s'agissait, dans cette cause, d'un mariage que
l'époux avait réussi à faire annuler, pour convoler avec une ser-
vante qui se déclarait grosse de ses œuvres. Contre la barbarie
des lois, et contre les complaisances de l'église. Voltaire et Grimm
ont raison : ce fut bien la cause de la justice et de l'humanité que
Servan plaida ce jour-là.
Ces détails ont leur importance. Ils prouvent en effet que ce que
Servan demandait, deux ou trois ans plus tard, en demandant que
toute recherche de paternité fût désormais interdite, il le deman-
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LÀ RECHERCHE DE LA PATERNITÉ. S&7
dait, ou il croyait le demaDder^ au nom des mêmes principes de jus-
tice et d'humanité. Magistrat réformateur quand il attaquait l'ordon-
nance criminelle de 1670, c'étût en qualité de magistrat réformateur
encore qu'il s'élevait contre la maxime du président Fabre. L'ancien ,
esprit, 1 esprit formaliste et l'esprit de pharisaïsme, parlait en ce
temps-là par la bouche des partisans de la recherche de la pater-
nité ; le langage de Servan, au contraire, était déjà celui de l'esprit
nouveau, de l'esprit de progrés et de l'esprit de révolution. Le cou-
rageux avocat général du parlement de Grenoble était si loin d'in-
voquer, ici comme ailleurs, avec les vieux conseillers, ce que l'on
devait de respect à une législation dont les Séguier, les Lamoignon,
les d'Aguesseau s'étaient honorés d'être les instrumens, qu'au con- '
traire, avec tout le parti philosophique, c'était contre eux, contre
les d'Aguesseau, les Lamoignon, les Séguier au nom et au profit
de l'avenir, qu'il n'hésitait pas à conclure. Et tandis que,. si l'on
en croît les partisans de la recherche de la paternité, le progrés
aujourd'hui serait d'inscrire dans nos lois le droit de l'enfant à
revendiquer son père, c'était le progrès, alors, que de solliciter
du mouvement de l'opinion publique l'abolition de la recherche de
la paternité. « Pour qu'une loi sur la recherche de la paternité pro-
duisit de bons effets et contribuât à la moralisation de ce pays, nous
dit pourtant M. Dumas, elle aurait dû être promulguée il y a une cen-
taine d'années, avant la création des chemins de fer et des bateaux
à vapeur, alors que les Français vivaient par groupes sédentaires, se
transportant difficilement d'un point à un autre, restant ainsi sous
l'œil de la famille et sous b main de justice. » Mais justement,
H. Dumas oublie qu'elle existait alors, c^e loi que Ton regrette
qui n'ait pas été promulguée! et les effets en étaient déplorables! et
on l'estimait démoralisatrice! et les mêmes raisons générales en
avaient condamné l'existence, au nom desquelles de nos jours on en
réclame le rétablissement! Si bien que, pour porter, comme dit
M. Rivet, « à la source du mal un remède décisif, » et pour aller com-
battre « les désordres jusque dans leur origine, » on ne nous propose
rien moins que de réinscrire dans nos lois les dispositions qui n'en
ont disparu que parce qu'elles étaient considérées comme « Torigine
des désordres, » et la « source même de tout le mal. » C'est au moins
un aspect de la question dont il ne parait pas que l'on ait fait assez
ressortir toute l'originalité. Nous demandons, pour les opposer aux
progrès de la démoralisation, des lois qui n'ont été supprimées que
parce qu'elles passaient pour un encoiuragement à l'immoralité.
De nombreuses a catastrophes » nous ont rendu « indispensables »
des mesures dont jadis de nombreuses a catastrophes » avaient
nendu l'abrogation « nécessaire. » Et on nous dit que nous serons
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¥
358 UTDE DBS nsxoi WMym.
ssuvés aï DMa Feveacms «ux eroeaieDs cpie nos pères ont quittas
pour n'être pas pepdosl
Ce qulls redoouieat, à persister dans rancien usage^ les législa-
teurs de nos- assemblées révoluttoonaires et les rédacteurs de notre
code dyil nous Toat assez netteasent déclaré* On ne peut pas raL-
sonnablement reprocher aux premiers d'avoir manqué de oomplaî-
sance pour les enfans naturels, puisque, dans Temportement de leur
haine contre toutes les institutions de Tancien régime, ils avaieiH
assimilé les enCans naturels aux enfaos légitimes, sous le prétexte
sans doute que « le droit de se reproduire » est au nombre des droils
imprescriptibtesde l'homme, et qu'ils avaient failli l'inscrire au fron-
tispice de leurs constitutions, a Tous les enfans, indistinctemeiil,
ont droit de succéder à ceux qui leur ont donné l'existence. Les
différences établies entre eux sont l'effet de l'orgueil et de la supeir-
stition. Elles sont ignominieuses et contraires à la justice» » Ces
paroles mémorables sont de Cambacérés, et du Cambacérès d'avaat
le consulat. Quant aux seconds, les hommes de l'empire, qui d'ailleurs
procédaient (to pcemiers, leur langage vaut la peiiie d'être cité tex-
tuellement. « Depuis longtemps, dans l'ancien régime, ua cri général
s'était élevé contre les recherches de paternité* Elles exposaient les
tribunaux aux débats les plus $-candaleux, aux jugemeos les pks
arbitraires, à la jurisprudence la plus variable* L'homme dont lacoBr
duite éUdt la plus pure, celui même dont les cheveux avaient blanchi
dans l'exerdce de tontes les vertus, n'était point à. l'abri de l'attaque
d'une femme impudente ou d' enfans qui lui étaient étrangers. »
Ainsi s'exprimait, le 20 ventôse an xi, dans un Exposé de$ motifs
qui valait bien celui de M. Gustave Rivet, Bigot de Pcéam^eu, pré-
sentant au corps législatif le ti^ vn du code civil. Le lendemain,
21 ventôse, au tribnnat, Lahary reprenait la même argumentation.
« Que de femmes impudentes osaient publier leur faiblesse, sous pré-
texte de recouvrer leur honneur 1 Combien d'intrigans, nés dans la
condition la plus abjecte, avaient l'incroyaUe hardiesse de prétendre
s'introduire dans les familles les plus distinguées et surtout les plus
opulentes! On peut consulter à cet égard le Recueil des causes céli-
bresy et l'on ne saura trop ce qui doit étonner davantage, ou de
l'insuffisance de nos lois sur cet important objet, ou de la témérité
de ceux qui s'en faisaient un titre pour égarer la justice et troubler
la société. » Enfin, quelques jours plus tard, à ces raisons tirées
d'une expérience encore toute prochaine, c'était Ikiveyrier qui joignait
les raisons plus profondes, plus hautes, plus philosophiques de l'inteir-
diction de la recherche de la paternité. « La nature ayant dérobé à
l'homme le mystère de h paternité à ses facultés morales et philo-
sophiques, aux perceptions les plus subtiles de ses sens, comme aux
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LA REGHERCHB DE U. PATBaNITÉ. 259
iMbercbes les plus pénétrantee de sa nùsonv* et le mariage étant
établi pour donner à la société non pas la preuve matéridie, mais, à
défaut de cette preuve, la présomption l^ale de la paternité, il est
évident, lorsque le mariage n'existe pas, qu'il n'y a plus ni signe
matériel, ni signe légal;., et il est en même temps injuste et
insensé de vouloir qu'un homme soit convaincu malgré lui d'un
fait dont la certitude n'est ni dans les combinaisons de la nature,
ni dans les institutions de la société (1). a
On rabattra -ce que l'on voudra de cette éloquence emphatique
à peu près ce qu'il faut ral^attre aussi de la violence dédamatoire
de nos partisans de la rechercbe de la paternité. Chaque siècle a son
jargon. Le temps n'est pas si loin où Ton sourira du nôtre, comme
nous sourions déjà de celui qu'ont parlé nos pères. Mais, sous le
jargon et sous l'emphase, on ne fera pas qu'il ne leur parût aussi
redoutable qu'évident, ce danger social où prétendaient parer les
rédacteurs du code , quand ils décidèrent d'interdire la recherche
de la paternité. La preuve d'ailleurs que leur opinioti était bien celle
de toute la magistrature d'alofs, c'est l'empressement avec lequel
tous les tribunaux de l'empdre opposèrent à dater de ce jour l'ar-
ticle ikO k toute tentative, plus ou moins habilement déguisée,
de recherche de paternité. Et une preuve que cette opinion ne
leur était pas si particulière, c'est ^e, parmi les législations étran-
gères qui soutirent aujourd'hui la recherche de la paternité, nous
Yoyons que la législation anglaise, jadis conforme sur ce point à la
nôtre, s'est précisément effd^cée, dans le siècle où nous sommes,
par deux actes, l'un de 1835 et l'autre de 1872, de restreindre
autant que possible cette recherche même, et d'attribuer si peu
d'effets à son succès en justice qu'en vértié c'est à bien peu de
chose près comme si elle ne l'admettait pas. En Angleterre, quand
le père putatif a été < iodammê par le juge de paix à payer à k
mère une somme qui lui peut en aucun cas dépasser vingt-deux
francs par moi&, jusqu'à ce que l'en&nt ait atteint l'âge de treize
ans, et encore à condition que la mère seît dépourvue de toutes
ressources, l'action a produit tout ce qu'elle peut produire de résul-
tats utiles* L'en£ant ainsi a reconnu » ne peut ni porter le nom
de son père, ni prétendre un shilling de sa fortune, m lui succé-
der en aucun état de cause, ni même être légitimé par tin mariage
subséquent. Il y faut, à ce qu'il parait, un acte du parlement. Est-oe
bien là, quand ils nous rebattent les oreilles de ce qui se fait ailleurs
qu'en France, est-ce bien là oe que demandent, et de qucfi m cob-
tenteraient les partisaos de la recherche de la patemitél
(i) J*empr«nU les ééxtM à me mtéreiaante Étude sw <a Mêoherehê d$ la pakr-
nité, par MM. P. Gonlet «t A. VAWMk. PArk, ISiO; Mamof akié.
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360 REVUE DES DEUX MONDES.
Sans doute, maintenant, de ce qu'une chose s'est faite, il ne
s'ensuit pas que l'on doive continuer de la faire. Â défaut du pro-
grès, le changement est la loi de ce monde. Après tout, nous ne
sommes pas tenus à plus de respect des rédacteurs du code qu'ils
ne se sont crus tenus eux-mêmes à la vénération des anciens usages.
Ils ont eu de bonnes raisons pour effacer de nos lois la recherche de
la paternité, et nous pouvons en avoir de meilleures pour l'y réta-
blir. A quatre-vingts ans seulement de distance, c'est peu probable,
mais enfin c'est toujours possible. Examinons donc si les motifs que
l'on faisait alors valoir auraient vraiment perdu, comme renversés
par une révolution des mœurs, quelque chose de la valeur et de la
solidité qu'on était, en 1803, unanime à leur reconnaître.
III.
On ne s'attend pas que nous prenions ici la défense du séduc-
teur de profession, don Juan de village ou Lovelace en boutique,
si tant est du moins qu'il existe, car, — ignorance ou parti-pris,
— je dois dire que je le crois infiniment plus rare qu'il ne se vante
lui-même de l'être. Toutefois, parce qu'un tel séducteur, en dépit de
l'auréole que les poètes ont essayé de lui ceindre, est à nos yeux,
comme à ceux de M. Dumas, parfaitement méprisable, ce n'est pas
une raison de refuser de considérer un peu la situation que risque-
rait de faire à tant d'autres prétendus séducteurs, d'aventure et
d'occasion, une loi qui permettrait la recherche de la paternité.
H. Dumas, il y a déjà longtemps, en 1867, dans sa préface de la
Dame aux CaméUan^ s'était posé la question. « Hais les coquines
détourneront les jeunes gf^ns, les compromettront, les exploite-
ront, etc. ? )> Et il s'était répondu : « A vingt et un ans, un homme
est électeur, garde national et soldat. Il n'est plus un enfant, il sait ce
qu'il fait. Et puis, que les honnêtes mères élèvent bien leurs fils,
et que les pères les gardent mieux. » La réponse était insuffi-
sante et sentait son auteur dramatique. En effet , puisque déjà les
pères ne réussissent pas à « mieux garder » leurs filles, et les
a honnêtes mères » à les bien élever; à plus forte raison, ces mêmes
pères ne suffiront^ils pas à a mieux garder, » et ces « honnêtes
mères, » à bien élever leurs fils; une fille, par tous pays, et notam-
ment en France, étant un peu plus dans la main de ses parens qu'un
garçon. On pouvait ajouter que si l'homme de vingt et un ans, en
vertu de la fiction légale, doit savoir ce qu'il fait, la femme de vingt
et un ans, en vertu de la même fiction , doit également le savoir.
Elle doit même le savoir mieux que Thonmie, puisque, en vertu
d'une autre fiction légale, elle est apte au mariage plus tôt que
l'homme et, par suite, plus tôt en état de faire le choix que le
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LA RECHEBCHE DE LA PATERNITÉ. S61
mariage suppose. Je n'apprendrai pas d'ailleurs à M. Dumas que la
loi, dont il ne fait pas plus d'estime qu'il ne faut, tombe ici d'accord
ayec la physiologie, dont il fait souvent plus de cas qu'il n'y a lieu.
Ce n'est pas seulement la majorité légale ou fictive de la femme,
c'est sa majorité physique, si je puis ainsi dire, intellectuelle et
morale, qui anticipe de trois ou quatre ans celle de l'homme. Au
surplus, c'est un point sur lequel nous pouvons féliciter l'auteur
de la Lettre à M. Rivet d'avoir enfin entendu raison. Il semble
admettre maintenant, qu'en dépit de la barbe il puisse y avoir des
adolescens, et des naïfs, qu'il ne soit pas inutile de protéger contre
les manœuvres d'une fille d'expérience. Je voudrais seulement lui
persuader qu'ils sont plus nombreux encore qu'il n'a l'air de le
croire.
a Si l'on vous disait, s'est écrié quelque part un autre auteur dra-
matique, M. Ernest Legouvé, si Ton vous disait que la jeunesse des
hommes n'a presque qu'un but, ravir leur vertu aux femmes; et
que tous, pauvres et riches, beaux et laids, nobles et roturiers, se
précipitent à la poursuite de cette vertu, comme des limiers sur
une bête de chasse... » Si l'on me le disait, quelque confiance que
j'aie dans la parole de M. Legouvé, j'aurais l'impertinence d'en
demander plus de preuves que l'on ne m'en donne. Le fait est que,
dans nos sociétés contemporaines surtout, il y a un âge de l'homme
qui 1 expose à être aussi souvent séduit que séducteur. Même en
l'absence de toute loi qui permette la recherche de la paternité, quan-
tité de jolies personnes le bavent, et en font leur profit. En face d'une
Susanue d'Ange, un homme de trente ans, c'est M. Dumas qui nous
l'apprend, — et un officier d'Afrique, — peut agir comme un niais.
A plus forte raison, le soldat, si le capitaine ; et l'homme de vingt
et un ans, si celui de trente. Sans doute le malheur sera moindre
aujourd'hui qu'autrefois, et l'argument est moins considérable dans
une démocratie que sous l'ancien régime. Il y avait alors un intérêt
social de premier ordre à ce que l'héritier d'un grand nom ne se
laissât pas choir dans les bras, ou plutôt dans le piège d'une baronne
de contrebande. C'est ce que Cambacérès appelait un effet de l'or-
gueil. Parmi bien des manières d'infuser aux aristocraties vieil-
lissantes ce qu'on appelle un sang nouveau, nul toutefois ne con-
testera que celle-ci fût de beaucoup la pire. On pouvait donc
vraiment dire alors d'un intrigant de bas étage, revendiquant devant
les tribunaux l'état d'un duc et pair, qu^il troublait la société. En
l'an de grâce 1883, j'avoue qu'il la troublerait moins. Et si les inté-
rêts matériels qu'il inquiéterait sont certainement respectables, on
conçoit aisément que de certains intérêts moraux pussent en balan-
cer l'importance. Supposé que l'on prouvât, pour telles et telles rai-
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t62 KETCE BBS DEUX MONDES,
sons que Ton donnerait, qu'il importe à la société que les enfans
naturels soient reconnus, il importerait assez peu que la recherche
de la paternité risquât de déplacer les fortunes, puisque aussi bien
il parait que la mobilité même des fortunes est le principal ressort
du progrès dans les démocraties. Et pourtant, même en ce cas,
comme il n'y a guère d'intérêts matériels qui ne soient, tout consi-
déré, figuratifs ou représentatifs de quelque intérêt moral,. il serait
dur à un père de n'avoir peiné quarante ou cinquante ans de sa yie
que pour l'enrichissement d'une courtisane habile, et plus dura une
mère de n'avoir pris vingt ans plaisir à former un ûls que pour le
voir s'acoquiner aux jupons d'une drôlesse. Dans une certaine bour-
geoisie et dans un certain peuple, que ne connaissent assez ni les
romanciers ni les auteurs dramatiques de Paris, il y a un honneur
ou une honorabilité du nom, auxquels on ne ne tient pas moins que
dans les plus fières aristocraties, et il y a surtout des contacts qu'une
vie entière d'honnêteté répugne invindblement à subir.
Ne sont-ce pas là de graves intérêts, qui n'ont de matériel que
l'apparence, et qu'une loi sur la recherche de la paternité ne saurait
guère éviter de compromettre gravement? Ni les voies de transmis-
sibilité des fortunes, ni l'utilisation du capital social que représente
l'éducation d'un homme, ni le prix qu'il convient d'attacher à l'ho-
norabilité, à l'intégrité, à la pureté du nom, ni même peut-être enfin
la concorde et l'union des familles ne sont objets, selon nous, que
le législateur puisse entièrement laisser à la merci des combinaisons
de l'intrigue et de la cupidité. Si l'on veut qu'il se relâche de la
protection dont il les couvre, il faut au moins y faire valoir de très
fortes raisons. A défaut de tous ceux que nous venons de rappeler,
quels sont donc les intérêts urgens et cousfdérables que sauvegar-
derait la loi que l'on demande? On répond que ce seraient en tout
cas les intérêts des femmes.
Qui ne croit pas beaucoup aux séducteurs de profession ne peut
pas croire beaucoup non plus aux filles séduites, a 11 n'y a pas une
fille de la ville ou de la campagne qui, en se livrant à un homme,
nous dit ici M. Dumas, ne soit au courant des conséquences pos-
sibles, moralement et physiquement, de l'acte qu'elle commet. Ce
sont même ces conséquences qui la font hésiter plus ou moins
longtemps... Quoi qu'elle dise après ^ soit qu'elle réclame devant la
justice, soit qu'elle jette du vitriol au visage de son amant, soit
qu'elle ait tout bonnement tordu le cou à son enfant, elle savait
parfaitement oran^ quels risques elle ailidt courir.» C'est ausâ notre
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LÀ BlSCHKBGflB DB LA PATmilTÉ. S6S
avis, et nous sommes heureux d'en pouvoir emprunter V^xpresston
de M. Dumas. Même au cas d'une promeese de mariage, écrite ou
verbale, ces paroles fortes et sensées ne pwdent rien de leur autorité.
Car, de de«x choses l'une : ou inen^ Ton espère que le prélendu séduc»
tour épousera, ou bien, l'on sait qu'il n'épousera pas. Si Ton sait qu'il
n'épousera pas, alors, selon k mot éloquent du tribun Duveyrier,
c'est un calcul, dont l'objet n'est que de faire payer quelque jour le
silence au taux du scandale, et je ne vois pas bien, en l'espèce, de
qmUe indulgence ou de quelle commisération la prétendue vic-
time peut être digne. Mais, au contraire, si l'ca se flatte que le
séducteur épousera plus tard, c'est done qu'il existe actuellement
des obstades au mariage, tels qu'une disproportion considérable
de fortune ou d'éducation, l'opposition formelle d'un père ou d'une
mère, des droits positi£», ceux d'un enfimt par exemple, et quel-
quefois ceux d'une femme, et je ne conçois pas, en ce cas, que l'on
demande à la loi de fournir elle-même les moyens de passer outre
aux obstacles qu'elle a voulu que l'on respectât. Un moraliste plus
sévère dirait qu'à toutes fois qu'une fille cède à un homme marié
sous promesse de mariage, il y a nécessairement, dans son aban-
don même, une pensée de lucre, et presque toujours une espé-
rance de mort.
En général donc, et raisonnant sans avoir égard aux exceptions,
toute fille qui cède est irrecevable à se faire un titre de son déshon-
neur, parce que, dès qu'elle cède, il se mêle à l'entraînement de
la passion quelque chose d'autre, et en soi d'assez méprisable. Il
n'est pas jusqu'à l'ouvrière de la légende, mise à mal par le contre-
maître ou encore par le fils du patron, qui ne soit légitimement
suspecte, en se livrant, d'avoir eu ses raisons de derrière la tète;
et d'avoir été prise par son désir de l'indépendance, ou sa paresse,
ou sa gourmandise, ou sa coquetterie, bien phis encore que piff
aucune illusion d'amour. La preuve en est, d'abord, comme le dit
un observateur, que de pareilles situations sont toujours « déce
lées par la vaniteuse indiscrétion des coupables elles-mêmes; a
et ensuite que leur premier amour, ou ce qu'elles appellent de ce
nom, ne dure ordinaffement que le temps qu'il faut pour se pro-
curer le second. Envers ces sortes de victimes, victimes d'elles-
mêmes et de leurs vices plutôt que dupes de l'homme et du besoin
d'être aimée, la kn sociale ne semble tenue d'aucune réparation*
Il n'y a pas lieu de leur refaire une virginité qu'amssi bien elles
s'empresseraient d'aller mettre à Penean. Mais il y a des excep*-
tiens! Oui, sans doute, il y a des exceptions; il f en a de nom^
breuses, et U y en a de dovlourenses. Due Itès honnête fille, bien
née, bien élevée, bien gardée, peut m liiseer surprendre et séduira
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36i REVUE DES DEUX MCM^DES.
à de coupables manœuvres qui cependant ne tombent pas, si le
séducteur est habile, sous le coup de la loi. Et en dehors de cette
supposition, nous pouvons encore, nous devons même admettre,
avec M. Dumas, « la poésie du sacrifice et l'héroïque folie du don
volontaire de soi-même, » quand ce ne serait que comme une
conséquence des rêves dont le romantisme a nourri l'imagination
de la femme contemporaine. Rien de plus clair, dans l'un et l'autre
de ces deux cas, que l'intérêt de la femme à être relevée de cette
déchéance, et rétablie, autant qu'il se peut, dans l'honorabilité de
sa situation primitive. Je dis seulement qu'il n'est pas facile de
trouver en sa faveur un moyen de réhabilitation qui ne profite pas
jusqu'aux femmes qu'il faut maintenir dans le degré de juste mépris
où elles sont tombées; et j'ajoute que, si l'on réus^^issait à le trou-
ver, il faudrait encore prendre garde comme il serait dommageable
aux intérêts de toutes les honnêtes femmes, c'est-à-dire, pour par-
ler comme il faut, de la très grande majorité des femmes.
C'est ce qu'a très bien montré, dans un fragment de son Essai
sur les femmes, ce grossier Schopenhauer, si profond quelquefois
dans sa grossièreté. Le siècle, après tout, ne se pique pas d'assez
de délicatesse morale pour que nous ne puissions pas emprunter
au philosophe de Francfort sa théorie de l'honneur féminin. Elle a
toujours cela pour elle de n'être tirée des principes ni d'une révé-
lation trop haute, ni d'une métaphysique trop noble : deux raisons
qui doivent assurer sa fortune auprès de ceux qui font gloire de
ne se payer, comme ils disent, ni de sentimentalités niaises, ni de
vaines déclamations. Observons, en passant, qu'elle appartient à
Gbamfort, et que Schopenhauer n'a fait que la développer.
Il dit donc que l'honneur des femmes est un « esprit de corps »
bien entendu. Le fondement de cet « esprit de corps, » ou de cette
tt tacite confédération, » comme l'appelait Chamfort, de toutes les
femmes entre elles, c'est que toute femme attend tout de l'homme,
le nécessaire et le superflu, ce qu'il lui faut et ce qu'elle désire, la
satisfaction de ses besoins et l'accomplissement de ses désirs, tandis
que l'homme, au fond, ne demanderait et n'attendrait de la femme
qu'une seule chose, et Les femmes doivent donc s'arranger de
telle manière que les hommes ne puissent obtenir d'elles cette
chose unique qu'en échange du soin qu'ils s'engagent à prendre
d'elles et de leurs enfans à venir. » C'est pourquoi toute femme
qui cède, et qui n'exige pas avant de céder que l'homme s'engage,
par contrat solennel, dans les formes arrêtées par les lois, et sous
la garantie de la société tout entière, à partager avec elle toutes les
joies et toutes les douleurs de la vie, commet une trahison, une for-
faiture, un crime enfin, et, de sa nature, un crime inexpiable, envers
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LÀ RECHERCHE DE LA PATERNITÉ. 365
toutes les femmes. « Une jeune fille qui a fdlli s'est rendue cou-
pable envers tout son sexe, car si cette action se généralisait, Tin-
térêt commun serait compromis; on la chasse donc de la commu-
nauté, on la couvre de honte : toute femme doit la fuir comme une
pestiférée. » Si bien que, même quand l'honneur des femmes n'au-
rait pas une origine conforme à la nature, c'est-à-dire quand on
n'y voudrait voir avec Schopenhauer qu'an principe d'intérêt et
d'utilité sociale, il faudrait encore attribuer une importance capitale
à la faute de la femme, et reconnaître la raison de la sévérité singu-
lière dont les femmes la traitent, dans la grandeur du dommage
qu'elle cause en effet à toutes les femmes, a II faut refuser impi-
toyablement à l'homme tout commerce illégitime afin de le con-
traindre au mariage comme à une sorte de capitulation ; seul moyen
qu'il y ait de pourvoir au sort de tout le sexe. »
On voit de reste ce qui manque à la théorie de Schopenhauer.
Mais si par hasard on ne le voyait pas, je me garderais bien d'es-
sayer de le montrer. Car, d'autant qu'elle est d'un « utilitarisme »
plus cynique et plus grossier, d'autant mieux prouve-t-elle que tous
ces mots d'honneur,^ de chasteté, de pudeur, — même quand un
Allemand prend plaisir à les rabaisser, — ne cessent pas pour cela
de représenter encore des valeurs sociales d'un prix inestimable.
C'est à peu près ainsi que, si jamais un autre pessimiste mécon-
naissait la dignité morale de cette bonne foi que l'on peut propre-
ment*appeler l'honneur de l'homme, encore faudrait-il bien qu'il en
avouât la valeur de commerce, — pour la sécurité des transactions
et le développement de la prospérité publique.
Il résulte de là qu'en croyant consulter aux intérêts de quelques
femmes, ou même y consultant de fait, par une loi qui permet-
tait la recherche de la paternité, c'est en réalité les intérêts de
toutes les femmes que l'on compromettrait gravement. A combien
de femmes, au total, importe-t-il que l'on ne mette point, comme le
dit M. Dumas, « toutes les femmes tombées dans le même tas? »
Hais il importe à toutes les femmes que l'on distingue celles qui
sont tombées de celles qui n'ont jamais failli. Remarquez bien que
je ne veux pas ici m' égarer en des considérations de l'ordre moral et
philosophique. Je consens même, afin, comme l'on dit, qu'elle n'ait
pas l'air d'être un placement, que la vertu porte en elle-même toute
sa récompense, et je veux croire que, dans l'état présent des choses,
l'honnête femme est assez vengée, par le témoignage de sa con-
science, de tout ce que les hommes font pour celles qui ne le sont
pas. A la vérité, vous lui persuaderez malaisément que la vertu ne
soit pas une duperie toute pure, et le devoir un vain mot, quand
TOUS aurez une fois fait des lois qui lui démontreront exactement le
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366 IBTUB DES DEUX MOMDBSr
contraire. Déjà même, dans cerUônes classes de la population, grâce
à l'exemple, et grâce à Tindulgence qoe l'on professe communément
pour la femme tombée, toute ta différence de Tunion libre à Tunion
conjugale est que « le loaipe n'y a point passé ; )> les conjoints
admettant d'ailkiirs que, sauf raccemplissement de cette inutile
ItonaHlé^ leur union n'a rien en soi de réprébensible, m qui coûte à
l'un ou l'autre quoi que ce soit de sa dignité. Mats je reste sur le
terrain où Schjopenhauer nous a placés. Et je dis que toutes les
fois que Ton atténue, directement ou indirectement, l'importance
de la fiiute de la femme,- c'est le prix qu'elles doivent attacher k
l'honneur que V(m avilit jusque dans leur conscience, et ainsi,,
leur propre complicité que l'on sollicite pour combattre et ruiner^
dans ce qu'ils ont de plus tangible et de plus évident, les intérêts
de leur propre sexe. Car, dans des sociétés où les économistes
s'évertuent à nous démontrer que la femme ne peut matériellement
pas réussir à vivre de son travail, on ne leur demande rien de
moins que de consentir, autant qu'il est en elles, k la diminution
des chances qu'elles peuvent avoir d'être épousées^
le ne doute pas, en y réfléchissant, qu'il ne paraisse que c'est là
singulièrement veiller, comme on le prétend, à leur intérêt. L'in-
térêt d'une femme peut différer de l'intérêt d'une autre femme ^
l'intérêt de la femme ne peut pas différer de l'intérêt de tout son
sexe. Si c'est donc vraiment une trahison qu'elle commette envers
lui quand elle s'abandonne, ou qu'elle succombe, en dehors du
mariage, on ne peut pas soutenir qu'en lui facilitant les moyens
d'échapper aux conséquences de la trahison,, ce soit les intérêts de
son sexe que l'on serve. Ce serait servir aussi les intérêts du déser-
teur que de le laisser aller en paix , puisqu'il ne se sent pas fait,
lui non plus, pour l'état militaire; mais qui dira que ce fût servir
les intérêts de la discipline, qui sont ceux de l'armée, c'est-à-dire
de la patrie? On est tout simplement dupe, comme d'ailleurs si sou-
vent dans toute question de ce genre, d'une tentative de réconciliar
tion radicalement impossible entre les intérêts du coupable et les
intérêts supérieurs de la loi. Toute loi broie toujours quelqu'un...
Mais c'est trop insister sur ce point. Si M. Dumas n'a pas cessé, dans
sa dernière brochure, d'être l'éloquent défenseur de tout ce que
l'on enveloppe aujourd'hui sous le nom de droit des femmes, il
semble toutefois qu'enfin contraint par l'évidence, il ait compris
qu'une loi sur la recherche de la paternité profiterait surtout au
dévergondage, à l'intrigue, à k cupidité. C'est donc sur les intérêts
de l'enfant que M. Dumas prétend surtout attirer et fixer l'attention
du jurisconsulte et de l'homme d'état. Quelle que soit» en effet, dans
la faute commune,, la part de l'homme et celle de la femme,,renfant
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LA RECHERCHE DE LA PATERNITÉ. 367.
qfiri TieM de naître en est sans doate innocent. Par quel i^VfNrse*
ment delà justice et.de Téguité le senl des trois à qui le code ne
peut pas même reprocher un ijuasi-délit^ est il aussi te seul sur qui
kt loi prenne un âpre plaisir à épuiser ses rigueurs? « Voilà ce que
nous voudrions arriver à faire conaprendre, nous dit M. Damas, et
ce à quoi l'on s'obstine à ne jamais répondre, n Essayons donc d'y
répondre une fois.
V.
Quelques observations y peuvent suflîre, dont voici la première.
CTest qu'il ne paraît pas du tout que, s'il y a quelque chose à faire pour
subvenir aux dangers sociaux que prévoit M. Dumas, et qui ne sont
que trop certains, ce soit de rétablir dans nos codes une loi qui
permette la recherche de la paternité. Mais ce serait bien plutôt,
si l'on osait formuler une telle proposition, et qu'elle ne portât pas
avec soi quelque chose de monstrueux, ce serait donc de soustraire
à l'autorité de tant de pères indignes de Fêtre le plus d'enfans légi-
times qu'il se pourrait. « Si Ton consulte les directeurs ou direc-
trices des asiles ouverts aux enfans, garçons ou filles, il n'en est
pas un, il n'en est pas une, disait hier encore M. Maxime Du
Camp, qui ne sache par expérience que leurs efforts d'amélio-
ration sont neutralisés par l'influence des parens. Tous réclament
une loi nouvelle qui les investirait d'un droit que le père et la mère
sont indignes d'exercer, car ils ne l'exercent qu'au détriment de
l'enfant. » Et comme on pouvait lui répondre que, raisonnant dans
l'exception, il ne parlait peut-être là que pour ces énormes agglo-
mérations d'êtres humams qui sont nos grandes villes ou nos cités
industrielles, il avait soin de rappeler un vœu significatif formulé
par la Société générale des agriculteurs de France, demandant une
loi qui permît : « 1** de dessaisir de la puissance paternelle , au
moins jusqu'à la majorité des enfans, les parens qui les délaissent,
ou qui sont reconnus incapables de pourvoir à leur éducation intel-
lectuelle et morale; et ?* de conférer l'exercice de la puissance
paternelle aux œuvres de bienfaisance qui recueilleront ces enfans
physiquement ou moralement délaissés (1). » Ainsi donc, tandis que
Ton se plaint de la manière dont les pères et mères légitimes, chez
qui le sentiment naturel devrait être encore fortifié par l'obligation
légale, exercent la puissance dont ils sont investis, c'est le temps
que choisit M. Dumas potœ d^nander que Ton vienne instituer
l'obUgation légale là môme où Ton peut dire que le Eentimwt
(i) YoyeK lu Sévue éu'i^ wM 16S3.
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368 RETUB DES DEUX MONDES.
naturel n'existe pas, puisqu'on efiFet il s'agit d'imposer une pater-
nité putative à celui qui renie son enfant. M. Dumas réclame le
rétabli>sement de la recherche de la paternité, dans l'intérêt de
l'enfant naturel, quand ce serait l'intérêt de l'enfant légitime, dans
ces mêmes classes de la population où il nait le plus d'enfans sans
père, que de pouvoir être élevé le plus loin possible des exemples
de la famille. A tant de causes de corruption, dont l'enfant naturel
est comme enveloppé de toutes parts, il propose d'en ajouter une
de plus, et la plus agissante, la plus redoutable de toutes, celle
que la nature elle-même, aux yeux de l'enfant, semble avoir armée
d'un égal pouvoir et d'une égale autorité pour conseiller le bien,
et pour persuader le mal. Et comme l'abandon d'un père, « vicieux,
égoïste et lâche, » en jetant dans la circulation sociale cet enfant ano-
nyme, l'a privé pour jamais des «leçons de la famille,» et des udouces
influences du foyer domestique, » il imagine de les lui rendre en lui
imposant, par autorité de justice, après les débats d'un procès scan-
daleux, et tout frémissant encore de rancune et de haine, ce père
a lâche, égoïste et vicieux 1 » Que serait-ce, après cela, si nous vou-
lions poser la terrible question de l'hérédité physiologique et morale?
Et d'autant que M. Dumas, avec une généreuse imprudence, pour
nous émouvoir plus fortement sur les intérêts du petit^ nous a mon-
tré ce père plus vicieux, et cette mère moins estimable, ne nous
a-t-il pas montré dans une plus évidente clarté que, s'il y avait un
intérêt pour lepetit^ c'était surtout d'être enlevé à ses auteurs?
On répondra qu'il n'importe, et que l'enfant naturel a ses droits.
C'est à quoi je pourrais répliquer en invoquant la solidarité des géné-
rations entre elles, et les conséquences de la réversibilité pénale.
Quelle est donc la flétrissure ou la condamnation dont les effets ne
se propagent pas, comme en ondulations de souffrance, bien au-delà
du coupable qu'elles frappent ; et le moyen, à vrai dire, qu'il en soit
autrement? J*aime mieux toutefois aborder l'objection plus franche-
ment, et faire observer qu'il s'en faut de beaucoup, même en les
admettant, que les droits de l'enfant naturel soient d'abord aussi
clairs, aussi nets, aussi faciles à définir que l'on veut bien le croire.
Si Ton parie, en effet, du droit des enfans naturels, comme ils ne
tiennent ce droit que de la nature, et de ce seul fait qu'ils sont
entrés en naissant dans la société des hommes, il faut donc aussi
parler du droit des enfans adultérins et incestueux, qui sont sws
doute innocens, eux aussi, du crime dont ils sont nés? Mais il n'est
personne, je pense, qui ne discerne, si l'on entre une fois dans cette
voie, jusqu'où, de proche en proche, on se trouvera presque inévi-
tablement poussé. Car nous avons tous ainsi, dans les sociétés civili-
sées, des droits latens, en quelque sorte, ou, mieux encore, passife,
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LA RECHERCHE DE LA PATERNITÉ. 369
c'est-à-dire auxquels ne répondent certes pas, delà part de nos sem-
blables, autant de devoirs actifs. Il est évident que j'ai le droit de tra-
vailler, mais il est non moins évident que je ne puis l'exercer qu'au-
tant que l'occasion s'en ofire, et il est encore plus évident qu'il ne
crée le devoir à personne de me donner du travail. On m'en donne
si l'on peut, et je l'accepte si je veux. C'est qu'en effet l'impossibi-
lité, pour une personne déterminée, de me donner du travail , résulte,
ou du moins est censée résulter, — et, dans la pratique, c'est abso-
lument la même chose, — de l'obligation qu'elle a de satisfaire à
d'autres droits d'abord et de remplir d'autres devoirs. Dans une
société civilisée, le droit positif de chacun sort, pour ainsi dire, de
l'abandon qu'il fait d'une part de son droit naturel. Peut-être même
est-ce là ce qui distingue essentiellement la civilisation d'avec la bar-
barie. Un Canaque jouit de son droit naturel dans une presque entière
plénitude; un Français du xix® siècle y rencontre à chaque pas des
restrictions dans le droit positif. Et quiconque de nous prétendrait
en user autrement, c'est-à-dire revendiquer l'intégrité de son droit
naturel, celui-là se mettrait hors de la société civile, et en guerre
déclarée contre elle.
Nous touchons ici le fond de la question. Les droits que tout
homme apporte en naissant, l'enfant naturel, incestueux ou adul-
térin, les apporte, aussi lui, dans le monde ; et rien n'est plus cer-
tain. Il n'est pas non plus douteux qu'il y ait pour son père obli-
gation naturelle, comme on dit, de pouvoir à ses premiers besoins,
de l'entretenir, de l'élever, de le mettre en état de vivre, et man-
quer à ce devoir est sûrement d'un malhonnête homme. Reste seu-
lement à rechercher pourquoi la loi n'a pas voulu convertir cette
obligation naturelle en obligation civile, et tenir elle-même la main
à l'exécution de ce devoir. Or nous le savons. C'est parce qu'elle
a jugé qu'il y avait des intérêts sociaux supérieurs à celui de l'en-
fant naturel, et elle a ainsi jugé parce qu'elle a vu que toute solli-
citude qu'elle témoignerait à l'enfant naturel serait une atteinte au
droit de Tenfant légitime, c'est-à-dire une atteinte, et une atteinte
profonde, au mariage. Et en faut-il tout de suite un exemple éclatant?
Nous pouvons le demander à M. Dumas lui-même. H. Dumas n'a
pas trouvé que la proposition de loi de M. Rivet fût assez radicale,
et, vers la fin de sa brochure, il a dressé les articles de celle qu'il
lui faudrait. J'en copie le second : a Si l'honmie qui sera reconnu
père d'un enfant qu'il aura abandonné à la charge de la mère est
marié, et dans l'impossibilité de donner son nom ; s'il est pauvre et
dans l'impossibilité de fournir à l'enfant les moyens d'existence néces-
saires, il sera condamné à un emprisonnement qui pourra être de deux
à cinq ans, deux ans étant le minimum. » M. Dumas nous dhra-t-il ce
Tom ux. — 1S83. 24
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<70 MT0E DES BECK M0NDE8.
' qu'û fait ici des enfans légitimes, s'il y ea a» comme trop Bouveot, et
de leur mère, la feomie légitime, si, comme presque toujours, elle a.
besoin de son mari pour vivre, — pendant ces deux, trois, quatre ou
cinq ans qa'il emprisonne le père? Certes, si quelqu'un est innocent
de<ce qu'il peut y avoir de crinainel dans le commence du père avec
une maîtresse quelconque, fille ou femme, libre ou mariée, c'est
l'enfant du mariage, plus innocent encore, s'il est possible, et s'dl
y a des degrés dans l'innoceBce, que l'eafant né ou À naître de ce
commerce adultérin. Cependant, c'est lui que la proposition de
M. Damas mk flvipper d'abord, au mépris des droits du mariage,
et avec lui sa mèra, la femme légitime, par une inculte fonnelle
aux mômes droits. Sst^e juBte? est-ce sage? ^sKe humain? Maïs
plutôt, si l'en y iMmge, n'est-ce pas là tout le danger 7 De quelque
&Con que l'on s'y prenne, en effet, et par quelque biais que ce soit,
il semble à peu près impossible, dès que l'on ddeoet «n prindpe la
i^eoberohe de la paternité, de ne pas l'organiser de tdle sorte qu'elle
^apparaisse t6t ou tard coiaatme dirigée contre le mariage môme.
YI.
Lorsque l'on discutait au conseil d'élat ce fameux article 3Ae,
<ùsame quelques membres incHnaient à permetlre, au moins datas
^certains cas spécifiés rigoureusement, la recherche de la paiternité,
Bonaparte intervint en maître et ferma la discussion par ces mots,
-qu'on lui a si souvent reprochés : « La société n'a pas d'intérêt à
ce que les bâtards «oient reconnus. » Là-dessus, on nous met aux
yeux te tableau des avortenteas et des infanticides; on nous monlre
les enfans naturels abandonnés, livrés, poussés au vice, (Wl crime,
à'ia révolte; on nous les tut voir, avant môme que d'ap4>roober l'âge
-d'hoHtmie, recrutant l'armée des préaux et des bagaes ; et on nous
•demande si vraiment, en présence de tant de misères et de tant ée
dangers, nous persistons à croire que la société n'ait pas d'intérôt
à ce que les bâtards soient reconnus? Comparés, en effet, aux dan-
gers que ces victimes d'une législation barbare, et plus formaliste
encoiB que lbari)are, font courir non-seulemeot à notre sécurité 4e
chaque jour, mais à la civilisation môme, qu'est-ce que le danger de
voir quelque coq de village ou quelque gentillâtre inutile essuyer
un scandale qu'après tout il n'avait qu'à ne pas provoquer, ou le
danger encore, selon l'expression de Bigot de Préameneu, de voir
« une femme impudente s'attaquer jusqu'à l'homme dont les che-
weux ont Uancbi dans l'exercice de toutes les vertus? » Et, troc
■pour troc, selon le proverbe vulgaire, ou péril pour péril, oserait-
on bien hésiter «entre celui dont les oonséquences ne s'étendroat
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LA RECHERCHE DE LA PATERNITÉ. 371
janais au-âéli dfjt cercTe d'une seule famine, et celiif qui 8ei!d)Ie'
parfois menacer ie quefqae irréparable catasttophe la société' tout
entière ? Aussi n- ét<ait-ce point là ce que yotrtait dire Bonapaite,
et n'est-ce pas non plus ce qn^entendent après hri ceux q«i croient
gn'il avait raison, mars, tout au contraire, ^e: quelque diaHger.
dont on veuille les effrayer, ib le voient bien, le* reconnaisse»!, le
redoutent, sont prêts à faire ce qu'il ftudra pour réearter, ou te
contenir, ou le combattre, et ne laissent pas d^esrlimar Hémmoius,
que le danger serait plus grand encore de compromettre gravement
la dignité du mariage, — ce qui serait ébranler là constiVutiM de la^
famille, et par suite, le fondement de h. société ctvfle, l'ajouterai^
que si l'on savait être impartial, même envers l'homme de Màrengo,
peu^êt^e n*affecterait-on pas de croire qu'il ait jeté ce joup-Mn te
poids de Tépée dans les balances de la justice. Mais il nefidsait'que
répéter à sa manière le mot de Montesquieu : « I! a faHu, dans» tes»
pays où la loi d'une seule femme est établie, flétrir le concubinage-;,
il a donc fallu flétrir les cnfans qui en étaient nés. »
Si M. Dumas a négligé de considérer ce point de la question, d^au-
très l'ont fait, sentant bien qu'il était capital. Gomme nous essayons»
de maintenir ici la discussion aussi près de terre qu'A nous est pos*-
sible, afin de ne pas être accusé de répondre à des rafsonspar des
plerases, à peine parlerons-nous de ce que toute tentative de faire
porter aux unions libres les effets légaux du nnariage a en sot de
scMidaleux, d'imrpie, et de sacrilège, pour tout ce que h obnétîcntô^
compte encore d'âmes vraiment pieuses. Il n'y a pas de catholique
orthodoxe aux yeux de qui le mariage ne soit un sacrement avant
que d'être un contrat; il n'y en a donc pas aux yeux de qui te'
mariage ne soit profané, si l'on en ôte le sacrement; et cTeet évi*
demment l'en ôter, que de donner à l'union qui n'a pas été consa-
crée la valeur du mariage. Laissons pourtant aux théologiens le
soin de donner toute sa force à cet argument. Tout au plus ose^
rai-je insinuer que de semblables scrupules sont de^eux qu^in sage
législateur ne peut pas prendre un plaisir tyrannique à violer ; qu'une
léforme n'est jamais urgente qui risque de révolter une opinion
nombreuse fondée sur la religion ; et que si , conmie on le dit, les
idées gouvernent le monde, c'est une raison de compter avec eltes.
Nos croyances, nos préjugés eux-mêmes sont une part de notre
liberté qui peut-être a droit au respect; et le prix que met aux
dioses l'estime commune que l'on en fait est incontestablement une
part de leur valeur. Malheureusement, il est entendu de nos jours que
ce sont là considérations de l'ordre sentimental, et c'est pourquoi, |e
te répète, on nous pardonnera de n'y pas insister. Elle» prêteraient
trop à Féloquence, et le positivisme contemporain se nroque de
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372 RETC£ DES DEUX MONDES.
l'éloquence. Je m'abstiendrai» pour les mêmes raisons, de faire ici
comparaître les métaphysiciens du droit. Eux aussi pourraient bien
apporter dans la discussion des argumens auxquels il serait difficile
de répondre ; et montrer qu'y ayant dans l'union de l'homme et de la
fenmie, ou plutét dans leur conjonction, ce qu'ils appellent une
diminution de la personne et une déchéance du droit, cette
déchéance ne peut être réparée, ni cette diminution compensée, que
par un échange formel, entre l'homme et la femme, de la totaUté
de leur droit l'un sur l'autre. Eux et leurs argumens, négligeons-les
cependant encore. Les esprits n'ont jamais été si fermés à la notion
du droit que depuis qu'à est tant parlé de nos droits.
Mais ce que je dirai, c'est d'abord que le mariage, quelle qu'en soit
l'origine dans la nuit de la préhistoire, — et qu'on l'appelle aujour-
d'hui du nom de sacrement ou de contrat, — est par tout pays la loi
même de la condition de la femme. Qui ne voit plus clair que le
jour que la dignité du mariage est la mesure même de l'estime
que l'on fait de la femme; et qui ne sait, par toutes les leçons de
l'histoire, que l'estime que l'on fait de la femme-est la mesure, à son
tour, de la valeur d'une civilisation? Telle forme du mariage, telle
situation de la femme; et telle situation de la femme, telle forme de
la société. Où règne la polygamie, la femme n'est qu'une chose ;
elle ne devient une personne que sous la loi de la monogamie ; et
sous cette loi même, par un retour qui ferme le cercle, l'étendue
de sa personnalité dépend des conditions juridiques du mariage.
C'est à quoi se rendent volontairement aveugles aussi bien les par-
tisans du divorce que ceux de la recherche de la paternité, si le
divorce n'est à proprement parler qu'une polygamie successive,
et si la liberté des unions n'est à vrai dire qu'une polygamie con-
fuse « où les deux sexes, se corrompant par les sentimens natu-
rels mêmes, fuient une union qui doit les rendre meilleurs, pour
vivre dans celle qui les rend toujours pires. » Ehl quel est en effet
le secret de tant d'unions libres si ce n'est que chacun y croit
réserver éventuellement cette part d'indépendance qu'il aliénerait
irrévocablement dans le mariage? si ce n'est qu'il y croit trou-
ver tout ce qu'il trouverait dans le mariage de satisfaction et de
sécurité, sans presque aucune des obligations ni presque aucun
des devoirs que lui imposerait le mariage ? si ce n'est enfin, pour
dire la chose comme elle est, et la montrer dans la splendeur de sa
brutalité, qu'on n'y veut être rien de plus l'un à l'autre qu'un instru-
ment de plaisir? Mais alors n'est-il pas vrai qu'en faisant du concu-
binat une forme à peine inférieure du ménage, vous abaissez la bar-
rière qui séparait la facilité d'avec la sévérité des mœurs? que, si
vous décrétez en principe la recherche de la paternité, vous ôtez des
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LA BECHERCHE DE LA PATERNITÉ. 373
unions libres la seule raison qu'elles aient de rougir d'elles-mêmes,
et quelquefois, par conséquent, d'essayer de se légitimer? et qu'ainsi
TOUS diminuez la dignité des unions légitimes de tout ce que vous
ôtez aux autres de leur indignité primitire? La preuve en saute aux
yeux, dans les conclusions que n'hésitent pas à formuler des partisans
de la recherche de la paternité plus logiques, ou plus résolus au moins,
que M. Dumas lui-même (1). « La dignité et la considération du
mariage ne sont point engagées dans la question, » disent-ils; et,
pour le prouver, ils ajoutent que pour eux, « le mariage est une
union fondée sur des convenances essentielles, librement formée,
librement maintenue, » et qui ne doit durer que ce que durent ces
c( convenances essentielles. » On cherche alors quelles peuvent bien
être au moins ces convenances essentielles ; et on trouve qu'elles sont
tout simplement les convenances de la passion. C'est le mot fameux
de Ghamfort : a Quand un homme et une femme ont l'un pour
l'autre une passion violente, il me semble toujours que, quels que
soient les obstacles qui les séparent, un mari, des parens, etc., les
deux amans sont l'un à l'autre de par la nature, et qu'ils s'appar-
tiennent de droit divin, malgré les lois et les conventions humai-
nes. )> Au rebours de ceux qui trouvent qu'il n'y a rien de plus
« poétique, » je trouve qu'il n'y a rien de plus « dégradant » que
ce prétendu droit divin de la passion; et je n'ai pas besoin de démon-
trer qu'il n'y a rien de plus dangereux.
Ce n'est pas tout. Quel que soit, en effet, l'objet ultérieur du
mariage, — qu'il ait pour but, selon la formule du droit grec et
romain, comme selon la formule de l'église, la procréation des
enfans, ou, selon la formule de nos utopistes modernes, qui savent
sans doute ce qu'ils veulent dire, » la synthèse de la vie commune
entre les deux époux, » — toujours est-il qu'il a pour objet, au point
de vue du droit civil, en fixant la paternité, de fixer à qui l'obligation
incombe de nourrir et d'élever les enfans, c'est-à-dire de pourvoir
pour sa part aux intérêts de la génération future et à la perpétuité
de la patrie. Il est possible que l'on se marie, ou plus exactement
que l'on croie se marier, pour soi ; cependant la plupart des mariages,
au su de ceux qui les contractent, se font en vue de fonder une
famille; et en tout cas, dès que la famille est née, c'est elle qui
devient l'objet presque unique du mariage. C'est pourquoi la
société, qui semblerait pouvoir autrement s'en désintéresser, a
jugé qu'il lui appartenait d'intervenir dans le mariage. 11 lui im-
porte que l'union de l'homme soit contractée sous de certaines con-
(1) Le Mariage : son pat$é, son fn-ésent, son avenir , par M. Emile Accolât. Parii,
1880, M&retcq aîné.
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37A REVUS DES DEUX MOIfDESr'
ditîons, entourée de certaines garanties, inrestie de^ certains pri<?i--
lëge^y parée qo^il loi iDorporte, — étant plus facile, oemme disait ce
misanthrope, de trouver une femme qui n'ait pas eu d'amant que d'en
treuver une qui n'en ait eu qu'un, — de savoir où prendre FbeHime
qu'ttlui faut, c'est-à-dire le père de l'enfaot. Et si cela lui imporiB^
c'est parce q«e des intérêts sociaux de premier erdre, tels que to«8
ceux qui tiemeott à la transmission des fortunes^ ou tous cevx encore
qui tiennent à l'accroissement de la popuktîon, ou tous ceux enfla
qui tiennent à l'èâtication des enfaos sont dans une dépendance
rigoureuse de cette présomption de paternité. Aussi ta faveiff dant
elte a voulu visiblement entourer le mariage n'esl-elle qu'une con-
séquence de l'importance sociale qu'elle lui reconnaît. Bt c'est sur-
tout pourquoi, comme dit M. Dumas, a les magistrats hésitent et les
législateurs attendent, n quand on leur propose de voter la recherche
delà paternité. Car ce n'est point seulement leur demander d'établir;
comme on le croit, qu'il sera porté remède à des maux dignes de
piiié, fôt-ce au prix de quelques autres maux qu'ils se résigneraient
encore & subir ; mais c'est leur demander de décréter que la loi
offrira d'elle-même à ceux que gênent ses rigueurs autant de faci-
lités po«r s^y soustraire que l'ingénieuse malice humaine inventera
de moyens pour la tourner ; et c'est leur demander de recomiattre
que tous les intérêts sociaux qu'ils croient liés à la loi du mariage
n'y tiennent pas effectivement ; — et c'est jusqu'ici ce que Toa n'a
ni prouvé, ni sérieusement essayé de prouver.
Telle est, pour nous, la vraie manière de poser la question &e la
recherche de la paternité. Voilà le vrai problème, ou plutôt voilà le
problème unique. Yewt-on du mariage? ou bien n'en veut-on pas?
M'en veut-on pa»? et pourvu que les honmies croissent et ee muld-
pUent, pense-t-on qu'il n'importe guère comment les générations sor-
tent des génératicHis? La cause est oitendue. Ce ne sera pas la seule
façonr que le progrès moderne ait imaginée de faire rétrograder vers
la barbarie morale l'hcHnme du xix* siècle, armé de toutes les res-
sources de la scirace et de l'industrie. Hais veut-on du mariage? et
crmt-OQ que la constitution de ht fenRlle importe à la constitution
de l'état? La dureté du mot de Bonaparte ne peut alors qu'en-
foDcar davantage dans les esprits l'impression de sa vérité; le code
a ndson, et il faut interdire la recherche de la paternité. C*est ce que
savent très bien enoM^ les raisonneurs pins absolus ou plus logi-
ques, dent noue pariions plus haut, tf. Emile Accolas, par exemple,
La recherche de la paternité ne leur suffit pas longtemps; entre
le droit des enfans naturels et celui des enfans légitimes, ils ne
ch^chent pas de différences vaines; tous naissent égaux pour eux;
ou plutôt, s'il y a lieu de favoriser quelqu'un, c'est ^enfant natiK
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LA USGHERGHE DE LA PATERNITÉ. 375
rel» c'est même TeafaDt adultérin. « À Tenfant le plus faible le
plus de droit dans la famille, et si la famille manque, le plus de
droit dans la société* » C'était le droit divin, tout à l'heure, qui,
chassé de partout ailleurs, reparaissait où sans douta on l'eût
Xûoins attendu que nulle part; c'est le privilège aristocratique,
maintenant, que l'on nous propose de rétablir au profit de l'enfant
né hors mariage. Et l'union libre, aux yeux de nos réformateurs,
probablement parce qu'ils estiment qu'elle en a quelquefois les
inconvôniens, ou de pires, ne se distingue plus de l'union conju-
gale. Je dirais qu'ils sont logiques, si c'était un argument, Bt ai je
ne savais pas combien souvent la logique doit fléchir, et sacrifier uix
exigences de la réalité la beauté de ses déductions. Je dirai seu-
lement qu'ils nous montrent, en outrant le principe et le poussant
à ses dernières conséquences, le danger caché qu'il pourrait avoir,
et qu'ainsi dans leur genre ils sont des espèces de précurseurs, —
et cela les flattera.
VII.
Est-ce à dire pourtant qu'il n'y aurait rien à faire? Bien loin
de là ! Rien en ce monde n'est si parfait qu'il n'y reste touj^uns et
beaucoup à faire. Et quand nous voyons tant d'esprits si divers, et
si diversement généreux, s'accorder unanimement à demander «que
l'on fasse quelque chose, nous sommes de ceux qui croient que œla
seul est un signe qu'il y a quelque chose à faire. C'est un premier peint
oix nous nous rencontrons avec M. Dumas. En voici un second. G'«st
que, nialgré l'habitude qui s'est invétérée chez nous d'en plaisanter,
et quelquefois très agréablement, « la nu>rale, la justice, la con-
science, le droit, le devoir, la famille, l'ordre public, la patrie, la
douleur, la maladie, la faim, le bien, le mal, la vie et la mort sont
choses sérieuses pour chacun et pour tous , » et, par suite, ont le
droit d'être, quelquefois aussi, traitées sérieusement. Nous avons
reconnu d'ailleurs avec lui qu'indépendamment du danger social
qu'ils peuvent constituer, il y avait des filles mères et des enfans
naturels vraiment dignes d'intérêt. Mais nous demandons seulement
qu'en essayant de subvenir à ce que leur situation a si souvent de
cruel, on fasse attention à ne rien proposer en faveur des estes
naturels qui risque de porter, indirectement ou directement, atteinte
aux droits supérieurs des enfans légitimes, ni rien en faveur des
filles mères qui risque de diminuer la dignité morale et sociale du
mariage. Il faut que les enfans prennent leur part de la faute de ceux
qui les ont mis au monde, comme ils savent bien la prendre du
patrimoine d'honneur que leur a légué la lunille, et il ne faut pas
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370 REVUB DES DEUX MONDES.
que la vertu, qui n'est peut-être pas toujours affaire de tempéra-
ment, mais qui coûte parfois assez cher à conserver, soit destituée
de la très modeste récompense à laquelle elle a droit. Or, c'est iné-
vitablement où l'on aboutit des deux parts quand on réclame une
loi qui souffre la recherche de la paternité. Tout ce que l'on peut
donc souhaiter, et ce qu'il est même bon de provoquer, c'est
une loi qui ne soit pas pour les filles mères une sorte d'invitation
oblique à l'avortementetà l'infanticide; — une loi qui protège, puis-
que l'on croit qu'il y a lieu, la faiblesse de la femme contre les
entreprises égoïstes de l'homme; — et une loi enfin qui fasse peser
sur le séducteur une part au moins du fardeau que le système de
nos codes semble, comme on l'a dit, avoir lié tout entier sur les
épaules de la femme.
Pour répondre à la première de ces trois conditions, on pourrait
accepter en principe la proposition de M. Dumas sur le rétablisse-
ment des tours. — Gomment d'ailleurs M. Dumas réussit à concilier
ensemble une proposition sur le rétablissement des tours et une
proposition sur la recherche de la paternité, c'est ce que je ne con-
çois pas bien, mais c'est ce que je n'examine point. Il doit avoir son
secret, comme il l'a pour concilier le fougueux intérêt que nous le
voyons ici prendre à l'éducation intellectuelle et morale des enfans
naturels, avec l'insouciance et l'incuriosité relatives qu'il a mon-
trées pour l'éducation morale et intellectuelle des enfans légitimes,
quand il traitait jadis la question du divorce. Chacun de nous a sa
façon d'entendre la logique. — Mais il me suflit de ne pas discerner
quelles bonnes et valables raisons leurs adversaires peuvent sérieu-
sement opposer au rétablissement des tours. Non pas sans doute
que, comme l'on a l'air de s'en flatter, si les tours étaient rétablis,
on vtt aussitôt décroître le nombre des avortemens ou des infanti-
cides et la population augmenter dans des proportions notables. Trop
d'autres causes malheureusement font décroître la population, et
trop d'autres motifs poussent au crime les mères dénaturées, que
la crainte de ne pouvoir pas subvenir aux besoins du nouveau-né,
ou que la honte même de produire au monde un enfant sans père !
Si cependant cette honte légitime et cette crainte naturelle ont pro-
voqué plus d'un infanticide et plus d'un avortement, n'est-ce pas
assez pour essayer de sauver de la mort ceux qu'elles risqueraient
d'y condamner encore? Et quant au prix, puisqu'il en faut toujours
revenir à ce misérable argument, quant au prix que coûterait le
rétablissement des tours, « puisque l'on trouve de. l'argent pour
faire tuer, comme dit M. Dumas, pourquoi n'en trouverait-on pas
pour faire vivre? » Argument d'auteur dramatique, encore! mais
dont nous aimons mieux ici ne pas montrer Téquivoque et le vice.
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LA BECHERCHE DE LA PATERNITÉ. 377
Bétablissons donc les tours. Où peut légitimement espérer qu'ils
ne favoriseront jamais plus la débauche des filles que leur sup-
pression ne semble avoir encouragé la férocité de certaines mères. 1
Et nul en tout cas ne contestera que Ton enlèverait ainsi, soit à '
l'avortement, soit à l'infanticide, les excuses dont ils se couvrent |
devant nos cours d'assises, et qui surprennent si souvent la facile \
pitié des jurys. î
On pourrait, en second lieu, pour protéger la faiblesse de la ;
femme, étendre des filles de seize ans jusqu'aux filles de vingt et |
un ans les dispositions du Code pénal sur l'enlèvement des filles
mineures. Mous allons chercher, en effet, quelquefois bien loin,
et peut-être dans le bouleversement de toute une législation, des ^.
moyens d'action rapides, simples et sûrs, qui sont là cependant tout
à notre portée. — A quoi bon décréter, comme le veut M. Dumas,
que l'on classera le séducteur, n plus près de l'un ou plus près de
l'autre, au choix de chacun, entre le voleur et le faussaire? » Car il
restera toujours vrai que l'on n'a jamais vu l'or aller de lui-même se
placer sous la main du voleur ; ni jamais celui qu'il imite en écriture j
publique ou privée diriger la plume du faussaire. Ni l'or n'est curieux i
de savoir ce que c'est que d'être volé, ni le seing d'un banquier de
savoir ce que c'est que d'être contrefait. En revanche, on a souvent - |
vu des filles trop curieuses de cesser de l'être. — Mais, puisque le 1
code pénal punit des travaux forcés à temps l'enlèvement ou le , . W
détournement de toute fille âgée de moins de seize ans, qu'est-il j
besoin d'autre chose que de couvrir de la protection de cet article, 1
pendant cinq ans de plus, une fille qui, pour tous les autres actes de \' i
la vie, sauf le mariage, est justement considérée comme mineure? * , ^j|
Ne semble-t-il pas bien, à vrai dire, qu'il y ait là une lacune de la
loi? Puisque, en effet, de seize à vingt et un ans, la femme ne peut
pas passer outre au consentement de ses ascendans, ce sont donc
dnq ans pendant lesquels on la provoque, en quelque sorte, et
pendant lesquels on la réduit au moins, sur un caprice ou sur un ,'
entraînement, à se faire enlever ou détourner. Jusqu'à seize ans,
on la défend contre le séducteur; à partir de vingt et un ans, on
lui permet de l'épouser; entre seize ans et vingt et un ans, c'est l\
l'âge que l'on a choisi pour la livrer sans défense à elle-même et
au séducteur; car les parens ne peuvent plus traiter le séducteur
en criminel, et elle-même, leur consentement manquant, ne peut
pas encore en faire son époux. C'est une réforme, aussi bien, que
Ton a demandée plus d'une fois. En 1810, notamment, dans le
temps même de la rédaction du code pénal, la commission du corps
législatif avait proposé d'ajouter aux articles 355 et 356 le para-
graphe suivant : : « Si la fille âgée de plus de seize ans et de moins
de vingt et un ans a consenti à son enlèvement, ou suivi volontaire-
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378 REVUB DES DEUX MONDES.
ment le rayisseur, celui-ci sera condamné à deux ans d'emprison-
nement au moins et cinq ans au plus; » car, disait la eommtssion,
(( c'est précisément à cette époque de h Tie des filles q«e ie9
enlévemens doivent être naturellement le phis communs; » et je
croîs qu'elle avait raison et que le conseil d'état fut singulière-
ment mal inspiré de rejeter la proposition. Rien n'empêcherait d'ail-
leurs d'aggraver la pénalité, rien n'étant moins nécessaire que de
favoriser les enlèvemens ou détournemens; et M. Dumas, alors, si
sévère qu'il soit aux séducteurs , nous accordera sans doute que
vingt ans de travaux forcés seraient, dans les cas les plus graves,
UD châtiment suffisant.
Enfin, on pourrait en quelque manière légaliser et fixer, par un
texte formel, mie jurisprudence que plusieurs tribunaux et plusieurs
cours (fappel, depuis quatre-vingts ans, ont essayé d'établir en
matière de séduction. — Elle consiste, comme on sait, à poser que
là même où, aux termes de la loi pénale, il n'y a ni crin>e ni délit,
il peut toutefois y avoir lieu à réparation civile du dommage, et
que, par suite, la fille séduite peut obtenir de son séducteur, k
titre (t d'auteur de donmiage, » les secours ou la réparation qu'elle
ne saurait faire dire qu'il lui doive comme père de l'enfant. De nom-
breux jugemens et de nombreux arrêts, rendus dans ce sens, peu-
vent être considérés comme une indication du texte qu'il resterait
à rédiger. — Arrêts ou jugemens, ils ont, à la vérité, dans la magis-
trature et parmi les jurisconsultes, rencontré plus d'un contradic-
teur, et, dans l'état présent des choses, il est certain qu'ils tour-
nent, et violent par conséquent, l'article 540. On ne peut contester,
toutefois, qu'il y ait, dans bien des cas, un dommage réellement
causé. Même si l'on admet que le donmiage n'existe pas dans le
passé, c'est-à-dire que Tentier consentement de la victime en ait sin-
gulièrement atténué la gravité, toujours est-il certain qu'il existe dans
l'avenir, c'est-à-dire sous la forme d'une charge nouvelle que l'oD
impose à la mère de l'enfant. Si son travail la faisait mre, comme
on dit vulgairement, tout jaste, et dans une médiocrité voisine de
la misère, il y a lieu de croire que, où il y avait pour une personne,
il n'y en aura pas pour deux. Un autre cas, plus fréquent encore
peut-être, est celui où la nature même de la faute et de ses consé-
quences enlève à la mère le métier qui faisait son unique moyen
de vivre : ainsi, dans nos campagnes, la fille de ferme séduite
par son maître, l'ouvrière de fabrique dans nos villes, la femme
de chambre, la gouvernante, l'institutrice, la demoiselle de compa-
gnie. Cependant, même alors, il paraîtrait bien difficile d'admettre
les tribunaux qui prononceraient sur la demande, à fixer la contri-
bution, comme le veut M. Dumas, « selon la position » doThomofte
condamné. La spéculation renaîtrait, eonemie en Angleterre avant I&
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LA BfiCHERCHfi DE LA PATERNITÉ. 879
Jei de 183ô, oomme dans notre ancienne France avant la réro-
lutÎMi; et ce ne serait avoir eu l'air de fermer une porte que penr
en rouvrir une autre, et plus grande. Et puis, comme 1*a fait obsar-
ver un ancien procureur général de la cour de cassation, nosttrttni-
(Oaui n'ont déjà que trop de tendances, en pareille rencontre, é, se
constituer plutôt en vengeurs de la morale qu'en interprètes iaq)as-
sibles de la loi. La naorale est une chose, le droit, — j'enteods ie
droit positif, — en est une autre ; et peut-être aussi le droit natu-
rel lui-même. Le mieux ne serait-il pas d'adopter ici l'esprit de la
législation anglaise; et, sinon de fixer un maximum, au mous de
poser en principe que la pension à payer se calculerait toujo«urs eur
la condition de la mère?
C'est aussi bien ici que les jurisconsultes interviendraient et
recouvreraient Tiniégrité de leur titre. Il est en effet probable , il
est même à peu près certain que, l'ensemble de nos lois fdrmant
une espèce de système, chacune de ces dispositions réagirait sur des
textes avec lesquels ce n'est pas notre affaire que de connaître leur
liaison secrète. Il y aurait donc lieu d'examiner d'abord si quelqu'une
d'entre elles n'atteindrait pas des intérêts réputés pour fLm con-
sidérables que ceux mêmes qu'il est question de protéger. U yawait
lieu d'examiner encore si, de conséquence en conséquence, elle ne
mènerait pas à des modifications profondes, et d'abord imprévues,
de toute une vaste matière. Il y aurait lieu de chercher enfin, pour \es
introduire dans l'usage, des formules assez précises, assez restcic-
tires surtout, pour que l'on ne leur donnât pas une portée qu'elles
ne doivent pas avoir. En pareille matière, trouver le juste aceord
de la forme et du fond, et concilier ensemble ces deux choses esme-
mies : la tradition et la réforme, ce ne sera pas, je pense, « m^j-iaer »
les jurisconsultes que de dire qu'ils ont été créés pour cette tâche,
tout justement. Uais on conserverait dans nos lois le saluiaire prin-
cipe de l'interdiction de la recherche de la paternité. La condanna-
tion du séducteur en des dommages-intérêto n'équivaudrait eB aucun
cas à une déclaration de paternité; l'enfant naturel ne preBdnait ie
nom et ne succéderait aux biens de son prétendu père que si celui-ci
consentait à s'en avouer l'auteur, dans les formes consacrées pour
la reconnaissance ou la légitioMUion des enfans nés hors mariage ;
l'artide S&O enfin subsisterait dans sa force, pour toutes les raisons
qui jadis en ont dicté la dure formule, et, si dure qu'elle foît, me
semblent pas avoir cessé de la justifier.
Toute autre disposition, au surplus, ne serait-elle pas plutôt inspi-
rée de je ne sais quel esprit de vengeance, ou même d'égoisme ina-
voué que de justice et d'équité? de vengeance, nous l'avons vu,
comme quand on propose de condamner le coupable marié jusqu'en
deux et cinq aasde pnaon, au détriment de la femme et de l'enfant
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380 REYUE DES DEUX MONDES.
légitimes, sans profit, par conséquent, pour Tenfant naturel, et sans
profit seulement pour sa mère abandonnée? d*égoîsme, quand, en
somme, nous l'avons dit, l'histoire est là qui nous le prouve, on ne
demande si fort la recherche de la paternité que pour n'avoir pas à
desserrer les cordons de sa bourse, et de peur que l'enfant ne tombe
à la charge de la communauté. « La défense de la recherche, a tex-
tuellement écrit l'un de ses partisans les plus convaincus, en multi-
pliant les abandons, contribue à augmenter les charges publiques,
et à poser l'insoluble problème de l'assistance sociale; » et de cette
« augmentation des charges publiques, » il n'hésite pas à se faire un
argument pour la recherche de la paternité. Mais nous, tout au con-
traire, — et c'est par là que nous terminerons, — nous croyons
fermement que, si cette a fraternité » dont on nous parle tant et que
l'on pratique si peu, si la charité, généreuse, active, éclairée vient
d'abord au secours de l'enfant abandonné ; si les femmes, à défaut
de l'éducation de la famille, sont protégées contre elles-mêmes et
contre la séduction par une loi plus sévère; enfin s'il est une fois
pourvu convenablement à l'entretien de la mère, alors, c'est l'inté-
rêt même de l'enfant naturel qu'on lui épargne jusqu'à la connais-
sance du père qui l'a renié. Plus on y réfléchit, moins on voit, en
eifet, ce que le principal intéressé, je veux dire l'enfant, gagnerait
bien, l'existence et l'éducation lui étant d'ailleurs assurées, à ces
reconnaissances forcées ; et j'ai tâché de montrer ce que tout le
monde perdrait à la libre recherche de la paternité. Nous serions
vraiment trop heureux, car le remède y serait trop aisé, si tant de
maux dont M. Dumas nous effraie, ne provenaient que de l'inter-
diction de la recherche de la paternité, mais c'est d'une source plus
lointaine, grossie de trop d'afOuens dans son cours, et enfin plus
cachée, qu'ils dérivent. La facilité des mœurs ne natt pas de la con-
descendance des lois, mais au contraire, la condescendance des
lois de la facilité des mœurs. Si l'adultère, par exemple, est encore,
à ce que l'on dit, si fréquent dans nos mœurs, ce n'est point du
tout parce que les lois le frappent trop bénignement, mais au con^
traire les lois ne le frappent si bénignement que pour n'avoir pas
voulu se mettre trop ouvertement en contradiction avec les mœurs.
Et c'est pourquoi, si nos lois devaient permettre un jour la recherche
de la paternité, bien loin d'y voir le principe d'une heureuse réforme
ou correction des mœurs, il y faudra reconnaître l'une de ces dimi-
nutions de moralité que la loi même est obligée de consacrer quel-
quefois afin de ne pas devenir lettre morte, et de retenir, à tout
prix, au milieu d'une société qui s'en va, quelque ombre au moins
de son prestige antique.
Ferdinand Brunetiâre.
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LE
ROI RAMIRE
DEUXIÈME PARTIE (1)
IX.
M»' Antonio Bodriguez, en chasse d'amoureux, pass& soudain de
l'ombre épaisse d'un bouquet de trembles au plein jour d'une clai-
rière. De quel éclat merveilleux brilla la ceinture violette de ce petit
homme, mince comme une sauterelle, maigre comme une saute-
relle, et, comme une sauterelle, bondissant, antennes ouvertes
à travers les buissons I Le protonotaire apostolique avait rapporté
de Rome plus que des bas violets, car outre ces bas fameux dont
Jacques s'était gaussé bellement, et cette ceinture superbe enve*
loppant sa poitrine étroite, son ventre à peu près absent, sa sou*
tane, jusqu'au fin bout de la queue de cérémonie, apparaissait
bordée d'un liséré violet aussi large que la main... Ah! monseigneur,
monseigneur, vous si modeste, si humble dans votre cellule de reli-
gieux théatin à Yitoria, vous si peu soucieux de votre tenue à l'ar-
(t) Voyez U Revue da 1" septembre. •
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3S2 BfifUfi iiEs rara mobims.
mée royale dans les provinces basques, ètes-vous bien sûr de ne
pas avoir commis, à Rome, le péché d'orgueil, lequel est un péché
capital î Eh 1 eh ! cela s'est rencontré, de par le monde, des prêtres,
voire des moines, orgueilleux.
Ainsi endimanché comme un évéque, plus luisant que Técorce
argentée des bouleaux auxquels ces mains gantées de violet s'ap-
puyaient de ci de là au long de sa course, il allait, il allait toujours
de son pied léger d'enfant, chaussé de souples escarpins de peau
de chèvre où les boucles d'acier avaient fait place à deux grosses
violettes de ruban ^anouies. Parfois, il s'aniétait haletant. À
soixante-huit ans, son poumon, réduit nativement aux proportions
les plus mesquines par un singulier resserrement des côtes, lui
fournissait si peu de souille I Immobile entre les troncs, se dissi-
mulant derrière les arbousiers rameux qui le décoraient de la tète
aux pieds de grosses fraises rondes, ambrées et rouges tout
ensemble, il regardait. Dans cette attitude sous bois, la figurine
de missel de monseigneur, brunâtre et sillonnée de rides comme
l'écorce crevassée d'un vieux chêne, animée de deux yeux plus noirs
et plus brillansque deux mûres sauvages venues sur la même ronce,
dans cette attitude sous bois, où des clartés tombaient de toutes
parts, la figurine de missel de monseigneur avait une expression d'in-
croyable curiosité. Allait-il démêler quelques mots dans ce ramage
que nos tourtereaux si soudainement envolés faisaient à quelques
pas de lui? Pour ce qui était de Jacques, en dépit d'un change-
ment manifeste, notre protonotaire, ébahi de l'aventure, n'était pas
extraordinairement étonné d'un sans-façon fort hasardeux : évidem-
ment la grâce divine n'avait pas encore anéanti chez son élève tout
le vieil homme d'autrefois. Mais comprenait-on que M'^® Isabelle
d'Alpujaras, cette rose mystique parfumée de l'odeur du Carmel
de Lonnières, où il l'avait ardemment poussée, où il aurait désiré
non moîas lardemment, malgré M. l'abbé Pigeonneau, malgré
W Mical, qu'elle restât, se fût prêtée à de pareils caprices, à
cette manière d'enlèvemeot? Un enlèvement! Ce prêtre, en qui,
comme chez tant d'autres prêtres, par la voie obscure du confes-
sionnal, vivait pénétpé «me dépravation toute spéculative, tout imar
ginaîre, et d'autaat plus ombrageuse, tremUa pour la pureté de ces
deux enfans qu'il aimût.
« £0Q Dieul pensa^-il, si, éloignés de nous, abandonnés à eux-
mêflaes, ils allaient se perdre! Le tentateur est bien fini »
Au mène instant, la brise qui courait le long de la rivière ayant
agké, séparé certaines branchettes devant lui, il vit, il vit claire-
ment deux têtes blondes se pencher l'une vers l'autre et ne plus
bouger.
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LE ROI BAMIBS. 383*
« Bon Dieu I pensa4-il, s'ils s'étaient déjà perdus I Le tentateur
est tmjoups si pressé de saisir Toccasiont »
En dégageant la queue de sa soutane, que, par une torsion des
reins, il avait dénouée et qui venait de s'accrocher aux épines aiguës
d'un églantier, M** Antonio Rodriguez, préservé des chutes de l'âme
par les mérite» d'une vocation parfaite, fit un faux pas sur les aiguilles
gKssantes de quelques pins éparpillés et connut une chute du corps
fort désobligeante, ma foi I II se releva par un bond d'écureuil blessé.
Ni ses gants, ni sa ceinture, ni le htrge liséré de son habit ne se
trouvaient endommagés. En touchant le so), il s'était comporté très
dignement, ainsi qu'il sied à un homme d'église, à im prélat domes-
tique de sa sainteté de se comporter. Ayant du plat de la main déta-
ché les brindilles de pin accrochées au bourdalou de son chapeau
tissu d'or et de soie, il arrondit son dos un peu sec^ où les omo-
plates saillaient trop vivement sous sa pèlerine flottante, et se glissa
en un sentier embroussaillé qui devait le conduire sans être aperçu
jusqu'au banc où se tenaient posés Jacques Ferrier de La Ferrade et
Isabelle d'Alpujaras. C'était plus fort que lui : cette fête de la jeu-
nesse, célébrée à deux pas, le troublait, il était impuissant à s'en
déprendre, et, fasciné, il avançait, il avançait encore, il avançait
toujours. Enfin les mots articulés, malgré le rire qui les enlevait &
tout propos sur son aile et les obscurcissait, devinrent plus distincts,
plus clairs. Monseigneur allongea, sous les rebords de son chapeau,
des oreilles dont le pavillon démesurément ouvert ne laissa échap-
per nul murmure, nul son, nul bruissement.
Pour le moment, c'était Jacques qui parlait.
— ... Mon avis, disait-il, a bien peu de valeur en une matière si
délicate et si haute. Toutefois, puisque vous y tenez...
— J'y tiens beaucoup, soupira M'*^ d'Alpujaras, — mais en trois
mots si bas, si bas, que le protonoiaire, en dépit d'un tympan
sensibilisé jusqu'à entendre la marche d'un ciron dans l'herbe, les
put à peine percevoir.
— Eh bien! mademoiselle, je vous avouerai qu'en cette aventure,
où votre vie, votre vie si chère à M. le marquis, si chère à ma tante,
si chère à... moi, si vous voulez bien ne pas vous offenser, était en
jeu, je ne saurais hésiter à partager l'opinion de M^' Rodriguez,
et à condamner celle de M. l'abbé Pigeonneau, voire celle de
M»' Mical...
— Eh quoil dussé-je en mourir, il me fallait rester au Carme!
deLormières?
— Il fallait y rester.
Puis, d'une voix assez forte pour arriver jusqu'au protonotairet
qu'il avait avisé flairant à la ronde :
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88A BEYUE DES DEUX MONDES.
— Encore que mes études à Paris n'aient pas été tournées pré-
cisément du côté de la religion, par une pente que W Rodriguez
imprima de bonne heure à mon esprit, la religion, avec ses gran-
deurs sublimes, ses mystères impénétrables, m'a toujours attiré,
captivé, retenu. Pourquoi, je vous le demande, au lieu de traduire
tel ou tel ouvrage de la littérature anglaise, suis-je allé d'instinct
aux Scènes de la vie cléricale de George Eliot? Uniquement parce
que je connaissais, pour les avoir vues briller dans mon précepteur
bien-aimé, les vertus admirables du prêtre catholique, et que je
tenais à constater la différence qui pouvait exister entre M^ Antonio
Bodriguez et le plus vertueux des pasteUrs anglicans, AmosBarton,
par exemple. C'est vous dire, mademoiselle, que, sans être grand
clerc dans les matières théologiques, casuistiques et autres, des dis-
positions en quelque sorte natives m'ont acquis le droit d'exprimer
mon..*
— Et votre sentiment est que je devais plutôt mourir?.,
— Où en serait-on, en vérité, s'écria-t-il d'enthousiasme, si, pour
aborder la vie du clottre, il fallait avoir la carrure athlétique de
M. l'abbé Prosper Pigeonneau? Croyez-vous, pour ne rappeler que
les femmes, que sainte Scolastique, sainte Claire, sainte Thèrèse'se
préoccupassent de leur santé, quand, afin d'être des hosties plus
pures, elles s'appliquaient, chaque jour, à augmenter pour elles les
austérités de la règle, à en accroître les rigueurs jusqu'à la cruauté?
M^ Mical, M. Pigeonneau, se trompent : la vocation religieuse ne
dépend pas de la chétivité de notre corps, elle dépend de la fermeté
de notre âme, où Dieu doit avoir fait brèche, dont Dieu doit s'être
emparé...
— Vous avez peut-être raison, monsieur Jacques, murmura-
t-elle. Il est certain qu'au Carmel Dieu ne m'occupait pas exclusi-
vement.
— Vous voyez, mademoiselle Isabelle I
— Oui, parfois, je pensais au monde que je venais de quitter.
— Vous voyez, mademoiselle Isabelle! répéta-t-il, ne sachant trop
que dire,J'œil attaché, à travers mille broussailles sur un petit
point violet, lequel n'était autre que M^ Rodriguez.
— Je faisais toutes sortes de rêves, reprit-elle.
— Et, à travers ces rêves, passait un cavalier charmant? inter-
rompit Jacques avec un éclat de rire frais comme l'eau qui caressait
le bord.
— Vous le savez? demanda-t-elle, rougissant et s'efforçant de
rire à son tour... M. Pigeonneau m'a peut-être dénoncée?..
— Je sais que le tentateur n'en fait pas d'autres... Et quel était
ce cavalier charmant?
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LE ROI RAMIRE. 385
— Les visions me poursuivaient la nuit surtout, quand tout dor-
mait dans le couvent. ••
— Le tentateur est coutumier des ténèbres, — princeps tene-
braruniy — et je ne suis pas surpris de sa persistance à vous ren-
dre ses visites la nuit.
— Je me trouvais dans un grand parc, — celui-ci peut-être ; —
non loin d'une rivière sinueuse, — l'Arbouse sans doute ; — des
oiseaux chantaient comme maintenant, et un soleil magnifique lais-
sait tomber parmi les branches des rayons poudreux semblables à
ceux qui tombent devant nous...
— Ravissant I ravissant I
— Moi, j'étais assise sur un banc, tenant mon Imitation de
JésuS'Christ, Je lisais le chapitre intitulé : des Merveilleux effets
de l'amour divin... Un jeune homme traverse l'allée... Il était d'une
élégance extrême*. • Je vois encore la nuance délicate de ses che-
veux blonds, qu'une brise folle agite autour de son cou plus blanc
que le lait... L'impression, le saisissement, furent tels que mon
livre glissa de ma main... L'inconnu se retourna... Il était encore
plus beau que sa taille dégagée et souple ne me l'avait fait pré-
voir. C'était un ange, à moins que ce ne fût un roi... Il vint jus-
qu'à moi d'un élan, s'inclina avec une grâce que je n'avais vue à
personne, ramassa mon Imitation dans l'herbe, me la rendit sans
proférer une parole, et disparut ou plutôt s'évanouit...
— Ce personnage vous rappelait-il quelqu'un de votre connais-
sance?
Isabelle d'Alpujuras, dont les yeux eurent une expression de dou-
ceur céleste, regarda son interlocuteur longuement, attentivement.
— Pour le coup, pensait Jacques, fort gêné durant cet examen,
voilà une innocence qui se met un peu trop à son aise avec moi.
Et, secouant un trouble insupportable :
— L'aventure a-t-elle une suite? demanda-t-il, penaud malgré
qu'il en eût.
— Elle n'en a pas. Le lendemain, encore bouleversée, l'âme
encore pleine des éblouissemens de la nuit, je ne résistai plus à
M. l'abbé Pigeonneau, qui du reste était porteur d'un ordre formel
de M^ de Lormières, et je quittai le Garmel.
— Vous eûtes tort, mademoiselle.
— •Tort? articula-t-elle navrée.
— Le jeune honmie radieux du parc ne vous avait-il pas rendu
le livre?
— Hé bien? soupira-t-elle d'une voix éteinte, avec un frémisse-
ment de tout son corps.
— Eh bieni cela signifiait que vous apparteniez à Dieu/'que,
TOME LIX. — 1883. 25
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386 RETUE DES DEUX MONDES.
vons n'aviez plus le droit de sortir du monastère où sa miséricorde
vous avait placée.
Lu jf une fille eut un mouvement irrésistible vers lui.
^ Ah! si vous saviez, monsieur Jacques t.. gémit-elle, le visage
soudainement inondé de pleurs.
-^ Je sais tout! je sais tout ! s'écria-t-il épouvanté et se levant.
— Enfin, je vous découvre! dit M«' Rodriguez, surgissant au
milieu d'eux.
— Vous nous cherchiez donc? s'informa JIftcques Jouant la sur-
prise à donner le change aux plus fins.
— Depuis plus d'une demi-heure^ mes chers enfans.
11 prit familièrement la main à M"® d'Alpujaras et l'entraîna.
Jacques marchait à quelques pas en arrière, tète baissée, ému
jusrja'au fond des entrailles par la vue de cette jeune fille dont le
cœut^ venait de saigner à plein jet en sa présence. Lui pourtant qui
ne songeait qu'à rire, à folâtrer, à se moquer peut-être, quelle tem-
pête il avait déchataée chez cette enfant blanche comme la neige,
plus pure qu'elle ! Il eut horreur de ce qu'il avait pensé, de ce qu'il
avait dit, et sentit, devant tant de pureté, toute la misère du peu
qu il était, du peu qu'il valait. Quoi! il avait pu comparer MP*® Isa-
belle d'Alpujaras à Isabella Griffitt! Il s'en voulut amèrement et alla
jusqu'à entrevoir comme possible la réalisation du cher projet de
sa tante et de M. Pigeonneau. — S'il épousait M"* d'Alpujaras? —
Toute sa nature eut un soubresaut de surprise à cette idée, ses
lèv rea railleuses se plissèrent, et, sa légèreté originelle reprenant
le dessus, il allait éclater de rire, quand M"^de Castillet, le mar-
quis Alvar, M. Pigeonneau, l'abordèrent au détour d'une allée.
— M. Farchîprêtre de Saint-Irénée ne peut déjeuner avec nous
aujourd'hui, dit la vieille fille... A table ! à table!
tlle s'empara du bras de Jacques.
— Qu'as-tu donc, mon enfant? lui demanda-t-elle. Tu flageoles
sur tes jambes.
^- Moi f moi !
— Quels yeux gros! Aurais- tu pleuré par hasard?
' — Je voudrais bien que vous eussiez ri comme moi, dit- il de
mauvaise humeur, nous verrions si vous ne pleureriez pas un peu.
— Mademoiselle est servie ! cria Méric du haut du perron.
l'hôtel Castillet avait deux salles à manger : l'une, petite, un
peu obscure, où M"® Hombeline prenait ses repas, seule le plus
souvent, quelquefois ea compagnie du révérend père Antonio Rodri-
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XB ROI BAMIHE. 387
guez, son directeur et 'Son ami ; l'autre, spacieuse, bien éclairée,
4ont ou fi'usait qu'aux jours de grande réception. C'est dans cette
dernière pièce, meuhlée d'un vieux buiTet en noyer, que la imân
d'un artiste naïf avait embelli de guirlandes de roses entremêlées
de bleuets épanouis, de douze chaises au dossier desquelles couraient,
à fleur de l)ois, des enjolivemens plats de même sorte; d'une teUe
longue et massive, se développant sur six pieds, solide comme un
monument; c'est dans cette dernière pièce, inondée de lumière par
trois fenêtres ouvrant sur le jardin, que venait enfin d'être servi le
déjeuner. M'^® de Castillet y Gastilla, par un geste cérémonieux où
étaient visibles ses hautes prétentions royales, montra sa place à
chacun : M^^ Antonio Rodriguez à sa droite, M. le marquis Alvar
d'Alpujaras à sa gauche , Jacques Ferrier de La Ferrade vis^-vis
d'elle, ayant à sa droite W^^ Isabelle d'Alpi^jaras, à sa gauche l'abbé
Prosper Pigeonneau.
Ce fut naturellement monseigneur qui récita le Benedicite. il
bénit la table avec une ampleur magistrale. Autrefois, il étendait
une main seulement, faisait le signe de la croix et s'asseyait; aujour-
d'hui, il étendit les deux mains d'un mouvement solennel, ne se
signa pas et demeura un instant debout, murmurant une longue
phrase latine qu'on ne lui avait jamais entendu réciter auparavant.
M*''' Hombeline était heureuse jusqu^à la confusion. Quelle pompe^
où ne pourraient manquer de se mêler les grâces d'en haut, ses
repas, si simples jusqu'ici, allaient emprunter désormais à la pré-
sence habituelle de M^ Antonio Rodriguez, protonotaire aposto-
lique de sa sainteté I Le marquis Alvar, saisi de respect, droit, fixe,
d'aplomb comme à la parade devant Zumalacarreguy, ne bougeait
pas. M^*"" d'Alpujaras, dans une attitude mince de statuette gothique,
le visage aussi blanc, aussi pur que le visage d'ivoire de quelque
sainte du rituel, tenait ses yeux attachés à la nappe, ayant l'air de
suivre, sur le linge éblouissant, 4 travers le luxe de la vieille argen-
terie, l'éclat des cristaux anciens allumés par des rayons furtifs
partis des fenêtres, un rêve commencé dont elle ne se d^renait
pas. Jacques Ferrier de La Ferrade était d'une tranquillité superbe,
absorbé jusqu'au bout des cheveux, de temps à Autre seulement
laissant échapper de ses yeux voilés, amortis, presque éteints à
force de recueillement intérieur, un regard vers M"® d'Alpujaras,
regard qui n'allait pas sans une vague curiosité. Le seul abbé
Pigeonneau, soit iodiflérence engendrée chez lui par une longue
habitude des choses de la prière, soit gros bon sens qui lui faisait
juger excessive la manifestation de M^' Rodriguez, ne semblait pas
éom à l'excès de la scène à laquelle il lui était donoé d'assister.
Aussi fut-il le premier à s'établir solidement sur son siège, ^iàs la
fin de l'interminable Benedicite.
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388 REYUE DES DEUX MONDES.
Il règne un silence de bon augure et Méric passe la fameuse
omelette aux cèpes. Le malheureux aumônier des carmélites, qui
meurt de faim, — il sonne une heure et demie quelque part, —
respire à pleines narines le parfum bien connu du cryptogame; il
le savoure comme un avant-goût délicieux du morceau que sa four-
chette a saisi, quand M"^ de Castillet, d'une voix éclatante :
— Fermez les fenêtres !.. Monseigneur va prendre mal... Fermez
les fenêtres I
M. Pigeonneau , sa première prise d'omelette aux lèvres, a le
courage de ne pas la lâcher ; mais chacun se précipite, se souciant
du déjeuner comme d'un fétu. M^'"^ Hombeline a quitté sa chaise et
court vers les fenêtres.
— Je vous en priel je vous en priel.. répète monseigneur trot-
tinant à son tour à travers la salle à manger.
— Excellent I excellent I murmure H. Prosper Pigeonneau après
chaque bouchée, les yeux arrondis de béatitude.
— Excellent !.. quoi? quoi? lui demande M*^* Hombeline, un peu
aigre.
— Ce mélange d'œufs et de champignons, mademoiselle.
— Prenez-y garde, monsieur Tabbé, intervient M**^ Rodriguez
irrité du peu d'égards que lui témoigne l'aumônier des carmélites,
toujours campé à sa place et bâfrant, prenez-y garde, le fondateur
de mon ordre, le pape Paul IV, de sainte mémoire, avait l'habitude
de répéter à ses religieux : a Manger est une honte, c'est le châti-
ment du premier péché. »
— Je ne suis pas théatin, moi 1 riposte l'autre.
— Mais vous appartenez à l'église...
— Où, comme partout ailleurs, on vit de pain, monseigneur.
— Eh quoi ! vous osez nous parler de pain I Regardez donc à côté
de votre assiette, vous n'avez pas encore entamé le vôtre.
— Que voulez-vous, monseigneur? c'est la faute de M"® de Cas-
tillet y Gastilla.
— Ma faute, à moil ma faute I s'écrie la vieille fille, agacée.
— Pourquoi nous faire servir cette omelette aux cèpes, une véri-
table omelette de damnation?
— C'est que,., balbutie-t-elle troublée.
— Je suis à même de fournir un renseignement, dit Jacques, non
sans importance.
— Voyons ! tambourine par un roulement de diane le marquis
d'Alpujaras, voyons ce renseignement, monsieur.
— Chacun ici connaît l'affection très vive que je conserve au fond
du cœur à M^ Antonio Rodriguez, envers qui je ne m'acquitterai
jamais, articule Jacques lentement. Or, ce matin, ma tante était un
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LE ROI RAMIRE. 389
peu embarrassée pour commander ce repas, dont l'élévation de
mon vénéré maître devait faire une fête touchante. Dn souvenir m'est
venu. J'ai cru me rappeler, moi qui n'oublie pas plus les petites que
les grandes choses ayant trait à monseigneur, l'avoir vu, dans mon
enfance, goûter quelque plaisir à manger une omelette aux cèpes.
Peut-être le révérend père théatin Rodriguez, un religieux ferme-
ment attaché à la pratique de sa règle, n'aime-t-il pas l'omelette
aux champignons, et, à l'époque dont je parle, peut-être se morti-
fiait-il quand il en demandait deux ou trois fois. N'est-ce pas saint
Gupertin qui a dit : « La mortification est agréable à Dieu? » Le
fait est qu'il revint au plat à plusieurs reprises, et que ce fut un
ébahissement parmi nous. Vous savez maintenant pourquoi matante
a commandé une omelette aux cèpes à Cussette : moi seul suis cou-
pable et c'est à moi qu'on doit s'en prendre.
M^ Rodriguez, qui, depuis cinq minutes, sourd à son entourage,
travaille à se coiiTer d'un bonnet de soie violette, large et haut comme
une mitre, est enfin parvenu à développer les plis de l'étoffe neuve
et à y loger son chef, plus anguleux, plus sec, plus dur qu'un galet.
Chacun lève le nez, ivre d'étonnement. Le révérend père Rodri-
guez avait l'habitude de demeurer tête nue, ses rudes cheveux gris
exposés au vent, et l'on se demande ce qui a pu advenir. Comment I
lui qui n'usait pas même de la calotte en cuir bouilli dont les
ecclésiastiques se couvrent la tonsure, il s'affublait de cet énorme
casque à mèche à présent! On n'en pouvait douter, il était malade.
— Peut-être, monseigneur, vous êtes-vous enrhumé en reve-
nant de Rom3 ? lui dit M. d'Âlpujaras, fort inquiet.
— Pas le moins du monde, monsieur le marquis, répond le saint
homme. Je me porte à men^eille, je vous assure.
— U serait si facile de fermer les fenêtres I insiste M"° Hombe-
line, remplie d'effroi.
— N'en faites rien, mademoiselle, je vous en prie...
— Dans les dispositions où vous vous trouvez, monseigneur, il
ne faudrait pas vous exposer à prendre un coup d'air, se lamente
M"® Isabelle presque tremblante.
— Attention 1 monseigneur, les coups d'air sont mortels dans ce
pays, observe l'abbé Pigeonneau sans perdre une bouchée.
— Mais noni mais non! s'écrie Jacques, vous ne comprenez pas.
Si monseigneur se couvre de ce magnifique bonnet de soie, insigne
de sa dignité nouvelle, ce n'est pas le moins du monde qu'il soit
enrhumé ou qu'il redoute « les coups d'air, » comme vous dites ;
c'est uniquement pour rendre hommage à la cour de Rome, qui
vient de l'honorer à un si haut degré et dont il ne saurait sans
ingratitude cacher la munificence à nos yeux. Reconnaissant les ser-
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BfiO B£TUE DES DEUX MONDES.
vices que lerévéreod père Aatonio Bodriguez rend, dGfwû» des années,
il la cause sacrée de l'élise, qu'il a rendus les armes à la main à
Ja cause non moins saoràe de la royauté, le saint-sièga, dans sa
sagesse, a jugé à propos de s'attacher par un lien plus -étroât ou ecdé-
iûastique d'un si rare lëla, d'un 4évoûmeot si entier, et cet eodé-
aiastique a le devoir de nous montrer à tous ce que, parti de la
i^ellule d'un pauvre religieux théatin, il est devenu par la grâce infi-
nie de Dieu.
— Comme il parle bienl comme il parle bien! répète M^^^ de
CastiUet y Gastilla.
— Il parle bien et il parle juste, dit le protonotaire apostoliquie,
lançant à son ancien élève un r€;gard attendri qui n'échappe à aucun
des convives, et dont M^'^ d'Âlpujaras, ravie du langage de Jacques,
de son bec fin happe une petite part au voL
Après ces quatre mots, M^*^ Rodriguez se tait. À la grande sur-
prise de tous, au lieu de poursuivre, — on eût volontiers écouté un
long discours, — on le voit, selon son habitude, assembler les deux
verres disposés devant lui, vers^ un doigt de vin dans celui-ci,
quatre doigts d'eau dans celui-là, et, ayant essayé un morceau
d'omelette, tremper ses lèvres & l'un et à l'autre successivement.
Goût bigarre et tout à fait inexplicable ! M^ Rodriguez ne peut sup-
porter le mélange de l'eau et du vin ; il ne le tolère qu'à l'autel, où
la consécration du reste l'a converti en un breuvage divin.
Cependant l'omelette ^uix cèpes, passée et repassée autour de la
table, était absorbée tout entière, et, depuis trois interminables
minutes, Méric, attentif au service, avait renouvelé l'assiette de
l'abbé Prosper Pigeonneau. Il fallait voir la mine piteuse de l'au-
mônier des carmélites devant son assiette vide! De temps à autre,
ne tenant plus à son impatience gourmande, il relevait la tête et
dévisageait son monde furieusement. Quand en aurait-on fini avec
cette éternelle omelette? Le marquis Alvar, très expéditif des dents,
venait d'engloutir son troisième morcean, W^ Hombeline luttait
contre une dernière miette de champignon, M*^® d'Âlpujaras avait
pris sa becquée d'oiseau, et Jacques tenait au bout de sa fourchette
un dernier fragment qui allait disparaître à l'instant. Seul, M^ Rodri-
guez, qui avait perdu un quart d'heure à préparer ses verres, à se
verser méthodiquement l'eau et le vin, qui apportait de Rome non-
seulement un habit superbe, mais des gestes apprêtés, lents, solen-
nels, absolument inobservès chez lui jusqu'à oe jour, entamait k
peine son morceau. L'abbé Pigeonneau sent la colère lui brouiller
les idées.
— Est-ce qu'il va officier dans la salle à manger comme dans la
chapelle Saiiit-Igoace? grommelle-t-il, poussé à bout
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LE ItOI RAMIRE. SOI
Et, se penchait vers son voisin de droite, il iqonte, l'esprit égaré
par une attente qui lui est un dur supplice :
— Regapde^le, et dites-moi si, arec son costume et ses ma-
nières, il n'a pas l'air d'un martin-pôcbeur de l'Arbouse dévorant
quelque gros insecte en un coin«
Jacques, qui n'a pas compté sur ce coup droit, pris à l'impro-
viste, éclate de rire, et M'** d'Alpujaras l'imite irrésistiblemeitt.
XI.
Que Jacques, connu de chacun pour son humeur engouée, en
dépit d'une gravité de fraîche date tout à fait édifiante, eût m
retour à son caractère d'autrefois, cet écart ne surprit pas outve
mesure nos dévots de l'hôtel Gastitlet; mais qu'Isabelle, si modeste,
si réservée, marchant pour ainsi dire voilée de mélancolie, se
joignît au jeune comte de La Ferrade pour grossir le scandale, il
y avait là de quoi troubler Timagination des convives de U^ Hom-
bellne, de quoi dérouter M"® Hombelioe elle-même complètement.
— Mademoiselle ! s'écria le marquis Alvar d'un ton de reproche.
— Me ferez-vous l'honneur de me dire, mademoiselle, ce qui a pa
déterminer chez vouç cette explosion de gaîté? demanda le proto^
notaire apostolique piqué par le soupçon.
— Ohl rien, monseigneur, rien,., balbutia-t-elle.
— Il me semble pourtant qu'on ne rit pas ainsi sans motif, insist»
le farouche théatin.
— Et quand bien même mademoiselle rirait sans motif, quel mal
v^rriez-vous à cela, monseigneur? intervint M. Pigeonneau, atteint
par un regard aigu du protonotaire comme par un trait. N'est-ce
pas un des plus charmans privilèges de la jeunesse de dire et de
faire toute sorte de choses sans que cela tk*e à conséquence, un
peu sans rime ni raison?
— M^ d'Alpujaras, qui suit ma direction, non la vôtre, est une
personne raisonnable, et elle n'a jamais usé a du charmant privi-
lège » dont vous parlez.
— Eh bien! elle a eu tort, et je l'approuve grandement de rega-
gner le temps perdu.
— Monsieur l'abbé, je le sais, il est beaucoup de pomts sur les-
quels nous ne parviendrons pas à nous entendre, articula sècheoient
M. Rodriguez.
— C'est le résultat de la différence de nos tempéramens : vous
êtes triste, monseigneur, — * soit dit sans vous offenser, — et moi
je su» gai, voilà.
— Non, monnearr J'appartiens au clergé léguii^ et vous af^par*
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892 BETUE DES DEUX MONDES.
tenez au clergé séculier. Là glt le mystère de nos éternelles con-
testations.
— Ce qui signifie, si je vous entends bien, que je suis de la terre,
tandis que vous êtes du ciel. Te Deum laudamusl
— Louez Dieu, en effet, de m'avoir accordé la vertu de la
patience^..
— Parmi tant d'autres vertus dont vous brillez, interrompit Tau-
monter des carmélites, se frottant les mains à la vue d'une magni-
fique ii croustade )> dorée que Méric venait de déposer sur la table,
devant lui.
Dans notre Midi, cuisiniers et cuisinières sont restés fidèles à la
« croustade, » manière de vol-au-vent où Ton entasse, dans les pro-
foudeuT s d'une pâte épaisse, non point des cervelles, des écrevisses,
des ris de veau, comme à Paris, mais plusieurs poulets accommodés
en bluDquette, et d'aventure, au temps des chasses, quelque énorme
lièvre mis en civet. Cette fois, c'était une blanquette de poulets que
Cussette avait versée dans les flancs de sa croûte ; mais cette blan-
quette mirifique, sans parler des œufs frais dont on s'était servi
pour en lier la sauce, avait été confectionnée avec des bêtes de
gniin bien grosses, bien à point, venues tout exprès de Harros, le
village le plus renommé pour la qualité de sa volaille en toute
retendue des Pyrénées. Cussette, du reste, n'avait pas donné ses
soins au contenu de la croustade seulement; le contenant s'ofirait
EUX ] uu^ dans des lignes architecturales faites pour toucher ao
cœur les convives de Thôtel Castillet. L'ingénieuse, l'inventive Cus-
sette, avec de la farine délayée dans de l'eau et dûment aplatie par
le bisloitier, après avoir été battue à tour de bras, avait figuré une
catbùdrale de forme ovale, hérissée de ses contreforts, de ses gar-
gouilles, de ses arcs-boutans, de son clocher. Ce clocher particuliè-
rement était bizarre, composé de deux lamelles appuyées l'une
contre T autre, larges à la base, se renflant à vide vers le milieu et
se terminant par une pointe aiguë avec une petite croix en amor-
tissement.
— Mais c'est une mitre! fit remarquer Jacques.
— Mademoiselle agit noblement en nous rappelant que notre
saitu-père le pape n'a pas traité notre respectable ami, M^ Antonio
Rodriguez, selon ses mérites, dit l'abbé Pigeonneau, saisissant 1* oc-
casion de rentrer en grâce. Mais la mitre viendra; elle ne peut tar-
der & venir.
— hh\ monsieur l'abbé, si votre tête valait votre cœurl.. mur-
mura le protonotaire, Tâme soudainement dilatée.
Taudis que M^^ Antonio Rodriguez et l'abbé Prosper Pigeonneau,
après s'être un tantinet chamaillés, se congratulaient à l'envi, Jac-
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^l
LE BOI RAMIRE. 393
ques de La Ferrade, de son côtéi était, lui aussi ^ à des occupations
très douces. Depuis que M'^* Isabelle d'AIpujaras, cédant on ne sait
à quelle impulsion obscure, avait ri, il l'observait, il Tobservait
attentivement, et semblait prendre, à suivre chacun de ses mouve-
mens, un intérêt des plus vifs. Dieul comme cette jeune fille, avec
laquelle il se souvenait d'avoir joué jadis à travers les allées du
parc de sa tante, — il avait à peiné huit ans de plus qu'elle, — lui
paraissait* changée I Tout à l'heure, sur le banc, au bord de l'Ar-
bouse, en proie à de honteuses préoccupations d'argent, il ne voyait
rien en M"* d'AIpujaras, et c'était tout au monde si quelque émo-
tion généreuse l'avait effleuré, quand la postulante du Garmel de
Lormiëres, le faisant son confident, lui racontait ses nuits peuplées
de rêves et de visions. Du reste, persuadé qu'il avait toujours
devant lui l'enfant des amusemens anciens, maigre, anguleuse,
avec de petits yeux gris, des cheveux fuyant à travers son dos en
mèches blanchâtres, raides et pointues conmie des sabres, il n'avait
pas même arrêté un regard sur elle, discret à force d'indifférence
et peut-être bien un peu dédaigneux.
Il avait eu tort, il avait eu grand tort, et ce Prosper Pigeonneau
n'était pas si sot de chasser hors du Garmel de Lormières, pour la
rendre au monde, cette créature exquise, toute de grâce, de finesse,
de distinction.
— N'est-ce pas qu'elle est gentille? lui souffla à l'oreille l'aumô-
nier des carmélites, qui, malgré les délices de la croustade, trouva
une seconde entre deux bouchées.
— Adorable !
— Eh bien I il faut l'adorer.
Et le bonhomme, les yeux mi-clos, engloutit, mêlé à un morceau
de pâte voluptueusement imbibée de sauce, un énorme blanc de
poulet.
Avec quelle délicatesse mangeait M"* d'AIpujaras ! Gussette, sous
tous les rapports, avait donné d'elle une idée juste en la compa-
rant à la fauvette. Chaque fois que, par un geste un peu brusque,
du fin bout de la fourchette, elle portait à son mignon bec rose une
mie de croûte ou de volaille, elle avait comme un imperceptible
frémissement de tout son corps, ressemblant en cela à la fauvette,
qui ne saurait avaler la moindre grenaille que ses plumes ne ^e
hérissent, que ses ailes ne battent et ne se déploient. Quelle diffé-
rence avec ce goinfre de Pigeonneau, un abîme à victuailles, un
gouffre insondable, sans fond I
Jacques s'en voulut d'une assimilation de mauvais goût et essaya
de toucher au morceau qu'il s'était servi distraitement. Mais voilà
que, par les fenêtres demeurées ouvertes, un grand souffle, après
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89& RETUE DEB DEUX MONDES.
aydr fait braire les peupliers du jardin, se précipite, ronfle,
ébranle Te haut bonnet de monseigneur pyramidant à la cime de
son noble chef, et, chose inouïe! se glisse à travers les bandeaux
ébouriffés de ilP^ d'AIpujaras, qu'il éparpille conmie un nuage de
.toutes parts.
— Ah 1 mon Dieu ! s'écrie-t-elle.
Et de ses deux mains, dont les doigts étroits, long^, fuselés rap-
pellent ces menottes enfantines des belles dames de la renaissaBce
divinement peintes par François Clouet, elle s'acharne k retenir sa
folle toison qui s'en va. Mais une mèche plus hardie que les autres,
vaporeuse encore qu'enroulée sur elle-même à plusieurs £ois,
caresse la joue de Jacques, qui s'en empare^ puis la lui restitue
incontinent.
— £nfin, Isabelle U. se met à pester le marquis Alvar, un œil
fulgurant arrêté sur Jacques.
— Ce n'est pas moi, mon père, c'est le vent..,
— Laissez-la donc, mon ami, elle est ravissante aujourd'hui, dit
M"* de Castillet.
— Mademoiselle Isabelle,- il n'est pas convenable d'abandonner
ainsi sa chevelure au vent, ajoute M^ Rodriguez. Saint Augustin
parle d'une femme qui le séduisit, dans sa jeunesse, en lui mon-
trant seulement sa chevelure : tantum incitatus capillo...
— Samt Augustin dit-il s'il faisait du vent le jour où il hit
séduit? interroge Jacques.
— Il ne le dit pas, mon enfant.
— N'avez-vous pas manqué perdre votre belle calotte violette,
vous ? gronde M. Pigeonneau, les nerfs agacés par des misères qui
troublent son repas.
Et, se penchant tour à tour vers l'un et l'autre des jeunes gens :
— Continuez, mes chers petits, amusez-vous, et négligée saint
Augustin, qu'on cite en ce moment bien à tort.
Jacques n'en pouvait douter, ayant tenu l'objet en sa main :
les cheveux de W d'Alpujaras étaient du plus joli blond doré qu'il
eût jamais vu. Et quelle souplesse ! quel éclat amorti infiniment
doux I De ce côté, la transformation était complète. Il hasarda un
regard furtif, tandis que les convives, — M. Pigeonneau lui-oiême,
— recueillis, bouches et oreilles béantes, écoutaient M«' Rodri-
guez racontant son entrevue avec le saint^père, au Vatican. Que
de découvertes! Dans son attitude attentive, la tête légèrement
portée en avant, la jeune fille offrait à l'observation de Jacques
un profil d'une pureté de camée. Il admira un iront droit, un
peu diminué vers le haut par des touffettes fol&tres; un œil, non
plus gris mais d'un bleu tendre, singulièrement agrandi, avec de
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LE ROI RAUIR?. 396»
longs eils' blonds recourbés; un nez de race» iixipercepliblenDent
renflé au milieu, embelli au bout de ee léger coup de ciseau qui le*
coupe brusquement, comme chez certaines statuettes exquises de
Jean' Goujon; une bouche firatche, un^peu sinueuse, d'un rose clair
de coquillage ; le menton ferme, d'un blanc de neige, où pointait
un signe brun, posé là tout exprès pour faire valoir Tédat de ee
visage rayonnant de jeunesse, et de vie.
— Ce n'est pas possible, ce n'est pas ellel*. se murmura-t-il à
lui-même, bouleversé.
— Mais si, c'iBSt elle! mais si f luî répondit». Prosper Pigeonneau
aur aguets*.
— Je ne la reconnais plus.
— Je vous jure, moi, insista l'aumônier dés carmélites, détaché
de M«^ Rodtiguez qui pérorait, pérorait, pérorait, je vous jure, moi,
que la jeune personne placée à votre droite est bien !!"• Isabelle Alvar
d'^Alpujaras y Buesca y Salvador, la même qui folâtra avec vous à
Thdtel Castillet, à La Châtaigneraie, la même que j*aè fait sortir du
couvent à cause... devons.
— De moif
— Il faut que vous soyez bien de votre pays si, depuis une
heure, vous ne vous êtes pas aperçu qu'felte vous aime.
— Elle m'aime?
— Est-ce qu'elle aurait ri si elte ne vous aimait pas? Est-ce
qni'elle aurait seulement articulé un mot si elle ne vous aimait pas?*
Eïst-ce qu'elle serait jolie comme efle Test en ce moment si elle ne
vous aimait pas?
— Et Isabella, qu'en ferai-je, monsieur l'abbé? demanda Jac-
ques, la langue et la tête à l'envers.
— Elle ne s'appelle pas Isabella, elle s'appelle IsiJ^elte, vous h
savez bien.
— C'est d'Isabella GriflStt que je parle. Le vicomte dte Mérifons
tourne autour d'elle, mais il ne me l'a pas encore volée...
— Ah! par exemple!., une maltresse?
Jacques eut peur que la photographie de son Anglaise, qu*à
maintes reprises il avait sentie s'agiter aux environs de son cœur, ne
prit son élan hors de l'écrin qui la retenait et ne bondît au milieu
de ht table. De queltes audaces n'était pas capable cette impudique
Isabella! Il boutonna trois boutons de sa jaquette et souffla d'une
voix expirante :
— Je vous assure, monsieur Tabbé, qu^Isabdla Griffitt, en- dépit
d*erreurs oh j*ai eu ma part, est une personne fort reoomraandable,
et qu^en fait de beauté elle n'a rien à envier & qui que ee soit*..
H. Prosper Pigeonneau ne releva pas Tmconvenance de cem
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S96 REHIE DES DEUX MONDES.
paroles, Méric venait de déposer sur la table le plus' merveilleux,
le plus appétissant des rôtis, — deux douzaines de grives, les pre-
mières de la saison, habillées de chemisettes de lard minces comme
des hosties, — et l'aumônier des carmélites, Tâme et le corps trou-
blés par le fumet des brochettes crépitantes, ne voyait plus rien,
n'écoutait plus rien, n'entendait plus rien.
XII.
En dépit du mouvement des plats et des assiettes occasionné par
le changement de service, M^ Antonio Rôdriguez poursuivait sa nar-
ration ampoulée, s'interrompant seulement une seconde par-ci par-là
pour laisser à son auditoire le temps de s'extasier et pour se laisser
aussi à lui-même le ten^ps de se contempler dans son éloquence
comme dans le plus complaisant des miroirs.
— Enfin, dit-il, après m'avoir fait traverser de grandes salles
luxueuses, toutes resplendissantes de tableaux magnifiques, H^Gia-
como Peretti, prélat domestique de sa sainteté, — un arrière-petit-
neveu de Sixte-Quint, s'il vous plaît, car Sixte-Quint s'appelait
Félix Peretti, — m'ouvrit une porte et m'introduisit en une pièce
étroite, sans aucun ornement aux murailles, presque nue. Le saint-
père était là, en soutane blanche, assis devant une table couverte
délivres et de papiers. Vous devinez mon émotion. Je me précipite à
genoux et veux baiser les pieds du souverain pontife. Mais Léon XIII
me relève avec bonté, il daigne me sourire. ••
Jacques, pour s'arracher à des pensées nouvelles qui le charment
et le retiennent malgré qu*il en ait, a essayé de s'attacher à M^ Rôdri-
guez, mais il ne peut le suivre plus longtemps; il l'abandonne, et
retourne au souvenir d'Isabella Griffitt, qui l'a saisi inopinément au
milieu de la plus délicieuse émotion du cœur, le serre à la gorge
à Tétrangler. A quoi pense-t-il I Quel est son but ? Qu'est-il venu
faire ici? Est-ce pour conter fleurette à M"® d'Alpujaras qu'il a quitté
Luchon, ce matin? Est-il assez sot, assez niais, depuis le commen-
cement de cet interminable repas ! Et ce Pigeonneau qui lui tend
la perche du mariage, comme si ce n'était pas avec cette perche
qu'on se noie 1 Pour un aumônier de carmélites, il va bien , le
bonhomme, et pourvu qu'il prêche, dans son monastère, les doc-
trines matrimoniales qu'il énonce à tout propos, la vie cloîtrée doit
y être supportable. Comment a-t-il pu prêter l'oreille à pareilles
sornettes, à pareilles balivernes ? En fin de compte, il arrive que
lui, Jacques Ferrier de La Ferrade, venu à Lormières pour dauber
cette poignée de dévots à merci, pour y rire à leurs dépens et
finalement emporter le sac plein de quitus^ parce qu'il a plu à une
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LE ROI RAMIRE. 307
petite fille de s'asseoir à sa droite, à un prêtre de s'asseoir à sa
gauche, se trouve réduit, diminué, aplati à ne pouvoir dire un mot
qui ne soit une bêtise énorme, à ne pouvoir hasarder un geste qui
ne fournisse des armés contre lui.
Incontestablement, Isabelle d'Alpujaras a gagné quelque grâce,
quelque séduction au courant des années. Elle est plus jeune
qu'Isabella Griffitt, et la nuance de ses cheveux papillotans, qui
l'éborgnent un peu trop, s'est modifiée à son avantage. Mais quelle
splendide chevelure que la chevelure d'Isabella, d'un brun vio-
lent à force de sève, à force de vie I Et puis, malgré ses vingt-
huit ans, — peut-être ses trente, — quelle fraîcheur au visage,
au cou robuste de sa maîtresse I Un pli lumineux met un collier
naturel à ce cou incomparable de déesse, victorieuse comme Junon
au combat de la beauté. Mon Dieu I Isabelle d'Alpujaras est plus
mignonne qu'Isabella Grifiitt, et les gestes discrets, empreints de
je ne sais quelle réserve de bon goût, quelle noblesse native, de
la fille du vieux marquis espagnol, n'ont rien de commun avec
les façons brusques, parfois vulgaires de la fille du clergyman
anglais. Mais aussi comme, sur toutes les grâces mièvres, déli-
cates, à l'excès de l'ancienne postulante du Carmel, Isabella assure
vite son triomphe par la plénitude d'une santé superbe, qui ne
laisse rien dépérir en ellel Certes, le spectacle de M"® d'Alpu-
jaras, découpant une grive par menus morceaux, débitant ensuite
ces menus morceaux en fragmens encore plus menus, et se déci-
dant, après de longues hésitations, à prendre une timide bouchée,
était un spectacle idéal qui ne rappelait aucunement M"® Grifiitt tail-
lant son rosbif à grosses tranches et l'avalant d'un tour de gosier.
Quel appétit féroce d'un côté et quel suprême dégoût de l'autre !
Ce dégoût, assurément, était de meilleure maison...
Jacques, noyé dans un courant d'idées qui l'entraînait en dépit
de lui-même, chercha la raison de l'espèce d'indifiérence physique,
de mélancolique inappétence de M"® Isabelle d'Alpujaras à cette
table où l'abbé Pigeonneau faisait liesse, où M^ Antonio Rodriguez
ne dédaignait pas de se nourrir, où le marquis Alvar, comme
partout ailleurs, se comportait vaillamment, et il trouva cette rai-
son : elle gisait tout entière dans la compression qui peysait sur cette
malheureuse jeune fille depuis son enfance, et sous laquelle dénue-
ment elle avait failli demeurer écrasée. Brave abbé Pigeonneau,
arrivé à temps pour arracher la victime des mains de ses bourreaux
et rouvrir devant elle les portes de la prison où elle allait périr I
Maintenant M"® d'Alpujaras était rentrée dans le siècle; il fallait
qu'elle y restât.
Oui, mais, si le même Rodriguez, si âpre à la curée du cloître.
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308 REVUE DES DEUX MONDES.
tentait nn jour de Ift ressaisir, qui la défendrait contre ce théatin
féroce, pour cpri h, vie religieuse était la vie par excellence, la vie
supérieure, en quelque sorte la vie divine ici-bas? Jacques ne»
pensa ni à l'abbé Pigeonneau, ni au marquis Alvar, ni à sa tante
de Gastillet j Gastilla, protecteurs naturels d'Isabelle, il pensa à lui,
rien qu'à Ini, et il lui parut que son cœnr suffirait à cette besogne<
héroïque, à cette entreprise sacrée.
— Ahl çà, mais je Tatme donc? soupira- tr-il s'interrogeant avec
épouvante.
-^ GertaînefBefirt, mon cher Jacques, certainement? lui répondît
l'abbé Pigeonneau, qui se recueiKaît une minute sur la première
grire, en admirant la deuxième étalée dans son assi(8tte douillettement.
— Ce n'est pas vrai 1
— Nous verrons bien,
Jacques était furieux. Il se retourna du côté dé TaumÔnier, et,
très bas, avec une volubilité singulière :
— Gomme je suis sûr de ne pas être trahi par vous, vous aurez
la vérité en deux mots : je veux aller en Espagne avec Isabell»
GriflStt, qui m'attend à Luchon, et je suis ici pour y battre le rappel
de la; monnaie.
— Prenez garde, vous pourriez manquer le coche.
~ On sait s'y prendre, et vous allez compter les coups... La
partie commence.
Jacques, nerveux, agité-, se remît #aplomb sur son siège. Un
moment, il écouta W^ Rodriguez, qui ne tarissaft pas sur la bien>-
veittance dont l'avait honoré le cardinal Emanuele Maffèi. Purs sot!-
dain, cédant au démon de « la blague, » ce démon boulevardier,
essentiellement parisien :
— A propos, monseigneur, vous devez avoir rencontré, à Rome,
son éminence révôrendissime le cardinal Gordova?
— Le cardinal Gordova? demanda !e protonotait^ apostolique,
cherchant dans sa mémoire.
— Oui, son éminence révérendissime le cardinal Gomez y Gor-
dova y Magnaball.
— Miais...
— Son éminence révérendissime vous a-t-elle dît quelque chose
de nos affaires?
— Be nos affaires?.. Dans mie réunion chez son éminence révé-
rendissime le cardinal Giovanni Finelb, préfet de la sacrée congré-
gation des évêques et réguliers, j'ai eu ^honneur d'être présenté i
chacun des membres du sacré-collège résidant à Rome, et je ne me
souviens nullement d'avoir entendu prononcer le nom du cardinal
Gomez y Gordova y Slagnaball.
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LE ROI JEIAMIRE. 3ft9
— Au fait, j'y songe, il se pourrait que le saint-père, pour s'épar-
gner des ennuis avec le gouvernement révolutionnaire d'Espace,
eût nommé M«' Cordova cardinal in pettOy comme on dit, je crois,
en cour romaine. Quoi qu'il en soit, sachez-le tous, son éminence
révérendissime le cardinal Cornez y Cordova y Magnaball est
l'homme de notre cause jusqu'à la mort.
-^ De notre cause I s'écria le marquis d'Alpujaras avec un tres-
saiUement qui le dressa sur pieds. •• Ahlfà, jeune hoixutte^ veus
nous direz^ je suppose de quelle cause vous entendez parier^
— Il n'est qu'une cause pour les Ferrier de La FerradedeCastillet
y Gastilla, lam&me que celle des Alvar d'Alpujaxas y Huesca y Sal-
vador.
— 0 mon cher Jacques! ô mon sangl glapit W^^ Hombeline,
transportée.
— Monsieur le comte, vous me causez une grande joie, reprit le
vieux lieutenant de Zumalacarreguy^ la voix troublée jpar un
hoquet violent.
— Et à moi doncl osa ajouter M"® d'Alpujaras .avec un élan de
4oute elle-même qui la fit plus belle que jamais.
Jacques de La Ferrade, atteint à l'âme, ne souiDa mot. L'espace
d'une seconde il regarda la jeune fille, qui, de son côté, tenait arrêtés
sur lui deux yeux clairs et fixes, emplis d'une naïve admiratioo.
Qu'allait-il faire? Continuerait^il « la partie » dont l'abbé Pigeonneau
marquait les points? Il ne savait, en proie à un découragement subit
qui paralysait sa pensée. . • Ah î cette jeune fille I • . Tout à coup, encore
qu'il n'eût rien j)erdu de son attitude sévère, digne, presque hau-
taine, il se sentit traversé par un attendrissement profond. Devenait-il
fou? Incroyable aberration d'esprit 1 un souvenir littéraire efileura
son cerveau, et il vit toute la scène où Hamlet, épris d'Ophélie
jusqu'au complet égarement, ^ dépit de la passion qui l'enlève^ la
pousse vers un couvent.
— Eh bien ! et le cardinal Cordova y Magnaball? lui demande
Prosper Pigeonneau, non sans moquerie.
Mais Jacques, tout entier à des préoccupations cruelles, considé-
rant l'aumônier des carméUtes , lui jette à la tète cette phrase de
Shaks|>eare :
— « Entre dans un couvent, ^uvre fille, entre dans un couvent.
Adieu! »
— Monsieur Jacquesl monsieur Jacquesl.. murmure l'wilre,
efi'rayé à la fin.
— Laissez-moi, vous!
Et, d'un coup de couteau, il fend de part en part la grive que,
sans en avoir envie, il a prise dans le plat repassé tout à Theure
par Jiéda,
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&00 REVOE DES DEOX MONDES,
XIII.
Cependant, à l'autre bout de la table, trois tètes étaient rassem-
blées à n'en former qu'une dans le même bonnet, — lé bonnet très
ample de M*' Antonio Rodriguez, — et Jacques percevait de longs
chucbotemens se perdant en sourdine comme des aveux mur-
murés au fond d'un confessionnal. Que susurrait-on là>bas7 Pour
lui, remis d'une lubie qui lui avait fait perdre la piste du gibier
qu'il était venu chasser à Lormières, il revoyait clairement sa voie et
allait y marcher sans broncher. Youlait-il, oui ou non, qu'Isabella
GrifBtt, si entreprenante aux aventures de galanterie, partit pour
l'Espagne au bras du vicomte de Mérifons? Il ne le voulait pas assu-
rément. Eh bien, il lui fallait de l'argent pour franchir les Pyrénées,
beaucoup d'argent, — vingt-cinq mille francs peut-être, — et il
devait, au lieu de batifoler autour d'une petite provinciale, comme
il s'y appliquait si niaisement, songer à arracher le sac des doigts
crochus de sa tante, et à reprendre du champ devers Luchon. Pourvu
qu'on l'eût attendu 1 Pourvu qu'Isabella, trop impatiente, et le
vicomte, trop désireux de lui complaire, ne se fussent pas envolés
déjà 1 II avait surpris entre elle et lui, ce matin même, comme le
train démarrait, certains signes, certains gestes bien faits pour l'in-
quiéter. Le baiser furtif que, du bout de ses gants, lui avait envoyé
Isabella, en le voyant dûment enfermé dans son wagon, dont le
vicomte, trop précautionneux, avait lui-même poussé le verrou, ne
contenait-il pas quelque atroce ironie, tout un abominable poème
d'infidéUté?
— Et vous le connaissez, vous, mon enfant, le cardinal Gomez y
Gordova y Magnaball? lui demanda à brûle-pourpoint W Rodri-
guez.
Âhl on interrompait ses réflexions! Ma foi, il n'en fut pas fâché,
et, rentrant dans son personnage :
— Je crois savoir, répondit-il, que c'est son éminence révéren-
dissime que sa majesté a accréditée auprès du saint-siège...
— Peut-être avez-vous eu l'honneur d'être présenté au roi, mon-
sieur le comte? s'informa le marquis Alvar.
— Monsieur le marquis, si sa majesté avait, en effet, admis en sa
présence le descendant et l'héritier du roi Ramire de Gastille et
d'Aragon, il n'y aurait rien là que de très simple.
— Évidemment, affirma M"* de Gastillet y Gastilla.
— Enfin, monsieur, avez-vous vu, voyez-vous le roi? insista le
vieux guerrier.
— * Méric, sortez! dit Jacques avec un geste de conmiandement.
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LE EOI RAtfIRE. iOl
Le mattre d'hôtel, à qui M"* de Castillet se hâta de lancer un
coup d'œil signiricatif, se retira à pas glissés.
— Monsieur le marquis, reprit Jacques, baissant la voix de plu-
sieurs tons, rien ne me serait plus agréable que de pouvoir satis-
faire, sur tous les points qui touchent aux affaires du roi, qui sont
nos propres affaires, votre curiosité fort légitime. — N'êtes-vous
pas ce fameux Alvar d'Aipujaras, dont la bravoure héroïque fut la
terreur des armées christinos? — Malheureusement, les champs de
la diplomatie où je combats, pour ne pas être moins glorieux, sont
moins bruyans que les champs de bataille où vous combattez, et
vous m'excuserez si une discrétion imposée par des circonstances
difficiles ne me permet pas de répondre à vos questions.
— Je comprends, monsieur, je comprends.
— Et moi aussi, monsieur Jacques, je comprends que vous ne
puissiez pas tout nous dire, ajouta vivement, de sa voix claire, un
peu chantante, M^** Isabelle, dans une attitude ravie.
— Alors, mon bon Jacques, tu es entré dans la diplomatie? inter-
rogea M''® de Castillet, ses petits yeux jaunes effroyablement
ouverts.
— Mon père n'a-t-il pas été diplomate?
— Ton père, en effet, fut autrefois chargé d'affaires à Madrid;
mais c'était pour le compte du gouvernement français, qu'on appe-
lait à cette époque le gouvernement impMaU Ce gouvernement,
à l'exemple des gouvernemens légitimes, se permettait, paralt-il,
d'avoir des ambassadeurs.
— Par moi, ma tante, notre famille est rentrée dans ses vraies
traditions, et je ne pouvais rien faire qui honorât plus notre maison
que de me mettre à la disposition de Sa Majesté.
Il s'arrêta net. Tous les yeux, tous les cœurs étaient tournés vers
lui. L'aumônier des carmélites, qui ne pouvait prévohr où le jeune
homme, lancé bride abattue à travers sa folie, se briserait la tête,
commençait à éprouver quelque trouble, quelque inquiétude. On
chuchotait d'enthousiasme à l'autre bout de la table. M. Pigeonneau
profitant de cette minute favorable :
— Je vous en supplie, mon cher Jacques, insinua-t-il doucement,
ne' soyez pas si cruel pour ceux qui vous aiment, car tous vous
aiment ici. Les personnes à qui vous vous adressez sont respec-
tables d'ailleurs à tant de titres I
— Vous allez voir de quel tirain je vais mener ce Bodriguez qui
tient, chez ma unte, les cordons de la bourse.
— Je vous en conjure !..
— Il me faut de l'argent.
— J'ai quinze cents francs., •
Ton uz. — 1883. 18
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&02 REVUE DES DEUX MONDES.
Méiric, .nus éoontes derrière la porte de la salle àsnangur^l'entre-
bâilla doucement.
*«- Peut-on servir le café^ fioademoiseUe ? demanda-t-tl*
~ Senrea-le, Bépondit M"® de CkotUlet.
D'élégantes tasses en pâte tendre de Sèvres furent déposées sur
la table par Méric, et Gvssette, tenant en main l'antique cafetiëw
d'argent, ventrue, massive, aux armes des Gastiltet y Castilta, rem-
plit lentement, précsotioimauseiiient les fines porcelaines jusqu'au
bord* M^^ Hombeline, pmîfiée au feu d'une piété ardente, avait
cent fois, unlle fois essayé de laisser, au iond du creoset o6t
elle brûlait ineessamment ses imperfectioDs, sa passion immodérée
pour le café. Sa sature, faite^ de bonne heu re, par tme sorte Ae
tradition de famille, à l'arom^e, à la sensation , à l'excilaiion d'une
liqueur incomparable, s'était révoltée, et elle n'avait rien obtenu.
C'était elle-même qui, ayant reçu d'Espagne les grains précieux par
l'entremise ofTicieuse de quelque contrebandier carliste, les mon-
dait, les ciKÔsissait, les mêlait, les torréfiait, les moulait. Dès la
première ^rgée, la vieille fille, satisfaite, sourît A Cussette.
— Il est exquis, lui dit-elle.
La servante, très au courant des goftts de sa mattrasse, éprouva
une joie profoude.
— Tant mieux I osa-t-elle murmurer, passant pardessus les lois
de l'étiquette, très rigoureusement observées à l'hôtel Castillet, loi»
qui ne permettaient pas à un domestique de répondre h Madonoi-
selle quand Mademoiselle avait du monde.
Jacques aussi connaissait les faiblesses de sa tante, son incroyable
gourmandise pour le café, et il l'observait d'un oeil attentif, d'im
œil avide. Il se disait :
« Quand ses deux pommetles saillajites, dures, rugueuses tomme
de grosses têtes de clous, auront perdu quelque chose de leur com-
leur jaunâtre, qu'une femme légère les allumera, que, sous l'in-
fkience d'un Ken-ôtre surnaturel de l'estomac ee iconamunîquant i
toute la machine, eUes sembleront moins ridées, moins sèches, je
reviendrai à la charge hardiment. Que de billets doux de 'miUe
francs ne lui at-je pas arrachés à l'heure idéale du café, la seule
heure du berger, du reste, que ma pauvre sainte tante ait jamais
connue I »
Jacques, au moment de la porter à ses lèvrea pour 'la troisième
fois, leva la tasse avec enthousiasme. '
— Il est divin 1 s'écria-t41.
— Le mot divm, appliqué à des choses purement tsrrMtret, tfest
pas juste, mon cher enfant, observa M'' A&tOMÎa Itedriguei avec
douceur.
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LE EOI B/LMIBE. &03
— M. Jacques voulait dire : « Il est eioellent^ » iulemnt d'un
ton ingénu M'^ d'Alpujaras, présentant à ses lèvres^ puis la. retirant,
sa tasse, où le soleil venait d'accrocher un rayon et qui demeurait
suspendue au bout de ses doigts mignons comme un spleodide
bijou»
— Il est excellent, en effet,, opina le manpiis Alvar.
— Moi, je préfàre un* petit verre de fine Champagne bien vieille
à votre eau noire de la Martinique, ou de Java, ou^ de Bourbon, dit
rabbé< Pigeonneau, un peu déçu de n'apercevoir sur la table ni bou-
teille ni carafom.
— Mon café, de l'eau noire I riposta M^Hombdine, se rebiffant.
— Que voulez-vous, mademoiselle? ce n'est pas un crime : je ne
l'aime pas.
— Et qu'aimez-vous?
— Oui, qu^aimez^vous? demandèrent ensemble; MM. Rodriguez
et d'Âipujaras.
— Mon Dieu, s'il' restait encore un doigt de ce vieux cognac mis
en fût, v^s 183A, entre deux batailles> par le comte Guilbem de
Castillet y Castilla lui-même, veuillez m'excuser, mademoiselle, je
ne refuserais pas de le boire.
— Il en reste, dit la dévote, ne sachant réprimer une moue
dégoûtée.
Elle remit un trousseau de clés à GussettOM
— Peut-on aimer Teau-de-vie à œ pointi s'écria Jacques.
Et, considérant l'aumônier des carmélites d'un air de dédai-
gneuse commisération :
— Quand on s'adonne, conune vous, à l'eau-de-^vie;, et qu'on a
l'honneur d'être prêtre, peut-être conviendrait-il au moins de satis-
faire son vice avec de la chartreuse du révérend père Gamier, au
lieu de se jeter tête baissée dans la fine champagneu
— Qu'y faire, mon ami? je déteste la chartceuse.
— Et les chartreux aussi peut-être?
— Certes!
— Quoi I vous détestez les chartreux? interrogèrent furieuse-
ment et à la fois M^^ de Castillet, H^ Rodriguez^ le mvquis d'Âipu-
jaras.
— Et tout particulièrement le révérend père Gamier.
— - Que vous »-t-il fait? demanda M"* Isabelle, émue du débat.
— Ce qu'il m'a fait !.. Croiriez-vous, mademoiselle^ que le- péifé-
rond père Gamier vient acheter des eauxKde-vte jusqu'à Lor-
mières, et cela pour les gâter ensuite dans sa pharmaeie duDau-
phiaé? G'eet une abomination de troubler ce que* Dieu a si bien
fait.
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hOk REVUE DES DEUX MONDES.
n ne put se conteDir plus longtemps et rit à faire trembler les
vitres des fenêtres dans leurs châssis. A cet instant même, la flamme
que Jacques attendait impatiemment rougit les pommettes de sa
tante. L'heure propice à son dessein sonnaii à grands coups. Il eut
un geste magnifique. Gussette et Méric, inconiinent, s'enfuirent.
— Dans une dépêche qu'il m'a été donné de lire, dit-il, dépêche
que sa majesté adressait à son éminence révérendissime le cardinal
Gomez y Gordova, une petite phrase incidente m'a beaucoup frappé-
Cette phrase menue, jetée comme au hasard dans un document
d'importance majeure, cachait sous sa mince enveloppe les préoc-
cupations les plus douloureuses. Le roi, toujours bouillant aux
choses de la guerre, à l'exemple de son aïeul de France Henri IV,
toujours disposé à rouvrir la lutte et à courir le premier sus à l'en-
nemi, voudrait être en mesure de lancer demain une armée formi-
dable de l'autre côté des Pyrénées, pour marcher victorieusement
sur Madrid. Par malheur, il ne le peut pas...
— Pourquoi ne le peut-il pas? interrompit Ms' Rodriguez.
— Groit-il que nous n'ayons plus de sang à son service ? dit
M. d'AIpujaras.
— Le roi ne peut pas lancer une armée formidable de l'autre
c6té des Pyrénées, par la raison bien simple qu'il n'a pas d'argent.
— Alors, il compte sans le secours de Dieu ? interrogea le moine
illuminé de Vitoria. *
— Alors, il compte sans notre secours? ajouta le non moins illu-
miné combattant de Bilbao.
— Le roi compte sur le secours de Dieu et sur notre secours à
tous... Hais, en attendant, le roi négocie un emprunt avec l'Angle-
terre.
— Pensez -vous que la négociation réussisse? insmua l'aumô-
nier des carmélites, moitié plaisant, moitié sérieux.
— Si elle réussirai..
— J'ai lu pourtant, je ne sais où, qu'à Londres la célèbre maison
de banque Goutts avait fait la sourde oreille aux propositions du roi.
Jacques arrêta sur l'abbé Pigeonneau des yeux terribles.
— M. l'aumônier des carmélites de Lormiëres qui veut en savoir
plus long que moi I dit-il avec un haussement d'épaules superbe.
— Quelle prétention! murmura H^ de Gastillet, offensée.
— Je vo s conseille, monsieur l'abbé, articula aigrement le proto-
notaire aposto.ique, de continuer à boire votre eau- de-vie et de ne
pas vous mêler d'affaires qui ne sont les vôtres en aucune façon.
— Dieu merci I riposta-t-il d'un air joyeux.
— Qu'est-ce à dire, monsieur l'aumônier? s'écria le marquis
Alvar, se cabrant.
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LE ROI RAïORE. AOfr
— Aurîez-vous l'intention de nous reprocher d'être ce que nous
sommes, des Espagnols dévoués à leur roi jusqu'à la mort? demanda
M^' Antonio Rodriguez, blanc de fureur.
— Moil.. Ahl par exemple !.. J'admire, au contraire, l'abné-
gation sublime de M. le marquis d'Alpujaras, et j'admire aussi
votre abnégation, monseigneur. Je me demande seulement si un
roi, fût-il légitime, mérite de si grands, de si généreux sacrifices...
— Le roi, c'est l'Espagne 1 monsieur l'abbé, répliqua le moine
Rodriguez.
— Le roi, c'est la patrie! ajouta véhémentement le marquis
Alvar.
Puis, après une minute, d'une voix singulièrement assourdie :
— Le roi, c'est ma fortune perdue, balbutia le vieillard; le roi,
ce sont mes deux fils morts; le roi, c'est ma fille qui ne trouvera
pas l'époux que sa naissance, son rang lui permettaient d'espérer;
le roi, c'est moi-même errant sans pain dans un pays étranger.
Voilà pourquoi le roi est mon idolâtrie. J'honore, j'aime le roi de
toute la force des souffrances endurées, de toute la force des
souffrances que je suis prêt à endurer encore pour lui.
Sur les joues rudes du vieux soldat coulèrent de rares, de petites
larmes. Tous les convives, atteints, furent debout. M^* d'AIpuJaras
s'était jetée au cou de son père et essuyait ses pleurs avec des
baisers.
— Vous savez bien, lui disait-elle sanglotant, que moi je n'at-
tends personne et que je ne suis pas malheureu e... Je vis auprès
de vous cela me suffit... Que Dieu nous laisse de longues années
l'un près de l'autre, et je ne regretterai rien... rien... D'ailleurs,
nous reverrons l'Ev^tpagne...
Ses sanglots redoublèrent à ce mot. M"* Hombeline, pleurant à
chaudes larmes, parvint, non sans peine, à arracher la jeune fille
des mains de son père qui, n'ayant nulle conscience d'une aussi
vive étreinte, la serrait à l'étouffer. Isabelle, redressée, entre M"* de
Castillet, tremblant de la tête aux pieds, et M^ Rodriguez luttant
contre une émotion qui tordait son corps frêle comme une flamme,
Isabelle, redressée, regardait autour d'elle avec stupeur. Jamais
biche harcelée par des chiens, et qui, moyennant des crochets adroits,
a pu enfin éviter la meute, n'eut d'yeux plus efïarès, plus éperdus,
— Ciel! qu'elle est belle! qu'elle est belle! pensa Jacques, l'ad-
mirant dans sa peur, dans son chagrin, dans ses larmes, qui la fai-
saient nouvelle pour lui.
Et, osant un pas vers elle :
— Mademoiselle, lui dit-il, vous reverrez l'Espagne, et qui sait
si Dieu ne voudra pas que vous y rentriez au bras de cet époux que
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i06 REVUE DE9 DEUX MORDES.
votre naissaDce et votre rang vous permettent d'espérer? H se^ronve
peut-être, sur la terre d'exil, quelqu'un que la Providence vous a
dès longtemps réservé.
M'^ d'AIpujaras tressaillit, mais elle n'ierut pas un mot. Tout le
monde à son exemple se taisait. It. Pigeonneau pleurait comme un
arrosoir.
XIT.
Après de longues minutes de troubliez, d'attendrissement, les
tasses de café n'étant vidées qu'à demi, chacun des convives reprît
sa place autour de la table, même M''* d'AIpujaras, à qui Jacques
avait offert son bras très gracieusement pour la reconduire vers^ son
siège. La jeune fille était dans un bouteversement profond. Pour-
quoi son père s'était-it exalté à ce point ? Certes, elle l'avait entendu
souvent parler de l'Eâpagne, de Jean et d'Alphonse morts pour k
cause du roi; mais elle ne Tavait jamais entendu pousser les
cris déchirans qui venaient de lui échapper. Isabelle se trompait :
toutes les fois que les hasards d'un entretien, soit à l'hôtel Castillet,
soit au palais de l'évéché dont il était l'habitué, avaient amené son
père à toucher un mot de la situation de l'Espagne, de la situation
du roi, de sa situation personnelle, il Favait fait dans les mêmes
termes poignans d'indignation et de douleur. Seulement, en cee
diverses rencontres, elle ne se trouvait pas dans les dispositions
morales où elle se trouvait aujourd'hui. Jadis, — il y avait long^
temps que le marquis n'avait laissé déborder l'amertume de son
cœur, — quand il se plaignait dans le garni misérable de la rue de
la Paroisse, refusant de mordre au pain de cendre de l'exil trop dur
à mâcher, s'emportant jusqu'à vouloir saisir une arme pour aller
seul à la frontière, y rouvrir seul les hostilités, y mourir seul glo^
rieusement, elle l'écoutait dans la tristesse, dans l'abattement;
mais leur malheur à tous deux étant la conséquence d^une guerre
que Dieu, n leur soutien et leur bouclier, » selon les expressions
du révérend père Rodriguez, se réservait de terminer bientôt par
une victoire éclatante, elle attendait, et laissait passer, sans en
éprouver toute la violence, des imprécations qui devaient finir. Tout
à l'heure, le désespoir de son père l'avait meurtrie, presque tuée.
Ne lui semblaTt41 pas encore que son âme s'en allait? Pourquoi
désormais' n'av«t-elle plus la force de supporter des assauts déjà
endurés, déjà subis avec tant de courage? Hélaal elle l'ignorait.
Elle savait cette chose unique : les paroles de aon«pëpe Pavaient tra-
versée de pwt en part comme des traits aigus, et son sang s'épan-
ehait par vingt blessures abondamment.
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CLE »ROI BlUfIflE. 407
Paravie «nfant I elle aioaait Jacqaes de La iFercade, et âaos loet
amour obatiiiément combattu, TictorieuK de Ions les obstacLas, césî-
daie le secret de ses adrooes souffi-anoes actueflea. Que Aon pèce
eût parlé ceanatân, «elle lui ^aurait opposé la même ré^gnation ange-
lique qu'autrefois. Maintenant, elle avait revu Jacques; lacques
était là près d'elle ; elle avait échangé des regards, des paroles avec
hii; aimant, elle pouvait se oroire aimée, et, par son cœur, par
- tout son être onvBfft pour ainsi dire à l'aspiration de celui qui
devait venir, qui devait combler sa vie, la désolation de son pêne
s'était insinuée jusqu'à ses entrailles et subitement l'avait glacée
d'épouvante. — « Le rœ, c'est ma fille, qui ne trouvera pas l'éporux
que sa naissance et son rang lui pera)ettaient d'espérer. » — Quelle
phrase meurtrière ! Au comble de ces enthousiasmes, au comble
de ces élans abandonnés, sublimes, qui portent si haut dans l'éten-
due du ciel immense la femme ou l'homme qui aime, cette phrase
horrible l'avait atteinte comme une balle, et elle était tombée sur
le sol, les ailes fracassées, le souffle éteint, les yeux noyés dans les
derniers pleurs.
Isabelle pourtant, au fond de ses tortures, en dépit d'elle, conser-
vait un peu d'esporr. Depuis plus de deux heures qu'elle entendait
Jacques respirer, parler à son côté, il lui avait paru à plusieurs
reprises qu'il s'occupdt d'elle. Dne fois, n'était-il pas allé jusqu'à
lui prendre son pain sur la table, et à le dévorer avec un redouble-
ment d'appétit 7 A n'en pas douter, cela avait été pure distraction
de sa part ; à n'en pas douter, elle ne devait attacher à cela nulle
importance, et tout de même cela l'avait touchée à l'âme délicieu-
sement. Et la nràche de ses cheveux dont il s'était emparé, quand
un souffle venu des bords de l'Arbouse, le souffle le plus doux tjui
l'eût caressée de la vie, avait mis sa chevelure en danse, l'éparpillant
dans tous les sens I Elle avait manqué de se trouver mal à ce coup
droit frappé sur son cœur. Une observation encore la ravissait, lui
apportait la certitude entière de son bonheur : le revirement opéné
dans les idées de Jacques, dans sa situation à Paris. C'était tout au
monde, autrefois, quand il traversait Lormiëres, car il n'y séjour-
nait guère, si on parvenait à lui arracher un mot sur les aÔaires du
parti. Le révérend père Rodriguez, son père, cncwe chauds de
quelque bataille Kvrée dans la promce du Guipuicoa, avaient beau
l'exciter, essayer de le remuer, lui remettant ^ous les yeux l'image
de>6uilbem deCastillet y Gastilla fusillé par un général cbristino, il
paraissait médiocrement 'touché et répondait à des discours enflamr-
mes par des monosyllabes où perçaient la phis complète indifférence,
le phis accablant ennui. Quel outre homme Jacqaes était devenu Ii«
 Y ^^ un point noir pourtant : Isabelle ne comprenait pas
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A08 REVUE DES DEUX MONDES,
Tattitude plus que singulière de M. l'abbé Pigeonneau vis-à-vis de
Jacques, depuis le commencement du déjeuner. Comment I c'était
lui, lui-même M. Pigeonneau, qui, cent fois, chez les carmélites,
l'avait entretenue de Jacques, et, comme elle s'épanchait dans son
sein, lui avait un soir indiqué la porte du monastère en lui soufBant
à l'oreille discrètement : « Sortez d'ici et j'arrangerai toutes choses
avec M"* de Gastillet, » et uiaintenant il s'évertuait à embarrasser
Jacques, à le contrecarrer, à le poursuivre ! Pourquoi ces attaques
répétées ? iM. Pigeonneau ne pensant sur rien ni sur personne comme
le révérend père Rodriguez, elle était peu surprise, de temps à
autre, d'entendre l'aumônier échanger des paroles vives avec le
théatin, lui envoyer quelquefois un lardon piquant : elle assistait à
cette petite guerre chaque jour. Mais elle ne revenait pas de son
étonnement, de sa stupeur, lorsque M. Pigeonneau s'oubliait jusqu'à
taquiner, jusqu'à traquer Jacques qu'il aîmait. Vérita'>lement, lui
qui s'était vauté d'aplanir les obstacles qui la séparaient de celui
dont elle rêvait sans trêve, de celui à la conquête de qui elle s'était
élancée par-dessus les murailles du cloître il prenait un beau che-
min pour assurer ce grand résultat I 11 ne réfléchissait donc pas,
cet excellent M. Pigeonneau, il ne réfléchissait donc pas que, si
Jacques, venu providentiellement à Lormières pour la sauver, aban-
donnait tout à coup la partie, elle retombait, elle, sous la domina-
tion, sous le joug cruel de M^ Rodriguez, et que nul, cette fois,
n'aurait la puissance de l'arracher à une destinée pitoyable, ni son
père, ni M"* de Castillet, ni l'évêque de Lormières, ni lui-même,
H. Pigeonneau, quoi qu'il pût entreprendre, quoi qu'il pût ma-
chiner ? En cette suprême détresse, elle eut un frisson qui la fit
trembler comme un roseau, et ses lèvres pâles murmurèrent, au
milieu de la plus entière confusion de ses sentimens et de ses pen-
sées:
« Réfléchissez, monsieur l'aumônier. •• Je vous en conjure, 'réflé-
chissez, mon unique ami... »
Hélas I le malheureux abbé, il ne faisait pas autre chose, et c'était
justement parce qu'il réfléchissait trop à la situation misérable, vio-
lente, tragique de M"* d'AIpujaras qu'à diverses reprises, par un
mot plaisant capable d'amener quelque diversion à des propos jugés
par lui dangereux, il avait interrompu Jacques brusquement. Gela
sautait aux yeux : si le jeune homme se laissait emporter plus long-
temps à sa fantaisie vertigineuse, il était perdu et Isabelle était per»
due avec lui. Isabelle perdue! M. Pigeonneau sentait ses paupières
se gonfler de larmes, et son cerveau s'obscurcissait. C'était bien la
peine d'édifler de si beaux projets avec H"* Hombeline ! Mais com-
ment prévoir que la première fois que l'hôtel Gastillet reyeirait
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LE ROI RAMIRE. &09
Jacques Ferrier de La Ferrade, il reverraît un insensé ! Lui qui ,
depuis plus de six mois, attisait le feu allumé par Dieu même au
fond du cœur de M"* d'Alpujaras, persuadé qu'un de ces matins,
Jacques, rassasié d'aventures, abreuvé de dégoûts, reparaîtrait à
Lormiëres, comme il y reparaissait dans ses grandes lassitudes,
et qu'il y demeurerait prisi II le connaissait si bien! D'ailleurs,
Jacques ne lui avait-il pas, autrefois, fait confidence des erreurs
de sa vie pour les déplorer? Quand l'archiprêtre Turlot supposait
des maltresses dans la ruine totale de M. le comte de La Ferrade,
quand le révérend père Rodriguez, par un amour-propre naturel
de précepteur, ne voulait pas que son ancien élève fût soupçonné,
lui, l'humble abbé Pigeonneau, sur un banc perdu du parc, écou-
tait l'histoire complète des désordres de Jacques, et Taisait la con-
naissance approfondie de maintes petites dames, de maintes petites
demoiselles, tout particulièrement de Jane Becky, une jeune per-
sonne de peu de moralité, mais du meilleur appétit. Certes, il avait
accablé Jacques, qui s'ouvrait à lui dréférablement à l'archiprêtre
Turlot ou au révérend père Rodriguez , de reproches fort durs ;
mais en fîn de compte, il l'avait embrassé sur les deux joues,^,lui
promettant de s'occuper de lui désormais, et, « puisqu'il aimait les
femmes, n de le marier à la première occasion.
Le marier!
M. Pigeonneau considérait stupidement son petit verre de fine
Champagne, et l'idée ne lui venait pas d'y toucher. Sa tète était^à
des préoccupations confuses qui la remplissaient de bourdonne-
mens d'abeilles comme une ruche. S*il avait su auquel de ces
bourdonnemens il devait entendre! Il ne savait pas, et regardait
autour de lui, les yeux aussi vagues, aussi troublés, aussi indé-
cis que la pensée. Corpulent comme il l'était son malaise lui fit
redouter, une secon^le, l'apoplexie. S'il allait mourir, s'il allait être
terrassé là sur place? Il se secoua d'un eflbrt désespéré et trempa
ses lèvres dans la vieille eau-de-vie du comte Guilhem... Tiens! il
se trouvait mieux tout à coup. Quelle bonne chose tout de même,
cette fine Champagne! quel cordial souverain! Tout son monde qu'il
distinguait mal, noyé dans une vapeur grise, il le vit clairement,
nettement. Chacun autour de la table avait une attitude recueillie,
inclinée, presque douloureuse, même Jacques tout à l'heure si gai,
tout à l'heure si fou. Il ne touchait plus à sa tasse aux trois quarts
pleine, il semblait lavoir oubliée. M. Pigeonneau, à qui revenait
goutte à goutte Tintelligence de la situation, — le cognac certaine-
ment contribuait à en dissiper les ombres, — M. Pigeonneau remar-
qua une chose qui lui fut plus délicieuse que le plus délicieux bai-
ser de son petit verre : Jacques, en dépit de la consternation où il
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kVO REVUE ma» deux mandes.
fil
étoit tombé, de temp» en t«ip8> relevait le front impenceptiblemenl,
et dirigeait ven& Isabeile de» regards timides, des regards* honteux
tels qu'il ne lui en avait jamais vu» Évidemment, ces segards
imploraient, demandaient pardon.-
— Ah ! mon cher Jacques, que vous avez été cruel avec toutes
vos histoires de cardinal, de roi, d'emprunt! lui murmura-t-il,
ramassantsur le parquet sa serviette qu'à dessein il venait de hisser
coûter de ses? genoux.
Le jeune homme se précipitant à son tour et s'emparant* de la
serviette à toutes griffe» :
— Je- vous en conjure, mon ami, ne dites rien... Je partirai par
le* train de quatre heures, au liew de partir par le tnin de dix.
Il i — Yous partirez 7
^^ ' — Je suis un misérable.
— Vous, un misérable?
— Voilà.
i — Vous l'aimez donc^
— EsV-ce que je' suis digne de W* d^^a^atas?
— Certainement,., certainementr*.
— Eh bien! vous n^étes pas" difficile pour elle;
— Je vous chéris- tous 1^ deux, moi.
— Tant pis pour vous 1
— Jacques, mon cher enfuit, sivouav^us eniallea, elle est capable
SL'jlj d'en mourir.
— BabI vous la guérirei, si tant est qu'elle sdt maiade;'
|i- — Je vous croyais bon...
— Il faut que je le sois, en effet, puisqfue je par» sans mi sou
|j|- vaillant.
fp'' — Alors, dès que l'emprunt négociépar le roi avec l' Angleterre
^^1 aura été conclu, vous pensez, monsieur la comte, que la guerre sera
reprise?
C'était le marquis Alvar qui lançait cette question à brûlo*pour-
pKÀnt; comme des nues.
XV.
Jacques eut l'air de ne pas entendre. Sa « blague » tournant au
tragique, il y renonçait. Du reste, pour l'instant, une préoccupar-
tion unique emplissait sa tète : décamper. Par intervalles, il éprou-
vait'une sorte d'étouflement dans cette antique saUe ài manger, rare-
ment'ouverte, avec ses murailles^ tachées demoisissure^ses meubles
qui champîgnoanaient. Quand aspirerait^'il le grand aûr des monta-
gnes, emporté vera Luehon à toute vapeur.7 Cette séquelle d'Espa^
'n
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.tS BOI &AMUUS. ill
gDoIs, prenant ieu & .tout prqpos comme un tpaguet d'allumettes,
Texcôdait à la fin. U allait planter làles hécosanoqymes.dd savante
et s'élancer à travers champs.
— Voyons, monsieur le comte,. s'il vous est peunis déparier sans
trahir votre devoii:, faites-moi la grâoe de .me .répondre, insista
AL d'Alpijyaras.
— Et que diable voulez-vous que je vous réponde? s!écria-t-il
ûuieux.
— W^ Rodriguez et moi, devonBrnouB Aous^pri^arer?
— Vous préparer à quoi?
— A partie,
— A partir pour où?
— Pour la frontière.
— Étes-vousfou?
— Jacques , c'est M. .le marquis d'Alpujaras qui te parle^ dit
M"* de Gastillet.
— Ohl pardon, monsieur le marquis, Jbalbutia-tâl , j^ardnn...
Veuillez m'excuser....Si vous, saviez .toutes les idées qui aecroisent
dans mon cerveau!
— A cause de cet emprunt sans doute? demanda M^ Rodriguez.
— Justement, à cause de cet emprunt... U est certain que mon
escarcelle, présentement, est plus sèche que le Maoçanarès.
Ses lèvres ébauchèrent un vague sourire. Puis, se reprenant aus-
sitôt :
— Encore une fois, jpardon : quand je parle de mon escarcelle,
vous entendez bien qu'il s'agit...
— De l'escarcelle du roi, acheva U. d'Alpujaras... Nous enten-
dons, monsieur le comte, nous entendons parfaitement, et« pour
moi je ne saurais vous tenir rigueur du trouble ad je vous arols et
qui vous vient tout entier de la gène où se trouve sa m^esté.
— Quand je songe, en effet... Mais non, monsieur le marquis,
permettez-moi de me retirer... 11 vaut mieux que je m'en aille, je
vous assure.
Et, d'un mouvement brusque des jarrets, il se mit debout vive-
ment.
— Vous en aller I vous en aller 1 répétaix le marquis Alvar, aba-
sourdi.
— Eh quoil mon Jacques, tu veux nous quitter? se lamentait
M"^ de Gastillet.
— Mais , mon enfant , il n'y a pas de train maintenant , dit
W Rodriguez.
— Il est quatre heures dix minutes, soupira M^^* d'Âlpur^,
levant vers .un vieux cartel ses yeux de pervenche, humides d!unç
rosée de pleurs. , .,
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A12 REVUE DES DEUX MONDES.
L*abbé Pigeonneau, bouleversé dans l'intimité de son être, n'y
alla pas par quatre chemins. Au moment où Jacques, résolu à opé-
rer sa retraite, s'avançait vers sa tante pour prendre congé d'elle,
il le saisit à bras-le-corps et le retint énergiquement.
— Je vous promets qu'il ne s'échappera pas de cette prison,
s'écria le brave homme, dont une émotion violente faisait trembler
la grosse voix.
— Monsieur Pigeonneau 1 gronda Jacques qui se hérissa de tous
ses poils à cette étreinte inattendue.
Mais l'aumônier, très robuste malgré un demeurant d'asthme,
sans sonner mot, le souleva et le rassit sur sa chaise doucettement.
— Très bien 1 très bieni s'exclama t-on à la ronde.
— Très bien 1 répéta à son tour Jacques, se sentant un peu ridi-
cule et voulant faire bonne contenance.
Puis, menaçant l'aumônier des carmélites de son poing fermé,
ce qui acheva d'égayer l'autre bout de la table :
— Puisqu'il vous platt de me retenir pour me voir pousser à bout
cette comédie, lui dit-il an milieu du brouhaha des rires et des
caquets, soyez satisfait. Seulement, je vous en préviens, la pièce est
à mon bénéfice et j'empocherai la monnaie.
Il arrêta des yeux attristés sur M. d'Âipujaras qui, juste & cet
instant même, le considérait avec attention.
— Ah ! monsieur le marquis ! monsieur le marquis I . . gémit-il avec
un sanglot.
— Quoi donc, monsieur le comte? demanda le vieux gentilhomme
tressaillant de toutes ses fibres.
— Vous vous souvenez certainement de Dionis Perez?
— Dionis Perez?..
— Dionis Perez y Bermudez.
— Je vous assure, monsieur le comte. ••
— En Catalogne, étiez-vous avec Cabrera ou avec Elio?
— Mf Rodriguez et moi, nous étions en Catalogne avec Cabrera.
— Je m'explique alors que vous n'ayez pas connu Perez, qui ne
quitta jamais fétat-major d'Elio.
— Hé bien?
— Eh bien ! Perez m'attend.
— Et où vous attend-il, Perez?
— A Saiot-Jean-de-Luz... Un caboteur américain nous apporte
dix mille fusils Remington... Chut!
— Dix mille fusils ! s'écria le marquis Alvar, qui eut sm: sa chaise
mi bondts^ment d'enthousiasme.
— C'est quelque chose, ça, dix mille fusils, grommela le proto-
notaire apostolique, dont les paupières eurent un léger battement sor
see petits yeux de yaatouTt
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LE ROI RAMIRK. ^13
— Ferez connaît sur la côte un port perdu, Cibourre, où nous
débarquerons sans trop de dilTicuIlé, pense- t-il, nos approvisionne-
mens militaires, car le caboteur n'apporte pas seulement des fusils,
mais aussi des cartouches pour les mettre en train. De Cibourre,
armes et munitions seront nuiumment transportées par des hommes
à nous en un endroit de la chaîne pyrénéenne dont j*ai juré de ne
révéler le nom à âme qui vive...
— Enfin on va s'y remettre! articula M. d'Aipujaras avec an long
soupir de soulagement et achevant de vider sa tasse.
— Enfin 1 se contenta d'ajouter MrRodriguez, les dents trop ser-
rées, le cœur trop gros, pour en dire davantage.
— Oui, mais voilà le chiendent, pour employer une expression
de ce pays : le caboteur demeure toujours au large et refuse d'ac-
coster, reprit Jacques.
— Il a donc peur? tonna le mutilé de Bilbao.
— Monsieur le marquis, ces Américains sont très positifs.
— Cela nous importe bien, vraiment !
— El la maison Mill and sons, de New-York, — 227* avenue,
a jeté avant-hier un de ses commis dans un canot pour venir décla-
rer à Ferez, en faction sur la côte, qu'elle ne débarquerait pas un
remington si, au préalable, le prix de la fourniture n'avait été
acquitté par le roi.
— Quels misérables, en effet, ces Américains!
— H tant reconnaître, à la décharge de la maison Mill and sons,
de New- York, — 227« avenue, — que le roi, comptant sur le suc-
cès immédiat de son eoiprunt avec la maison Norton and G% de
Londres, — Piccadilly, — avait pris l'engagement de payer sa com-
mande d^s la livraison sur un point indi'^ué du territoire espagnol
ou du territoire français... Vous devinez le désespoir de Ferez, coa-
dainnô à voir peut-être repartir pour l'Amérique les armes qui. Dieu
aidant, nous conduiraient à Madrid. Il m'est tombé avant-hier à l'im-
proviste sur les bras, à Luchon. Il s'arrachait de rage les dernières
touffes de ses cheveux blancs... Ah! quel homme!
— Quel grand cœur! dit M'^' Hombeliné.
— J'ai immédiatement envoyé un télégramme au roi...
— Où est-il le roi, en ce moment? demanda M. Figeonneau, lan-
çant un nouveau bâton dans le's roues.
— Est-ce que cela vous regarde, monsieur?
— Cela ne vous regarde pas! cela ne vous regarde pas! crieront
ensemble W' Rodriguez, M. d'Aipujaras et H^ de Castillet.
— ... Sa majesté m*a répondu tout de suite. Je vous prie seule-
ment de ne faire aucune attention au style de la dépêche chiffrée
du roi. C'est surtout quand,* au lieu d'employer quelque messager
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àlk REVUE DBS DEUX MONDES.
épr^Qvé, les lûccoDStatioes nous contmîgnent à recourir au t&lé-
graphe, que nous devcms 'nous préoccuper de dépister les poUoes
qui nous'gueueat..*
— La dépftche! nous vous en supjdkms, monsieur « la d^pâcbet
interronypH le marquis Alvar, haletant.
— « *8ac bientôt garni. Emprunt boulotte à Pall-Mall. Affiûres
iront à la papa, si trouvez un acompte de mtllôlivres:8terUQg pour Mill
and SoDB. -*- j> fin vertu des pouvoirs à^moi dévolus par sa majesté
elle-même, j'ai renvoyé Ferez à 'Saint-Jean-doiLuE .avec Tordre for-
mel d'^entrer sans retard en négociations avec le commandaant du
caboteur américain et de lui faire la proposition suivante : Verse*
ment de k somme de mille livres sterling, — soit vingt-cinq mille
francs, — à la livraison des dix mitle fusib, c'est^itdire demain; le
reste du paiement renvoyé à la conclusion de Tomprunidu roi tfvec
la maison de banque allemande Rothpfafrhaiiflcr, à.LDndces, — Pall-
Mall...
— Avez-vous des nouvelles de la négociation, mon cher ^enfant?
interrogea le protonoiaire apostolique.
— Si j'en ail monseigneur, si j'en ail., Un télégramme de Ferez
m'a appris hier soir que MH. Mill and sons recevraient vingi-cinq
mille francs et débarqueraient les dix mille remingtons... ChutI
— Ces fusils reviendront à cinquante sous pièce; ce n'est pas
cher, murmura M. Pigeonneau.
— Mais, monsieur Tabbé, vous ne comprenez donc pas? dit le
marquis d'AIpujaras. Le roi ne donne qu'un acompte...
— Cet acompte est^l donné?
— Parbleu !
— Permettez, monsieur le marquis, reprU Jacques, permettez!..
A cette heure. Ferez, aidé d'hommes sûrs, emmagasine secrètement
nos remingtons en quelque endroit secret de la montagne; mais il a
jusqu'à demain midi pour effectuer son (versement.
— Et il ne sera pas en mesure, peut-«étve? continua Figeonneau.
— Ferez y Bermudez sera en mesure, monsieur, répliqua M. d'Al-
pujaras. Le roi a contracié un engagement d'honneur, et le roi ne
fera pas banqueroute à l'Amérique.
— C'est que le roi Raoûce est font pauvre, si vous ne le savez
pas. * .
— n s'agit bien du roi Raminel s'écrièrent tous les convives avec
une explosion de feo ric8«
— Pan Ion, j« croyais, r. balbutia Pigûsnneau, qui prit un air
très attrapé.
— Il stj poarrait, poursuivit Jaoqpies, quand après ce déborde-
ment joyeux le eilenoefet félâbli, il « "pooirait que le rapproche^
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LBu ROI XAMttS. àtb
ment fak eatct deux priacea^ dont. l'un, régmt sur la €a8ttUe et
TAragon, dont l'autre régnera sur touites les Espagnes, ne fût pas
ausai donné de sens qu'il le parait tout d'abord. ^Bamim^ dépouillé
da^la eouroaaa et da manteau^ tendit la maia aux riches muwd-
mana de Grenade et de Gocdoua, Garloa^ dépouillé lui aussi de tous
laï aUiibuts de la. majesté royale, tend la main aux banquiers de
Londres^et de. Paris.. Les rois sont aoumis à de sudes époeuvesipar
la pformission du Tout-Puissante. ..
— Alocs» mon enfant,. vou& n'araz pas les vingt-dnq mille* francs
nécessaires à Perez^? s'informa^ \& {urotonotaire apostoUqne, très
inquiet,.
— Je ne suis pa» en peina» monaeigneor..
Et, de I!air )e plus trantipiilie du monde :
— La aonune annoncée, sera nemise demain ayant midî^ au mant-
dataire de la maison Mill and sons, qui l'attend à berd du caboteur.
N'ayez crainte, l'honneur du roi ne court aucmi péril. Ici ou ailleurs^
je trouverai^ dans le délai voulu» lea milb livres sterling^ dont j'ai
le plus pressant besoin.
Le marquis d'Alpujaras, d'un mouvement ifzçétueax se mit tout
à fait debout cette foia« U vint jusqu'à Jaeqpuea, et, simplement,
noblement.:
— MoAsieur le comte» lui dit^il, quand, il y a quelques mois,
ma fille ceasa d'être postulante au Garmel de Lormières, M. l'abbé
Pigeonneau, tremblant pour mon pain, surtout pour le pain d'Isar
belle, me décida à céaliser en bloc quelques bijoux que je^ vendais
un à un, au fur et à mesure du besoin, et à me coosttXuer une
rente, qui, si petite qu'on p&t la prévoir, dans iin& cei!taine mesure
sauvegarderait Tavenir» Les UM. Poitrasson, les plus heenétes
manieurs d'argent qjue j'ai connus, se sont employés à cette opé-
ration, et les derniers débris de ma fortune m'ont procuréle mince
capital de trente-^rois mille francs. Je ^eus demaade.de recevoir,
soit en totalité, soit en partie, ce capital, que je suis) trop honoré
de mettre à Tin^tant. môme 4 la disposition du toi.
— Mais, monsieur le marquis,., balbutia- t-il, affreusement p&le.
— Je m'explique votre eoibarras, monsieur le comte : peut-être,
avant d'accepter de l'argent, même du sujet le plus fidôle de la
monarchie, étes-vous dans l'obligation d'obtenir l'agrément du roi?
— Oui„.. oui...
— Nous avoua un télégraphe à Locnûères ; lancez une dépêche ji
sa majesté.
Jacques demeurait abasourdi, et, dans le trouble de son esprit,
ne trouvait pas un mot.
— Qu'avez^vouft fût, malbeurcttx an&nt! qu'javfztnns fklt4 lui
aoupira.Pig|sianwau, aUercé*
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il6 REVUE DES DEUX MONDES.
Jacques, atteint par une commotion électrique, se planta debout
à son tour, et s'inclioant avec respect :
— Quand je suis arrivé ce matin à Lormiëres, — ma tante pour-
rait vous le (Ure, monsieur le marquis, — dès l'abord, je me suis
informé auprès d'elle de Fêtât de sa fortune, des capitaux qu'elle
pouvait avoir de disponibles, je lui ai même parlé, s'il m'en sou-
vient bien, de mille livres sterling qui allaient m'étre nécessaires.
Ne prévoyant pas l'heureuse circonstance de cette réunion, où j'al-
lais être amené à fournir quelques explications sur les afiaires du
parti, n'ayant pas du reste de temps à perdre, une soûle chose m'im-
portait : décider ma bonne tante à faire encore une fois pour moi ce
qu'elle a fait déjà si souvent, un sacriRce d'argent, et & voler vers
Saint-Jean-de-Luz. Mais, à l'hôtel Castillet, sans que j'eusse pu m'en
douter, on célébrait une fête, une grande fête, et le temps m'a
manqué de m'ouvrir à ma tante Hombeline, sur qui j'avais compté,
sur qui je compte maintenant plus que jamais...
— Et tu fais bien, mon Jacques, de compter sur moi, s'écria la
descendante du roi Ramire, enlevée. Je vais envoyer Gussette chez
MM. Poitrasson et fils.
— Mais il me semble, monsieur le comte, insista le blessé de
Bilbao d'un ton rude, que mon argent vaut celui de M^' de Castillet.
— Aussi, monsieur le marquis, n'est-ce ni votre argent ni l'ar-
gent de M''* de Castillet qui va être employé pour le roi; c'est le
mien.
— Alors, vous, mon cher Jacques?., demanda le protonotaire
apostolique.
— Moi , monseigneur, je jouis , par une faveur spéciale de sa
majesté, d'un privilège que nos souverains accordent rarement à
leurs gentilshommes : celui d'être autorisé à me ruiner pour le ser-
vice du roi.
M. d'Alpujaras, convaincu, regagna sa* place, et le vieux théatin,
courbant la tête, se recueillit.
Au même instant, la porte de la salle à manger s'ouvrant sous
une impulsion brusque, parut Méric.
— Mademoiselle, on sonne à la grille.
— Qui sonne?
— M. l'archiprêtre.
— Messieurs, dit M"* de Castillet, après avoir vidé sa tasse jus-
qu'à ht dernière goutte, courcms recevoir le respectable M. Turlot,
XVI.
Le respecUble M. Turlot, — ches M"« de Castillet y Castilla, on
ne prononçait jamais le nom de l'archiprêtre de Saint-Irénée sans
^,
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LE ROI HAMIRE. Al 7
le faire précéder du qualificatif « respectable, » — le respectable
M. Turlot était un homme d'une soixantaine d'années, tout petit et
tout rond. Il passait pour le casuiste le plus éminent du diocèse
de Lormières, et peut-être était-ce à de trop longues stations sur la
planchette du confessionnal, où journellement le retenaient des
cas de conscience fort embrouillés, fort délicats, qu'il devait son
extraordinaire obésité. Si le mot de « boule » pouvait être appliqué
à un être humain, et s'il n'y avait pas irrévérence à s'en servir
quand il s'agit d'un ecclésiastique aussi recommandable par le
savoir que par la vertu, nous dirions que le respectable M. Turlot,
avec son ventre qui lui avait dè\oré les cuisses et semblait sans
cesse l'entraîner en avant, s'offrait aux yeux comme une boule. Au
moment où nous le rencontrons, sautillant sur ses pieds trop menus
dans la large allée qui , du pont sur l'Arbouse , conduit à l'hôtel
Castillet, il éponge son front ruisselant et, la tête dans les épaules,
les bras ramenés, il a tout à fait l'air de rouler vers ses amis.
— Enfin vous voilà, monsieur l'archiprêtre, vous voilà! lui dit
W^ Hombeline.
Elle o^^a saisir les mains du curé de la cathédrale, embarrassées
de son mouchoir imbibé jusqu'au dernier fil, et les lui pressa affec-
tueusement.
— J'arrive trop tard sans doute, mademoiselle? bredouillat-il,
essoufflé.
— Beaucoup trop tard, monsieur l'archiprêtre, pour entendre ce
que nous avons entendu.
— Alors, la partie est finie?.. Qui a gngné?
Le respectable M. Turlot avait sa passion : si W^ de Castillet
aimait le café, M. Pigeonneau la fine Champagne, le marquis Alvar
les poulets de grain, Mk** Rodriguez l'omelette aux c^pes, M^ d'Al-
pujaras un beau cavalier entrevu en songe, lui, aimait le whist à en
perdre le boire et le manger.
— Je gage , mademoiselle ,''reprit-il , que c'est vous qui a avez
fait chelem. »
— Nous n'avons pas joué, mon ami, intervint M** Rodriguez,
— Vous n'avez pas joué !.. Et qu'avez-vous fait, mon Dieu?
En même temps que ces mots s'échappaient de la bouche de
l'énorme bonhomme , Jacques , s'eutretenant à l'écart avec l'abbé
Pigeonneau, sentit tomber sur son bras quelque chose comme une
grilfe qui le serrait violemment. C'était la main aux longs doigts
osseux de sa tante.
— Viens 1 viens! lui dit-elle.
L'archiprêtre de Saint-Irénée n'avait en nulle rencontre mani-
festé des sentimens bien tendres pour « M. le comte de La Ferrade, n
TOMi ui. — 1883. Ï7
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AU REVUE DES BEUX MONDES.
aiosi qu'il affectait d'appeler Jacques. Gomme M^ Rodriguez, comme
Tabbé Pigeonneau^ il connaissait le neveu de W* de Castillet y Gav-
tilla depuis son arrivée à Lormiëres,. c'est-à-dire depuis le berceau;
mais , esprit plus ouvert que le théatin de Yitoria , cœur moins
chaud que Uâumônier des carmélites, caractère aigri par les difCr
cultes de sa carrière sous Uépiscopat orageux de W Rudn Capde-
pont, surnommé Monseigneur Tigraney Tun des prédécesseurs de
M^ Mical, il n'avait pu se faire autrefois aux taquineries de l'enfant
et ne supportait pas aujourd'hui sans mauvaise humeur les iro-
nies de l'homme^ qui,, de temps à autre, quand il prenait envie à Jacr
ques de reparaître chez sa tante, le piquaient à la peau, comme
autant de flèches barbelées. De toute évidence, c'était à ces dis-
positions, de Longue date peu bienveillantes, que le respecta-
ble IL Turlot avait obéi en dénonçant à M"' de Gastillet le traduc-
teur des Scènes de la vie cléricale^ de George Eliot. Aussi l'accueil
qu'il fit au jeune comte fut-il marqué d'une excessiv-e réserve,
et ce fut tout au monde si, quand M^"* de Gastillet, radieuse, lui
présenta son neveu, le haut dignitaire du diocèse de Lormîères
daigna s'incliner imperceptiblement et m&cbonner qjuatre ou cinq
mots polis.
— Jacques est au service du roi, monsieur Tarchiprêtre, il est au
service du roi I dit M""* Hombeline, que tant de froideur offusquait,
blessait dans le fond.
— Ahl vraiment U balbutia- t-il d'un air d'incrédulité peu
aimable.
— Oui, mon cher ami, appuya le marquis Alvar, M. le comte.de
La Ferradd est à nous, complètement à nous. Si vous l'aviez, entendu
nous édifiant sur les particularités les plus intimer de la poUUquo
du roil
— Je regrette plus que jamais de n'avoir pu me rendre à la gra-
cieuse invitation de Mademoiselle.
Tout en articulant ces mots d'une voix pâteuse, embarrassée, le
ref;pectahle M. Turjot, ses deux gros yeux à fleur de tète arrêtés sw
M«^ Rodriguez, semblait l'interroger» — Pourquoi Mooseigaeur, qui
Tavutt visité le matin, ne lui avait-il rien appris? — Mais le vieux
théatin, recueilli, morne, occupé sans doute de sa jeune péoiteote,
l^P' d'Alpuj.aras, qu'il venait d'entretenir tout le long de l'allée^ ne
voulut pas s'apercevoir des regards qu'on lui lançait.
— Eb bien ! monseigneur, finit-il par demander, voua qui, seloa
les termes de l'Écriture, avez pénétré «jusqu'aux os, usquê «d
ossijj » M. le comte de La Ferrade, que pensez-vous de» choses
miraculeuses qu'on me rapporte 7
— Miraculeuses, en effet, répondit le proioMlaire gravement.
1^
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iLB ROI RiJtfQtE. ii9
— «Alors ?••
— Mon élèye, qui est, coimne vous le savez, le dernier rejeton
de tonte une souche de rois, ne pouvait môconnattre longtemps les
obligations de sa naissance. La force des principes que je me suis
complu à loi inculquer devait triompher tôt ou tard de certaines
légèretés du sang. Jacques, nion Jacques, ne s'appelle plus le comte
de La Eerrade, il s'appelle désormais Je comte de Castillet y Cas-
tilla, et le roi, en l'initiant aux affaires du royaume, n'a pas fait
autre chose que proclamer ses droits <et prencke en quelque Taçon
l'engagement de restaurer le roi Ramire II, quand le moment sesa
venu.
— 0 mon mattrel ô mcm cher maître! nmrmura iacques d'une
voix attendrie.
£t soudain, d'un ton plus ferme :
— Messieurs , dit-il avec une solennité émue , vous voyez en
M^ Antonio JKodriguez, simple prélat domestique de sa sainteté, le
futur primat de Castille, le futur cardinal- archevêque de Burgos.
Que Dieu nous vienne en aide I
Le tbéatin reçut un tel coup qu'il lui fut impossible d'articuler un
mot. U demeura bouche béante^ le nez frémissant, les yeux noyés.
Plus d'une fois, il était arrivé au respectable M. Turlot, rentrant
à Lormières vers les six heures avec l'abbé Pigeonneau, de railler
doucement les prétentions royales de M"*' de Castiliet y Gastilla. Ces
jours-là, les cartes lui avaient été favorables, et le gain, qui salit,
déprave tout ce qu'il touche, le mettait en verve de scepticisme et
de moquerie. Aujourd'hui, il était troublé, prorondément troublé.
— Ahl çà| mais, se disait l'émioent casuiste, tout en poursui-
vant vers Thôtel au milieu de son cortège devenu muet, ah I çà,
mais y aurait-il quelque chose dé vrai dans ce que j'ai considéré
toujours comme des fables? Il faudra que je me refiseigne sur le
compte de ce roi Ramire,. dont on a la bouche pleine ici. Il me
tarde d'être à la maison pour consulter mon Dictionnaire hiêtih
rique de Feller... Le bon livre !.. Moi, je n'attachais aucune espèce
d'importance aux radotages de M"^ de Castiliet... Je veqais faire
mon whist, voilà... 11 est certain, que si j'avais cru Jacques de La
Ferrade en passe de coiffer une couronne, j'aurais usé envers lui
de plus de ménagemens.,. Certes, il ne s'est pas montré en toutes
circonstances parfaitement convenable; mais, que voulez-vous? un
prétendant...
Une envie de rire irrésistible, folle, le prit à la gorge et inter-
rompit son intime soliloque. Épouvanté de la tentation qui le tenait,
le tordait, lui relevait les lèvres malgré qu'il en eût, allait lui arra-
cher des éclats capables de le perdre, il fit un effort suprëiM de
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A20 REVUE DES DEUX MONDES.
volonté et regarda dans l'espace éperduraent. A quatre heures et
demie, le soleil commençait à baisser, et les oiseaux, en quête de
leur remise de nuit, voletaient à Tentour des peupliers du jardin.
Un chant clair s'éleva des profondeurs du parc.
— Quelle voix ravissante et forte ont ces loriots I s'exclama le
respectable M. Turlot, enchanté de trouver cela.
— Il y a beaucoup de loriots en Biscaye, dit le marquis Alvar.
Le soir où expira Zumalacarreguy, je m'en souviens comme si j'y
étais encore, un loriot chantait dans un bouquet de chênes aux envi-
rons de Bilbao.
Bilbaol.. L'archiprétre de Saint-Irénée pensa au coup de feu qui,
au siège de Bilbao, avait fracassé le bras droit à H. d'Aipujaras; il
pensa à Jean et & Alphonse d'Aipujaras, laissés sur des champs de
bataille de l'autre côté des Pyrénées, et l'humeur folâtre contre
laquelle il avait lutté un instant, se trouva singulièrement atténuée.
Quels prodiges ces Espagnols ne pouvaient~ils pas réaliser,
eux toujours capables de mourir pour leur idéel.. D'ailleurs,
lui venait ici depuis plus de vingt ans, et ce n'était pas pour
y parler politique, mais pour y faire honnêtement sa partie de
whist... Tant mieux si les croyances de M*** Hombeline avaient
quelque fondement positif dans le passé, et tant mieux surtout si,
dans l'avenir, la couronne du roi Bamire devait échoir à Jacques
Ferrier de La Ferrade de Castillet y Castilla! Il est avantageux quel-
quefois, et il est toujours honorable de connaître un roi...
Au bout du compte, tout cela lui était parfaitement indifférent,
et, dans son égoîsme tranquille, le respectable M. Turlot gavait bien
que, présentement, il n'échangerait pas son humble titre d*archi-
prêtre de Saint-lrénée, au diocèse de Lormi^res, avec celui de
futur primat de Gastille, de futur cardinal-archevêque de Burgos,
au diocèse de Burgos... Bien rassuré pour lui-mc^me, encore plus
rassuré pour les autres, qui ne Tintéressaient en nulle façon, il
hasarda trois menus pas vers Jacques, demeuré à distance avec
l'abbé Pigeonneau, et, d*un ton presque affectueux :
— Je vous ai beaucoup aimé dans votre enfance, monsieur le
comte.
— Et vous ne m'aimez plus depuis que Cussette m'a quitté le
bourrelet? articula le jeune homme avec une nonchalance dëdai*
gueuse et accrochant son pince- nez.
— Pouvez- vous dire cela 1
— Pouvez-vous dire le contraire I
— Aurons-nous le bonheur de vous posséder longtemps?
— Soyez rassuré tout de suite, monsieur rarchiprêire : je pars
ce soir.
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LE BOI BAMIRE. A21
— Mais M. le comte ne fait que toucher barre à Saint-Jean-de-
Luz et repique sur nous à toute vapeur, se hâta d'ajouter maligue-
mênt l'aumônier des carmélites.
— Ah I soupira le respectable M. Turlot, déconfit.
— En eiïet, mon neveu m'a promis, il n'y a qu'un instant, et il
a promis également à M. Pigeonneau de revenir au plus tôt, dit
M"* de Castillet.
— Q.je vous êtes aimable, monsieur Jacques I osa murmurer
M"* d'Alpujaras d'une voix moins forte, mais infiniment plus ravis-
sante que la voix du loriot, remisé maintenant et ne chantant plus.
— Oui, véritablement, je suis de l'avis de ma fille : vous êtes
très aimable, monsieur, dit le marquis Alvar.
— Eh! bon Dieu! que se passe-t-il? demanda le gros archiprêtre,
abasourdi de surprise.
— Ce qui se passe?., ce qui se passe?., s'écria M'^* Hombelîne.
Vous allez tout savoir, mon ami... Vous vous souvenez du projet
qui depuis longtemps?..
— Ma tante, un mot s'il vous plaît, interrompit Jacques. Avez-
vous encore en votre possession cette belle édition espagnole du
Romancero^ où le révérend père Rodriguez, dans mon enfance, me
faisait épeler la chanson du roi Ramire notre aïeul?
— Ce livre admirable est mon livre de chevet, et je le garde
toujours sur ma table.
— Veuillez me le confier pour en lire trois lignes seulement à ces
messieurs.
Comme on touchait aux marches du perron, M^ de Castillet,
sans, un mot de plus, entra dans l'hôtel, courant à la recherche du
Romancero.
Ferdinand Fabbe.
(La dernière partie au prochain n*.)
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ITALIE ET LEVANT
NOTES D*nN HARm.
L'escadre d'évolutions vient d'arriver à Toulon après avoir visité
tout le bassin oriental de la Méditerranée. Quelle mission avait-
elle à reniplir? Comme le gros du public, nous croirions aisément
qu'elle n'a fait qu'une campagne d'instruction professionnelle.
A la suite de quelques-uns qui se piquent de voir plus loin que le
vulgaire, nous ajouterions volontiers que, douze ans s'étant écoulés
depuis nos derniers désastres, le temps est passé du recueillement
absolu qu'ils nous imposaient, et que, par suite, si cette année,
rompant avec des traditions récentes d'ailleurs, l'escadre a promené
les couleurs de la France sur les rivages de l'Italie, de l'Archipel,
de la Grèce, de l' Asie-Mineure et enfin de la Syrie, c'est, qu'en
haut lieu, on a pensé avec raison que nos cuirassés de combat et les
liiarins qui les montent sont bons à montrer à nos amis comme à
nm ennemis, et que dès lors il est utile qu'amis et ennemis sachent
que la France n'est plus l'agonisante de 1871 ; que, sur mpr au
moins, elle a encore une épée dont les coups pourraient être mor-
tels à ceux qui s'y exposeraient de gatté de cœur.
Ces explications, pour plausibles qu'elles soient, ne nous ont pas
satisfait entièrement. Si telle était bien, en effet, la mission de l'es*
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ITAlîIE ET LEVANT. 428
cadre dms sa decaiëre eampagQOj et tels les résultats q^^ûn s'eo
promettait, comme côUe mission a été remplie, et bien remplie,
comme ces résultats ont été atteiata , cette étuile serait iautile ;
rien ne la justiûerait, ou du moins ne l'expliquerait même à nos
yeux. En rendre compte au. ministre de la marine serait l'aifaire
du commandant en chef de l'escadre, et le marin distingué qui
occupe ce poste d'honneur s'est acquitté à merveille de ce dewir,
nous en sommes sftr. Mais il nous a. été dit, bien avant notre
départ de France, que lorsque le programme de notre future cam-
pi^ne, tel qu'il avait été conçu par le commandant en chef de
l'escadre, et adopté par le ministre de la marine, fut soumis au
conseil des ministres^ le ministre des affaires étrangères fit ajouter
aux parages que nous devions visiter les côtes de la Syrie, Bey-
routh, SâXda, Caïpha..N'y avait*il pas là une pensée politique d'ordre
supérieur inspirant ce ministre et lui dictant, sous l'impression* de
l'elTondrement de notre influence en Egypte, la volonté de sauve-
garder au moins notre influence dix fois séculaire dans l'Orient?
Nous l'avons cru, et quelque humble que fût notre situation offi-
cielle, pour si peu que dussent compter nos eilorts personnels,, nous
nous promîmes alors d'aider de toutes noa forces, — elles se résu-
ment en ces quelques mots : l'amour de la vérité» l'amour de la
France, — à la réalisation de cette volonté patriotique. Le moment est
venade remplir ce devoir* DifiicUe ou non, qu'importe I La vérité,
tout> au moins la sincérité, ne sont jamaiâ< inutiles. Ce n'est point
d'ailleurs un journal de campagne que nous avons écrit, c'est le
résumé des impressions q^e nous ont jetées ces trois mois de voyage,
trop rapide, dans des pays où la France, — la France républicaine
surtout, — aurait besoin de se montrer plus souvent, telle que l'es-
cadre la représente avec sa flore devise : Honneur et Patrie.
De la fin de Tannée 1847 aux premiers mois de 18&1, nous assis-
tions, simple enseigne de vaisseau, à ce drame émouvant plein de
catastrophes^, de révolutions sanglantes, de tentatives héroïques
avortées, qui fut comme l'enfantement douloureux de l'Italie nou-
velle, de l'Italie se retrouvant, après tant de siècles de divisions
profondes, constituée enfin en nation, libre, indépendante, et bientôt
puissante. Nous avions vingt ans, notre esprit s'ouvrait i tous les
enthousiasmes de la jeunesse ; on devine pour qui ètaiefii nés sym-
pathies. L'affranchissement de ces généreuses cités: Palerme, Naples,
Livourne, Gènes, Milan, de toutes les tyrannies qui pesaient sur
elles, leur union définitive dans* une. fédération dont Rome^serait la
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hU REVUE DES DEUX MONDES,
capitale, D'avaîent pas de partisan plus convaincu que nous; et pou-
vait-il en élre autrement? Que de fois n'avions-nous pas surpris
au passHge, échangés par des Italiens venant du haut des jetées
d'Ancône, de Livoume ou de Gônes, contempler nos couleurs natio-
nales, ces mots dans lesquels se résumaient leurs sentimens d'alors,
leurs sentimens et aussi leurs espérances : E dove andate? — Art"
diamo vedere sventolare queuta bandiera di liberlà. Le pavillon de la
France, nos glorieuses trois couleurs, étaient bien, en effet, dans
ces lointaines années, la bandiera di libertà^ la bannière libéra-
trice, et qui de nous ne souhaitait ardemment que cette liberté
que nous croyions en ce moment notre conquête assurée, devint le
patrimoine de tous les peuples, la rédemptrice surtout de cette
Italie où tant d'esprits d'élite, tant de cœurs généreux, tant d'âmes
dévouées combattaient et savaient alors jnourir pour elle? Plus de
trente ans sont passés depuis lors; ces années nous ont jeté à tous
plus d'un douloureux enseignement, et certes, lorsque naguère
• l'escadre moui'lait devant Naples, que nous n'avions pas revu depuis
si longtemps, si nous avions toujours gardé les convictions de notre
jeunesse, nous n'étions plus le jeune enthousiaste de 18A7; nous
savions que, plus encore que nous-même, Tltalie et les Iialiens
avaient changé. Cavour, Garibaldi, Mazzini, Napoléon III, Pie IX,
avaient fait leur œuvre, et cette œuvre, nous en avions suivi les
dôveloppemens avec assez d'attention pour être convaincu que
l'Italie nouvelle qui s'ouvrait à nos études, les Italiens nouveaux
avec lesquels nous allions être en relations, différaient de tous points
de ceux que nous avions connus à l'époque dont les vivans souve-
nirs hantaient en ce moment notre esprit. Nous comptions néan-
moins que quelque chose aurait survécu de la sympathie d'autre-
fois, entre deux peuples de commune origine, dont les destinées
furent toujours solidaires et dont l'un doit son indépendance et sa
liberté autant aux victoires qu'aux revers, autant à la sagesse
qu'aux défaillances politiques de la France. C'était là une illusion
qui devait promptement se dissiper, mais elle était trop naturelle,
et d'ailleurs tant de nos compatriotes la partagent encore, qu'il
nous paraît nécessaire de rechercher brièvement et de montrer les
causes diverses qui, depuis sa reconstitution, ont fait et font encore
de l'Italie nouvelle le plus irréconciliable et peut-être le plus dange-
reux des eimemis que la France peut avoir un jour à combattre ( \ ).
« Française contre l'Autriche, autrichienne contre la France, »
telle fut de tout temps la politique de la maison de Savoie. C'est cette
(1] Les discourt prononcés ntguère à Ptris, à rannifersaire de U mort de GaribAldi,
sont on exeipple entre miUe des illnsions qu'on se fiOt en France.
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ITALIE ET LEYAl^T. A25
politique habile, que des fatalités géographiques lui imposaient
d*ailleui*S9 qui, poursuivie avec une persévérance que rien n'a lassée,
a fait la grandeur de cette race de diplomates et de guerriers.
Chanibéry, Turin, Florence, Rome enfin après Naples, marquent
les étapes de cette marche en avant sous une pensée constante, à
la réalisation d'une espérance toujours gardée. Les premiers pas
sont difficiles : chaque conquête exige de séculaires efforts ; puis les
progrès s'accélèrent, et quand l'idée directrice s'incarne enfin dans
deux hommes faits l'un pour Taulre, Cavour et Victor-Emmanuel,
le cerveau et le bras, l'élan devient irrésistible. Tout concourt au
but, tout, les idées les plus divergentes, les volontés les plus oppo-
sées, les événemens eux-mêmes les plus contraires dans leurs con-
séquences logiques : Cavour et Mazzini, Victor Emmanuel et Gari-
baldi, Napoléon III et Pie IX; Novare, Custozza et Lissa, comme
Goïio, Gaête et Montana, Solférino comme Sedan. L'idée maîtresse a
vaincu, son triomphe est assuré. Le descendant des ducs de Savoie,
l'héritier des rois de Sardaigne, le fils du vaincu de Novare, s'in-
stalle au Quirinal à côté du pape, dépouillé de l'antique patrimoine
de Saint- Pierre. L'unité de l'Italie est fondée, le rêve impossible est
réalisé. C'est un fait accompli devant lequel l'Europe entière s'in-
cline, non toutefois sans une surprise mêlée de doute, sinon de
défiance sur la durée de cette nouvelle et merveilleuse création.
a Bien taillé mon fils, disait Catherine de Médicis à Charles IX ;
maintenant il faut recoudre. » Pour que cette création fût durable,
peut-être fallait-il, en effet, plus de sagesse, de prudence, de fer-
meté dans l'avenir que le passé n'avait exigé de persévérance, de
volonté tenace, d'habileté diplomatique, et même de vertu guer-
rière. Rudes, nombreuses et de tout ordre ont été les épreuves
qu'ont S'bies les successeurs de Cavour et de Victor-Emmanuel. Ils
en ont triomphé, et si, après la prise de Gaête, ce dernier écrivait
au général Meuabrea : Grazia a leiy Italia e faila^ son fils, le roi
Humbert pouvait Técrire avec plus de raison encore à son habile
ministre des finances, M. Maglian», le jour où, le budget équilibré,
le cours forct^ des billets de banque fut aboli, et les paiemens en
or rendus légaux. Dans ces douze années si pleines qui viennent
de s'écouler, quelle a été, quelle devait être la politique des hommes
d'état italiens? Ce fut encore celle de la maison de Savoie, fran-
çaise contre l'Allemagne, allemande contre la France. Seulement
DOS malheurs mérités imposaient à ces hommes. Italiens avant tout,
la seconde partie de l'antique programme : l'Italie devait être et a
été allemande contre la France. *
Que la reconnaissance soit une vertu qui s'impose aux hommes
dans leurs relations sociales et privées, personne ne le conteste, pas
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AS6 BEVUE DBS DSOK MONDES.
môme les çIub fidèles disciples des Hartmann et des fichopenhiner ;
qu'elle soh om tien pour les peuples, c'«st oe -que pecnreut seuls
croire «quelques esprite naïvement chimériques, pourne pas les qua-
lifier plus sévèrement. Le JS^lp yourself des Anglais devient bien
vite le Satus populi suprema lex etto. Les hommes d'état de Tltalie
nouvelle n'ont pas méconnu cette loi, et ils ont agi ainsi confor-
mément à leur devoir supérieur. La France était pour longtemps
impuissante, Thégémonie ouropéenne de rAllemagne était «pour
longtemps assurée: c'était vers l'Allemagne que, a priori^ à partir
de Sedan ou plutôt encore de Sadowa, l'ItaKe devait se tourner;
c'est à ^lle qu'elle devut demander la <:onsécration de son état
nouveau, de son emtence, et plus tard de son admission comme
grande puissance dans les conseils de TEurope, c'est-à-dire du
monde entier. A cette cause, déjà décisive, de l'orientation poli-
tique du nouveau royaume, des causes secondaires joignaient leur
action, — action du moment, peut-être, mais dont l'ignorance ou
un parti-pris coupable pouvaient seuls méconnaître la haute por-
tée, — dont le patriotisme faisait un devoir de tenir grand compte.
De tout temps, dans la vie des peuples, mais surtout aux époques
de transformations sociales, de révolutions politiques, il se forme
des courans généraux d'idées qui entrahient ou emportent la masse
de la nation et lui créent un idéal puissant qui en est peut-être
l'âme supérieure. Les hommes d'état véritablement dignes de ce
nom remontent parfois ces courans, sans en méconnatli'e jaooais la
force vivifiante; le plus ordinairement, ils la font servir au succès de
leurs propres vues, qui ne sont en définitive que la partie immédia-
tement réalisable de cet idéal. L'année 1870 marque pour Tltalie,
et qui sait? peut-être pour l'Europe entière, la date d'une ère nou-
velle. Quel était, à cette date, le courant des idées générales pour
lesquelles se passionnaient les esprits et les cœurs dans ce peuple
arrivé enfin à la réalisation du plus cher de ses rêves : l'indépen*
dance nationale, la liberté politique dans l'unité? C'était d'abord,
et surtout, le maintien de ces conquêtes si chèrement acquises ;
c'étaient ensuite de vastes projets de conquêtes nouvelles à pour-
suivre dans l'avenir, — conquêtes mal définies dans leur ensemble,
difiiciles à préciser, ou plutôt dont nul n'aurait voulu dire le plus pro-
chain théâtre ou fixer les bornes, mais par cela même objet réel des
ambitions les plus ardentes. Comme ces brumes légères qui, aux
heures matinales, estompent le paysage sans le cacher, les mirages
de ces idées confuses voilaient, sans la cacher, la réalité de l'ave-
nir. A travers ces mirages flottans apparaissaient rayonnantes les
gcuides images de Bome, reineet maîtresse de l'univers, de ce G^)i-
tsfe d'eu le eéaat et ie peuple romain* dictaient la loi aoiK Jiations
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ITAtlE ET LEVANT. 4^7
asservies, et dont leurs descendans venaient enfin de reprendre pos^
session comme de leur légitime héritage. Dans ces doubles aspirations
se révélait tout entier le génie de l'Italie nouvelle, génie à la fois
pratique et chimérique; observateur atfoitif dès réalités présentes
et s'inclinant devant elles, amoureux et amoureux passionné d'un
passé que d'autres peuvent croire & jamais évanoui, mm» dont le
culte, religieusement gardé, fut aux heures sombres la fbrce rédemp-
trice de la nation et qui, par cela même, «u moment où tant de
r€Ve3 se réalisaient, après avoir été si longtemps regardés comme à
jamais irréalisables, apparaissait à ces esprits enflammés par le suo-
cès comme le gage certain de Tavènement de leurs nouveaux rèves
ou plutôt de leurs légitimes revendications. S'associant à ce double
courant d*îdées générales, les hommes d'état de l'Italie ont fait ser-
vir à l'accomplissement de la première partie de ce programme gran-
diose, — le maintien des conquêtes déjà faites, — qui était au reste
celle dont justement ils se préoccupaient le plus, la force des idées
qui en sont la seconde partie, et dont l'heure n'avait pas sonné. Là
encore la situation politique de l'Europe, celle surtout de notra
pays, les ramenait vers l'Allemagne, les rejetait loin de la France.
L'unité de l'Italie, virtuellement préparée par Magenta et Solfe-
rino, n'a jamais eu cependant de plus sérieux obstacle que la volonté
de Napoléon III. c Rome capitale I » tel était le mot de ralliement
de tous les patriotes italiens, sans nuances de partis politiques ; or,
sans compter la pensée secrète de constituer un royaume d'Étrurie
au profit de son cousin, le prince Napoléon, sans rappeler un mot
ftimeux tombé de la bouche de son ministre le plus autorisé, et
que devaient sanctionner des actes décisifs, comme par exemple
rècbaufTourée de Mentana, n où les chassepots firent merveille, »
jamais l'empereur n'eût admis comme possible la spoliation du
saint-père. Le chef de la chrétienté devait garder Tanlique patri-
moine d^ Saint-Pierre comme garant de son indépendance, et c'était
autrement que par le statut des garanties qu'il comprenait le pro-
gramme du comte de Gavour : « L'ëglise libre dans l'état libre. »
Ressouvenir des luttes du fondateur de la dynastie impériale avec
le prisonnier dé Fontaind)leau, où le prêtre désarmé avait vaincu
le tout-puissant empereur, et auxquelles le roman, plus que l'his-
toire, avait fait une légende populaire ; crainte patriotique à Fidée
d'une Italie une, puissante, créée par nous, mais devant, à une
heure donnée, se dresser contre nous, comme Proudhon le démon-
trait avec tant de force dans son beau livre : du Principe fédi-
ratifi dernier gage à ce parti dérical-conservateur avec lequel' on
était loin sans dbute de la confiance des premières années, mais avec
lequel on redoutaitrjustement une rupture complète; oir bien encore
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i28 BEVUE DBS DEUX MONDES.
influence toujours puissante, sur un esprit rêveur et mystique.au
fond, des idées de sa première enfance, de celles de sa jeunesse;
toutes ces raisons connues du public, d'autres encore dont les inté-
ressés, et au premier rang d'entre eux les Italiens, avaient péné-
tré le secret, faisaient de la France impériale un obstacle invincible
dressé entre Rome et les ambitions italiennes. L'empire tombé, la
France vaincue, humiliée à Sedan et à Metz, l'obstacle invincible
était à terre : Victor-Emmanuel entrait au Quirinal. Que pouvaient
contre les faits accomplis, contre la force brutale, la force qui prime
le droit, les protestations que criait au monde entier le vieillard
prisonnier au Vatican? Ces protestations étaient alors d'autant plus
impuissantes, que Thomme dont les prodigieuses victoires des armées
allemandes avaient fait le maître de l'Europe était lui-même et
depuis longtemps l'adversaire le plus implacable, sinon delà papauté,
du moins des idées dont Pie IX était la vivante incarnation. Arme
forgée contre ces idées mêmes, le Culturkampf était à l'œuvre dans
l'Allemagne unifiée, et l'on sait comment, dans l'empire qui se por-
tait le successeur du saint empire romain, étaient traités les évê-
ques et les prêtres fidèles à Rome. Or Rome était le plus grand
écueil où pouvait sombrer la fortune de ritalic; par cela seul,
l'Italie ne pouvait avoir qu'une politique : une politique allemande,
antifrançaise.
Cependant la France, par un merveilleux effort de sa vitalité, se
relevait lentement et sûrement de ses ruines accumulées. Si, tout
d'abord, se recueillant dans un repos nécessaire, elle n'aspirait pas
à reprendre sa place perdue dans le monde, du moins les esprits
éclairés et prévoyans devinaient, à des signes certains, que dans un
prochain avenir dont l'avènement dépendait de sa sagesse seule,
amis et ennemis auraient à compter avec elle. Plus d'un de ces der-
niers a dû, comme le chancelier de fer, trouver que l'épée du vain-
queur jetée dans la balance où se pesait sa rançon avait été trop
légère, et qu'à ce prix insignifiant de cinq milliards, l'Allemagne
s'était montrée aussi généreuse que clémente. Pourtant, si la France
marchait & son relèvement économique , matériel , d'un pas trop
assuré, ses destinées politiques restaient du moins enveloppées
d'ombres et d'incertitudes. L'assemblée de Versailles, élue sous
l'inspiration d'une pensée unique : le salut du pays, n'avait point
ratifié les décrets du h septembre; et nul ne pouvait dire quelle
constitution politique cette assemblée souveraine lui donnerait.
M. le comte d'Amim et H. le prince de Bismarck discutaient entre
eux sur les mérites de la monarchie et de la république; mais les
hommes d'état italiens, ceux qui, à titres divers, sous l'inspiration
des opinions les plus opposées, avaient préparé, avaient fondé l'unité
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ITALIE ET LEVANT. 429
de ritalie, n'avaient aucun doute : tous se rangeaient à l'avis de
M. de Bismarck. La France de leurs rêves, de leurs vœux devant être
avant tout l'ennemie de leur adversaire le plus redoutable, lapapauté,
disons le mot, l'église catholique, ils voulaient, avec le grand chan-
celier d'Allemagne, une France jacobine, anticléricale, fanatique,
mais de ce fanatisme philosophique qui, dans son culte absolu de
la liberté et de la patrie républicaioes, va jusqu'à la négation de
la liberté, jusqu'à la négation de rbistoire, et ne tient compte ni
des croyances de millions de Français ni de ces traditions qui,
avant 1789, ou mieux 1793, avaient fait une France ayant rempli
cependant quelque place dans le monde; à ces titres encore, et au
lendemain de 1871, les tendances des hommes d'état italiens étaient
naturellement allemandes , sinon antifrançaises. Plus tard, néan-
moins, et lorsque le problème fut résolu de la constitution qui
régirait la France, lorsque la république fut proclamée, s'imposant
à une majorité antirépublicaine, lorsque, surtout après le 16 mai,
tout espoir de restauration monarchique s'évanouit, la poliiique
italienne en a-t-elle été modifiée; et dans la nation elle-même, l'opi-
nion publique, enfin rassurée, est-elle revenue à plus de justice,
sinon à plus de sympathie envers la France républicaine? Non,
certes, rien n'est changé à Rome ou dans le parlement; plus que
jamais, au contraire, la gallophobie est à l'ordre du jour de la presse
et de ces politiciens, qui, dans les grandes villes de la péninsule
comme dans toutes les démocraties modernes, font seuls l'opinion
publique, et, chose étrange, mais que le plus simple examen met
en pleine lumière, c'est la raison des choses elle-même, qui sem-
blait faire de l'avènement de la république en France un desidera-
tum pour r Italie et qui lui impose ces mêmes craintes et ces mêmes
défiances de notre pays. Républicaine ou monarchique, la France,
reprenant sa place dans le monde, apparaît, nous ne dirons pas
comme une menace pour Tltalie nouvelle, mais comme un obstacle
pour la réalisation de ses espérances de grandeur future.
II.
Si l'Allemagne a reconstitué sa nationalité éparse par les prodi-
gieux succès des armées allemandes, confondues dans leur haine
commune de l'ennemi héréditaire, l'unité de l'Italie est l'œuvre
trop évidente , pour le patriotisme et la juste fierté des Italiens,
d'une politique habile, servie par des défaites plus profitables que
les plus éclatantes victoires. Hais cette heureuse fortune, heureuse
et étrange à la fois, n'a point aveuglé le bon sens italien. Se con-
naître et 86 juger est» pour les peuples autant que pour les indivi-
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ASO REVUE DES DVOX MONDES.
dus, le summum dr U sagesse. L'Italie se cornue et se juge, et
c'est sous l'inspiration de Iw dairvoyance qmlui dcmne* celte con-
naissance d'elle-même qu'elle cherche lea moyens d'assurer le pré-
sent, do sauvegarder Tavenir. — Contre qui, et qui les menace?
— Gootre la France; Écoutée là-dessus ses hommes d'étaft^, ses pen-
mvacs^ ses publicistes et surtout ses hommes d'action, soldats et
marins:: tou» pensent, écrivent, proclament bien haut à la tribune,
dans la presse, ce que la fbule ignorante sent au plus profond de
sa eoQsoience et de son cœur.^
Trois ans après la conquête de Rome capitale, — trois ans remplis
par des: études d'autant plus longues qu'il s'agissait de la péninsule
tout entière, — le rapporteur du comké de défense nationale posait
en ces termes, dans son rapport au parlement italien, le principe
fondamental de la défense du royaume :
<c Comme nation, au point de vue géographique, l'Italie a ses
frontières tracées de la manière la plus nette par les Alpes et par la
mer; mais, au poini de vue politique^ sa frontière continentale
reste cependant ouverte dans quelques parties du territoire.
a Limitrophe de la France, de la Suisse et de l'Autriche, entou-
rée de tous les autres côtés par la mer, 1* Italie, pour pourvoir à
sa défense, doit nécessairement se baser sur le déTel(^ement de
ses forces terrestres et maritimes. '
0 Pour peu que l'on veuille réfléchir un instent à l'éventualité
d'une attaque contre notre pays de la part d'une puissance dispo-
sant d'noe armée solide et d'une forte marine, il sera facile de recon-
naître immédiatement à. quel point notre défense serait incomplète
si l'on négligeait de donner à chacun de ces deux èlémens de nos
forces le développement qui lui est dû. Supérieurs à notre adver-
saire sur mer, mais inférieurs à lui sur terre, nous ne parviendrions
pas à éviter une invasion^ de notre territoire par les frontières conti-
nentales; réciproquement, disposant sur terre d'une armée puis-
sante, mais ftiibles au point de vue naval, nous nous trouverions dans
l'impossibilité de pous garantir des attaques et des entreprises enne-
mies dirigées contre notre littoi^al si étendu, et nous serions inca-
pables de protéger nos lies; de plus, notre armée n'aurait pas la
Kberté d'action nécessaire, attendu qu'elle serait mOTacée par terre
sur les points d appui de sa base d'opérations.
« Dans les deux hypothèses, on n'aurait pas pourvu de la meil-
leure m«iière à la défense du royaume, et lé développement donné
à l'un et à Tautre des deux élémens ne suffirait pas à la sécurité de
Tétat. ))
Le problème est posé dans les conditions générales; chercbons-en
les applications.
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ITALIE ET LEVANT. 431
On 4it'dans uae rëoente étude de !a Rivhta militare (1) :
« A la dëTastation de notre littoral , à laquelle nous sommes
exposés Bujounf hui, nous ponrons nous résigner. Mais à une inra-
sîon concurrente par terre et par mer , venant de la Corniche , ou
à un fort débarquement soit en Toscane, soit sur la côte romaine^
nan^ et nan^ parce que ces débarquemens, commes Tout démontré
Mezzacapo et tant d'bommes éminens après lui, compromettraient
de la manière la plus grav« l'issue de la guerre.
« Vermemi aura 800,000 hommes, sait; s'ils doivent tous pas-
ser par les trous d^ aiguille des cols des Alpes, ils n'arriveront dans
la vallée du Pô ni en assez grand nombre, ni assez vite, ni assez
facilement pour que notre vaillante armée De puisse leur tenir têie;
mais si la mer et les voies du littoral sont sans défense, si un
convoi de 60,000 hommes parti le soir de Toulon, de Nice ou de
Ville franche f eut arriver dès Tanlje, à l'improviste et sans être vu,
à ?ado eu sur les côtes de Toscane, et débarquer son monde en
quelques heures , alors les choses changeront et , trop tard , nous
nous repentirons amèrement de n'avoir point écouté les hommes
prôvoyans quand ils disaient : « Il faut donner par an 20 millions
de plus à la marine, dAt-on pour cela renoncer à deux corps d'ar-
mée. »
Que ces pressantes instances, inspirées par les prévisions du plus
pur patriotisme, aient trouvé de l'écho dans le parlement italien et
au cœur même de la nation, c'est ce que met en pleine lumière le vote
même de la chambre que rappelle un écrivain anonyme de la Revue
militaire de Vétranger, qui nous pardonnera de le citer textuelle-
ment. « On n'a point oublié le retentissement que souleva en Angle-
terre, quand elle parut en 1872 , la Bataille de Dorking. Cette
brochure originale, qu'on pourrait qualifier de brochure panique,
eut sa première imitation en Italie. Sans y causer à beaucoup près
autant d'émotion que la Bataille de Dorking^ dont après dix ans la
fiction plane encore sur TAngleterre comme le spectre de Méduse,
le Récit d'un garde-côte produisit cependant assez d'émoi pour que
le ministre de la marine, interpellé, dût récuser à la tribune toute
participation à ce cri d'alarme... Le Récit dun garde-côte fut suivi
de publications analogues, et il suffit de rappeler que toutes repré-
sentaient la FfttBce, la France de 1871, comme préparant ouverte-
ment sa revanche aux dépens de l'Italie. De la presse cette fiction
hardie passa l^ientôt dans le parlement; la discussion du budget de
1878 amena à la tribune des députés qui. ne craignirent pas de
(1) Maris imperium obtinendum, par M. Paolo Cottrau, trtdait par M. G. No61,
capitaine d« frégate. (Revtte marUimc, juin 1M3.)
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&32 REVUE DES DEUX MONDES.
renchérir sur les avertissemens les plus pessimistes, et Fun d^eux,
sans qu'une voix s'élevât pour le contredire ^ alla mê/ne jusqu'à fixer
« à trois ou quatre années » V échéance de cette éventualité mena-
çante. L*èinoi fut très vif et se traduisit par un vote inattendu. Le
ministre, en demandant quatre millions pour la reconstruction du
matériel, avait déclaré franchement que les conditions financières
ne permettaient pas d'inscrire à ce chapitre un crédit plus élevé,
mais qu'il était de beaucoup inférieur à la somme nécessaire pour
u le renouvellement normal de la flotte, c'est-à-dire pour la conser-
ver dans sa force actuelle et Tem pécher de dépérir d'année en
année. » Sous l'impression de discours alarmans, la chambre ne
voulut pas même attendre la discussion du projet de loi sur le plan
organique de la marine dont elle était saisie depuis 1871, et elle
vola, malgré le refus du minhtre de s'y associer , un ordre du jour
a l'iiiviiant à proposer dans le budget défuiitif les sommes néces-
saires pour satisfaire efficacement aux réparations et au renouvelle-
ment de la flotte de guerre actuelle (1). »
Dans les circonstances et surtout les conditions financières que
subissait alors Tltalie, ce vote ne pouvait être que l'expression pla-
tonique des vœux de la chariibre, en cela fidèle interprète de la
nation : par cela même, il n'en est que plus significatif. N'en res-
sort-il pas en pleine évidence que, pour le parlement italien, pour
la nation italienne, la France était en 1873 l'ennemi dont il fallait
conjurer les desseins, et que c'était contre elle que l'Italie, armée de
toutes pièces, devait se dresser, d'abord pour la défense de son
indépendance reconquise, puis pour la réalisation de cet avenir glo-
rieux auquel elle se croit prédesiinée et que la puissance et les
ambitions de la France menaçaient seules? Depuis cette époque déjà
lointaine, l'Italie a constitué son armée et sa flotte de guerre ; se
sent-elle rassurée et dans le présent et dans Tavenir? Question déli-
cate, mais qu'il faut cependant aborder de front, sans crainte de
blesser de légitimes susceptibilités. La vérité est le premier besoin
des peuples comme des hommes réellement supérieurs, c'est-à-dire
sachant ce qu'ils veulent et voulant ce qu'ils veulent.
L'Italie a voulu une armée et une flotte de guerre; elle les a vou-
lues, elle les veut, contre la France.
Marin, nous n'avons nulle compétence à juger l'armée italienne,
mais nous pouvons avoir, nous devons avoir une opinion sur la
flotte italienne. Nul plus que nous n'admire les prodigieux eflbrts
qui, sous l'ardente impulsion des amiraux qui se sont succédé au
ministère de la marine, ont créé cette flotte de toutes pièces. Nous
(i) Rmnu mUiiaif de Véirangêr^ 3 JanW«r 1883, p. 82.
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ITALIE ET LEVANT. &33
savons quelle est l'habileté des iogénieurs, la science profession-
nelle des officiers, la valeur des équipages. Mais, en l'état actuel
des choses de la mer, et tant que des modifications profondes ne se
seront pas accomplies, déplaçant la supériorité numérique des uni-
tés de combat, toutes, à peu près, de valeur égale pour l'attaque
et pour la défense, si nous nous plaçons dans l'hypothèse essen-
tiellement italienne d'une guerre entre la France et l'Italie, cette
vérité que nous cherchons nous apparaît tout entière dans les
pages courageuses que nous transcrivons sans commentaires. Elles
sont, en effet, signées d'un des plus braves officiers de la flotte ita-
lienne, M. Bonamico.
« Renonçant à la possibilité de soustraire toutes nos cités mari-
times au bombardement par la construction de défenses maritimes,
nous n'avons plus d'autre facteur défensif que Tescadre, ou les flot-
tilles locales, qui devront dans ce cas affronter tactiquement la flotte
ennemie ; mais, tandis que contre l'offensive externe et contre la plus
menaçante des attaques côtières, il était possible, même dans les
conditions présentes, de lutter avec quelque espoir de succès, ici .
nous ne pouvons avoir aucune confiance. Il ne nous reste ainsi
d'autre solution que de sacrifier les villes, ou de payer, heureux si
cela suffity leur rançon, puisque s'attaquer à la flotte ennemie^ ce
serait condamner la nôtre sans autre espoir que de sauver Vhonr
neur des armes. Ce sacrifice ne sauverait pas les villes et laisserait
le pays en butte à des menaces qui, en peu de temps, consomme-
raient sa ruine.
(( Laisser sans défense, découvertes, pour ainsi dire abandonnées,
tant de richesses et de sources de vie, sans même tenter de les dis-
puter à l'ennemi, c'est un fait si nouveau dans l'histoire militaire
de toutes les nations, et si humiliant, que l'esprit se refuse à l'accep-
ter; et il faudra une grande force de caractère, une prudence
virile, un sentiment profond de ce qu'on peut et de ce qu'on doit,
pour résister à la tentation fébrile de marcher à la rencontre de la
flotte ennemie et d'engager la première et suprême bataille. Per-
sonne jusqu'ici n'a dit au pays que nous devions sauver la flotte et
sacrifier les villes, et pourtant il faut que le pays se persuade de
cette dure nécessité et qu*il s'habitue à l'idée de savoir la flotte inac^
tive et concentrée à la Maddalena y pendant qu'on rançonnera^
bombardera^ incendiera, pour ne pas dire pis y les plus florissantes
cités. Si exagérée que puisse paraître cette pensée, quelle que soit la
répugnance, je dirai plus, quelle que soit l'épouvante qu'éveille
cette résignation qui sera qualifiée de lâcheté, j'ai dû après avoir
longtemps lutté contre moi-même, courber la tête devant cette
triste réalité. »
TOMB ux. — 1883. 28
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loi BETUE DIS DEUX MONDES.
Et le courageux etpalriotique ëcrimin condut amsl cette étnde^
où te Udent le dispute au patnotisme :
<c Les condîtioiBspeéseDtestde' la défense nationale nous condam-
nent à éviter à Umt pris l'action tactique, à ménager la^ flotte^ à
laiflBer dos< cités déconv^tes et sans défense. Mais nousy arrivés^ à
cette déselaate conchiafon, nous devons, en attendant: des temps^
mmllei^rs^ nous denrander quelles fiwces naval» sont nécessaires
peur empôeber le bombaràement ; au^urd'hut, cette question n'ad^
met. pas de solution) courte, et pantant des même» bases, on pour^
rait anivier aux condusions les pluff Ofçosàes. Pour étudier un
problème aussi complexe et aussi confus que celui qui se pose
dans une bataille contre des forces supérieures,, il faut frire pro-
vision d'eoseignemens historiques et< se persuader que le seen^
de la victoire du faible contre ie fort est i^esque tout entier dans
\m supériorité morale et organique du premier sur le second;
Sa attendant que l'expérience nous fournisse la donnée tactique
et technique que nous lui demandons, en attendant que le déve^
.loppement de la richesse économique nous offre la possibilité de
donner à la flotte V augmentation qui la mettra en mesure de
satisfaire à la défense du paySy préparons la fonction morale et
organique, car c'est d'elle plus que d'aucune autre que dépendra
le succès de nos armes sur mer, si par désespoir ou par erreur,
noujs. sommes forcés de tenter la* fortune contre un ennemi plus
fort*. »
Ces conseils vont plus loin que ceux à qui les adresse le vaillant
officier qui a eu le rare courage de dire la vérité à son pays au
moment où ses espérances patriotiques étaient le plua ^utltéee.. La
France peut en prendre la part qui lui revient; puisse^t-elle ne pat
s'endormir une fois de plus dans une trompeuse sécurité et mar^^
cher,, elle aussi, dans, la voie droite et féconde de ces progrès con^
stara , qui , seuls , peuvent lui garder la< supériorité inoontestéè^
mais éphémère^ m, elle n'aoise^ de sa flotte de guerre sur celle
d'une nation qu'elle voudrait pour amie, mais qui, obéissant penl>-
être à de secrets instincts, semble condamnée à* rejeter toutes see
avances (1). Cette supériorité d'ailleurs est fonction d'autres élé-
mens q^6 la bravoure et la valeur pnofessionnelle de se» marins, le
nombre et la puissance de ses flottes de combat, -^ l'écrivain dont
nous avons cité les éloquentes et courageuses paroles, en ^pelle
au temps, au développement de la richesse économique de son pays;
•^ le temps est galant homme, et le génie, — ^le génie itaUen sm>
(1) MMHar à c» Mjet let^ooQliudon» de l'étada 44)à citée : Matm mpêrium oM*>
nfndiim.
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ITÂllB ET LEVANT. flSt
tout, est fait de patience. Qui sait, A dans quelques atin^, à défktlt
de la fer<^qui lui manque à Thettre présente, ee ^ieluîtien, btt
d'habileté dif^tonmlique Mtffiitque de patience, u'aum pas téâ>-
ibé, et! panie du tmins, en profltaiït surtout des iautes de ses
adversaires, ce programme des conqifètes au dehofs, pacifique* OU
guerrières, que seules peu^être uotre tauité nationale, notre incu-
rable ignorance de r*tra»geir nous fotlt regarder comme chimè^
tiques?
H!.
•Les événemens accomplis depuis 1871 ont sanctionné le nouvel
équilibre européen, ou mieux l'état de choses politique que les Vic-
toires des armées allemandes et la volonté de M. de Bismarck ont
imposé au monde. En ce qui touche Tïtalie et la France, leur force
expansive a été arrêtée net vers le nord. Gomme devant ces rochers
qui voient se briser à leurs pieds les flots de TOcéan, soulevés aux
vents des tempêtes, devant l'impassible fermeté du chancelier de
5ttp, l'une a dû renoncer aux rêves de Vltredenta dans le Tyrol et
le Triestin , l'autre à ces chères espérances qui se résument dans
un seul mot : u ta revanche. » ^^ Refoulées vers le sud, toutes deux
ne peuvent avoir pour champ d'activité extérieure, en Europe du
moins, que ce vaste bassin de la Méditerranée dont Rome avait fait
le centre du monde antique, dont Napoléon 1* avait rêvé de faire
un lac français. L'Italie se porte l'héritiëre de Rome. La France n'a
Jamais renoncé au rêve de celui qui, un moment, éleva si haut la
gloire et la puissance de son nom ; elle en a au contraire poursuivi
la réalisation avec une persévérance qui est l'honneur de tous les
gouvernemens si divers qui l'ont régie. Qui niera que celte riva-
lité, que la raison des choses a créée entre les deux peuples, pèse
d'un grand poids sur les esprits des hommes d'état italiens? —
Leurs craintes secrètes ou avouées, leur défiance jalouse de la
France, n'ont peut^-êire pas d'autre cause ; en tout cas, c'est la cause
toujours agissante depuis la reconstitution de l'unité italienne. Le
malheur est que cette rivalité s'impose fatalement.
Pour les peuples modernes, être condamné à s'agiter à Tinté-
rieur, sans expansion au dehors, c'est être condamné à la mort lente
peut-être, mais certaine. Évoquant les souvenirs du passé, et devant
les sombres perspectives de l'avenir, même avant 1870, un écrivain
prophétique, — vox damans in déserta^ — s'écriait dans un élan
de patriotisme : « Puisse-t-il venir bientôt, ce jour où nos concitoyens,
à l'étroit dans notre France africaine, déborderont sur le Maroc et
sur la Tunisie et fonderont enfin cet empire méditerranéen qui M
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A36 RETUE DES DEUX MONDES*
sera pas seulement une satisfaction pour notre orgueil, mais qui
sera certainement, dans l'état futur du monde, la dernière ressource
de notre grandeur (1). » Cet empire méditerranéen, salut de la
France, c'est aussi le seul que puisse rêver dans l'avenir cette Ita-
lie, jeune, ardente, ambitieuse, bantée par les plus glorieux sou-
venirs : pouvait-elle y renoncer et d'avance s'avouer vaincue? Non,
certes, et elle a courageusement accepté la lutte, — une lutte qu'elle
peut, elle aussi, appeler la lutte pour l'existence, the struggle for
life. Quelle en sera l'issue?
Fille atnée de l'Europe, la France a un passé dont les conquêtes
font sa force matérielle, dont sa gloire serait de ne pas démériter,
dont sa sagesse serait de maintenir toujours vivantes les traditions
séculaires. Dernière venue des nations européennes, au milieu
desquelles elle n'était guère « qu'une expression géographique, »
l'Italie n'a ni passé, ni traditions; ses richesses sont à créer ou à
faire revivre ; — son armée est à peine constituée; sa marine se res-
sent encore des tàtonnemens, suites inévitables de toute création
nouvelle. La lutte semble donc bien inégale, et si la force seule
devait en décider,' la force matérielle, les aveux patriotiques que
nous avons enregistrés ne laisseraient aucun doute. Mais la France
continue sur elle-même, au profit et pour l'instruction des autres
peuples, ces expériences de haute métaphysique politique et sociale,
inaugurées en 1789 et qui, faisant table rase du passé, boulever-
sant de fond en comble et les institutions et les mœurs, permettent
toutes les suppositions, toutes les craintes, toutes les espérances
sur ses destinées futures. Ces expériences trop prolongées, qu'ex-
prime un seul mot, la « révolution, » aboutiront-elles à une réno-
vation ou à une dissolution de la patrie française ? Dieu le sait, et si
nous autres. Français, nous gardons notre foi dans l'avenir de la
France, combien de ces peuples étrangers qui nous surveillent et
nous jalousent, partagent encore cette foi? combien, là où nous
saluons une aurore, voient seulement les lueurs du crépuscule
avant-coureur de la nuiti Ce doute même d'ailleurs est une fai-
blesse pour nous, une force contre nous pour les peuples dont la
, croyance en eux-mêmes n'a ni ces doutes, ni ces défaillances. Telle
est cette jeune nation italienne. Dans la lutte qu'elle a acceptée viri-
lement, elle apporte sa foi ardente dans l'avenir, l'union de tous les
partis dans les mêmes espérances, l'habileté et la prudente sagesse
de ses hommes d'état, la force supérieure d'un gouvernement fondé
sur la liberté, mais où l'autorité retrouve son action féconde exer-
cée par le chef de cette maison qui a fait la nation elle-même et qui
(1) PréYOft-Paradol, ia Prana nouvelle^ p. 416, vi* édition, 1868.
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ITALIE ET LEVANT. 437
reste pour elle son guide dans l'avenir comme elle le fut dans le
passé. L'ensemble de ces forces morales ne pèsera-t41 pas dans la
lutte d'un aussi grand poids que cette force matérielle qui manque
aujourd'hui à Tltalie, mais qu'elle compte bien se donner un jour?
Ses hommes d'état le croient et l'espèrent. Gonfians dans Tavenir,
ils en préparent les voies secrètement, — lentement, mais sûrement,
— faisant servir au succès toutes les forces qui peuvent y con-
courir; comptant sur eux-mêmes, et plus encore peut-être sur les
fautes de leurs adversaires.
Ainsi que rétablit le rapporteur du comité do défense de 1873,
si l'Italie a ses frontières géographiques tracées de la manière la
plus nette par les Alpes et par la mer, au point de vue politique
« sa frontière continentale reste cependant ouverte dans quelques
parties du territoire. » A lire entre les lignes, on voit facilement
quelles sont ces parties qui restent ouvertes (tous les manuels de
géographie les indiquent d'ailleurs), et comme la volonté de M. de
Bismarck n'est une barrière aux rêves de YIrredenta que du côté
de Trieste et du Tyrol, la Savoie et surtout le comté de Nice, qui est
la clef de la route stratégique de la Corniche et du chemin de fer de
Marseille-Vintimiglia, restent ouverts aux rêves, sinon à l'action de
ceux, quels qu'ils soient, qui trouvent que l'unité de l'Italie n'est
pas faite et répètent avec leur grand ancêtre : Nil actum reputans
quum aliquid agendum superesset. Signaler ces rêves ou cette action
à la vigilance de nos hommes d'état, de quelques noms qu'ils s'ap-
pellent, serait faire injure à leur patriotisme; — d'ailleurs, si ce
patriotisme s'était jamais endormi, les excursions de certains tou-
ristes, qui ne sont pas des inconnus en France, doivent avoir suffi pour
les tirer, et pour longtemps, de ce coupable sommeil. Mais, dans la
pensée des hommes d'état italiens et même du rapporteur de 1873,
est-ce seulement sur la frontière continentale de l'Italie que l'Ita-
lie reste ouverte à l'étranger?
C'est, on le sait, sur mer que, de l'avis des stratégistes de la
péninsule, à quelque arme qu'ils appartiennent, se décidera le sort
d'une guerre entre l'Italie et la France. Trois systèmes de défense
ont été étudiés à fond, nous n'exposerons ici que celui auquel
les officiers de la marine italienne donnent généralement la préfé-
rence. Ce plan comprend à la fois un moyen de défense énergique
et la possibilité d'un retour offensif: utiliser la position de la Sar-
daigne située très heureusement et très fortement à cheval entre le
golfe de Gênes et le golfe du Lion, à portée de secours de Naples
et de Spezzia, et établir la flotte sur un point indiqué par la
nature, c'est-à dire dans les bouches de Bonifacio, pour ainsi dire
dans les eaux de l'ennemi. Une escadre qui tient les bouches de
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ASS RETUE BBS DEUX MONDES.
Bonffaeio'ii un pied en Gonse, et -les ressources de la S«rdaîgiie
qu^'élle 'couvre sont i sa disposkicm. -fifle^ne peut ôtre Moquée pm-
qd^efleft deux issues :' elle défend SpeEzia, oeuvre iîéiies, «urveiUe
onmenaceToiilon ét'tonte la Provence ; elle' offre, accepte ou reâuiB
le combat quand elle veut et où'élle'veut,'ponrvu toutefois qu^elie
aitdu tifaarbon'pour «He, 'et des lorpilles pour ouvriroo fermera
son gré les passes et* tes canaux par où ses nombreux éclumurs
peuvent entrer tt sortir, c(HnfN*omett8nten cas de poursuite toeax
de l'ennemi (1).
Ce plan de gueire offensive et défensive est celui qoi a reçu
Fadbésion presque mnaninae des ><irfBciers italiens; à ce litre, «eus
raeeeptons comme le meilleur de tous. Mais qui ne voit que -'ses
mentes et son eiOcaeité grandiraient singulièrement si la GorsOy^iia
lieu d'être terre française, était 'terre italienne? avoir un pied «&
Corse par la Sardaigne est certainement un grand avantage; y poser
les deux pieds vaudrait infiniment mteux. Les bouches de Bonifodo
ont deux issues,'mais commetous les détroits, eUes ont deux rives
opposées; Tune d'elles est italienne, c'est excellent; que serait-ce
si toutes les deux l'étaient aussi? Mais la Corse est française ; c'est
donraiî^, en vérité, mais qu'y faire?
-Les enftins veulent avoir sur-^le-champ ce qu'ils désirent, ^ d'Isa-
Stînct ils tendent les deux mains Ters l'objet de leur désir, croyant
que cela sufSt pour qu'on le leur donne. Les hommes faits sont
moins naïfs. Ils ont appris qu'on ne demande pas, c'est une des
fègles de la politesse. Les hommes d'état, les véritables diplomates
raflment encore sur ces règles; quelque -vif que soit leur désir, 'ils
le cachent sous un voile d'indifférence absolue, et quant à parier,
ils li 'oseraient : n le silence est à! or. i> (Pourtant leur devohr ost
d*agir pour donner à leur patrie telle province, telle ville, telle He,
grande ou petite, nécessaire à sa sécurité, ou même à sa grandeur.
Us agissent, et aucun scrupule ne les arrête. Jésuites ou non, ils
pensent avec eux que la fin justifie les moyens. D'ailleurs, grâce à
leur superbe indifférence, pour connaître leur désir, il faut le devi-
ner, et, grâce au secretgardé, ils peuvent toujours répondre : Non,
à ceux qui ont deviné ce secret. C'est ainsi que répondraient cer-
tainemetit les hommes d'état italiens si on leur disait que, la Corse
étant utile, sinon nécessaire à h sécurité et même à la grandeur de
l'Italie, ils en convoitent l'annexion : ils crieraient même à la calom-
nie si on ajoutait qu'ils la préparent. Il n'est donc que sage de
n'entretenir personne de pareilles suppositions, eux, moins que
(1) Pemichôttl, Géographie militaire, et tons les mamiels de géographie àutorlséf
teu tes teolei italîeiaiei.
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IXiUE ET LETANT. kSê
personne^ Mibôs peat-è<a^ eatril permis de &re que les hemaieB
d'état de la France feraiect sagement d'agir comme ai «es suppa^
sitions étaient fondées, non pas seulement dans le monde idéal de la
logique pure, mais dans le monde réel des bits a/véréa, tangiUaa»
certains.
Un de nos compt^iotes qui vit en Italie, où il est né, et très^ au
courant des choses italiennes^ nous écrivait entre autres choses, à
la date du 3 juin : a Tous les journaux italiens ont reproduit une
feuille de Bastia, où il est déclaré que l'avenir de la Corse est un
mystëreje vousen ai déjà parlé. •• » Il est probable que les jouroaui
frwçais n'ont pas perdu leur temps, comme les journaux italiens,
à reproduire l'article de la feuille de Bastia. Peut*étre n'est-ce pas
qu'ils se désintéressent de la question, c'est plut5t que^ la politique
intime absorbe tout leur temps^ la politique du parti qu'ils repré*
sentent. Mais du moins faut-il croire que nos ministres, qui ne font,
eux, que, de la politique frtmçaise, savent de quelles ptév^nances
sont l'objet, dans les universités italiennes, les étudians que la Corse
leur envoie en trop grand nombre depuis quelques années; avec
quelles facilités on leur accorde les diplômes nécessaires à l'exer-
cice de certaines professions, qui, dans leur pays, leur assureitt
une influence marquée sur l'esprit public. Que ces symptômes et
d'autres encore de certaines tendance» n'ëfiraient; point nos minis**
très et qu'ils comptent fermement sur l'inalt^able^ attachement des
Corses à la patrie française, rien n'est plus juste. Mais un honoma
de grande expérience qui aviùt beaucoup vu. et qui parlait rare^
ment a dit un jour : « Tout arrive. » C'est le fond de la prévoyance
humaine et le tout de l'habileté des hommes> d^état : croire- tout
possible, être prêt à tout. — C'est parce que les ministres d'au^ielA
des Alpes, à quelque école, à quelque parti qu'ils appartiennaiti
sont convaincus de celte vérité^ qu'ils n'hésitent devant rien- de, ce
qui peut assurer l'avenir de leur pays, cet avenir, que nous croyons^
nous, un rêve chimérique. Puisque tout arrive, en efiet, pourquoi
désespérer de cet événen^nt soi-disant impossible : rannexioa' db
la Corse à Fltalie? Pourquoi, k plus forte raison, désespérer de ce
qui n'a jamais été^ déclaré impossible, la substitution) dans le bassin
méditerranéen, et notamment dans lé Levant, de l'influeiioe italienne
à; l'influence dix fois séculaire de la France?
Qui sait d'ailleurs si déjà ils n'ont pas de trop bonnes raisons db
croire et d'espérer?
IV'.
Quand on quitte la Grèce, après quelque temps passé à. kAibam^
au Plrée, dans les lies derArchipel, quela gi^rrede* l'indépendance
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&&0 REVUE DES DEUX MONDES.
a affranchies, l'impression qu'emporte de son rapide séjour le voya-
geur le moins sympathique au jeune royaume est certainement que
la Grèce est en voie de « redevenir; » que gouvernés et gouver-
nans préparent lentement mais sûrement cet avenir, rêve patrio-
tique de tous les Hellènes, et que cet avenir leur appartient. Néan-
moins, pour bien comprendre Timportance des progrès accomplis,
pour mesurer surtout les efforts dont ces progrès sont le prix mé-
rité, peut-être faut-il avant que le temps ait affaibli la vivacité des
impressions reçues, visiter les lies encore courbées sous la domina-
tion turque , Chio, Lesbos, Rhodes, la Crète, et mieux encore ces
ports de rÂsie-Mineure et de la Syrie, qui depuis le moyen âge
portent le nom caractéristique d'Échelles du Levant. Partout dans
ces lies, dans ces ports, on est frappé de l'abandon, de la solitude
qui en font des villes mortes déjà, ou tout au moins des villes vouées
à une mort certaine, comme sous les étreintes d'un fléau implacable.
Leur aspect est, à quelques différences près, insignifiantes d'ailleurs,
toujours le même, uniforme, identique dans ses traits généraux.
Signe visible de la servitude politique, de l'infériorité religieuse
de la population native, le pavillon rouge au croissant étoile flotte
sur quelque bastion resté debout et dominant des remparts que le
temps a éventrés, que l'incurie musulmane laisse s'écrouler pierre
à pierre ; des minarets à la flèche aiguë s'élèvent vers le ciel, au-
dessus des maisons jetées conune au hasard le long du rivage et
aux flancs de collines prochaines ; leurs façades sans ouvertures,
blanchies à la chaux, rappellent ces sépulcres dont parle l'évangile;
la ville elle-même avec ses longues files de cyprès, l'arbre aimé des
Turcs, ressemble souvent à un vaste cimetière ; autour d'elle s'é-
tendent des plaines aux maigres cultures, où, de lom en loin, comme
pour attester la fertilité du sol, apparaissent quelques champs de
vignes, quelques bouquets de mûriers, de figuiers et de grenadiers
sauvages. Des collines arides et dénudées relient les plaioes aux
montagnes qui ferment l'horizon, semblables à d'immenses barrières
de marbre et de granit. L'œil y cherche vainement une hutte, un
sentier, un signe de l'activité, de la présence de l'homme; bien plus,
pas un arbre ne tache de son feuillage ces roches abruptes, pas un
oiseau n'anime de son vol ces âpres solitudes, la vie y semble im-
possible. Devant ces mornes paysages, dont un soleil rayonnant,
dont un ciel d'un éclat incomparable font encore ressortir la tris-
tesse, les vers du poète reviennent incessamment à l'esprit : a Les
Turcs ont passé là, tout est ruine et deuil. » Dans leur sombre réa-
lisme, ces quelques mots résument l'histoire de ces longs siècles
de dure oppression, d'aveugle fatalisme, qui ont créé ces déserts
dans ces pays jadis si riches et si peuplés.
Pourtant, parmi ces cités mortes dont les noms défigurés rap-
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ITAUE ET LEVANT. Ail
pellent les grands noms historiques de Gésarée, de Ptolômaïs, de
Sidon, de Tyr, deux villes, Smyme et Beyrouth, apparaissent
vivantes et d'une vie singulièrement énergique. Cette vie même,
qui atteste la réalité de ces grandeurs évanouies et qui permet d'y
croire, est un signe des temps, plus expressif, parlant plus haut
encore que les ruines de leurs anciennes rivales. Ces ruines ne
racontent que le passé; cette vie puissante et toute nouvelle dit
tout haut l'avenir réservé à ces provinces désolées, à leurs popula-
tions si longtemps en deuil. Comme ces saints des légendes sacrées
qui, victorieux de la mort et planant un moment sur leur tombe
entr' ouverte, annonçaient Téternelle résurrection, ces deux villes,
secouant le poids de leurs propres ruines, crient aux races vain-
cues et opprimées l'heure de leur résurrection prochaine à l'indé-
pendance nationale et à la liberté. L'Europe et l'Asie semblent, en
effet, s'y chercher pour un dernier combat, pour un combat déci-
sif où la victoire est écrite d'avance en caractères qu'un simple
regard permet de comprendre, que la vue traduit à l'esprit. Voyez
plutôt : nous sommes à Beyrouth; la rade étincelle au soleil, avec
ses flots d'azur à peine ridés par la brise de terre ou mollement sou-
levés par la houle du large. Â chaque instant, de grands paque-
bots, — cités flottantes, — la traversent pour s'y arrêter quelques
heures. Venus de tous les ports de l'Europe, dont ils attestent la
supériorité commerciale, ils passent rapides, inclinant au passage
leur pavillon national devant les escadres de guerre, vivante expres-
sion de la puissance militaire de l'Occident. Sphinx mystérieux,
cachant le secret de l'avenir sous leurs murailles d'acier, prêts au
premier ordre à le révéler par la bouche de leurs canons mons-
trueux, les lourds cuu*assés de France et d'Angleterre semblent
dormir à l'ancre; auprès d'eux glissent silencieusement les humbles
calques turques, dont les formes, dont la voilure rappellent les
galères phéniciennes. Le temps a passé sur elles sans les changer;
est-ce un symbole de l'impuissance, de l'insouciance, de l'esprit de
routine des maîtres du pays? Peut-être. En tout cas, elles les crient
moins haut que les navires de combat empruntés à l'Europe, dont
ils ne savent ni entretenir ni utiliser la formidable puissance, arme
inutile laissée à leurs propres mains et qui ne vaut quelque chose
que par les marins empruntés, eux aussi, à l'Europe. Mais le rivage,
mais la ville nouvelle, mais la ville ancienne des musulmans ont
aussi leur langage; écoutons-les.
Sur les falaises taillées à pic, çà et là, dentelées de criques à
peine accessibles aux légers canots du pays, se dressaient naguère
de puissans bastions, des remparts crénelés, enserrant la ville
d'une ceinture menaçante. Ces bastions s'écroulent sous les plis du
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AA2 BETUE DES DEUX HONDCS.
drapeau turc qui Jes couvre eseore de son ombre, ces remparts
sont déjà écroulés, et partout, à leur plai:e, l'activité des mar*
cbands européens élève dee magasùn, des comptoirs, des théft*
très. De leurs dômes massifs, de kurs minarets élancés, les mos-
^ées, où se hâtent eucope les creyans, dominaient naguère les
maisons basses et pressées des quartiers populeux et leur impri-
maient ce cachet essentiel des villes orientales, dont la vie même
est leur foi religieuse. D6mes, minarets disparaissent peu à peu
derrière les hautes maisons européennes en construction; bientôt
on les cherchera du regard sans les trouver. Autour de ces /mos-
quées s'étendent encore, dans un inextricable dédale, ees bazars,
centres actifs autrefois de l'activité de toutes ces races qui peu-
plent la ville sans s'y conf(mdre; dans leurs échoppes sordides
s'étalaient les créations étranges et souvent merveilleuses de l'in-
dustrie et du luxe de l'Orient : la Perse y envoyait ses tapis, Brousse
;5es soies aux bro'leries de fées, Bamas ees armes étincelantes, ie
Liban ses plateaux et ses vases ciselés; ces bazars sont vides et
presque déserts. Paris et Londres les emplissent seuls de leurs pro«
duits vulgaires et & bon marché. Montons plus haut : les villas des
riches marchands ^ropéena, avec leurs jardins ombreux, leurs
terrasses pleines de fleurs, se groupent autour du consulat de leur
nation, dont l'enceinte, asile inviolable, est signalée au loin par le
dpapeau national de la puissance européenne dont il défend plus
que les droits, les privilèges. Plus haut encore, les églises de toutes
lêfs communions chrétiennes, les clochers de leurs chapelles, les
arceaux de leurs monastères et de leurs couvens proclament la
liberté religieuse, conquise peut-être par cette charité plus qu'hu-
maine qui a créé ces hospices, ces ouvroirs, ces orphelinats, annexes
obligées de ces couvens et de ces monastères. Plus haut, plus haut
encore, dominant la ville, la rade, la plaine, le pays tout entier,
l'école catholique de Notre-Dtane-de-Génézaretb, le collège catbiH
lique des jésuites, profilent dans Taziff du ciel les lignes nettes et
tranchées de leurs grandes façades, des deux ailes en retour et du
clocher mas^i qui les complètent. Constructions récentes, sans pré-
tentions architecturales. Imposantes seulement par kur masse et
l'étendue des terrains qu'elles occupât, on les sent foites pow
résister aux assauts du temps, pour défier les tempêtes plus redou*
taMes des passions humaines, pour durer, en un mot ; pensée et
espérances profondes qui valent que ceux-là s'y associent, libres
pénseors ou croyans convaincus, qui ne veulent pas désespérer de
nos sociétés troublées. Pour ceux d'entre eux^ en eflet, qui ont
visité l'église et les cellules des pires, les salles d'étude, les cabi^
nets de physique et de chimie, les labcratoires» — que leur esvievail
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ptusk d'une de nos faKTultôsda Fraoca,. — où.se prassent plus dâcûq
ceatSf élëvies de. toutes nationalités^ ce coUëge, dont le. patciotisim
fiwiçaia autant que TégUse catholique peut ravandiquer UiOcéationi
ne symbolisent-ils pas les deux plus grandes forces de ce monde :
U religion et la. science pure; la religion, dans son expression snpé-
lieure^.le catholicisme tel que l'ont fait dans une lente élabocation
det diiHieuf siècles les. plus^ grands génies, de rhumanitô;; la seienœ
pure^, telle que Tont fiJte les< oonquètaa de Teq^nt. moderne, enseir
gnée par des hommes à la foi. ardente qpi. L'acceptant sans, restdo-
tim ni crainte, parce qu!ils voient en elle une des iîices de cette
#rité absolue qu'iU; croîent posséder tout, entière, et q)ii,, par
suite, ne peut être que la servante, l'aujûUairia. de leur, foi eller
même (1) 7
Tels sont les signes qu*en face de Beyrouth ou de Smyme,. les
choses visibles présentent à l'esprit, et que l'esprit ne peut inter^
prêter que comme le dernier acte de la lutte ininterrompue depuis
mille ans de l'Asie musulmane contm l'Europe chrétienne. La der^
mer mot de cette lutte, ce s^a encore celui de l'empereur Julien,
frappé à mort au milieu de scnql triomphe: a Galiléen, ta as>vainculji
Hais ici la victoire du Galiléai n'est pas seulement celle de la foi
chrétienne, de la civilisation européenne sur l'Islam et la barbarie
asiatique; pour nous elle est plus encore: elle est d!abord la
saaotion incontestable, éclatante, de& traditions,. dea idées politi-
ques que la France ancienne poursuivait en Orient, puis pour la
France nouvelle, la France républicaine,, qui,, malgré tout et quoi
qu'on dise,, est solidaire de cette France d'autrefois, dont elle pro-
cède directement; peut-être est-il permis d!y voir ua gagç de son
relèvement dans Tavenir.
Des deux thèses qui se dégagent des réflexions précédentes, la
première est dès longtemps victorieusement établie. Sans insister
sur les argumens historiques qui font son évidence,, il .convient peut-
être de les résumer succinctement, tels qu'ils ont été exposés dans
une étude récente de la Fortnigktly Reviem (2). Les susceptibilités
jalouses qui semblent l'accompagnement cÀAigé du patriotisme
anglais, toutes les fois qu'il s'agit de l'action extérieure de la
France, donnent à cette étude une autorité particulière. D'ailleurs,
par une déduction logique, ne doit-on pas poser en principe que
notre patriotisme peut se réjouir de tout ce qui éveille ces suscpp-
(l)'A C6 collège Ti«nt d*6tr» annexée une f«caUé de médecine dont lès diplômes éqni-
Taleot omciellêmmt à ceax déllrrés par les facultés de France. Son imprimerie, admi-
rablement outillée, est sans rivale pour Timpression des csrtetères arabes. La Bible
torlie de ses pressa» eit ui chef-d'œuTre qu*enrie llmprlmerle naUoaalei
(S) Prmuk Diplomacp ii» SyriA; « thê P9rài»ghHy Reviêux, aîril 18&2.
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ààà REVUE DES DEUX MONDES*
libilités, et notre politique coloniale 8*ai&rmer d'autant plus qu'elle
provoque l'irritation de ces journaux qui, si plaisamment parfois,
se constituent nos conseillers et les arbitres de la sagesse de cette
politique?
Tout d'abord l'écrivain anglais s'étonne, et non sans raison, de la
persévérance de nos eûorts dans le Levant et surtout en Syrie.
Depuis les temps fabuleux où Charlemagne envoyait jusqu'à Bagdad
une ambassade spéciale au calife Haroun-al-Raschid pour recomman-
der à sa sollicitude paternelle les chrétiens du Liban et des saints
lieux, jusqu'à nos jours, tous les gouvernemens qui se sont succédé
en France, n'ont jamais cessé de prétendre à une influence pré-
pondérante sur les destinées de la Syrie. Dans des chartes solen-
nelles dont il rappelle les dates, — saint Louis, François P%
Henri lY, Louis XIV, et jusqu'à Louis XV, — déclarent que les
Maroniles, les chrétiens du Liban , font partie intégrante de la
nation française, n La convention elle-même, au moment où, en
France, elle envoyait nobles et prêtres à l'échafaud, ordouDait à ses
agens de couvrir les nobles et les prêtres de la nation maronite de
la protection dont ils avaient joui jusqu'alors, et Bonaparte, pen-
dant qu'il assiégeait SaintJean-d'Acre, envoya son secrétaire saluer
les Maronites « comme citoyens français depuis un temps immémo-
rial. » Après Bonaparte, la politique française, dans ces pays, reste
invariablement la même. Les événemens qui se rapportent à cette
période récente sont connus de tous ; il est inutile de les rappeler
en détail. « Sous Louis-Philippe, sous Napoléon III, cette politique,
dans ses phases diverses, n'a été que le développement logique et
consistent (un mot anglais de haute valeur) de celle que leurs pré-
décesseurs leur avaient léguée. Son but essentiel était celui qu'ils
avaient poursuivi : donner un point d'appui inébranlable à l'in-
fluence française en fortifiant la situation de leurs protégés maro-
nites et en s' efforçant de leur conquérir la suprématie incontestée
dans la montagne. » Après les événemens de 1860, ce but eût été
atteint sans l'habile intervention de l'Angleterre, alors représentée,
comme naguère en Egypte, par lord Dufferin. Mais la persévérance
française ne s'est pas lassée ; plus que jamais, elle est prépondé-
rante dans le Liban. Encore si c'était tout; hélas I l'écrivain anglais
constate avec tristesse l'adhésion récente à notre politique des
Ansariyehs et des Métualis, deux tribus de sectes musulmanes
dissidentes que les intrigues de notre consul- général ont séduites,
et, comme de juste, non-seulement il se plaint de pareilles intri-
gues, mais il les signale à qui de droit : caveani comules.
Que telle ait été depuis dix siècles la politique de notre pays,
toujours active, toujours vigilante, et, par une bonne fortune trop
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ITALIE £T LEVANT. àib
Tare dans les annales de notre diplomatie, toujours ardente à pour-
suivre le même but, c'est ce qui ressort de l'exposé que nous venons
de faire à la suite d'un guide sûr. Ce qui importe maintenant, c'est
de savoir quelle doit être cette politique dans l'avenir, et si les
avantages que l'on est en droit d'attendre de ses succès sont bien
ceux que nous avons dits.
Ces avantages sont de deux sortes : les uns d'ordre accidentel
contingent, les autres d'ordre général, permanent pour ainsi dire.
Un exemple précisera ce que nous appelons les avantages d'ordre
contingent.
« Les ressources militaires et financières de la France s'étaient
graduellement relevées des suites désastreuses de la guerre alle-
mande, et avec la conscience du retour de ses forces, elle retrouvait
en quelque sorte son vieil esprit d'agitation et d'agrandissement
au dehors. Au congrès de Berlin, avec la pénétration et la clair-
voyance qui distinguent ses combinaisons politiques, M. de Bis-
marck devina le réveil de cet esprit et lui prépara un champ d'acti-
vité où rien ne pouvait compromettre les relations entre les deux
pays. Le chancelier allemand indiqua les rivages méridionaux de la
Méditerranée comme ce champ d'activité; ses ouvertures insidieuses
furent comprises, et dès que la France fut libre à Tintérieur, l'expé-
dition tunisienne ne fut plus qu'une question de temps et d'oppor-
tunité. Parmi les contingences contre lesquelles il fallait se garder
le jour où on entrerait en action était celle d'une active résistance
de la part du sultan, qui pouvait bien ne pas être disposé à aban-
donner ses droits de souveraineté sur la régence, par déférence
aux argumens subtils du quai d'Orsay. Cette résistance, quoique peu
probable, il était nécessaire d'être prêt à la combattre, et il semble
naturel que cette considération ait décidé le gouvernement français
à donner une nouvelle attention à la Syrie, comme moyen de coa-
tre-miner les volontés de la Porte, au cas où elle serait tentée de
recourir à des argumens autres que des protestations diplomati-
ques. Le ministre turc qui plaidait auprès de M. Goschen, comme
circonstances atténuantes du mauvais gouvernement turc, qu'il y
avait dix-neuf Irlandes dans l'empire ottoman, aurait pu ajouter
qu'une demi-douzaine d'entre elles peuvent se trouver dans la
Syrie seule. Outre les populations chrétiennes de différentes sectes
dont il est inutile de dire qu'aucune affection n'est possible entre
elles et la Porte, il y a trois tribus guerrières, les Druses, les Ansa-
rieyhs et les Métualis, dont la dissidence avec l'orthodoxie musul-
mane ne fait que fortifier la haine contre la domination turque,
tandis que, même parmi les plus fervens Sunnites de Damas, la
quatrième ville sainte de l'islam, on peut trouver les symptêmes
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M4 REYU^ D^ PEUX MOm]|ES.
d'uU/déga<^t croi8«imt, pour k domioation d'une r^tce étria)g^ei et
li, siupiréo)Atie d'uft alifo 4traog<er« Une babUe manipulaiiou de 093
différeos ék^moDs dM révolte donnerait à une. puissance hostUeile^
nioyepsk d'aUwner en Syrie une conflagration que toutes, lea rear
^nvç^ de ren^)ire ottoman n^ seraient peut-être pas capablea
d'éteindre (1). »
Noua avona. déjà dit que MétuaUs et An^ariyeba ont. été. aieq^is
à j3iotre. politique..
i.côté des avantages d'ordre, contingent dont. noua Tenons de fairei
ressortir la réalité, cherchons maintenant ceux d'ordre permaMAt.
q^^dàSc à. présent» ia)poaent le niaintien de notre influence acquise
comme un patâotiqu^ devoir, loi encore un ej^emple sufllra.
Plu3 qqoLJ^inais. depuis r^itahli^sement d^ notre protectorat en
Tunisie» la. prépondérance de notre, action politique et coauneroiald
dana le bassin ocicidentaJi de la Méditerranée senible assurèe^De^.
gçandea fântea, rqubli de nos intérêts les plua èvidens, pourraimt
aeuls la.Qou^romettre (2). Dans. U plupart dea paya du baae^
Qi;ieAtal de c^ttei mer, en Qrè^ce» en.AsÂerMineuce, en Syrie, notre,
inidwti:ie, et. notice commerça luttent encore sans, trop d'infèriorité#
Sn Egypte, leur déclin trop marqué a été la auite immédiate de la
ruine de notre influence politique. I^ logique ne perd jamaia sea^
drjoitsi; tous les élémens d^ la grandeur d'une nation sont ac^
daire/^
d^te leçon cherchée comme i plaisir^ pourraition dirorsera-tnelle.'
pecdue ? N'en ressorl-il paa en pleine clarté que le maintien^ qui» lo:
développement de notie influenoe, à. quelque titre qu'elle ait été
acquise, sont la. protection assurée die nos intérêts politiques et
commerciaux? Us nous seraient donc commandéscomme une mesure
de déCense nationale, même alors que rien dans l'avenir ne mena**
cerait ces intérêts«.Or il n'en va pas ainsi : le percement du tunnel
du Saint-Gothard est un fait déj^ accompli» qni constitue pour
l'A^iiOiiwr. cpnunerdal de Marseille uu; péril diflicile èk conjiurert
L'acb^vement des chemina de fer de l'Europe centrale va déplacer
d^nWi^t Taxe du tranait européen, et faire. du Pirée et de Yolo (3) lea.
d^ux.plus granda porta de la» Méditerranée^ Toua deux se préparent à,
(1) Fr$nch IHplomacy in Syria^
(9 Gprnm^ par exemple de réaliser le r^ve le pVu ard^t dee Ilalieosy en acceptant!
la proposition formulée par im membre de la Défeose nationale (15 septembre 1870) et
renouyelèe plus tard aux applaadissemens de certains baucs de rassemblée nutio*
nale : Rendre la Corse à l'Italie.
(3) Le port du Pirée a été creusé profondément et anasi agrandi de pins diL donUo
da- son anfueone étendue. Les six grands cuirassés et lee deux aviioa do Tescadire 0i4
p», y; prendre place sans gêner le mouvement maritime et commercial.
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IIA£I£ m: LE?ANX« lUff
leurs destinées nouvelles, que hâteront d'autres faits éocmomiques
d'un ordre moins général, comme le percement vigoureusement
mené de l'isthme de Corinthe (l)»'Qttel est le sort réservée Majy
seUle? La ruine peut-être; en tout cas de quek rudes coups ne soat
pas menacés notre commerce maritime partout en décadâncei motve
industrie nationale déjà si cruellement éprouvée? Aussi, sass eotoer
dans des considérations de politique transoendaoûite sur le démem-
brement prochain de l'empire ottoman^,^ sur les Tévoluticms qui en
seront les suites inévitables, en présence de ce double péril et nous
souvenant des leçoiBS^ que TÉgypte no^us a domiées, le maintien^ te
développement de notre influence politique, — qui restent le plus
puissant, sinon le seul moyen de conjurer ces périls, s'imposent
À nos hommes d'état comme k plus impérieux de leur devoir, -^
un devoir devant lequel doivent s'elTacer ces misérables qaettàoua
d'intérêt qui nous divisent et jusqu'aux exigences de cette logique
absolue m. chère aux meneurs de nos assemblées. Nous l'avons vu,
les gouvememens si divers qui se sont snccédé cm France^ monap-
cbie, empire, république et jusqu'à la convention nationale, ont tous
compris ce devoir de la même manière ; tous l'ont rempili sans défail-
lances. La France de nos jours, la France républicahie, ne peut y
Ml\w. Il faut qu'elle maintienne partout cette politique qui fit sa
force dans le passé, qu'elle défende le légitime et gloriein héri-
tage que dix siècles d'effcnls lui ont Mgué eon^ tou» cen^ifai veu-
lent l'en dépcHiiUer à leur profita
V.
A croire ce qui se dit, ce qui s'écint, à en juger même par cer-
tains faits récens que l'iEurope, insouciante ou complice^ a consar
créa, — nous voulons parler de l'occupation de Chypre par les
Anglais, de celle de l'Egypte, aussi réelle, quoique moins haute-
ment avouée, — il semble qu'au premier rang des adversaires de
nos revendications légitimes dans le Levant, il faille placer l'Angle-
terre, notre constante rivale^ Sans méconnaître la portée de l'oppo-
sition qu'elle y a faite déjà, de celle pla3 vive qu'elle nous ferait à
(i) Voir, à ce sujet, la brocbare intitulée : Notes sur le ptreement de Visthtne de
Corwthe, Décembre 1882. Atbènei; Perris frères. Le momreoMBt commercial d«
port de Marseille avec la Grèce, la Turquie d'Europe et Smyme, la Mer^Noire, eM
éfalué à 949,954 tonnes, cbiffre que le mouvement des autres ports français porte à
1 million. Le mouvement de tous les ports italiens s*élèveà 1,769,278 francs.*Ces chif-
fres donnent à réfléchir. — Voir également sur la situation commerciale la note de
notre coniol général, (Moniteur officiel du commerce, 19 juin 1883.)
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&i8 REVUE DES DEUX MONDES.
rheure voulue, nous croyoas que Ton s'exagère beaucoup la puis-
sance actuelle de l'Angleterre, qu'on s'incline trop facilement devant
sa volonté hautaine, parce qu'on ne se rend pas un compte exact
de la disproportion qui existe aujourd'hui entre ses prétentions et
la force réelle dont elle dispose pour les appuyer. Jamais compa-
raison ne fut plus vraie que celle du a colosse aux pieds d'argile, »
appliquée à cet immense empire sur lequel, plus encore que sur
celui de Charles-Quint, le soleil ne se couche jamais. Vingt croi-
seurs à vitesse supérieure, jetés sur les routes commerciales du
monde et commandés par des marins résolus à une guerre sans
m^rci^ — la véritable guerre, — suffiraient pourtant à le frapper
au cœur. Le monopole commercial, qui est la vie même de l'Angle-
terre, serait anéanti en quelques mois^ pas une de ces colonies
puissantes, pour qui elle n'a jamais fait une guerre coloniale, ne
l'aiderait d'un homme ou d'une guinée dans une guerre purement
anglaise, où leurs intérêts matériels, si distincts des siens, seraient
eux^nêmes en péril. Le Dominion du Canada comme les libres états
de l'Australie, l'Afrique australe comme la Nouvelle-Zélande, pro-
clameraient bien vite leur séparation et leur autonomie nationale. Ses
hommes d'état le savent, ses marins le savent mieux encore. Les uns
ont plus d'une fois, depuis le congrès de Genève, courbé la superbe
hautaine de leur pays devant le souvenir des exploits des corsaires
confédérés et les perspectives nouvelles que leurs courses victo-
rieuses ont ouvertes sur les conditions et les résultats des futures
guerres maritimes. La question de XAlubama^ dont le nom seul
résume la ruine du commerce des états du Nord, rival justement
redouté alors du commerce anglais, a été résolue, non par la justice,
— quand l'Angleterre s'est-elle souciée de la justice? — mais par la
crainte salutaire qu'elle commence à ressentir devant les transforma-
tions incessantes des marines militaires, devant les conditions nou-
velles des guerres maritimes où, de jour en jour, le facteur essentiel,
non de la victoire en bataille rangée^ais du succès final de la lutte,
s'affirme dans la vitesse, — l'ubiquité qu'elle assure, — plus encore
que dans la puissance des canons, l'épaisseur des cuirasses. Ses
marins le savent, et, sans se lasser, ils répètent le cri d'alarme :
Our great péril if war overtakes us in the présent state of our
navy (1). Ce cri d'alarme, l'Angleterre l'a entendu, et elle en com-
prend les sombres menaces. Qu'importe? elle peut doubler le nom-
bre de ses cuirassés de combat, celui de ses croiseurs à grande
vitesse, elle sait qu'ils seront impuissans, quand même, à sauver sa
(1) Cest le titre d*ane noaveUe et récente brochure du vice -amiral William
Symonds.
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ITALIE ET LEVAKT. hh9
marine de commerce, — et la guerre ne la surprendra pas. — Elle
reculera devant la guerre toutes les fois que cette marine sera l'en-
jeu à risquer sur le tapis sanglant des batailles. Aussi, comme toutes
les nations maritimes d'ailleurs, comme la Russie naguère, achetant
à l'étranger sa flotte « de croiseurs nationaux, » comme les États-Unis
de l'Amérique du Nord, qui n'ont pas même un cuirassé à mettre en
ligne, la France peut parler haut à l'ancienne reine des océans toutes
les fois qu'elle parlera au nom delà justice et du droit. Malgré Gibral-
tar et Malte, malgré Chypre et l'apte, ce n'est pas l'Angleterre
qu'elle trouverait en travers de sa route aux heures des revendications
légitimes, et si elle ne peut, pas plus qu'elle ne le pouvait en 1870,
compter sur sa bienveillance ou même sur la communauté d'inté-
rêts, ce n'est pas elle dont, aujourd'hui, en l'état présent des choses
de la mer, elle doit redouter Thostilité plus ou moins active. D'ail-
leurs cette influence toute pacifique que la France doit et veut
maintenir dans le Levant, et surtout en Syrie, n'est pas une œuvre
que la force des armes ait créée, que la force des armes puisse
détruire. Faite de glorieux souvenirs, de traditions fidèlement gar-
dées, elle repose sur la force bien supérieure d'une idée, — et
quelle idée ? — L'idée religieuse, l'idée chrétienne, Tidée catho-
tique. Contre elle l'Angleterre protestante ne peut rien ; — le péril
est ailleurs pour la France. — Ici encore, et comme nous le disions
au début de cette étude, l'Italie, avec ses souvenirs de gran-
deur passée, ses rêves de grandeur future, de primato méditer-
ranéen, est fatalement le plus irréconciliable et peut-être le plus
redoutable des adversaires que nous pouvons avoir un jour à cooh
battre.
L'histoire du passé enseigne l'avenir. Voici une page d'histoire
récente : « Par tous les côtés à la fois, l'influence française en Orient
était alors exposée aux machinations et aux entreprises hostiles des
gouvernemens européens. •• Le gouvernement italien ne perdit pas
un instant, après nos défaites sur le Rhin, pour démasquer ses
ambitions de ce côté et tenter de se substituer à nous dans tous les
pays du Levant. Il alla jusqu'à essayer, dans ce but, de se mettre en
relations avec la propagande romaine et lui fit les promesses les
plus séduisantes pour ramener à comprendre que l'Italie devait
recueillir F héritage de la France vaincue, pour la protection des
intérêts latins en Orient. Ces démarches faites au lendemain de
l'entrée des Italiens à Rome n'aboutirent pas(l). » Faites aujourd'hui
que treize ans écoulés ont consacré Rome capitale de l'Italie, ces
démarches auraient-elles quelques chances d'aboutir? Ce n'est pas à
(i) DipUmuUie du gouvêmemefU de la Défense nationale, Valfrey, u, 145.
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A50 BETUE DES DEUX MONDES.
nous à répondre à cette question. Néanmoins, si, comme l'afOrme la
Gazette de Francfort^ « on a le sentiment en France que le cban-
celier est en train de faire la paix ayec le Vatican, et qu'il n'est pais
impossible que l'inQuence de la çapeuté ^ur la politique allemande
devienne un facteur avec lequel' derra compter xai homme d^état
perspicace, attendu qu'il ne serait pas avantageux pour la France
d'avoir pour ennemi le pape ami et allié de rAllemagne, t — peut-
être devrait-on parmi nous comprendre qu'il serait tout aussi peu
avantageux, pour notre ^payis, d'avoir pour ennemi le «pape ami et
allié de l'Italie. Moins que personne nous avons autorité pour juger
la politique intérieure de notre pays, mais il nous est permis de
penser que le fanatisme antireligieux est aussi odieux que le fsma-
tisme religieux, qu'au point de vue philosophique ils se valent, et
que tous deux sont la négation de la dignité de l'esprit humain et
(k la liberté, et enfin, qu'au point de vue pratique de notre action
eitérieure, il a exercé dans le passé une influence déplorable, tout
^ moins dans les pays de l'Orient. Autant que ce que nous avons
pu voir de nos yeux, l'histoire même nous a confirmé dans cette
opinion.
Un de nos historiens modernes, dont nul ne met en suspicion
Timpartialité, a écrit la page suivante : a Les victoires prodigieuses
de Bonaparte, son gouvernement juste, éclairé, sévère, excitaient
l'admiration et le respect des habitans; mais il y avait un obstacle
insurmontable à leur soumission, la religion. En Egypte, comme
dans tous les pays où les républicains avaient porté le drapeau tri-
colore, l'athéisme des vainqueurs excitait la répugnance et l'inimitié
des vaincus, et lorsqu'un manifeste de la Porte excita les habitans
à la guerre « contre les impies qui regardent le Coran, la Bible et
rÉvanglle comme des fables, » une insurrection terrible éclata au
Caire, qui ne fut apaisée qu'après une bataille acharnée (1). » Sans nul
doute on peut répondre que, sauf le fanatisme religieux des Orien-
taux, qui reste le même, à tous égards, les choses ont bien changé
depuis 1798. Il ne n'agit plus pour nous de les soumettre à notre
domination et de conquérir l'Orient; nos prétentions sont plus sages
et phis modestes, elles se bornent au maintien de l'influence poli-
tique que nous avons conquise dans ces pays et qui seule peut
assurer la protection, disons mieux, conjurer la ruine de notre com-
merce et de notre industrie. Mais serait-ce se montrer trop sévère
de dh^ que, pour le triomphe de ces prétentions si modérées, et
pour nous garder les sympathies des Orientaux, nous ne pouvons
compter aujourd'hui sur le double prestige des victoires de nos
généraux et du génie de nos hommes d'État?
(1) Tlvéopldle LiTaUèe, B\$toir$ de$ Français, U ir, p. 8W.
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Certmneine&iftuou&mimfèstedtila.Popie i^'est àcraindre^ dénim^»
çant notre aihéiâmck et Qous^ vQUABtii la baine des' croy sois, Feliabs
et Ârab€» da rÉgytptet Aosariyeh»^ et Métualis àû> Liban, Sunnitos
de DaDGuiâ; makisi le système de lutte? religieuse» de Culiurkampf
où nous sommes entrés juste au moment où M, de Bismarck
^eoihk^ oe plu», répugner k ^ler à.Canosaat Sr^accentuaitencer^v si,
ce qui n'est pas impossible aujourd'hui» œ quoi les. Italiens regar^
dimt (M>mme assuré deimw, la FrAoee avait pour eufieHii lepipe^
aim etalUè de l'Italie; k défaut de eo maoifestey les mille wîx de
la presse européeape diraient aux chtètiens comme aux^mueulinaas
d'figyptet de Syrie, de l'Asie^Mineurei que la France est toujours: la
nation atbée où le Coran, la Bible et: r^yaiigile sont tournés en
ridicule^, où Uxdigion,. toute roUgion^ est persécutée, et qui sait si
ce n'eoBi serait pas fait de notre in&uesica dans ces pays? qui sait si
ce n'est pas vers l'Autridie oathoUqua^ vers4' Italie oathoHque> amie
et alliée du chef d^ la obrétienté, que se tournerttieoti ces popula^
tioQSt chrétiennes derOrient, dévouées à la France parce qu'elles
voient toujours enj elle^ — même dans la France républicaine de
DOS jours, -^ cette ûUe alnâe de l'église, cette France catholique
que dix siècles leur o^t ajppvi» à admirer et à aimer? Leur foi
eu elle a» résisté, k toutes les éclipses de notre gloire et de notre
graiwleur* résisterait-elle) k cette suprême épreuve [(l)? Gela vaut
(1) Les yen suivans, igtiproTisés pour ainii dir» à roocation de U TitUe imprémo
de l'amiral commandant Tescadre, à Smyroe, noas paraissent résumer d'une façoo
touchante ces sentimens envers la France ; pent-dtre trouvent-ils ici une place natu-
relie; Thumiiitè des pieuses flites de Sioa nous pardonnera de leur donner la publi-
cité de la Bévue, N'est-ce pas montrer que leur cœur bat plus ardent que jamais
pour cette patrie dont elles se sont volontairement exilées 7
Nos jours coulent heurenz à Vombre de la France,
Qui jeta sur nos bords ses fleurs et ses lauriers ;
Et souvent les échos qui bercent notre enfance
Saluent avec transport ses marins, ses guerriers.
Répands donc tes bienfaits, ô belle protectrice.
Fais sur les océans flotter ton pavillon ;
Ofl're de tes revers le fécond sacrifice,
Qui ne saurait ternir la gloire de ton nom.
Les siècles ont redit sur la terre et sur Tonde
Ce nom que porta haut ton antique pavois.
Ton beau sceptre longtemps a primé sur le mondej
Mais tes bienfaits encor surpassent tes exploits.
La tempête peut bien ballotter ton navire.
Les fils des vieux Gaulois coxmaissent le danger.
France ! espère toujours, force le monde à dire :
Dieu Ta faite immorteUe, il ni% U protégev.
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A 62 R£TU£ DES DEUX MONDES.
que nos gouvernans y réfléchissent. Puissent-ils comprendre ces
signes des temps, dont s'effraient avec tant de raisons ceux
qui, voyageant loin de France, voient son isolement au milieu de
toutes les nations qui la jalousent et attendent leur heure en ^ y
préparant?
Dans une étude que les lecteurs de la Bévue n'ont pas oubliée
et dont ]a méditation s'impose à tous ceux que préoccupe l'avenir
de notre pays, un écrivain autorisé exposait ici même les dii&cul-
tés que des intérêts complexes opposent au maintien nécessaire de
notre politique traditionnelle dans le Levant, de cette politique qu'il
résume en deux mots 2 le protectorat catholique (1) ; il a fait plus :
avec une sûreté de vue qui n'a d'égale que l'indépendance philoso-
phique de sa pensée, il a indiqué leç mesures qui peuvent résoudre
ces difficultés en conciliant, sans les sacrifier les uns aux autres,
ces intérêts en apparence antagonistes. Cette étude a été notre guide
le plus sûr pendant notre rapide excursion dans le Levant ; par-
tout nous avons constaté l'impression profonde que tous, amis et
ennemis en ont ressentie : espérance et consolation pour les uns,
— dépit mal déguisé pour les autres. Dès lors, et pour conclure les
longues considérations où nous sommes entré nous-même, il nous
sera permis d'exprimer un vœu en harmonie d'ailleurs avec les sen-
timens qui nous les ont dictées : celui de voir tous ceux qui , à
un titre quelconque, pèsent sur les destinées de notre patrie, unir
leurs efforts pour réaliser les mesures que cette étude magistrale
signale à leur patriotisme.
(1) Voyes dans la Revue da 15 septembre 1882, la République et le$ intérêts fran-
çai$ en OrteiU, par M. Gabriel Cbarmes.
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REVUE DRAMATIQUE
Odèon : le M Armand^ comédie en 3 actes, de If. Victor Jannet. — VExU dVvidê^
, comédie en 1 acte, en fers, de M. Honoré Bonhomme.
Après le succès du Pire de Martial^ tout en félicitant M. Albert Del-
pit sur l'audacieuse façoa de ce drame, je lui confiai que j'en rêvais
un autre qui surprendrait le public et surtout les auteurs par la nou-
veauté de rinvention : « Quel en est le sujet? fit mon ami avec com-
plaisance. — Un jeune homme, qui se croyait bâtard, découvre qu'il
est fils/légitime : il est désolé. »
M. Albert Delpit m'a gardé le secret, et ce n'est pas M. Victor Jannet
qui m'aura coupé Therbe sous le pied. Dans sa comédie le Bel Armand^
représentée à l'Odéon pour la réouverture de ce théâtre, on voit un jeune
homme qui se croyait légitime et se trouve adultérin; d'ailleurs, à côté
de ce jeune homme, on en voit un autre, né du même père après de
justes noces; les deux frères, qui ne se savent pas frères, sont rivaux
en amour; ils se provoquent et, pour les empêcher de se battre, il faut
que leur père s'humilie en leur révélant son secret. Si j'ajoute que
l'adultérin est ingénieur, inventeur, laborieux et vertueux, tandis que
le fils légitime n*est qu'un aimable vaurien ; si j'achève, en constatant
que l'ingénieur, quand il connaît sa naissance, écarte avec horreur son
vrai père pour serrer dans ses bras son père' par alliance, j'entends le
mari de sa mère, — on admettra volontiers que te Bel Armand n'a cho-
qué personne par Toriginalité de sa donnée. Mais, si je déclare que Cet
ouvrage, à peine annoncé par les courriers de théâtre, signé d'un
inconnu, représenté à l'Odéon, a été fort applaudi et que c'est justice,
on sera stupéfait.
C'est que ces situations, qui ne sont pas neuves, et qui pourtant
demeurent baroques, M. Jannet les a renouvelées et justifiées par Tin-
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hbh HSTUE D^ DEUX MONI^*
géniense étude des caractères. Bien des fois au théâtre, avant le Bel
Armand, on avait vu le jeune premier, sur le point d'épouser l'ingénue,
découvrir avec terreur qu'il n'avait pas de beau-père à lui donner :
Brid'oison n'assure pas qu'on soit toujours la bru de quelqu'un. Bien
des fois on avait vu le bâtard, un ange, et le fils légitime, un diable,
près de mfaroher am conbal dont GtdmèAa serait le prix; on avaittw
le père ou. la raèrrcoupiHer se prosterner à l'entrée du champ cloii
pour en défendre l'accès aux deux frères; si c'était la mère, le bâtard
la relevait et s'agenouillait devant elle; si c'était le père, il le repous-
sait rudement et lui criait: a Vous avez déshonoré ma mère! » Ces
aventures, à la scène, n'étonnaient plus personne; d'autre part, on ne
pouvait s'empêcher de réfléchir qu'il est, dans la vie, plus d'accommo-
demens que sur les planches, et que, s'il existe bon nombre de jeunes
gens qui sont frères selon la chronique scandaleuse, selon les vraisem-
blances, selon la conscience d'une femme et la fatuité d'un homme,
sans l'être le moins du monde selon la loi et le nom, la rivalité amou-
reuse entre frères de cette sorte et la menace d'un conflit sont des
accidens assex rares. Chez M^ Jannet ce ne aontipas des accidens, mais
des effets de caractères étudiés avec suite, présentés d'une manière
agréable dans une comédie qui garde le ton de la comédie* Ainsi, l'œuvre
est à la fois humaine et presque nouvelle; même elle offre cette rareté»
que les caractères du fils légitime et du père, étant observés et peints
avec le plus de délicatesse et de soio» prennent le plus de valeur
dans l'ouvrage. Ces personnages, sacrifiés d'ordinaire par la partialité
sentimentale de l'auteur et du public, se trouvent ici, sans injustice*
au premier plan. Avec ces mérites, M. Jannet peut se vanter d'être ori-
ginal; et comme l'auteur de la Fiammina, fort heureusement pour le
nouveau -venu, n'est pas l'auteur du Bâtard, ni des Fourchamhault, ni
des ifères ennemies, ni du Père de Martial,, ni du Fils naturel, ni du
Père, il ne se lèvera personne pour rabaisser cette victoire et prétendre
que ce coup d'essai n'est qu'un coup d'élève«
Le premier acte de cette comédie, ou l'exposition se fait nettement,
est un tableau d'intérieur. On se pourrait croire chez le Philosophe
sans le savoir, en 1883; maia ce serait un philosophe épicurien qu'Ar-
mand Evrard, dit autrefois le bel Armand. Après une jeunesse fadie
de joli garçon, il a trouvé la vraie bonne fortune, celle qui sert de
dot à une excellente femme. Il est marié maintenant depuis vingt-
cinq, ans; il vit à Paris^ propriétaire d'une grande usine en province;
il a tout ce luxe qui fait le a confort » et l'honneur de la vie bour-
geoise; il a, comme il convient, à son état, un fils qui ne fait rien que
des dettes, il a même une nièce élevée chez loi. Tou3 ces gens d*ail-
leurs sont de bonnes gens : le père est un moraliste aimable, qui paie
les fredaines de son fils en se rappelant les siennes; le fils est un
étourdi» mais point vicieux; la mère élève la petite nièce comme sa
L-
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RBYUE DRAMATIQUE. A56
fillei^et 1*00 detf ne qae cette ingénue est destinée à son gentil garne^
ment de cousin. Tous oes gens sont heureux, sans que leur boobetnr
soit tenu par une discipline austère : le chef de Ja maison n^est^l pas
le bel Annand ?
Il est justement un matin, le bel Armand, à guetter la rentrée 'dis
8on ûls, pour lui faire un petit sermon et rire avec lui ensuite, lors-
4u*un domestique apporte une carte; le bel Armand fronce le ^soirr:
cûi u îLaroche I que me yeut-âl ? Enfin I cela devait arriver un jour ou
l'autre, depuis yingt-cinq ansi » Et l'on voit entrer Tami Laroche; ce
n'est pas un ancien beau, celui-là, mais un ancien laid bien conservé;
il a tout l'air d'un Sganarelle honoraire, imais honnête homme, rude, et
sérieux. Ce n'est pas un veuf comique, comme celui de Cèlimare le Bien-
Aimé; .pourtant il aurait de quoi l'être : avec son gilet jaunie et sa
redingote de coupe au tique iraient bien de certains gants verdâtres,
décousus au pouce, que Valentin, dans 11 ne faut jurer de rien, rappelle
à son oncle Van Buck et déclare ne pasTouloîr ganter. Ces gants ver-
dâtres, Laroche va>t-il les jeter à la figure fleurie du bel Armand, ou
va-t-il les mettre en poche pour lui donner la main ?
Le sourcil du bel Armand exprime un doute là-dessus ; mais ce doute
ne dure qu'un instant : Larodue tend les deux mains et ne jette aucun
gant.« Allons I il rie sait rien, » murmure l'autre avec un sourire : — il
se sourit à lui-même, il sourit à la femme dont il évoque l'image, il
80iifit.au mari. A peine si une tristesse décente obscurcit l'agrément de
ces souvenirs, lorsque Armand apprend par Laroche que cette femme
est morte : M*** Laroche, une bonne petite provinciale, qui aimait bien
son mari et n'aima naieux on autre homme que pendant *de coulas
instane, figurait comme l'une des mt^ e tre eur le catalogue d'Armand ;
la nomelie de «a imort n'est qu'un épisode dans le récit de leur vie
depuis vingt-cinq ans, que les deux amis échangent en quelques
phrases. L'unest veuf, l'autre est marié ; mais le veuf, comme Tautire,
a un Ifite, et ce fils est né jadis peu de mois après la disparition
d'Armand; nous saurons tout à l'heure, par un confident, qu'Armand
avait prévu cette naissanceet n'avait quitté M^ Laroche que par discré-
tion. 11 apprend donc l'etiisteàce de ce garçon ffvec l'émotion modérée
d'un galant homme, qui se trouve aprôs vh»gt-oinq ans certain d'une
paternité qu'il soupçonnait san« jamais s'éttre soucié delà conststter, qui
n'a pas ent^du déranger le ménage des autres plu» qu'il ne conveimit
à ses plaisirs et n'entend pas déranger le sien. 11 est flatté de cette
assurance qu'il a fait un enfant de plus qu'il ne comptait, et ammsé de
celte idée qu'il est seul à le savoir. D'ailleurs il peut remercier Laroche
de l'éducation donnée à son fils : Laroche en a fait « d'abord un gars,
puis un homme. » IM'a élevé sainement àla campagne, puis l'apoudsé
vers FÉcole centrale, d'où il est sorti récemment le premier. *^ Avec*
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i56 RETUE DES DEUX MONDES.
VOUS remarqué que, dans une classe de trente élèves, il y en a dix don
chacun, pour sa famille et pour un petit cercle, est u toujours le pre-
mier? » De même, à confronter les auteurs contemporains, on trouve-
rait qu'il sort de l'Ecole polytechnique et de l'Ecole centrale au moins
dix premiers par an.
ï Le jeune André Laroche est de ces privilégiés. Par surcroît, comme
plusieurs autres héros de la comédie moderne, il a écrit un livre dont
on ne dit pas le titre, mais qui se trouve justement sur le bureau
d'Armand ; il est permis de prévoir qu'au second acte on obtiendra
pour lui (( une audience du ministre, » et s'il n'est pas décoré au troi-
sième, ce sera par une singularité de l'auteur. D'ailjeurs, il se distingue
assez, comme il est, de son frère selon le sang, Fabrice Evrard. C'est
ce' qu'il est donné à Laroche d'apercevoir, quand le bel Armand lui
présente son fils : pas méchant, à coup sûr, mais si léger I Comment
ne le serait-il pas avec la morale mousseuse que son père lui verse?
Fabrice fait confidence à son père de ses folies ; son père le sermonne à
sa manière; et comme Laroche s'étonne de la conûdence autant que du
sermon, Fabrice lui rappelle que son père est un camarade, qui naguère
a fait des siennes. « Mes complimensl s'écrie Laroche, ton fils est par-
faitement bien mal élevé. — Amène-moi le tien, n'riposte Armand.
Laroche ne se fait pas prier. Pendant qu'il va quérir l'ingénieur, le bel
Armand conçoit un projet qui satisfait sa conscience et même son
amour-propre, sans troubler ses intérêts ni les convenances : il veut
offrir à André la direction de son usine. André paraît, il accepte ; on
le présente à la famille; les deux jeunes gens se tendent la main :
<c Vous elfes ingénieur, monsieur? — Oui, monsieur. — Moi, pas, »
répond Fabrice modestement. Il n'est pas fâché de voir un ami de son
&ge introduit dans la maison; la petite cousine Jeanne ne regarde pas,
non plus, (i'un mauvais œil, le nouveau-venu; la mère, qui approuve
tout ce que fait son mari, est enchantée; les deux pères ne se sont
jamais sentis si compères : <c Madame est servie; » on dînera de bon
appétit, ce soir, chez le bel Armand.
Dans l'intervalle du premier acte au second, cinq ans se sont écou-
lés. Fabrice n'a pas changé sa manière de vivre : il commence pour-
tant à s'en fatiguer. Le voici qui rentre tout pâle d'une nuit passée au
cercle, à jouer et à perdre; il implore l'assistance de sa mère et de sa
cousine pour obtenir de son père des subsides. Ni la mère ni la cou-
sine ne sont surprises de l'aventure : on ne peut demander à Fabrice'
les vertus d'André I Car, depuis cinq ans, André travaille; il ^ fait de
l'usine de' M. Evrard l'une des premières de France; de temps en
temps, il vient reprendre haleine à Paris; il est toujours le bienvenu.
« Il y a longtemps qu'on n'avait parlé de luil » s'écrie avec mau-
vaise humeur Fabrice quand sa mère et sa cousine le nomment.
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REVUE DRAMATIQUE. i57
André n'est-il pas un reproche vivant pour Fabrice ? Ce n'est pas
qu'on fasse au jeune oisif des remontrances : désormais on le tient
pour incurablement léger, désespérément inutile. Voici son père, à
qui les deux femmes l'abandonnent. Armand a jugé la situation de
ce coup d'oeil sûr, mais indifférent, que donne l'habitude : « Com-
bien te faut-il 7 — Cent cinquante louis. — Je vais te les chercher. »
Il va les chercher, en effet, et les i^emet au jeune homme sans souf-
fler mot. « Eh bien 1 murmure Fabrice, tu ne me dis rien ? — C'est
mon petit sermon qui te manque? — Ma foi! j'aimais mieux ta colère :
c'était encore une façon de gagner mon argent. » Il faut renoncer à
cette façon, et de même à toute autre : vainement Fabrice parle à
son père de travailler; à quoi serait-il bon? Vainement il parle de
s marier, d'épouser sa cousine : joli parti pour la pauvre fille I Et à
mesure que l'indufgence du père devient plus dédaigneuse et son parti-
pris sur son fils plus évident, on voit monter l'impatience du jeune
homme, qui s'irrite d'être ainsi condamné : pas plus que l'argent» qui
paie ses folies, ses bonnes résolutions ne lui sont comptées; à peine
si l'on écoute ses paroles ; on ne veut rien attendre de lui ni presque
rien entendre. Sans doute on garde son attention pour André sur qui,
l'on a reporté toute l'estime de la famille, toutes ses espérances,
tout son orgueil : parmi tant de services, André n'a-t-il pas essayé
d'occuper Fabrice à l'usine ? Au bout de huit jours, il a dû le ren-
voyer; ce jour-là, personne dans la maison n'en a voulu à Fabrice,
pas plus qu'aujourd'hui : ce n'est pas sa faute s'il ne peut être le
second, ni le dernier même, où Aqdré est le premier.
Oui certes, le premier; il le mérite. Pendant que Fabrice va payer
sa dette, voici qu'il arrive, l'ingénieur modèle, inventeur d'un nou-
veau combustible qui se moque du charbon et de la houille. Cette
invention sera sa dot; il vient avec son père demander à M. et à
M"** Evrard la main de M*^ Jeanne, qu'il aime ardemment et qui
l'aime; la main de M"* Jeanne lui est accordée. Où logera-ton le nou-
veau ménage? Dans l'appartement de Fabrice, parbleu l Fabrice mon-
tera un étage de plus. Cependant il rentre et tombe au milieu de ces
accordailles. Il reste seul avec André. Alors il éprouve le besoin de
dire son fait à l'intrus qui l'a délogé peu à peu de l'affection des
siens, de leur estime et de ses projets amoureux comme de sa chambre;
il l'accuse d'être plus habile qu'on ne croit et d'avoir médité le : a Cest
à vous d'en sortir » de son patron Tartufe; il s'emporte jusqu'à lever
sur lui sa badine. André, qui s'est d'abord contenu, glacé de surprise
et gêné pour répliquer par les égards qu'il 4oit au fils d'un bienfai-
teur, André s'emporte aussi : même sorti le premier de l'École cen-
trale et inventeur d'un nouveau combustible, un saint n'y tiendrait
pasi André saisit la badine de Fabrice, la lui brise entre les mains et
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i58 REVUE DES DEUX MONDES.
lui en jette les morceaux a« visage:: « Nous nous battrons 1 ~ Ahl par
Dieu, ouil »
Qu'ils ne se battront pas, le puUic le sait. Il sait aussi que ce n?e8t
pas M*» Evraid qui décidera Fabrice à s» jeter dans les br« d'Andrël
il a la satisfaction de voir le père succéder à la mère dans la chambra
de son fils et d'entendre sa confession. La chose est mômep lus solen-
nelle que ne l'exigeaient le caractère du péaitent et du confesseur : le
bel Armand se frappe la poitrine pour avouer le péché qui rend ce
duel imposable; au lieu de le narrer comme un accident de sa vie
galante, qui n'est pas fait pour acandaiiaer un tel fils, il le déclare
comme un crime qui ferait reculer Fabrice d^épouvante. Le jeune
homme, d'ailleurs« se pique d'égaler son père* en pieux sentimena :
« iè te demande pardon, &'éorie*t>il, d'avoir entendu ce que tu viens
de me dire, et je te supplie de roublier« n On n'est pas meilleur fiis
de Noé. Cependant le patriarche Armand s'est confessé à voix haute :
André se tenait derrière la porte, et voilà qu'il sait touu. 11 entre, lei
yeux pleins de larmes, un sombre désespoir sur la face^ U ne veut
plu» tuer Fsd)rioe, mais il ne veut plus épouser Jeanne; il refuse de
devoir son bonheur au séducteur de sa mère et brûle d'entraîner loin
de cette maison l'honnête homme qui l'a élevée 11 faut que cet hon-
nête homme paraisse, s'inquiète, s'étonne de* l^embairas où il trouve
Armand et les deux jeunes gens; il faut qu!Andrè, à prés^t, craigne
de lui faire deviner lu fatal secret pour qu'il ae résigne à devenir Pheu*
reux mari de Jeanne.Jl le sera donc enfin, et, comme il ne pourrait
supporter de vivre soua le mftme toit que le bel Armand, il emmènera
sa femme chez son pare sebn le.oœur,. chez Laroche. Ainsi, outre
cet ingénieur tombé dans sa famille, Laroche a encore cette aubaine
d'une niôce que son frère' n^a pas eu la peine de faire: (^est la revanche
du veuf et le châtiment du joli garçon. Le bel, Armani voit d'un ooil
désolé le meilleur de ses enfans et sa nièoe, presque sa fille, franchir
le seuil de Isa porte. « Les fils vengent les pères, » lui murmure à
l'oreille son confident ; (c et les consolent, » ajoute tout bas Fabrice;
sur cette parole, qui laTamène du ton héroïque à Phumain, s'achève-
doucement la comédie.
OniVoit,.eneffbt, que ceéte. comédie, malgréla violence de la situa*
tioni capitale, est. humaine^. modérée, traitable^ — comme on voit que
cette comédie, malgré la. banalité de^ cette situation, est originale et
nouvelle. C'est dans le second aole que |glt la nouveauté comme
Vhumanité de Pouvrage, et c'est là qne setrouve cette steuationoapi-
taie. : U rencontre dcA deux frères. Gelte rencontre n'est pas arbi«-
tmire^ comme le choc de denz pantîaa dressés, l'un: coottei l'autre
h l'improvisto par un décret de Fauteur. Elle, est préparée par ime
suite de faits,, qui ne sont que. les signes d'une, suite, de sentimens.
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R£Y0E DRAMATIQUE. I|fl9
Depuis 'le oommenc^meiit de Faete, on e vu ve modifier, psrrtiQ wtiih
nael progrès, tes caractères da père et do Bts légitime, posés dans le
débat de la pièce : il Taut la peine de marciuer'ee qoe Kun'etl'autre a
de neuf.
Armand Evrard, comme M. Ponichanlbeutt,comme'M. Doversy'(dan8
h Bâtard delburoude), est te père dedeux flls.* rimné'bors mafiege,
l'autre dans le mariage. Ai-je besoin d'avertir que je li'établis pas de
parallèle entre les eeuvres et que je préfère au Bel Armand les Tonr^
chajmbauU, pour l'ampleur du développement'dramatique, h fermeté
cornélienne du 'STflx^/ et fo maîtrise qtii éclate au moins dans le per-
sonnage de Bernard? rypréfèreiriôme le Aitarrf,—quoique»le roman-
tisme'de ce drame soit un peu grossier, — f y préffere le Bâtard pour la
verve de passion et Pextraordinaire énergie qu'on y sent frémir: c'est*
FUs naturel, refait par un troisième Dumas, qui ressemblerait plus que
le second à l'auteur i'Antmy. Man je ne fais ici que noter des diffé-
rences entre dos personnages dont l'emploi scénique est le même.
Fourcbambault, 'Dmersy, Armand Evrard sont tous les trois d'anciens
séducteurs; mais pour les deux premiers, qui nous le ditîL'autem', et
nous le croyons sur parole : ce« deux bourgeois, à l'heure qu'on nous
dénonce leur paternité clandestine, sont justement aussi paternes tjue
d'autres, aussi tranquilles et rassis; l'un plus débonnaire et l'autre
plus dur, mais sans aucun trait qui les distinguo ni i'un ni l'autre de
la multitude des bourgeois qui n'ont aucun bâtard sur la conscience ;
leur paternité n'est qu'un accident. Au contraire, cbez le bel Armand,
le vieil 'homme, ou plutôt le jeune subsiste sous l'embonpoint du père
de famille' et du 'notable : il est rangé, le bel Armand, il est bon époux
et même bon oocle, il aime sa maison, sa femme et sa nièce; mais un
eonsQisseur en mauvais sujets devinerait vite ses vieux péchés à sa
parole légère, à sa 'fatuité souriante, à sa philosophie commode, et le
bel Armand ne les désavouerait pas.
Il n'a, d'ailleurs, rien de trop lourd sur la conscience : il n^ pas
séduit une jeune fille, comme Fourchambault et Duversy, mais une
femaoe mariée, en province, dont il n'a pas troublé la vie ; la morale
du monde, qui est la sienne, ne lui reproche rien. Fourchambault
avait abandonné sa maîtresse après hri avoir promis le mariage; Duversy
avait n lancé n la sienne et ne s^en était plus inquiété : « Quand 'On
lance une femme, dit un personnage de M. Gondinet, on ne va pas
voir où elle tombe l » Le bel Armand n'a rien fait, après ce fi W que
prendre discrètement» congé de la mère; il a salué 1er* Laroche, qui a
continsé de partager le bonheur ininterrompu de son mari. Aussi voyez
la récompense 1 II sait qu'André est son Gh avant que pereonne le
sœhe, et dès le commeneement de la pièce, tandis que Duversy, pour
a^randre qu^Armaod est le sien, attend jusqu'à la fin du troisième
aote^ et que Fourchambault, même après la tmie baissée, ignore qt^n
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h60 BETUE DBS DEUX MONDES.
pourrait s'enorgueillir de Bernard; par ce privilège, le bel Armand
devient un meilleur personnage de comédie que Duversy etFourcham-
bault. Ceux-ci, en effet, ne connaissant pas leur paternité, nous ne
pouvons voir comment elle modifierait leurs sentimens et leurs carac-
tères : au contraire, le bel Armand recueille dans sa maison André
Laroche, il le met à côté de son fils légitime, et bientôt de ce rappro-
chement résulte un changement singulier dans ce cœur de père :
l'amour paternel se transporte du fils légitime au bâtard.
Qu'est-ce que ce fils légitime? Il n'est pas mauvais tout d'une pièce
et par cette simple raison qu'il est légitime, comme on pouvait le
craindre dans un temps où Part dramatique mène si rudement les
représailles des bâtards contre la société : il est bien le fils du bel
Armand (le sérieux André doit tenir de sa mère); d'ailleurs, il a été
élevé par son père, et cette éducation a porté ses fruits. Il rappelle
LéopoldFourchambault; il est plus tendre et plus léger; il est resté plus
enfant, étant le fils d'une mère meilleure, d'un père moins faible, d'une
famille plus unie : Fabrice ne formerait pas comme Léopold un plan
de séduction contre une jeune fille recueillie sous le toit paternel.
Lorsqu'André parait dans la maison, Fabrice le reçoit d'abord sans
méfiance ni jalousie. Cette colère amassée peu à peu qui l'égarera tout
à l'heure et le précipitera contre son frère, c'est la colère de. ses bons
sentimens plutôt que de ses mauvais; elle est injuste, et pourtant c'est
la colère des louables résolutions repoussées, de la tendresse filiale et
de l'amour déçus et supplantés, plutôt que du dénigrement et de l'en-
vie. Si Fabrice était mauvais, il ne souffrirait pas de voir son père
l'abandonner à sa paresse et l'y rejeter; il ne souffrirait pas de voir l'af-
fection des siens se retirer de lui; peu lui importerait qu'un autre
occupât sa place dans leur esprit et dans leur cœur, pourvu qu'U ne la
prit dans leur héritage. Mais le fils du bel Armand est oisif, étourdi,
tel que Ta fait et formé son père, pas plus que son père, il n'est mau-
vais ni méchant. Cette dépossession de son patrimoine moral, qui lui
devient plus cher à mesure que la conquête d'un autre lui en rappelle
le prix, cette élimination de la famille le touche au bon endroit, et c'est
une cause honorable qui le fait agir injustement; c'est un ferment
généreux qui fait lever peu à peu sa colère ; c'est un réveil de vertu qui
le pousse violemment au bord du crime : par là le personnage est
original et dramatique.
Je' ne jurerais pas que celui de l'ingénieur adultérin soit aussi
neuf. Il est de règle, dans le théâtre moderne, que les fils de l'amour
soient parfaits ; c'est à ce point qu'un homme marié, s'il fréquente
le spectacle, doit résoudre de ne jamais faire ses enfans lui-même;
les fils légitimes sont toujours de qualité douteuëe, comme la pâtis-
serie faite à la maison; mais regardez -moi ces bâtards: quelle
pâte! Au moins dirons-nous, pour ne scandaliser personne, qu'un
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:-1
. EETUE DRAICATIQUE. A6l
homme prudent^ s'il oonnatt ses auteurs, doit se pourvoir ayant le
mariage d'un petit enfant naturel, qui, plus tard, grandi, barbu,
décoré, le sauvera de Pobscurité, ou môme à l'occasion de la banque-
route : voyez M. Stemay, voyez M. Fourchambault I Avant de rédiger
un contrat, le notaire de la jeune fille demanderait au fiancé: « Appor-
tez-vous un bâtard? — Oui, c'est bieni écrivons, d Mais si le fiancé
avouait qu'il n'a pas pris cette précaution : « Allez la prendre, lui
dirait-on, et ne revenez qu'ensuite! » Le seul Touroude, à ma connais-
sauce, a eu ce courage de faire voir que, s'il est criminel de semer
des enfans dont on ne sera pas le père, ce n'est pas seulement parce
qu'on les sème où l'on n'a pas le droit de semer, mais aussi parce qu'ils
y pousseront peut-être mal : son bâtard, élevé dans un monde vicieux,
n'est que tout juste honnête homme, et c'est le châtiment du père de
le trouver un jour armé de toutes ses rancunes i^outlaw, sans rete-
nue ni scrupules, contre le fils légitime . Pour être moins flatteur, cet
exemple n'est peut-être pas moins avantageux aux bâtards : il en aura
peut-être empêché quelqu'un de nattre; il est d'une meilleure morale
préventive. Mais contre cette exceptioi, que d'exemples encourageans I
Jacques Vignot, Bernard, le capitaine Daniel, les héros du Fils naturel^
des Fourchambault, du Fik de Coraiie, sont des demi-dieux, et leurs
pères, loin de se repentir, peuvent se croire des dieux.
D'autre part, André Laroche n'est pas seulement adultérin, mais
ingénieur. Que d'ingénieurs déjà dans le théâtre contemporain I L'in-
génieur a remplacé sur les planches l'officier, môme l'officier de marinej
C'est à croire que, si les premiers de l'Ecole polytechnique sortent
(c dans le civil, » comme on dit, et non « dans le militaire, » les tout pre-
miers sortent a dans le dramatique, n L'Ecole polytechnique et l'École
centrale fournissent de premiers et de jeunes premiers M. Dumas,
M. Augier, M. Sardou aussi bien que M. Legouvé; rappelons-nous,
après le Fils naturel^ la Femme de Claude et FÉtranghre, rappelons-nous
un Beau Mariage et la Contagion, — les Ganaches, — Par droit de con-^
quitel Saint-Gyr, Saumur môme et le Borda sont délaissés, au môme
rang que l'Ecole normale et l'Ecole de pharmacie ; et c'est justice I Où
trouver un héros de théâtre plus accompli que l'ingénieur: son métier,
— puisque les amoureux ne peuvent maintenant rester sans profes-
sion, — est distingué, propre, avec je ne sais quoi d'abstrait à la fois
et de pratique, qui charme et rassure imagination du spectateur; son
caractère est d'être laborieux, patriote, courageux, ardent et chaste,
grave et passionné. Adultérin et ingénieur, c'est trop pour un seul
homme : ce n'est pas de jeu d'être l'un et l'autre contre un fils légitime
qui ne fait rien ; André Laroche est comblé I Cependant il faut consi-
dérer que les dons qui abondent en ce jeune homme ne sont pas atta^
chés à sa qualité d'adultérin. Cette qualité n'existe, en somme, ni pour
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A02 BETUs BBS nuK imniBs.
lui ni pour les autres, sinoo pour le bel AriMUid, puisque 'te Ml AroMUd
est «eul à la Gonnaltie, eoeore uu bout de Tiogt^îoq «ne* Aodrt Laredie
est affligé li'un p^e régulier, tout comme s'il était ^ûle Intime; il a
éeiiapfé «ans miracle aaidaugers où soceombele MurddeToiuroude,
où tiîompbent par la f t✠paradoxale dea atteaiB 4acque« Vignot,
Bernard* et le capitaine /Daniel. Même, son père selon 'b loi l'a élevé
beaucoup mieux que n'aurait fait son pêne aelen île sang, mieux que ne
font ia.p)upart des ipéres^ selon fa loi et ie^sang-Bufin 'noue admettrons
foloniiere ique l'étuche'des macbémutiqum et Tusage d'une ^profession
exacte aient pu renforaer 'la discipline d'un >e«prtt et d^un caractère
ainsi formés: André Laroobe n'est donc adultérin ni ingénieur que dans
un degré supportable pour les gens qui préfèrent les personnages
neufsaux personnages de ocHivention.
<}uoi de menreilleux si des personnages humains s'ordonnent et se
œmbinent humainement? M. Victor Jannet n'a pas besoin de traîner
par foite les deux frères sur la scène, ni de les faire sortir chacun
d^me Irappepar un sortilège de mécanique théâtrale, pour les heurter
Tun contre Tautre; il les établit tranquillement, sous le regarddu père,
dans ta même maison, où leur rencontre ne sera ni forcée ni fortuite.
Cette rencontre est la crise nécessaire où plusieurs séries de causes
immatérielles aboutissent ; c'est là que vont se résoudre tous les élé-
mens psychologiques du drame; c'est le point culminant de l'ouvrage;
on y volt conspirer et s'élever par une sorte d'enflur^ et de progrès
eoutinuels, depuis le commencement du second acte, les -trois princi-
paux caractères; même les personnages accessoires y contribuent par
l'évolution logique de leurs ^ntiniens. Ainsi cette situation violente
n'est que rachôvement naturel d'une comédie, et, pour y parvenir,
on euit la (pente modérée d'une étude morale. Ainsi l'ouvrage se déve-
loppe avec aisance, comme une plante sortie d'un bon grain pousse
droite : par la grâce de son mérite essentiel , la pièce se trouve à la
fois une bonne pièce et bien faite.
C'est du moins ce qu'il semble après coup, et l'on n'imagine pas
que l'auteur eût pu faire autrement. Est-il besoin de dire que la con-
dttite de ce second acte révèle pourtant lun habile homme? Le pre-
mier, d'ailleurs, est net et sobre; le troisième, quoique d'une ftcture
un peu laborieuse et lourde, ne gâte pas le reste. La langue de
M. Jannet, sans valoir celle du maître Augier, est honnête et saine;
son dialogue est facile, vif et ne manque pas d'agrômens; il sera êfi-
rituel avec plus de goût lorsqu'il sera purgé de quelques làux brillans,
de quelques répliques trop annoncées par un mot mis exprès, comme
une rime par une cheville. On a déclaré que le Bel Armand était le
premier ouvrage de M. Jannet; c'était le premier au-dessus de l'entre-
sol, car JK. Jannet avait déjà donné un petit acte au Gymnase; mais
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REYIJE DRAMATIQUE. AôS
l'auteur ira plus haut. Il n'a pas trente ans; il ne figurait pas, il y a
dix jours* sur la liste des écrivains autorisés à se faire applaudir; il y
est : qu'il y reste 1
(Test une bonne nouvelle que celle d'un succès remporté par un
inconnu; n'en est-ce pas une autre que celle d'une comédie bien
jouée à rodéon? L'une et l'autre a le charme de la surprise. On admet
que la tragédie et le drame bourgeois en vers, dans cette lointaine
province de l'art dramatique, soient déclamés honnêtement; on a peine
à croire qu'il s'y forme encore et qu'il s'y conserve des comédiens.
Nous ne jpécuserons pas cependant le témoignage de nos yeux et de
nos oreilles : M. Victor Jannet ne pouvait souhaiier de meilleurs inter-
prètes. Auprès de M. Porel, qui rend à merveille toutes les nuance»
de son personnage, le bel Armand, il faut citer d'abord M. Amaury,
qui représente Fabrice. Je goûte médiocrement» à l'ordinaire, sa voix
de petite flûte, à la fois aiguë et voilée; je goûte médiocrement, ses
grimaces de jeune premier comique. Pourtant je n'aperçois personne,
pas même à la Comédie- Française, qui eût joué avec plus d'art sa
partie dans le duo pathétique des deux frères, à la fia du second acte:
il y a là toute une gamme montante de sentimens, interrompue plu-
sieurs fois et toujours reprise avec plus de brio, que M. Amaury exé-
cute avec une chaleur, un mouvement, une connaissance du rythme
dramatique que je ne saurais trop louer. M. Raphaël Duflos, revenu
de la Galtè à TOdéon, ne pouvait guère montrer dans la redingote
d'André Laroche la science de composition qu'il a prouvée sous le
pourpoint d'Henri III; il n'a fait apprécier qu»^ sa bonne tenue, son air
m&le et sa voix grave. D'aucuns l'ont trouvé guindé; mais son per-*
sonnage est*il souple? Ce qu'il a naturellement de ce personnage, c'est
qu'il paralt,«n effet, « un gars et un homme » plutôt qu'un comédien;
ce n'est pas un mal, môme au théâtre, pourvu qu'on sache son métier,
qu'on ait le ton juste et le geste réglé. Nous attendons M. Duflos à de
meilleurs rôles : il trouvera sans doute, cet hiver, dans le Severino
Torelli, de M. Coppée, et dans Henriette Maréchal, que M. de La Rounat
a l'heureuse idée de reprendre, l'emploi de son talent.
Avec le Bel Armand, l'OJéon, pour cette fête de sa réouverture, nous
a donné l'Exil d'Ovide, un acte en vers de M. Honoré Bonhomme. La
tentation est trop forte de juger cet opuscule en deux mots : honorable
et bonhomme. L'auteur mérite le respect par l'innocence de ses verj
autant que par son âge. L'Ovide qu'il fait parler est le véritable, et
le titre de la pièce en dit le sujet. L'intrigue, plus solide peut-être
qu'il n'est nécessaire en ce genre, se noue péniblement, et la qualité
du style est celle d'une traduction élégante. M. Bonhomme a supposé
qu'au moment où les sages conseils de Mécène détournaient le poète
de Julie et le ramenaient à Corinne, on méchant sophiste grec,Méthyl-
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ÂÔ& RETUE DES DEUX MONDES.
las, eDvieax de la gloire d'Ovide et de ses amours, eDtreprenait de lui
ravir'sa maîtresse; qu'il courtisait, par erreur, une affranchie et recevait
d'elle en gage de tendresse une bague donnée par Corinne; qu'Ovide,
en voyant cette bague au doigt de Méthyllas, se croyait trahi et courait
se consoler chez Julie; qu'avertie de son infidélité, Corinne la dénon-
çait à Auguste, et que bientôt, lorsqu'elle en connaissait Texcuse, elle
n'avait plus qu'à s'exiler avec son amant... Voilà, pour soutenir un si
petit ouvrage, une bien grosse charpente et bien compliquée. Les
vers qui l'enjolivent, quoique beaucoup soient ingénieux et même
agréables, ne surprennent pas l'oreille par la nouveauté de leur tour :
ce proverbe en toge, qui dure trois quarts d'heure, fatigue un peu
l'attention ; il est pourtant joué fort décemment. M. Barrai, qui débu-
tait dans le rôle de Méthyllas, est un comédien minutieux ; il serait
d'un comique moins monotone s'il parlait quelquefois au lieu de bêler.
M. Albert Lambert est un excellent Ovide de tragédie et M"* Malvau
une Corinne qui sait dire; mais pourquoi cette jeune première, un
peu sèche, imite-t-elle par momens la cantilène de M"* Sarah Ber-
nhardt? M'^ Elise Petit me paraît une soubrette romaine qui sent
coquettement son Paris. M. Rebel fait un Mécène convenable. Les
moindres rôles dans la petite pièce comme dans la grande, — où
M, Cornaglîa, M»« Régis et M"« Real méritent d'être cités,— sont tenus
avec conscience.
C'est le respect de l'art et du public, ou plutôt le respect d'eux-
mêmes, — car ils semblent s'exercer pour eux-mêmes et pour leur
profit, — qui me touche singulièrement chez ces acteurs de l'Odéon. Ils
jouent VExil (rOvide,dM commencement du spectacle, devant deux cents
personnes; ils jouent avec le même sérieux et le mêjne soin que devant
une salle de gala. J^inviterai quelques-uns de leurs heureux confrères
de la Comédie-Française à méditer cet exemple. Ceux-ci volontiers se
prennent pour des pontifes, mais volontiers ils se permettent de dépê-
cher leur messe; et, tel soir, pendant la dernière scène de l'Avare, tel
autre soir, pendant la dernière scène de Tartufe, f en ai vu plusieurs,
malgré le pathétique de l'action, se divertir comme des enfans de chœur
derrière le prêtre. Ce relâchement diminue la diétance entre les deux
théâtres; mais les comédiens de là-bas se chargeraient de la diminuer
d'une meilleure façon. Il ne sera pas surprenant qu'à force de travail
l'Odéon parvienne à justifier son titre de second Théâtre-Français et
sa prétention d'être autre chose qu'un cénotaphe perdu dans la ban-
lieue du Vaudeville et du Gymnase.
Louis GAin>ERAX.
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x^
•K^
CHRONIQUE DE LA QUINZAINE
f14 saptembre.
Tous les drames ont leur épilo^e gui résume la moralité de l'action.
L'épilogue du drame de Probsdorf, de la mort de M. le comte de Gham-
bord, c'est tout ce qui vient de se passer autour de ce tombeau pour
jamais fermé, et ces incidens, certes fort imprévus, prouvent une fois
de plus que déddément en ce monde rien ne peut se faire simplement.
Il faut que les petits arrangemens ou que les petits calculs des survi-
vans compliquent tout, jusqu'aux affaires d'un mourant, jusqu'aux funé-
railles d'un mort.
Voilà un prince qui a passé sa vie dans l'exil, victime d'une catastrophe
publique qui, autrefois, a brisé la couronne sur le front de son aïeul et
emporté sa race. Pendant plus d'un demi-siècle, au milieu des révolu-
tions de toute sorte qui ont remué l'Europe et bouleversé périodique-
ment la France, il est resté dans sa dignité de banni le représentant
' respecté d'un principe, d'uoe vieille tradition monarchique. Il n'a pas eu
le règne, il a gardé l'honneur de sa royauté exilée, il a vu passer autour
de lui ces évènemens qui ne lui ont pas rendu un trône, mais qui n'ont
jamais ni lassé sa constance, ni troublé sa loyauté, ni altéré ses senti-
mens français. Les scissions de dynastie ou de famille que les révolu-
tions avaient créées, il a mis ses soins, une sorte de point d'honneur
à les effacer, à les oublier, et à les faire oublier. Aussitôt que les cir-
constances l'ont voulu, il s'est prêté généreusement à une réconcilia-
tion de famille généreusement offerte. Les petits-fils des aieux divisés
se sont sentis rapprochés dans des malheurs communs, et la maison
de France, suivant l'expression consacrée, s'est trouvée reconstituée
dans son unité avec son chef, avec ses héritiers incontestés. Tout cela
s'est fait ooblemeût, cordialement, sans arrière-pensée, et au premier
s. — 1883. 30
s^
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y
Aeo istek fin skoi wmse^
brait du mal inattenda qui venait de frapper M. le comte de Ghambord||
M. le comte de Paris s'est rendu, comme il le devait, à Frohsdorf, au
chevet du prince si cruellement atteint Cette réconciliation de famille,
elle s'est manifestée sous une forme aussi émouvante que grave jusque
dans ces dernières et suprêmes circonstances, autour du lit d'un mou-
rant Ldjoiir oA M* te cotâte ée ChadiKord, VàitiéU pat \% ib^li §*étei-
gnait déûniiivement, où donc était la difficulté? La conduite semblait
toute tracée. C'était évidemment le rôle et le droit de celui qui recueil-
lait le titre de M. le comte de Chambord, qui devenait à son tour le
chef de la maison de France, de mener le deuil du prince. C'était tout
simple, parfaitement légitime ; mais c'est ici que tout s'est compliqué
de susceptibilités ou de prétentions visiblement peu bienveillantes
pour les princes d'Orléans. M*»* la comtesse de ChambOTd n'a-t-elle
écouté que sa propre inspiration? A-t-elle cédé à d'autres iofluences
qui l'entoureot? Toujours est-il qu'elle a exprimé une volonté formelle
devant laquelle il n'y avait qu'à s'incliner, que rien n'a pu fléchir. On
a eu la pensée de faire à M. le comte de Paris une place qui n'éiait pas
la sienne en réservant à d'autres princes la mission de conduire le
deuil de M. le comte de Cbambord. M. le comte de Paris ne pouvait dés
lors que s'abstenir de paraître aux funérailles publiques, de se rendre
à Gontz,où M. le comte de Chambord repose désormais dans l'élernelle
paix, auprès du vieux roi Charles X; il ne pouvait accepter le rôle qu'on
lui faisait, de sorte qu*on a eu à Gorits le spectacle peu prévu des
obsèques du chef de la maison de Fraoce conduites par des princes
qui ne sont même pas français. Ce n'étaient pas là sans doute ce
qu'attendaient les royalistes de France qui se sout rendus à Gorits, et
qui paraissent avoir été un peu déçus par ces funérailles ainsi réglées.
On a eu un peu de confusion là où tout aurait pu se passer simple-
ment, selon toutes les convenances. En définitive, il n'en est ni plus
ni moins, la situation reste la môme. Évidemment^ M. le comte de
Paris n'a fait que ce qu'il devait depuis le commencement de la mala*
die de M. le comte de Cbambord jusqu'à l'heure où le prince s'est
éteint. Il a témoigné aussi toute sa déférence à M"« la comtesse de
Chambord. Dans la cérémonie funèbre qui a été célébrée à Frohsdorf
et qui avait un caractère plus pariiculièrement privé, il n*a élevé aucune
difficulté, il a accepté tout ce qu'on a voulu. Le jour où les funérailles
prenaient un caraaère public à Gorits, il ne pouvait faire que ce qu'il
a fait. Il ne pouvait accepter que la place qui lui était due; dès qu'on
lui refusait oette place, il n'avait plus qu'à se reiirer sans inaistsr. 1)
s'est abstenu, et, à parler franchement, ces ineUlens, nés peul-ôtre de
préoccupations assez malencontreuses* peuvent être plus favorables qu«
nuisibles à la position que la mort de M< le eo«ite 4e Chambord lui t
ci^éée. Qa s w p«a cédé, 4us oes rèflwieQ» 4'éti«Mll« AMiémrei i
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des raflseotioaeoB mal éteints, à de vieilles défianees, à dea préven*-
tiena à peioe déguiséea, peut-être ^ d'autrea calcula bien peu aérieui;
ou a forôéi c'est bieu certain^ M. le comte de Paria à s'abateuir^ et, toi^t
bien peaë^ le seul résultat de cea diificuUés dool on a compliqué un
deuil respecté est peut-être de laisser son vrai caractère k la aituatieu
nauvelle du prince. Par ce seul fait, M. le comte de PariSf aans avoir
rien provoqué^ se trouve plua libre» plus dégagé de toute aolidsrité
avec des influences surannées» et^ en devenant l'bérjUer régulier
d'une Vieille tradition^ il reste plus que iamais le représentant d'une
monarchie eonaiitutionnelle conforme aux inatinets» aux iuléréts libA«>
raux de la société moderne. Il y avait un doute^ Il n'existe plua aujou^
d'hnii Tout eat net dans eès oonditiens nouvelles rendues plus appa*
rentes et plus senaibleâ par ce qui vient de se passer à Goritz^ CPeat ce
qu'on peut ai^peler la moralité de Pépiloguet et M. le comte de Paris
n'a point à s'en plaindre» puisqu'il aort de cette déiieate épreuve avec
sa dignité et sa libertés
Assttfémeiit, eela ne veut pas dire que la situation du prince soit
devenue plus aisée sous bien d'autres rapportas elle reatei au son*
tratroi siagullèrement difficile de toute faqon au milieu dea partis intég-
rasses à l'sggraver et à la compliquer enau-e par leura commentalrea»
par leurs excitationa. M; le comte de Chambord vivait loin de la France
et pour ainsi dire ^n dehora de là réalité; M. le comte de Paris vit en
France^ représentant par son nom^ par sa position un ordre politique
qui n'est paa l'ordre reconnu par la eonstituiion et soumia^ par le fait;
aux eonéitions de légalité communes à tous les FranQaia. Que fera*
t*il? Gomment eonciliéra«*t^il les earaetères divers qui se renoo&frent
en lui ? S'il se taitf s'il se renferme dana une réaerve^ qui; jusqu'kri» lui
a été facile^ sa t*éserve» aon silence seront perfidement interprétée; il
aera^ il eat déjà ext)oaé aux déûaucea de cea étranges rof alistes ^ni
suspectent en lui le prince libéral, et aux violences dea nipttblicainé
qui verront une eonspiratlon dana Ses actioOa lea plua aimplea^ dana
ses relations^ dana aon attitude de taciturne. 8'il parie^ s'il veut èxpli»"
quer sa position devant le pays, le gouvernement ne eaebe pas qu'il
est disposé à le traiter en prétendant» qu'il tient tout prdt un déerol
de bànniaaemèot. de sont là des dittcnltés inhérentes K une situation
exceptionnelle; M. le comte de Paris n'en est point sans douté à a'éfl
préoccuper, il les connaît. Ce qu'il y a de certain»* c'eat que^ âani tout
les oas< qu'il se taiae ou qu'il parle^ il n'eat pas de ceux qui excitent
lea disaensions dads le payai qui révent lea eonpa d'étal on fiomeo**
tant lea guertta civiles. Par aon éducation libéraje< par aatf idées^ par
ses traditioDS de famille, il est accoutumé à respecter les loii^ la
volonté nationale, il n'eat aérement pas retenu d'Autriche avee TintOn-
tion d'engager une campagne agitatrice pour reatauror te monuMiie.
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A68 RBV0B DES DECX MONDEE.
Les répablicains répètent chaque jour qu'il n'y a rien de semblable à
((^aindre, que ces incidens de Frohsdorf et de Goritz ont trouvé l'opi-
nion indifférente, que la république est plus que jamais enracinée dans
le pays. Soit; mais alors à quel propos iiivoquerait-oales raisons d'état,
et tirerait-on si complaisamment du fourreau toutes les armes discré-
tionnaires pour la défense d'une république qui n'est pas en péril,
contre un prince qui n'offense pas les lois, qui se borne à rester ce
qu'il est devant le pays comme devant l'Europe?
De cette éventualité de monarchie qui vient de reparaître dans un
deuil, il en sera ce que les événemens décideront, ce que l'avenir vou-
dra, et ce n'est pas dans tous les cas un décret de bannissement qui
empocherait ce que les circonstances auraient préparé, ce que d'irré-
parables fautes pourraient seules rendre possible aujourd'hui. Ce qu'il
y aurait de mieux pour le moment, si l'on veut donner à la république
la vie et la durée qu'on lui promet, serait de chercher une sauvegarde
non dans des menaces qui n'ont jamais rien garanti^ mais dans une
prudente et intelligente administration des affaires de la France. Ce
qu'il y aurait de plus sûr, ce serait de bien gouverner, de s'occuper
utilement du pays, de lui assurer le repos intérieur par l'équité, la paix
extérieure par la vigilance, au lieu de se complaire sans cesse dans ces
déclamations qui sont le fonds invariable de l'éloquence officielle. Ce
ne sont pas, en effet, les discours qui manquent aujourd'hui, par cette
saison d'automne, où les membres du gouvernement profitent des
vacances pour aller figurer daùs les banquets de province, dans les
comices ou aux inaugurations de statues, aemant sur leur passage des
harangues de tous les genres. M. le ministre des travaux publics se
promène en homme heureux de ses succès, dans les Pyrénées et dans
la Gironde, pariant de chemins de fer, de ports et de canaux. M. le
ministre de l'agriculture fait dans les Vosges des discours aimables et
instructifs sur les intérêts agricoles dont il a la protection : il' est dans
son rôle. M. le ministre de l'intérieur, à défaut de M. le président du
conseil qui est au repos, représente, quanta lui, dans le concert officiel
du moment la grosse fanfare politique, l'éloquence nuageuse et pré-
tentieuse. M. Waldeck-Rousseau est sans doute un homme de mérite;
il ne s'aperçoit pas seulement qu'il a toujours l'air de promulguer
Pëvangile du « gouvernement fort, » qu'il a inventé après M. Gambetta.
Il a fait, lui aussi, son voyage; il est allé l'autre jour inaugurer la
statue de Lafayette au Puy, et il n'a pas laissé échapper Toccasion de
prononcer un de ces discours qui sont un mélange de suffisance,
d'histoire équivoque , de politique ambitieuse, et d'emphase un peu
banale.
Ce n'est pas la première fois que M. Waldeck-Roosseau parle dans
ses disooars de gala de la révolutioo firançaise, qu'il prétend continuer
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BBYUB. — CHBONIQUB. âM
et dont il commente Thistoire avec sa liberté d'un esprit qui ne doute
de rien. L'autre jour, au Puy, autour de la statue d'un homme dont la
vie aurait pu, en effet, lui fournir quelques lumières, il a repris le pro*
bième; il s'est demandé comment cette révolution si puissante» si pro-
digieuse, avait pu être un jour si brusquement et si tristement inter-
rompue, comment il avait pu arriver qu'après dix ans d'improvisations
de génie, il suffit d'un demi- bataillon envahissant une assemblée de
législateurs pour en finir avec la république, pour rejeter la France dans
la monarchie, dans une série de monarchies. Oui, comment cela s'est-il
^ait? C'est que le peuple n'avait pas encore alors l'éducation politique
qu'il a reçue depuis, qu'il a aujourd'hui par les soinâ de l'opportu-
nisme I C'est l'explication de M. Waldeck-Rousseau. M. le ministre de
l'iniérieur aurait pu se faire une autre réponse plus précise, histori-
quement plus juste ; il aurait pu se dire que si un jour les grenadiers
de brumaire avaient sufli pour changer les destinées publiques, c'est
que, pendant dix ans, les « grands hommes» dont il invoque l'exemple
avaient commis de telles violences, de tels attentats contre la vie, les
intérêts et la conscience des hommes, que la France épuisée, excédée
par la terreur, n'aspirait plus qu'à la délivrance et au repos, fût-ce
sous un maître. C'est l'effet ordinaire de la politique jacobine sous sa
forme violente ; toute la question est de savoir si, pratiquée avec plus
d*art, atténuée par ce qu'on appelle la « méthode, » elle ne peut pas
avoir plus lentement, mais aussi sûrement les mêmes effets. M. le
ministre de l'intérieur a fait, en passant, une autre découverte pré-
cieuse pour l'histoire. Il a conhtaté que la France avait prodigieusement
reculé sous la restauration et qu'à cette époque, a le libéralisme sem-
blait être le monopole de quelques oificiers de Tempire en demi-solde.»
C'est ce qu'on appelle juger le passé à la façon opportuniste. M. le
midstre de l'intérieur pourrait, à la rigueur, faire avec profit quelques
études nouvelles; il découvrirait que les vraies idées libérales fran-
çaises ont une autre origine et une autre histoire. Ces idées ont assez
vécu, elles ont produit absez d'œuvres bienfaisantes, même sous ces
régimes constiiutiouneis que M. Waldeck-Rousseau traite si dédai-
gneusement, pour avoir une tradition, une force, une armée parmi
les hommes éclairés de France, et elles ont cela de caractéristique
justement qu'elles sont aussi opposées à la politique jacobine qu'à la
politique impériale.
Après cela, M. le ministre de l'intérieur, qui est un si fidèle histo-
rien, peut, s'il le veut, se donner la satisfaction de représenter son
P'irii comme ayant redressé et fixé les destinées de la France; il peut
exalter l'opportunisme pour tout ce qu'il a fait depuis dix ans, pour les
réformes qu^il a réalisées, pour la politique rationnelle, inéthodique et
progressive qu'il a inaugurée, pour le caractère indestructible qu'il a
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A70 R£YtJË B£d DEUX MÔNdËâ.
imprimé à la répnbUqtie; U peut ausâi voir, dans des éleetioûd plti» ou
moiûB favorables, led signes d*une adhésion croissante da pays au sys-
tème de gouvernement dont il se plalt à vanter les mérites. Soit I II
croit servir ainsi la république ; il ne s^aperçoit pas qu'il ne représente
que les passions, les préjugés, les intérêts, les illusions et les infatua-
tions d'un parti. Ce quMl désigne sous le nOm de u gouvernement fort »
n'est que le gouvernement d'un parti, de môme que les œuvres qu'il
énumëre ne sont que des œuvres de parti.
On peut dire ce qu'on veut dans les discours officiels, et tout repré-
senter BOUS des couleurs complaisantes. Tfaduise^ les déclamations
dans la réalité, il reste ce qu*on voit tous les jours : les actes ministé*^
riels qui se succèdent, les petits calculs d'une domination exclusive et
jalouse. Est-ce que ce n'est pas le plus despotique esprit de parti (|ui
a inspiré, imposé cette prétendue réforme Judiciaire dont la chan-^
cellerie vient de commencer l'exécution? 11 s'agit bien d'exécution en
effet! M. le garde des sceaux, pour son coup d'essai, a exécuté des
chefs de cours d'appel , des premiers présldens, et s'il n'y en a pas
quelques-uns de plus exécutés, c'est que ceux qui ont été épargnés
touchent à la limite d'âge. Ce n^est que le commencement de cette
vaste manipulation de la magistrature française, et, M. le garde des
sceaux ne le voulût-il pas, il serait entraîné forcément à des iniquités
par la dangereuse logique de cet arbitraire qui ne lui a été confié que
pour satisfaire des ressentimens et des convoitises. Est-ce que M. le
ministre de la guerre ne gouverne pas l'armée, n'interprète pas les
règlemens en serviteur d'un parti? On vient de le voir dernièrement
encore. Un général du cadre de réserve a écrit une lettre critiquant
asses vertement une circulaire ministérielle relative à la tenue des
officiers. Le général, par sa position de demi-retraite, se croyait peut-
être un peu plus libre d'exprimer une opinion sur le respect de l'uni-
forme; il se mettait néanmoins en dehors des règlemens et il a été
puoi sévèrement. A côté, un autre général a écrit un livre ob, en
prenant la liberté de tout juger, il a eu Part de célébrer les vertus
républicaines : celui-là jouit de toutes les faveurs! Des deux côtés,
cependant, Tiofraction est la même. Et H. le ministre de la guerre
lui-même, comme s'il n'avait pas assez de sa lourde et laborieuse
administration, ne trouve-t-il pas le temps de faire des discours tout
politiques, de dire son mot sur l'inauguration de la statue de Lafayette?
Notes qu'il n'a pas même paru au Puy, qu'il n'était obligé à rien, et
qu'il a pourtant tenu à faire débiter par procuration une élucubration
^ès républicaine peut-être, mais à coup sûr fort médiocre. Croit- on
que la république serait moins en sûreté si M. le ministre de la guerre
s'occupait exclusivement des s^ffaires de l'armée au lieu de faire des
discours politiques ou de se servir avec partialité des règlemens mili*
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tairesi et si on n'avait pas confié à M. le garde des sceant les dange-
reux moyens de satisfaire les rancunes et les cupidités de parti aux
dépens de la magistrature française 7
Pense-t-on surtout que la république ne serait pas dans des con-
ditions meiHeures si elle avait un gouvernement alTranf^hi de ces
influences de parti pour s'occuper avec suite, avec autorité des intérêts
nationaux de la France? La plupart des difficultés extérieures qui exis-
tent aujourd'hui n^ont pris une certaine extension ou une certaine gra-
vité que parce qu^on ne les a pas prévues, ou parce qu*on n'a pas su
prendre à propos les mesures nécessaires pour les limiter, pour en
atténuer le caractère et les conséquences. C'est ainsi que, dans ces
affaires du Tonkin, on a commencé par n'avoir qu*une idée peu précise,
très incomplète de l'entreprise dans laquelle on s'engageait ; on a con-
tinué par des tergiversations, par des instructions évasivps ou contra-
dictoires, par renvoi de forces insuffisantes, et on s*est trouvé bientôt
en face de dangers évidens : dangers de mésaventures militaires dans
ces régions lointaines, dangers de complications au moins pénibles en
Europe. Il y a eu un moment où la situation créée à la France a été
aussi confuse qu'épineuse. Cette situation a semblé, il est vrai, se sim-
plifier, il Y a quelques semaines, par le traité que nos agens sont allés
signer à la cour de Hué avec le nouvel empereur de l'Annam et qui»
en apparence du moinst diminuait le nombre des eqpemis que nous
pouvions avoir à combattre; mais d'abord il y aurait h savoir quelle
est l'efficacité réelle de ce traité, comment il sera exécuté, et de plus,
pendant que la question se simplifiait du côté de Hué, si tant est
qu'elle soit simplifiée, elle a paru se compliquer et s'aggraver du côté
de la Chine. U« Chinois auraient, dit^on, envoyé des forces militaires
à la frontière du Tonkin. et se livreraient à d'assez sérieux préparatifs
de guerre. Que oes préparatifs aient été exagérés par les Anglais, dont
la mauvaise humeur ne se déguise guère, c'est possible; il est certain
pourtant que la Chine n'est pas disposée à reconnaître notre traité
avec l'Annam et qu'il y aura toujours à débattre avec eHe cette affaire
du Tbnkin. Sera^oe par la guerreT c'est une extrémité à laquelle on ne
se résoudra sans doute qu'après avoir épuisé tous les autres moyens.
En finira«t-K>n pacifiquement dés aujourd'hui? Il y aurait, d'après toutes
les apparences, des négociations nouvelles renonées entre l'envoyé
du Céleste^Empire et notre ministre des affaires étrangères; mais ces
négociations prissent*^lles un caractère décisif, tout ne serait certes
pas terminé, et la paix fOt^lle maintenue avec la Chine» le Tonkin
nous réserverait peut-être encore bien 4ee surpritee» bien des diSl-
Qoltés à surmonter,
'" Cet tflkJres de FextréiM Orient restent plus que jamais, à n'en pas
douter, lajpréoccupation de la France, d'autant plus qu'on n'a démêlé
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A72 BEVDE PES DEUX MONDES*
jusqu'ici ni les vrais desseins du gouvernement, ni les proportions de
ces entreprises lointaines, ni ce qui peut en résulter dans l'ensemble
de nos rapports. A la rigueur, une campagne dans le Tonkiu ou même
contre les Chinois ne serait rien, il n'y aurait pas de quoi émouvoir
une puissance sérieuse ; ce qui est grave, c'est l'inconnu, c'est surtout
ce qui peut survenir et enchaîner la politique française dans des condi-
tions générales qui ne sont rien moins que claires et assurées, dans un
état de l'Europe, plein d'incertitudes et peut-être de dangers. 0(i aurait
beau, en effet, avoir une provision d'optimisme, les choses ne restent
pas moins ce qu'elles sont. Tandis que la France s'engage au loin sans
savoir où elle ira, quelles charges elle s'impose, l'Europe est une fois
de plus dans une de ces phases où elle a l'air de douter de sa propre
sécurité, où toutes les politiques semblent occupées à prendre leurs
mesures et leurs précautions contre fimprévu. On s'est remis depuis
quelques semaines à interroger l'horizon, comme si Ton s'attendait à
voir les nua^çe^ devenir des orages. A quoi tient cet état assez maladif
de Topinion 7 Ce n'est point sans doute pour une polémique acrimo-
nieuse et violente ouverte contre la France, ce n'est pas uniquement
pour un article d'un joumdl de Berlin accoutumé aux querelles d'Alle-
mand que des inquiétudes ont pu sérieusement se réveiller. Ces jac*
tances de plume auraient été sans valeur, si elles n'avaient coïncidé
avec d'autres incidens, avec une certaine agitation de diplomatie,
avec des entrevues de souverains, des rencontres de chanceliers, des
voyages princiers; et tous ces faits réunis ne prennent eux-mêmes,
une si frappante importance pour l'opinion que parce qu'ils sont évi-
demment les signes d*uoe situation sans fixité et sans garanties, où
l'on sent que tout est possible.
C'est depuis longtemps le privilège de M. de Bismarck de se jouer
dans cette situation, dont il est le principal auteur, de tenir dans ses
mains les fils de Timbroglio européen et de ne pouvoir faire un moU'>
vement, un geste sans provoquer tons les commentaires ou tous les
soupçons. Toutes les fois qu'il sort de sa solitude, on est porté à sup-
poser que ce n'est pa^ pour rien. Il en est ainsi aujourd'hui. L'empe-
reur Guillaume et l'empereur François-Joseph se rencontraient, il y a
quelques semaines, à Ischl. Maintenant le chancelier d'Allemagne, se
rendant à Gastein pour se soigner, s'est arrêté quelques jours à Salz-
bourg, où il a longuement et mystérieusement conféré avec le chef de
la chancellerie autrichienne, le comte Kalnbky. Gomme pour donner
plus d'importance à ce passage du chancelier à Salzbourg, le ministre
de la guerre de Berlin, le lieutenant impérial dans T Alsace-Lorraine,
le feld-maréchal de Manteuffel, ont été convoqués. Aussitôt toutes les
curiosités ont été en éveil, toutes les imaginations se sont mises en
campagne; cherchant le secret de ces entrevues, de ces conférences,
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EEYDE. — CHRONIQUE. A79
qui ne manquent pas évidemment de portée dans Tétat présent de
l'Europe. Les uns ont supposé que M. de Bi:^marck, en se faisant pré-
céder par l'article retentissant du journal de Berlin, avait agi avec
calcul, qu'il portait à Salzbourg une certaine préoccupation des affaires
de la France, des résistances que rMlemagoe rencontre dans l'Alsace^
Lorraine, et qu'il avait voulu s'entendre soit avec le comte Kalnoky,
soit avec le maréchal de Manteuffel sur tout ce qui pourrait arriver;
les autres ont prétendu quil s'agissait de l'Orient, de l'éventualité
d'un conflit avec la Russie, des rapports difficiles qui existent déjà
depuis quelque temps eutre les trois empires, et qui se traduisent en
manifestations de défiance, en armemens, en accumulations de forces
militaires sur les frontières. Il est assez présumable, en effet, qu'on
s'est occupé à Salzbourg de toutes ces questions et de bien d'autres
encore qui pèsent sur la politique de l'Europe. On a dû essayer de
tout prévoir, échanger des vues, c'est infiniment probable, et ce qui
semble, dans tous les cas, indiqué par la nature des choses, par une
foule de circousiauces, c'est que cette entrevue des deux chanceliers,
suivant de si près l'entrevue den deux empereurs, doit avoir eu pour
premier objet, pour objet précis, le renouvellement ou l'affermisse-
ment de l'alliance austro-allemaâde. Il est possible aussi que M. de
Bismarck, après avoir admis déjà l'Italie dans la combinaison qui réu-
nit les deux empires du centre, ne dédaigne pas d'y introduire, comme
auxiiiaireH ou comme figurans, d'autres états, grands ou petits, dont
il croirait pouvoir se servir. Cest le sens apparent, vraisemblable, de
tout ce mouvement de princes visitant aujourd'hui l'Àllemague, Vienne
et Berlin, tournant autour des deux empereurs. Cest la tactique évi-
dente du terrible chancelier, autrefois si loquace, devenu depuis
quelque temps si taciturne, de réunir le plus d'alliés possible, de
créer au centre du continent une force compacte, en s' étudiant à
isoler ceux qu'il considère comme des adversaires éventuels, à rejeter
la Russie au nord, la France au midi, de façon à rester maître de la
situation de l'Europe.
La tactique n'est sûroment ni sans habileté ni sans grandeur, et
M. de Bismarck est bien homme à poursuivre avec ténacité des des-
seins qu*ii peut juger utiles à la sécurité de l'empire. Est-ce à dire
que cette alliance affermie ou renouvelée avec l'Autriche, com-
plétée par d'autres accessions dans diverses parties de l'Europe,
soit le préliminaire de cornplications immédiates ou prochaines?
Led causes de conflits grands ou petits, ces allumettes dont parlait
autrefois lord Palmerston, ne manquent certes pas aujourd'hui sur le
continent européen, et le soupçonneux chancelier de Berlin lient visi-
blement à se mettre en garde ; mais, avec toutes ses hauteurs et ses
impatiences de prèpotent, il hésiterait vraisemblablement lui-même à
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hlh RETUB DES DEUX MONDES.
iQm&r nu mgnal de goenre, à essayer de changer en iimtrumeotd'agrefk
«ion et de perturbation des combioaisons de diplomatie qui n'ont eu
jusqp'icî. on l'a assez déclaré, qu'un caractère dëfensif et pacifique.
M, de Bismarck peut, de temps è autre, déchaîner les brutalitt^ de ses
journaux contre la France» il peut avoir des soupçons du côté de la
Russie ; il y a encore loin de tout cela à l'aotion. Tous les étau d'ai|<*
leqrs n'ont pas les mouvemens si libres, et l' Autriche elle^^méme, bien
qu'encbatnée par sa politique orientale h l'Allemagne, est la première
intéressée à ne rien précipiter, à ne pas* s'engager à la légâr»r Elle a
asses d'embarras intérieurs dans toutes les incohérences et les riva^
Utés de r«ces qui viennent d'éclater encore une fpis par les troubles
de la Qroatif .
La Croatie, on le sait, relève de h couronne de Hongrie; mais elle
est une vassale toujours insoumise, semi-^indépendante, aspirant à
reprendre un rôle national, et à former h son tour un royaume rele«*
yant uniquement de l'empire. Us derniers troubles ont ooromencé
par des écbauffourées qqt ont éclaté, k Agram, par des insultes aux
écussons hongrois, qui ont été arrachés presque partout. Le cabinet de
Pesth, d*accord avec le ministère commun de Tempire, a voulu oéces^
sairement rétablir les écussons arrachés; mais aussitôt l'agitation a
grandi» s'est étendue à toute la Croatie et est devenue une sorte d'in-
surrection séparatiste nationale contre la domination magyare. Le ban
de Croatie, le eomte Pejaosevieh, n'a plus voulu exécuter les ordres
venus de Pestb et a donné sa démission. Il a fallu nommer un commis*
saire impérial avec des pouvoirs eitraordinaires pour rétablir l'ordre*
Le ministère de Hongrie se trouve dans l'alternai iye de subir une
humiliation en acceptant les conditions des Croates ou d'employer la
force, d'exercer des répressions sanglantes contre des populations qui
attestent d'ailleurs leur fidélité à Tempereur. La situation est d'autant
plus critique pour le gouvernement hongrois que, dans le royaume
même, dans quelques oomitats, le mouvement antisémltique a pris
depuis quelques semaines un caractère de violence eitraordinaire. Ce
ne sont plus des manifestations accidentelles, ce sent de vraies guerres
de paysans contre la race Israélite, des assauts organisés contre les
juifs, contre leurs familles et leurs maisons. On a été réduit à envoyer
des troupes contre ces séditions populaires; et sur plusieurs points la
répression a été sanglante. L'agitation antisémitique de Hongrie se
mêle à l'agitation nationale de Croatie pour créer à l'Autriche une
situation telle que le cabinet de Vienne est probablement peu dési#
reux de voir surgir par surcroît des complicationa extérieures, tott«<
jours redoutables.
L'Espagne, à son tour, sort à peine d'une crise intérieure qui, pour
n'avoir duré que quelques jours, n'a pas moins une certaine sig^-
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BETUE. — CHRONIQUE. 475
c^^n et povrr^t pa39er pour uoç préface assey peu brillmte du ?oy9gô
que le roi Alphonse XII a cru devoir entrepreodre eo Allemagne. Ceat
la premiôre (oit» en effet, que Teaprit de aédition a reparu dana Târ-
mée, que dea régimena se aont insurgea depuis la restauration, et la
situation a paru un moment assez grave pour qu'on ait cru devoir
mettre certaines contrées en état de siège, décréter la suppression des
garanties constitutionnelles» L'échauffourée a été promptement vain-
cue aana doute par les mesures énergiques qui ont été prises. Le roi
s^est empressé de parcourir quelques provinces, il s'est mêlé aux popu-
lations, à l'armée, et tout a paru terminé. Les évéùemens du mois
dernier ont eu cependant un premier résultât. A peine le danger
aemblalt^il passé, qu'il s'est élevé dans le gouvernement une sorte de
conflit entre les partisans d'une politique de forte vigilance et ceux
qui désiraient en finir au plus tôt avec les souvenirs importuns des
derniers inddena insurrectionnels. D'un côté étaient le ministre de la
guerre et ses amis, dans l'autre camp se trouvaient le président du
conseil, M. Sagaata, et les libéraux du cabinet. Ce sont cea derniers qui
ont gardé l'avantage, puisque Tétat de siège a été levé et que les garan-
ties constitutionnelles, un instant suspendues, ont été rétablies. La lutte
d'influences qui existe dans I9 ministère n'est au surplus que suspen-
due.
La crise subsiste, elle n'est pas dénouée, elle a été ajournée d'un
commun accord jusqu'après le voyage du roi en Allemagne; mais c'est
là justement la question : pourquoi ce voyage dans les circonstances
présentes? Il semble vraiment assez peu plausible, soit en raison de la
situation iotèrieure de TEspagne, soit parce qu'il pouvait prendre une
signification peu obligeante pour la France dans les conditions de la
politique générale. Le roi Alphonse, il est vrai, a tenu à dissiper tous
les doutes avant son départ. Il a saisi Toccasion d'une inauguration de
chemin de fer pour attester publiquement ses cordiales sympathies
envers la France, pour dire tout haut le prix qu'il attache h r^mitié
durable des deux nations. Il doit, dit-on, s'arrêter à Paris à son retour»
Il est certain qu'on ne voit guère ce que l'£spaçne irait chercher en
Allamagne, quel rôle elle pourrait prendre dans des combinaisons ou
elle n'a que faire. Par tous ses intérêts elle est liée à la France, et
toute politique qui méconnaîtrait les intérêts traditionnels qui unis-
sent les deux pays ne ser«it qu^une fantaisie périlleuse.
eu. DE MAZADK.
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A76 BBYUB DKS DEUX MONDES.
Le Tréior de lafarnUUf par M. J.-P. Hoazé. — Les Aniti/kiux ulties, par M. R. Boa-
lart. ^ Les Plantes médicinales et usuelles, par M. H. Rodin. — Dictionnaire vété'
rinaire, par 11. L. Félizet — Code de la législalion forestière, par M. A. Paton. -^
VArt de planter, par M. de Manteuffei; 6 vol. in-18, illustrés de gravures; Roth-
schild.
Biea des gens qui se plaignent avec amertume et colère lorsqu'ils se
trouvent aux prises avec ces accidens désagréables, ces ennuis et ces
embarras que nous appelons les petites misères de la vie domestique,
ne se doutent guère combien il eût été, souvent, facile d'y échapper;
mais on apprend toujours trop tard ce qu'il eût fallu faire pour cela,
et Pexpérience s'acquiert lentement et chèrement. Il y a une dispro-
portion parfois risible entre le temps, l'argent, le bien-être, qu'il faut
sacriiier pour réparer telle faute que l'insouciance ou Pignorance vous
a fait commettre, et ce qu il en eût coûté pour l'éviter. Cest que les
uns n'aiment pas à questionner et les autres s'adressent à de plus
ignorans qu'eux, mais donneurs de conseils intrépides; les uns comme
les autres gagneraient à se rappeler qu'un bon livre est un conseiller
que l'on garde sous la main et dont les réponses sont, de plus, sincères
et désintéressées. Le tout, c'est de s'habituer à le consulter : lui, ne
refuse pas de parler, et ses services n'ont pas de tarif. Ouvrez, par
exemple, cette petite encyclopédie portative des connnaissances prati-
ques qui s'intitule le Trésor de la famille: elle a réponse à toutes les
questions; elle a prévu tous les problèmes qui touchent a l'habitation^
l'ameublement, l'alimentation, l'habillement, la toilette, l'hygiène, la
médecine et la pharmacie domestiques, l'éducation des enfans, les
usages de la société, les lois de l'économie domestique; » elle n'oublie
même pas qu'en France, « nul n'est censé ignorer la loi. » Moins
uuiversels et compréhensifs que ce vade mecum, voici une série de
petits traités à l'usage des gens du monde, où se trouvent réunies les
notions les plus essentielles sur les animaux et les plantes, la manière
de les utiliser, les moyens de les multiplier et de les conserver, eu
dépit de l'inclémence des saisons, et contre les désastreuses inspira-
tions de l'empirisme. On y trouvera des préceptes rationnels dont
l'expérience a démontré l'efficacité; on y apprendra les soins que
réclament les plantes d'appartement comme les arbres de la forêt, les
animaux qui ne sont pour nous que des compagnons ûdèles, comme
ceux qui constituent la fortune du campagnard. Ces petits volumes,
de format commode et d'apparence élégante, dont nous avons énuméré
les titres, professent tous l'ambition d'être des conseillers utiles et de
facile accès. Manuels d'éducation et d'hygiène appliquée à nos servi-
teurs des règnes inférieurs, ou guides à travers les dédales de la
législation, ils sont destinés à nous fournir des règles de conduite et
à prévenir des regrets tardifs.
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RByUE. — GHBONIQUB. 477
LE V0T7VEMENT FINANCIER DE LA QUINZAINE.
Le marché financier de Paris est resté soumis pendant la première
quinzaine de septembre, plus complètement encore peut-être qu'on
ne l'avait vu jusqu'ici, à des influences et à des préoccupations d'ordre
purement politique. Les articles de la Gazette de V Allemagne du Nord et
la polémique qui en est sortie, à laquelle ont pris part les plus impor-
tans organes de la presse européenne, les nouvelles transmises de
Hong-Kong aux feuilles britanniques et américaines, la réouverture
officielle des négociations entre notre ministre des affaires étrangères
et l'ambassadeur de Chine, le voyage du roi d'Espagne en Allemagne,
les troubles agraires en Croatie, les événemens assez mystérieux qui
se passent ou se préparent en Bulgarie, tels sept les faits qui déter-
minent à notre Bourse les mouvemens incertains, saccadés qu'enre-
gistre la cote de nos fonds publics.
Des variations qui se produisent dans la situation des deux grandes
banques d'Angleterre et de France et dans l'état général du marché
monétaire, de l'abondance plus ou moins grande de l'argent, des pro-
babilités d'un relèvement ou d'un abaissement à bref délai du taux de
loyer des capitaux, de l'importance que le déficit des récoltes en Europe
pourra donner aux exportations métalliques cet hiver, de la diminution
constante du rendement des impôts, de tous ces phénomènes écono-
miques ou financiers qui constituaient autrefois le principal objet des
préioccupations du spéculateur, il n'est plus question aujourd'hui; nul
ne s'en inquiète; il s'agit bien de savoir dans quelle proportion l'or
doit quitter les caisses de la Banque, alors qu'on se voit réduit à cher-
cher une réponse à cette question : Le marquis Tseng, ambassadeur
de Chine, a-t-il repassé le détroit pour installer sa famille à Folke-*
stone, ou faut-il croire qu'il est décidé à ne revenir que lorsque le
cabinet français aura souscrit à son ultimatum ? ^
L'activité des transactions à la Bourse de Paris est chaque quinzaine
en décroissance. On s'étonne, lorsque survient une liquidation, que
l'importance des engagemens ait pu se réduire encore depuis la liqui-
dation précédente, tant elle avait alors paru déjà réduite. Il n'y a
plus, à vrai dire, de spéculation. La haute banque se renferme dans
une abstention complète; il ne reste plus à la Bourse que les joueurs
des catégories inférieures, qui opèrent au jour le jour, sans vues arrê*
tées, tantôt à la hausse, tantôt à la baisse, au gré des événemens, et
qui modifient à tout instant leurs positions, selon la teneur des dépê-
ches qui leur parviennent entre midi et demi et trois heures. Sur le
/
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^
l78 RETUB DBS 0ECX MONDBS.
marché libre, les transactions paraissent encore quelque peu animées»
par suite du jeu inoeasaot des primes pour It leadentin^ qui donne
lieu à un grand nombre de transactions, mais qui suppose les engage-
mens presque aussitôt liquidés que contractés. Au comptant, môme
incertitude de l'épargne, môme va-et-vient des cours entre des limites
étroitement fijLées par l'impatience égale que montrent acheteurs et
ydodeurs à réaliser leurs pertes ou leurs bénéfices aussitôt qu'un écart
de quelques centimes se trouve atteint
Qu'il existe un parti de baissiers, tenaut eo échec ce qui reste de
l'ancienne spéculation à la hausse, ce n'est guère deuteux; mais ces
baissiers né sont ni aussi puissaos ni aussi nombreux qu'on le croit
gënéralementt On ne saurait s'expliquer autrement la fermeté réelle
des rentes françaises et de quelques-unes des plus importantes valeurs
de la cotOi qu'on ne voit point baisser» en dépit des mauvaises disposi*-
iions dominantes, et des progrès constaos que fait le découragement
parmi le^ porteurs de titres.
Ce qui reod iee baisiiers relativement prudens et empêche le déçois
vert de prendre des proportions inquiétantes pour la tenue du marobéi
c'est l'extrême facilité avec laquelle les acheteurs se font reporter à
chaque liquidation nouvelle. La défiance générale maintient beaucoup de
capitaux disponibles, et les offres de concours sont tellement empres*
sées que l'argent qui trouve encore k s'employer en reports n'obtient
plus qu'une rémunération dérisoire* Gooore faut-il reconnaître que
cette situation ne modifie pas les dispositions des capitalistes^ et que
ceuxrâ aiment mieux se coutenter d'un revenu minime« ou môme gar-
der leurs capitaux inoccupés que de les employer en achats de valeurs*
De plus, les vendeurs à découvert étant en nomnre» et rien ne les soW
licitant à des rachats» c'est par eux qu'est fournie la principale contre^
partie aux acheteurs désireux de conserver leurs positions.
11 y a quinze jours, on à compensa le 3 pour 100 à 90 frano» et le
h 1/2 h 108.50. Dès le lendemain de la liquidation, ces cour9 étaient
attaqués et peu à peu le mouvement rétrograde s'est développé jusqu'à
ce que le premier fonds eût atteint 79.50 et le secoud 108 francs, A ce
moment, la guerre avec la Chine paraissait imminente; toutes les heu-
reuses conséquences du succès obtenu devant Hué et du traité qui en
avait été le fruit paraissaient perdues. Les troupes chinoises passaieol
la fronMèret II fallait envoyer des renforts et l'on parlait de la convo^
cation des chambres.
Le marquis Tseng est venu alors de Londres à Paris pour entamer de
nouvelles négociations avec M. Ghallemel^Laoour; oe fait a valu à née
rentes une reprise de 50 centime»» Lee cours de compensation se sont
trouvés regagnés, Mais serait«il raisonnable d'eseompte? une heureuse
issue des pourparlers engagés? Le gouvernement de Pékin eatei^a4^il
raison et ne nous forcera-t-il pas, par d'inacceptables prétentions, à
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aller josqn'au bout de l'entreprise commeocée? Ces divers poiol
terrogatioo ait arrêté le 4 1/2 à 108. 40 ; la DOUYelle de rmcenc^
plusieurs maisons européennes à Canton a déterminé in noiK
recul. Malgré rintervenlion oScieuse du gouvernement anglais, qui y
les plus louables efforts pour prévenir une rupture complèle entre\
France et la Chine, on ne peut prévoir comment se résoudra cette quesv
tion jrendue si oompleie par les babitudes de tergiversation et de dupli^^V
tion jrendue si oompleie par les babitudes de tergiversation et de duplh
cité^^'^K^iplomatie orientale. On comprend donc rbésitation de la
baf 4 se prêter aux tentatives qui pourraient être faites en
y' **derepriset
W 4b
-♦dereprisot
mouvement de ee genres aceompa^
pérations financiéred qui ont pour
. y 4blie. Or les {^moteurs dv creuse*
i ^^^9 / ,réaol«deoontracterdans les premiers
^.^)î>^ / Aprunt d'une importance oonsidérable-
y^ (/^ ' ses sur le capital social et avec les fonds
TH^ * / nisaion de 250^000 obligation*! la eeinpa-<
f^it / >ie a acbeté le chemin de fer du Panama et
y<9 / et tous les travaux préparatoires en vue de
^ / at proprement dit du canal. Cest ^opération
/ agit maintenant d'aborder^ et^ pour ne pas se
t«. 4. iources, la compagnie croit avoir besoin de près
d^ / va dono émettre 600^009 oUigatioas» r&pperuot
15; i imboursables à 500 francs, et elle dffHraj dit^dat
ces- . / c au prix de 291 francs; L/émisaîon n'est pils encore
officia ^ joneée» et il se pourrait faire qu'elle fût ajournée^ di
les évéu prenaient mauvaise tournure du oAté de la Chibe. M. de
l^esseps » 4mai8 trouvé l'épargne francise sourde k ses appels;
Mais, si rOk M que puisse être la foi des souscripteurs du futur em«
prunti le » ^ment ne parait pas propice pour opérer un aussi fort pré-
lèvement sur les capitaux sans emploi.
Il a été question d*ua autre grande Opération financière^ rémission
des actions de la société en voie de formation pour l'eiplolution de lé
régie coiotéressée des tabacs en Turquie. La Banque Ottomane S'occupe
en effet de la constitution de celte société; à laquelle prendront part
d'importao^ établissemens de crédit d'Angleterre, db France; d'Aile*
magne et d'Autriche. Mais cette affaire né donnera pas Heu à une sou<f>
scription publique d'actions. Les titres seront sousoHts difHMsteoiéni
par les diverses maisons qui s'occupent, avec la Banque Oitomàne> de
la formation de la société; il en sera vendu ensuite ultérieurement un
certain nombre sur le marché, mais seulement quand les circonstances
politiques et flnaMiereB paraltTbnt favorables, ce qui n'est pas le cas
actuellement.
Le marché des valeurs est tout k fait abandonné. Quelques acbata
'N
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\
t
>
478 REVtJE Dte DEUX MONDES.
marché Hevé pendant deux ou trois jours l'action de Suez à 2,^25, mais
par 8uHf.Q a été ramené depuis à 2,400. La Compagnie vien^de faire con-
lieu à y^ qu'elle adoptait dés maintenant quelques-unes des mesures que
mens projet de convention entre M. Gladstone et M. de Lesseps avait sti-
ioce^l^es en vue de donner satisfaction aux réclamations du commerce
^^%nglais. Il en résultera une légère diminution des recettes ; mais il est
^ important pour la compagnie de désarmer peu à peu cette opposition
des armateurs anglais qui avait pris, il y a quelques semaines, im
caradère si aigu et si menaçant.
Les actions de nos grandes compagnies de chemins de fer se main-
tiennent avec une grande fermeté. Ces titres sont bien classés et n'ont
rien perdu de leur faveur auprès de l'épargne. Aussi les baissiers per-
draient-ils leur peine à les vouloir attaqaer. Mais ce n'est pas une rai-
son, d'autre part, pour tenter de leur imprimer une impulsion de hausse
sous le prétexte que le vote des conventions leur a ouvert de nouvelles
perspectives de prospérité. Ce vote a consolidé la situation des com-
pagnies, mais en même temps il a rendu improbable pour longtemps
toute augmentation des dividendes. Les actions sont donc à leur prix,
et la spéculation commettrait une imprudence en voulant, comme on
Ta annoncé par exemple pour l'Orléans, les relever brusquement
au-dessus du niveau actuel.
Les institutions de crédit sont à peu près toutes réduites à l'inac-
iton. Le Crédit foncier, il est vrai, développe ses opérations de prêts;
mais la Société générale, lé Crédit lyonnais, la Banque d'escompte, etc.,
bornant forcément leur activité à ce qu'on appelle les affaires courantes,
voient se tarir chaque jour la source de leurs revenus : il faut prévoir,
pour 1883, des dividendes inférieurs aux répartitions de 1882. Cette
éventualité écarte les acheteurs, et la plupan des titres des banques
ne sont plus cotés que nominalement. Oe là l'immobilité des cours,
Ic^s transactions effectives (quand il s'en produit) ne faisant que pro-
voquer une nouvelle baisse.
Les fonds étrangers ont été fermes depuis la dernière liquidation.
Peut-être même une certaine amélioration aurait-elle pu avoir lieu sur
ce groupe de titres si le Stock-Exchange n'avait eu à subir une vio-
leote secousse par suite d'un effondrement de 30 pour 100 sur les Che-
mins mexicains. La liquidation de quinzaine à Londres, qui s'effec-
tue en ce inoment, a été rendue un peu laborieuse par cet incident,
di>Dt notre marche des valeurs internationales reçoit indirectement le
contre-coup.
U direekm^gèrant : G. Boloi.
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MADAME DE GIVRÉ
PRBMIÈRâ PARTIE.
I.
Au fond d'un vallon boisé des Ârdennes, entre un humble village,
que l'on dirait compris dans ses dépendances, et d'importantes ver-
reries en pleine activité, qui ont l'air d'être placées sous son patro-
nage, s'élève le château de BourviUe. Cest une construction toute
jeune, svelte, élégante, harmonieuse et sobre, qui a remplacé, il y
a vingt ans à peine, un vieux nid féodal d'ardiitecture rébar-
bative et d'aspect délabré. Ni clochetons ni tourelles, ni mâchicoulis
ni poivrières : trois corps de logis juxtaposés, dont deux assez étroits
formant les ailes, le tout de style à peu près Louis XIII, avec une
large terrasse sablée du côté du parc, et un haut perron du côté de
la cour. Telle est la demeure patrimoniale du dernier des Terdllac.
-^ Ces Tercillac sont une très ancienne et très noble famille du
Rouergue, établie depuis deux cents ans dans les Ârdennes, par
suite d'alliances et d'héritages.
Le marquis de Yercillac, viveur repenti et marié, était venu, un
beau jour, se fixer dans sa terre de Bourville, pour y goûter, en
TCWE UX. — l** OCTOBRE 1883. 31
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un BEVBE DES DEUX MONDES.
compagnie de sa femme, belle et douce victime qui aimait son mar-
tyre, une paix réparatrice. Hais la calme activité de la vie champêtre
n'avait pas tardé à lasser ce citadin très imparfaitement guéri des agi-
tations d'une existence trop parisienne, et le châtelain de Bourville,
après s'être agréableme|it occupé, durant quelques années, à démo-
lir son vieux donjon et à édifier, sur la place même, un moderne
castel, en était arrivé vite à se demander s'il n'avait pas fait fausse
route en prenant le chemin de Damas. Néanmoins, tenace en ses bons
propos, s'entêtant à sa conversion, H. de Yercillac, plutôt que de
lâcher pied et de rétrograder vers Paris, résolut bravement de se faire
industriel,' — pour tuer le temps. En conséquence, il fonda les Ver^
reries de Bourville^ lesquelles, n'ayant aucune raison d'être, eurent
toutes les peines du monde à subsister sans dommage pour leur fon-
dateur. Cependant, grâce au concours d'habiles ingénieurs, l'en-
treprise finit par couvrir ses frais.
M. de Yercillac avait réussi de la sorte à dérouter son ennui,
et, par la suite, il n'échoua qu'à moitié dans le double et généreux
projet qu'il avait formé d'être utile et de se faire aimer : il occupait
trois cents ouvriers et n'était point haï. Depuis vingt ans, il vivait
là, entre sa femme et sa fille, travaillant un peu, chassant beaucoup,
allant à Paris de loin en loin, rarement ; ayant d'ailleurs, dans le
voisinage, d'assez nombreuses relations de famille, ainsi que quel-
ques autres de moins patriarcale origine.
Sous le soleil de juin, le château se montre tout souriant parmi
les arbres; ses toits d'ardoise d'un bleu violet jaillissent en miroi-
tant de la combe de verdure qui lui fait un berceau, et ses briques
d'un rouge vif, encadrées dans ki pierre, se détachent gaiement de
l'épaisse futaie à laquelle seiid)le adossée s(hi architecture légère^
Devant, derrière, à droite, Ji gauche, un peu partout, des corbeilles
de fleurs et dee massifis de plantes, épws, comme seaiés au hasard»
sans rien de cette ordonnance ourreete, de cette agaçante symétrie
qui est la parure de nos squares, et &it la gloire de nos jardina
publics. Les trois portes-fenêtres d'un grand salon Louis XVI don-
nant sur la terrasse, que relient au parc deux rampes en pente doocet
soot toutes grandes ouvertes. Près de l'une de ces portes, la Maa>-
quise de Yercillac est assise, brodant au métier. Son regard, de
temps à autre, se promène sur le paysage intime et tranquille qui
s'étend devant ses yeux. Ea face, une large pelouse, sur laquelle
les puissantes ratures des vieux arbres qni Tratoureot projetteal
leur ombre fraîche; à droite, au loin dans la campagne et vues
selon l'axe d'une liffge percée, les cheminées en forme de pyra-
mides tronquées de b verrerie, et les lueurs rougeâtres, un peu
pâlies dans la grande lumière du plein jour, qui s'échappent des
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onvreaax démasqués, «comme d'amant de gueules inocn^fiéea ift
béantes ; à gauche enfin, la toiture en tuiles baiioiées des oommuM»
ee montrant discrètement parmi ta veréure, et la cour proprette
des écuries, avec son d6me de vitrages, ses anneaux de onivre
reluisans et son horloge qui va marquer trois henes, le tout i^p»*
raissant dans une éclairde du feuillage. Ati-nlessous de Tborlogé
des écuries, on aperçoit mi cocher en test» rayée qui dételle, wett
l'aide d'un palefrenier, deux beam mecldembMrgeoiB dont le poil
paratt à peine humide, malgré l'aceablame ehaletir d'une radieuse
après-midi d'été.
Sur le parquet à losanges et à rosaces, un pas dThoimne a retenti»
Le marquis vient d'entrer, et la mu^ise i/est retournée* Tous deux
sont jeunes encore, jeunes d^alhxre et d'aspect, en dépit de quel-^
ques rides superficielles, à peine dessinées, et de quelques floeraa
gris, comme par hasard arrêtés sur leurs tè^ et retentis dans leurs
chevelures. Le marquis, grand et de fière prestance, a des tnits
nobles, dont l'expression un peu allière se trouve beuremeamit
mitigée par la bienveillance du regard; sa moustache, d'mi blond
qui s'aigente, est lustrée, frisée, relevée comme une moustache de
vin^ ans. La marquise, sous d'épais bandeaux ch&tains, qui, par
places, se décdorent, montre un beau Tisage souriant et tranquille
de femme mûre qui sait vieillir.
— Eh bien I mon ami, vous venez d'installer Pienre?
— Oui, D'ailleurs, ma chère, la tâche était facile : vous aviezpassé
par là, j'ai reconnu votre main. Sa chambre était toute prête à le
recevoir, cette chambre qu'il a toujours occupée pendant ses vacan-
ces, au temps déjà lointain où il était souvent notre bête. Le brave
garçon était tout ému en me parlant de ses souvenirs d'enfanœ et
de ce qu'il appelle nos bienfaits. Oh I celui-là n'est pas un ingrat.
— C'est vrai, et même il va plus loin dans la reconnaissance que
nous n'avons été dans le bienfait, car, si nous nous sommes chargés
de son éducation et si, aux jours de vacances, notre maison a mw
placé pour lui celle que la mort avait fermée, c'était, après tout,
une dette que nous payions, rien de phts. Son père, ce vieux servie
teur, qui était bien le meilleur et le plus fidèle de vos gardes, tué
sur vos terres par un braconnier, ne le laissait-il pas orphelin 7..
Et puis, si nous l'avons aidé, il s'est bien aidé hii-méme, il en faut
convenir. Il ne nous doit ni son intelligence, ni son ardeur au tra-
vail, ni son taot, ni ses sentimens élevés. Quant à nous, hii ayant
pris son père, j'imagine que nous lui devrons toujours quelque
cbose.
— D'accord; et c'est grand dommage que ces idées toutes sim*
pies de solidarité et de patronage soient aujourd'hui si complète-
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A8i REVUE DES DEUX MONDES.
ment démonétisées. Toujours est*il que Pierre nous sait gré de ce
» que nous avons fait pour lui, comme si rien ne lui eût été dû...
Par exemple, je n'ai jamais compris, vous le savez, pourquoi^
aimant nos verreries et nos bois comme il les aimait, il a préféré,
au sortir de TÉcole, s'expatrier, aller chercher fortune aux Ètats-
Dnis, puis au Japon, au diable enfin, plutôt que d'accepter ici la
direction de la manufacture. Ses prétextes ne valaient rien. Quel-
que fantaisie voyageuse, je l'ai toujours dit.
— Ou quelque amourette, je l'ai toujours cru... Quelque amour
même, — ajouta la marquise après une courte pause ; — s'il est
vrai que l'intensité de vos sentimens, messieurs, se mesure au
chemin que vous parcourez pour en fuir l'objet; car, d'ici à Phila-
delphie, terme du premier voyage de Pierre, il y a bien une pas-
sion, j'imagine.
— Bah I voilà les femmes I A vous entendre, toute locomotion
vient de vous, et, quand un homme voyage, c'est pour vous fuir, à
moins que ce ne soit pour courir après vous.
— Quoi que vous en ayez, cet exil volontaire est resté parfaite-
ment inexpliqué, vous le disiez vous-même à l'instant, et ce n'était
pas la première fois que je vous l'entendais dire.
— Et vous, ma chère, vous dites cela d'un ton à faire entendre
que l'explication n'est pas loin.
M™* de Vercillac leva les yeux vers son mari, puis, repoussant son
métier :
— SoitI dit-elle, Pierre aimait Alice.
*— Notre fille? quelle idée 1
— }'en suis sûre, répliqua la marquise. Aussi bien, ajouta-t-elle,
je me proposais d'aborder avec vous ce point délicat avant que vous
ayez pu faire, ainsi que vous en avez, ce matin encore, manifesté
l'intention, de nouvelles et décisives instances auprès de Pierre
pour le garder ici. Et, si je ne vous ai jamais conununiqué mes
réflexions sur ce chapitre, c'est que le départ et l'éloignement pro-
longé du cher garçon leur ôtaient tout intérêt.
M. de Vercillac haussa les épaules.
— Ma bonne amie, dit-il, c'est une nouvelle chimère que vous
vous êtes créée là pour occuper vos loisirs. La vie de la campagne
est malsaine aux imaginations trop actives.
— Raillez, mon cher Guy, tout à votre aise; raillez, mais écoutez.
Je ne crois pas m'être méprise ; et, d'ailleurs, je ne vois, à vrai dire,
rien de bien étrange à la chose. Pierre n'a-t-il pas souvent vécu
ici? Ne prenions-nous pas plaisir à l'y attirer et à l'y retenir pour
tromper son isolement?..
-— Folie 1 folie! interrompit le marquis. — Vous oubliez, ma chère,
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MADAME DE 6IVBÉ. 485
qu'il 7 a cinq ans, lorsque Pierre a quitté la France et nous a dit
adieu, Alice avait à peine quinze ans.
— Je ne l'oublie pas. Mais, dites-moi, doutez-vous qu'un jeune
homme de vingt-trois ans se puisse éprendre d'une fillette de
quinze, qu'il a d'abord bercée, puis promenée, puis sermonnée?
M. Yercillac eut encore un haussement d'épaules, qu'il accom-
pagna, cette fois, d'un geste d'impatience.
— Pierre est un homme de sens, dit-il d'un ton bref.
— Évidemment! riposta la marquise, puisqu'il est parti.
— Ce départ ne prouve rien.
— Il prouve tout.
— Allons, soiti fit le marquis. — Mais... Alice?
— }e ne sais, répondit la marquise. — D'ailleurs, à quinze ans,
on n'aime pas : on préfère... Par exemple, je ne serais pas surprise
qu'à cette époque-là elle préférât Pierre à Raymond.
— A cette époque-là, peut-être... Et encore, c'est impossible!
— Pourquoi ? Vous n'en êtes plus à croire, je suppose, que l'on
porte nécessairement sur soi l'empreinte de sa roture ou le reflet
de son blason. La distinction n'est rien autre chose qu'une aptitude
naturelle que développe et féconde l'éducation. Or, Pierre, né dis-
tingué, a été élevé à votre école, de sorte que, sans être du monde,
il est plus homme du monde que la plupart de ceux qui en sont.
— Il est des accidens, dit le marquis, dont l'instinct préserve le
cœur d'une fille de race. Alice éprise du fils d'Antoine Lefort, mon
ancien garde I
— Je serais moins calme si je croyais que cela fût; mais je dis
que cela aurait pu être.
— Allons donc!... En tout cas, Alice fait aujourd'hui bon accueil
à son cousin, et j'en suis aise. Il y a là des convenances de nom,
de situation, que nous trouverions difficilement ailleurs. Raymond
est de la famille, il est suffisamment beau, plus que suffisamment
riche, sa terre est voisine de la nôtre...
— Ouï, interrompit la marquise, tout est parfait. Mais cette Clara
Frémont, l'actrice que chacun sait être la maîtresse de Raymond,
qu'en faites-vous? Vous n'allez pas, j'imagine, donner votre fille à.
l'amant de cette demoiselle.
— A l'amant en pied, non, certes! Mais à l'amant honoraire, pour-
quoi pas? Or, les choses sont en bonne voie de liquidation, je m'en
suis assuré. D'ailleurs, s'il fallait attendre, nous attendrions. Ray-
mond est encore très jeune ; il n'a que vingt-sept ans ; et, pour ce
qui est d'Alice, il n'y a pas longtemps qu'elle l'était encore trop,
car je ne suis pas d'avis qu'il faille marier les filles à la première
robe longue.
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AM BEVUB BBS MUX MONDES.
— Aimable philosophie I s'écria la marquise. — Nous attendrons
que M^ Clara Frémont ait assez dejson galant pour en faire le man
de notre fille l
— Ehl ma chère, vous faudrait-il pour gendre un jeune homma
au ccBur pur, ayant le drdt de se faire enterrer en blanc et de se
vêtir dans le même goût, un bêta qui viendrait offrir à votre fille
les prémices de sa tendresse et la Heur de son âme?
— Pardon 1 autre chose est d'avoir aimé une ou deux femmes
avant la sienne, puisqu'il parait que c'est indispensable pour se
faire la main , autre chose d'avoir, conune Raymond, fatigué son
cœur et le reste à courir les boudoirs hospitaliers*
— Bah I le gaillard a encore bon pied, bon œil : voilà pour la
santé; quant au cœur, il a plus d'un printemps et peut fleurir plus
d'iuie fois. A cet âge-là, après les moissons, tout repousse,., sauf
l'honneur. Or, ici, il est intact.
— C'est égal I dit la marquise avec un soupir, j'aimerais mieux
la première floraison.*. En tout cas, si vraiment un homme ne peut
arriver au mariage sans avoir laissé de sa laine le long des che-
mifis qui y conduisent, il me semble qu'il peut du moins y arriver
sans souillure : tondu, mais non salL Et ce peutdl être le cas, quand
on a mené la vie qu'a menée Raymond jusqu'à présent, allant de
celle-ci à oelle-là et de celle-là à quelque autre, une vifô d'abeille,
en un mot,., moins le travaU? Et, tenez, je parlais de son cœur tout
à l'heure, j'avais tort; ce que je serais surtout tentée de lui repro-
cher, c'est de ne l'avoir pas emporté avec lui dans cette existence
do touriste à travers tous lés mondes. Quiconque met ainsi son
cœur hors de jeu dans les entreprises de jeunesse me fait l'effet d'un
débauché bien plutôt que d'un amateur d'école buissonnière.
— Laissez donc, ma chère I Et puis, voyons, vous êtes injuste :
la liaison dont il s'agit est d^'à ancienne.
— U est vrai, répondit la marquise, qu'il s'attarde là plus qu'il
û'a coutume. Le prestige, sans doute, qu'exercent les femmes de
théâtre sur les hommes qui ne font rien ; quelque chose comme la
vanité d'un amant pauvre qui a une maîtresse riche : sentiment
tout juste avouable.
— Vous êtes sévère, et, décidément, moins que jamais vous
TOUS montrez complice du dessein que j'ai formé de marier Alice
à Raymond. U faut pourtant que nous nous entendions, dès à pré-
sent, sur ce point, car je pressens une solution prochaine, et, pour
tout dire, je suis disposé à précipiter le dénoûment en interrogeant
Alice un de ces jours.
— Ah I fit simplement madame de Yercillac,
— Çà ! je vous en prie, dites-moi tout net votre sentiment, reprit
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itAiuMB DE ennii» 187
le marquis. Il est temps que je le comiaisse de façon plus complète,
car Je ne yoadrais, pour rien au monde, ni devenir par mon ent^
tement Tinconsdent artisan du malheur d'Alice, ni m^e yous cau-
ser le moindre cbagrin, ce cbagrin dût-il dtre sans aucun fondement.
«— J'aime beaucoup Raymond , répondit M^ de Yercillac après
un silence, et vous savez que, de moitié dans vos bienveillantes
intentions à son égard, j'ai toujours vu en lui, bien plutôt qu'un
simple neveu à la mode de Bretagne, un fils... à la mode des braves
gens. Lorsque, à la mort de votre cousin Givré, qui était un père,
hélas ! très insuffisant, vous m'avez parlé de nous constituer d'office
les parens de l'enfant qu'il laissait, ce n'est pas comme une charge
importune que j'ai accepté la tftche de cette éducation tout entière
à refaire, c'est comme d'un devoir béni que j'en ai joyeusement
assumé le fardeau. Que nous ayons complètement échoué dans
notre difficile mission, je ne le pense pas, et je suis heureuse de le
dire; mais les germes étaient mauvais, les influences premières
avaient été détestables, trop d'argent se trouva mis au service de
beaucoup d'inconduite native... Enfin, j'estime que Raymond, en
dépit de mes efibrts et des vôtres, est, plus que de raison» resté
le fils de son père et le tributaire de son monde, de notre monde.
— Bon ! comme si notre monde avait le monopole des jeunes
gens qui s'amusent et des maris qui s'oublient I
— Ohl sur ce point, la concurrence est libre, et tous les hommes
en usent, je ne Tignore pas. Vous conviendrez pourtant que» dans
notre milieu, le téte-à-téte conjugal est moins apprécié que par-
tout ailleurs. Les hommes y sont, sinon tout à fait oisifs, c'est
passé de mode, du moins tout juste assez occupés pour faire croire
qu'ils le sont, et, une fois mariés, ils retournent, la plupart du
temps, avec empressement à leurs petites habitudes de garçon, qui
me semblent de fort gros vices. Bref, je ne crois pas qu'il faille
beaucoup compter pour le bo];iheur d'une femme teBe qu'Alice sur
un homme tel que Raymond. Passe pour les amours, mais non pour
les plaisirs de jeunesse!
— Tous me p^mettrez, ma chère, de ne partager en rien votre
manière de voir à cet égard. Je crois, moi, qu'une femme n'a pas
grand'chose à craindre du souvenir de quelques faux pas faits sur
la grande route en joyeuse compagnie, mab qu'elle doit se défier
singulièrement, en revanche, des rêveries perfides qui reportent son
mari au temps des promenades sentimentales que l'on fiûsait à
deux, la main dans la main, à travers les sentiers perdus et les
bosquets fleuris, avec force haltes sous les ombrages, le tout éclairé
par le soleil de la vingtième année et parfumé au fruit défendu.
Soyez-en persuadée, c'est plus dangereux que l'écho d'un festin,
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/l88 RETUE DES DEUX MONDES.
voire d'une^'^petite orgie. Fautant que, quand nous aimons pour
la première ou pour les prenoières fois, nous sommes jeunes,
naïfs, enthousiastes. Nous accommodant, à la rigueur, d'une qua-
dragénaire pour Dulcinée et prenant, au besoin, une petite demoi-
selle pour une grande dame, nous n'avons pas encore cet esprit
d'analyse^que nous apporterons plus tard à notre foyer, au grand
détriment de notre bonheur conjugal... et du vôtre. De là bien des
illusions qui nous font paraître la vie belle et notre maltresse aussi,
quoiqu'elles ne le soient ni l'une ni l'autre la plupart du temps. De
sorte que, plus tard, quand nous jetons un regard en arrière et
que nous évoquons de gracieux fantômes, auxquels l'éloignement et
les dé&illances de notre mémoire prêtent quelquefois des attraits
un peu bien chimériques, nous faisons ce que font ces vieillards,
qui ne se montrent si grands contempteurs du présent et si épris
du passé que pour se souvenir trop des fleurs qu'ils ont cueillies
jadis, et pas assez des chardons auxquels ils se sont piqué les
doigts.
M°^ de Yercillac se leva, laissant paraître un peu de contrainte,
comme si l'entretien lui fût devenu pénible. Mais elle reprit bientôt:
— Quoi qu'il en soit, je persiste dans mon dire et me refuse à
admettre la perfidie et l'enivrement de vos souvenirs poétiques du
jeune âge. Les roses de vos amours printanières ont tant de plis
pour vous blesser qu'elles vous laissent au cœur, quoi que vous
prétendiez, plus de meurtrissures que d'enchantemens; tandis que
le plaisir, c'est la vie simple, facile, exempte d'embarras et de sou-
cis, sur^une agréable litière de fange. II n'y a que la première tache
qui coûte, et la boue devient douce à qui ne s'aperçoit plus qu'elle
salit. Et la preuve, c'est que, presque tous, vous tenez pour le plai-
sir contre l'amour.
— Bon I vous forcez le trait, ou, pour mieux dire, vous badi-
geonnez de noir du haut en bas le sexe auquel vous devrez, bon gré
mal gré, le mari de votre fille.
— Je lui dois déjà le mien, dit la marquise avec un sourire;
fasse le ciel que la reconnaissance à la fin ne m'écrase I.. Sérieuse-
ment, je redoute plus les habitudes que les erreurs, et les vices que
les écarts. Et puis, voyons, Alice n'est-elle pas très intelligente?
N'est-elle pas aussi fort instruite? Vous avez voulu qu'il en fut ainsi,
et vous avez eu raison, une instruction complète constituant pour
les jeunes filles un luxe de très bon goût, dangereux seulement
pour celles qui sont pauvres. N'est-elle pas, en outre, assez sérieuse
au fond, et d'esprit plutôt réfléchi, quoique d'humeur railleuse? Eh
bieni une femme qui comprend et qui sait est encline à juger; or,
juger on mari comme Raymond, c'est le condanmer. Vous n'espé-
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MADAME DE *6ITBÉ. A89
rez pas qu'elle mette jamais sa joie à se montrer sur quelque drag
de prince ou de financier, à lire la description de ses toilettes et le
menu de ses dîners dans les journaux? Que fera-t-elle alors? Elle
jugera, occupation néfaste, quand c'est un mari qu'on juge.,. Au
surplus, si vraiment Alice est disposée à seconder vos vues, vous
ne trouverez, de mon côté, qu'une résistance discrète, Raymond
étant bien réellement à mes yeux l'égal de ses pairs, ni plus ni
moins.., malgré l'apparente supériorité qu'il doit à certain genre
d'esprit, actuellement aussi haut prisé dans le monde que dans la
rue, et qui lui permet de placer avec opportunité dans la conver-
sation quelques-unes de ces calembredaines sceptiques dont sont
faites, depuis bon nombre d'années, les réputations d'hommes spi-
rituels.
— Enfin, ma chère, que voudriez-vous que fût Raymond? Que
voulez-vous que soit le mari de votre fille? Dernièrement, vous avez
donné à entendre à notre voisin, le baron Levallet, qui avait mis le
siège devant Alice, qu'il perdait son temps. Soit I vous avez bien
fait. Mais, pour Dieul si vous ne voulez pas davantage de Ray-
mond, dites-moi quel honmie il vous faut pour gendre; donnez-moi
son signalement idéal : je l'arrêterai si je le rencontre.
A ce moment, deux voix jeunes se firent entendre au dehors, et
deux ombres sveltes se profilèrent sur le sable de la terrasse, dans
l'encadrement de la large fenêtre ouverte.
— Eh bien! mon cher Pierre, dit M"* de Vercillac, aussitôt que
le jeune honmie, en compagnie d'Alice, eut franchi le seuil du
salon, commencez-vous à reprendre langue parmi nous?
— Il me semble que je n'ai pas quitté les Ardennes, tant le pays
qui a servi de cadre à mon enfance m'est resté familier. Ces bois,
ces verreries, ce château, je les ai partout emportés avec moi.
Et Pierre Lefort, debout au milieu de la pièce, avait eu un r^ard,
et surtout une intonation de voix, dont l'involontaire mélancolie
avait trahi les tristesses anciennes du départ, bien plutôt qu'exprimé
les joies récentes du retour.
— Pourquoi donc avoir fui tout cela? dit le marquis.
— L'ambition !.. fit le jeune homme en souriant. — Et quelque
chose de plus noble aussi peut-être, ajouta-t-il : le désir de recon-
naître par un succès rapide ce que l'on a fait ici pour moi. D'ail-
leurs, je suis en passe de réussir. On m'oifre un traitement royal
pour fonder et diriger, au Japon, une très grande industrie.
De stature ordinaire, maigre, brun, avec des traits accentués,
Pierre Lefort n'avait guère de remarquable, au premier aspect,
qu'une surprenante élégance, où n'entrait assurément que pour fort
peu de chose l'observation approximative des décrets de la mode, et
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à
A90 RETUB DES DBDX XOBn>ES.
dont le secret semblait résida tout entier dans la parfaite aisance
des gestes et de la t^ne; mais il suffisait d'un bref examen pour
trouver en lai autre chose à admirer.^ L'expression de sa physiono-
mole était» en effet, bizarre et captivante. Les yeux étaient ardena,
jprofonds» pleins de lumière et fburmillans de rêves, la bouche^
tourmentée» fiévreuse» presque sardonique, et, du front large et
pur il se répandait sur tout le visage une apaisante sérénité où
s'harmonisaient les contrastes, où s'éteignaiefit les discordanoee :
c'était presque la beauté» c'était plus que la beauté.
— Et vous allez repartir? demanda Alice.
•-— Sans doute, répondit Pierre. — N'ai-je pas ma fortune à
ftire?
— C'est vrai, dit la jeune fille en distribuant machinalement de
meurtrières chiquenaudes aux fuchsias d'une jardinière placée
devant la cheminée.
Alice de Yercillac» blonde d'un blond lavé» avec des yeux vert de
mer» des traits de marbre et un teint pâle» était douée d'une beauté
saisissante, quoique d'aspect tout à fait froid : elle subjuguait plus
qu'elle ne charsiait» mais son empire était sûr, et peut-être fallait-ii
attribuer surtout à la conscience qu'elle avait de l'in&illibilité de
son pouvoir la royale assurance de sa démarche et de son main^
tien.
— Et quand vous serez riche, en£&nt, que ferez-vous? dit le mar-
-^ Le plus de choses utiles que je pourrai, répondit Pierre très
tdmplement. Ce sera ma manière de m'acquitter envers vous. Quand
on doit aux riches, c'est aux pauvres qu'il faut payer»., avec le
oonsentement de ses créanciers.
— Toujours les grands pa*ojets et les beaux rêves I fît avec xèsx
maternel sourire H°^' de Y^cillac, qui avait repris sa broderie. Mais
Vtius parlez sans cesse de votre reconnaissance, mon cher enfant*
Serait-ce que le fardeau vom pèse?
«^ Non; j'espère avoir longtemps encore les épaules assez solides
dt le cœur assez fier pour porter gaiment ce fardeau -là.
Piwre, en disant cek» avait eu comme un élan contenu du geste
et de la voix, qui, pour un instant, l'avait montré plus ému, plus
vibrant qu'il ne lui plaisait de le paraître k l'ordiniâre. H. de Ter*
dUac vint à lui, et, lui prenant le bras :
— A la bonne heure 1 ditril. Mais cette résolution de retourner
lM)as est-elle à ce point irrévocable que rien ne vous en puisse
faire démordre? Que diable I sans être Japonais, on peut vous faire
des propositions sortaUes.
Bt le marquis, tout en pariant, appuyait doucement sur le braa
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MADàMB DB &VfKÈ. AM
de Pierre et y insensiblement, pdnssait vers h terrasse sra nUerlo*
ctrteur distrait. Arrivé dans l'embrasure d*une des poFtes-fenétret,
M. de YerciQae s^arrôta, et, après s^ètre assuré d*an coup d'œil qpie
ni ht marquise ni Alice ne paraissaient jalouses de surprendre k
mystère de sa conversation avec le jeune homme, il reprit t
— M. Chfttel, notre ingémeur, nous quittera cet automne,, et
rien encOTe n'est décidé quant à s(m successeur. Les secrets de l'in-
dustrie verrière vous sont familiers et vos prédilections lui sont
acquises. Pourquoi n'accepteriez-^vous pas, maintenant que vous
avez assez couru le monde pour vous bronzer le cœur et la peau,
ce que je vous offris jadis? Vous m'en verriez tout à fait aise.».
D'autant plus que, un jour ou l'autre, Alice prendra son vol, et que
la maison sera bien vide après son départ. Nous serions heureux,
ta marquise et moi, de vous revoir ici, mon cher Pierre, où votre
place est restée marquée.
— Mais,., fit Pierre, visiblement troublé, â M"® Alice se mûrie,
bien loin d'avoir à redouter la solitude, n^aurez-vous pas un gendre
et... des petits-enfans pour peupler votre foyer?
— Ils n'habiteront pas Bourville, dit le marquis, — Il est vrai,
a]outa-t-il avec quelque empressement, que, selon toute appa-
rence, je n'aurai pas à les aller ehercher bien loin... A propos,
votre camarade d'enfance, Raymond de Givré, vient dtner ce soir;
jlmagine que vous serez bien aise de le revoir; toujours le mème.^
Au surplus, très charmant garçon que nous aimons beaucoup...
Sur ce, mon cher enfant, je vous confie aux bons soins de M°^ de
Tercillac et d'Alice. Yeuittez, d'ailleurs, vous souvenir toujours que
cette maison est un peu vôtre, puisque aujourd'hui les enfans ont
des droits... Nous reprendrons plus tard notre conversation; je ne
vous tiens pas quitte, vous pouvez le croire. Mais j'ai promis ma
visite à l'éoole des sœurs pour cette après-midi, et il &ut que je
m'exécute. A tout à l'heure!
M. de Yercillac, avant de quitter le salon, s'aeeouda un instant
au dossier du fauteuil de sa femme :
— Eh bien ! ma chère, dit-il à voix basse, je commence à er«re
que vous n'aviez pas tout à fait tort. Mds j'ai lancé une parole qui
équivaut à un coup de bistouri; si le mal existe réellement, je
viens d'opérer le malade; il n'y a plus qu'à laissa saigner la frfaie.
Pendant ce temps, Alice causait avec Pierre.
— Vous trouverez ici bien des changemei»,^ disait-dUe. £o cinq
ans, il se passe tant de choses I
— Oui, et c'est tout simple^ répondit Pierre d'une voix un peu
triste, qui n'était guère d'accord avec le sourire qu'il avait^ bon gré
mal gré, fixé sur son visage. Pourtant on a coutume de s'étonoer
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A92 REVUE DES DEUX MONDES,
sottement que les lieux et les êtres que Ton a quittés aient pu
changer en votre absence. On a emporté dans son esprit et dans
son cœur une image qui était fidèle et que le temps a fini par
rendre fausse : c'est la grande déception de ceux qui reviennent.
Mais qu'importe? L'image ne les a-t-elle pas consolés absens, et ne
peut-elle les charmer encore, s'ils la préfèrent à la réalité 7
— Je vous ferai observer, répliqua la jeune fille, que si, confor-
mément à un louable usage, vous ne prenez le soin immédiat d'ex-
cepter les personnes présentes, votre phrase sera tout juste accep-
table, car elle peut donner à entendre que l'image que vous avez
emportée de M"® Alice âd Yercillac est infiniment supérieure à ce
qu'est devenu l'original lui-même.
— Oh I pour ce qui est de vous , mademoiselle Alice , si vous
avez un peu changé physiquement, moralement vous êtes toujours
la même : une terrible moqueuse à froid.
— Moqueuse, en général,., peut-être, dit Alice. Et, si j'étais plus
gaie, la chose serait facilement explicable, à en croire mon père,
qui prétend que les femmes ne s'amusent jamais qu'aux dépens
d'autrui; telle que je suis, j'éprouverais quelque embarras à rendre
raison de mes tendances railleuses... Mais, au fait, me suis-je
jamais moquée de vous? J'en doute, car j'ai gardé de votre per-
sonne un souvenir presque imposant. Vous m'apparaissez, dans le
lointain de mon enfance, comme un mystérieux personnage, parti-
cipant du mentor et du camarade : doux et grave pour me conte-
nir, fort pour me protéger, joyeux parfois, mais seulement pour
me complaire... Je ne me rappelle jamais sans plaisir les longues
courses que nous faisions ensemble dans la campagne, moi che-
vauchant mon microscopique poney, que vous aviez, en riant, bap-
tisé d'un nom qui devait lui rester : Colosse^ vous cheminant pédes-
trement auprès de ce singulier petit animal, têtu comme un Corse
qu'il était, dédaigneux des voies frayées, voulant toujours passer
au travers des haies et des buissons, faisant le gros dos quand on
le contrariait, et détachant des ruades qui eussent été d'irrésistibles
argumens en faveur de ses caprices, si votre main prudente n'avait
été là, tout près de sa grosse mauvaise tête ébouriffée, pour y rame-
ner à temps de plus sages desseins. Vous souvenez-vous ?
— Oui , je me souviens, fit Pierre sur un ton trop grave.
Sans doute, il s'aperçut que sa voix l'avait presque trahi, car il
se hâta de reprendre d'un air enjoué :
— Savez -vous que c'est une chose très merveilleuse que je n'aie
jamais servi de cible à votre ironie?
— Il faut croire, dit Alice, que cette pensée d'avoir pour cha-
peron, moi petite fille, un grand garçon qui pouvait figurer on
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• MADAME DE GIVRÉ. A93
cavalier servant, flattait énormément mon imagination d'en-
fant.
— C'est, en effet» répliqua Pierre, la seole explication possible
de votre mansuétude à mon endroit.
— C'est du moins la plus probable» dit la jeune fille avec un
sourire où elle sut mettre plus de bonne humeur que d'équivoque.
— Ah! mais, au fait, reprit-elle sans hâte et sans apparent désir de
fiedre dévier brusquement l'entretien, il convient que nous ne vous
prenions pas en traîtres ; nous avons du monde ce soir : Raymond
d'abord, notre camarade d'autrefois, puis ma tante de Yercillac,
que vous connaissez, et enfin M°^® de Bivemont, que l'on connaît
toujours, au moins par ouï-dire, car ses mariages et ses veuvages
multipliés lui ont fait une espèce de célébrité.
— Alors, je vous demanderai la permission...
— Faites, faites. D'ailleurs, vous devez être fatigué... Descendez
vers six heures et demie, n'est-ce pas? Nous avons Thabitude de
faire le tour de la pelouse avant le dîner; ça n'est pas très récréa-
tif, mais mon père est convaincu qu'il n'y a rien qui soit plus hygié-
nique, et vous lui ferez plaisir en adoptant d'emblée cette partie
' essentielle de son régime actuel.
Pendant que le jeune homme traversait le salon, rendu désert
par la retraite de M"** de Yercillac, Alice le suivait des yeux. Certes,
il eût été difficile de traduire ce regard étrange, plus froid encore
que superbe. Le ton même qu'avait pris la jeune fille pour évoquer
des souvenirs d'enfance qui eussent pu facilement devenir matière
à épanchemens n'avait rien eu de révélateur, et le court soupir qui
s'échappa de ses lèvres, quand Pierre Lefort eut refermé la porte,
n'était guère plus explicite. Ce n'était pas là une plainte étouffée,
un discret sanglot de l'âme : c'était comme un signe d'impuissance,
provoqué par une perfide énigme, ou encore comme une marque
de regret en présence d'une petite joie déçue. — On ne lisait point
couramment dans le cœur de cette vierge hautaine.
IL
Deux heures plus tard, au moment où Pierre, ayant revêtu l'ha-
bit noir de rigueur, descendait de sa chambre, le dog-cart de Ray-
mond de Givré et la Victoria de la vicomtesse de Rivemont entraient
dans la cour du château. La vicomtesse amenait avec elle W^ Her-
minie de Yercillac, sœur du marquis, laquelle habitait, non loin de
Bourville, une sorte de petite ferme, transformée en cottage, qui
faisait partie de son lot dans l'héritage paternel.
— Yons connaissez ma sœur, dit le marquis à Pierre en rencon-
trant le jeune honune au pied de l'escalier, au moment où lui-
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â»A RETUJK DU WXJX MONDES.
Bkème allait au*deyant de ses hôtes. — Un peu dévote, comiae
toutes les vieilles filles qui ne sont pas pétroleui^es : il faut hiea
bke quelque chose de ses aspirations. Mais^ au demeurant» la meil-
leure personne du monde, une âme qui entrera au ciel coouBei
chez eUe. Quant à la vicomtesse de Rivemont...
«-^ Une âme du purgatoire celle-là, interrompit la marquise qui
venait de quitter le salon et traversait aussi le vestibule, se diri-
geant vers le perron.
-.— Bah I fit le marquis, le purgatoire est le rendez-vous des jolies
femmes... Âhl tenez, Pierre, voUâ fiaymond. U est pressé de voua
serrer la main.
En effet, le comte de Givré, fort élégant jeune homme blond,.
d*un visage agréable et d'une tournure qui ne péchait que par excès,
de correction, gravissait le perron avec un réel empressement.
Après avoir cordialement donné l'accolade à son ami d'enfance» et
s'être acquitté de ses devoirs de politesse envers son oncle et sa
tai^, il entraîna Pierre dans la salle de billard, qui donnait sur le
vestibule et dont la porte était ouverte.
*— Âh I çà, dit-41, regardon&-nous, embrassons-nous et tutoyons-
nous, mon vieux Pierre I
Puis, après avoir inspecté son asû avec une curiosité tout affec-
tueuse:
— Eh bien I vrai, tu n'es pas changé. J'avais peur que tes quatre
ans de Japon n'eussent fut de toi un bonhomme à coller sur un
paravent.
— Et toi? toujours le même?
— Moi? Oui.
— Alors, toujours mauvais sujet?
— Pas de prétentions à la vertu, voilà tout.
— Peut-être même des prétentions contraires, hein?
— Non... Et, tiens, pour reprendre notre bonne camaraderie
d'autrefois au point où l'a laissée ton départ, je vais te faire une
confidence.
— A ton service.. • Mais, dis-moi, ne serait-il pas convenable que
nous allassions rejoindre ces dames?
— Bah I tu as bien le temps de présenter tes devoirs à ma véné-
rée tante Herminie et de te faire présenter à M"""" de Rivemont;..
celle-là, tu aurais même le temps de faire sa conquête avant le
dîner. Quant à moi,, j'ai été les saluer en descendant de voiture :
je ne leur dois plus rien jusqu'à nouvel ordre. Je te disais donc,
ou plutôt j'allais donc te dire que je suis pincé.
— Pincé?
— Oui. J'aime.
Pierre pâlit un pea«
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-M ih i fi^ troublé^ une femme»..
— Non, deux, répliqua Raymond sans rien voir.
— Gomment I deux? demanda Pierre, 66 TomotUat de son émo-
tk)B.
*•-- Oui; Clara d'abord, la blonde Clara, l'adrioe adulée que «faa»
cun connaît et dont je suis, depuis deux ans bientftt, raoumt ^mié
et satisfait. Et puis... Âliœ, ma cousine.
-— Ta cousine I dit Pierre, qui avait eu le temps de reprendre
pleine possesâon de lui-môme. Ehl mais, voilà des amours régu*
litres, classiques mèmel 0 don Juans poussifs, pourquoi vous
lanœr avec tant d'ardeur dans la carrière des amours accidentées,
si vous devez finir comme les collégiens commencent 7
—^ Tu te moques, dit Baymood. Soit 1 Mais je n'en suis pas moins
à plaindre.
Il dit cela d'un ton convaincu, avec une évidente ingénuité.
D'ailleurs, il pariait là en tooCe iranchise et tout abandon, sans
pose ni affectation d'aucune sorte, comme un homme qui s'exonère,
pour une heure, du fardeau de son personnage, de ce personnage
ou frivole ou austère, dont chacun de nous s'affuble tôt ou tard, et
im caractère duquel nous essayons de conformer nos actes quel*
quefoia, notre attitude et notre langage toujours.
— Eli oui 1 repritr-il, je suis à plaindre. D'un côté, la vertu et
peut-être le bonheur ; de l'autre, le talent, le plaisûr, et cet énergique
piment que portât en elles les jdes interlopes. Que faire? Hésiter;
c'est ce que je fais.
— Pourtant, il faut choisir! dit Pierre avec une ironie contrainte*
Tu ne peux décemment épouser l'une et garder l'autre : tu serais
eoups^e. Tu ne peux pas non plus rester indéfiniment entre les
deux : tu serais ridicule.
«— Si tu savais quelle femme est Clara 1
--- Ajoute donc : Et quelle femme est ma cousine I
<— Non, homme vertueux... Tu es toujours vertueux?
— - Le plus possible.
-^ A la bonne heure I Dans ces termes-là, ça n'est pas gênant»
Je disais donc : Non, homme vertueux, tu ne peux pas savoir quel
charme, quelle ivresse on éprouve à posséder une artiste d'un vrai
talent. Tu ne Tignores pas, j'ai toujours eu un faible pour les femmes
de théâtre ; seulement, je cherchais ma voie.^ J'ai commencé par le
corps de ballet; c'est vieux, rococo, passé de nK>de, encore agréable
cependant, parce que, dans ce corps-là, il y a du choix, s'il n'y a
pas beaucoup d'avancement... Mais on se lasse vite de ces femmes
qui n'ont du talent que jusqu'à mi-corps. Alors on s'élève jusqu'aux
cantatrices ; ce que j'ai ftit. Le diflScile, c'est de ttouver une cant»-
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&9Ô BEYUE DES DEUX MONDES.
trice sérieuse; il n'y en a pas pour tout le monde. J'en trouvai une
cependant.. •
— Célèbre? demanda Pierre.
— Célèbre, répondit Raymond, à l'étranger, par ses succès en
France, et, en France, par ses succès à l'étranger. Ohl ce fut une
passion chaste : elle était maigre. Le côté plastique laissait à dési-
rer; mais elle était fiancée au grand art qui, du reste, ne l'épousa
jamais que comme moi, de la main gaudie, avec cette diCTérence
qu'il l'avait plongée dans la misère d'où je la tirai. Un beau jour, je
me lassai de sa gymnastique vocale ; elle émaillait sa conversation
de roulades, et, conmie je ne chante pas, la partie n'était pas égale.
J'étais en train de regretter la danse, un art muet, celui-là, et qui
ne s'exerce guère à domicile, lorsque je rencontrai Clara, Clara la
comédienne illustre, acclamée, l'artiste trois fois femme, par la
beauté, par la grâce, par le succès. Cette passion m'a transformé, et
je crois vraiment que, n'étaient certains soupçons importuns...
— Alors, la fidélité de Clara?., fit Pierre.
— C'est le secret des dieux, répondit Raymond, à moins que ce ne
soit celui de Polichinelle... En tout cas, ce n'est pas le mien. Dans le
mariage, vois-tu, on cherche la vérité : c'est un devoir; ailleurs,
on la fuit : c'est une preuve de goût. Et puis, est-il rien de plus
béte que d'acheter à prix d'or une révélation désagréable? D'autant
plus qu'avec les domestiques, auxiliaires obligés des amans comme
des maris trompés, il faut se méfier ; quand on ne connaît pas
bien le tarif de ces gens-là et qu'on est trop généreux, ils vous en
disent plus qu'il n'y en a, histoire de vous en donner pour votre
argent. Non, sur ma parole 1 je ne sais rien ; mais je commence à
me trouver ridicule de ne rien savoir, et, comme je ne veux rien
demander, ça aurait pu durer longtemps, si, en voyant Alice tout cet
été, je ne m'étais senti féru de l'idée de me marier. Je me fais vieux.
— C'est-à-dire que tu passes à l'état de vieux diable en quête
d'ermitage?
— Précisément I Mais c'est dur de dire adieu à sa jeunesse, quand
on l'a peuplée de souvenirs aimables. Et les femmes comme Clara,
vois-tu, j'ai peur que ça ne s'oublie pas. Voilà trois mois que je
travaille à la rupture... Si encore j'étais sûr qu'elle me trompât 1
— Malheureux 1 tu en doutes ?
— Eh bien I oui I C'est un sphinx, cette fenmie.
— Rah 1 comme les autres. On devine le mot, et elles vous man-
gent tout de même. Elles n'ont du sphinx que l'appétit.
— C'est égal 1 reprit Raymond, une vraie femme l
— Règle générale, riposta Pierre, un homme qui parle avec
attendrissement de sa m<dtresse va la quitter.
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MADAME DE GIYRÉ. &97
— Tu continues de te moquer, dit Raymond. Il est pourtant assez
rare que Ton s'attarde à pleurer une femme avant d'en prendre une
autre, pour que ce soin touchant mérite à ceux qui l'ont la commi-
sération de philosophes tels que toi. Il est vrai que rien, dans Ces
ménages pour rire, ne vous doit sembler respectable, à vous autres
puritains.
— Ohl les ménages pour rire, répondit Pierre, me plaisent encore
plus que les ménages pour pleurer. Quant à mon prétendu purita-
nisme, détrompe-toi : je n'ai pas plus de préjugés sur ce point que
sur les autres, et je crois fermement qu'il y a des femmes char-
mantes dans tous les genres ; le tout est de ne demander à chacune
que ce qu'elle peut donner, et de ne pas exiger de sa maîtresse des
vertus de matrone.
— Tu es un sage. Eh bien 1 voyons, faut-il hâter le cours des
choses?.. Ahl çà, depuis une demi-heure, je parle, et je ne parle
que de moi et de mes petites affaires : en vérité, c'est un procédé
de goujat. Donc, pardon I Mais aussi l'heure est grave, comme on
dit dans les manifestes, et il est temps que je prenne un parti. Voilà
des mois que je viens ici en candidat bien plutôt qu'en cousin, et
ça doit se voir.
— J'imagine , dit Pierre froidement, que tu n'as pas attendu
mon retour pour te décider en pareille occurrence.
— Ah I fit Raymond en riant, voilà que tu recules devant la res-
ponsabilité 1
— La responsabilité, répliqua Pierre, est peu de chose en cette
matière, où, depuis Rabelais, la formule du bon conseil n'est plus à
trouver.
— Peste I tu n'es pas encourageant. Moi qui comptais sur toi, le
seul homme moral de mon âge que je connaisse et que j'aime, pour
me donner l'impulsion définitive dans la bonne voie I
— La bonne voie, dit Pierre avec une brusquerie dont il ne sut
se défendre, ce n'est pas celle od Ton doit rencontrer la plus
lourde tâche ; c'est celle où l'on ne doit trouver que des devoirs à
sa taille.
Et, comme Raymond le regardait, surpris plus que blessé :
— Oui, reprit-il moins sèchement, puisque tu m'interroges,
puisque tu fais mine de me consulter, je te le dis tout firanc : donner
sa vie à une femme, ou du moins la lui promettre en prenant la
sienne, ce n'est pas chose insignifiante, quoique ce soit chose banale. . .
Et maintenant , mon cher Raymond , — ajouta-t-il avec un sou-
rire très affectueux, — épouse ta cousine, si tu l'aimes et si elle
t'aime ; nul plus que moi ne sera heureux de votre bonheur à tous
deux.
TOMB LIX, — 1883. 32
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â68 RBTUB DES DBUX MOlUnSS.
Il achevait à peine que les dalles du vestibule résonnèreot sous
un talon de femme, et que la porte de la salle de billard, qui avait
été poussée, se rouvrit toute grande sous la main d'Alice.
-^ Eh bien I Messieurs?.. Bonjour, Raymcnid.
Elle tendit ses doigts au jeune homme, en lui adressant de la tète
un geste amical, mais qui était aussi bien d'une impératrice admel^
tant au baisemain un de ses courtisans familiers que d'une jeune
fille fusant accueil à son cousin.
— Mon père vous cherche, monsieur Pierre, pourvousi^'ésenter à
M»* de RivemonL
— Moi seul suis coupable, dît Raymond. J'avais une foule de choses
à dire à Pierre, et, obligé d'aller passer quelques jours à Paris...
— Obligé I fit Alice raillant. Et c'est d'une vente de chevaux qu'il
s'agit I Tu es parlait. Vois-tu, vous tous, vous avez des mots qui
désarment, et votre grande supériorité sur les gens peu sérieux
d'autrefois, c'est que vos enfantillages sont solennels.
— BabI répliqua Raymond , enfantillages solennels, solennitéa
enfantines , avec ces quatre mots-là on peut écrire l'histoire de
l'humanité.
Les jeunes gens gagnèrent le parc. Au bout de la pdouse, ils
rejoignirent M. et M"^ de Yercillac et leurs hôtes, qui accomplis-
saient avec religion la promenade réglementaire.
La vicomtesse de Rivemont causait avec le marquis , lorsque
celui-ci, interrompant la conversation, lui présenta Pierre :
— Chère madame, je vous présente M. Pierre Lefort, dont vous
avez souvent entendu parler ici.
M™* de Rivemont, grande femme encore très belle et peut-être
trop élégante, ou du moins d'une élégance plus jeune qu'elle, prit
son lorgnon, mais attendit pour s'en servir que le jeune homme
eût fini de la saluer.
— En effet, dit-elle, — aprèsavoir, d'un regard expert, quoique suf-
fisamment discret, pris la mesure de celui qu'on lui présentait; -— et
toujours en des termes fort élogieux : Le noarquis, QK)nsieur, prétend
bien quelquefois que vous avez des idées trop avancées, mais il
ajoute volontiers que, pour un peu, vous feriez aiaker vos idées;
c'est un beau mérite.
Puis, vint le tour de M^ de Yercillac, qui, elle, était une ancienne
connaissance :
— Monsieur Lefort, dit-elle, je sois aise de vous revoh:. Vous êtes de
ces mécréans aimables que Ton ne perd jamais l'espoir de ramener
dans le bon chemin. Vos voyages vous ont-ils amendé?
— Bon 1 dit Alice, voilà ma tante qui reprend son oeuvre au point
où elle l'avait laissée I
C'était un type curieux de vieille fiUe dévote que M^ Harminie
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i
de Yercillac. Laide, mais d'une laideur spirituelle et qu'eUennèiu^
excellait à railler; sèche, mais d'un abord aimable ; démise austère,
mais de physionomie enjouée, elle représentait une des variétés les
plus rares et les moins antipathiques d'une assez vilaine espèce.
-— Oui, reprit-elle, j*ai cru remarquer des dispositions chef
M. Lefort.
— Des dispositions à quoi? demanda Raymond.
— Au bien, ou plutôt au mieux. Car c'est un croyant que
M. Lefort; seulement, il croit de travers. Vous, Raymond, vous ne
croyez à rien, et, si tout va si mal de nos jours, c'est que vous et
vos pareils, vous n'avez aucune af^piration qui vous entraîne hors
de vous-mêmes.
— Bah I ma tante, dit Raymond, ça viendra.
Puis, profitant de ce qu'Alice s'était éloignée, il ajouta :
— Voyez Larnac, encore un neveu à vous, et un mauvais sujet
de la vieille roche, celui-là I Eh bien I marié depuis quatre aas, il
en est à son troisième enfant. En voilà des aspirations I
— Quelle horreur I
— Bon! vous plaindrez-vous à présent qu'il ait trouvé la mariée
trop belle?
Et, enchanté de sa petite incongruité, qui était de celles à la force
comique desquelles M^® Herminie de Yercillac se montrait tout par*
ticuliërement réfractaire, Raymond s'alla mettre en tiers dans la
conversation que M"^ de Rivemont venait d'engager avec Pierre
Lefort. Quant à M"® Herminie, elle se retira un peu en arrière, très
sincèrement choquée de cette gauloiserie de son neveu, où il était
question d'enfans. Car, par suite d'une bizarrerie de caractère ou
d'une anomalie cérébrale assurément digne d'être notée, la vieille
fille passait assez facilement condamnation sur l'amour, mais non
pas sur ses fruits, et, si elle admettait, à la rigueur, qu'on parlât
devant elle des maîtresses d'un honune ou des amans d'une femme,
s'oubliant môme parfois jusqu'à narrer quelque croustillante anec-
dote empruntée à la chronique scandaleuse d'antao, toutes les
pudeurs intimes de son ôtre entraient en insurrection dès qu'on
évoquait en sa présence le spectre de la fécondité, fût-ce celui de
la fécondité légitime.
— Alors, monsieur, disait la vicomtesse à Pierre, vous aussi,
vous rôvez de retourner la pyramide sociale, espérant qu'elle tien-
dra tout aussi bien à l'envers? Je suis vraiment charmée de rencour
trer enfin un honnête homme qui croie à ces prodiges d'équilibre,
sans cesser d'être intelligent, tolérant et bien élevé, car ou dit que
vous êtes tout cela.
— On me gâte.
— Mais qu'est-ce que vous y gagneres? Vous n'êtes ni avocat, ni
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500 REVUE DES DEUX MONDES,
journaliste, ni galérien : vous pouvez monter sans retourner l'échelle,
— Mon Dieu, madame, dit Pierre en souriant, si je rêvais de
retourner la pyramide ou l'échelle, comme vous dites, ce ne serait
ni pour placer au faite les hommes de ma sorte, qui sont mieux à la
base, ni pour en faire descendre les femmes comme vous, qui sont
assurées d'y briller toujours par droit de charme et de conquête.
— Allons I M. de Yercillac a raison : vous êtes un homme dange-
reux.
Puis, ayant appelé le marquis et ayant pris son bras, la vicom-
tesse lui dit en baissant le ton :
— Savez-vous que c'est un serpent que vous avez réchauffé là
dans votre sein ? Il a dés idées de l'autre monde et des allures qu'on
ne rencontre plus guère dans celui-ci. Il vous doit les allures ; pre-
nez garde d'attraper les idées : on dit que ça se gagne.
— Ce serait à craindre, répondit M. de Yercillac, s'il y en avait
beaucoup comme lui; mais il est seul de son espèce, et les autres...
— Tant mieux pour les principes! interrompit la vicomtesse, mais
tant pis... pour le reste I
Et l'élégante personne favorisa Pierre, à la dérobée, d'un nouvel
examen.
— Vous êtes sûr qu'il est unique? reprit- elle.
— Parfaitement sûr, répondit le marquis. Imaginez-vous qu'il
souhaite notre conversion à tous bien plutôt que notre mort. C'est
un enfant perdu, vous dis-je, qui se bat tout seul pour des chi-
mères. Âhl sans cela!.. Si nous avions sur les bras une armée
d'hommes comme lui, tout serait fini pour nous depuis longtemps.
— Eh bien 1 mais, fit la vicomtesse en riant, pour vous person-
nellement, mon pauvre marquis, tout est fini ou bien près de finir,
ce me semble : vous n'êtes plus député et vous êtes à peine conseil-
ler général.
— Il vous appartient de me faire oublier tout cela,., dit le mar-
quis en se rapprochant de son interlocutrice avec une désinvolture
de l'autre siècle et un coup d'œil de tous les temps. — Voyons,
dit-il encore, vous qui aimez les bonnes œuvres...
— Ohl comme dame patronnesse seulement, se hâta de dire la
vicomtesse ; je recueille les dons, mais je ne distribue rien moi-
même.
— Si, si, répliqua M. de Yercillac avec une intention marquée.
Vous êtes meilleure que vous ne le voulez paraître, je le sais. Biais
\ 0U8 donnez en grande dame, sans rien dire.
— Il y a tant de pauvres honteux I murmura la vicomtesse, qui
eut un merveilleux sourire, où toutes les hardiesses se montraient
alliées à toutes les grâces.
A ce moment, M*^ de Yercillac se rapprocha, et, de sa voix
i
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MADAME DE GIYRÉ. 501
douce, OÙ peut-être oq eût, avec un peu d'attention, réussi à
démêler comme un soupçon d'impatience, elle dit à M°^ de Rive-
mont :
— Quand vous aurez assez du marquis , je me recoxnmande à
vous, ma chère. Quelques dispositions domestiques à prendre.
— Faites, faites, chère amie ; on ne se lasse pas du marquis, mais
on peut l'attendre.
Et la vicomtesse se mit à causer avec Givré, lequel n'eut rien de
plus pressé que de se montrer taquin, selon sa coutume, ce qui
obligea tout naturellement W^^ de Rivemont à attaquer pour se
défendre.
— Dites-moi, monsieur de Givré, fit-elle, est-il vrai que M^ Clara
Frémont soit une femme bien élevée?
— Je ne sais pas, madame , mais , puisque vous parlez d'elle,
cela doit être.
— Allons I pas mal cela. Mais ne pourriez- vous me dire , sans
esprit ni méchanceté, de quoi sont faites, dans la vie privée, si tant
est qu'elle en ait une, les séductions de M"* Frémont? Je sais
qu'elle a de la grâce, une grâce, à la vérité, un peu... comment
dirai-je?.. un peu canaille,., enfin une vraie grâce d'état. Hais se
peut-U que ce soit assez pour enchaîner et affoler les hommes? On
prétend que le semblant de beauté qu'elle montre à la scène s'éteint
avec la rampe... Voyons, soyez aimable; je suis très curieuse,
et je ne veux pas perdre l'occasion de vous faire causer, vous et
M. Lefort. M. Lefort est très avancé : il m'éclairera; vous, vous êtes
très lancé : vous m'amuserez. Le demi-monde de la politique et le
demi-monde tout court.
— Deux demies valent un entier, riposta Raymond.
— Décidément , dit la vicomtesse , vous êtes en verve. Tant
mieux !.. On dit qu'elle se conduit presque bien, Clara Frémont,
sauf avec vous.
— Cela vaut mieux que de se conduire presque mal avec plu-
sieurs.
— Ohl cependant... Presque mal vaut mieux que presque bien.
— Non; car lorsqu'une femme se conduit presque bien, elle
s'achemine à la vertu, tandis que, lorsqu'elle se conduit presque
mal, elle lui tourne le dos.
*- Je ne vous savais pas si profond moraliste. Votre professeur 7
— Us sont plusieurs.
— Tousfeounes?
— Bien entendu.
— Vous êtes à croquer,., de fatuité. Et vous, monsieur Lefort,
êtes-vous pour les fenmies qui se relèvent ou pour celles qui dégrin-
golent?
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sas RBYUS DBS DSUX MONDES.
KeR6, qui, depuis ua instant, était tont près de M"^de Rivemont,
corporeBement, mais restait fiDrt loin d'elle en esprit, chercka ses
mots pour répondre, comme fait un distrait qu'on réveille :
.««.Mon Dienl madame, finit-îl par dire, je vous avouerai que
j'aime assea l'équilibre en tonte chose, et que la femme de mes
préfiârences est celle qui n'a pas plus besoin de se relever que de
se retenir.
--> Le parfait aplomb alors, dit 1» vicomtesse. Dn bel idéal, dont
vous avez tort de ne pas vouloir pour notre pauvre société, vous
qpi souhaites, paratt-il, de voir tout sens dessus dessous.
— On exagère mes souhaits, dit Pierre en souriant.
— Vous voulez seulement écorner la marmite sans lia renverser?
— Croyez-vous, dit Raymond, qu'il va vous livrw les secrets de
la cui^ne qu'on nous prépare?
Le tour de la grande pelouse ayant été scrupuleusement para-
chevé pour le bien de la santé du marquis, on regagna la terrasse,
et l'on ne tarda guère à se mettre à table. M. et M°^ de Vercillac,
fidèles aux saines traditions du grand art de recevoir, fouettaient
sans cesse la conversation d'un mot habile et provocant, de sorte
que Pierre, quelque envie qu'y en eût sans doute, ne put suivre
la pente de sa triste rêverie. Le maître et la mattresse de la maison
étaient d'ailleurs merveilleusement secondés par W^ Herminie, qui
bavardait avec infiniment d'entrain, de sens et d'esprit, semblable
à ces aliénés dont la raison, chancelante sur un point, se montre
partout ailleurs hardie, ferme, avenante. La vicomtesse de Rive-
mont, elle, était de ces coquettes de bonne compagnie, exemptes
d'impudeur presque autant que de réserve , qui seraient les plus
précieuses alliées d'une mattresse de maison, si trop souvent leur
présence ne faisait échec à la paix conjugale de leurs hôtes. Quant
à Raymond de Givré, il causa surtout avec Alice, et, n'ayant pas le
souci d'être spirituel selon la formule, il le fut tout de bon. Mais,
lorsqu'on passa sur la terrasse, l'aniniation des causeries tomba;
le soir venait, limpide, chargé pourtant de cette inexprimable mé-
lancolie propre aux crépuscules champêtres, qu'aucune lueur fac-
tice ne déguise, que n'égaie aucun bruit homain ; et les voix bais-
sèrent, et l'on ne parla plus guère que par devoir, distraitement,
de loin en loin. Bientôt la nuit se fit complète, mais sous un ciel
radieux, étincelant, et Pierre, assis sur la balustrade de la terrasse,
s'oublia à contempler les astres. Alice, à demi renversée dans un
large fauteuil à bascule, en faisait autant. Ni l'un ni l'autre, d'ailleurs
n'étaient occupés à chercher au firmament des étoiles qui symbo-
lisassent leurs destinées ou leurs amours : ce passe-temps romsr
nesqueet niais leur était inconnu; ils cédaient amplement l'un et
l'autre au charme mystérieux de la sérénité des nuits, qui entraîne
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iiAOAiiB M aingt ^08
fers l'infini des cienx, dans l'universel rayonnement, tant de rares
de nos âmes.
De longs frissons humides, qui semblaient yenir des profondeurs
da parc, s'étant abattus sur les hôtes du château, on rentra. ÂUce
se leva la dernière, développimt avec lenteur sa taille longue et
souple; elle était évidemment chagrine d'avoir à quitter la place. Le
premier regard qu'elle rendit à la terre se posa sur Pierre, regard
tranquille, mais moins froid, moins dédaigneux que ceux qu'elle
avait accoutumé de promener autour d'elle: il s'y voyait une lueur
douce et caressante, peut-être un simple reflet d'étoiles^ Le jeune
homme et la jeune fille arrivèrent ensemble à la porte du salon, et
Alice s'arrêta sur le seuil pour parler à Pierre des splendeur^ sidé-
rales qu'ils avaient contemplées tous deux en même temps, sans
s'être doonô le mot ; puis, elle évoqua le souvenir des quelques
leçons d'astronomie que le jeune ingénieur, fnûs émoulu de l'école,
lui avait données, cinq ou six ans auparavant , et elle lui parla encore
de la verrerie, dont la masse noire, percée de trous rouges, sembUh
bles aux yeux de feu d'un énorme Argus immobile, se dessinait au
loin dans le cadre de la sombre baie formée par une longue et large
allée de gigantesques platanes. On eût dit qu'elle voulait, même
au prix d'un effort de conversation qui ne lui était pas habituel,
prolonger son séjour sur la terrasse. Mais un visiteur venait d'être
iotroduit dans le salon, et la jeune fille y rentra, suivie de Pierre.
— Mon cher Levallet, M. Pierre Lefort, qui a quitté BourvlUe
peu de temps avant votre arrivée dans nos parages,. • Pierre, le baron
t^vallet, uu aimable voisin.
Après cette présentation du marquis, Pierre allait tout naturelle^
ment s'incliner, lorsqu'il crut remarquer que le baron ne s'apprft-
tait nullement à en faire autant, et paraissait disposé à borner ses
frais de politesse à un très léger signe de têie. Ce que voyant» le
jisune homme se contenta, lui aussi, d'une ébauche de salut.
Le baron Levallet était un homme très élégant, mais d^>oami
de toute distinction vraie, sans qu'il fût bien aisé d'assigner à sa
vulgarité une cause précise. U n'avait pas cette carrure plébéienne
qu'ont certains enrichis, et que la coupe d'habits la plus idéale est
impuissante à déguiser; il n'avait pas non plus le parler incorrect
OU trivial des honunes ignorans ou mal élevés ; encore bien moins
avâitril cette rondeur de manières qui épaissit l'allure, tout en déce-
lant l'aménité du caractère. Non, en vérité, il n'avait rien de tout
œla. C'était un homme assex grand, assez bien fait, très soigné
dans sa mise, presque recherché dans son langage, raisonnablement
^indé dans son maintien : il lui manquait simplement certaine
élévation d'instincts, faute de laquelle il ne saurait Appartenir à
pWKmne, si haut que l'ait placé sa naissance ou que l'ait fait
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50& REYDE DES DEUX MONDES.
monter sa fortune, — à personne, si ce n'est à une femme, — de
paraître au-dessus du commun des mortels.
Pierre et le baron restaient face à face, dûment présentés l'un à
l'autre et s'étant salués du haut de la tête. Malgré la froideur de ces
prémisses, les deux hommes ne pouvaient décemment se soustnûre
à l'obligation d'un court entretien.
— Monsieur, dit le baron avec une condescendance marquée,
beaucoup trop marquée, j'ai souvent entendu dire à M. de Vercillac
qu'il regrettait infiniment de ne pas vous avoir auprès de lui pour
diriger ses verreries.
Cette fois, Pierre s'inclina presque, ce qui le dispensa de ré-
pondre.
— Nous le regrettions avec plus de désintéressement que vous
ne nous en prêtez, baron, dit le marquis en posant sa main sur
l'épaule du jeune homme.
— Quel être, hein I fit Raymond en se penchant vers sa cou-
sine.
— Oui, toujours le point de vue élevé ! C'est plus fort que lui.
— Et dire qu'il n'a tenu qu'à toi de devenir M™ Levallet I
Alice eut un sourire plein d'un indicible mépris. Puis :
— Tiens 1 une idée : je vais lui faire payer la tasse de thé que,
tout à l'heure, il me faudra lui offrir.
Et, se tournant vers le baron :
— Monsieur Levallet, c'est dimanche qu'a lieu la fête de notre
orphelinat de Bourville. Vous y verra-t-on? II y a juste un an que
nous l'avons inauguré... sans vous. Un deuil de famille vous tenait
éloigné de toutes les réunions et de toutes les fêtes, quelle qu'en
filt la nature..
— Je ne serai pas ici dimanche, mademoiselle, s'empressa de dire
Levallet, mais vous ne trouverez pas mauvais que je me fasse repré-
senter à cette fête par un don auquel vous assignerez la forme qu'il
vous plaira.
II tira de son portefeuille un billet de banque et le remit à Alice.
— Merci pour nos petites filles I dit-elle en s'efforçant de trouver
un sourire aimable.
— Cinq cents francs ! dit Raymond en regardant le billet par-des-
sus l'épaule de sa cousine, pendant que Levallet, visiblement satis-
fait d'avoir trouvé une réplique en situation, se mettait à causer
avec le marquis. — Qu'est-ce qu'il a ? One attaque de générosité
foudroyante ?.. Ehl eh! j'y songe; il n'a peut-être pas tout à fait
abandonné ses plans; il ne désespère peut-être pas de te séduire.
— Eh bien I s'il en est ainsi, répondit Alice, il n'y met vraiment
pas de fierté, car je ne lui ai pas ménagé les rebuffades, et, avant
mâme qu'on lui eftt donné à entendre qu'il perdait ses soins,
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MADAME DE GIVBi. 505
j'avais pris à tâche âeTencourager à la retraite. Mais, pourquoi, s'il
veut m'éblouir par sa munificence, n'a-t4I pas commencé plus tôt?
L'année dernière, il aurait pu m'envoyer cinq cents francs, au lieu
de se retrancher derrière un deuil inexpugnable et d'y rester à l'abri
des lettres de quête.
— Bah! il ne faut pas lui en vouloir. Il était tellement en deuil
que, sans doute, il avait mis un crêpe à son porte-monnaie. Ayec
ça, pas moyen de l'ouvrir.
— Enfin, je ne m'attendais guère de sa part à une pareille
ofirande.
— C'est pourtant le tarif: vingt-cinq louis quand il y a du monde,
vingt francs dans l'intimité, et dix centimes à l'église.
Alice se mit en devoir de servir le thé, que Ton venait d'ap-
porter.
— Quel honune est-ce, ce baron Levallet? demanda Pierre à
Raymond.'
— Un cuistre dont la destinée parait être de rôder toujours autour
de ma gamelle. Il a longtemps courtisé Clara avant et depuis mon
entrée en faveur; plus tard, Ù s'est rabattu sur Alice, et cela juste
au moment où je traçais ici ma première parallèle. C'est vrai-
ment l'smimal domestique de tous les foyers que je fréquente : je
ne puis entrer nulle part sans risquer de lui marcher sur la patte.
Aussi, je crois qu'il m'aime avec modération. Très riche, d'ailleurs.
Son père, grand financier qui savait mêler agréablement la poli-
tique aux affaires, lui a laissé, avec beaucoup de millions, une
manière de tortil qui était venue récompenser sur le tard nombre de
services exceptionnels et quantité de glorieuses campagnes, •• ser-
vices d'argent et campagnes électorales, bien entendu. Au demeu-
rant, et| comme je viens de te le dire, un cuistre, mais un cuistre
qui est notre voisin, dont les terres confinent à ceÛes de mon oncle
Yercillac, et qui a deux ou trois garennes enclavées dans mes bois»
toutes choses qui l'autorisent à nous infliger souvent sa pré-
sence et nous contraignent de subir sa sottise avec résignation.
— Et cette vicomtesse de Rivemont? dit Pierre.
— Octavie de Moncoutant, veuve du baron de Yiarmes, puis du
comte de Cancé, et enfin du vieux vicomte de Rivemont; trente-
cinq ans pour les étrangers, trente-sept pour les intimes, et trente-
neuf pour le maire de sa commune. Songe à se remarier encore.
Elle avait jeté pour cela son dévolu sur le vieux Grebs, le banquier
Israélite, trente ou quarante fois millionnaire, lequel, bien que par-
venu à un état très avancé, ne paraissait pas insensible aux charmes
étemels ou du moins attardés de cette veuve intermittente. Elle
comptait sur l'affaissement intellectuel du bonhomme pour le con-
vertir, car elle est trop bonne catholique pour se contenter d'un
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500 BEYUB DBS mSOX MONDES.
mariage à la synagogue; et gagn^ une âme ^ ciel, en même
temps qu'une trentaine de millions pour soi-même, c'est une œtnre
à tenter plus d'une chrétienne. Mdheureusement, Grebs a mieux
aimé mourir infidèle que d'aroir à compter sur la fidélité de k
vicomtesse, et toutes ces ombres de millions se sont évaûouieSi
comme on yoît en un vain songe se dissiper des spectres.
— Hais elle est riche? dit Pierre.
— Oui, ce brave M. de Bivemont lui a laissé tout ce qu^il pou-^
tfât lui laisser au détriment d'un enfant d'un premier lit, et, comme
ses deux prédécesseurs s'étaient montrés également très largm
pour ce conjmnt toujours survivant, le magot doit être rond. Ce
n'est plus la chasse aux maris, c'est la cueillette des douaires. Btais
c'est encore sa dernière affaire qui a été la meilleure : un douaire
d'un million, après trois années de mariage.
— Trois années heureuses? demanda Pierre.
— Heureuses? fit Givré. Certainement... pour elle. Quant à lui,
il n'a jamais été très sûr de son bonheur; on prétend môme que
c'est l'incertitude qui Ta tué.
— Bt pieuse avec cela, d'après ce que tu disais tout à l'heurer
•— Ohl la piété, tu sais, c'est le pavillon neutre que déploient
toutes les femmes pour couvrir leur marchandise de contrebande.
D'ailleurs, ces femmes à plusieurs maris, vois-tu...
— Le fait est,., dit Pierre.
*— Oui, reprit sentencieusement Raymond, l'abus des maris res*
semble fort à Tusage des amans. Sans compter, ajouta-t-il , que
les uns n'empêchent pas les autres, surtout pendant les entr'aetes.
Et, tiens, le marquis...
— Hé bien? demanda Pierre.
— Eb. bien I nK>n bon, le marquis, c'est un intermède.
Pierre ne sourit môme pas, tandis que Raymond riait avec la sia-
cérité tranquille d'un homme qui vient d'avoir la bonne fortune
de se trouver nez à nez avec une situation drôle. Le jeune comte
de Givré allait, sans doute, s'étendre avec quelque complaisance
sur les écarts de conduite de son oncle et futur beau-père, quand
Alice survint, offrant à chacun une tasse de thé. Pierre, de plus en
plus distrait et absorbé, s'assit sur un canapé, en face de sa tasse,
pendant que, de l'autre côté de la table, qui était très vaste, Âliœ
et Raymond se mettaient à causer.
Le jeune taciturne ne parut guère soucieux tout d'abord de con-
naître le sujet de la conversation qui venait de s'engager si près de
Im. C'est que la voix de Raymond était d'abord venue seule ftBp-
per son oreille. Mais bientôt celle d'Alice se mit de la partie, et, dès
lors, le rêveur ne rôva plus : il écouta.
«— Une vente de chevaux et une pranière représentation I cKsait
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MADAME DE QifVL 607
Alice avec sa froide et pénétrante irooie, cela méaîie, en e£Eet, qu'im
se dérange. La vente de chevaux surtomt, parce qne I^b pr^
nûères représentations, •• depuis le temps qne tn y assistes, toutes
les pièces nouvelles doivent te paraître centenaires, babitué qm tu
es à les regarder en tournant te dos à la scène pour conteoqpler i
Tiise le public inamovible de ces solennités. Quel charme y peux-4a
trouver encore?
— Gompte&-tu pour rien rineffi^)te jouissance d'inq[)ecter des
visa^ connus, et n'est-ce pas la mokié du bonheur d'an homme
un peu bien situé que de pouvoir arrêter sa lorgnette isur des phy*
sionomies qui, môme à l'œil nu, sont pour lui sans my,stère7
— J'en aimerais mieux de neuves, dit Alice en daignant sourire,
car elles doivent s'user depuis le teiaps que vous y promenez vos
lorgnettes.
— C'est vrai; mais que veux-tu, ma chère? tout ce monde-là
vieillit ensemble et ne voit point ses rides, ce qui ne Fempôche pas
d'en avoir.
— Mais tu les vois, toi, les rides et les tares, reprit AKce, qui
parut s'animer. Que de fois t'ai-je entendu plaisanter drôlonent le
caractère officiel et obligatoire que revotent les plaisirs mondaiDS
et autres pour les initiés! Que de fois m'as-tu fait la caricature
atrocement ressemblante de ces petits bonshommes plus ou moins
court- vêtus, à l'air affairé, aux allures de courtier pressé, qui
paraissent s'acquitter de la vie comme d'une tâche, quoiqu'ils
n'aient rien à faire, oubliant que la suprême élégance a tonjomrs eu
pour expression parfaite une indifférence, une lassitude affectée, et
que les rois de la mtxie ont été de tout temps des rois fainéans, en
apparence comme en réalité. Que de fois tu me les as dépdoits,
naarchant toujours d'un pas rapide et saccadé, se rendant en h&te
quelque part où rien ne les appelle, la mine convaincue, presque
grave, les bras arrondis en anses de cruche, tenant leur cainne à
l'envers !..
— Une trouvaille, cette mode-là! interrompit Raymond en riant
franchement.
— Si bien, Teptit Alice, que l'on se demanderait volontiers si
c'est pour leur plaisir ou pour celui des passans qu'ils font ce qu'on
leur voit faire.
— Oui, dit Raymond, ça, c'est la l)lague, une vertu négative
que nous avons tous et qui ne nous est pas inutile, puisqu'elle
nous empêche de nous prendre au sérieux les uns les autres, mm
qui n'a jamais corrigé personne. On raille agréablement ses congé*
nères, on les accommode en grotesques; et, là-dessus, aa fait
comme eux, parce que, vois-tu bien, en cela coaune en politique, il
y a des choses qu'il £uit savoir faire pour ne pas se dédassertpour
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508 &ETUE DES DEUX MONDES.
éviter d'avoir à former nn groupe à soi tout seul ; en cela, comme
en politique, il faut savoir être bête quand c'est la consigne.
— Alors c'est amusant?
— De bonne foi, pourquoi serait-ce ennuyeux ? Ne faisons-nous
pas notre occupation constante de ce qui est pour le commun des
mortels le plaisir rêvé, le prix même du travail, la couronne à
gagner, la timbale à décrocher? Bête, je ne dis pas le contraire,
mais distrayant tout de même. Offre un peu à un bureaucrate
quelconque ou à telle autre variété d'homme utile que tu voudras
de troquer son genre de vie contre le mien, tu verras s'il hésite
un instant.
— Enfin, toi qui as de l'esprit, que vas-tu faire dans cette galère
du ridicule ? Et puis, tu as beau dire, vous êtes hommes de loisir,
bien plus que de plaisir.
— Soit I dit Raymond. Hais, ajouta-t-il en souriant, il est peu
généreux à toi de me reprocher des loisirs que seul m'a faits le souci
de ma dignité. As-tu donc oublié que naguère encore j'étais diplo-
mate, et est-ce ma faute si le gouvernement ?..
— Oui, je sais, tu as été attaché quelque part,., attaché par un
fil, comme un hanneton.
— Je suis en disponibilité comme tant d'autres, et c'est bien plus
avantageux que le service actif, parce que, quand on est à la porte, il
est probable qu'on rentrera, tandis que, quand on est dans la place,
il est certain qu'on en sortira... Du reste, reprit le jeune homme
en baissant la voix et après quelques secondes, non d'hésitation,
mais de recueillement, je ne demanderais pas mieux que de chan-
ger de vie. Seulement, il me faudrait un prétexte. Ah I si tu con-
naissais une jeune personne assez courageuse pour affronter sans
pâlir la perspective du tête-à-tête conjugal avec un homme aussi
abominablement mauvais sujet que j'ai la réputation de l'être...
— Oh 1 interrompit Alice avec un peu de confusion, vite disparue,
je sais, je sais, je connais la thèse ; tu es moins noir que tu n'en as
Tair, et tu n'attends que le mariage pour blanchir tout à fait...
— Non, tiens! dit Raymond en se rapprochant, laisse-moi me
confesser. On ne peut que gagner à se confesser, quand on a l'âme
belle.
— Ah I mais non, pas de confession !
— Rassure-toi. Je gazerai. Eh bien 1 donc, il y a six mois, je ne
valais peut-être pas grand' chose, et il est assez probable que, si
quelque mère de famille chargée de filles avait fait prendre des
renseignemens sur mon compte, —puisqu'on va aux renseignemens
pour un gendre comme pour un domestique, bien que cela produise
à peu près les mêmes résultats dans un cas que dans l'autre, — il est
probable, dis-je, qu'une mère de famille en tournée eût appris que
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MADAME DE GITBÉ. 509
je n'étais pas précisément un de ces jeunes gens... qui sont la
tranquillité des parens. Mais j'ai bien changé.
— Bah 1 fit Alice.
— Oui, je sais, cela ne se voit guère. Mais qu'y a-t-il là d'éton-
nant, puisque c'est intérieur et profond, profond?..
Sa voix baissa encore en prenant une inflexion caressante. Pierre
s'était levé un instant auparavant et avait quitté la place sans trouble
visible, froissant seulement un peu le journal illustré qu'il avait eu
l'air de feuilleter. Mais il n'avait pas tardé à [être remplacé sur le
canapé par un autre écouteur, qui, moins discret, paraissait, lui,
résolu d'attendre derrière le complaisant journal dont, à son tour, il
s'était emparé, que l'entretien prît fin. C'était d'ailleurs, cette fois,
un espionnage plein de bienveillance que Raymond subissait à son
insu : celui du marquis de Yercillac en personne.
— Il y a de longs mois, reprit le jeune homme d'un ton ému et
enjoué tout à la fois qui avait vraiment du charme, que mes idées,
détournées de leurs cours habituel, s'acheminent vers le mariage,
m'entratnant avec elles. La grâce, doucement, d'un mouvement à
peine sensible, a peu à peu descendu dans mon âme : quelqu'un,
sans le savoir peut-être, travaillait constamment à ma conversion.
Ce quelqu'un-là opérait par sa présence, autant que par ses ironi-
ques et mordantes mercuriales... Ce quelqu'un-là, c'est toi... Comme
ces dévotes qui suivent avec ferveur les homélies du prédicateur
de leur choix, je venais ici le plus souvent possible boire tes paroles
et avaler ta morale. Était-ce la morale, était-ce le prédicateur qui
me charmait? Comme les dévotes, je ne veux pas le savoir, mais
l'effet était délicieux. Eh bieni tu as assez prêché : je suis converti.
— Dis donc, dis donc, interrompit le marquis, bon apôtre qui
prends une jeune fille pour directeur, ne te gêne pas!.. Allez, bon
pénitent, votre cousine pensera à vous et priera pour le salut de
votre âme, mais je me réserve de vous donner l'absolution finale...
Et vous, fillette, n'entreprenez jamais la conversion d'un pécheur :
c'est une tâche ingrate.
— Les plus grands pécheurs, dit Raymond avec onction, font les
plus grands saints; témoin sainte Madeleine et saint Augustin.
— Oui-da 1 fit le marquis. Et, sans doute, si ces mères de famille
dont tu parlais tout à l'heure avec tant d'éloquence pouvaient main-
tenant voir ta vie se dérouler sous leurs yeux, calme et limpide
comme un ruisseau des champs, elles seraient attendries et vien-
draient en foule t'ofirir leurs filles. N'est-il pas vrai?
— Parfaitement I répondit Raymond. Je serais* forcé de refuser
du monde. Mais, voilà I les mères de famille ne me fréquentent pas
assez.
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MO RETUB DBS DEUX UOIfOIBS.
Sot cette assertion quelque peu osée, Givré prit congé de sa cou-
sine avec un sourire confiant, et il dit à son oncle :
— Je pars demain, à midi. Je serai de retour dans trois ou quatre
jours.
Puis, tout bas :
•^ Pourrai-je vous voir deimin matin, vers huit heures?
— IS tu le désires, mon ami.
— Alors, h demain m^tin !
JResté seul auprès de sa fille, H. de Yercillac lui dit :
— Tu sais, mignonne, que je ne pense pas de Raymond tout le
mal que j'en (Us. Et toi, voyons, est-ce que tu crois vraiment qu'il
est si noir que cela?
— Euhl fit Alice avec une moue plus bienveillante que dédai*
gneuse. 11 y a bien à dire.
— Bon I dit le marquis. Nous en recauserons.
M"^ de Rivemont venait à lui juste à ce moment.
-^ n est onze heures, dit^lle, faites donc demander ma voiture,
je vous en prie.
Elle retint M. de Yercillac comme 3 s'apprêtait à obéir.
— Nous en recauserons ! fit la befle vicomtesse avec malice. Je
viens de vous entendre dire cela à Tinstant. Qui mariez- vous donc?
Cor, TOUS savez, c'est la phrase; quand vous entendez dire : « Noms
en recauserons, » c'est qu'on va marier quelqu'un.
— Et quand cela iserait? dit le marquis.
— Cette pauvre Alice, hein? reprit M"* de Rivemont. Et avec
votre sacripant de neveu, je gage? Ciomme dans le bon vieux théâtre
de nos pères, où tous les neveux sont nécessairement des sacri-
pasis et sont non nK)ins nécessairement épris de leurs cousines res-
pectives. Au surplus, cela se fait beaucoup aussi dans le monde,
ces mariage&-là, je vous l'accorde, mais cela réussit rarement. Bt
ce n'est pas au seul point de vue de la... comment diraî-je ? au point
de vue des intérêts de la race que de pareifles unions soient à
redouter. Voyez-vous, le cousin, mon cher, c'est souvent le pr^
mier rêve d'une imagination féminine, mais ce n'est presque jamais
le dernier. Or, s'il n'est pas absolument indispensable que le mari
ouvre la marche, il est assez convenable que ce soit lui qui la
ferme.
— Hum! fit M. de Yercillac, vous pariez raide.
— Gomme la justice! dit en riant la vicomtesse.
Octavie de Moncoutant, ex-baronne de Yiarmes, ex^comlesse de
Ganoé, vicomtesse douairière de Rivemont, avait parfiiîs, dans lin-
Imité, de ces boutades d'un goAt douteux, qui étiûent comme une
revanche de sa nature sur la tyrannie des lois mondaines. Pourtant
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mm»' " —M*»— ^"w^"^^^^ I ■ ^1 w mi.'m'.^ ' .1^ ■ »| ui I ii^^"^^">^w ■ I ^mmmi^mm^mmmmumi^/^^^^^^mM i m..*juM.w -v
M&BAMS DB Gmi. Bit
^ n'avait que fort pan de rea9embl«ic6 ayec ces grandes dames
mal embouchées qu'a produites le second empire ^ qu'a aitoplées
la littérature contemporaine, grandes dames de convention, coutu-
mières des libres propos et des locutions suspectes, auiquelles il
ne manque guère, pour être des pastiches agréables de levrs devim-
d&res du siècle dernier, qu'un ingrédient : la grâce. Ce n'était pas
sevkment une femme d'une grande élégance et d'mi esprit très fin
que la vicomtesse; c'était aussi une personne d'irréprochable appa^
rence et dont la réserve de langage ne laissait, en général, rien à
désirer, non plus que la dignité de tenue ; mais, sous ces dehors
aéduisans et corrects, il y avait une âme vulgaire et une intelli-
gence dépravée, qui p^çaient, de temps à autre, à l'abri des regards
indiscrets, leur fallaciense et brillante enveloppe, montrant par la
déchirure quelqu'une de leurs difformités : en somme, un Le^allet
femelle, mais ayant en plus l'acuité d'esprit et en moins la lourdeur
d'aspect.
— Sérieusement, reprit-elle, mariez bien Alice. C'est une petite
fiUe qui a l'étoffe d'une femme pour de bon. Et vous n'ignorez pas
ce que c'est qu'une femme pour de bon. Vous l'avez élevée dans
des idées larges; elle a chanté des romances sws se croire obligée
de sub^toer tan^our à amour pour respecter la décence en même
temps que la rime; elle a hi des livres qu'aucune estampille
^iscopale n'avait consacrés : fort bien I elle est année pour la
lutte; mais gare au mari qui ne sera pas un archange I
— Soyez tranquille I dit le marquis avec une certanoe froideur.
Et il sonna pour demander la voiture de la vicomtesse. Son visage
s'était rembruni. Tout œ continuant de causer avec M*"* de Riv^
mont, il arrêta son regard sur Pierre, lequel, au prix d'un grand
eiort sur Im-méme, était enfin rentré en possession des facultés
brillantes qui rendaient sa conversation tout à fait digne de l'atten-
tion qu'y daignaient prêter M""* de Vercillac, M"* HOTminie, Alice et
le baron Lev^et lui-même. Qu'y avait-il dans ce regard de père 7
De l'inquiétude, à coup sûr ; du regret, peut-être.
III.
Le Irad^nam, qui était vm dimanche, Raymond de Ghnré vmt à
Bûorville dans la matinée» de très bonne heure. II eut un asses
loi^ «tttretien« tête-à-tête, avec le marquis; puis, en compagnie de
eelui-d, il alla firappw i la porte de M*** de Y^^illac. Ce seocmd
colloque matinal dura moins longtemps que le premier, et, lorsque
le jeune homme remonta à cheval et reprit au galop le diemm de
Qàiré^ sans avoir vu sa cousine, il était aisé de deviner à son air
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512 BEYCB DES DEUX MONDES.
qu'il n'avait aucun sujet de se chagriner : quand on porte en croupe
un chagrin, Tallure du cavalier, sinon celle du cheval, s'en trouve
toujours alourdie.
Une demi-heure plus tard, tous les hôtes du château étaient
réunis dans la tribune de la petite église de Bourville, une vieille et
charmante église de village, restaurée de fond en comble, grâce à
la munificence du marquis, mais dont la direction intelligente impri-
mée aux travaux de restauration avait su respecter le cachet d'an-
tique simplicité, qui, mieux que toutes les recherches d'architec-
ture et d'ornementation, seyait à l'humilité de son rôle. M. de
Vercillac n'avait mis à sa libéralité qu'une condition, à savoir que
jamais on n'introduirait dans l'église ces images bariolées au cœur
saignant et perforé, ces statues polychromes dont les tons criards
insultent à la vue et au bon goût, non moins qu'aux croyances
élevées, bref tout ce matériel idolâtrique d'un si grand usage dans
les campagnes, et môme dans bon nombre de villes. Le curé, en
paysan madré qu'il était, avait eu l'air de regretter beaucoup qu'une
prohibition si générale et si sévère vint écarter tant d'accessoires,
utiles, à l'entendre, et d'un grand secours contre la paresse d'esprit
de ses ouailles; et il était parvenu, de la sorte, à se faire donner
successivement un très beau chemin de croix pour remplacer les
images proscrites, une fort jolie statue de la Vierge, en marbre
blanc, pour faire oublier deux vilains saints, taillés à coups de serpe
en plein bois et outrageusement peinturlurés; enfin, un orgue
excellent, pour occuper ses paroissiens pendant la messe et empê-
cher qu'ils ne regrettassent certain Eofant Jésus de cire, recevant
la visite de rois mages en carton-pâte et papier doré d'un grand
efiet.
L'orgue chantait en tremblotant sous les doigts mcertains d'une
vieille dame du voisinage, qui avait sollicité l'honneur d'être élevée
à la dignité d'organiste, et qui abusait des voix célestes. Dans l'étroite
nef, plus d'à moitié remplie (car la plupart des habitans du village
tenaient à assister â la messe du château, où Ton faisait de la musique
et où l'on distribuait de gros morceaux de brioche, en guise de pain
bénit), chacun se mouchait de son mieux pour passer le temps, à
l'exception de quelques femmes pieusement accroupies, dont une
ou deux peut-être pensaient à Dieu, tandis que les autres, dans un
demi-sommeil abruti, égrenaient, en même temps que les Pater et
Ave de leurs chapelets, d'inintelligibles paroles tombant sur les
dalles avec les roupies de leurs nez. Dans la tribune, tout le monde,
hormis Pierre, priait, et la tenue des châtelains faisait, avec celle
des villageois, un édifiant contraste, qui valait, à lui seul, tout un
cours d'histoire contemporaine, — la foi et la prière résidant tou-
jours parmi ceux qu'a courbés la soufirance ou que menace un
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MADAME DE GIVRÉ. 51S
danger. — Jadis, au moyen âge, le Très-Haut, mal assuré de la
fidélité des barons et des comtes, que lui disputaient leur orgueil
de race et leur trop ferme confiance en leurs immunités, se
devait contenter d'une clientèle de manans et de serfs, innom-
brable, il est vrai, comme l'était, à cette époque, la classe des
pauvres et des soufirans. Les seigneurs d'alors priaient volontiers
comme La Hire, — quand ils priaient, — traitant Dieu sur le pied
d'une égalité parfaile, bu transgressaient avec quiétude les lois
évangéliques, se disant, comme certain Glermont-Tonnerre, qu'il
ne se trouverait personne au ciel pour oser les condamner. Plus
tard, la noblesse devint sceptique en apprenant à lire : c'est l'efiet
ordinaire de la science, quand on commence à en épeler les secrets.
Le peuple seul restait croyant : il continuait de souffrir et n'avait
rien appris. Aujourd'hui, nobles et nobliaux, bourgeois de race et
nouveaux enrichis, tous ceux que menace l'orage, à l'exception de
quelques Gribouilles qui se jettent à l'eau, leurs sacs d'écus au
cou» tous les aristocrates d'à présent se sont remis à prier, sinon
à croire, par peur et par esprit de contradiction ou plutôt d'anta-
gonisme, tandis * e le peuple, qui sou&e un peu moins et sait un
peu plus, devieui athée jusque dans les campagnes. — Ainsi son-
geait Pierre, qui, lui aussi, tout vrai savant qu'il était, avait perdu
la foi saos perdre le goût des croyances.
Aux heures de l'adolescence, il avait eu comme des velléités de
dévotion. Quel homme doué d'un cœur aimant et d'un esprit élevé
n'en pourrait dire autant? Le plafond bleu, semé d'étoiles d'or, des
chapelles de collège abrite bien des méditations d'enfant qui sont
de sublimes prières. Pourquoi donc, à cette heure, sous la voûte
gracieuse de cette petite église, où il avait bégayé d'enfantines orai-
sons, ne retrouvait-il pas même un lambeau de Pater pour le jeter
vers Dieu?.. Pourtant, ceux qui avaient recueilli, choyé, charmé
son enfance étaient là, priant, et il les vénérait, et il les aimait ;
mais il ne les avait accompagnés que par une déférence de bon
goût, pour ne point froisser leurs sentimens ni heurter leurs idées, —
étant d'ailleurs de ces libres penseurs intelligens qui ne cf oient pas
immoler l'indépendance de leur jugement parce qu'ils franchissent
le seuil d'un temple, considérant, en outre, la religion dans laquelle
il était né comme une ancienne patrie, qui aurait toujours droit à
son respect, au défaut de son amour et de son dévoûment.
Ses regards allaient du marquis à la marquise et de la marquise
à Alice, s'arrètant tout naturellement de préférence sur cette der-
nière. Elle priait avec plus d'abandon, plus de laisser-aller que de
coutume, comme absorbée dans un acte de foi ou d'oblation de caté-
chumène. Certes, elle avait toujours été pieuse; Pierre se souvenait
Ton ux. — 1883. 33
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bi REYOR. Jm Mia MORDES.
de i'avoû: vue' tonta petite arrêter son poney devant l'élise et ve&ir
s'agenouiller à. rentrée, tout près da porche, pendant que lui res^
tait au dehors,, tenant par la bride la turbulente petite b£t&; et, en
sortant, eUe n'aubUait jamais de tendra à son écu]^, dégantée et
tout humide encore d'une conscîendeuae immersioB dans les pro^
fondeurs^ du. bénitier» sa maia mignonne» déjji eoquette, prenease^ de
cœurs. Mais, autrefois, la gravité mutine de l'enfant, et, plus tard»
la fiëre tournure de la jeune fUle na luipermettaiest guère de s'ag9*
nouiller autrement qu'en souveraine ; même inclinée sur son pcie<*
Dieu, mêoie à, deux genoux sur Lee daUes„ oula devinait léguante^
Et, de fait, sur qui n'avaît-elle pas régné, mak toujonjf& avec tant
de naturel et d'aisance, que personne, autour d'elle, n'eût jamais
songé à contester ses droits, ni même ^ examiner ses titrea? Ses
grands yeux verts de néréide, sans caresse et san^ flamme, avaient
un étrange, pouvoir de fascination et d'attirauce avec leurs profoa-*
deurs d'abîme, leur néaot limpide et leurs reflets indifférens de
HHroirs fluides.. AhL ces yeux, ces yeux muets, qui avaient la con<*
leur et la transparence d'une mer calme qju'un beau soleil éclaire,
que cachaient-ils par-delà. las«conches visibles de leur^eoidea endoi^
mies? Qu'y avaivil au fond de ces océans,, trop profonds pour ne riea
celer,, trop purs pour renfermer des barreurs ou des monstres? Que
de fois il les avait revus en songe, ces yeux terribles et bienfaisans^
piles étoiles de ses nuits, 8an& cesse au-dessus de son horizon, sous
quelque ciel qu'il eût dormi I Ne lui avaitnil pas semUé souvent^
dans la confusion magique et consolante de ses souvenirs, que, de
temps à autre,, ces grands, yeux froids et immobiles se voilaient
d'une sorte de bienveillance attendrie,, lorsqu'ils rencontjnaient se&
regards à lui, toujours, mendians, toujours amoureux? Et, paveila
à ce ^'il les avait connus aux jpurs de l'enfance, tels ^'ils leB
avait évoqués en ses rêveries lointaines^ au Nouveau-Monde et ^
Orient, il venait de les retrouver, ees yeux verdâtrea, transparena
et muets. Et, la veille au soir, il lui avait paru, ainsi qu'au temps
des songes, qu'un peu de sjfmpathie et de tendresse s'échappa
de leurs glauques prunelles, glissant entre les cils soyeux et drus,.
Qonune un furtif rayon, pour lui réchauffer l'âme.
On en était à l'élévation. Le marquis s'agenouilla, trahissant
ainsi son ftge,que déguisait sa verdeur ; car ce n'est guère que sous
Teffort des amiées que les hommes élégans tombent à gjsnoux, méma
lorsque la foi les incline vers la prière.. M. de VerciUac, que,, durant
da longues années, l'esprit de parti seul avait conduit, k Tég^se,,
commençait à y aller avec plaisir, trouvant quelque charme à s'ocr
cuper de Dieu et des intérêts de son âme pendant une. heure tou&
les dimanches : cela ]b reposait et lui faisait du bien, sans lui eoûter
d'ailleurs le sacrifice d'un seul penchant ni d*une seule habitude.
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MADAME D£ GIFRÀ. <
Quant à la .marquise, il suffisait de la FOgarder prier pour étce looii»
FAÎncu de la ierveur de sa foi, et du be^in «qu'elle <avaii; de la
prière.
X^nd Àlicet après le deraier coup de clocheitte, releva la tôte^et
écarta ses mains, qu'elle avait rapprochées l'une de -l'autre pour y
appuyer son front, il parut à Fiacre ^'uttelanrae iicilUritÀ l'angle
du grand œil vert qu'il voyait de profil; nu^sia jeuae fiJUe a)2:ant
FE^uis |uiesque immédiateweBX «a pose 4e JladeleifiA am ^îed de la
croix, il resta dans l'incârtikidey ,ae deittaDdaat seialeiMnt >d'oà
Vouait cette recrudescence de piété, cet accès d'humble dévotion,
Au ^sortir de l'office, et^près <quele mar^tttis et k maiqmseBU]:ent
obligeamment causé avec quelques habitans du village, on reprit à
pied la route du «château, dont la grille était à cinq cents mètres à
peine du porche de l'église.
— Il y avait, Jbten comptés, dit M"* de V^pcillac, tois «uvriers à
la messe.
— Un pour cent, ce n'est pas énorane, dit le marquis, je te
reconnais; mak qu'y puis-je?^. Ahll^ieire, à propos, demain matiii,
nous visiterons ensemble la verrerie ; je compte même sur celle
visite pour ^ous conquérir.
Pierre setucit, tet l'on parla d'antre chose* Mais bientôt Alice, laii*
sant son père et sa mère prendre les devaais, s'approcha du jeoive
bMiiDe.
-^ Pourquoi, lui dit-elle d'un ton presse impàrieiHC, n'trveshveiit
pas accepté jadis^ et refusez-vous encore aujourd'hui, ce que wihu
offre mon père ?
— Mais,., fit Pierre surpris, M. de Vercillac ne«iBanqueca jamais
d'ingénieurs pour diriger ses verreries, et, pour moi, l'w'enir «at
làrbas.
— L'avaair, soit! dit Alice durement. Mais... le passé 7
— Le passé ?•• En vérité, mademoiselle, je ne vous comprendsipas.
— Je veux dire, reprit la jeune fille, en se troublant xm peu et
en changeant de ton, que, d'ordinaire, on est plus fidèle aux seu-
venirs d'enfance et...
sue hésita.
— Moins ingrat, n'est-ce pas? demanda Pierre avec amertume.
— Je làe l'ai pas dit, répU^a simplement la jeune We«
— Non, vous me l'avez laissé dire.
Le jeune homme resta silencieux pendant quelques secondes,
s'^cartant d' AUce et foucrageant avec 6a canne la haie poadrense dm
chemûu
— Voulez-vous, mademoiaelle, dil^il faieittôt ma se rapprochant
m'accorder une courte audience en plein air? Voici ia grille et,
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516 REVUE DES DEUX MONDES.
derrière la grille, de grands arbres à l'ombre desquels, tout enfant,
vous avez joué sous ma garde. Daignez choisir parmi ces arbres
quelque chêne touffu qui vous paraisse digne de remplacer le chêne
de saint Louis, et consentez à m' entendre. Vous m'avez accusé :
vous me jugerez.
M"* de Yercillac se retourna vers sa fille.
— Montes- tu, Alice? dit-elle.
— Tout à l'heure, ma mère, répondit la jeune fille après avoir
hésité. Je vais faire un tour dans le parc.
Accompagnée de Pierre, elle se dirigea vers l'allée des platanes.
— C'est ici que je jugerai, dit-elle en s'arrêtant après quelques
pas.
Sa voix maintenant était enjouée; le timbre en semblait plus doux,
\i[\xs jeune, plus caressant. Nulle trace, d'ailleurs, de gêne ni de
contrainte ; les grands yeux clairs regardaient droit ; la tête altière
s'élait un peu penchée de côté par un mouvement de coquetterie,
grâce auquel le cou, légèrement infléchi vers l'épaule, montrait sa
rondeur blanche sous les mèches pâles et duveteuses qui frisson-
naient autour.
Pierre chercha d'abord le regard d'Alice, qu'il eut vite trouvé,
car ce regard n'avait pas envie de fuir; puis il croisa les bras, et, d'une
voix moins ferme que son maintien :
— Si vous n'aviez provoqué de ma part aucune confidence, lui dit-il,
je fusse assurément reparti pour le pays où j'ai résolu de vivre, sans
vous avoir rien dit. Un mot cruel vous est échappé, qui me donne
le droit devons faire entendre un aveu... délicat, lequel renferme
toute ma justification.. . Vous êtes la fille de ceux à qui je dois plus
que la vie du corps : la vie de l'esprit. Vos parens, qui m'ont
recueilli et d'abord élevé près d'eux, m'ont ensuite fait donner ce
qui, de nos jours, est l'unique clé de toutes les carrières et de
toutes les jouissances élevées : une instruction complète. De plus,
vous avez grandi sous mes yeux, un peu sous ma protection. Il y
a donc entre nous un double lien d'une nature spéciale, un double
[ien que peut-être vous ne sentez pas, mais dont je sens, moi,
le poids en même temps que la douceur : vous m'êtes double-
nmui sacrée... Je vous dis cela pour vous rassurer, s'il est besoin
ijue je recoure à des précautions oratoires pour vous parler de mon
atTection... Mais vous savez bien qu'aucune de mes paroles, si trou-
blées ou si ardentes qu'un moment d'oubli les fasse, ne portera
sérieusement atteinte à mon respect pour vous... Donc, je vous ai
MIS naître et grandir. La bienveillance que l'on m'a toujours témoi-
gnée ici m'autorisait à vous traiter un peu comme une sœur cadette.
Je veillais sur vos jeux, et c'est moi qui répondis à vos premières
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MADAME DE GITRE. 5t7
questions, qui satisfis vos premiëres curiosités d'enfant. C'est dire
que j'entr'ouvris votre âme, dont le frais et subtil parfum a embaumé
mes années de jeunesse, avant d*empoisonner ma vie... Tous les
amours sont proches parens, toutes les tendresses humaines se
touchent, confinent les unes aux autres, et ne se distinguent
entre elles que par des diiférences souvent plus convenues que
réelles. Or il se produisit bientôt un phénomène qui n'est pas aussi
rare qu'on le pourrait croire, mais de la réalité duquel je n'avais
alors nul soupçon et dont, par suite, je ne me défiais pas : cette
affection de grand frère, que je vous avais vouée dès l'origine, se
transforma peu à peu en un sentiment plus complexe et plus tyran-
nique... Bref, vous étiez encore une enfant que déjà je vous aimais.
Oh I je ne m'excuserai point, je ne vous demanderai pas pardon de
la liberté grande : on ne s'excuse pas d'être malade, d'avoir souf-
fert et de souffrir... Vous grandissiez, vous étiez une jeune fille,
vous alliez être une femme... Je m'éloignai...
Il s'arrêta, comme essoufDè, cherchant ses mots; puis, brusque-
ment, il ajouta, pour en finir en deux paroles :
— Voilà pourquoi je suis parti, voilà pourquoi je vais repartir.
— Je comprends maintenant, dit Alice, qui avait repris l'air
sérieux qui lui était habituel, et dont la voix aussi était redevenue
grave.
Et elle se tut un instant, comme si elle se fût recueillie avant
d'aborder un point difficile.
— Mais, reprii-elle en détournant cette fois son regard, le
temps, l'absence, les circonstances ont dû modifier et transformer
encore ces sentimens si... ondoyans dont vous parlez.
— C'est vrai, répondit Pierre, et je ne vous dirai pas, ainsi que
n'aurait garde d'y manquer tout amoureux bien appris, que les
sentimens que vous m'avez inspirés jaais eussent conservé jusqu'à
ces derniers temps l'intensité douloureuse qui m'a contraint de
vous fuir. Tout cela s'était apaisé, engourdi, presque endormi dans
mon cœur ; c'était comme le mélancolique souvenir d'amours autre-
fois vécues, mais depuis longtemps mortes, tuées par le temps,
tuées par l'absence ou par le sort. Mais, hier, je vous ai revue, et,
en même temps que je vous revoyais, j'apprenais sans ménagement
aucun, tout d'un coup, que vous allez probablement vous marier...
La chose était prévue par moi depuis des années, n'est-ce pas?
Eh bien I pourtant, il n'en a pas fallu davantage pour faire renaître,
plus vivaces qu'autrefois, l'amour et la souffrance qui jadis m'ont
chassé d'ici... Il fallait vous dire ces choses, n'est-il pas vrai? pour
que vous ne me crussiez pas un ingrat... Voilà qui est fait.
Il avait débité cela d'un trait, sans gestes, la parole brève, mais
assuréOi de plus en plus maître de loi. Alice, an contraire, se tron-
Google
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518 REVUE DES DEUX MONDES.
Mail à mesure que le jeune homme se montrait plus ferme» plus
bardi, phis franc.
Enfin, elle lui tendit U main.
— Merd de rotre courage et de votre franchise I dit-elle. le ne
comprenais pas votre condoile, je De l'eusse jamais comprise sans
cette explication, et je souffrais, j'aurais vraiment souffert de ne k
point comprendre... C'était pour md une peine, un souci oaati-
miel de ne pas connattre le secret motif de votre élaignesneut
prolongé... Oui, je vais me nuw'ier, je vais épouser Baymoiid, que
j'aime très sincèrement, non pour Fesprit, l'élégance et toutes les
qualitâs brillantes qu'on lui ooimatt, mais pour l'excellent cœur
que je devine en Im, et, si je vous ai demandé tout à l'heure, avec
un peu de cette brusquerie qui m'était autrefois plus qu'à présent
familière, pourcpioi vous refusiez de rester à Bourville, c'est que je
sais le très sincère désir que nourrit mon père de vous avoir auprès
de lui, et que je ne pouvais guère ne pas m'étonner, me scanda-
liser même un peu de TOtre résistance. Après mon départ, le châ-
teau, on me le dit souvent, sera bien vide. Givré n'est pas loin,
mais Raymond aime trop Paris pour être souvent à Givré. J'aurais
été heureuse que le vide que je laisserai fût comblé par vous.
Pierre regarda la jeune fille. Les traits d'Alice étaient empreints
d'une douceur qu'il ne leur connaissait pas; sa voix était mélanco-
lique; il y avait dans toute sa persoilkne une sorte d'alanguissement
qui prêtait infiDiment de charme et de crédit à ses paroles, qui fai-
sait toute-puissante sa prière à peine déguisée.
— Eh bien! dit-il, si M. de Vercillac revient à la charge, je céde-
rai, je vous le promets... Mariée, — ajouta-t-il avec mi trkte sou-
rire, — vous serez moiUe pour moi, et, dès lors, recommencera sans
doute la somnolente poésie du souvenir, le charme doleni des
chagrins apaisés... Allons! «vous arez raison; ma place est icit
puisqu'on m'y réclame : j'y resterai... Ou plutôt j'y reviendrai, car
vous n'exigez pas...
— Je n'exige rien, interrompit Alice, et n'ai rien à exiger. Je
vtms serai reconnaissante de tout ce que vous ferez pour èlie
agréable à mon père, voilà tout... Non, ce n'est pas tout, car moi-
mrème je serai bien heureuse de vous revoir ici de temps à autre..»
Allons! encore une poignée de main; de tout ce que vous venez
de me dire, je n'ai retenu qu'une chose : que vous êtes mon pks
vîeîl ami ; encore le savais-je bien.
Et, légère, elle s'enfuit.
Hekkt Babussok^
{ta dnxiàme ffartie 9u prochain n*,)
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1
L\
DÉMOCRATIE AUTOKITAIRE
AUX ÉTATS-UNIS
II'.
LA VIE POLITIQUE D*ANDRÉ JACKSON.
L P&rion, Life of Andrew Jackiotu Boston, 1876. ^ II. Americcm SkUesmm : John
Quincy AdamSf by Joha T. Morse Boston, 1882. — III. Andrew Jackson as a
public man, by W. G. Sumaer. Boston, 1883. — IV. D' Von Holst, Verfassungs-
geschichte der Vereinigten Staaten von America seit der Administration Jacksons.
Berlin, 1878.
I.
Les quelques mois qui suifirent ia déliyraDce de la Nouvelle-
OrléaDS furent remplis pour Jackson par de continuelles ovations.
Les dames de la Louisiane lui avaient offert avant son départ une
épingle en diamans et avaient fait hommage à SP" X^^ckson d'tme
magnifique parure de topazes; à l'arrivée du général à Nashville^le
gouverneur du Tennessee lui remit solennelLafflent une épôe d'hoa-
neur. Âpres un court intervalle de repoa à THermitage, Jacksen se
rendit à Washington, où Tattendait une réception triomphale. Le
vieux Jefferson, alors ftgé de quatre-vingts ans, quitta sa retraite de
(1) Voyex la Revue da 15 jaln.
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520 BEYDE DES DEUX IfONDES.
Monticello pour présider à on grand banquet qui lui fut offert et
lui porta un toast en ces termes : « Honneur à celui qui a comblé
la mesure de la gloire de son pays I »
Jackson profita de son séjour à Washington pour entrer en rela-
tions avec tous les personnages marquans du parti républicain ; il
se lia particulièrement avec le secrétaire de la guerre Monroe, dont
il avait eu à se louer pendant la campagne de la Louisiane. Monroe
succéda Tannée suivante à Madison comme président des États-
Unis. C'était le quatrième président que donnait à la république amé-
ricaine l'état de Virginie. Tour à tour officier pendant la guerre de
Tindépendance, ministre plénipotentiaire près des cours de Paris,
de Madrid et de Londres, secrétaire d'état, puis secrétaire de la
guerre pendant les dernières luttes avec l'Angleterre, Monroe avait
été constamment et activement mêlé aux aJQfaires publiques. Il y
avait montré dans des circonstances difficiles un patriotisme sin-
cère, une grande modération d'esprit, une certaine timidité qui
le faisait hésiter moins devant les responsabilités à porter que
devant les résolutions à prendre, un jugement lent, mais sûr (1),
qu'égarait parfois une excessive préoccupation de l'opinion pu-
blique, dont il suivait les fluctuations avec la docilité particulière
aux politiques de l'école de Jefferson. Au moment où il arrivait
au pouvoir, les luttes ardentes des partis avaient cessé ; le fédé-
ralisme n'était plus qu'un glorieux souvenir; les questions de
principes avaient fait place aux rivalités de personnes; et le parti
républicain, dont la prédominance était désormais incontestée, sem-
blait disposé à tempérer dans la pratique du gouvernement la
rigueur de quelques-unes de ses anciennes doctrines. C'éuit en
somme une politique de conciliation qu'allait faire prévaloir l'admi-
nistration prudente et sans éclat du président Monroe. En adressant
au nouvel élu ses félicitations, Jackson jugea l'occasion favorable
pour donner à cette politique une adhésion publique. Sa lettre, qui
porte la date du 12 novembre 1816 et dont on attribua la rédaction
à son ami le major Lewis, chez lequel il se trouvait alors (2), a le
(1) JeffenoD avait coutame de dire de lui : f U est lent, mais si on lai laisse le
temps, son Jagemeot est infaillible. » (Tucker, Hisljry of th$ Umted States, t. m,
p. 406.)
(f) Jackson, ainsi qne noas Tarons dit, n*avait reçu qo'une instruction fort incom-
plète et aurait été hors d*état de rédiger lui-même un document politique de quelque
importance : mais il sut, dans toutes les circonsUnces de sa ?ie, trouver de fidèles et
habiles interprètes de ses pensées, et ses proclamations, meseages et écriu de toute
nature présentent un caractère d'originalité et d*unitè qui atteste U part pertonneUe
qu'il prit à leur composition. On raconte que, le lendemain de la publication de son
message présidentiel du 7 décembre 1889, qui eut nn très grand succès, il demanda
à ui de ses familiers, le général Ajrmstrong, ce qu'on en disait dans le public: « On
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LA DÉMOCRATIB AUTORITAIRE AUX ETATS-UNIS. 521
caractère d'un véritable programme de gouveroemeat et présente
un étrange contraste avec la politique exclusive et violente qu'il
devait inaugurer quelques années plus lard.
(( Tout dépend, écrivait 41 au nouveau président, du choix de votre
ministère. En choisissant sans acception de parti des hommes cour
nus par leur probité, leurs vertus, leur capacité et leur fermeté,
vous tendrez à déraciner, si vous n'y réussissez entièrement, ces
sentimens qui, dans d'autres occasions, ont apporté tant d'obstacles
à la marche du gouvernement, et vous aurez peut-être la satisfac-
tion et l'honneur d'unir un peuple jusqu'ici politiquement divis
Le premier magistrat d'une grande et puissante nation ne devrait
jamais se laisser influencer par l'esprit de parti. Sa conduite devrait
être libérale et désintéressée ; il devrait toujours se souvenir qu'il
représente la totalité et non une fraction de la nation. C'est ainsi
que vous élèverez le caractère national et que vous acquerrez pour
vous-même une impérissable renommée. Ce sont les sentimens d'un
ami; ce sont, si je sais lire dans mon âme, les vœux d*un véritable
patriote. »
Monroe obéit à ces sages et patriotiques inspirations lorsqu'il
réunit pour former son cabinet des hommes d'origine diverse et
que les événemens devaient placer dans des camps opposés, il prit
pour secrétaire de la trésorerie W. H. Crawford, légiste distingué
de la Géorgie, qui avait été son compétiteur à la présidence ; il confia
les fonctions de secrétaire de la guerre à un jeune et ardent orateur
en qui allaient bientôt se personnifier les passions et les audacieuses
revendications du Sud, John Galhoun; en même temps il appe-
lait comme secrétaire d'état à la direction des relations extérieures le
négociateur du traité de Gand, John Quincy Âdams, fils du succes-
seur immédiat de Washington, et l'un des plus dignes représentant
de cette forte race des puritains de la Nouvelle -Angleterre qui a
donné à la nation américaine, au dire de M. Gladstone, son type le
plus accompli et le plus viril.
Les débuts de la présidence de Monroe furent troublés par l'agi-
tation qui régnait parmi les Indiens Séminoles de la Floride, aux-
quels s'étaient joints un certain nombre d'esclaves fugitifs de la
Géorgie et les débris de la tribu des Creeks, que Jackson avait reje-
tés au-delà de la frontière. Des circonstances particulières avaient
contribué à développer ce^tte agitation et lui donnaient une certaine
gravité. La domination espagnole, à laquelle venaient de se soustraire
dit, répondît celai-ci, que c'est un morceau de premier ordre, mais personne ne tous
en croit Tauteur. — Soit, répliqua le président, maia est-ce que Je n*ai pas eo toat
autant de mérite à mettre la main sur un homme capable de récrire? » {AtkuUic
Heview^ avril 1S80.}
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i
522 REVUE OBB DEUX MONDES.
les colonies de rAmérique du Sud , était singulièrement afiGùblie
dans la Moride. Il semblait que ce vaste territoire fût déjà une proie
offerte à toutes les convoitises; des flibustiers y étaient débanjoés
en Arborant le drapeau des nouvelles républiques hispano^méri-
caines; des spéculateurs des États-Unis y accouraient en foule pour
recu^ittir les premiers les bénéfices d'une annexion en vue 4e
laquelle des négociations allaient s*ouvrir ; enfin des commerçans
anglais, indifférons aux destinées futures du pays, se préoccupaient
uniquement de se créer des relations directes avec les Indivis et de
conquérir dans les tribus une influerïce propre à assurer le succès
de leurs entreprises. A la faveur de cet état d'anarchie, les Séminoles
avaient à plusieurs reprises tenté des incursions sur le territoire
de la Géorgie et y avaient ccmimis des déprédations auxquelles le
général Gaines, chargé de la défense de la frontière, avait répondu
en livrant aux flammes un de leurs villages. Les Indiens, usante leur
tour de représailles, arrêtèrent un bateau qui se rendait au fort
Scolt et massacrèrent l'équipage et les passagers. Le gouvernemeiB^
résolut de mettre un terme à ces agressions et appela Jackson au
commandement des troupes de la frontièreu
<Ge dernier accepta d'autant plus volontiers cette missioD qu'il
espérait y trower l'occasion de réaliser un de ses projets favoris*
Quelques années auparavant, il avait reçu à l'Hermitage la viaile
d'un aventurier politique qui avait joué un moment un rôle cottsi-
dérable, mais dont k carrière s'achevait au milieu de la déconsidé-
ration publique et sur lequel pesait une accusation de haute trahisoo.
ksfoù Bnrr, qui avait été vico^président des Etats-Unis, qui avait
disputé la présidence à Jeiferson, mais qui avait dû renoncer à la
vie publique à la suite du duel dans lequel il avait tué Hamiltoo^
av«iit rêvé le renversement de la domination espagnole dans l'Amé-
rique du ttord, la o^nqnèie du Mexique et la création à son profit
d^un nouvel empire «uquel, di l'on en croit ses adversaires, il aurait
espéré rattacher quelques états démembrés de l'Union (!)•
Ces vastes desseins formèrent le sujet habituel des entretiens de
raennitage. Jackson n'était pas homme à repousser cette politique
de flibustiers, que devait si audacieusement pratiquer le parti dont il
fut le chef et à laquelle il devait s'associer lui-môme en préparant la
scandaleuBe ^annexton du Texas. A partir de cette époque, l'idée de
ht 'enquête de k Floride paratt s'éÉre emparée de son esprit. Nous
(i) PonrsuiTi en 1807 (PaDDée môme de sa visite à THermitage) à raison de Bes pro*
JeiB de dAmembrement de rOnion, Aaron Biirr fat acqolUé, faute 4e prenfee aaffi-
«antea. Mnii l'opinion générale se prononça si énergiquemant contitt hâ qa*ii dat
<r«1ti>erl*Aménqiie pendant plodenn aoDéea pou* éohapper à k réprobntien dont il
élut robjçt,
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LA DÉMOCRÂXU AOTOBITAIIIfi AUX ÉTAT^ONIS. 62S
twms vu, dès 1813, dans une lettre au secrétaire de la guerre^
rédamer Thoimeiur de « planter Taigle américaine sur les remparts de
Pensacola et du fort Saint-Augustin. » L'expédition qu'il était chargé
de conduire contre les Indiens Séminolea lui oiMt on (prétexte qu'il
jugea excellent pour reprendre cet ancien projet,, et il s'empressa
d'écrire au président que a si la possession de la Floride était jugée
désirable pour les Étati»-Unis,il se chargeait de Tassurer en soixante
jours. »
Sans attendre une réponse officielle à ces étrangee ouvertures^ il
envahit la Floride à la tête d'un corps de milice et de volontaires
formé dws les états les plus voisins, s'empara de Saint-Marks, sous
prétexte que les officiers espagnols avai^dt encouragé l'hostilité des
Indiens, chargea un de ses lieutenans de prendre possession du fort
Saint-Augustin, marcha lui-même sur Pensacola, chassa le gouv^-
neur du fort Barancas, où il s'était réfugié, fit capituler les troupes
espagnoles et les remplaça par uae garnison américaine»
Ce n'était pas assez d'avoir ainsi, sans déclaration de guerre et
sans motif avouable, envahi le territoire d'une nation amie et de
l'avoir traité en pays conquis; dans cette rapide et brutale inciir-
sion, Jackson avait trouvé deux sujets anglais, nommés Arbuthnot
et Armbrister, au milieu des Indiens avec lesquels ils étaient en reUu
lions de commerce. Il les considéra, au mépris du droit des gens,
comme des prisonniers de guerre, et, malgré leurs protestations, il
les traduisit devant une cour martiale. Arbuthnot était ua vieillacd
de soixante-dix ans : il résulta des débats qu'il avait témoigné aux
Indiens une vive sympathie, qu'il les avait assistés de se» conseils
et engagés à faire valoir les droits que leur reconnaissaient sur cer-
tains territoires les stipulations du traité de Gand, qu'enfin il les
avait avertis de la marche de l'armée de Jackson et qu'il avait ainsi
facilité leur retraite. Aucune autre charge ne put être établie contre
lui. Il n'en fut pas moins déclaré coupable d'avoir excité les Cteeks
à faire la guerre aux Étals-Unis, et coiMlamné à mort. Quant k Arm^
brister, ancien lieutenant de la naarine britamiiqu6t. eontre lequel
était dkigée la même accusation, son crime avait conaiaté à résister
avec une poignée d'Indiens à l'invasion en pfeiiie paix d'une pro-
vince espagnole par une armée américaine. La cour martii^ le cwi-
damna pour ce foil, comme son malheureux compatriote, à la peine
capitale : toutefois, sur la demande d'un des* juges,, l'affiaire fut sour
mise à une délibération noByelle^ et la. sentence primilij^ pronaneét
con^e Armbrister fut commuée en une condamnatioD à cinquante
coups de fouet et à douée mois de travaux bnée aarec bouiet et
chaîne. Jackson considéra cette atténuation de peine comme uu
acte d'impardonnable faiblesse et ne craignit pas d'annuler, de »a
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62& REVUE DES DEUX MONDES.
propre autorité, la seconde sentence de la cour. Il fit en consé-
quence pendre Arbuthnot et fusiller Ârmbrister dans la matinée du
lendemain.
La nouvelle de cette double exécution causa en Angleterre une
émotion profonde. La presse se fit Técho de l'indignation publique :
la question fut portée devant le parlement, et l'on peut se demander
quelles auraient été les conséquences de ce débat si lord Gastlereagh,
évoquant, comme le fit plus tard lord Palmerston dans des circon-
stances bien difTérentes, le classique souvenir du Civis romanus
surriy avait revendiqué comme lui avec une hautaine éloquence les
inviolables privilèges des citoyens britanniques répandus sur tous
les poiuts de l'univers. Mais le cabinet anglais ne jugea pas oppor-
tun de se livrer à une manifestation de ce genre au lendemain du
rétablissement lû longtemps désiré de la paix générale, et, préoc-
cupé des périls d'une nouvelle rupture avec les États-Unis, il
parvint, non sans effort, à calmer les esprits et à étouffer l'inci-
dent.
L'injustifiable agression de Jackson n'avait pas moins sérieuse-
ment compromis les relations des États-Unis avec l'Espagne. Le
ministre espagnol, don Luis de Onis, protesta en termes énergiques
et déclara qu'il ne reprendrait les négociations ouvertes pour la ces-
sion de la Floride que lorsque son gouvernement aurait obtenu satis-
faction. L'embarras était grand à Washington. Le cabinet était divisé
sur la conduite à tenir. Le président estimait que Jackson avait
outre-passé ses instructions, et Calhoun demandait qu'il fût formel-
lement désavoué. Mais cette opinion fut combattue par le secrétaire
d'état, John Quincy Adams (1).
Il soutint que la violation des instructions reçues était plus appa-
rente que réelle et que la conduite de Jackson pouvait se justifier
tant par les nécessités impérieuses de la situation que par l'attitude
ouvertement hostile du gouverneur de la Floride. Il reconnaissait que
la question était d'autant plus délicate qu'elle n'intéressait pas seu-
lement les relations internationales, mais qu'elle touchait à un grave
problème constitutionnel, en ce qu'elle impliquait le droit pour le
pouvoir exécutif d'autoriser les hostilités sans déclaration de guerre
par le congrès. Quant à lui, il n'hésitait pas à reconnaître ce droit
lorsque les hostilités avaient un caractère purement défensif : or,
c'était dans ces conditions que Jackson avait pu être autorisé à pas-
ser la frontière espagnole en poursuivant les Indiens. Tout le reste,
même la prise du fort Barancas, se rattachait à cette première et
inévitable violation du territoire, et il convenait pour apprécier sai-
(1) Voir Iftmotrf ofJ. Q. Adams^ hy Josiah Quincy.
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Là DÉMOCRATIE AUTORITAIRE AUX ETATS-UNIS. 525
nement ces divers incidens détenir uniquement compte du but pour-
suivi, qui n'était pas de faire la guerre à l'Espagne, mais de conti-
nuer la guerre commencée contre les Indiens : a Jackson, ajoutait
Âdams, a pour lui une fraction considérable de l'opinion publique ;
s'il venait à être désavoué , ses amis ne manqueraient pas de dire
qu'après avoir profité de ses services, on Ta sacrifié aux ennemis de
son pays, et son sort serait comparé à celui de sir Walter Raleigh. »
L'opinion d'Adams prévalut. Le cabinet fut d'avis : 1** que la conr
duite de Jackson devait être approuvée; 2'' que la prise des forts
espagnols devait être considérée comme son fait personnel, que cette
prise de possession avait été légitime et nécessaire, mais que le gou-
vernement ne l'avait pas autorisée et n'avait pu constitutionnelle-
ment l'autoriser ; 3** que la ville de Pensacola serait rendue aux
Espagnols ; à? que le fort Saint-Marks serait également rendu lorsque
les Espagnols y auraient envoyé des forces suffisantes pour l'occu-
per et pour protéger la frontière.
A dams développa avec une remarquable habileté dans une dépêche
au ministre d'Espagne les argumens dont il s'était servi pour con-
vaincre ses collègues. Quelle que fût au fond la valeur de sa thèse,
ce document diplomatique eut un^ grand succès dans le public amé-
ricain. JefTetson adressa à Adams de chaleureuses félicitations, et
demanda que sa dépêche fût traduite dans toutes les langues et
envoyée à toutes les cours de TEurope.
Le président expliqua, de son côté, à Jackson, dans une longue et
affectueuse lettre, le caractère de la décision prise et s'efforça de lui
faire accepter la remise de Pensacola et du fort Saint-Marks aux
Espagnols. Le général répondit avec une mauvaise humeur mar-
quée que les instructions qu'il avait reçues ne spécifiaient nulle-
ment les moyens qu'il devait employer pour réduire les Séminoles,
et qu'il n'avait pu conséquemment outre-passer des instructions
aussi vagues.
Ces graves questions de politique étrangère et de droit constitu-
tionnel devaient être soumises aux délibérations du congrès. Il en
fut saisi dès sa réunion, et le grand débat qui s'ouvrit, le 27 jan-
vier 1819, à la chambre des représentans est resté l'un des plus
brillans épisodes de l'histoire parlementaire' des États-Unis. Le
comité des affaires militaires demanda qu'un blâme fût adressé
au général Jackson à raison de l'exécution des deux marchands
anglais. Un représentant de la Géorgie, nommé Cobb,, proposa trois
résolutions additionnelles blâmant la prise de Pensacola et tendant
à prévenir le retour de pareils faits. Henry Clay, alors speaker de
la chambre et l'un de ses orateurs les plus écoutés, prit le pre-
mier la parole pour appuyer ces résolutions. 11 s'éleva avec une
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r
5Sd KBTHfi DB» DEUX MONDES.
grmdeéDei^ contre Fesécxrtien' arbitraire d^Arbatbnot et( d'AnB^-
briffter. l\ àemmàm si Ton pouvait leur imputer d^avtre' crime gué
iTaBVoir entretenu des relalsons commerciales avec les lodiens, et
d^avoir cherché à s& coneilier l^rs bonnes grâces en les éclairant
mv lesdroits^qne iMr' conféraient les stipulations du traité de Gand.
IhsBent^ts' d'aiiteurs été^ conpd>tns des ftiits qu'on leur avait impu-
tés> ii souftint que leur condamnation n'en eût pas moins été injus-
tifiable r car, dkns' un pays libre comme les Éuts-Unis, nul ne pou-
vait étise mis à mort sans avoir été condamné en vertu d'une loi
femelle et par un trSninal compétent. Élargissant enfin le cercle de
la disci»96ions il rappela dans une péroraison éloquente le sort des
peuples qui, en totérant les excès des chefs militaires, avaient com*^
promis leurs Kbertés :
(('••• Transportons-nous, dit-il, au temps où la Grèce et Rmne
étaient dasts tout l'êdat de leur prospérité : supposons que, mêlés
à la foule, nous eussions demandé à un Grec s'il ne craignait pas
qu'utt chef miKtadre afrdacieux et couvert de gloire, un Philippe ou
un Alexand^ff, vint un jour à renverser les libertés de ce pays.
Ce Grec confknt et indigné nous eût répondu : Non I non I nous
n'avons rien kr craindre de nos héros : nos libertés seront éter-
nelles. Un citoyen romain auquel on eût demandé s'il ne craignait
pas que le conquérant de la Gaule vint fonder un trdne sur les
ruines de la liberté publique eût énergiquement repoussé un pareil
soupçon. Cependant la Grèce a succombé, César a franchi le Rubi-
oon, et le iH'as' patriotique de Brutus lui-même n'a pu sauver les
libertés êe sot» pays...
a Je suis Ibin de prétendre que le général Jackson forme des
dtesseins hostiles à nos libertés. Je crois ses intentions pures et
patriotiques. Je remercie Dieu qu*il n'ait pas la volonté de détruire
tes libertés de la répubOque ; mais je remercie Dieu plus encore
qu'il n'en ait pas le pouvoir quand bien même il en aurait Ik
volonté.. •
a Gardeff-votts, dans cette première période de notre république,
qui compte à peine quarante années d'existence, de dooner un encou-
ragement ftital à l'insubordination militaire. Souvenez-vous que la
Gtëce a eu son Alexabdre, Rome son César, l'Angleterre son Crom^
weM, la France son BonaparDe, ^ que^ si* nous voirions éviter l'écueil
auquel eHes se sont brisées, il faut que nous évitions leurs fautes.
tt Inespéré que la chambre examinera m&rement les circonstances
graves (fams l€»que!Ies nous sommes. On peut dédaigner toute oppo^
flkivB, on peut mâme voter au général de publiques actions de
grftces ; on peut le porter en triomphe jusque dans cette cb««brow
Mais* si on le Eût, cesera» à mon humble avis, le triomphe du pri»-
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LA DÉMOCRATE ^^OTOârTAÏRC àUlL l^âTS-DNIS. d^7
oip6<â^9i:â>oràkMitim, de 4riow{)fhe de remtorité imtitatii^^arfftth^
torité civile; ce sera un triomphe remporté 9W % toiHftittnkifD de
œ fwjps, «t je pme «demment 4e ^1 ^qtie <3e fie fin^it pas dmg ses
^ets^et dans «es ^conséqneDoes exirdmes im irioMpte reMpertë
sut kB 4tt)eit6s «imbliqmB. n
L'orateat qui répewdk le "2 t\ivt4er â Gtay , ^tedex^er, se fit,
(kms «Il discoiOT qui prodmsSt twa grand eflEét, l'avecat n V^o^
logiste passienaé ée Hatkson. II rappela rtffvasicm reptrusnéfe, le
territoire agmattî, les aiwes américaines t^ûvertes ^e gloire. It
demanda ei, après de tels services, les repréeentans de ta nation
i(*»a!raieiit à tfStiv au vainqueur d'autre rëcoiffpense qu'«n voite de
omsutB.
iLa chambre, auprès vingt^sept jours de iliscussion, padsa au ircrte
9wr les pésolutioiiB suivantes :
l*" Le comité blftme^il Tesécution d'AriimtiUMit et d'Ârmbrister?
S^ Y a-t-il Heu de faire tme loi pour interdire Texécution des pri*
somriers par un général?
S"" La ^se de Pensacoia et du fort Barancas «sln^Ue contraire à la
constitution?
4* ï a-tril iieu de faire une loi pour interdkio l'invasion d'un ter^
ritoire Ranger saas l'autorisation préalable du congrès, excepté pour
la poursuite mimédiate d'un ennemi vaincu?
Sur toutes ces questions, la majorité se prononça pour la nèga^
tive.
Le sénat, qui -avait de son côté renvoyé l'examen de l'affaire à un
€omitÀ» semblait moins disposé que la chand)re des représeiïtans à
accorder à Jackson un bill d'indemnité. Le ^k février, le sénateur
Lacock présenta le rapport du comité, dont la majorité proposait un
blàaie. Jackson envoya pour sa défense un long mémoire; Timpres^
skm des documens fut ordonnée, mais on traîna en longueur e1^
par un acccnrd tacite, on laissa la question sans solution.
Pendant ces débats, Jwckson n'avait pas quitté Washington. II se
naontiait exaspéré des attaques dont il était l'objet : la violence «t la
gimsièreté de son langage dépassaient toute mesure, et il ne parlait
de rien moins que de couper les oreilles des membres du comité du
sénat qui avaient osé se prononcer contre lui. Il prenait soin daîK
leurs de provoquer de toutes parts de bruyantes démonstrations
populaires, et, suivant la coutume des courtisans de la multitude,
il opposait comi^isamment aux délibérations régulières des assem-
blées les manifestations plus ou moins éclairées et plus ou moins
spratanées de Topinfon. Il se rendit ainsi successivement à Phila-
delphie et à New- York pour assister à des fêtes organisées en son
honaew. Des salves d'artillerie annoncèrent son «rrivée d«xs id
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528 BEYUE DES DEUX MONDES.
seconde de ces deux villes» et le maire lui présenta dans une boite
d'or le diplôme de citoyen de New-York.
Il était à Baltimore lorsqu'on apprit le dépôt du rapport de Lacock
au sénat. Le jour où la nouvelle en fut reçue, il assistait à un grand
banquet; un toast lui fut porté dans les termes suivans : « Au géné-
ral Jackson, qui, comme le guerrier carthaginois, a franchi, malgré
la défense qu'il avait reçue, la frontière de l'ennemi pour aller se
mesurer avec lui, et qui, comme Annibal, vainqueur sur le champ
de bataille, a été comme lui attaqué dans le sénat. »
a Ce que j'ai fait, répondit le général, je l'ai fait pour mon pays.
Comme ma première pensée a toujours été de travailler à notre
prospérité et à notre bonheur, rien ne m'est plus doux que de
recevoir l'approbation de mes concitoyens. C'est la plus noble récom-
pense pour un soldat. On ne s'est pas borné à attaquer mes actes
publics, on a également attaqué ma réputation privée. On m'a
accusé d'avoir obéi à de viles préoccupations d'intérêt personnel
en occupant la Floride. Je rougis de répondre à de telles accusa-
tions. Elles sont aussi abjectes qu'absurdes et n'ont pu naître que
dans des esprits étrangers à toutes les vertus humaines. Je ne crains
pas que mon pays me refuse justice. Et maintenant je vous propose
un toast aux 12 et 13 septembre 181&, aux jours où des hommes
libres ont vaincu les vainqueurs de l'Europe et, sous la noble ban-
nière semée d'étoiles, ont sauvé Baltimore des horreurs de l'incen-
die. »
Les négociations pour la cession de la Floride avaient sur ces
entrefaites repris leurs cours. L'Espagne en consentit l'abandon
moyennant une indemnité de 5 millions de dollars, qui devait être
employée à désintéresser les citoyens des États-Unis auxquels la
marine espagnole avait causé un préjudice par des prises indûment
opérées pendant la guerre. Le traité signé dès 1810 par J. Quincy
Adams et don Luis de Onis ne fut ratiGé à Madrid que dans les
derniers mois de l'année suivante. Au mois de février 1821 , la
Floride fut organisée en territoire, et Jackson en fut nommé gou-
verneur. Il était investi de pouvoirs extraordmaires assez mal défi-
nis y mais il se considérait comme autorisé par ses instructions à
exercer la plus grande partie des attributions qui avaient précé-
demment appartenu au capitaine-général de Cuba et au gouver-
neur de la Floride.
Il partit pour Pensacola, accompagné de sa femme, dont une
curieuse correspondance, publiée par M. Parton, nous a conservé
les impressions. La jeune femme enjouée et sémillante qui avait
jadis éveillé par la liberté de ses allures l'inquiète jalousie de son
premier mari était devenue une austère matrone puritaine, dont la
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LU DEMOCRATIE AUTOBITAIRE AUX ÉTATS-ONLS. 629
conscience scrapuleuse et l'esprit étroit eureiit peine à s'accoutumer
au spectacle de cette société espagnole si différente par ses mœurs,
par ses élégances et par les pompes mômes de son culte, de celle
dans laquelle elle avait jusqu'alors vécu.
La Nouvelle-Orléans lui était apparue comme « la nouvelle Baby-
lone » avec son idolâtrie, sa richesse et sa perversité. Quant à la
Floride, elle la tint pour « un pays païen » au sein duquel elle se
complaisait à rappeler les souvenirs de la captivité du peuple saint
et où elle se plaignait amèrement de ne plus entendre « ni la parole
de l'évangile ni les chants de Sion. »
De son côté, le nouveau gouverneur, que ces sortes de mécomptes
auraient laissé fort indifférent, paraît avoir éprouvé à son arrivée
une déconvenue d'un autre ordre que nous révèlent assez naïve-
ment les lettres de sa femme, a On n'a jamais vu, écrit-elle à son
frère, un homme plus désappointé que le général. II n'a pas eu une
place à donner à ses amis, et c'était pourtant là, j'en suis persuadée,
ce qui l'avait, par-dessus tout, décidé à venir ici. » Une bande de
spéculateurs avides et de solliciteurs faméliques s'était, en effet,
attachée à ses pas , espérant bien vivre sur le nouveau territoire
comme sur un pays conquis, et il se montra fort contrarié de
ne pouvoir satisfaire l'âpreté de ces appétits et de ne pouvohr
entretenir aux dépens du public ces dévoûmens intéressés. II ne
tarda pas d'ailleurs à se trouver en face de préoccupations plus
graves, et une nouvelle aventure qui eut un grand retentisse-
ment vint mettre une fois de plus en lumière l'emportement de son
caractère, ses allures autocratiques et son mépris systématique du
droit.
Le dernier gouverneur espagnol de la Floride, le colonel Callava,
officier distingué et du caractère le plus honorable, était resté à Pen-
sacola après avoir remis ses pouvoirs à Jackson. Il y remplissait
l'office de commissaire du gouvernement espagnol, chargé de su»-
veiller l'embarquement du matériel d'artillerie, et de prendre en vue
des intérêts de ses nationaux quelques dernières dispositions. Il se
trouvait à ce titre en relations avec un jeune légiste pensylvanien,
nommé Henry Brackenridge, que Jackson venait de nommer alcade
de la Floride, et qui avait mission de recevoir des mains des auto-
rités espagnoles des documens relatifs à des questions de propriété
privée. Brackenridge eut un jour la visite d'une quarteronne qui
se plaignait d'avoir été dépouillée de la succession d'un certain
Nicolas Vidal, mort en 1807, et qui prétendait que les papiers éta-
blissant ses droits à cette succession allaient être emportés par^un
officier espagnol nommé Dominique Sousa, attaché à la personne
du colonel Callava« Jackson, auquel l'alcade fit part de cette récla-
Tom ux. — 1883. 34
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590 REVUE DliS DEUX HORDES.
fwâmi, kii donna l'ordre de se transporter immédiatement clmz
Demmique Sottsa et d'exiger de lai fa remise des papiers. L^oïBcier
^ant répondu qu'il les avait confiés, ainsi qu'un certain nombre
d'autres, au colonel Gallava, sans foidre duquel il ne |rotrrart les
litrer, Jackson le fit immédiatement arrêter et envoya un détadie-
ment de 'fa'oupes au domicile du colonel pour réclamer les pièces
dont il était déteifleur. <]lana:va demanda que cette réclamation lui
ffit adressée par écrit, se déclarant prêt à remettre les papiers dont
il s*dgis8ait s'ils étaient de ceux dont le traité prescrivait la remise
aux autorités américaines et, se réservant, dans le cas contraire, de
faire connaître les motifs de son refus.
Cette réponse, dont il était difficile de contester la correction,
exaspéra Jackson ; il fit arrêter le colonel dans son lit, à dix heures
du Boir, et le fit amener devant lui. Il lui déclara qu'il refusait de
lui reconnaStre un caractère public, et le somma de nouveau d'ob^
tempérer immédiatement à sa réclamation. Cette sommation fut
suivie d'une scène d'une indescriptible violence. Jackson, l'écume
à la èouche, frappant violemment sur la table, s'emporta en invec-
tives, accabla de grossières injures le commissaire espagnol, qui
se bornait à répéta: qu'il ne pourrait répondre à la réclamation
tant qu'il ignorerait la nature des papiers réclamés, mais qui se
déclarait prêt à y satisfaire, s'il le pouvait sans manquer à ses
devoirs. Jackson mit enfin un terme à la discussion en produisant
un ordre d'incarcération préparé d'avance, et en faisant conduire
le Lionel à la prison publique, pendant qu'on procédait à la saisie
cks papiers au domicile de ce dernier et hors sa présence. Avatift
de se rendre à la prison, Callava déclara qu'il protestait publique-
Oient devant le gouvernement des États^Dnis contre la violation du
droit commise en sa personne.
Le lendemain matin, quatre Espagnols de la pîhis haute con-
dilion vinrent trouver le juge des Etats-Unis potrr la Floride occi-
dentale, Élie Fromentin, et lui demandèrent d' ordonner la mise en
liberté de Callava. Le juge l'ordonna, moyennant une caution de
i0,006 dollars pour la remise des papiers dont il ignorait la saisie.
Loroque le gardien de la prison remit à Jackson le î»n7 ù'habeas
corpus, ce dernier se livra à un nouveau débordement d'injures
dus lesquelles il confondait le prisonnier et le juge qui l'avait fait
élargir, il fit immédiatement remettre à ce dernier une note ainsi
conçue *:
•«cÉUe Fromentin devra comparaître devant moi et faire connaître
pourquoi il a tenté de mettre obstacle à Texercice de mon autorité
comme gouverneur de !a Floride, investi des pouvr^irs tta capitaine-
général et intendant de l'Ile de Ctiba sur la dite province et du gou-
verneur de cette province, ayant en vertu de mes pouvoirs )«Kli-
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LA DEMOCRAXm iiKrORIXAJR& AUX iXATS-UNIS. BSl
oiaires comma jage suprême et comme cbuioeli^ faîA incarcéreF
certains individus. »
Le juge se rendit au palais du gouverneur, qui excipa de nou-
veau des pouvoirs illimités dont il se prétendait investi.
— Oseriez-vous, dit-il à Fromentin, adresser un wril Shaheas
corpus^ dLVi cap&aine^général de Cuba?
-^ Non, réponde le jug»; avec beaucoup de présence d'esprit et
d& sang-froid : maisr je Tadresseraisi au président des États-Unis sli
se trcHivatU soue ma j«ridictioi.
Sur ces entrefaites, les papiers dont la saisie avait donné lieu à
ces déplorablest incidens avaient été exafoûnès^, et Ton avait coostafté
que la succession si bruyamment revendiquée se composait uniqae-
ment d'un pœsii €le i&7 dollars.
Gallava,.rei)dui à la liberté, quitta h Flocid&et partit pour Wa^xing^^
ton a&s de déposer sa. protestation contre le traitement dont il avait
été victime. Jackson, de son côté, rendit compte des faits au seeré^
taire dfétad. La violence de* son langage; trahissait l'irritation pro-
fonde que lui avait causée cette nouvelle résistance de l'autorité
JAxdiciaire. Suivaat sa coutume, il s'efforçait d*attrii)uer cette résis-
tance à des motifs peu honorable» : il accusait le juge de s'être
ému de l'arrestation d'un personnage considérable tel cpie l'ancien
gouverneur,, après être resté indiifôrent à celle du modeste officier
Dominique Sousa. « Il faudrait en conclure, disait-41, que le» lois
des États-Unis ne soit faites que pour frapper les humbles et les
pauvres, mais que lorsqu'elles atteignent la rfehesse et la pui»*-
sance, elles ne sont plus qu'une lettre morte ou du moins qu'on
ne doit piu» lea appliquer qu'avec une sorte de délicatesse et de
respect. »
Cette fois encore le gouvernement soutint Jackson, mais les embar"-
raâ sans» cesse renaîssans que causaient ses emportemens et son dédain
pour la légalité commençaient à préoccuper le cabinet, et J. Q. Adans
avouait qu'il tremblait à l'arrivée de chiujue courri^ de la Floride,
tant il redoutait d'apprendre quelque neuvelle incartade dm. terrible
gouverneur.
La popularité cte Jackson était d'ailleurs bien loin^ d'en souffrir.
L'opinion des masses restait mdiiTérente à ces aiAentats répétés
contre la liberté individuelle, lediroit des gens et l' indépendance du
pouvoir JHdieiaise, et les récits que répandaient dani^ le pablîc les
amis de Jacksom affectaient de le vq)résenter comme l'intpépîde'
défenseur des petits centre les riches et les grands. U est. maliieu*
renflement j^oaaisé d'éviter dans les foules les ihstincts de haine
et d'envie qui fecmentent dans les bas4onds de k nature humœne
91e d'y entretenir le culte élevé et désintéressé du droit. C'est un
art vu%aîre et grossier qu'ont pratiqué dans tous les temps les
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b32 RJSTOB DES DEUX MONDES.
courtisans du peuple maigrey et qui leur a plus d'une fois ouvert le
chemin de la fortune et du pouvoir.
II.
Malgré l'appui du gouvernement et la faveur de l'opinion popu-
laire, la situation de Jackson était devenue intolérable dans la Floride ;
il le comprit lui-même et revint à la fin de 1821 s'établir à l'Her-
mitage. 11 y reprit ses anciennes habitudes, développa son exploi-
tation, fit élever des constructions nouvelles et affecta de répéter
qu'il entendait y finir ses jours dans le calme et dans la retraite. Il
n'en suivait pas moins avec un extrême intérêt la marche des affaires
publiques, il lisait attentivement les journaux, entretenait une cor-
respondance active avec ses amis politiques, et recevait fréquem-
ment ceux d'entre eux dont le dévoûment lui était particulièrement
acquis.
Le second terme de la présidence de Monroe allait bientôt expi-
rer, et les élections présidentielles qui devaient avoir lieu en 182&
commençaient à préoccuper les esprits. Les conditions dans les-
quelles allait s'engager la lutte étaient nouvelles. Avec le qua-
trième des présidens virginiens disparaissaient de la scène poli-
tique les hommes qui avaient attaché leur nom à la conquête de l'in-
dépendance et à la fondation de la république : et c'était dans la
génération qui leur avait succédé que la nation américaine était
appelée pour la première fois à choisir son premier magistrat. Dans
la période de près d'un demi-siècle qui venait de s'écouler, les idées
avaient changé comme les hommes. Le parti fédéraliste avait joué
un rôle prépondérant dans l'établissement et dans la mise en œuvre
de la constitution des États-Unis, k l'époque où l'Amérique, placée
sous le régime des articles de confédération^ se débattait contre l'anar-
chie, lorsque ses meilleurs citoyens se demandaient avec Washing-
ton si les provinces arrachées à la domination britannique a forme-
raient une grande république ou tomberaient à l'état de fragmens
insignifians et éparpillés d'empire, » Alexandre Hamiltonet ses amis
avaient trouvé dans la clairvoyance de leur patriotisme la solution
de ce redoutable problème, et avaient fait prévaloir l'idée d'un pouvoir
central assez Tort pour assurer contre les prétentions particularistes
des états l'existence et l'unité de la nation. Hais, suivant la loi
commune, le grand parti qu'ils avaient créé n'avait pas survécu à
l'œuvre qu'il avait eu la gloire d'accomplir. Peu populaire à l'époque
même de ses plus éclatans services, suspect de tendances aristo-
cratiques et de sympathies pour TAngleterre, le parti fédéraliste
n'avait pas tardé à s'affaiblir et ses divisions intérieures l'avaient
peu à peu discrédité. Sous la direction de nouveaux chefs infidèles
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LA DÉMOGRATIB ADTOfilTAIRE AUX ÉTATS-UNIS. 538
aux patriotiques traditions d'Hamiiton, il s'était identifié avec les
intérêts et les exigences des états du Nord-Est, avait combattu l'an-
nexion de la Louisiane, refusé son concours à la guerre contre l'An-
gleterre et blessé profondément le sentiment national. Mais tandis
qu'il disparaissait dans l'impuissance et l'oubli, ses adversaires se
voyaient contraints d'adopter au moins en partie les principes qui
avaient fait sa force et sa raison d'être, et c'était dans ce sens que
Jefferson, dont l'élection avait consacré le triomphe du parti répu-
blicain, se plaisait à répéter : « Nous sommes tous fédéralistes, nous
sommes tous républicains. »
Cette victoire, désormais incontestée, du parti républicain ne
tarda pas d'ailleurs à faire apparaître dans ses rangs des tendances
opposées. A la suite de la guerre avec l'Angleterre, les meilleurs
esprits se montrèrent frappés des périls qui, vingt-cinq ans aupara-
vant, avaient alarmé les premiers fédéralistes. Ils comprirent la néces-
sité de fortifier le pouvoir central, de lui créer des ressources, de
donner au développement de la richesse nationale une énergique
impulsion. La première question qui donna lieu à de vifs débats
fut celle des améliorations intérieures {national improvements). Il
s'agissait de savoir si le gouvernement fédéral avait ou non le droit
de faire exécuter ou de subventionner de grands travaux d'intérêt
national, tels que des routes et des canaux, ou si l'exécution de ces
travaux devait être réservée aux états particuliers. Jefferson avaft
exprimé sur ce point certains scrupules constitutionnels. Parmi ses
disciples , les uns maintinrent sa doctrine dans toute sa rigueur,
en la poussant à ses plus extrêmes conséquences, et dénièrent au
congrès tous les droits que ne lui reconnaissait pas expressément
un texte constitutionnel ; on les nomma strict constructionists^ ou
partisans de la stricte interprétation de la constitution. En face
d'eux se forma une fraction nouvelle, pénétrée de la nécessité d'in-
terpréter plus largement les dispositions constitutionnelles relatives
aux attributions du gouvernement des États-Unis; les hommes les
plus éminens du parti républicain se prononcèrent en ce sens et
reprirent la théorie autrefois professée par Hamilton sur les pou-
voirs implicites {implied povoers) du congrès.
Pour faire face aux grandes entreprises d'intérêt général dont
les hommes politiques de cette école se montraient partisans , il
fallait créer des ressources au gouvernement fédéral. Ils y parvin-
rent en faisant voter par le congrès, en 1816, l'établissement d'un
tarif douanier, et, l'année suivante, pour relever le crédit national
ébranlé, ils obtinrent le renouvellement du privilège de la Banque
nationale des États-Dnis, qu'avait fait créer Hamilton, vingt-sept ans
auparavant, malgré l'opposition de Jefierson*
La discussion de ces grandes questions d'ordre à la fois écono-
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5B& tXVm DE» DEUX mNDfi8v
niiqœ et politique rempKt la preEtière partie' de k présiéMice de
Moaroe. Sais une qoesticv plus redoutablD, et qui devMt désur-
mais dominer la politique anèricaifie, ue tard» pas à surgir el tint
compliquer tons les pr^lèmes dont la solutîoa divisait les esprits:
c'était hi question de FezteHsio» de Tesclavage dan» le» noweam
états de rénion.
Henry Ghj la fit résoudre eu 18119, arprèsi de tonguee et grafraB
discussions, par l'adoptio» du eél6bre eenopponiis du Missovi, qui
accorda à tous les états qui se créeraient au sud du iêP V de latl-
tude, le droit d'accepter ou de répudier l'eselaTage. Mais ce grand
débat avait mis pour la première fois en lumière l'opposition dln-
ti^réts qtri existait entre tes éHats du Nord et eettx du Sudu Cette
opposition se manifesta dès lors dàns^ toutes tes controverses coBSti-
tutionnelles que nous venons d'indiquer, et levr donna ce qu'oft a
nommé dans la langue poHtique des États-Unis xat capactère sec^
iiomtel. Sur la question dltr tarif, les états agricoles du Sud étaient
en désaccord avec les états en Nord, dont le régirare protecteur
favorisait le développement industriel. La question de» grands tara-
Taux publics intéressait égsJement le Nord et TOuest à un ptu9 haut
degré que le Sud. Enfin la théorie qui' élargissait les pouvoirs du
congrès ne pouvait manquer d'alarmer lies eschtvagistes, qui trou-
vaient dans le principe de la souveraineté des états la meilleure
garantie du maintien de Vinstitution particulière. !1 en résuha que
les strict constructionists se recrutant principalement dans les
états du Sud et y formèrent le noyau du parti démocratique, ta»-
dis que le parti républicain proprement dit, qui prit quelques années
plus tard le nom de parti vchig, trouva dans le Nord son* principal
poiût d'appui.
Cette formation de deux partis nouveaux n'était pas encore accoHi!-
plie à la fin de la présidence de Monroe ; mais la division existait
déjà à Fétat latent, et les ardentes compétition» de personnes qui
se produisirent à cette époque servirent à la mettre en lumière.
Jusque-là, le candidat de chaque parti à la présidence avait été
désigné par une réunion des membres des deux chambres apporte*
nant à ce parti, réunion qlie l'on désignait sous le nom de cauev».
C'était, en réalité, aux chefs parleuïentaires que cet usage réser-
vait la rédaction du programme et la désignation des candîdatB*
Mais, dans cette circonstance, )e choix du caucns n'était pa» sauB
difficulté; car cinq candidats, appartenant tous au parti républicain,
étaient sur les rangs.
Le secrétaire de la trésorerie, Grawford, qui avait été en $810 le
compétiteur de Honroe , se flattait de l'espoir de lui succéder. U
était le chef reconnu du parti républicain dans Tétat de Géorgie; M
comptait db nombreux amis parmi les membreeidhieos^ du congrès,
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LA DÉMOCRATIE AOTORITAtRC AUL étMTS-UNIS.
etie disconTB ^'il «radt prononcé tnfavear du renoirvelIeaMitchi
privilège de )a Bavqoe dos États^UaiB4Qi«vth ooncilié les sympalMes
éi iBonde des li&iFes. Qooiqu'ii n'eût Jamais fak preave de rtalens
tapérieurs, en e'acœrdait 4 'vanter son habileté dans le maniemeBt
des ifacniBses. Il posséchît à un haut éfgpé les qualités et les défirats
du politioien: la peFs&vëranoe, la souplesse, l'esprit d'intrigue ei
l'ibsenoe de scrupules , qui fiiient dans la génémtioa suivante Ja
iurtme de plue d'un faemme politique américaiu^
Le contraste était eoDvplet entre le aecrétaire de k trésererie et
son coUëgue le aecrétrâe d'âut J. Q. Adams. La candidature de ce
dernier avait pour elle la coutume, constamment suivie depnâs
Jeierson , d'appeler à la présidence le secrétaire d'état en exer^
cioe. -Elle se justifiait d'ailleurs par des titres persaonels incoote»-
tables. Sorti d'une Tieille famille du MassacArasetts, fils du succes-
seur de Washington, L Q. Adams avait reUgiensemeAt «onsepvé
l'esprit des purituoe de la Nowvelle-Angleiterre eit les traditions
des fondateurs de la république amérioaiue. U amit représenté 4e6
États-Unis auprès des principales cours de l'Europe, dirigé avec
succès les relations extérieures sous la présideiice tie If onrœ et
dépdojé, notamment, uae rare habileté dns les difficiles négocia»
tiens qu'il avait^u à^vre avec l'fispagae. On rendait faouunage à
ht dignité de sa vie, à Télévation de son caraGlère, à l'autorifté de «a
parole. Mais il œ possédait pas, et il affectait de dédaigner les dons
qui captivent la popularité. Austère dans saTie privée comme dans
sa 'vie publique, défiaat et soupçonneux, il jugeait les èvénemens
et les hommes avec une impitoyable rigueur, dont ie journal qu'il
a tenu pendant plus de cinquante années a conservé à la postérité
l'Urrèousable témoignage (1). U avait l'horreur de la corruption ot
de l'àitrigue, et, en soumettMit sa vie au jugement de aes concî-
toyena^ il entendait mériter leurs suArages suas les solliciter ni les
séduire.
Le plus jeune des candidats était le secrétaire de la guerre Gal-
hooB, alors âgé de quarante-deux ans. U passait pour être l'objet
des secrètes préférences du président Monroe. i9es services pen-
dant la guerre avec l'Angleterre, le paûdottame et l'esprit de déci-
sionniout il avait fiût preuve dans des conjancturesdittoiles avaient
rendu son nom populaire dans la marine et dans Famiée. Le Sud
tout entier l'acclamait comme son plus ferme défenseur et le plus
hnllant interprète de ses aspirations, bien qu'il n'eût pas mis
eooone au service dee passions eadavagisteB cette inflexible logiquCt
(I) 'Memoirt ofJ, t?. Adamst comprising portitms of liit diary Yrom 479li to 48^,
ed.'by a r. AiMt. tS Tot PhfltM^ie, 1ê7S.
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686 REVUE DES DEUX MONDES.
ce fanatisme sombre, cette éloquence ardente et hautaine qui don-
nèrent plus tard à sa physionomie un si étrange caractère.
Gonmie Calhoun, Henry Glay posait, pour la première fois, sa
candidature à la présidence, et comme lui il devait poursuivre
toute sa vie, sans jamais l'atteindre, ce but de son ambition. Speaker
de la chambre des représentans depuis 1811, il eût sans doute
emporté les suffrages si l'élection présidentielle eût appartenu au
congrès. Il était alors dans tout l'éclat de sa renommée, qui avait
grandi pendant la guerre, et que venait de consacrer son récent
triomphe dans la question du Missouri. Jamais peut-être homme
politique ne connut ni ne goûta davantage les enivremens de la
faveur populaire ; il possédait à un égal degré les dons qui fas-
cinent les foules et ceux qui dominent les assemblées. Lorsqu'il
se rendait dans le Kentucky, qui avait été le théâtre de ses pre-
miers succès et qui s'enorgueillissait de sa gloire, son voyage à
travers les états de l'Ouest n'était qu'une marche triomphale;
lorsqu'il prenait la parole dans le congrès, il tenait son auditoire
suspendu à ses lèvres. Si l'on s'en rapporte au témoignage una-
nime de ses contemporains, la lecture de ses discours ne peut
donner qu'une idée imparfaite de son éloquence. 11 avait toutes
les qualités extérieures de l'orateur : l'ampleur et l'autorité du
geste, la dignité du maintien, le charme inexprimable d'un organe
harmonieux et sonore, une taille élevée, une physionomie irrégu-
lière et mobile qu'illuminaient le rayonnement de la pensée, la grftce
du sourire, et la vivacité du regard. Homme de plaisir et joueur
comme Fox, il rachetait, comme lui, ses défauts par l'élévation de
son esprit et la générosité de sa nature; il avait, comme lui, la
passion de la liberté et l'âme d'un patriote. A ses yeux, l'intérêt
suprême devant lequel devaient s'eifacer tous les autres était le
maintien et Tafiermissement de l'Union : sa fidélité à cette grande
cause a été l'honneur et a fait l'unité de sa vie publique.
Les chances de ces divers candidats à la présidence semblaient
se balancer, lorsqu'on vit soudain apparaître une nouvelle et reten-
tissante candidature. On a raconté que, dans un meeting tenu dans
l'ouest de la Pensylvanie à* l'occasion de l'élection présidentielle
de 182&, un ouvrier s'était levé en agitant son chapeau et en criant:
« Hurrah pour Jackson I » L'assemblée se serait, d'une voix una-
nime, associée à cette acclamation, que l'écho populaire aurait bien-
têt répétée des AUeghanys à l'Atlantique. Cette légende n'a rien de
commun avec l'histoire. De sa retraite de l'Hermitage, où il avait
paru vouloir s'ensevelir, Jackson épiait l'occasion d'une éclatante
rentrée sur la scène politique. Dès le 20 juillet 1822, ses amis
avaient provoqué une résolution par laquelle la législature du Ten-
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Lk DÈMOCRATIB AOTOBITAIBJS AUX ETATS-UNIS. 5S7
nessee prenait l'initiative de sa candidature. Les électeurs de l'état
ratifièrent en quelque sorte cette manifestation en envoyant Jack-
Boni au mois de décembre de Tannée suivante, reprendre son siège
au sénat des États-Unis.
Le prestige du libérateur de la Nouvelle-Orléans était resté con-
sidérable. vL II est, dans une grande partie du Sud et de l'Ouest,
écrivait Webster, le candidat du peuple, n Mais il éveillait la défiance
des hommes initiés au maniement des afiaires publiques et sou-
cieux du maintien des grandes traditions libérales de la république
américaine (1), et il était peu vraisemblable qu'il fût proposé aux
sufirages des électeurs présidentiels par les leaders du congrès
réunis en caucus. Il s'en rendit compte et résolut de se débarrasser
de ce mécanisme incommode ; une énergique campagne commen-
cée par ses familiers, dans les journaux de Nasbville, fut bientôt
dirigée dans tous les états de l'Union contre le système du caucus.
Personne, peut-être, n'a mieux compris que Jackson et n'a plus
habilement exploité les instincts inférieurs de la démocratie. Il con-
naissait à merveille ce sentiment qui porte les masses populaires à
subir l'impulsion ou la dictature d'un seul homjne, mais à se révol-
ter contre la direction d'une élite. Ce fut à ce sentiment qu'il fit
appel. Il lui fut aisé d'exciter les jalousies de la foule contre l'inter-
vention de ces chefs parlementaires qui invoquaient, pour se faire
les conseillers du peuple, l'autorité de leurs lumières et de leurs
services. Il souleva l'opinion contre cette coutume, qu'avaient res-
pectée les meilleurs et les plus illustres citoyens, et, suivant la pit-
toresque expression de M. Parton, « le roi Caucus fut détrôné. »
Tandis que le caucusy désormais impuissant et impopulaire, ten-
tait un dernier et malheureux effort en appuyant la candidature de
Crawford (2), qu'une violente attaque de paralysie venait de priver
du mouvement et de l'usage de la parole, une grande convention
démocratique, réunie le A mars 182A à Harrisburg, dans l'état de
Pensylvanie, inaugurait un nouveau mécanisme électoral d'une
incomparable puissance, et proposait la candidature de Jackson.
Calhoun, qui s'était habilement effacé devant son rival, était dési-
gné par la convention comme candidat k la vice-présidence.
L'élection présidentielle ne donna pas de résultat : Jackson obtint
99 sufirages; J. Q. Adams, 8&; Crawford, M ; Clay, 37. Calhoun fut
élu vice-président par 182 voix.
Aux termes de la constitution des États-Unis, lorsque aucun des
(1) Jefferton ne diMimoIait pas riniiaiétade qoe loi caïuait cette candidature, et
déclarait qae nnl n'était moins propre à remplir les fonctions de président. (Voir
Webster, Correspondance^ 1. 1, p. 371.)
(2) Sor S16 membres démocrates da congrès, 66 seulement prirent part à la réa-
nion : 64 votèrent pour Crawford.
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5S8 B£y¥B DE» DEUX MONDES.
camdidftts à la préaidence: n'a réuni la majorité absolue, la cbamhi»
de^ représentaDS , Y0tan4 non plus par téte^ mais par état»^ est
appelée à choisir entre les troie ea^ididats qui ont obtenu le plus
de voix. Pour la première fois, ce droit allait être exercé par la
cbambre.
Les partisans de Jackson affectaient de répéter que la volonté du
peuple s'était clairement manifestée, et, qu'à moins de s'insurge
contre cette volonté souveraine, la cbambre ne pouvait que procU^
mer le candidat qui avait réuni le plus grand nombre de suffrages*
Cette prétention, bruyamment soutenue,, blessait les légitimes sua-
cepiibilités de l'assemblée, dtmt on cherchait à contester ou àUni^
ter le droit. Dans l'esprit comme dans la lettre de la constitution,
la liberté de son choix était absolue. Des trois candidats sur lesquels
ce choh devait porter, il en était un que son état de santé, qui
s'aggravait chaque jour, mettait en quelque sorte en dehors de la
lutte : les chances des deux autres étaient presque égales, et Qay ,
qui pouvait faire reporter sur l'un ou sur l'autre les voix de ses
atuiïi, devenait en réalité l'arbitre de l'élection. Ses préférences ne
pouvaient être douteuses, et, dès le mois de décembre, il les avait
fait connaître. Quoiqu'il eût p^sonnellement peu de sympathie pour
le secrétaire d'état, dont il avait souvent combattu la politique exiè-
riearo, il redoutait par -dessus tout l'avèuement du chef militaire
ambitieui et insoumis dont il avait éloquemment dénoncé les allures
dictatoriales. Il pressa ses amis de porter leurs sufirages sur Adams.
Le 9 lévrier 1S25, Daniel Webster et John Randolph, chargea du
dépouillement du scrutin, proclamèrent le résultat suivant : a Poiur
John Quincy Adams du Massachusetts, 13 voix; pour André Jack-
son du Tennessee, 7 voix; pour William H, Crawford de la Géorgie»
A vûix. y> En conséquence, le speaker déclara que M. Adams: était
élu président des États-Unis.
Le nouveau président accudllit la nouvelle de ce vote avec, ploa
d inquiéLude que de joie et avec le sentiment profond des difficultés
de la tâche qu'il allait entreprendre. On trouve l'expression de ce seo^
liEiient dâDS le journal qui recevait la conûdence de ses plus intimes
peusées : « Cette année, écrivait-il à la daoe du 31 décembre 1825v
a été la plus importante de celles qui ont passé sur ma tôte, puis-
qu'eliti a vu mon élévation à Tftge de cinquante-huit ans à la^pre^
mièrc magistrature de mon pays, c'est-à-dire lui but suprême de k
plus louable, ou du moins de la moins blâmable des ambitions de ce
mondo ; cependant cette dignité ne m'a pas été conférée dans des
coûditioas propres à inspirer de l'orgueil ou à satisfaire une légi-
time ambition, car je ne Fai pas tenue des sufirages incontestés de
la majorité de la nation, et j'ai été élu, ayant contre moi environ
les deux tiers de la nation. »
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LA DÉMOGRATlfi AUXOBITAIEE AUX £XATS-UNIS. Ul0
<)uftQt auK seiltiBOttifi da Jackson, ils ne se teaduieirant pas scu-^
lement par .oes Mplesions 4b «colèiie (fax M fuient habituaUes. U
avait castre €Iay, «qu'il regardait oosome l'auteor de sa dtf»faitft,
use iiaîQB profonde qui ^evak xlarer aatant «que sa vie, Boor
8fllis{ak*e -sa ranoune, ious les imoyeas lui semblèrent bons^ et il
épuisa ooatre soa eonemi toutes ies isessiuirceB de Tin^ctive et
ée la calomnie. <}i*eLfues jows avant le vote «de la chaoïbre, on£t
eûrculer un article aneoycae ^n Xbivae de lettre publié par un jour-
nal lie Philadelphie : on y cacotttait que des aaiis 4e Clay avaient
laissé entendre qu'il agirait « à la laaûière du Suisse qui vend 4ses
senrices au pks aUcant; j> (px*îis avaient suoeessivement offert .son
apipui à lackson et à Adams en échai^ de ia promesse 4e la aecré-
taiierîe d'état^ ^ que cette 'OiSre, repoussée par Jackson avec indi-
gnation, avait été acceptée saus scrupule par son compétiteur, (ki
ne tarda pas à savoir que l'auteur vxai inu apparent de cette lettre
était un certain Kremer, représentant de la Pensyivanie, personnage
grossier, ridicule et iUettré, connu <G0KDind une des créatures de
JacksoD. Uay releva énergiquement l'outrage, traita publiquement
l'^Mteur de lâcbe icalomniateur^ «t le seouna de venir justifier ses
assertions devant un comité de la cbambre. Kremer se déroba et
laissa à tous la HM>nviction qu'il était hors d'état d'appuyer même
d'un (Semblant de preuve les accusations mensoDjgères dont il s'était
iiit l'iMigane.
Il s'en fallait bien tsutefnis que les calomniateurs fussent réduita
au atlesice. Lorsque le nouveau président lit appd au loyal coa-
GCittrs de 'Clay et Lai ol£rit d'entrer dans^aon cabinet, Clay ne orut
pas .^'il lui £ùt permis de décliner -cette proposition, et il accepta
sans bésiler ce poste de secrétaire d'état dont on l'aocusaît d'avoir
£ftit le prix d'un honteux raM*ché« Ce fut Toccasian d'un nouveau
débordement d'injures. Jackson prit soin d'en donner le signai, et
annonça dans les termes suivans à son ami, le major Lewis, la
ncMÛnation du nouveau secrétaire d'état : « Le Judas de TOueat a
canelu son awrcbè et va recevoir les trente pièces d'argent. U
finira comoie l'autre. » Ce fut le thème de la polémique quati-
dieune, et, dès cette époque , le cri de : Marché et corruplionJ
dewnt pour les asais de Jackson le mot d'ordre de la prochaine
camfuigne électorals.
La calomnie se r«^produisait «ous toutes les fcunies et passait par
taules les bouches, lia jour, c'était un violent et etsœntrique ora-
teur de la Virginie, John Bandolpb, qui, dans un diaeoucs ptibUc,
dénonçait « l'alliance du pudtain et du couiseur de tripots. » On
antre jour, c'était Jacksim luinaoème qui .invoquait le témdgnage
d'an ami, «membre respectable du caugrès, » qpii, diaaitHil, aaait
pamonneUemettt x^oanu toutes les ckconfltancec du saapcbéu Sa
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ff
5&0 REVUE DES DEUX MONDES.
vain, les démentis se succédaient; en vain, Randolph, provoqué en
duel par Clay, lui tendait la main après le combat comme pour
désavouer le langage injurieux qu'il avait tenu à son égard; en
vain, le membre du congrès désigné par Jackson, M. Buchanan,
qui fut depuis président des États-Unis, était contraint, malgré
son amitié pour lui, de reconnaître l'inexactitude de ses alléga-
tions; en vain, Adams lui-même protestait dans le plus fier et le
plus énergique langage a devant ses concitoyens à la face du ciel
et du pays ; » l'œuvre de la calomnie ne s'accomplissait pas moins,
le venin s'infiltrait dans l'esprit public, et les odieux mensonges
auxquels aucun homme honnête et sensé n'ajoutait foi, et dont
Jackson connaissait mieux que personne l'origine et la valeur,
prenaient aux yeux de la foule l'autorité de témoignages incon-
testés.
Ce n'est pas le lieu d'entreprendre le récit détaillé de la présidence
de John Quincy Adams. Le nouveau président pratiqua résolument
la politique du parti républicain national, qu'on désigna quelques
années plus tard sous le nom de parti whig. Une énergique impul-
sion fut donnée aux travaux d'intérêt national. Uae grande route
fut ouverte pour relier les monts Alleghanys à l'Ohio et pour être
continuée jusqu'au Mississipi ; les états particuliers suivirent
l'exemple donné par le gouvernement fédéral; l'Hudson fut réuni
aux grands lacs par le canal Érié, et la première voie ferrée fut
construite dans le Massachusetts. En même temps que l'exécution
de ces grandes entreprises favorisait le^léveloppement de la richesse
publique, le gouvernemeiit cherchait dans l'élévation des droits
protecteurs un moyen d'accélérer l'amortissement de la dette et
d'accroître les ressources du budget fédéral. En faisant substituer
le tarif de 1828 aux tarifs antérieurs, Henry Glay inaugurait ce
qu'il nommait fièrement le système américain^ indépendamment
de l'intérêt fiscal que lui ofirait l'application des nouveaux droits, il
se flattait de hâter le développement de l'industrie nationale, d'atti-
rer dans les manufactures des États-Unis les meilleurs ouvriers de
r Europe et de subvenir sans le concours du vieux monde à toutes
les exigences de la consommation amériraine.
Quelque jugement que l'on porte sur cette politique, on est forcé
de reconnaître qu'à aucune époque de leur histoire, les États-Unis
ne possédèrent une administration plus éclairée et plus honnête ;
aucune n'apporta plus de sagesse et de prudence dans la gestion de
la fortune publique, aucune ne céda moins, dans la distribution
des emplois, aux inspirations de l'esprit de parti. Les réceptions
de la Maison-Blanche, dont M" Adams faisait les honneurs avec une
grâce sévère, avaient pris un caractère nouveau; les représentans
des puissances étrangères en étaient les hôtes assidus et témoi-
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Lk DÉMOCRATIE AUTORITAIRE AUX ÉTATS-UNIS. 5A1
gnaient au président une très vive sympathie. La vie de ce dernier
était simple et laborieuse; dès quatre heures du matin, il prélu-
dait par la lecture de la Bible aux travaux de la journée, et ces tra-
vaux, à peine interrompus par une promenade à cheval ou en été
par un bain dans le Potomac, se prolongeaient souvent jusqu'à une
heure avancée de la nuit. Ses mœurs austères, son attitude froide
et réservée n'attiraient pas la popularité, mais commandaient le
respect. Sa connaissance approfondie des affaires publiques et son
expérience diplomatique lui donnaient dans les discussions du cabi-
net une autorité qu'ont rarement possédée ses successeurs. Il fut,
pour bien longtemps du moins, suivant la reiparque d'un savant
et judicieux historien (1), le dernier homme d'état auquel le
suffrage de ses concitoyens ait ouvert les portes de la Maison-
Blanche.
L'effort de tant de patriotisme et de lumières vint malheureuse-
ment se briser contre une opposition systématique et obstinée. Dès
le début de sa présidence, Adams avAit rencontré le mauvais vou-
loir d'une minorité compacte ; bientôt il se trouva, pour la première
fois, depuis la fondation de la république, en face d'une majorité
hostile dans les deux chambres. Son administration fut, dès lors,
presque constamment paralysée, et il fut aisé de prévoir que la
nouvelle élection présidentielle consacrerait le triomphe de ses adver-
saires.
Jackson avait tout mis en œuvre pour préparer ce résultat. Le
caucuSy que nul n'avait tenté de ressusciter, avait fait place à une
savante et formidable organisation de parti imitée de celle qu'avait
créée dans l'état de New-York le plus habile et le plus séduisant
des politiciens, Martin van Buren. Ce dernier s'était fait l'aide-de-
camp de Jackson dans la campagne qui venait de s'ouvrir; sous son
impulsion et sous celle du fidèle ami de Jackson, le major Lewis,
passé mattre dans la stratégie électorale, des comités s'étaient
formés de toutes parts ; des souscriptions avaient été ouvertes dans
tous les états de l'Union; une légien de journaux, parmi lesquels
figurait au premier rang le Télégraphe rédigé à Washington par le
général Duff Green, ouvrait contre l'ennemi le feu roulant d'une
ardente et impitoyable polémique. Le parti démocratique avait son
armée et son budget. Il ne négligeait rien de ce qui pouvait frapper
l'imagination populaire. Invité par la législature de la Louisiane à
venir célébrer, le 8 janvier 1828, l'anniversaire de la victoire de la
Nouvelle-Orléans, Jackson s'y rendit en triomphateur. Le bateau
qui le portait descendit le Mississipi depuis Natchez, au milieu des
(i) D' Ton Holflt, VirfauungigncMchte dêr Vereinigten Staaten von America,
BerUn, 1878.
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5A2 «EVUE DES DHUX MC^NDCB,
aoûbmaliAiiB de la foule qoi ^courrait 4es deux mes du fleuvB,
esoevté ipar auie flcrltitte de diK-dmit bateawKdi vapeur «âont iks-BaihKe
d'tBPtîliarie étaient répétées pnrr tOHS des vaisseaux de la rade et «du
porL Debout à Tarinère éunmre, etrht tète découverte, le géaénl
saluait tb .foule «qui attendait sm «débarqoeineiA, «comme ^u bmivb-
rain qmqpreiid puEsessiDii de «es états* 11 fit «son «ntrée à ht }<q«-
i!«Ue^rléacs au mifieii d-un iiinneiiseceptège fennë ée ses anciens
csnpagBoos d^aimes, tandis que les dames de 4a ¥itle Tecevaient «t
aocfnnpagMdent M" iaclssan. Les fêtes tdmmées en son hennear
àmbi\eïft saes interrirption peadant quatre jours, «et ppovoquèrentieB
nmnifeattttiDns (saniç loesse mvocrvelées d'uu )iides<^i|Aible 'estkou-
siasme.
Pkis on app8H)diait <de TëlectioD, plus -la lutte |>reDait un caractère
d*âpreté et de violence grossière jusqu'alors inconnu. Depuis que
la désignation des candidate alla présidence avait oessé^d* âtrejaban-
d«nnée à des Sommes poiîtiqiiieB «occmtitiDés à t}a discussion des
gnainds intérêts publics, les masses populaires étaient elles-mêmes
descendues dans l'arène avec leurs passions ardentes et ieurs entrai-
neiftens aveugles, «t c'était à des politiciens d'ordre infèriecur, War-
wioks de .carrefour «ou de cabai'et, qu'elles demandaient de k^an*
dicter leooom de leur premier magistrat. II failait bien leur -perier
leur langue et flatter leurs mstitrcts. Les x:alomfnies dirigées ooirtre
Àdams et Clay furent bruyamment et cyniquement colportées : elles
appelèrent des représailles. Jackson fut à son teur vidlemment atta-
cp&é dans «a yàe publique et dans sa vie domestique ; on ne se bonia
pas là lui reprocher son mépris systématique du droit, 'ses arresta-
tions illégales et les exécutions militaires qu'il avait ordonnées; ^n
ne se oontentâ pas d'afpposer d'immenses afScb«s sur lesqu^les
étaient représentés des cercueils avec les noms de ses «victimes. Les
attaques de ses eimenris n'épargnèrent ni la mémoire de sa mèra
niThonneur de sa femme, tandis que ses partisans, dépassant tomte
mesure ^ns l'outrage, accusaient effrontément l'austère Adams
d'avoir trafiqué de Ja beauté et de la vertu d'une jeune Américame
pour !se (conoilier la faveur du czar pendanlt sa mission à Saint-
Béiersbourg (1) I
Le résultat de l'élection ne surprit personne. Sur 2A1 suffirages,
Jackson enréositl 78, tandis^e 8S aeulement'se partaient sur le nom
An président sortant. Calhoun fut irééhi vice-président par i71 V9ia.
J. Q. Adaons ressenih douloureueemem l'ingrictitudede ses^conoî-
toyens; et au moment de quitter le pouvoir ^'il avait «i dignemeift
et si sagement exercéfil traça daBB'eon joumà ces lignes empreintes
d'une mélancolie profonde :
(1) /. Q. AdatM, by John Mono, p. 210.
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LA DÉMOGRATIEL AUTORITAIRE AUX ETATS-UNIS. , bki^
tt Dan& troia iours, jjs. serai cendu à la vie privée et condattffié
dan3 ma. vieillesse à ona via de retraite,, mus non certes de ri^^^
le succombe sous une coalitioa de partie et d'bomoMft pelkiquea
attachés, à détruire, ma: réputation et à diffamer mou caractère, tdk
que je ne crois pas qu'il s'en soitproduk depuis que rUnioa exîat«^
La postérité dtaa peine k croire^ quoique ce soil la vérité, que cette
coalition qjul s'est formée contra moi et qui est aujourd'hui dans
l'enivrement du triomphe, n'a eu autre chose à me reprocher que
d'avoir consacré ma, vie et toutes les facultés de mon âme au seiy
vice de l'Union,, et du progrès physique, moral et intellectuel dli
mon pays*. »
Il avait alora soixajite^eux ans : il sortait de la vie publique sans
espoir d'y rentrer, avec une fortune modeste qu'avait amoindrie
son passage au. peuvoir,. et plus inquiet encore de la marche des
événemens publics qja'afOigé de se& propres mécomptes. L'heuve
de la retraite n'était cependant pas venue pour lui : deux années
après sa sortie de la Maoson-Blaoche, les électeurs du Massachusetta
l'envoyèrent siégier à la chambre des représentans. L'ancien prési-»
dent ne s'eu trouva pas diminué,, et pendant dijc^hult années qui
furent la période la plus glorieuse de sa vie, il défendit avec «n
iAtréj^ide courage contre le; parti esclavagiste la cause de l'Dniontet
les vrais principes de la. constitution américaine.. La mart surprit à
son banc comme sur un champ de bataille ce vaillant défenseur de
la liberté humaine et de l'honneur national, et 1& fière devise qu'on
grava sur sa tombe : Alteri sœculo^ semble le suprême appel da
vieux lutteur tvahi par la fortune, à la justice; de la postérité et aux
pronaesses. de la via future:.
L'écUtant triomphe de Jackson fut bientôt troublé par un pro-
fond chagrin domostiqjue» Sa femme mourut à FErmits^ la
22 décembre 1828,. au moment où. eUe s'apprêtait it l'accampasBer
à Washington^ Cette feouxxe, simple d'esprit et d'allures, sans; éAftr
Galion, d'ua extérieur négligé et d'une apparence vulgaire, suppléait
à tout ce qui lui manquait par la bonté^ de son cœur et inspirait
autour d'elle l'affection et le respect (1). Son mari lui avait conor-
tamment témoigné uae confiance sans bornes et un tendre attaehe-
m^nt : il ressentit toute sa vie la douleur de sa perte; Mais, par un
tsait caractéristique de cetta étrange nature, la vivacité môme de aa
douleur ne. fit. que raviver l'ardeur de ses ressentimens et de ses
(1) Elle s'effrayait non sans raison da changement qne sa situation noayelle aUiii
apporter dans ses habitudes. « Je suis bien aise pour le général, avait-elle dit en
apprenant son élection, mais non pour moi. » On Tensevelit dans la robe de satin
blanc qu'elle venait de se faire faire pour présider aux réceptions de la Maison-Blanche
{Reminisetnoêi of Wmidntton. Atlantic Monthly, ayril tSSO.}
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bhh REVUE DES DEUX MONDES.
rancunes. Le souvenir des attaques qui, pendant la lutte électorale,
n'avaient pas épargné la compagne de sa vie, obsédait son esprit, et
il lui semblait honorer et venger sa mémoire en poursuivant d'une
haine impitoyable les hommes politiques auxquels il persistait à
faire remonter la responsabilité de ces attaques.
Ce fut dans ces dispositions d'esprit qu'il se rendit à Washington.
Dés son arrivée, la foule se pressa à l'hôtel nationa^ où il était des-
cendu pendant que le vide se faisait à la Maison-Blanche. Rompant
avec un usage de courtoisie constamment suivi, Jackson s'abstint
de rendre visite à son prédécesseur. Âdams, justement blessé,
refusa d'assister à la cérémonie d'inauguration, et se retira la veille
chez un ami qui habitait un faubourg de Washington.
L'inauguration eut lieu, le A mars 1829, par une splendide jour-
née de printemps, au milieu d'une prodigieuse affluence. Le Capitole
était comme battu par les flots d'un océan humain que dominaient
la haute taille et la tête grisonnante du nouveau président. « Je n'ai
jamais vu pareille foule, écrivait Webster ; il y a des gens qui sont
venus d'une distance de 500 milles pour voir le général Jackson et
ils paraissent convaincus que le pays vient d'échapper à quelque
effroyable danger. » La cérémonie affecta un caractère militaire
inaccoutumé : une troupe de vétérans de la révolution escortait le
héros de la Nouvelle-Orléans comme une sorte de garde d'honneur :
la musique militaire et les salves d'artillerie se mêlaient aux
bruyantes acclamations de la multitude. La foule suivit le prési-
dent jusqu'à la Maison-Blanche et s'y précipita avec lui. Chacun
voulait contempler ses traits et lui serrer la main. Emporté par le
torrent populaire, Jackson se trouva jeté contre un mur et y eut
été littéralement étouffé si quelques amis ne l'eussent protégé contre
ces manifestations d'un enthousiasme indiscret en lui faisant un
rempart de leurs corps. Ces courtisans d'une nouvelle espèce lais-
sèrent sur les meubles de soie de la demeure présidentielle les
empreintes de leurs bottes crottées, mirent en pièces la porcelaine
et les cristaux, et vidèrent à la santé du président des tonneaux de
punch qu'on apporta dans le vestibule.
Jamais la Maison-Blanche n'avait été le théâtre de semblables
scènes. C'était la prise de possession du pouvoir par les nouvelles
couches sociales qui fêtaient leur avènement : c'était, suivant l'ex-
pression d'un des plus nobles esprits et d'un des meilleurs patriotes
de ce temps, le juge Story, « l'intronisation de la populace, le
triomphe du roi Mob I n
ALBERT Gigot.
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LA
POLITIQUE ACTUELLE
ET LA SUDATION DE L'EUROPE
Les erreurs et les fautes qui portent sur la politique extérieure
d'un pays ont cela de particulier que, si elles sont les plus graves
de toutes, elles sont cependant celles dont les effets sont les moins
prochains. Qu'un gouvernement, par imprévoyance ou par légèreté,
compromette les finances; que, cédant à l'esprit de parti, il trouble
la nation en frappant toute une classe de citoyens dans sa conscience
et dans sa liberté; que, sous le coup de certaines menaces, il brise
de ses propres mains les ressorts de l'état, mette le désordre dans
l'administration, et détruise le principe d'autorité: bientôt les résul-
tats d'une conduite aussi imprudente éclatent à tous les yeux, et
l'anarchie qui dévore le budget, qui répand un vague malaise dans
les rangs de la société, qui fait succéder au sentiment général de la
sécurité et de l'espérance je ne sais quel dégoût du présent, je ne
sais quelle crainte de l'avenir, avertit le pouvoir du danger dont il est
menacé. Mais, pour la politique extérieure, les choses ne voâl point
avec cette rapidité ; plus la maladie est profonde et tend à devenir
mortelle, plus les symptômes en sont lents à frapper les regards
d'une foule distraite et d'hommes d'état aveuglés.
La France a traversé durant ce siècle des crises intérieures aussi
nombreuses qu'en apparence meurtrières. Après chacune de ces
épreuves, elle s'est relevée avec une étonnante rapidité; le travail,
TOMs ux. — 1883. 35
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MB HlfVUK *DKS ^nClTX 'MCfRUfS»
l'épargne, la sagesse l'ont sauvée bien vite de ses plus grandes folies.
Une lui a jamais fallu beaucoup d'années pour se remettre d'une
révolution. Les esprits les plus conservateurs, les plus ennemis des
violences, sont bien obligéis de reconnaître que notre pays a fait
d'immenses progrès au milieu de > troubles qui auraient anéanti un
peuple moins solidement constitué pour l'existence. Je ne veux
point dire assurément que ces troubles aient favorisé sa croissance;
ils l'ont, au contraire, singulièrement retardée, et l'on ne peut pen-
ser sams douleur ià oe que serait laTrancSBéi elfe siètait dèviloppAe
dans hsralme et dans ta' liberté. Mais enfm, malgré tout, elle nHi
pas déchu au dedans ; elle a même grandi d'une marche constante,
bien que saccadée.
La cause de< cette puissaflae de réaction qui, à l'intérieur, redresse
presque immédiatement notre pays après chacune de ses chutes,
réside dans cette promptitude avec laquelle se manifestent les dan-
gers d'une mauvaise politique. En présence d'un péril évident, pres-
sant, immédiat, on cherche .sans .retard à le conjurer, et l'on y
arrive : la nation, qui se sent atteinte, se met au régime, et, comme
son tempérament est admirable, la guérison n'est jamais lente. Mais,
dans la politique extérieure, il semble que rien ne fasse prévoir
les catastrophes; en sorte qu'on ne prend aucune mesure pour
les éviter et qu'on ne cherche à les prévenir que lorsqu'elles ont
âéuiaté.^U' n'est iplus temps. Le icoup lest porté : la France. a perdu
cttntôt ses colonies, ttamât sa situation > en Europe, tantôt «marne
^queiques-unes deises provinces; elle* est diminuée dans ^afiichasse,
.dans'son prestige» et dans sa iforce.; ipourrréparer de tels malheur^,
'il'faut unconaours de cireonstanees>lNen^nureA8t dont, hélaslinoufi
^D'avons Jamais su> profiter.' Aussi notreipays,iquiia*JBi vigoureusemeitt
résisté à ses révolutions, suecombe-t^l^leutement aux imprudeacss
ettaux fautes de sa;politiqueiextéri6UEe..6*il>a grandi iL'Kiutérisur,jU
u^ c^ssé de décrotcre, defs'afiaisser au. dehors.
Gette décadence ne date^pasidUiier.: à.pairtcevtaines pôriodes<âe
gloire • non > moins « courtes, ^non imoins tstéi ites < qu^'éblouissantes, lOn
(peut dire que la iFranGedécline>graduelleiDent depuis deuxaiècles.
'L'effon< qu'elle a fait,«dansle8 dernières aiiDèes<d&r Ancien 'RégiiM,
'pour eonquérir en même temps la.prédviininaiineJ8n)Ëurope<«t<sur
•les mers, ^lois^que tout-avrait dû la déoider.à«e:cool«nter.sur.le
continent de la^itvatien'depuissaue^ide' premier ordre, 9ansla)pcp-
missionde laquelley^suivantile-motule Frédéric, nul sei pouvait* tirer
un coup de canon, «'finalement abouti à ladestouciien deiSon
empire «6lonial. Personne 'fie^s'en^est é«m; on se «oovient • des
plaisanteries de Wohaire «ur -les «quelques «rpens deioeîiçexhi
'Canada. » 'En ceci comaie'en*beaucoup d'autres choses, riuunertel
écrivain était le fidèle interprète des sentimens.âeitous,.etx'e8t de
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Là PMITIQTm' kOrVEVUB. 89^
nos jAurs seulement^ qu'&n a'c<mim«Bcé^à'ooiDpreiiAe*I%t6odln'db*
là pcrteqne la* palîtiqne extérieure chixvni^'siètïte nom avattrioA^
géé. D'ailleurs l'eDÎTrement déstriômpUes dè'la>révohitiott el»dê
empire -a en bientôt fait OMWîèr à^ nMre* jfKfs» un mttMi«ur'qii*4llr
ne* devaient pas (Hssimulep longtemps. DaiWanoe^ qui s'était 'armée
pour reponsser llhfvasiôn, envaWssaifàsoBf'toer^l'Burope, dtat^e4to
semblait derenir- maîtresse. Que lui impontaieiit'IéS'merBioù'l^m-
gleterre prenait panont^sa place! Bllene- voyait pas» ce qmse< pas*-
sait si* loin d'elle ; suivantun mot'adfeMra*rtè*dè^M. TMers, el{^>éfait
tout entière occupée à « regardèr')y'Sur-le' contiweHt; (f eê certes^lé
spectacle en valait là peînej » La nioUiè dû' réVe* dènft's'»éttt?* bercé
le xvin* siècle élaitréWîiéei et avec quel' éelértl'L'Wgéfmonieenro^
pétenne, si ardemment désirée^, si chèrenïent payé^e; était enrmforH
déè SUT" les plus grandes victoires^ dent Ifemonée^eût^reteniL RsiP
malbeur, cette œuvre fragile allait* bientôt' s'écrouler dans dès*
désastres non nmins grande que lès victoires qui les avaient pré^
cédés. Et la- France, au lendemain de Wïrterlooi subitement tom^
bée de ses illusions démesurées-, s'aperçut qu'après le gigantesque
eflbrt qu'elle' venait de tenter; eltë*avait» feifun pas dè-plos dans là'
VCttèdfe la ruine et de la* décadence à réxtérièur;
Ea* restau ratim et lé gouvernement de- juillet ont 'perte' le poidé»
des fautes héroïques de la révolution' et dfe l'empire. Efnprisonnéy
par la saiutealliance, ils se sont vus condamnés à une politique
timide, hésitante, efTarouchée du moindre obstacle. 11 est juste
d'ajouter que, dans une situation fort critique, ils ont tiré de leur
prudHîce même d^neontesiables^ avantages; Sans parler<}è lài. oon-
quête de-rAlgérie, la seule œuvre utile et dbrable que la FVance^ea^
oe siècle ait exécutée au* dehors, ils ont légué au second' empire^
une armée réorgawiséeret^de» tratlîUons de sagesse diplomatique qui'
avaient' lentement* ruiné là* sainte^alliànoe- et n^en^ laissaient* plùs^
subsister quelé fantômes On sait» ce^que-Iè second' empire a fait'
dé'oe legs et ce qu'il' a* légué à' son4our à- ses successeurs; JWtis;
îPftiul bien le dire : si détcstaHe qu'ait' été* sa politique exté-
rieure, l^opinien publifpie n'a commencé* H s'en* étaotivotr qti'àu*
ootip defoudre dé Sadbwa, et elle n'en*a compris-toute la gravité*
qu'après la catastrophe de Sedan. A partPexpédUion dli Mexique,*
aiventure trop insensée pour qu'on n'en discernât pas immédiate»*
ment lèe périls, quelle est' celte dès entrepriàes ertérieures de Teoa^
pire qui ait été combattue, je ne dis pas par* la majorité du pays^
mais même par ce petit groupe libéral dont l'opposition au dedans
était si éclairée et si active? De principe au* nom' duquel' elfès'
étadent faites-, le fameux principe des^ nationalités^ il a fallu lès
désastres de là dernière guerre pour que tout lè monde, en Ffance,
en entrevlMès' fttalès conséquences; Gè que-lée libéraux repro»-
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5A8 EEYUB DES DEUX MONDES.
chaient à Tempire, ce n*était pas de lui trop sacrifier; c'était, au
contraire, de ne pas lui sacrifier assez; plus d'un, au lendemain de
Sadowa, regrettait tout haut que nous n'eussions pas prêté ouver-
tement notre concomrs à M. de Bismarck pour créer au centre
de l'Europe le vaste empire militaire qui devait écraser d*un tel
poids nos frontières diminuées. Tant il est vrai que les erreurs sur
la politique extérieure peuvent se prolonger longtemps et ne se
dissiper qu'à la lueur sinistre des catastrophes I
Encore n'est-il pas bien sûr qu'elles s'y dissipent. Les mêmes
hommes qui reprochaient au gouvernement de juillt^t sa timidité,
qui prêchaient à l'empire le culte des grandes unités, professent
aujourd'hui des doctrines d'où l'on peut conclure qu'ils n'ont rien
appris, rien oublié, et sans doute rien vu. Pour qui cherche sans
préjugés à se rendre compte du cours de l'histoire, il est clair cepen-
dant que les trois grandes périodes de notre action au dehors, depuis
deux siècles, ont fait descendre peu à peu la France du rang privi-
légié qu'elle occupait dans le monde. La dernière de toutes, celle qui
s'est déroulée sous le second empire, l'a laissée couverte de bles-
sures tellement vives, tellement profondes que peut-être ne se fer-
meront-elles jamais. Sommes-nous du moins sûrs qu'elles ne s'ag-
graveront pas et ne marchons-nous pas vers un nouvel afiaiblisse-
ment? C'est ce que je voudrais examiner ici,
I.
Si je me proposais de tracer un tableau général de l'état où
la politique suivie depuis quelques années a mis la France, je
devrais à coup sûr accumuler de bien sombres couleurs. Le parti
républicain, qui avait conquis le pouvoir par sa sagesse, ne s'en est
plus souvenu dès qu'il l'a possédé. Une révolution subite s'est faite
en lui. Déchirant le programme modéré que M. Thiers avait tracé
de sa main mourante durant la période du 16 mai, et derrière lequel
les radicaux eux-mêmes s'étaient abrités pour la lutte, il a porté
une main téméraire sur tous les rouages de l'état, bouleversé les
finances, compromis la richesse nationale, détruit la paix publique
par la persécution des consciences et le mépris du droit de ses
adversaires. En même temps, il a fait de l'instabilité ministérielle
et de l'action directe de la chambre des députés sur Tadministra-
tîon, c'est-à-dire de la d«»struction de l'idée même de gouverne-
ment, la règle constante de sa conduite. Cette sorte d'anarchie des
pouvoirs publics, inaugurée sous la législature précédente, a con-
tinué sous la législature actuelle avec des progr^ eifrayans. S'il ne
s'agissait que du trouble jeté dans les esprits, de l'afTaiblissement
graduel du crédit public, de la disparition de la confiance générale,
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LA POUTIQDE ACTUELLE. 5^9
de ravilissement de Tautorité, du retard apporté, — non pas à de
grandes réformes qui sont chimériques, — mais à de modestes
réformes qui seraient urgentes et qui sont négligées, du délabrement
administratif, de l'accroissement des dépenses, de l'énervement du
contrôle et de la diminution des recettes ; s'il ne s'agissait, dis>je,
que de ces tristes résultats, dont il est pourtant impossible de faire
sans amertume la longue énumération, on arriverait à en prendre
son parti avec une douleur résignée et contenue. Les ressources de
notre pays sont si grandes, la foi républicaine est si vive dans les
populations, l'opinion, malgré ses entralnemens, est si profondé-
ment conservatrice, que toutes ces-misères ne menacent jusqu'ici
d'aucun danger prochain ni la république ni la France.
Mais les conséquences du désarroi politique qui va s'accroissant
sont bien plus graves encore. Presque insensibles au dedans, elles
ont déjà produit au dehors de terribles effets. Il est étrange qu'on
se préoccupe aussi peu qu'on le fait parmi nous de la situation que
nous créent les événemens qui se sont déroulés en Europe depuis
quelques mois. Nous nous sommes endormis cet hiver sur la perte de
l'Egypte, à laquelle nous n'avons pas donné beaucoup plus d'atten-
tion que n'en accordait Voltaire à la perte du Canada. La ruine d'une
des œuvres les plus belles, les plus fécondes de notre politique
méditerranéenne nous a laissés très indifférens, et personne ne s'est
préoccupé outre mesure de l'impression que cette indifférence, ce
scepticisme, cet aveu éclatant d'impuissance allaient produire autour
de nous. L'Egypte était tombée de nos mains qui, depuis près d'un
siècle, n'avaient cessé de la pétrir à l'image de notre propre pays :
que nous importait I Oh ! nous sommes loin des gloires des Pyra-
mides, et nous nous soucions fort peu d*étre regardés avec enthou-
siasme par quarante siècles d'histoire ! Ce sont là des plaisirs monar-
chiques dont notre austérité républicaine se prive aisément. Que le
souvenir de l'admirable campagne de Bonaparte soit effacé par la
bataille héroï - comique de Tel-el-Kébir, qui n'a pas duré vingt
minutes et où personne n'a péri, nous n'en avons curel Nous ne
professons pas un moindre mépris pour la civilisation européenne
introduite par nous sur les bords du Nil, pour nos lois, nos mœurs,
notre langue que nous y avons implanté.es en des temps plu3 fiers.
Peu nous importe même de laisser périr une colonie de dix-huit mille
Français faisant avec Marseille un commerce de plusieurs millions,
alors que nous dépensons de si grosses sommes et que nous tentons
de si périlleuses expéditions afin d'établir quelques comptoirs au
Tonkin et au Congo. Enfin, si le canal de Suez, que l'Angleterre
cherche si brutalement à nous arracher, nous échappe un jour, si
cette clé du commerce asiatique nous est enlevée, si cette route
de la Cochinchine et de Madagascar est gardée par des soldats
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wglaîa, toujpurs DHittnes de ToiuiTir et de kv fenner, whis midb»
assez! de yJûlcfêopbie d^in» Uâne, de néd^iiatioBf dans" le iUJSBr^
A*éidroi«es9edans L'eaprii surtout pouf sapportereBcore^catte attemte
capkaJâ: à nos intéiêtSy oe eoup mortei à. notre; h<Hin6aF« Pcadault
q/oie tss Aogjais. s'établissaient, en^ Egypte, mu rempordons^iiM»
]^a& des succès dignes* de neus faire dr chigner emx dttsi Fym^
BiÂks ou dft leli-el-Kiéhûr? Nousi cajU9tttion&> des> mitristères^ iHiuii
càassiûos deS) officiensi de V armées noiss cfilesriou9> leurs^ traitwmc»
à» desi desservans^ nous, expuli^oiis des auiitôiiiers ds» hépitaRUt ;
ceirtes cela suffif^ai^i à noSi an[ii)itiDns présentes!: U y avait Eu de
({iioft nous Gonsoier des^ TictoMre» plus sabstantielles, masst à coup
sûrbicQ moins- glorieuses» de dos aueiieas allis&
IL est à. souhaiter que nous ne aoyoast p«s cnnellement révdHés
uni jpup dii sommeil oik nous oat pfoogôs les affiûres- égypticiiiiesv
soimiieil< sii profond qn'il n*a: pas laissé arrixrer jusqu'à nous Fédui»
du contre -coiip qu'elles omr produit en Europe-. H ne fitodoait
peuirtant pas beaucoup d'attestioit pour ^apepcevoîp, à des signes
îi:ré&7agabJèSy qiua la politique d'u^dicatio» et de Taiblesse dont
nous* avons fait, preuve dans une drcansUkntte* aussi* grave' a. dq&i
porté! sest firuitis.. La déaeiïtion de la France en Egypte a- eu pour
poemîer résultai de rompre l'union intime qui existait entre eUe et
l'^glet erre,, depuis le traité de Berlin;, aui grand profit de nos inté^
réis paituculiers en ûment et de la paix générale en Buvope. A pea»
KalJience qjjiy durani ces deraières> années^ avait servi de piuot à
noire paliu^ue, et velevé notre prcstïge au dehers^ a-4-eUe éfiS
dissoute,, que le bruit s'est, répandu de la formadoni dfune alteiee
bien^différentev d/uoe triple alliance à^ lai tête de kquellese^ trouvait
l'AUemagnov que l'ibutricfae acceptait avec résignation,^ dont T Italie)
se gloiùfiait de faire pantiey et dont personne ne nous caeb»tt> lei^
intentions, médiocrement bieniveillaDliesàr notre: égard. Noos perdions;
une alliée,, d'autres en tnouvaient plusieurs contre nous. U fallait tff
aitendrev ©n ne respecte qu«.- ce qui est fort et digne. Dès que bu
France proclamait que l'armée d!Arabi. pouvait être un danger pour
eUe; dè.H qu'elle rompait avec ses plus nobles» traditions par un^seo»
timeni; d'ineocplical^le pu»llanimité ; dès qu'en abandonnant KÉgypte,
elle monurait qu'elle avait venoneé à-toute politique exténietire, eu
du moins à toute. politique extérieure avinés, prévoyante' et logiqve,-
il était naturel que ceux, quii ont intéréti à L'afliibHr tnaivassent le
memenUprepiee^paur obliger ceuxquirisquateoit un jour ou l'autcef
de se nappnoeher d'elle à. Fabandonner cemplètemenu (C^est ainsi
que la^ tri{Je alliance,, qui: avait tenté plusieurs fSois* de se foimep;
mais qui u'y avait jamais» réuaai ju6(|ae-là^ a pvis cnrpsi et s^esl
affinmée après notre rupture avec L^Aaigieterre* et natce éranows»''
ment en Egypte. Au moment où nous venions de donner une^macque
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*échtaiite é'âamrtief ron nous m, aoousés omnorteneot ée nèrer tu»
gMJUliqoe d'action et de prcmicatiaiL. Qaoi de plus eiinple? iquoiiiB
;pIi£S cdirifome À la Safole,*éteTDeltement vraie, 'do Loup^T AgneaUj
-etvn^praFVPrbe^ éterDellement, germanique^ « duilapin qui^aoom*
2DBBcè7 >n iFioris par viotre union avec )!' Angleterre et notpe q-ésola-
don 'de défendre nos droits, nous m'étions nin danger ,poor personne ;
iaiblee jpar notre isolement, par notve résignation à supporter 'saos
d^ouger ^s coups de la &ctune, nous efiratyons rtoi^ 'nos <iFoisinH,
scniB ; les oblige' ms à s'unir pour nocfs résister eniias de 'besoin I
Néanmoins Je rôle «du Joup de la iable demande, en politique,
-quelque prétexite plus sèiieux (qu^mn peu d*eau )troitbIée au bord
«d'iuQ ruisseau. Ge prétraite, qui manquait ii la triple !alli0Kce,Tpov
oolover ses projets d'une apparence légitime, nous le lui avons
iamiédiatement fourni. Elle éprouvait quc^lque difficulté àifaire<com-
prendre au monde qu'il fût indi^^pensable de prendre xles -pvé-
oaurtiom contre un gouvernement Assez dépourvu de cwirage pour
craindre, lloHsqu'âl ^'agissait de défenchre ses >p!us chers intérêtï^
«d'envoy«r KjuelquTO soldats il l'assaut ides redoutes vides de Ttol-
«elnKébir. tLes plus hardis Tesse utaiient quelque >honte à tterrter
Dentvffprise. Mais, comme ^ nous nous étions aperçus de leur
•embarras, mous noiss somones empressés de déclarer que le gou-
vemiement de la républirfue, ce gouvernement débonnaire qui
'prenait àrabi pour un épouvaurtail, était en péril; qu'il était souiv
•dement attoqné par des intrigues prétoriennes ; que des coDSpira-
^iiras fomentées dans l'armée irisquaient de le renverser; qpïîà
muins de créer ides catégories 'de suspects, îl n'était plus «sfir du
lendemain. Au$ïsitôt nos adversaives ee sont emparés de ce qu'ils
tmt -voulu regarder jcomnre un aveu. La république est'pacifiqwe,
iont->il6 dit,«mais<]a*monarGhiene Ie)6erait'pa3.iUnis6ons-nous donc^n
^voeidu maintien de laTépiïbliqueien Fmnœ. »La précatition eet deye-
nue nécessaire, puisque les Français euix^mémes sentent le besoin
de s'armer d'^itbltraire et de (faire fléchir les lois pour Teponssor
lee^attaquesides monarchistes. «Et si 'dérisoire que fût ce langage, on*
^aurait <toFt ide croire qu'il fût «bsolument ^dépourvu 'de vérité. On
'me permf^tra.de dire quelle surprise j'tii éprouvée, il y a quelques
«XDSB, en -pBssarîtJà Vienne, de irouvf^r répandu dans tous les mondes
politiques là convtoiion que la république avait été. à deux doigts de
sa^eiieà larmort delft. tOansibetta €it quelle n'afvsit idû «son !S«hlt
qu'A la clairvoyante énergie de M. Floqnet. ^Depuis les nmris^res^et
^les (horonaies d'état do^parti gouvenvemental jusqu'aupx joumdlistes
•def'opposiirân allemande,'tous me répétaient': « ll^est inronnesfable
que 4a Tèpublique a killi pérâr en janvier dernier; îl y a eu un
moment ti'èB critiqne;qui (peut'répondre de l'-avenir 7 » *Woità com-
iMnt nos intrigues parlementaires, grossies, travesties, incompcifles,
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652 BEYOE DES DEUX MONDES.
compromettent, en franchissant la frontière, non-seulement les inté-
rêts, mais t'honneur de notre pays. On se donne à Paris le plaisir
de monter au Capitole dans l'espoir de passer directement de là au
ministère, et Ton ne s'apprçoit pas qu'au dehors il y a des gouver-
nemens qai, ne voulant et ne pouvant s'allier qu'à des nations sûres
du lendemain, s'éloignent aussitôt d'un pays où, de son propre
aveu, le pouvoir est sans cesse à la merci d'un complot ! Et l'on ne
fait pas attention qu'après avoir fait étalage de la faiblesse de sa
politique extérieure, faire étala^^e de l'instabilité de ses institutions
intérieures, est le comble de l'imprudence et de la folie! Et Ton
ne se rend pas compte enfin qu'infliger à la république, dans l'in-
térêt d'une intrigue parlementaire et d'une compétition de porte-
feuilles, la honte de la protection de l'étranger est lui porter le
coup le plus terrible que jamais elle ait reçue, que jamais elle
puisse recevoir I
Qu'on ne m'accuse pas d'exagération. Les Français qui ne sortent
jamais de France portent d'un cœur lé^^er la responsabilité de nos
fautes politiques, parce qu'ils n'ont pas la sensation directe du mal
qu'elles font à notre pays. Or les Français, comme on sait, voyagent
peu; ils sont très sédentaires; et, chose triste à dire! ils le devien-
nent d'autant plus qu'ils touchent de plus près aux affaires publi-
ques. Une fois qu'un homme s'est consacré à la vie parlementaire,
c'est fini : son horizon est circonscrit aux couloirs des chambres et
aux étroites limites des collèges électoraux. Tout ce qui ne retentît
pas dans ces petits milieux ne lui est de rien. Tout ce qui dépasse
les frontières rétrécîes de son intelligence et de son activité le laisse
froid. Les grands événemens du monde ne l'intéressent que par Tècho
fort affaibli et fort dénaturé qui en arrive parfois dans ces cercles
fermés. Heureux encore s'il se donne la peine de les écouter ! C'est
de là que provient notre grande infériorité politique par rapport à des
peuples à tous autres égards moins bien doués que nous, les Anglais
par exemple, qui n'ont ni la promptitude de notre esprit, ni notre
, génie administratif, ni notre souplesse de caractère, ni notre habileté
à nous accommoder de toutes les situations. La plupart de nos hommes
d'état se sont formés à Paris ou dans leurs provinces, et n'en sont
jamais sortis. Avant de prendre part aux affaires publiques, presque
tous les Anglais, au contraire, parcourent le globe, où ils trouvent à
chaque pas le témoignage éclatant de la noblesse de leur race et de
la grandeur de leur nation. Ils en reviennent fiers de l'Angleterre,
résolus à la maintenir coûte que coûte au niveau où l'ont élevée leurs
ancêtres, instruits de ses droits, de ses intérêts, des moyens à
prendre ou à conserver pour les garantir. Si les Français suivaient
cet exemple, eux aussi rentreraient de leurs longues courses émer-
veillés de la puissance d'extension de la France, éblouis de la place
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LA POLITIQUE ACTUELLE. 553 .
qu'elle a occupée dans l'univers. Peut-être alors, le jour où ils pren-
draient en main la direction de ses destinées, se souviendraient- ils
qu'elle a une telle puissance de rayonnement que pas un de ses
actes ne passe inaperçu, que pas un de ses mouvemens n'est sans
contrecoup au-delà de son territoire, que pas une de ses révolutions
n'est indifférente au monde qui l'entoure et qu'elle a imprégné de
son génie. Peut-être, dans les luttes mesquines de chaque jour,
sentiraient-ils combien il est imprudent , combien ii est contraire
au patriotisme de détruire une à une les grandes forces qui ont
fait la France et qui peuvent la maintenir*, pour satisfaire des pas-
sions , des espérances ou des rancunes qui ne sauraient avoir de
lendemain. Mais, hélas I cette coutume ne semble pas sur le point
d'être adoptée chez nous. Très rares sont ceux dont la curiosité
inquiète va chercher à l'étranger, à côté des traces du passé de
notre pays, les signes précurseurs de son avenir ; et si cela est regret-
table, pour les raisons que je viens de dire, on doit convenir tou-
tefois que la majorité des Français qui s* obstine à s'enfermer dans
nos frontières s'épargne, depuis quelques années, grâce à cet iso-
lement du monde, des émotions bien douloureuses et de bien sombres
appréhensions.
Il semble, en effet, que l'éloignement dans l'espace produise le
même effet que l'éloignement dans le temps, et qu'il laisse appa-
raître les conséquences das fautes avant qu'elles se soient produites
ou du moins avant qu'elles aient reçu tout leur développement. Ceux
d'entre nous qui passent une partie de leur vie à l'étranger, ceux-là
surtout qui s'y établissent définitivement, ont quelque peine à s'ex-
pliquer la quiétude persistante où l'on se complaît en France et
l'absurde rhétorique par laquelle on célèbre, dans tous les discours
officiels, le relèvement du pays. Pour eux, hélas I ce relèvement est
une illusion incapable de résister à l'expérience qu'ils font chaque
jour de la ruine de notre influence. Au lendemain de nos désastres,
ils rencontraient chez les nations au milieu desquelles les hasards de
la fortune les avaient jetés un sentiment de surprise où ils pouvaient
puiser quelque consolation. On s'étonnait que la France fût tombée
si vite ; on hésitait à croire qu'elle ne se redresserait pas. Plus tard,
une lueur d'espérance est entrée dans les âmes. A la suite du con-
grès de Berlin, la France a semblé s'essayer de nouveau à l'action
extérieure; sans menacer personne, sans commettre aucune impru-
dence, elle a recommencé à faire sentir son autorité un instant
oubliée. Par un coup d'babile politique, elle avait imposé son
alliance à l'Angleterre et s'était établie à ses côtés en Egypte. Peu
après, elle entrait seule en Tunisie et se montrait résolue à y res-
ter. Était-ce un réveil? Beaucoup l'ont cru, et parmi les nations qui
s'étaient éloignées de nous au lendemain de nos désastres, on en a va
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I
f ^
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BS4 BSVULBl
phtrieniiB,. 8iaon> sei rapparoeber oaveptenwnt^ aa Benifi nftiiat tteoH
goerunesympadue quiannaît pu devosbr kftpoôlttde-d'umanntièpikM)
salidev Par malheur, o» jauratdftsa^sae ^ de feirnieté nfont point
duré; Eipioîtée pafiî ks paBskna de parti, la. poliiiiqiiot exlériaocat
est dererrae ehei nouiuœ arme.i^niiD6U£e^.anipoîsaBaôe da caloaè->
nies infimes, qui* m'a ser\â qu'ai augmenter encore nos dÎTisiona inlé^-
rieur^su Roo» «mm rsnoneé i l'Egypte et seule* fin de renverser o»
d'empêcher de naître' dmi «dlinela; Dès» lors, notre prestî^e^ u»
instant rétabli, »*e8t éclipsé tout ài fiiit^ Pussoona n'si plus; eu ht
moindi'e veUéité de s'unir ài ua pays s^Bti' démora%è pour sacrir>
fier lai Méditerranée à; des miaérablea querelles iaiesd«eeb L'exenaflfr
à^ VAngJeterre^ qui, après moiB consenAi pendant plucÔHira asDécs k
noua faire en Egypte des coneesekui&éiiDraies^s&yiecyaâbabaflEidoDiiiie
par nous, à Theuse an périU. sans, attire ni(Mif de» ruf>tuoe que*
Wb kaines personneHes. de^ quelques ajoahilieux se dii^pulaait le pei^
voir, a dégoûté tous cejui. qui auraient sougè à- l'iiuiiBn.,
A quoi bon d^ailleurs^I Estrce q^'iL eai posiûlble de s'^allier area:
un peuple cpii, chaque jour, change de miui^^tëre, et où chaquâi
piifiistère, loin de se croire lié par lies engagement de ses pré*'
(léiesseurs, n'a rien de plus pressé que de les déchirer? EstrCO:
qu'il est possible de faire fond sur un gouvenieiiieui. doot les
ticulairert vairient sans cesse e4 dooit la. poiiAk|ue n'atfie pas bmmiSi
d'iuBtahUité? Cbacuaa'eat.doncniis àagir conuiâesii U France n'exisr
ith pas. U^ngleteore a ceaunencé. A peine iiisiyiee en Egypte, elle
a dénoncé le& conventions qu'elle y avait Caites avec nous ; aoos
avons protesté; elle nous a laissés dire. Elle savait Ton bien que ce
qu'an de no» ministres ]à.'acceptait pas^ ui) autre,, qui ne laideraiti
guère à venir, le subirait ea silence, ne lùtrce que pour se dia^
tinguer de celui qui Tavait prêché.. £lle a assisté l4*t»i Jeirient aasL
réclainatione de M. Duclerc et a souri de ses nieoaces. M.. Duclejrt
parlait du lendemain. Singulière prétention chez un ministre frsA-
ÇM.S ! Le If^ndemain ne devait pas être les représailles de la France,,
iitaift^lai chiite de BL Duclarc*. L'Angleterre ne l'ignorait pas,, et elle'
attendait! Les. Égyptiens ne l'ignoraient pas dav^nt^^; ca^ leSi
flaciuatÂons de notre politique intérieure ne nous enlèvent pas aeur
lement IWliance des grande» nations, elles nous font perdre aus^la.
confiance de^^ petits peiiples q)ui jadis avaient l'hahitude de s!appu^
sur nous. Lorsqu'on disait aux miniâtres égyptien» : < Ne vous)ttlat.
pas dans les. bras des Anglais ; essayez de fé^ister, n ila répundaient
sud&ii64 : « El qui nous soutiendra? La France? Mais elle noua a.
d^jà abaiidimnës.. On rejette, U est vrai,, toute la faute sur llwde^
Freycinet et l'on noua affirme que. son successeur est d'une autre
trempe que lui. U y parait» en effet» à la résoluiion de aoa Ito^
gage« Hais aem4p-il ministre dana ua moiaZ £L s'il ae Teal plw,.
I
I
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.Lk POliTlQfOI âCVUBUS. tM
if^ AUDa^il ipiB auÉBDt de djffépeoDce «entre )€«i Buoceiseur ^ lui
ip'al f en A eueDice Jui et M. xIb FnTometi? i> fiaieeniieinent «np6«
jkitehle, 'qoe rfèvéoement n'mque 4rep giHftiAé. A «rbeuremème o%
ieB viflooiAtinoB >avfic t'àngtafeerre JSiArmdUi dus la période >mgiie,
au il nrait £aUn îIobéb noire luiôoii -pour faàre Tecuder «ixlne andeii
gUié^mœ icriBe»mmi9tôBtBHemédIsté à fîark surniD^manlfesrteiritM*
cale. PeDdasit QBMeia» ^h^clianiivea^ouUiôi'âgypte, la M^dilerrasée,
la qpoliiîque oobaÎHle, l'avenir de inotre oommerce pour déjouer îles
ffldouU lia jprinoe Mapolèen et*oailwer les «xgMBses pépifblioaÎBe8<de
M* SlwyÊeAi fcndaDt ce «lois, t' Angleterre a pris l'Egypte et «e
isnuS'Ia i»[>dna4)hifi,
de.népète qu'il iant «voir Tv>de 'près, iqu' il faut tnpoirsenti directe»
meiitiriinpfeasioD'que de pareitles^iéfaiUaQoesprodui.sent au dehors,
qa'û faut en iivoir nmgi eiitfaeede l'étranger poorsavoir, pourcom-
pflrendne b nal qu'iellestOMt fait ànetre pays. On ne crok ^qs à 4a
Arance «a lEurope ot en Onkrat. On o'y croit pl:us, d'aboj^ qparee
qu'elle fs'eat proolamée inoapsble de combattre Arabi et qu'une fai-
Messe aussi extraardioaiœ ^a eiTrayé'ses filus chauds ipartisaBs/OB
ai'yx^rek çlus ensuite, paroe que \m ivanatîe»9, les •inoertitudes, lee
aanbnesauts de sa pnlriique persuadent it tout ie monde qu'elle egt
iaeapable de oréfleiion eC de suite «dans 4a conduite. S'imagmer «que
les coups qu'elle «vient de -porter ou qu'elle va porter à Madagascar
H en Toiikin sufisent jo« suffiront à restaurer son prestige, serait
«ue grande erreur; ils ajoutent au eoiitraire -à pa reuomiB^e de
puissance légère, inconsidérée, livrée i tous les caprices. Est-^il pos-
sible de s'expliquer que 'la mènae chambre, que ks^n^iueshomiiieB
aient .refttsé d aller en Egypte et se lancent à corps perda à Mada-
gascar et au Tonkin 7 'Quelle preuve plus éclatante de -versatilitë?
Quelle démonstration plus claire de Timpossibilité où est notre pays
^ mesurer >la portée de ses entreprises à l'importance ée ses înté*
réis? Et puis, on doute de notre constance à soutenir l<>s résolutions
stibites que nous venons Ae «prendre. On se méfie même de notre
courage milivaire. La plus grande honte que j'ai éprouvée ide ma
irie, c'est ide voir des lÉgyptiens sortis de notre Éco'e de Saint-^Cyr
ou de notre École polytechnique me demander sérieusement, sin-
cèrement, sans intention d'ironie, avec un réel chagrin, au contraire,
au souvenir du passée « Est^l bien vrai que la Fmnce ait eu pe«r
d'Ara^û? que sou armée ne soit plus capable de combattre inéme
des fellahs? « Bt ce langage n'est *pas le seul dont ftiie eu à souffnr,
éont souffrent tous le« Françanqui vivent au dt4iors. Presque dhaquf
jour, ils onteudent refléter : u M n'y a pltis de Frairce! 'On nedok
phts .compter sur c^'stte nanion, jadis la première do toutes, d ^^1-
ques étrangers, anîcués de bons «entimens, vous font encore plus
4e mal |>ir ia coaapaasioB qu'ils se croient céligés de vous moiHner :
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556 B£VU£ DES DEUX MONDES.
« C'est bien dommage 1 s'écrient-ils : la France était un si noble
pays I )) D'autres naturellement ont plus d'arrogance et moins de
pitié. Leurs paroles blessantes sont comme des glaives empoison-
nés qu'en toute occasion ils vous enfoncent au cœur. Le langage
des Français fixés à l'étranger n'est pas moins triste. On songe à
favoriser l'émigration chez nous; les radicaux professent la théorie
que c'est par des colonies volontaires, fondées sans intervention de
l'état, sans appui militaire ou financier, que notre influence doit
s'étendre au dehors, que notre commerce et notre industrie doivent
faire la conquête du monde. Ils disent ces choses dans leurs jour-
naux, ils le répètent à la tribune. Âh I que ne se sont-ils trouvés
en Egypte depuis deux ans! Un jour, une émeute fanatique a
massacré un grand nombre de nos nationaux dans les rues d'Alexan-
drie et les a menacés tous, non-seulement dans leur fortune, mais
dans leur vie, et cela en face d'une flotte française qui n'a pas bougé I
Efirayés, humiliés, anxieux de l'avenir, ib se sont tournés vers
la France, attendant avec une impatience fébrile le courrier qui
devait leur apporter la nouvelle d'un secours prochain ; ils se sont
jetés avec impatience sur les lettres et sur les journaux. Savez-vous
ce qu'ils y ont appris? Que le conseil municipal de Paris songeait
à mettre M. Gamescasse en accusation, et qu'il demandait un maire I
Cette diminution de la France au dehors, ce sentiment, répandu
à la fois chez les étrangers et chez les Français vivant à l'extérieur,
qu'elle est entrée dans une voie d'irrémédiable décadence, sont d'au-
tant plus malheureux que la situation européenne est loin d'être ras-
surante. La rupture de notre amitié avec l'Angleterre, la formation
de la triple alliance constituent des faits graves, des événemens dan-
gereux auxquels on aurait grand tort de prêter peu d'attention. Je
ne prétends pas que ce nouveau groupement des puissances soit
un péril immédiat ou peut-être même prochain. C'est un point sur
lequel l'aflirmation serait à coup sûr fort téméraire : j'ajouterai néan-
moins que la négation le serait encore davantage. L'état actuel de
l'Europe est tel que le moindre incident risque d'y amener une crise,
et que cette crise, si elle se produisait, nous atteindrait toujours
d'une manière directe ou indirecte. L'horizon est chargé d'iunocnbra-
bles points noirs d'où peuvent sortir les plus gros orages. Plus que
jamais aujourd'hui, l'observateur perspicace, les yeux fixés avec
quelque attention sur le ciel politique, hésiterait à dire que les
idées de l'abbé de Saint-Pierre sont à la veille de se réaliser. L'as-
pect de l'Europe et du monde est loin d'éveiller dans les âmes les
rêves pacifiques dont chacun de nous aimerait tant à se bercer.
L'œuvre du congrès de Berlin est partout ébranlée. Nos rapports
avec l'Angleterre, un instant intimes, n'ont jamais été plus tendus;
la triple alliance, avec ses allures mystérieuses, suscite des appré
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LA POUTIQUE ACTUELLE. 557
hensions bien légitimes; les réunions d'hommes d'état et les entre-
vues de souverains qui se multiplient semblent le prélnde des plus
graves événemens ; Tantagonisme entre la Russie et l'Autriche en
Orient fait des progrès effrayans ; les petits royaumes et les petites
principautés des Balkans se remuent; enfin, la décomposition de la
Turquie peut amener d'un moment à l'autre le signal de l'explosioa
générale.
Je ne veux point revenir ici sur les épisodes qui viennent d'agi-
ter si profondément l'Europe et de soulever partout de si vives
inquiétudes. Il est impossible de ne pas dire cependant qu'ils ont
révélé à tons les yeux une situation dont le dénoûment fatal sera
une guerre plus ou moins prochaine. Poussée par une main impé-
rieuse vers rOrient où désormais tout l'enfonce de plus en plus,
l'Autriche a tenté de lier intimement à sa politique la Roumanie
et la Serbie. On a vu les jeunes rois du Danube aller saluer à
"Vienne leur futur suzerain. Il semblait que le rêve d'un ministre
hongrois qui déclarait naguère que la couronne de Habsbourg était
un composé de la couronne de Rome et de celle de Byzance fut déjà
réalisé. Par malheur, au moment où les Autrichiens cédaient à cette
immense illusion, une insurrection sanglante éclatait en Croatie et
sur les Confm^ militaires; le prince de Bulgarie, soupçonné de fai-
blesse envers l'Autriche, était obligé de rendre à ses sujets les pou-
voirs absolus qu'il leur avait arrachés, et des élections radicales
prouvaient au roi de Serbie que son peuple ne le suivait pas dans sa
conversion à la politique austro-allemande. C'était la riposte de la
Russie aux prétentions autrichiennes. Voilà donc la lutte nettement
engagée, et avec quelles armes? Les révoltes, les soulëvemens socia-
listes, les menaces de révolutions dynastiques. Les deux adversaires
se mesurent de Tœil, et le moment se rapproche où ils ne pourront
plus éviter le conflit déclaré. Le jour où il éclatera, quelle sera l'alti-
tude de la France? S'il lui arrive de se souvenir de son glorieux passé
et du rôle qu'elle a joué jadis dans la politique européenne, l'Italie
sera là pour la ramener au sentiment de la réalité présente. 11 y a
quelques tnois, le felduiaréchal de Molike, appelé par sa santé, au
moment des fortes chaleurs, sur la frontière des Alpes maritimes, y
a soigné sa verte vieillesse par d'immenses excursions, de longues
courses de jour, de longs travaux de nuit, des études topographi-
ques et des levers de plans. A Tltalie, qui sait si l'Espagne ne se
joindra pas au besoin? Elle vient de faire un traité de commerce
avec r Allemagne, qui a été ;atifié par le parlement de Berlin au
milieu de fanfares guerrières et de bruits belliqueux dont les plus
pacifiques doivent être encore assourdis. Et je ne parle ici que du
continent; je laisse à dessein de côté les questions coloniales; je ne
cherche pas si nos entreprises dans cette direction ont été eoga-
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6i8 RBTDE iBES OfiOX iMONDBS.
.gées4iVi0CkbQa»coup^d!ba]>Utté, .ni .si «les colère vîoIeQtdS.qu-'jeUes
<H»traoilleM6es>«uuiur 4le/aâU8a!*'âui{aient.paS(pu être évitées. Ouoi
I|u*iliarrive9 cccu'est pasusur le8^mers:que ikmis seroo; Jamais sôrieu^
sèment iiaaiettaeés;rd des tempêtes y iiaisiheQt, ellesne seraieot gravds
que > le (jour au elles viendraient battre les côtes de rEucQpetets'y
oha^geroen^ouragan. Mai^^aans.^ortir du contiaeat, est^e que l'ave-
Dir permet à la France de s'aiTaisser sur elle-même, et d'oublier
que cbaque.Jour les «.désde^fer du-destm » peuvent .encore se
{HnonoBcer .contée Kelle 7
cil.
rMantd1aUer)pIii8iloiQ,jeinersaura>6. éviter une question que je
flie^auJs ^d&jà poâée ici même lyanaée dernière (1), mais. qui h'b
point fOBCore' été . définitivement .résolde par les faitô. Fautai faire
remonter (autprincîpe même «demotregouv^rnem^nt la re^ponsabi^
Mié de ia .décadence^extérieure de la. France, ou doit-on la laisser
tout entière auxi hommes par lesquels nous «sommes gouvernés depuis
qnelquesiannèesîiEn d'autres 4enne6,.estrce la république quirest
eoupable^ou sotKrce les républicains? Sur ce point, comme 4sur
bÎÉ'n dfautres, l'esprit de parti n hésite pas. On enteiid sans cesse
répéier.par les-orateursimcMiarchistt^ et,par la presse monarchique
que,*6i 4a Franceiétait enmonarchie, aucun des malheurs que nous
avons subis ne serait arrivé : nous n'aurions pas perdu TÉgypteet
l'amitié' de l'Angleterre; latrjple alliance ne se serait pas formée;
nous- aurions' des alliés et.nos adversaires n'en auraient pas. Nous
sommes isolés en Europe, non pas tant à cause de.nos fautes çpjJA
cause du déplorable gouvernement auquel mms sommes condam-
nés. Si cette allégation était fondée,. je n'hériterais pas à dire,
quant à moi, qu'il faut renoncer. à la république, car il n'y a pas
de ferme locmstitutionnelle qu'on doive préférer à la .grandeur ide
son pays.tMais ce qui me suggère quelques doutes sur leur par-
faite exactitude, c!e8t>ce que je rappelais en commençant .des
catastrophes que la monarchie et l'empire ont attirées sur la France.
Vous. dites < qu'il suffit d'être en monarchie pour avoir une bonne
politique extérieure : ^alors, comment se faitil que la monarcbie.des
Bourbons, la plus «anotenme, la ))lus glorieuse des monarchies de
l'Europe, ait laissé échapper de se& mains, au xvui« siècle, l'admi-
rable lempire colonial qui ouvrait devant nous de si magnif^iues
eepéranees? Comment se fait-il que le premier empire, la plus nou-
velle, a9aaîs.Ja pksi éclatante des monarchies, ait conduit la France
Xi) Voir Pétnde «tir la népubUqMe et les IntérHs français «n On'fiK dans !»*«*»
<hii|6iMptanbr«illS2.
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LA' muriQivAOTnEiui. fiSm
auxnmtéôtie48t&??G<mn«i6i)t«se ftiuil qae^le^seeond empire; leqml^
toiitidé«e8tiibiê> qp'iK fût, D^eD< était pas moins imeinooarcbie, ait^
tjpwiyé» le' mo^eir dfe» renchérir» sur lea* traitée de^l8«?^ d enserren
nt)treTpay» dans^ une*œintuivKl'étBt8iBi1ilBÎre6<qiir ctmiprifnent' toùa'
swmainreraews', de le pousser* au» déiaetpcs dan» lesquels* il' a-
ftiHi'sfabltoeren'1870?l?hi8<oiro«détoontr©'que,inoDarehiô'OUTépii*
Mique^ tout gouvemeiDenl<oapabte'de>»e'lai«f«r emraltter à^ des f&i*-
Wè9«ie8«ooiipttbte9'OU'à>dë8'»vemuresûo8Qnsôe8> aboutit k dbs cata>--
strophe»! Il serait'tropoommodfejen vérité, de mettre 8ur*le<x)mpt9
d'une cottstitution le8 malheur9produits* parla conduite des hommes;
C'est trop d'îndu'gence envers les répurblicains qui om agjçravè les*
iûfomunes de^la Fi-aoce et' augmenté ses perte» : oe son v bien eux*
qui'sont» les auteurs du mnl': en accuser- là république est aussi*
injuste que siMT>n attribuait à là monarobie toutes les chutes et
toutes lès hontes dUcrègne*d6>LoT2i»XV.
ir reste n^nmoios à sarvoir si oe^qtii n'ôst pas vrai d'une ma—
mèfpe absolue ne' le serait' point' d'une' manière relative; si la répiK
blîque, parsa natorc, ne rendrait poi<it le» foutes des homme» plus^
faciles à? commettre et plus difficiles à réparer lorsqu'elles sont com-
mises. CHte- opinion a' pour elle l'autorité d'un politique qui tient,
aujourd'hui trop* de* place- dan» lëmondt)» pour* que ses jugemeos'
soient rejelés sans examen. On se rappelle sans doute en quels termes
M*, de* Wsmarck parlait delà république dansées fameuses d^pè hes
àW. d'Arnim, dont la< publication a été un actedesi pariaite imper-
tinence envers notre gouveruement et envers nous. W^pondanf à
un ambassadeur qui'r croyait bien faireen favorisant le rétablisse»-^-
ment d^ Ik ntonarchie dans notre pays, il lui expliquait avec la bru*
tallté* de franchiî^e que Ton saif combien- il désapprouvait sa con^
dhite. A'son avis, le maintien de la république en France élacrt la plus
sûre-garantie de notre a[fti^rlîssement perpétuel, tous nos ennev
misdevaient désirer ardemment, qu'elle ne fût point détruite. Tant
que n»)us serions en république^ il^affirmait que nous resterions iso-
lés, que nous n'aurions point d'alliés, que nous nous anéantirions
nous-mêmes dfins des querelles intestines, que nous laisseri»)ns périr
tous nos intérêts extérieurs, etque, sans avoir besoin de nous com-^
battre, on pourrait* nous con^«dè^er comme vaincus. Les évéuemeu»^
n^bnt point jostifiétfàbord ce» sinistres prévisions ; mais il faut coo*
venir qu'aujourd'tvui'ils semblenti, dans une certaine mesure, leup'
dbnner raison. Je montterai tout àrrheurequ'il- n'enestrien, et que
si la république a réalisé' les' espérances de* M» de Bismarck, c'est*
qir'eHe a eu le malbeurds' tonibsr entre le» mains> de poliiiquecH
ignorans et versatiles, comme il aurait pu papTaitement s'en rett^
contrer sous* une 'monarchie» Mais il' est essentiel, quelque tristesse
qu^mr républicain puisse éprouver àh le fiûre^ d& biea marquer'
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560 REVUE DES DEUX MONDES.
quelle est la manière de voir de M. de Bismarck sar la république.
C'est le seul moyeu, eu effet, d'expliquer le programme au nom
duquel s'est fait la triple alliance et le but, apparent du moins,
qu'elle s'est proposé. Pensant ce qu'il pense de la république, étant
convaincu, comme il l'est, qu'elle tombe infailliblement dans l'anar-
chie et de l'anarchie dans l'impuissance, on s'explique sans peine
que M. de Bismarck se fasse un devoir non-seulement de la respec-
ter chez nous, mais de l'y étayer. Cest à cet effet que, d'après tous
les journaux de Berlin et tous les personnages officiels et officieux
des trois nations unies, la triple alliance a été formée. Partout en
Allemagne, en Autriche, en Italie, le mot d'ordre consiste à la défi-
nir ainsi : c'est une triple alliance pour le maintien de la république,
laquelle est un gouvernement pacifique, parce qu'elle est un gou-
vernement énervé et énervant, et elle est destinée à prévenir le retour
en France d'une monarchie, laquelle serait un gouvernement belli-
queux, parce qu'elle ne pourrait se soutenir au dedans qu'en se
lançant dans des aventures extérieures. De là vient que la triple
alliance s'est manifestée au grand jour au moment où la mort de
M. Ganibetta et la crise parlementaire qui l'a suivie ont fait craindre
pour le salut de la république. Elle est venue immédiatement au
secours de nos institutions menacées. A la première occasion, elle
recommencerait.
Encore une fois, il faut méditer ce thème, dont on a eu tort de
sourire chez nous, attendu que les triples alliés, sous l'impulsion de
leur chef, en ont fait une sorte de Credo politique que l'opinion
publique a très généralement admis à l'étranger. Seulement, il ne
suffit pas de le méditer, il faut encore le comprendre. La république,
ainsi que la monarchie, d'ailleurs, n'est pas une chose simple, inva-
riable, absolue. Il y a plusieurs sortes de monarchies, depuis la
tyrannie pure jusqu'à la monarchie ultra-parlementaire ; il y a de
même plusieurs républiques. Est-ce à toutes les républiques que
M. de Bismarck offre généreusement l'appui de la triple alliance?
A coup sûr non. Si la république modérée, sage, prévoyante à l'in-
térieur, habile, ferme et prudente à l'extérieur, pouvait durer en
France, il serait le premier à s'en méfier. Mais il la croit impos-
sible. Il est persuadé qu'elle se résout fatalement en cette répu-
blique anarchique et folle, qu'il y a plaisir à laisser vivre ou même
à faire vivre, puisqu'elle ne nuit qu'à elle-même. C'est pour cela
qu'il nous montre des sentimens si républicains. Il est curieux
d'observer que, lorsqu'il exposait à M.d'Arnim ses idées sur la répu-
blique, le premier essai de gouvernement républicain conservateur
venait d'échouer en France. M. Thiers était tombé du pouvoir, ren-
versé sans doute par une coalition monarchique, mais par une
coalition monarchique qui n'avait été possible qu'à cause de l'élec-
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LA POLITIQUE ACTUELLE. 561
tion Barodet, c'est-à-dire de la rupture des radicaux avec rhomme
dont l'autorité seule en ce moment pouvait sauver les institutions
républicaines. Plus tard, après l'échec des entreprises monarchi-
ques, quand les républicains, arrivés au pouvoir à force de sagesse,
n'avaient point encore oublié qu'ils devaient le garder par le moyen
avec lequel ils l'avaient acquis, les encouragemens de TAllemagne
sont devenus plus tiëdes. On n'en entendait même plus parler. Mais
on a inauguré la politique violente, on a bouleversé le pays; les mo-
dérés se sont mis à la remorque des radicaux, ils se sont résignés
au dedans à toutes leurs fantaisies; au dehors, pour leur plaire, ils
ont renoncé à défendre nos intérêts et notre honneur; les mitiisières
sont tombés les uns sur les autres dans des crises incessantes k la
, suite desquelles il y avait toujours quelque ruine à déplorer, à l'in-
térieur et à l'extérieur. Aussitôt M. de Bismarck est réapparu, et
cette fois, afin de montrer toute sa satisfaction, il est réapparu avec
sa triple alliance. Décidément c'était bien la république de ses* rêves :
il n'y avait plus qu'à songer à la conserver. Probablement il se mon-
trerait encore plus dévoué à nos institutions si les radicaux arrivaient
directement aux aOaires et gouvernaient eux-mêmes au lieu de se
borner à imposer aux modérés leurs principes de gouvernement.
Le jour où M. Clemenceau serait ministre, il aurait le concours de
la triple alliance. On n'ignore pas qu'il aurait de plus l'Angleterre,
laquelle s'est éprise de lui depuis qu'il a décidé la chambre à repous-
ser toute action en Egypte. On cherche le moyen de nous procurer
des alliés : en voilà un I
Je ne pense pourtant pas qu'il soit du goût de personne, sans
en excepter les radicaux. Ils ont toujours déclaré qu'ils dédai-
gnaient l'alliance des gouvememens, qu'ils ne poursuivaient que
celle des peuples; ils ont toujours proclamé que la république
pouvait se passer des cabinets de l'Europe, pourvu qu'elle eût avec
elle les nations. Et si fausse que soit leur théorie à cet égard, elle
contient pourtant une part de vérité. Il est incontestable que la
république, même très modérée, ne saurait manquer d'inspirer
quelque répugnance aux monarchies; en revanche, lorsqu'elle est
modérée, son existence contribue aux progrès du libéralisme dans
le monde entier. La France a toujours eu le don de travailler
pour les autres aussi bien que pour elle-même ; jamais ce qui s'est
passé chez elle n'a été étranger à ce qui se passait autour d'elle.
On peut dire sans exagération que la liberté a suivi en Europe les
mêmes destinées que sur notre territoire; quand elle triomphait
parmi nous, elle triomphait partout ; quand l'anarchie amenait en
France une réaction » cette réaction se produisait également au
dehors.
lOin ux. — 1883. 36
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598^ REWff'DGSf BEOX MONDES*.
DatTs^ce^cPeroTèfres années, cette loi constaîittB de notre Histoire,
ne' s'èsf point démentie. H' est^ permis db croire que Ih fonda-
tion^ en Pl^nce'd''une répnbliqne qui a Ôlé longtemps sage et hea-
reuse',- qur a augmenté d^abord la prospêrhéf publique et accru»
lar ricitesse nationale; n'a pas ét& sans influence sur nos voisins
le» plus- immédiatsr. tes progrès dli parti libéral en Angleterre
ont coïncidé* d'une manière trop directe avec le succès des répu-
UidÂnv êa France pour qu^bn pnisse attribuer au hasard' seul' une
pareille concordance. Eorsque ce parti» est arrivé au pouvoir avec le
contingent â^ radicaux' dbnt l'actibn sur sa politique a été tout de
suiie si grande; l'exemple de notre pays séduisait beaucoup d'es-
prits de l'autre côté db là Manche. On sait que les radicaux anglais
neressemWentguèreaux noires; et que leur programme lepllis avancé
ne ve pas- au-delà des Té^^alité de droits établie depuis longtemps
cbez*nou9. \Vs combattent lés avantages politiques atiachés à la pro-
priété; ils demandent' Ik destruction des privilèges et là réforme,
du sullVage^ il^ ne vont pas plu& loin. Leurs idées sur Ik politique
extérieure se rapprochent dé celles que nous proflessons. Bii renver-
sant lé roiiiistère BèaconsfielB, qui se préparait à s'allier avec l'AlIe-
magne^et TAlitriche pour étraser la Russie dans les Balkans, ils
ont êlbignéf de plusieurs années la crise qui semble sur le point
d^èclater aujbnrd hui. Dédaignant Tégoïsme étroit dfes tradîiiony
natibnalès de TAnglfeterre, ils s'opposent aux projets dé conquête
indéfinis, si* en faveur auprès de la classe dirigeante anglaise. C'est
en France qu'ils puisaieut des argumens pour défendre leur cause.
Ils soutenaient qu'un grand' état pouvait vivre avec une égalité
politique abs^o'ue, sans tomber pour cela dans Tanarchie, sans
laisser dépêiir aucun de ses intérêts, puisque la France, où. cette^
égalité existait, était câline et plus prospère qu^. jamais. H est à'
craindre que cette comparaison ne commence à leur manquer..
Déjà, elle fait défaut aux progressistes allëniauds, qui, eux, aussîi
aiTfnaieni à s'appuyer sur notre exemple. On vent d« réaction soulïïe
en ce* moment sur l'Allemagne, et M. de Bismarck, en le déchaî-
nant, a euisoin, pour justifier sa condtiiie auprès du parlbmeutj.db*
montrer ce que lia bberté avait fait de nous..
Oti n% peut-être pas oublié le discours dans lequel, exposant
sa thféorie sur le pouvoir impérial, qui doit, d'après lui, dominer,
et au besoin étouffôr lé pouvoir parlementaire en Allemagne, il affir-
mait que tous nos malheurs venaient de Tabandbn dé là vieille
monanchie. Pour combattre non-seulement les progressistes, mais
encore^ ses* anciens amis, les nationaux-libéraux, dont il s'est hau-
tementséparô> il ne trouvait rien d'e mieux que de faire un tableau
lamentable de notre situation intérieure et extérieure, puis de dire
& ses compatriotes : a Youdriez-vous être ainsi? » Un pareiF langage
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^'eût.pasiéié ]po8sibIe;À;yépoqu& où da répubUqne* était Testée libé-
rale eUfnmsenratrite, dû die n'avait oppriméipeFsmiiiejauidedttiiBrQt
fperduiaucuQ aiunlagefiau'jdciioiB. N^esuilpas lpts(6X|ue (edâvekj^
■poœeat 'du iradieaUame en iFraace ait ^poar conséquence d'iffaiblir
.%ms testpartis libéraux ^en Europe? ilant que i ces partis sofft'foîts,
4aDt queldSii^veniemens doiveutcompleriaveo ecix,4Htnt QpùfHk ont
-^aarla po(litit}ue une inHuence déâstreyla pan est assurée. 'Maia.lMr
iécKpseou lair^dtsparktOQ .défient' un Jdanger très'sépieux.'xar'eUe
iaisse-au .'peuYoir absolu f des eouTerainsUe^soin de décideriidella
paliiiqpi» extérieure. Or, o'«stce>t}m «rriveiient eeimomeot. QitoiiiB
MBetBiéprenne pas^sur^naipensée, je^neudiscpas & «oup^9Ûr>t]«e uee
'fa«i4es persomieUeaaieBt provqcpié la^réactiom qu'on voit se dessiner
.partout en £uro^,ïsauftfo Angleterre ;jeidis seulement qi^ettesiofit
^&mmné la rorcetdexreuxiqui auraient ipUi lui résister. t Quoi qu^il m
*6oit, d'aiUeuPS, tle lait ^st tterlain : à jlfheure «actuelle, à tBerlin,ià
(Vienne, à.Saitit-RétepSbourgyletltbéraliflme est vaincu, le parleiuen-
tiarisme ahaiseè.; kipolUique extérieure: ne -se fait pas devant ^k»
.cbaailifes, ^1 e;se^ fait dana les: cours ;)feisant les -souverains ou' leirFS
jniaihtres'qui la dirigent; les représcnla^s des. divers pajss eeraJeût
jflftptHssans k opposer aux réactions prias» en hauts lieux le moÎBfdre
obstacle efficace.
• Qu'importa, encore une fois, •s'écrieront les radiieaux, si -nous
avons < les ^peuples pour nous? Ohl Jesjpeupl^s, il ne faut point
assurément en faire fi. Il fut un^monieotten^Ëurope où*le feu mou-
vait à la<fuis en Italie, len Hongrie,. en -AI lemagfie, enRofogoe, ét*cN!i
l'on pouvait dire, comme M. de Bismarck : a Larévolut^ron est une
force dont on doit savoir «e >servir. w^ll y avant aloi'sdegi'^rtdes
Batîons.àiémanciper,desrndtioos capables de porter l^s arm«s eHes-
mèmes pour leur'émAncipation. Qu'on fit rentrer 4ans les calculs
d'une politique l'exploeion .probable de leur enthousiasme patrio-
lk[ue, rienrn'éiait plus habile, plus judicieux. C'était une «nue' ter-
rible : si difficile àvmanier qu'>eUeifùt,:on compr^nrl qu'oneongeâtà
8?€n servir./Mais, aujourd'hui, les xhoses ont.bimi chaivgé. Il n^ya
plus-de peuplti à émanciper ,ià moins qù'onne veuille sh bercer e»core
de- l'illusion de ressusciter la Pologne, ou qu'on u»»^ compte pom* des
peuples les peuplades des Balkans, lesqueUessoulfriront bien qu*on
se batte pour leur oause,;maisne'SS bàitront jamais elles-mêmes.
Si lesipeuplest^e soulevaient, ce serait donc uniquementafin deTeai-
verser leurs g(mver<iernens,reiHreprise à*laqu«lle nous ne saTirions
preiidrei part sans lap'us inqualifiablei des folies. On sait d'ailleurs
par qu^ls .procédés les/révOiUiionnaires travaillent deîn«)s joursjàila
réalisa(ftonideleurs<espéraaaes. Glest tout bonaevuentà Tassassioat
qu'il6-«ot recours. "^eraii^iltpossibleqae nousifi^^sion&^Hiance 'avec
eux? Si ia Fraaœ, devenue non .plus ^seulement radicale, mais
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b6& BEVUE DES DEUX MONDES.
anarcbiquei se laissait entrataer par je ne sais qael vertige, et se
mettait au service de la démagogie universelle^ à quel terrible châ-
timent ne s'exposerait-elie pas 1 Qu'on se rappelle ce qui est arrivé
à la république de 18&8 : elle a favorisé l'expansion de la révolu-
tion dans toute l'Europe; mais aussi, quand elle est tombée sous
un coup d'état, une réaction formidable a commencé partout. (1 y a
eu une sorte de coalition brutale de toutes les monarchies contre
le danger commun. Or, il faut y prendre garde : cette coalition, k
l'heure actuelle, est déjà formée. Cette fois, si nous faisions de la
propagande révolutionnaire en Europe, qui sait? le coup d'éi at vien-
drait peut-être du dehors. La république que favorise la triple alliance
est une république inoffensive, ou plutôt offensive pour la France
seulement , et dont le rôle se borne à briser chez nous tous les
grands ressorts nationaux; mais le jour où de cette république sor-
tirait une république violente, une république menaçante pour
l'Europe, notre sécurité serait compromise. Il y a un mot qui m'a
beaucoup ému, j'en conviens, et que j'ai entendu répéter à satiété
en Autriche : u La triple alliance pour le maintien de la république en
France, disait-on, est le pendant de la triple alliance du xviri* siècle
pour le maintien des libertés en Pologne. » C'est un avertissement
terrible que nous serions insensés de dédaigner.
Ce n'est pas que je croie, pour mon compte, à la justesse des
vues de M. de Bismarck sur la république. Attribuer nos malheurs
à une forme de gouvernement est une singulière illusion. Le mal
dont nous souffrons n'est pas là; il est dans le développement trop
brusque que la démocratie a pris en France. Elle est arrivée sans
transition, sans éducation surtout, à s'emparer de tous les pouvoirs;
il est assez naturel qu'il lui faille quelque temps pour apprendre
Tart si difficile de faire usage de la puissance absolue. Mais, à l'heure
actuelle, une monarchie quelconque serait impuissante à restreindre
la démocratie et, par conséquent, elle se trouverait bientôt soumise
aux mêmes fluctuations que la république. Si TAugleterre, dont la
dynastie est incontestée et qui a vécu jusqu'ici de privilèges aris-
tocratiques, se sent entraînée d'une manière tellement irrésistihle par
le courant démocratique qu'elle marche ouvertement vers le suf-
frage universel, comment veut-on qu'ime dynastie qui s'iin|'li»He-
rait avec tant de peine en France, battue par les flots révolution-
naires, dédaignée par l'opinion, rejetée par la plus grande partie du
pays, pût remonter au-delà de 1848 et détruire tout ce (lui s'est
fait depuis? Nul ne sait ce qui adviendra de l'Allemagne elle-même
lorsque la main de fer de M. de Bismarck ne sera plus la pour
étouffer le parlementarisme et le libéralisme sous le poids de l'au-
torité impériale. Chez elle aussi, la démocratie débordera peui-éire
plus tôt qu'on ne croit. Au milieu de nos infortunes, nous pouvons
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. U POLITIQUE ACTUELLE. 565
nous dire comme consolation que nous traversons les premiers
une épreuve que tout le monde traversera après nous. C'est une
raison d'espérer que nous en sortirons aussi les premiers. A quoi
bon dès lors tenter des réactions impossibles?
La république a peut-être chez nous tous les défauts que lui prête
M. de Bismarck; elle a cependant une qualité, une seule, si Ton veut,
mais c'est la plus importante de toutes, celle qui manquait à la jument
de Roland, si bien pourvue d'ailleurs: elle vit! Depuis treize années,
elle dure ; elle dure à travers des crises qui auraient dû cent fois
l'emporter, elle a résisté aux entreprises les mieux ourdies de ses
adversaires; elle n'a pas péri, chose bien plus remarquable, à la suite
des fautes si nombreuses et si éclatantes de ses amis. Treize années
d'existence constituent une force diplomatique considérable, qu'il
serait absurde de perdre. On ne forme, en effet, d'alliances présen-
tant un caractère sérieux qu'avec des gouvernemens qui peuvent
répondre de Tavenir, ou qui du moins sont jugés pouvoir en répondre,
parce que le passé semble le leur permettre. Lorsqu'un gouver-
nement vient de naître ou de renaître, il n'a aucun gage à offrir à
ceux dont il voudrait faire ses alliés; on hésite à se lier avec lui
parce qu'il est possible qu'il disparaisse au lendemain de cet enga-
gement. « Durant les quatre-vingt-quatorze ans qui se sont écoulés
de 1789 à ce jour, a dit M. J.-J. Weiss, il y a eu en moyenne en
France une révolutio» brusque et totale tous les sept ans. Sept
années de durée probable, c'est maigre pour allécher le voisin et
fixer son amitié. Mais est-ce que le rétablissement d'un roi ou d'un
empereur corrigerait cette situation du soir au matin? U l'aggrave-
rait, au contraire, aux yeux du spectateur européen. Supposez qu'il
y eût eu chez nous avant-hier une restauration monarchique; à
quoi eût-elle servi d'abord en ce qui concerne la politique exté-
rieure et ses combinaisons? Elle eût servi à faire dire dans toutes
les chancelleries : « Voilà encore la France qui change de direc-
tion! » Elle eût servi à montrer encore la moyenne d'existence de
nos gouvernemens diminuée d'un semestre ou deux; à nous faire
perdre le bénéfice de durée qui nous est en ce moment acquis par
le fait du régime dont nous jouissons. »
Ce bénéfice, aucune monarchie ne le posséderait, en effet, durant
bien des années. 11 ne faut pas oublier non plus qu'étant données
les dispositions de l'Allemagne envers la république, tenter une res-
tauration monarchique serait s'exposer à des complications exté-
rieures peut-être fort graves. Sans doute il est répugnant de tenir
compte dans nos résolutions intérieures des idées de M. de Bismarck ;
mais il y a un moyen très simple et tout à fait sans danger de trom-
per ses idées ; il suffit de donner à la république le caractère de
modération, de sagesse et de fermeté qu'il est convaincu qu'elle ne
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iêê HWmE iBES DEUX IdOONDES. .
saurait .avoir. iLe jour où moub pnendFonB œcparti, de xenl^aisim-
iiablQ,Ja trjpleraUiaiiee <«iei:a âiogulifèrement menacée, ^ peut-^tiB
trou verons-nouft des lamisiparmiioeux qu'elle lUnLtTaujojtird'huiirontre
nous. Toutefois, il est 'bien dair qu'ayaut «à -tnaiter, comme je il'œ
fi9;pliqii^,j)on.avec«d68,peuples, «non .avec des panis <libôraux,imais
avecdes gnuv.eineniens<monarchtqiieQ,iou.pluuôt mèine<av«c- des^soii-
iverainP,tniattres.ab8oIus de la poliiique extérieure de leur pays, nous
ne^VAincEODS lesibésitations qu ils.oilt àse^rapprocheride nousquifiBi
xenonçantit ce qui nous adonne, suittou ta. leurs yeux et aux yeuxifle
leurs cooseillers iKc^pparence riévaUiuomjaire, .c^'est-à^re à Jaiguerre
seligiense. que. nous avonsrentifeprise avec tant d'impcudjânoe et |]ue
nous poursuivons avec tant de lëmérité.
r.On peut.discuter la question ;de savoir. si le jCii/rurfraw/?/' français
au.Daoment où il a ététinauguré, éiait d' une,gi:ande.habiletè. Clétait
à l'heure même où lefCultunkampf igermaLnu^e aboutissait à on
échec é.viden1;, où .M. de Bismarclc,, impui.ssant à écuaser laiforoe
catholique, commençaiti chercher le moyen de. s'en servir; c'était
également à Theure où le dévelc^ppemeut de .notre laciionisur la
Méditerranée allait soulever contre nous les suficepiibilaé'8 de l'Ita-
lie, .Choisir .une .occasion paceille^pourirompre ouvertement, bruta-
lement, avec, l'allié. catureltque les circonstances nous- offraient en
Allemagne at en «Italie, avec le/cuhe qui avait été le drapaau de h
protestation de -l'Alsace -JLorraine contre la conquête, .qui yestait
lljirDQe.de guerre de tous les .particularismes allemand^,. qui créait
entrer rAlleniagne du Sud et l'Alleniagne du Nord la *seule barrière
naturelle réellement diflicile.à fraicliir, enfm avec le poaUCe.dont la
présence .à Rome constituait la plus grande on pluiôt la «eule. résis-
tance .au triomphe définitif .des ambitions ilalieimes, — agir ainsi,
pourquoi? ipour .veqger quelques injures -électorale^, .pour exercer
des Tepréaai Iles contre quelques évéquts et quetl ^ues. curés «mala-
druitemex)t compromis da/is nos luttes, c était as^uiément ^sacrifier
Ias .intérêts .généraux .du ,pays aux .sentimens ;les plus étroits et. les
plus inavouables.
.Mais. la colère ne raisonne pas; elle a entraîné les cbambreQ^iIes
minisières, l'administration , et, depuis sept ans, il semhle «que ia
principale ;préoccupation de notre pays soit .d'écra»er le .clei^é,
qu'on la «diljà si fortement pressuré. Que les révoluiionnaTres de
province,. i}ue îles membres .du conseil municipal de.Paris^, lesqudls
ne^oientlPoint.au^delà^ les .uns des frontières <1e leur, arrondisse-
ment, lies Autres des fortifications 'Ot de la banlieue, continuent
avecle calme d'une bonne conscience cette sutie et coupable cam-
pagne, :on .se l'explique sans peine; mais ce qui est .inexpUcabliç,
et surtout Jnexcui^able, c'est que. le gouvernement, dont .le devoir
est de jeter quelquefois les ^eux.sur l!£uropei ne se décide j^int
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wfin àr yt inéttre" un terme*. Lorsqu'il^ ItiisM* classer les' sumfiîfners
deei bôjntatiK.,. iHisquIii prive luiMoAtae ctes cuvisf âe^ leurs* traita
mec0v paffoe.qu'ikiODt maoïfesté» peu d^tehnirationpourde^HTres
piost ou: inaiiis déDsBiaUes, il ne s^àperçorP dbn^'pasd^ nhïpre9-
sican qiier ce» mesuees produisent^ au d^hOTs?" C'est un grand* mali-
httiu; SB: L oa veui", naais l'Burope-est encorertrèfs* religieuse; elle Pëstù
néoief èk tel puint^ que, taadisi que nous nouB^ obstineir^ au* (FuUur^
bampfy parDout' il> cesse, partout il< dispai^att*. On* discuta Beaucoup
eniAUemttgne' la question de savoir si M>. de Bismarck est a^lé (m
n'est pa/&aUé'à.Gano30a; lofait est que; s^ii' n'est pas encore dana
lef fa/iwuâc ohàieau où/ L'èmpeneur Henri' pa^sa dé* si tristes heures
dtaûttoiteteft.deiDepentiry ii esC dU* moins bien* près^ des remparts.
Aujourd'hui la» pai» est' rétablie entre* l'Allemagne et l'église catHo^
lîque;. ItiS luis de* mai s'en*ioont en- morceaux; une partie en est
âÊtiumevl!a»itnen'ei^t. pas appliquée; Au même moment, laR^issiê
a^«6t rapprochée dui saint-siège afin d'obtenir son appui' en Polbgtie;^
Be* oe^ côié^lÀ aussii, Ih paix est rétablie*. Bu' Autriche, il n'ëtaxi
ppeinf nécessaire» de* rétablir 1» paix, puiî^que le- cathoUcisnm* et
Kétat y* ont' toujours^ vécu en bonne* intelligence; néanmoins l'a
poliiique dwcomte TaafTe; Téchecdes^Allemand^ libéraux, le triomphe
dfts Tchèques^ ont amené un redoublement dlintimité entre Léon- ïltf
e^ Fiançfo^+^Jbseph'. Enfm, Kltalie elle-même sembla vouloir ttenter
un accord avec le saint -siège. Depuis quelques* mois-, on* parlé
sans cesse d^î négociations entre le Vatican et le Quirinal. Sans
doute, ces négociations ne sauraient réussir d'une manière com-
plète; longtemps encore le pape et le roi d'Italie ne pourront
pas se donner la main. Mais si la réconciliation est une chimère,
l'adûuoissHiuent des rappoitst est une réatiiét Les catholiques ont
recommencé ài prendre* part* aui? élections; à Rome même, dé
g^naadea familles dévouées à> la* cause pontiHcale^sont rentrées dans
la» vift publique; on a remanqué* jusque dàins Ife* choix de certains
pnàhH&MOintne uni vague' désir* de la* part» dh' pape- d'être agrêablei
^on auigouvernement iiatien, au moinsrà'la fâmille royale. Avec
umpouii'e lelqvaLéonXUft, ce qui était^ invraisemblable du t^mps
dâiBio) IXi ns' l'est plnsi Pt^enon» garde que lli* triple alliance ne
EOçoivA! la sanationi de- cette> grande force' morale die règKse catho»*
liqufi^. quiî peutt paratiro' bien* fragile auxr inventeurs de l'article 7
ek aux* héros* de l'oxfiulstoni dës> oongrégadoirs, mais^ qui a vaincu
jadis^ Napoléon, et qui vient de'ftiire reculer IP. db Bismarck!*
Uàûsi) fort putsible que la lettre 'réeeno te de Léon-SIIl à'It. ffrévyaît
ôtéiàflairoistune dernière tentative td^'conoiliatien avec Ik France et
uii»amrtiBH6meot.SiênDU8)re)etoiisiriine*et si nous^méprisons Tàutre;
aotroisitiiatioB ea Europe deiâendha des- pitacp critiques. EhtourSr
dîôtata^quLtiafBEfieutitDiis une période* de réactiôir politique etreli'-
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568 REVUE DES DEUX MONDES.
gieuse, nous devons nous attendre à voir se former sur nos fron-
tières une sorte de cordon sanitaire. On ne cherchera pas, en effet,
à nous convertir aux idées dominantes; au contraire, on nous a
prévenus qu'on ne nous permettrait pas de nous y rallier; qu'on
nous oblJK^rait à rester ce que nous sommes, sans espoir de chan-
gement. 11 est difficile de nous donner une preuve plus éclatante
de dédain. Jadis, lorsqu'il l'emportait chez nous, on craignait le
rayonnement du radicalisme; aujourd'hui on est persuadé que c'est
un mal tout local, qui nous détruira à petit feu sans se communi-
quer à nos voisins. S'il dégénérait en révolution, on aviserait.
Jus(jue-là on est bien aise de le voir grandir. On se borne à se pré-
munir contre tout danger de contagion par une ligue protectrice.
Assurément la ligue n'est pas encore indestructible; mais, pour
peu que nous persévérions dans les fautes qui l'ont fait nattre, nous
la fortifierons chaque jour davantage. Ce sera l'isolement complet,
peut-être définitif. Nous comprenons qu'on s'en console lorsqu'on
professe, comme tel de nos hommes d'état, l'opinion que, plus nous
sommes deiestés au dehors, plus nous sommes forts. Mais si Ton
est d'un avis différent, si l'on croit qu'il n'est pas meilleur pour
une na ion que pour un homme d'être seul, si, en un mot, on a le
sentiment des- causes qui amènent la ruine des peuples, et si on
veut les prévenir, il est temps d'aviser. Dans peu d'années peut-être,
il serait trop tard.
111.
Pour bien comprendre la situation présente de la France en
Europe, il convient d'examiner de plus près que je ne l'ai fait jus-
qu'ici les deux causes qui l'ont produite : je veux dire la rupture
de notre accord avec l'Angleterre et la formation de la triple alliance.
L'erreur ciipitale, l'erreur impardonnable du parti républicain,
depuis (^u'il est arrivé aux affaires, l'erreur qui a compromis toute
sa (oliiique et qui l'a livrée aux aventures, est la rupture de l'ac-
cord avec l'Angleterre. On ne m'accusera pas de tenir ce lan-
gajçe a ^rès coup. L'année dernière, lorsqu'il était encore temps de
sauver 1 aliance anglaise, j'écrivais ici même : « Si cette alliance
éuit deiruite, désormais isolés en Europe, condamnés à ne pas
essayer de sortir de cet isolement sous peine de réveiller tous les
soupçons que nos coquetteries envers la Russie avaient soulevés
auirerois, ou sous peine de nous mettre à la remorque de nos vain-
queurs, nous serions à la merci d'un incident sur le continent, et,
non moins malheureux sur la Méditerranée, nous n'aurions aucim
appui pour poursuivre en Orient et en Afrique les essais d'expan-
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LA POLITIQUE ACTUELLE. 669
sion gui devaient être la compensation de nos désaf^tres (i). »
J'avais oublié l'Asie et le Tonkin; à cela près, j'étais, hélas I irop
bon prophète. Nous sommes placés aujourd'hui, comnie je l'annon-
çais, dans l'alternative, ou de demeurer isolés, ou de nous mettre à
la remorque de nos vainqueurs. Si nous prenions ce dernier parti,
si nous allions nous abriter sous les ailes de la triple alliance, assu-
rément ce serait une garantie très sérieuse pour le maintien de la
paix; mais cette conduite ne conviendrait peut-être pas ei)core à
beaucoup d'entre nous. On aurait pourtant dû prévoir (|ue, par la
politique suivie l'année dernière dans la question égyptienne, on
allait être acculé à cette extrémité. Je n'exposerai pas ici ce qu'é-
tait pour nous l'Egypte dans l'histoire et dans le présent, personne
ne l'ignore; ce serait donc me donner une peine inutile. Avoir perdu
l'Egypte est pour notre pays un malheur immense. Mais je ne sais
si les conséquences que ce malheur a entraînées ou risque d'en-
traîner ne sont pas plus graves encore. Or les raisons pour lesquelles
nous avons fait le sacrifice de nos plus chers intérêts sont si tristes,
je dirai si misérables, qu'on a quelque peine à les avouer. Lors-
qu'on relit avec attention les débats parlementaires et les documens
diplomatiques qui ont précédé notre défection en Egypte, on s'aper-
çoit que, là encore, la politique intérieure, avec ses mesquines
préoccupations, a fait dévier la politique extérieure de la voie où il
fallait la maintenir à tout prix. Les hommes qui étaient alors au
pouvoir y étaient arrivés en sauveurs, sous prétexte d'écarter de
notre pays des dangers de guerre qui n'existaient pas, et ils s'y
maintenaient en exploitant de leur mieux la pusillanimité natio-
nale. Aussi, dès qu'il s'est agi d'envoyer quelques troupes en
Egypte, ils ont déclaré que c'était une entreprise très téméraire,
non-seulement à cause des résistances certaines de l'année formi-
dable que commandait Arabi , lequel pouvait être regardé comme
un second Juarez, mais encore à cause des complications qui mena-
çaient de se produire sur nos frontières si nous intervenions sur le
Nil. Il résulte de toutes les pièces publiées depuis que rien, abso-
lument rien, ne leur avait donné le droit de parler de la sorte.
Nous avions reçu, au contraire, soit de Berlin, soit de Gonstanti-
nople, la promesse formelle, officielle et officieuse, que la France
aurait les mains libres. Tous nos ambassadeurs avaient été chargés
de nous en transmettre Tassurance. Les moyens dont on s'e'^t servi
pour énerver le courage de la chambre des députés étaient donc de
ceux qu'on ne saurait trop sévèrement qualifier. Us reposaient sur
une insigne fausseté. Ils ont d'ailleurs pleinement réussi. La chambre,
(1) La RéjmbUque et les Intérêts français en Orient. (Voir la Revue du 15 septembre
1882.)
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/
&70 R£7m M» DNOL iMOMDBB.
ignorante et timide^ a. Bédé à là {peur qn'^n avait (tout lut pourJid
inspirer.; onais aQammfii9.au iond^du xœuro elle avait^k BentimdQtrdeisa
détaillanGe,'elle js'^n fiat^vapgôe en Fenver^anJt^'SJor hi qumntnnégf^
tienne mêinev le ministère qui l'avait provoquée; iau&ecapji^de, oar
oe.miiûsière venait enfin de.se décider rà,propo8eT^s deminmôaiiDâB,
insuffisanles jBans doute^ duos préférableB à.lUnaotion abKolu«u
Quoi qu'il en jgoit, Ja «faute a été conRomméet^ttsqu'AU bout. Man
avons Jaissé les Anglais aUer sôolsA Tel-eltKébir conquérir TiÉg^te
en ^QgX minutes,Haîs,conune il létait naturel, 8'étâdkt'trou*vé8 aenlB
à Ja ^pekne, ils^ent pinétendu ien&uite être seuls à l'iiannettr, etJorfiqiM^
au leudemain de leur vlctoipe, nous leur avons «ncore parié de
xMklpe ^iUiance, âk nous jontd*épondu : a Cette AUtancem'texiste phuu
U n'y -a que reux gui acceptent les idiarges «d'iaoe ^alliance (qui oaft
le dpoit d'eu revejadiqueo* les pr.0fitfi. » Qa ne .pouvait s'y tromperai
c'était .une rupture. Mais* ici il >ooA\dedi^t de ^expliquer tnès Béate-
ment, beaucoup de personnes contestent qu'il ait pu ^y avoir imp-
tune antre l'ÂDgleterre et Jious, par la rai^^on qu'il n'y .a JamcdB
BU d'alLianoe. Et^ en eOet, si l'on admet qu'il u'ex»ste'd!alliances>qae
celles qui sont écrites .soir le papier, qui .font l'objet de Iraiiés etid»
stipulations en règle, il est parfaitement juste de refus^er ce skomdi
Raccord longtenc^ps maintenu tentre l'Angleterre et nous. Maiscamr
meat ne voit-on ^pas que c'-est se (pa^âr ide mors? En réalité, Jrien
des alliances qui ont été^criies«iir lepupier, qui>ont iCait l'objet'de
Iraités ^et de stipulations en règle, bien 4es combinaisons politir
ques irès savamment définies dae sont Jamais «omies des cartons AiB
chaocellenies p«MU* passer «dans les faits, tandis ^qn^ bien d'^uDbreR»
^u'on n'a>vait pas ipris la peine de rédiger et de parapher, ont exeraé
une immense inllaônce «ur ikt marche du monde, parce qu'elles
prj^venaient d'une i^écesaité iinpéiieuse, papoe qu'eliles étaient la
résultante ^Ugée,rfatat£^ 'de la situation Te.spe('iiA^<e des peuples, de
la «cemmunatftéde leurs «principuefi, de l'harmonie de .leurs iotàrêts.
iJlh .biea! pour peu qu'en y pegarde «de (ppès, on ivecoi) naîtra «qoie
notr<e alliance avec rÂngleterne faisait partie de cette eeoonde caté-
gorie : c'était une alliance naturelle, obligatoine, logique, imposée
non par des paperasses fragiles, mais .par des faits durables
.L'iisloipe de .la France et de l' Angleterre, ju8qu'«en 1815^ in'«t
pas Autre chofte que J'iiistoire d'une lutte inoesRante tsur ^arne
et jsur ^ner. Il isemblait que ks ^ux nations me puBsent vivre rune
À côié de l'iautren «^'il «fallût absolument q^u'iune des deux bho-
'Conob&L J)es siècles <de guerne n'ent poumtant eervi qu'à pren?er
qu'aucune des 'dôia n'était assez forte pour exterminer satrivaie.
La démonstration a été longue à se faire, mais elle a été écla-
tante. Aussi, vers 1815, la France et l'Angleierj-e ont-elles commencé
à comprendre que, puisqu'elles étaient incapables de s'étoufifer
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lï^ PliDITIQiai iMnUHUK. S7f
nuitadleiDeDt,.ce*'qa'e11ëB ffvoùenft de mievK! à^ faire* étutcd^ vivre
€SDbon accord et» enr- parfaite intelligenoei Les progrès prodigieux de
leur commerce; deleuiriodiiBtrie>et;de leucmariaei ont singulière*
menti faiK)risé oettet maniëne= de* pensera Grâce' aui développement
qutont prin leurs aifaires à l'une? et à Usatre' suit tous: les^ peinte du
^eter ii n'est/ peutf^tre pas un de gbs peinti» oà; elleâ^ ne* se* tou^
dientL Une (guerre' entre eliesideux no* seraitidmio'plu&une^ guerre
locale^ ce- serait une^guerre^nuivei^deUev une sorte* de gigantesq^ie
guerre ' civile-; ce serait le^ feu» mis' aut monde entier; ce* serait
dmsb secousses, dans toutes les^ mensi. snir tous Ibs- continen»^ Pour
aiyoir une: idée* de l^ôtesidue que* perurnoit prendre Taotioni milt-
tadre^ et par' suite- de; rimmeDsité* des* désastnesi qu'elle emratbe^
mit,, il suflitf de remarquer quelle* quantité énorme* de fitiissemens
sa sont déjà, produits: entre rAngl^tenne^et la France depuis^quel-
ques^^moi^^que leurs^ relations se sont refroidies; ce n'est pas seu*-
lemeai en Egypte*, en Tunisie, c'est: au- Gongo, à Madagascar, au
Tonkinv, dansil'Océan comme- dans) la Méditerranée, quedes démê-
lé» se:: sont élevée: entre' elles;- suppose» que* ces démêlés dussent
se<résoudre par les armes, quelle estla partie dui monde qui< serait
empais? On parle'souvent de conflagration^universelle ; cette* exprès'-
SJon,. peu juste dans là^ plupart di«s ca9 oui on> remploie-, serait
rigpoureusement exacte, appliquée à» une gtrerre entre la France^ et
UAmgleterre. Et, grâce au progrès simultané des- moyens de destruc*
tion et àhS' ricbesses^ nadonait»», il en: résulterait pour tous* It^s peu-
ples* des; perles qu'on' n'ose* mé^ne pae calculer. Voilà donc Ik grande
raison qnii depuis l'SlJô, ai fait cesser entre la* France et l'Angleterre
toutes lutte* arniée*^ Les< rnCtn-éiB ont imposé* la paîx à la politique.
Uaig* à. Gôié des intérêts sont Tenus les- sentimens, lias idêes^ les
pvinfiipes.: lai France et^l'Asngletenre ner sont pas> seulement les dtimi
gnanduS' naiious- commefrcialbs, ce sont encore lest deui. grande
nadtms Utténales de l'Europe. Uu4nou^i^eau lien s-eet ajouté au pre^
mica: pour resserrer leur intimité; «i Depuis cinquante ou soixaii^
ansv- osdiaadmirablGFmentiM; Bnight, ili a régné entre* les deuvtpays
une paix plu» complète quIà aucune autre époque de notre histoire*,
et,, grâce au commerce* croissante qui; s'est développé* dans ces' vi ugt
demièaie^ anuf^es entre les populations- destd^urpays^ je puie ailtr«>
mar bardimsnt qu^il n'y a rien danSf notre' histoire qui approche
des. sentimens- de cordialitô qpre nous avons entretenue d^' l'un' à
KautkHî côtié du canal dans* cette dernière' époque. »
gès^panoles de M».. Brighti sonr la vérité même*. TouteA^îs, m les
progrès db* leur cooMnence- créent une-intimité forcés entre' la* l'raoee
et rjEngleterre, on ne* saurait se dissimuier qu'i4fei ne puissent 0»
mtme temps faire^ naître* eirtre eiies d'iimombrables causes de oon«-
Ait»». L'esprit commercial el; mereanftilis est, par sa nature* mèai0»
if
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572 BETUB DES DEUX MONDES»
prodigieusement envahissant et irritable; il veut s'emparer de tout,
et le moindre obstacle le met en fureur. La concurrence lui est
insupportable ; il n'épargne rien pour la suf^rimer. De là un danger
de luttes continuelles. Il existe dans le monde assez de territoires
pour que chacun trouve des débouchés à son commerce, pour que
chacun fonde et exploite des colonies; mais, par malheur, on n'ar-
rive à ces territoires qu'en passant par des contrées, qu'en traver-
sant des détroits et des canaux, qu'en remontant des fleuves qui
donnent accès aux possessions de toutes les puissances industrielles
et colonisatrices. Or si ces points décisifs, si ces clés, si ces routes
de l'univers tombent dans des mains uniques, il en résulte immé-
diatement un danger général. Celui qui les possède est maître du
commerce; comment, un jour ou l'autre, ne serait- il point tenté
d'arrêter ses rivaux et de créer un monopole à son profit? C'e&t
pour cela qu'il y a des pays sur lesquels l'Europe n'a jamais voulu
laisser établir une domination exclusive. Le premier de tous jus-
qu'ici était la Turquie, ou du moins la partie de la Turquie qui
borde les détroits. Quoique la France iût moins intéressée que l'An-
gleterre à en maintenir l'indépendance, elle a consenti à faire, pour
la défendre, la guerre de Grimée. C'a été l'apogée de l'alliance
franco-anglaise. On moment on a pu croire que les deux nations
allaient s'unir afin de détourner la conquête militaire des contrées
orientales, et d'y faire naître pacifiquement la civilisation. Cette
communauté d'efforts, cette poursuite simultanée du même but
aurait aOermi leur intimité; qui sait même si elle n'aurait pas préservé
l'Europe des crises dont elle a été bouleversée depuis? Par mal-
heur, ni l'empereur Napoléon ill ni lord Palmerston n'avaient l'esprit
assez haut pour comprendre la grandeur et la fécondité de cette
po]iti(]ue qui, bientôt désertée, n'a plus servi à maintenir intactes
les relations amicales de la France et de l'Angleterre. Pourtant , au
milieu du refroidissement des rapports, la conclusion du célèbre
traité de commerce inaugurant la liberté commerciale est venue
donner un fondement de plus à une amitié vacillante, mais trop
utile aux deux parties pour être abandonnée complètement.
Une occasion magiiifique s'est offerte à la république d'affermir à
son tour cette amitié d'une manière telle que rien plus tard ne l'au-
rait certainement brisée. Ce que l'empire n'avait pas pu faire dans
tout rOrient, elle a pu le faire en Egypte ; elle a môme commencé à
le faire; puis, cédant à un vertige de pusillanimité et de folie, elle y
a renoncé pour les tristes motifs que j'exposais tout à l'heure. Il faut
rappeler comment les choses se sont passées. Au moment où une
révolution, éclatant à Constantinople , préludait à la guerre qui
allait de nouveau rouvrir la question d'Oiient, l'Angleterre, dirigée
par l'illustre romancier Disraeli, accomplit tout à coup ce qu'on a
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LA POLITIQUE ACTUELLE. 578
si spirituellement et si justement appelé sa « fuite en Egypte. »
Prête à abaodonner la Turquie d'Europe, elle tenta de s*implanter
sur ie canal de Suez et au Caire. On sait avec quelle habileté elle
acheta les actions du canal, tandis que sa diplomatie s'emparait du
khédive et le décidait à livrer presque toutes ses administrations à
des Anglais. Cette entreprise produisit et devait produire en France
une vive émotion ; il était clair que, si elle réussissait, l'Angleterre,
maîtresse de TÉ^pte , sentirait grandir son ambition et ne pour-
rait s'empêcher de chercher à nous bannir graduellement de toutes
les régions dont l'Egypte est la clé. Heureusement la crise orientale
se précipita; la guerre se produisit plus vite qu'on n'aurait pu le
croire; les Russes arrivèrent aux portes de Gonstantinople. C'est
alors qu'avec la mobilité de son génie, M. Disraeli accomplit un
retour d*Égypte non moins brillant, mais peut-être beaucoup moins
habile que sa fuite. Tout à l'œuvre du moment, il ne songea qu'à
repousser les Russes et à s'établir en Chypre pour les menacer.
Sous le coup de ce revirement subit, la France eut une admirable
inspiration; elle dit à l'Angleterre : a SoitI prenez Chypre; nous
vous aiderons à le faire; nous travaillerons, en outre, avec vous à
détruire le traité de San-Stefano; nous seconderons votre politique
dans les Balkans; mais à une condition : c'est que vous consenti-
rez à partager avec nous la tutelle de TÉgypte et que désormais tous
les avantages que vous y obtiendrez, vous nous en donnerez la
moitié. » On s'étonne que l'Angleterre, ou plutôt que M. Disraeli
ait accepté ces propositions. En réalité, elles étaient toutes à notre
profit; car le condominium anglo-français en Egypte ne nous fai-
sait rien perdre et il empêchait les Anglais de faire un seul pas
sans nous. C'était un frein qui les arrêtait; c'était une garantie
contre les réveils probables de leurs ambitions. De plus, il allait de
soi que l'Angleterre , admettant le partage avec nous en Egypte,
serait entraînée à l'admettre ailleurs. Quand on se partage la porte
d'une maison, on est presque forcé à se partager la maison elle-
même. La communauté d'action en Egypte nous habituait , nous
préparait à la communauté dans le monde entier. Le fait est que,
tant qu'elle a duré , il n'y a eu entre l'Angleterre et nous aucun
conflit. On évitait partout les froissemens parce qu'on sentait que
des froissemens sur un point quelconque du globe pourraient
avoir un contre-coup en Egypte et que là une lutte eût été trop
grave. Par une fortune inespérée d'ailleurs, le condominium anglo-
français fonctionnait sans la moindre difficulté; il fonctionnait si bien
qu'il se créait autour de lui des intérêts qui bientôt l'auraient rendu
indestructible. Quelques années de plus de ce régime, et personne
n'aurait pu y toucher, à moins de provoquer une de ces crises éco-
nomiques devant lesquelles l'Angleterre recule toujours.
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59ftt RET1IEI DK) DBDXC WKMSmSU
Aussi le cùndominium aoiglo^-franfuSf était-il ju^frinveoiséTén^
df^rautre.' o6(è de* la Maaehfis,. EëfgoïsatOide» parri» élait;scir' cr^
pNiDjt unaniine. Tojtis moanBflâcaaîeol'qiie !• condominium avait lié>
lea msînaiài TÂngieterre' ea Égfpte^ et par' 1! Egypte sur les- mersa
Ifei^) diaiitre^ part,, il [arésentûtT tant désavantages* matérielfl* et ' pdiw.
tiquoA qu'il fallait' hieB\ s'iy i^signeri-On ne: pouyaitr en sortir saon.
coBHDfittreun aotad'^éclatante œauyadseiôi, sans risqmruDe brouille)
avQficla* Fmnoe;: oq n'iasaitrpa8;,0oj craignait' cette • perturbado»»
gtoéraie^ qu!un coiifiil'^entr& la Bmace et TA/nglefterre amènerait*
ftttaJeixient', . conome je«vtenstdè rexfriiquen Qe^qne je* dis là* est*
r^^aista vérité. Oa. en conoliira peut-être qne* l^miiié entre les^
dBiix paysi n*ét»t' pas bien: sinoëpej puisqn^elle pesait tant à Tun
d'eux.. Gd! serait, aller/ trop lœnuMaisil fautireoovoalire que^ dàns^
une uniantframoa-anglaise intime, o'estil'Atiglelerre qui fait les plus
gros. saociQces^. par l'exoeUente raison* queo'est elle qui a le pius^
grand commerce et Je plus« grand empire colonhU^ et que, par ooo^
séquenf, c^eat.ellèquiunsnrtottt besoin^de liberté dans la^poursuite
dases amidiions: to nevanche^ et» c'est ce 'qui la décide à farire oee'
sacrifices, c'esfellequi aurait lepiusdertsquesà' courir dans tine rup-
ture allant jusqu'à la guerrei L»Franee> puissanoeooniinentale avant
touty pourrait voir lefeugagnertoutes^es<:oloni«'6sans^perdre sa place
eni Europe;, que* resteraittiUà; l'Angleterre* si IHnoendie envahissait
son ^Dpireoolonial? Elle est vulnérable' sur^toutes^lesniers^ car il
n'yen a< pas une* seule où* son corp^ immense n^étendeun de^ses^
maoïbres. Il^^Anglais étaient donc impuissan^^ài dénoncer le con*-
domininm. Beaucoup d'entre' eux* nepfoobaient avec amertume' à^
AkDisnelîide leur avoir ^mis ce boulëtau'pied, mais ils convenaieiit
qu'il n^y. avait pa» moyen de* l'en détacher. Nous^ nou& sommes'
chargée de le faire poureuxs et de> lès rassurer • en même temps-
sur le&oonséquences^ de r,opérationi En refusant d'aller combattre
Arabiy nous avons. dèlîè lUi>gleterre de ses^engagemene^ et mani*^
fe^ une telle faibleseequ'elle n'avait plus rien à redouter de novs.
EUftoroyaiti qu'il faudrait, dasboulôveraemens européens^ pour Ibi
rendre: souj iiHlèpendance': il a suffis dé Ihf rivalité de M', de Ffey-^
cinetiet de'M..6ambetta4.
Et àtpeioe le condominium 'éimV^W détruit, à^ peine TAtigletenre^
s'était<*elle rendue matiresse» dej l'Egypte, que Taocord franco»-
angiais>. comme' on devait s^y attendre; disparaissait. Nous' avions-
toutifait;.quant àmous, pour indisposer lesiAinglais. Au lieu dailfer'-
nurnotra* amitié avec eux par un nouveau* traité de oommercei
nouBt aviona^. avant lai rupture* égyptienne, rompu* toute négocia^
tifltt oommercialei.Qaand'ils sontarri^'au Qaire, il n'y avait'ptfeff'
rien qui. le» raltadiât ai nomi Axissi nous ont^il^ traités saa9
le moindre ménagement; Notre défaillance' militaire iMr' avait' ftit
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IiA.BaLITlQaE àctuelu. ^%
jpecdre.la crainte qu'en d'autres circonstances nous .audons^u leur
inspirée, nu mâme x^oqp l'estime et le cespecUaiiaieut di^paroi. ils
4>Bt icru .de bonne .foi guje la , politique de M. de .Freycioet .et ^de
M. Clemenceau était celle de la France\entiëFe,u3t que j:)0U8 aillions
.nous ellacer, partout devant ^euX' coamie nous.l!avion8 faiten^Égypte*
.Quelle n*Jà donc pas été. leur surprise lorsque, par^un de ces retours
^l'Qpioion si communs chez . noua, dous-avoqs annoncé tout à a)iJ\p
ifue nous allions relever notre drapeau dans des cinq parties /du
ciDonde et rétablir notre empire colonial I k la surprise^a bieuiôt sue-
rcédé la colèro. Il n'était dcùic^pas «yrai que nous eussions renoncéii
ioute expansion extérieures, queiious,£usâions.réhignésAu.rôle ma-
^ste d'une, puissance de second ou detroisième ordre! Mai«, alorQ,
xomment se GerÀnousî.conunent se .r/qposer. tranquille, même .en
JÊgyptev où .peut-être tenterons-nousun jour de. reprendre uotrejsilaa-
ition? x^omment réaliseï;,: sans 4enir aucun compte de nous, les vastes
ambitions que Wcampagne égyptienne a fait nattre? L'indignation
de l'Angleterre contre nos prétentions à la, politique coloniale test
.:si vive, elle édate avec tant d'.acrimonie ^partout où nous tentons
jguelque entreprise, qu'on peut dire. que ^jamaiï^, depuis cinquante
«ans, les rapports entre les deux pays n!ont été aussi iendua,.les via-
Jences de, polémique aussi ardente6,.les^8oulëvemens d'opinion aussi
'Vifs. Chose étrange ! si. nous avions fait ^pr4^lve'd8 force. en allaat.en
t^gypte, l'Angleterre jie nous iredouteraitjuis, parce. que,. comme en
Crimée, ju>s armes auraient été .mêlées, aux siennes et que.Ja con-
cftaternité militaire est le. meilleur {gage d'union; .nous avons, fait
ipceuve d'une .inquali^able faiblesse, ettelle Dousxraiut, et. elle Jious
jfûT&te les plus redoutables.prQjets I Preuve inouvelle des dangers qui
ipeut entraîner rexceasive^prudence. J3i quelque > chose est fait jpour
affliger. les amis du.progrè^,.les.pactisaiis de.la paixiet de.la libert4t
Jes^hommt's qui. espéraient que .la communautédes iolérôis amène-
^raitentDe Les .peuples une vëre.de concorde et d'union, c'est.liétrange
et.doulourause caofpagne.à laquelle nous. avons- assisté en .Angle-
tetre contre le tunnel ^«ous. la. Mancbe. Avant lal^ataiJle de Teltot-
K^ir, «personne n'a^it.im^giné ique.le «tunnel pût jêire un dapger
jpour.la sécurité de nos >voi&in8,; iLaifallu.uneillumination.subitedu
^vainqueur d'Atabi ipour ^amener ^cette stupéfiante découverte. .Nul
in'a mieuX'ezpriméqAie M. .£right L'impression qu'elle doit^pro-
iduire .aur^tout .homme de bon-^sens.: ^ iLa tcréation d'.un tunnel,
^a^t-il vdit., serait pour «les -^voyageurs un ^gnand soulagement, itlais
mous sommes arrêtée >par une ol^jeetion, — kipUis^exlraordinaire
\qai aitijamusKété faite^àutte œuvre de /progrès, — x'est qu'en ^er-
.^ant ceUuniiél nous mettirions sériauftsment eO)péril .notreànd^en-
idamce -oatiioaale. On noustdit queik Gvande-BreUgne est rune .lie.
ifienainement, . la «GraalerBratagne est «me Ue ; )e ipense .que x'est
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576 RBYUE DES DEUX MONDES.
une vérité reconnue depuis des siècles. Mais on ajoute que c'est
grâce au ruban d*argent de 20 à 100 milles de largeur qui sépare la
France de nos côtes méridionales, que nous avons toujours joui des
bienraits de la paix. La vérité est, — et cette vérité est bien connue
de tous ceux qui n'ont pas oublié l'histoire, — que, sauf daos ces
cinquante dernières années, nous avons presque toujours été en
guerre. » Après avoir montré que la cessation de la guerre depuis
une cinquantaine d'années provient non du ruban d'argent qui
entoure l'Angleterre, mais du développement du commerce et des
voies de communication, M. Bright en concluait que le tunnel
ne pourrait qu'augmenter les chances de paix. Abordant alors les
objections des adversaires du projet, il ajoutait : « Voici deux asser-
tions des adversaires du tunnel que je prends la liberté de contester
d'une manière absolue : la première, c'est que la nation française
et son gouvernement sont composés de brigands ; la seconde, c'est
que la grande nation anglaise, dont le bras s'étend sur tout le globe,
est composée d'imbéciles. »
Hèlas ! si tous les Anglais sont do l'avis de M. Bright sur ce
second point, ils ne le sont pas sur le premier. Le projet de tun-
nel a été rejeté sous prétexte qu'il mettrait l'Angleterre à la merci
d'un coup de brigandage de la France. Voilà où nous en sommes
avec un pays naguère encore notre allié le plus intime 1 Voilà où
nous a conduits la politique suivie depuis deux ans 1 Et il ne faut
pas croire que les Anglais agissent en hypocrites, qu'ils ne res-
sentent pas les paniques qu'ils feignent d'éprouver. La grande
nation anglaise, pour laquelle nous professons la même admiration
que M. Bright, est cependant, de toutes les nations, celle où les folles
terreurs se répandent avec le plus de rapidité. Est-ce le sentiment
que sa force est artificielle? que c'est une œuvre du génie humain,
non de la nature? Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'elle craint sans
cesse de la voir périr. De là ces émotions extraordinaires, mais
non simulées, qui l'agitent en présence des plus fragiles fantômes.
Une politique avisée devrait tenir compte de ce tempérament bri-
tannique et savoir en profiter. Il est clair que l'Angleterre trem-
blerait devant la perspective d'une rupture définitive avec la France;
j'ai déjà dit qu'elle était vulnérable dans l'univers entier ; mais il
convient d'observer encore que nous sommes peut-être la seule
nation européenne capable de l'attaquer à la fois dans toutes ses
parties vulnérables, parce que nous sommes la seule qui ait une
grande marine sur les mers, et de grands établissemens coloniaux
à côté des siens. Tout le monde de l'autre côté de la Manche pense
donc au fond du cœur comme M. Bright : « que l'Anglais, dont
une guerre entre la France et l'Angleterre est la préoccupation
constante, et qui entreprend de faire croire que c'est une chose
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LA POLITIQUE ACTUELLE. 577
désirable, est Tennemi non-seulement de la France, mais de son
propre pays et de rhumanitô. » En dehors peut-être de quelques
militaires, cet Anglais n'existe pas. Dès que l'Angleterre s'aperçoit
que les rapports avec nous deviennent trop difficiles, si elle nous
trouve fermes et résolus, elle nous manifeste la plus parfaite dou-
ceur. Malgré l'impardonnable faute que nous avions commise en
refusant de faire campagne avec elle en Egypte, nous aurions donc
pu cet hiver sauver le condominium et garantir nos droits mena-
cés. Mais il aurait fallu que nos voisins nous vissent décidés à ne
pas nous laisser évincer d'un pays où nous avons livré, après tout,
d'autres batailles que celle de Tel-el-Kébir; qu'ils sentissent un
accord complet sur ce point essentiel entre la nation et le gouver-
nement; que nos négociateurs fassent soutenus par le parlement
et par le pays. Cent fois cet hiver les occasions favorables d'agir
se sont présentées. Les Anglais rencontraient en Egypte des obsta-
cles administratifs imprévus; ils s'apercevaient qu'ils auraient bien
de la peine à les surmonter sans nous. C'était le moment de faire
entendre nettement nos revendications. Mais quoi ! des intérêts autre-
ment sérieux nous absorbaient. La question d'Egypte, je le répète,
s'est dénouée au milieu de la dernière crise ministérielle, qui a duré
près d'un mois dans les circonstances que l'on sait. C'est à cette crise,
après la politique de M. de Freycinet, qu'on doit attribuer la ruine
de notre influence en Egypte, et la destruction peut-être irrémé-
diable de nos bons rapports avec l'Angleterre.
IV.
Il faut remonter beaucoup plus haut pour découvrir les origines
de la triple alliance. Ici nos erreurs ne datent pas d'hier; elles
datent presque du lendemain de la guerre de 1870. Tout le monde
sait que si cette guerre a été possible, ou du moins que si elle a pu
être poussée jusqu'à l'écrasement complet de notre pays, c'est à l'al-
liance de l'Allemagne avec la Russie qu'on doit attribuer de si tristes
résultats. C'est cette alliance qui nous a privés de tout secours à
l'heure du péril, ainsi que le constatait l'empereur Guillaume, lors-
qu'il télégraphiait au tsar, d'abord sur le champ de bataille de
Sedan, plus tard à Versailles, pour lui dire que c'était à lui, après
Dieu, qu'il devait ses victoires; ainsi que le reconnaissait avec une
si éloquente douleur M. de Beust, lorsque, tous ses efforts pour
amener une médiation entre le vainqueur et le vaincu ayant échoué
devant les résistances de Saint-Pétersbourg, il s'écriait : « Il n'y a
plus d'Europe I » Il n'y avait plus d'Europe, en effet. A l'ouest du
continent européen, la France était anéantie pour de longues années;
Tom uz. — 1883. 37
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578 JBVmS BB8 DBHX MOBVDHB.
IM oentiv, TÂntnche affaiblie reatiait impuissante; à Test, h, hxaàe
Tenait de perdre par aes oomplaisanece envers i'Aileinagne la
grande et éminente sitnatioD que sa politique IradttionDeUe lui arait
assurée jœque^là au milieu des jiatione occidentales. C'est ce qu'a
mis admirablement en lumière l'auteur des Detix ChaneelierSy
M. J. Klaozko, dans une brochure qui est le complément de ce beau
liifre, le Secret du ekancelier. « De tous tempe» dic^il, jusqu'à la
fatide association du prince Gortchakof et de M. de Bismarck en 1863,
le gouTemement russe a eu dans sa politique extérieure pour prin-
cipe immuable d'étendre son influence parmi les étals seeoadaires
d'ÂlI^nagne et de maintenir dans l'ancienne confédération germa-
nique l'équilibre des forces entre l'Autriche et la Prusse. Cette
position rehaussait sa valeur d'une manière incalculable aux yeux
de l'Europe occidentale et lui permettait en même temps de tita-
faiUer avec d'autant plus de sécurité i l'augmentation de son pres-
tige parmi les races chrétiennes de l'Oriœt. Il y eut une ^Kique,
que connut encore le successeur du comte Nesselrode, où le moindre
désir du Palais d'hiver était plus respecté à Munich, à StuttgMt
et à Dresde, que le décret le plus solennel de la diète de Francfort;
où. une parole de l'empereur Nicolas faisait taire les rivalités et
même les hostilités déjà déclarées de l'Autriche et de la Prusse et
' leur dictait les « ponctuations » d'Olmûtz ; où le Habsbourg et le
HohenEoUern allaientealuer à Varsovie^ dans l'empweur Alexandre H,
le gardien du droit et de la paix en Germanie. Hais un jour vint où
s'écroula soudain ce système lentement et savamment élevé par
les mains de Catherine, d'Alexandre P^ et de Nicolas. L'œuvre de
H. de Bismarck fit perdre à l'empereur Alexandre II, en moins de
cinq ans^ le travail de plusieurs règnes, l'héritage d'une sagesse
séculaire, et à la place d'une ligue d'états pacifiques» tous amis
id)ligés de la Russie et lui formant comme une suite continue de
remparts, l'empire des tsars vit tout à coup, en 1B71, se dresser
devant lui une AlleoMigne unie, formidable, amie pour le moment,
il est vrai, mais bien sûrement pomt amie pour tous les temps ni à
t(Mite épreuve. »
Toutefois, si la situation de la Russie était singulièrettient dimi-
nuée en Occident, elle était loin d'être anéantie. « Il est vrai aussi,
ajoute M.' Klaczko, qu'à partir de ce moment la Russie devint un
point de mire et un point de ralliement pour l'Europe, *— pour ce
qui restait encore de l'Surope après les deux terribles catastrophes
de Ssdowa et de Sedan, ^ et que ce prestige, subitement acquis,
pouvait compenser à bien des égards, et au point de vue moral
aurtottt, les pertes immenses en poids matériel que la transforma-
tion de l'Allemagne avait causées à l'empire des tsars. Il se pro-
duisit à ce moment un phénomène bien souvent id^servé dsM l'his-
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toiPd : tor8iia'ii& Matifefieni«rop prépondérant m ^ut^e, le^liAé^
rdts lésés M meûMte se ooiArac^Mit) dierdie&t à %è wne^H^, 'eft*ëè
gto^pmx iiffitiirctiTeiimil Witmr de la pufaftaantMd ht ^tos gtawfe M
lu plus «oapaMe et dxmtt M «oflMpoids diiltttitiré. dr, m 1S71, U
Rvfôsie étail inaoDteMàbkÉAeat C6t»e pciidSfame-'Ut. Elto n'àvafl pM
^é vaincue par les isoldaTs tu marécM de Hôl(kè, éllo s'ètétft
nBcneiilie depuis un qtiartde siècle, et l'on èStiiMtt WH itrssôoraes
miUlaires, renauinelées def^uis ce ts«Dp$, d^aysrtam plus gfafid^^s qu'ëlte
Q'en avait pas encore donué la mesure \ cat nftisi qfa'cm TaSift fitt^
ment observer, t( pour un état, k puissiance virtuelle ^ui se r€tièrvè
est plus profitable et plus efficace encore (jfue la puissance c^ut se
déploie. )) Aussi, depuk 1871, tout ce qui en Europe souffrait du
craignait, toumait-ii ses regards vers la Russie. Oubliant ou igno^
rant mdoie (on ignore tant de choses cheï nous!) le télégramme
triomphant de YersaiOes, et l'appui prêté à la Prusse par le (^biuel
de Saint-Pétersbourg durant notre malheureuse Jf^ferre, la France
se mit à n'espénsr que dans Tempire des tsars et à faire à perte de
vue œ qu'on a bien malicieusement appelé la pûlitique Dankhef.
L^empereur François-Joseph vint à Saint-^Pétersbourg déposer une
couronne sur la tombe de Nicoli^, et les archiducs d'Antriehe allè-
rent les uns après les autres embrasser avec une eflbsion sincère
les grands-ducs et les généraux moscotites, dont les avait séparés
si longtemps un malentendu cruel et à jamais déplorable. Il n'est
pas jusqu'à T Angleterre qui ne cherchât un rapprochement avec le
tsar : le différend au sujet de l'Asie centrale fut lestement arrangé
lors de la première mission du comte Schouvalof ; le duc d'Edim-»
bourgépousa une fille des Romauof ; et bientôt la conduite des aSkireS
passa aux mains de ce parti tory dont les sympathies russes étaieut
tt^ditionnelles. Par un retour saisissant des choses d'ici-bas, Tetn-*
p^eur Alexandre II eut, à la suite de l'ébranlement de 1870, la môme
situation de grandeur et de prestige qu'avait créée autrefois à son
père le bouleversement général de 18A8 : il apparut comme le paci-
ficateur du monde et le grand justicier de l'Europe, et ce n'étaient
pas seulement les gouvememens comme en 18A8, c'étaient bien les
peuples qui saluaient dans le tsar le défenseur du droit des nations.
Lee proportions exagères données à l'alerte de 1875 et au rôle qu^
joua la diplomatie moscovite prouvèrent seulement combien le
monde tenait à acclamer un sauveur dans l'empereur Alexandre II :
la légende ici vcmlut devancer Thisitoire. )»
Par malheur, la légende comptait sans le grand réaHste de Tiif^
xln, qui n'a pas tardé à lUre prévaloir l'histoire, et l'histoire telle
qti'il l'entend, l'histoire écrite « par le fer et per le sang, n sur les
utopies de l'imagination populaire. Je ne crois pes que, pafod les
OMpa d"habileté diplomatique dont est retttpliesa carrière poliliquei
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^80 RETUE DES DEUX MONDES.
il y en ait on d'aussi opportun, d'aussi avisé, et d'aussi heureux
que celui au moyen duquel il a détruit la situation de la Russie et
toutes les espérances qu'elle avait fait concevoir. Pour arrêter le
recueillement de l'empire des tsars, pour l'empêcher de consolider
son œuvre et de préparer sa mission, il a usé d'un procédé fort
simple en apparence, mais d'une merveilleuse prévoyance : il a
rouvert la question d'Orient. Mais, s'il eût rouvert cette question,
conmie à Saint-Pétersbourg on comptait qu'il le ferait, par recon-
naissance des services rendus pendant la guerre de 1870, en se
chargeant d'arrêter l'Autriche, afin de laisser une liberté entière à
la Russie, c'eût été de sa part une politique bien aveugle; car
elle lui aurait aliéné à tout jamais les Habsbourg, qui seraient
devenus des alliés forcés de la France, et elle aurait donné une
telle force auxRomanof que leur position en Europe, déjà si grande,
s'en serait trouvée très agrandie. Le coup de génie de M. de Bis-
marck, c'est d'avoir fait rouvrir la question d'Orient par TAutriche
elle-même, et cependant de manière à ce que la Russie ne s'aper-
i.ùt pas immédiatement du piège dans lequel on allait l'entraîner.
On a la mémoire si oublieuse en France que peut-être ne se sou-
vient-on plus de la manière dont les derniers événemens qui ont
bouleversé l'Orient ont éclaté. L'Allemagne comprenant, dès le len-
demain de sa victoire, que l'alliance russe, qui l'avait rendue possible,
oe lui survivrait guère, craignant d'ailleurs de laisser plus long-
temps l'Autriche exposée aux tentations d'un rapprochement avec la
France, inventa cette ingénieuse combinaison de Talliance des trois
empires pour le maintien de la paix, dont le vrai but était d'amener
r Autriche et la Russie à s'embrasser si cordialement en Europe
qu'on n'aurait ensuite aucune peine à les éloigner toutes deux de
l'Occident, où elles étaient dangereuses, et à les conduire dans les
bras l'une de l'autre jusqu'en Orient, où elles se réveilleraient enne-
mies. Il y avait alors en Autriche un ministre qui ne se serait pas prêté
à cette habile manœuvre, celui-là même dont les lèvres prophéti-
ques avaient prononcé le mot : a II n'y a plus d'Europe ! » M. de
Beust. On provoqua sa chute, et il fut remplacé par un de ces
esprits aventureux, hardis, pleins de génie, mais d'imprudence, qui
se laissent volontiers engager dans toutes les entreprises auda-
cieuses, pourvu qu'elles leur offrent l'attrait d'un brillant succès,
le comte Andrassy. Le comte Andrassy se fit immédiatement le
champion d'une politique qui répondait au sentiment le plus intime,
sinon de l'Autriche, sinon surtout de la Hongrie, au moins de ce
K parti militaire et de la cour, » qui en Autriche-Hongrie dirige sans
contrôle les affaires extérieures. Cette politique, fort peu compliquée
en elle-même, porte le nom non moins simple de « politique des
Ueues carrées. » Pour bien comprendre cette expression, il ne faut
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LA POLITIQUE ACTUELLE. 581
pas oublier par quels désastres et par quelles pertes de territoire a
commencé le règne de l'empereur François-Joseph; un grand nombre
de lieues carrées ont été détachées alors des domaines du Habsbourg.
Eh bienl l'ambition constante, le rôve passionné du parti militaire
et de la cour est que le règne de l'empereur François-Joseph ne
s'achève pas sans que ces domaines se soient accrus d'autant de
lieues carrées qu'on leur en a arraché au début. Peu importe d'ail-
leurs où se trouveront les lieues carrées I que les rochers sté-
riles, que les montagnes de l'Herzégovine et de la Bosnie rempla-
cent les riches campagnes de la Lombardie, on y est résigné
d'avance, pourvu qu'au terme du règne, l'héritage que François-
Joseph léguera à son successeur soit de même étendue matérielle,
sinon de môme valeur, que celui qu'il avait reçu lui-même des
mains de son prédécesseur.
Il a fallu sans nul doute la fascination qu'exerce sur le parti mili-
taire et delà cour la politique des lieues carrées, pour que l'Autriche
se laissât entraîner à suivre une conduite dont le résultat immédiat
était de lui faire perdre de plus en plus son caractère de puissance ger-
manique, de la saturer d'élémens slaves, de la rejeter irrémédiable-
ment vers l'est, et dont le résultat moins prochidn, mais fatal, était
de la mettre aux prises avec la Russie dans une série de conflits qui
ne pourront se dénouer que par la guerre. Prise du vertige des
conquêtes à tout prix, des acquisitions quelconques, elle a donné
le signal de la conQagration de TOrient. C'est à la suite des voyages
de l'empereur François-Joseph dans les provinces slaves de son
empire que Tinsurrection d'Herzégovine et de Bosnie a commencé,
et, pour bien marquer cette origine autrichienne d'un mouvement
qui allait bouleverser tout TOrient, c'est le comte Andrassy qui, le
premier, dans un mémorandum fameux, a posé à la Turquie l'ul-
timatum que la Russie devait reprendre à son compte et porter
jusqu'à Constantinople à la pointe de son épée. Ainsi M. de Bismarck
faisait en quelque sorte coup double. Sous le couvert de l'alliance
des trois empires pour le maintien de la paix, il éloignait à la fois
l'Autriche et la Russie de l'Allemagne; il décidait l'une à oublier la
place qu'elle avait tenue avant Sadowa dans la Confédération ger-
manique, l'autre le rôle qu'elle avait joué en Occident ; il leur fu-
sait abandonner à toutes deux leur politique traditionnelle dans le
monde germanique pour les réduire, qui sait pour combien d'an-
nées? à se disputer le monde slave. En même temps, il détruisait
le fantôme de l'alliance franco-russe, un des cauchemars de l'Alle-
magne, car il était bien clair que la Russie sortirait trop affaiblie
de la guerre d'Orient pour pouvoir nous offrir son concours poli-
tique et militaire, et il écartait tout danger d'alliance austro-russe,
puisque l'Autriche allait se trouver liée à tout jamais à l'empire
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5gS RETd DES DEDX HOMSeS.
aUemaad, sans lefuel seUe senit incapabie de remfortor
Je ne veux paB exaniner qsalle a ^ k politûpie française an
mUîen ^de oes gnavesûQiiÎQaiCEtttpes c^i oui modifié «i piwfondément,
àiKMkre désarajiÉftge, r«éM de l'Europe, il ine suffira «de dire qu'elle
aété Jiflisfii imprudente, aassi makdrôite, «ussi dépoonme de pié-
YOiyAiice et de hom : senB qu'oUe «devait l'être eoftoore T^imée deraièfe
dans leg Affaires ésyptieuies* Pour qmconqne JKWt le -sentxmeDt
des périls de ravenîr, il était msmfeeite <pie la Prance devait mettre
tout ea œuvre afin d'empôdier, ou du moins d'ajourner «ne guerre
doAt les conséquences ae poumÂent pas bous être moins pernicieases
que céUt de la guerre austro*prussîenne de 1606« L'entreprise
était difficile, mais le succès n'était point invraisemblable. Il fallait
montrer à la Russie la folie qu'elle était sur le point de commettre;
il fallait Ja tsupplier de ne pas ajouter de nouveaux élémens de
tixmhte à l'-étal; si bouleveiné de l'Europe, mais d'y garder la situar
tien f^nde, bieafaôsante, Mcomparaii4e que le destin venait de lui
donner, et que «on «ntreprise en Orient lui ferait perdre peut-être
sans retour. U fallait ensuite se totufiner vers l'Autriche, où tous les
SDUvenôrs de Sidowa n'étaieint pas éteints, et ^entretenir les ran-
omaes, les méfiances tmtp naturelles qui existaient encore entre elle
et l'Allemagne. Notus aurions irouvé pour cette double tentative le
Qfisicoiirs le plus empressé de la part de l' Angleterre, qui ne cessait de
notts presser de nous joindre à elle, dans une canpagne de Crinoée
difioma^ic(iieu Dès «ce flnoa^e^t, nous pouvions tâmenter de la manière
la >pl«8 fioUde l'allkattoe anglaise, 'et peut-être nous réserver pour
r&¥enir, suivant les cîrconstances, soit l'alliaDce autricMenne, soit
l'alliance russe. Mais hélas I -d^ la diplonuitie française alhk à la
dérive, conduite par des mains les plus inexpérimentées. On sait ce
qui -est arrivé : la guerre, le traité de San-StéfaDO, le oongnès de
Beriio^ l'occupation de Ghjrpre par les Anglais et la modiioation pro-
fonde de réquiiibre de l'Europe 1
La Aussie a'a pas tardé à s'«.peroevoir de la faute qu^elle avak
cfimmiae. Brkée des avantages iie sa victoire, m recevant pour
prix de ta&t de isaag versé, de tant de sacrifices aicromplis, qutt
de jnédiocres profila, voyant l'Autriche, qui n'avait pas tiré un aeni
coup 4e feu .ooii^e les Turcs, s'avancer en HerBégovine et en Bosnie,
s'emparer de la «dinsctioa morale de la Serbie, descendne le longdn
Danube et prendre la route de Constantinople, la kimière s'est &ite
subitement A ses yeux : elle a raconnu que l'unique résultat àe la
guerre étiût de placer enti» Sainte-^phie et elle l'épée des Bafaa-
boung. £116 avait renencé à son prestige em Occident, m(mtré
toute la XaiUesse de aon organisation militaire, déchaîné chez eBe
la révélation «et le mUliame^ pourquoi? Pour donner à TAntriche
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LA FOUTIQ«;£ ACTUEUiB. bSA
Vouagioa d'alldr dans les Balkao» laldi^priUetr les dépouilles da k
Torqttie. En présence d'une Féalitè auaai éouloweuse, il ne lui 2^
plus été possible de se faille Ulusîoa stur sea imprudeièGe ; ottos,
comme il arrive toujours ea pareille cireoûstanee, elle ne s'en est
pas accusée elle-môme^ elle en a acciuè l'aUèée perfide qui l'avait
atlkée d^ns le piège et qui l'y avait eufoncée. L'allianoe deatreîs
empires^ l'intimité de l'Allemagne et de la Russie, a'oat pas cèsisté à
eette preuve : la Russie sentait eafin tout le mal que le cbancelier
de fer lui avait fiiit^ sous prétexte de lui montrer sa reoeDoaisaaitta.
• 11 ne: pe^ y avok de doute, — écrivait en mars 1879 dan» le jeiir*
lal h Nord une desi meilleures plumée de la chaiicdlerie de Saint-
Péteisbourg, — il ne peut pies y avoir de doute ni. sur l'hoalilifé
gtoéralc de l'Burope à l'égard de la Ruesie^ ni sur le but eacbé
qu'avaient poursuivi, dès le début de la guerre^ et ceux qi>i ne sf y
étMent pefi trop opposés, et eeux qwi avaient Hé jusqu'à VmcoU"
rager, Quoiqpie poursuivi par des moyens différene, dont le decmer
n'étak ni h plus amieal ni le plusi loyaiy le but que tous avaient
en vue était le méme^ savoir : [affaiblissemetU miliuiire etfioimmer
de la Russie^ Le développement de ses richesses^ de sea immenses
ressources nationales était en trop boa train. La Russie, recueillie,
kisant épargne de forces vives, de capîlaU et de sang, devenait trop
paissante. Sob comneree s^étendant, son industi-ie mèlaâluBgique
naissante allait prendre un graind essoo ; son réseau et son outiHage
de ehemias de fer, se m^ttiplîaQt rapidementr peuvaient éevosir
menafans^ pour ses concurrens, à une époque sorlout où l'estension
des relatioi» commerciale» et deâ débouâiés constitue le principal
objectif de lout^ politique* II faUait Taorëter daos- cette voie do pro-
spérité grandissante. La. guerre contre la Turquie, où sendriaôeat
la iirécipiter ses géoéreuses aspirations pouir ses îiktm oppvuiés
d'Orient, était une occasion d'aiitant plus propioey qu'on était plus
sûr de tni>uver unanime» k$ sentimens de lEure^pepour t empêcher
de pro-fUer de ses succès militaires^ lorsque le moment de coochire
la. paix serait venu. Tel est actvellement: le sentiment général en
Rnssie, et teUe est In marche que l'interprétatioa des foils avait
■^prriniée au raisonaenient pnblic avant de le convertir en tmiùier
Htm mkauime. )>
Ainsi, yissuede la guerre turco-rosse a détruit l'intimité del'ADe-
magne et de la Busne. En revanche, son premier effet a été de jeter
l'Âutricbedans les bras de T Allemagne. Soos lenthousiasme pmdint
par la cession gratuite de l'Herzégovùte et de la Bosnie à l'empire
de» Habsbowg^ l'ombre de Sadowa s^est dissipée, et IML de Bis-
marck a yot entrer à Yiemie au milieii des neclanMttions popninîros,
pbânomtee inouï, car on n'a peut^étrr Jamais vu un homme qui
vient de démdre la puissance tradîtionDeUo d'une notion, dféaraocr
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58A BEVUE DES DEUX MONDES.
dans une saDgIante bataille son prestige politique, de miner à coups
de canon des siècles de son histoire, recevoir ainsi les hommages
enthousiastes de ceux auxquels il a fait tant de mal. C'est que, si
H. de Bismarck avait brisé la vieille couronne de l'Autriche, la
couronne qu'un ministre hongrois appelait romaine, il semblait
avoir forgé pour elle, de ses puissantes mai us, la couronne orien-
tale, la couronne que le même ministre croyait voir resplendir à
Byzance. Il avait renversé un empire en Occident, il en élevait un
autre en Orient : pouvait -on se plaindre, puisqu'il justifiait ainsi le
nom de l'Autriche, et en faisait réellement VOEster-Reich^ l'empire
de TËst? Cette grande illusion a duré plusieurs années, pendant
lesquelles l'Autriche n'a pas eu de ces retours d'opinion conune
la Russie en avait éprouvé après le congrès de Berlin; peut-être
dure-t-elle encore.
Pourtant, à bien des signes, l'Autriche aurait dû reconnaître
combien le présent qu'on lui avait fait était décevant. On connaît
ce trait d'éloquence par lequel M. de Bismarck, appliquant à la
politique un mot du FreisckutZj disait à ceux qui ne devaient leur
Bucfès qu'à de compromettantes alliances : « Pensiez -vous donc
que cet aigle fût un don gratuit? » L'empire de l'Est n'était pas
non plus pour l'Autriche un don gratuit. D'abord, on ne le lui
donnait pas; on se bornait, — suivant une coutume de M. de Bis-
marck, qui aime assez à disposer du bien du voisin, — à lui per-
mettre de le prendre, chose assez différente! L'Autriche en a fait
tout de suite l'expérience en Herzégovine et en Bosnie; ces pro-
vinces, que le congrès de Berlin lui avait offertes sans coup férir,
elle a dft les arracher à l'insurrection les armes à la main. C'a été
une campagne longue et cruelle. Aujourd'hui le pays est pacifié,
mats à la manière orientale, c'est-à-dire que le feu y couve sous la
cendre. Et l'annexion de l'Herzégovine et de la Bosnie n'a pas seu-
lement coûté du sang, elle a coûté de l'argent, beaucoup d'argent.
L'équilibre financier de l'Autriche en a été atteint ; l'équilibre con-
stitutionnel l'a été davantage encore. Du moment qu'on introduisait
de nouveaux Slaves dans l'empire, on a bien été forcé de donner
k ceux qui y étaient déjà une part plus large dans le gouvernement;
cette nécessité était inéluctable , mais qui peut en prévoir les con-
séquences? Jusqu'ici l'Autriche avait été une puissance allemande,
unti puissance créée, organisée, gouvernée par des Allemands ; la
fortuHe, rinfiuence, le pouvoir, y appartenaient aux Allemands. Les
choses changent depuis quelques années. L'Autriche devient slave,
les Allemands n'y jouent plus qu'un rôle effacé; on leur enlève un
pays qu'ils ont fait, qui est leur œuvre, qui semblait leur apparte-
nir* Je répète qu'on ne peut faire autrement; mais l'issue de cette
pûliiîque antihistorique risque d'être fort grave. Qui sait si les Aile-
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LA POLITIQUE ACTUELLE. 585
mands d'Autriche, fatigués, humiliési irrités de vivre sous la domi-
nation de races qu'ils avaient jadis vaincues, et qui sont ou qu'ils
jugent inférieures , ne se tourneront pas un jour vers le grand
empire germanique, dont l'attraction a déjà réuni tous leurs frères?
L'obstacle qui les en séparait était d'abord le catholicisme, mais le
Culturkampf est fini ; et en second lieu l'esprit libéral , mais le
libéralisme courra plus de risques en Autriche, avec un gouverne-
ment slave, qu'il n'en court en Allemagne, où tant d'indices sem-
blent indiquer que le règoe prochain sera un règne libéral. Or le
jour où la maison de Habsbourg perdrait ce qui lui reste d'Alle-
mands, gagnât- elle tous les Slaves des Balkans, ne serait-ce pas la
fin de ses glorieuses destinées?
Mais les Slaves des Balkans ne sont pas faciles à gagner. Deux
routes s'oiïrent à l'Autriche pour s'avancer parmi eux : celle de
Salonique et celle de Gonstantinople. Il est malaisé de dire laquelle
des deux est la plus périlleuse. On a vu quel effort, quel effort
démesuré, comparé au profit immédiat de l'entreprise, a néces-
sité l'occupation de l'Herzégovine et de la Bosnie; on peut juger
par là de celui qui serait indispensable pour occuper la Macé-
doine. H faudrait peut-être deux ou trois cent mille hommes rien
que pour contenir l'Albanie, et on aurait encore derrière soi la Bul-
garie et la Roumélie orientale prêtes à s'insurger, sans parler du
Monténégro, suspendu comme un nid de pirates sur le chemin qui
conduit à Salonique. Quant à Gonstantinople, c'est la presqu'île des
Balkans tout entière dont on devrait s'emparer si l'on voulait planter
la croix latine au lieu de la croix grecque, sur la coupole de Sainte-
Sophie, à la place du croissant. Et que gagnerait-on à le faire?
Supposons, pour un instant, que le succès soit possible, supposons
que YŒster-Beichy que l'empire de l'Est soit constitué, quelle
serait sa situation ? Absolument celle de la Turquie d'aujourd'hui.
Entre l'Autriche et les populations slaves des Balkans il y a une
barrière qui ne tombera pas : c'est la religion orthodoxe, et le sou-
venir de deux siècles de politique moscovite suivie avec une habi-
leté et une persistance admirables. Toutes ces masses orthodoxes,
profondément religieuses, ont vécu deux siècles de la légende de la
sainte Russie ; dans toutes les crises de leur histoire, elles ont pris
l'habitude de se tourner vers Moscou ; là pour elles est l'idéal, le
patriotisme, la poésie, l'avenir. La communauté de langues, de sen-
timens, de croyances crée entre elles et les Busses un lien indis-
soluble. Rien ne serait moins propre à le briser que l'administra-
tion méticuleuse et étroite de l'Autriche. Les populations slaves des
Balkans ont l'habitude d'être gouvernées sonunairement et cava-
lièrement, à la turque ou à la russe, par des maîtres ; et, pourvu que
ces maîtres soient de même race et de même religion qu'elles, elles
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586 REYCS DEB DEUX UO»liES.
aesepteat plus aÎBémeiit leur dominatioii qi>e ^le ée bnreancratdB
pmliUeax. Elles préfèrent rarbitraire aux rigueurs adnmmsIrBtiveB.
Jamrâ, par consiqueiit, riiutriohe ne les «saimiln^it. L'empire île
l'Est, «OBàpesé de Polonais» de Slaves catholiques, ide Hetigiois, de
Sla^KS oriind(ne&, d'Alkmaods, eeniît uoe marqnieterie aans-oûiieiîs-
tanoe« Aucune race n'avrait une oMijorité et une puiasanoe suffisantes
po«r s'imposer auic autres et les (^'ger. Des émeutes édatcraieât
8MB cesse (ians chèque provinea» :&DMnaiit l'interrention des pmth
suces Yonânes. Quand on parle de la «couronne de Byzauce à mettffe
sur le front du Habsbourg, on se trompe : Je Habsbourg ne trou-
^aérait pas à Gonstantinople ia couronne de Byeance, il y trouvenut
seulement l'aigrette multicolore du sultan.
Hais iGonstantinopIe est bien loin de Vienne^ midgré tout ce qui
s'est fiait depuis qiielques eonôes pour l'en xapprocber^ PersoBM
n'igMOK» en Autriche, qu'on ne pourrait y arriva qu'en 4oniflmt
la RuBsie ; or il est impossible d'écraser la Russie, parce qu'il ttt
impossible de l'atteindre, comme l'a prouvé l'exemple de Napo-
léon 1^. fii la guerre venait à éclater entre elle et l'Autriche, il y
aurait deux champs de bataille: la Pologne et la Calicie d'une part,
de l'autre les Balkaais« Il n'est peut-être pas difficile da«deyinfir com-
ment les opérations commenceraient. A l'heure actuelle, le plus gros
des forces russes est niasse en Pologne; presque toutes les divisions
de cairaAerie, en particulier, y sont concentrées, presque tous les
cosacpies y eont réunis. Le jour même de l'ouverture des hosti-
lités, ces hardis caTiUiers fondraient sur la Galicie, dont ils ne sont
séparés par aucune barrière naturelle ou artifu ielle, dévasteraient
le pays, détruiraient les routes, feraient sauter les ponts, s'em-
patreraient des viUes et des points stratégiques. L'Autriche, dont
l'srmée est dispersée^ ne pourrait les atteindre immédiatement.
Alors il est probable que l'All^sagoe ioterviendrait et dirait à son
allîée z a Marchez dans les Balkans, je me charge de la Pologne, »
et qu'elle s'établirait sur la Vistule. Savoir si, plus tard, elle ren-
drait ce qu'elle aurait pris, nul ne le peut; mais, quand on se
souvieiiàt du célèbre Beaii possideraesy on a, sur ce point, des
doutes assez sérieux. Il faudrait bien d'ailleurs que l'Allemagne
gardât la Vistule pour protéger les derrières de l'Autriche, car
crile^, fût-elle absolument victorieuse dans les Balkans, serait
Migéie d'y rester l'arme au bras p(mr vaincre les révoltes et rési^
ter aux complots continuels, aux attaques incessantes de la Russie.
A moins d'être refoulée à tout jamais dans les steppes d'où elle est
sortie, oette dernière ne pourrait point, en effet, laisser l'Autriche
piendre sa place en Orient; elle puiserait indéfiniment dans l'im-
laense réservoir d'hommes qu'elle possède afin de jeter contre soo
ennemi des amoèes ou des bandes toujours renouvelées. Ce serait .
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1 vm siédie pcai^tra;mie lottes à. bkvV désespérée, Mtrep dèn
empiins, <!ki pluldt entra deus mces et deux retigioiii»^ Il j a«rail
sans doute des ictbnm, des paixpniVBoiFes; mai» 1» guerre nr tlB«-
densi pa9 à» tv^yreodM^ jttsx|«'à ce^que 1^ des deœp adfersarpesFMIt
GooiplèteiBem améutk
TeUieserfuft d&m ses eonséqseiiceseztpêmes lerèsulM prar TAu-
trkbe de cette- « pofiinpie dies Ëenes eaiTée» » <fir s^sstprâienfée
é'aÉNFrd ai elte^ sons des apparences si brillaiiles. Mcôsr H est prv-
bable ^e œs* censéqiveQoes ne se produkraîenr pas tnoul de smte.
Lft bot de M. de Bismaorck, es éGartaoi; les empires des Hateèoaiip
et des HomaBof de^ l'Ooddent, en créant; entre eus en Orient me
rifatké croissaiite, inévitd)le, n^a pee été sans douOs de les ponsser
iwk sesdieoup^ à me guerre d'extemniiation'. U dbi< préffiro-, il pr0^
fëre^ les tenir f un en face de ITautre aussi longtemps qver possible
dans «ne sitnartion qui les oblige k reeoarirsans eesse i ses'bans
officesi. De cette manière, lesHohenzellem' assvmeronirdisR» te' nioncfe
fÙÊ^e )e rdle qu'avaient autrefois les Romanof dans* le monde gcrmà*-
nique; ils j maintîendrovt Téquilibre des forces entre KAuttictieet
lat Russie, oomnve Varvaieal fait autrefois- les tsars, auseinr dU Bmid,
àUégard de kf Prusse et de ITAutriche; Ils seront Tainf bienveifbnt
(fes deux puissances rivides^ le* médiateur toujours inyoepré et, à
L'occasio»^ « le eouirtier konnéte u^ recevant son courtage, ttmtôi: du
côté de lar Dvina,, tantôt du* côté de Flnn et de- la M^sMbn. On ne sait
A celte seconde perspective, qui risque* d'enftraver indéffniment h
potitiqu» des deux enpires^ de leur enlevea"' leur 18)erté & tout
jmmnvr est préférable awi^* perspeeti*vesi tFagi(jfies que je dérouMs
tout à Theurev Ce qufil f a de certiaim, c'est qo^aprâs avoîv joui
longtemps sans regrets et sans remords des douceurs de Talliance
allemande, dont elle avait le monopole absolu depuis le désenchan-
tement produit en Russie par le traité de Berlin, l'Autriche a paru
tout à coup éprouver qnelqiie mquiétude sur' Taffenvr, quelque
dégoÉT du présent, quelque désnrd^rncKpendhncei Feat-éVre»-t-eIl6
fiiiisur son «Dtagenîsnïe avec la Russie* de sahitra*es réflexions;
peoti^tre a^4-eIle entrevu, duvs ira écfefip (te prévoyance, comWen
it était insensé, de 1» part des Haibsboorg; de cédier au mirage db
Tenq^ de Byzamce, c^abandyHmer pour* cela rOdeident et de couv
m disputer à la Biasm He fraâ die sa politique traditionnelle^, qu^on
ne pourra hù arracher qu'en< tui' aerracfifant PlsxSstence. Une sorte
^ b«8oia' mutuel de conciliotron? s^est profit k Tienne etf â Shint-
Mcevabeorg. Les devx' gouvernemens ont essayé ^ s'eaUendresur
oertames qoestioHS» secondaire», 9 est vraei, mms qpri' tduebaient
intimement aw grand problème orientsl; lis ont tentéde se mettre
d'aceord sans en appeler au courtier honnête, et, chose remsrquabfe,
ils>f ont réussi*. C'était là un précédent dangereux contré lequ^ il
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58S RETUB DES DEUX MONDES.
fallait réagir à tout prix. Il est permis de croire que la triple alliance
a été formée surtout à cet effet. L'Autriche semblait a?oir quelque
velléité de se détacher de rAllemagne : aussitôt celle-ci, suivant
son éternelle tactique, l'a prise entre deux feux. L'entrée de l'Italie
dans l'alliance austro-allemande ne saurait avoir d'autre significa-
tion. Rien ne pouvait être plus désagréable pour l'Autriche que
rintroduction d'une troisième personne aussi indiscrète dans son
méuage avec l'Allemagne, qui est bien loin d'être un ménage
modèle. Si oublieuse qu'elle soit, l'Autriche n'a pas oublié, en effet,
que naguère encore elle était maltresse de l'Italie, et que tous ses
malheurs ont eu pour origine l'émancipation d*un pays qu'elle avait
si énergiquement dominé. Jamais elle n'a cherché à dissimuler ses
sentimens envers lui. La première fois que l'Italie s'était flattée
d'une alliance avec elle, à la suite de la visite faite par le roi Hum-
bert à l'empereur François-Joseph, on se rappelle peut-être de quel
ton dédaigneux, de quel ton d'anciens maîtres, les ministres autri-
chiens avaient confondu ses illusions. Par un juste retour des
choses d'ici-bas, l'Italie a pris sa revanche; elle s'impose aujour-
d'hui à ceux qui la traitaient si cavalièrement jadis; elle les oblige
à mettre leur main dans sa main, à jouer leur rôle dans cette comé-
die d'amitié internationale. L'Autriche est prise dans un étau. Si
elle hésite à continuer sa marche vers l'est, si elle renonce à lut-
ter contre la Russie, ses deux amis l'aiment tant qu'ils la serreront
driiis leurs bras jusqu'à l'étouffer. Elle manquait d'équilibre du côté
de l'Orient, et semblait parfois prête à retomber en Occident, Désor-
nmis l'Italie la calera. Il faudra bien qu'elle se résigne à demeurer
à la place nouvelle que la politique allemande lui a assignée.
V.
Je me suis attardé longtemps à exposer les origines et les consé-
quences de la triple alliance, cette sorte d'arme & deux tranchans
dirigée à la fois contre la France à l'ouest, et à l'est contre toute
puissance qui chercherait à s'émanciper. Est-il besoin de dire pour-
quoi? Je ne pense pas qu'il y ait en France un seul homme de bon
sens qui n'ait compris depuis longtemps combien l'antagonisme de
la Russie et de l'Autriche en Orient était désastreux pour nous. En
absorbant les forces des deux empires, en les détournant vers l'Orient,
il affermit l'hégémonie de l'Allemagne en Occident; il rend impossible
toute combinaison d'alliances qui, dans l'avenir, et certaines circon-
stances venant à se produire, auraient été de nature à modifier plus
ou moins profondément la situation de l'Europe; il nous condamne i
r isolement indéfini. Nous n'avons même pas, en effet, la ressource
d espérer l'amitié de l'Italie, puisque cette puissance est devenue
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LA POUTIQUE ACTUELLE. 589
dans la main de TÂllemagne Taiguillon qui pousse rAutriche en
avant. D'ailleurs l'Italie est trop réaliste pour se souvenir du passé ;
et dans le présent et l'avenir, elle ne voit en nous qu'une gène»
peut-être qu'un péril. Nous avons à ses yeux le tort grave de n'être
pas morts, après l'avoir mise au monde, de manière à lui livrer tout
de suite notre héritage sur la Méditerranée, auquel il lui semble
que sa naissance lui donnait des droits indéniables, comme la der-
nière des filles des races latines, à la tête desquelles nous sommes
demeurés trop longtemps. En gardant notre bien, nous lui causons,
paralt-il, un vrai dommage ; elle est si persuadée de nos torts
envers elle, qu'elle s'imagine que nous la menaçons. Depuis plu-
sieurs années déjà, elle cherchait en Allemagne un appui contre
cette menace; mais jusqu'ici on avait répondu de Berlin à ses
avances avec une froideur légèrement méprisante. Tout a changé
quand l'Autriche a eu de vagues instincts d'indépendance. L'Italie
est devenue alors l'élément utile, indispensable, d'une politique
qui devait se servir de la France comme d'un épouvantail. Il ne
faut pas oublier, en effet, par quel moyen, par quelle habileté on a
fait accepter à Vienne la triple*alliance, on en a adouci l'amertume
et déguisé la pointe. C'est en la représentant comme une ligue de
préservation contre la France, qu'on a pu en insinuer le prii^ipe.
Malgré tous les intérêts qui la rapprochent de nous, l'Autriche, pays
monarchique, féodal, ultra-catholique, éprouve une vive répulsion
pour la politique que nous suivons depuis quelques années, et cette
répulsion la porte aisément à croire qu'il n'y a plus aucun fond à
faufe sur nous, que nous allons rouler de plus en plus dans l'anar-
chie et de l'anarchie dans le néant diplomatique. Une ou deux fois,
il lui était arrivé de se demander si, par hasard, la France serait
sur le point de se relever et de reprendre son rôle extérieur : au
conunencement de l'expédition de Tunisie et des affaires d'Egypte,
elle nous regardait avec attention, cherchant à saisir dans les tres-
saillemeas d'un peuple qui fut si grand le prélude d'un réveil. On
sait par quelles défaillances nous avons répondu aux questions
qu'elle se posait, trompé peut-être les espérances plus ou moins
inconscientes qu'elle nourrissait. Les bouleversemens ministériels,
les crises parlementaires qui lui ont fait réellement et sincèrement
croire que la république était ébranlée chez nous, qu'elle était à
la merci d'une aventure, ont achevé de la décourager. On l'a donc
trouvée préparée lorsqu'on est venu lui affirmer qu'il serait tou-
jours impossible de trouver chez nous un concours sérieux, et que,
par suite, si elle commettait la folie de s'éloigner de l'Allemagne,
elle resteriut à tout jamais sans alliés. Gela fait, on lui a proposé
de s'armer pour exploiter notre décadence, puisqu'il lui était défendu
d'espérer qu'elle pourrait profiter un jour de notre relèvement.
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dfr &'€n pr^MQupor beftttoovp ea Fniiee« Am inoaiatti oùl elLa a'est
produtt9i.Qt».&^ rbeiw9 ftt'il 9»U si de inws «loirtM conunft cbIIw
iflj soii^iriît d^nliis. Pourtant» — w meHitikt las ehoies «a
B^aus, e» DOW plaçait. dM^ 1» iseUleure dm liypothèsM, ca èU-
gUiUQt tofiA^tos p6rôpa<tive& cb gMrrck et de diésafltrai, ~ il s'agit
«MC»ra: de savoir sî la groiH>emeat des piaissaacas eupopéanmB
^^Qisicwera^tei que ÏAUeœa^ae u'ait jamrà i oraiodre da- imn
^ BCMAS» ^aia à espérer d'alliite* Car, soa^r & nous unir à k
Bi^ie s^ule serait uoe idée insensée. Qatre qu'il u'esft peîat fgomé
^'uae uaUou ou plulAt qu'un geuvernement dont k rfToWtinm
^ le souci oonslaat, aujewd'bui presque exclusif, wulùi d'vne
^fmtài wm répttbUfiaine que k vAite, il est c^rlain que bous> ne
Ifwrrions peaaer sas^ une téoaêrité exceasire k braver^aiireG la AiMsie
pcHir unique souUWt nWHaeuIemmt la triple alUaace^ mais l'An-
^eAerre^ qfikx risquerait de feûre alors oause commune avec cette
dernitee. Pour modifier k situation de l'Europe , pour rendre^ à
tono la. Uliertè qui leur man^MOupeur dâtruire rirrésisUble impol-
aîon qui Iwcei les. peuplefth^rs de la iioie natiureU» que leurs mt6-
idts. et leurs traditions Wuc ont tracée; il faudrait tout d'abord
mettre un terme i, k d^erable rîvaiitié de l'Autriche et dci la
Btfeeie eu Orient,, sniA en. les décidcmt à i^umer leurs ^'^'ftray
mutuellest soit en lea amenaait i, un cenq^remie peut-être moîas
iiupossible à trouver qu'on ne pense^ Le jour où oe grand résultat
aérait obtenu, k makiae 911 ptee sw l'Europe dispacaltrak sans
lutte, sans, combat, aana déchirement ; car Téquilibie des foeces,
4touit au profit d'une seule puissance» sesait rètaUi,. et diacun,
maltire de sa peUtique,. pourrait travaiUer uniquemeat au main-
tien de k paûu Mai3 hélasd taot que nous serons gouvernés conmie
wm le sommes^ ees bsiles espérances seront des cbimères. Sms
doute, k Russie et l'Autriobe sentent l'une et Tautre la faute (jpjk^eUfls
emk commise^ siu^ deute elks ont épsouvô tour k taur une soste
4a nague désir de s'aSsanchir à» k politique qu'on leur impose;
mais ces aentimenaet cesdésirs^ quisent Destée jusqu'iai sanaccusps,
auisaîent besoin, pour de¥enir efiicaces» qu'il y eût en Europe aulre
chose que l' Allemagne, Si l'on trouiMit chezi nous un gouvernement
inspirant confiiuitceF uni gouvernement dont on n'eûKt pas à oedouter
ka fajbksses radjcaks». un gouvemenoent sur la durée dujfueii on
pftt compteiî» UA gimvemeiMat. aiveia kqueb ks ceUtieiiSi fussent
aisées, sûres et inintenrompnes» peut-être: ce gouvernement par-
viendrait-U à (Jissipei k nuage qui oeuvni cAtoie lea jmui des deux
piMSsancefliiusIy» ks. cyiiel^^ éakira k Imimm desquek dks eot
aper&u rahtaaeoùi eU^ cowœt.^ Maie e«a<A a«ec d^
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LA POUTIQII& ACCIKUiB^ 6M
rast tout de FJEarofe, et passât h peine qaelquoe mm a« po^
voir,^ek FraBcepeuta^pk er à Je«er \m paneil râlA7.ËBii-6a afi^dei
parléinECiiB aaimés des paai^ons les plus meaqttkiea» <mi des pouvoifii
pukfics sacrifiant riadépendanee et rhofiQeurnatiDQaïuuiiu eugM^oi
des parlb avanoéa^que notre pays peut se pmpoeer 4e telles entv%f
{HÙses? Ob a soureat dit que c'était un grand mabeur pour l'J!Hroj^
quand la Fianoe venait à lui manquer^ iaioiti& t^ette pareil «'a létâ
plus waie qu'aujourd'bul. L'efiaeement de la France, --** j'allais
écrire sa diaparitien, ^— prépare un avcoûr auqud il est difiicile de
songer sans douleur. Noire siècle risque de finir dans les plua soio*
bées luttes, la pU^Mut des peuples ayai^tmaiy^pié leurs destinfk^^ et
les autres n'ayant demandé raccoœpliasement 4€S leurs qui la
force brutale, à la négation du droit et de la liberté.
Enfermé dans Fègolsine d'un patriotisnid exclusif, on pouia-uit^
consoler cq)endant si la France n'était paa du «onabre des natloAS
qui auront le plus à sooficir de ces erueUes perspectivea. Um s'il
est ¥rai que, lorsque la France disparaît, il o'y a plus d'fiurope;
en revanche , quand il n'y a plus d'£urope^ la France est bien
près de n'être plus. Notre graïKieur est liée i l'équilibre général.
C'est à la fois noire gloire et notre périL Une politique extérieure
qui se désintéresserait des grands mouvemens dont l'Europe eat
agitée, et qui ne ferait riœ pour en diriger la marche préparerait
donc à notre pays de lamentables destinées ; elle achèverait l'oeuvre
commencée par l'empire; elle rendrait <notre ruine irrémédiable* J'ai
dit en commençant qu'on ne s'en apercevrait peut-^tre pas tout de
suite; mais plus les événem^AS tableraient à se produire, plus ils
seraient funestes lorsqu'ils se produiraient* Or il n'est pas nécessaire
d'étudié bien attentivement la politique suivie en ces dernières
anaoées par nos différens ministères pour reconnaître qu'elle nous
a placés dans la sHui^ion d'un peuple sans ûifluence au dehors. Et
quand je parle de la politique de nos différens ministères, je me sers
sans doute d'une expression impropre, car peuUm appeler poUlÂque
une série d'abdicationa, de faiblesses, d'efforts avortés» auxqwib
n'ont jamais présidé des vues d'ensemble, des projets sérieux d'ave-
nir? C'est le hasard qui a tout fait. Persoiaoïe, avant d'agir, n'a étu*
dié les grandes forces de l'Europe; personne n'acherdié à se rendre
compte de l'état générai du monde et de la conduite qu'il devaiit
nous imposer. S'il se f6t r^icontré quelqu'un peur Je faire, peut^^
être aurait-on compris la nécessité de tenk compte des intérêts
extérieurs de la France dans la geatian de ses affaires intérieures; et
peutétre l'espoir d'attirer des alliés nous anrait-ildéddésèrespe^^jr
les sentimens qui dominent partout autour de nous.
C'est pourquoi, sans être pessimiste, suis se donner des air^ de
mauvais prophète, on peut se demander, dès aujourd'hui, quelle
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592 REYUE DES DEUX MONDES.
sera notre situation dans Tavenir. Si, séparés de TAngleterre, avec
laquelle nos démêlés risquent d'augmenter sans cesse, nous demeu-
rons toujours seuls en face d'une Allemagne hostile et d'une Italie
jalouse, tandis que les empires de l'Est épuiseront en Orient, dans
des luttes sanglantes et toutes au profit de la barbarie, des forces
qui auraient pu servir au triomphe de la civilisation, que devien-
drons-nous? Il est trop tôt pour répondre à cette question, mais il
n'est que temps de la poser. Les parties qui se jouent dans la poli-
tique extérieure ne se terminent pas en quelques coups; souvent,
bien souvent, on ne saurait deviner les conséquences que les pre-
mières fautes, les premières imprudences exerceront sur le dénota
ment. Les a dés de fer du destin » tombent bien des fois sur le tapis
vert avant de prononcer d'une manière définitive entre les nations
qui se disputent l'enjeu. Leur bruit sourd et répété est un avertisse
ment lointain, mais infaillible, que les hommes d'état sans prévoyance
ne savent malheureusement pas écouter. Mais ceux qui ont con-
servé quelque intelligence, quelque patriotisme et quelque dévoû-
ment comprennent que le danger approche, que l'heure est venue
de le conjurer. Puisse-t-il s'en trouver parmi nousl Ils auront
besoin d'un certain courage pour secouer la torpeur de la nation
et l'habituer à calculer, dans chacun de ses mouvemens, non-seule-
ment Teffet qu'il produit à l'intérieur, mais le contre-coup qu'il
exerce au dehors. Je ne sais jusqu'à quel point ce courage est com-
patible avec les mœurs politiques actuelles. Pourtant il n'y a
pas d'illusion à se faire : c'est du salut de la France et de celui de
la république qu'il s'agit. Séparer ces deux choses serait inexcu-
sable, car les formes de gouvernement ne méritent qu'on s'y attache
qu'autant qu'elles favorisent les progrès de la nation. Longtemps
absorbé par les affaires intérieures, le parti républicain n'a donné
à la politique étrangère qu'une attention distraite, indifférente;
plus tard, lorsque les circonstances l'ont obligé k s'en occuper, il
y a apporté une ignorance, une faiblesse, une versatilité qui ont
déjà produit les plus funestes résultats. Dissimuler ses fautes, trahir
la vérité pour éviter de froisser les amours-propres ou de déran-
ger des partis-pris d'optimisme, serait d'un mauvais citoyen. Je
n'ignore pas qu'en tenant la conduite opposée, on s'expose aux pires
calomnies, mais qu'importe I L'essentiel est que chacun, dans la
mesure de ses forces, travaille à éclairer le pa)s sans se préoccuper
de savoir s'il sert les passions du jour, ou s'il soulève, au contraire,
les colères de ceux dont le patriotisme, aussi étroit que leur esprit,
aussi débile que leur cœur, est toujours prêt à sacrifier les inté-
rêts de la France à des fanatismes grossiers ou à de vulgaires ambi-
tions.
Gabriel Charmes.
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LÀ
CRITIQUE LITTÉRAIRE
SOUS LE PREMIER EMPIRE
L
On a souvent répété que la critique eut de beaux jours sous le
consulat et l'empire. Il est au moins incontestable qu'alors le public
s'intéressait vivement à des questions auxquelles nous sommes deve-
nus trop indifférons. Après un branle-bas qui avait tout renversé»
les esprits désorientés ne demandaient qu'à se laisser conduire et à se
sauver enGn de la licence. Tandis qu'un pouvoir provisoirement tuté-
laire rendait à la France l'ordre et le repos, une restauration morale
était donc appelée par bien des vœux : car la politique et la littéra-
ture vont presque toujours de concert, surtout chez un peuple qui
vient d'échapper à des épreuves douloureuses. L'instinct de con-
servation se réveille alors avec plus d'énergie que jamais et ne se
trompe guère sur les remèdes qui conviennent aux maladies du corps
social. On le vit jadis, sous Henri IV et sous Louis XIV : l'avènement
de Malherbe et de Boileau n'avait-il pas suivi le dévergondage de
la ligue et de la fronde? De même, l'anarchie du directoire produi-
sit bientôt, dans les lettres comme dans Tétat, une réaction favo-
rable^ au principe d'autorité : tous les hommes de sens crurent
donc ^qu'ilis faisaient œuvre de patriotisme, en lui prêtant main-
forte.
Tom uz. — 18S3. 38
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Wa KEYUE DES DEUX MONDES,
Ll était naturel que la critique subit cet entraînement, car elle
puise sa principale force dans l'opinion. Or, ce point d'appui ne
manquait pas en un temps où des fermens de haines et de colères
sollicitaient la plume à dire tout haut ce que chacun pensait tout
bast Aussi les écrivains trouvèrent-ils autour d'eux un stimulant très
actif dans la collaboration secrète des lecteurs. Il leur suffit presque
d'avoir l'oreille fine et d'entendre ce que dictait le sentiment uni-
versel. Pour attaquer des doctrines qui, à tort ou à raison, parais-
saient complices des calamités récentes, il ne faBak point un grand
^ïïon de bravoure : car, sous l'empire, ce n'était plus qu'une armée
en déroute, et ceux qui la poursuivaient l'épée dans les reins n'eurent
besoin que de répondre au signal donné par la conscience publique.
^ Leur voix ne fut que l'écho du cri populaire. Après les orages, il se
'^ forme en effet des conrans si rapides qu'ils deviennent irrésistibles :
il est même dangereux de leur obéir aveuglément, car ils précipitent
vers de nouveaux écueils. Telle fut alors la faute de quelques-uns,
Pûossés par le vent, plusieurs s'emportèrent à des représailles
dout la violence faillit compromettre la cause qu'ils voulaient servir.
Ou frein leur eût donc été plus utile qu'un aiguillon.
Nous n'entrerons point ici dans le détail des luttes acharnées qui
précédèrent le règne du silence. On connaît l'arrêté du 27 nivôse
an vui : réduisant à treize le nombre des journaux tolérés, il inter-
dirait définitivement la création de toute autre feuille sous peine
de mort ou de déportation. C'était supprimer un droit inscrit dans
la constitution de Tan m, mais auquel le comité de salut public
n\ait infligé déjà de sanglans démentis. Plus tard, en avril 95, la
luiblesse du directoire s'était aussi armée de décrets draconieBB
coQtre une presse qui l'abreuvait d'injures. Mais il n'avait réussi
qu'à constater son impuissance par de vaines menaces; car il n'em-
pêcha point le 18 brumaire d'en finir avec l'hypocrisie d'un ordre
légal qui ne cessait pas de trahir ses promesses. L'arintraireengend^
le scepticisme; et, après tant, de coups d'état, nul ne se révolta
coptra la mesure qui frappait au cœur une liberté précieuse, mais
discréditée par ses abus. Une censure iaqukitoriale aéra donc le
régime permanent de la servitude civile Inaugurée par l'empire. Or,
au début, la France n'eut pas l'air de s'en apercevoir. Outre que
ks souvrairs de la veille ne se prêtaient point i des regrets, elle
était éblouie par des victoires retentissantes, des coalitions détruites,
dea provinces conquises, des royaumes improvisés, des alliances
dictatoriales signées dans les capitales ennemies, en un mot par
Téclai d'une suprématie européenne. D'ailleurs, tant qu'il fut heu-
reux. Napoléon mêlait à son despotisme quelques dédommagemens
souiôbles à la fierté nationale : d'éminens honneurs prodigués aux
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LA. GBIXIQa sons U PBUOBft BMPIR£* &0&
lomtaax iûteHectnds,. te lespêct de la gmâeof morale souvaDt
é&ciBié' par sai pavoki ,o£cielle, « et »Ui aoibttioa comuadietok»,
maîS' solennallraienb proclamée^ dcbAûre mouier plus haat te giiaie
(kl pei^le qu'il tenait aaraivi (4).. » La puioe ds* tonte opp«ei4iQn
seoablait aussi tenqiàrao Khameur d» HEiatlre ; e€^. sans reiieneev à
des maximes qui éXaàmi im rassort de gouyerDement, il se lelà-
cUày pac calcul ^de leur eitr6me> rigveuir. Faute de mieus^ il laissa
dtt tuoius qaékpÊB latitude au discuaMMe qmiipoHiEaient pirofiter à
aaipeUtiqw.
Cest ainsi qufil eocourtgea d'aboid un. isériteUe. décbakiement
coBtie 1< ftge précédent et ses gcaiids hommes^. Tandis* que* le Géme
êa chrùtiamnne éisk préconisé par le Mtmitemr-^. et que le ceacor-
dat sanctionufùt la récendliatiiMi de la France avee le saint^ège»
réglise des philusophes se fédoisit bientôt ài un petîl groupe de
idUes mis à l'index, homûs^bafeuée ou parsécutôB* Ceux qui,.ai^nt
89^ avaient été le» plue fienrens propagateujss de rincréduUté ren-
daient alors Voltaire et Jiean^Jaoques nespensablea des crime» ^'ils
eussent aUiorrée, et contre lesquels protestaieni d'arance les plus
éloquentes pagies^de leurs oBUnrreswEnrewndie^ ces renégate regar-
dèrent comme inTÎolable et sacré tout ce qjui'ile^ traitaient nagnère
d'abus» de préjugés, de superstition ridicde. Le xti^ siècle y gagna
une recrue suUte d'aAnirateucs,^ car ces néophytes s^'espressè-
rent de relever les statues brisées de Fénelon,, de Bossuet et de
BlassiUon: : ce fut ii qui rendrait justice à une société dont les
torts avaient été trop cruellement expiéa. 1^ tant de conversons
forent chez la plupart le contre-coup- de la peur, ou Tefiet d'un
désabusement sincàre, elles< recouvraient chez d'autres un retour
vers les idées* monardùques et la dynastie prescrite. Bonaparte était
ttop avisé pour s'y tromper ; et, après avoir taré bénéfice d'une
polémique aotivoltaicienne qui venait en aide à ses vuee person-
nelles, il y coupa court dès qu'elle loi parut une manœuvre de
quelques mécontens, et le masque d'une hostilité clandestine., D'ail-
kur», très expert dane l'art de séduire, il aimait mieux acheter les
wcims révolutionnaires que se* les aliéner : la prudence lui coxi-
seUlait donc de maintenir sa nentsalité entoe les creyances comme
entre les partis^ pour éU^e plus sûr de les dominer.. Aussi toutes ces
querelles furent-elles pacifiées,, à rheme propice,, aott par bi déser-
tion des* antagonîstosi, dont quelqiresHins métamorphosés en person-
nages renoncèrent à la lutte, soit plutôt par un mot d'ordre qui
commanda la réserve en des questions ardentes.
Du reste, Tindifférence allait gagner de proche en proche ; car la
(1) VUIomftîD, Souvenirt contêmporam.
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596 BETUE UE3 ÏXBX3X MORIIBS.
croisade religieuse était moins l'élan des convictions que Talaraie
des intérêts; et, dans l'autre camp, on se battait pour l'honneur,
sans espérance de vaincre. Tandis que le Journal de Paris avec
Rœderer, et le Publiciste avec Suard, brûlaient leurs dernières car-
touches, la Décade, où Ginguené &isait encore le coup de feu, péris-
sait de mort subite ; et le Mercure s'affiidissait de plus en plus, mal-
gré le concours que lui donnèrent, de loin en loin, Fiévée, Michaud,
Fontanes^ Bonald et Chateaubriand (4). Dans ce désarroi, le Jour^
nal des Débats resta donc presque seul maître du terrain, et finit
par devenir une puissance avec laquelle il fallait compter. Fondé
en 1789 par Baudouin, imprimeur de l'Assemblée nationale, il
n'était qu'un simple répertoire d'actes oi&ciels lorsque, en 1799,
les frères Bertin en acquirent la propriéié, au prix de 20,000 francs.
Or, en quelques semaines, il fut transformé par un miracle d'intel-
ligence et d'habileté. Auxiliaire des efforts qui tendaient à une renais-
sance sociale, cet organe des classes éclairées ne tarda point à être
dès lors un centre de ralliement pour des talens qui trouvèrent le
secret de sauvegarder leur dignité, tout en subissant les inévitables
conséquences des faits accomplis. On a même dit qu'il fut une des
rares libertés dô l'empire : c'est peut-être forcer la note ; pourtant,
n'oublions pas qu'un jour vint où il y eut péril dans l'indépendance
d'une rédaction soupçonnée de regretter Tancien régime.
Les jacobins qui occupaient de hautes positions ne virent pas
sans jalousie la direction des esprits passer en des mains hostiles :
aussi firent- ils jouer toutes leurs batteries contre un adversaire
dont l'influence croissait de jour en jour. « Ne voulant pas s'avouer
que l'opinion était contre eux, ils mirent la vogue de leur concurrent
sur le compte du royalisme (2) ; » et, en 1805, leurs intrigues réus-
sirent à imposer un censeur au journal qu'ils auraient.fini par expro-
prier, sans le crédit de Fiévée, qui plaida chaleureusement sa cause
près de l'empereur. Ce fut toute une afiaire d'état, et la spoliation
ne put être évitée que par un changement de direction. L'avocat du
droit, Fiévée, ne sauva les intérêts des fondateurs qu'en consentant
à prendre leur place. Cette crise fut signalée par un nouveau titre
qui donnait aux Débats une couleur officielle : il s'appela désormais
Journal de Vempire^ et Ton s'habitua peu à peu à le regarder
comme un confident du souverain*
Mais cette dangereuse faveur ne fit que raviver des haines qui
(i) Le J(mma\ de Paris^ le Publiciete et la Décade étaient les orgmnee du parti phi-
loM>phtqiie. Le Mercure défendait les intérèU conterYateuri. U fut supprimé aprèa
l'article de Cbateaobriand sur Tadte.
(2) Note de Fiérée à rempereor.
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LA CRIUQUB sous LB PREIOEB EMPIRE. 5&7
guettaient Toccasion d'une revanche. Elles furent actÎTement ser-
vies par Fouché, le ministre de la police , qui vengeait ses ran-
cunes personnelles en ayant l'air de prendre sous son patronage
les idées philosophiques et la libre pensée. En pleine Académie,
M. Suard dénonça les collaborateurs de Fiévée comme partisans des
Bourbons. Bientôt on l'accusa de révéler à l'Angleterre l'état de nos
armemens maritimes, pour avoir annoncé que deux vaisseaux de
ligne venaient d'être lancés dans le port d'Anvers. Or, cette note avait
été empruntée textuellement au Moniteur. Sous ces vaines chicanes
se cachaient les griefs de certains révolutionnaires devenus césa-
riens. Ils ne pardonnaient pas à des hommes d'esprit une modéra-
tion qui condamnait leur passé. Voilà pourquoi, toujours prêts à
intenter des procès de tendances, ils eussent volontiers fait revivre
la loi des suspects contre des écrivains qu'il était plus facile de
bâillonner que de réfuter (1). Ces perfidies et ces calomnies en
vinrent à leurs fins : « Je ne peux plus vous défendre, » dit un jour
renopereur à Fiévée ; et, lui retirant ses pouvoirs, il les transmit à
M. Etienne, qui, par ses opinions et ses amitiés, appartenait à l'école
du X vm^ siècle. C'était capituler devant des ennemis qui seraient entrés
dans la place en conquérans, si le nouveau titulaire n'avait pas, à force
de tact, essayé loyalement de concilier les traditions du journal avec
les exigences de sa dictature. Mais son adresse ne put conjurer d'im-
périeux caprices dont le dénoûment fut, en 1811, l'acte d'un auto-
crate confisquant la propriété du journal conune un butin de guerre,
sans même excepter l'argent qui était en caisse, les papiers déposés
en magasin, et les meubles du bureau de rédaction.
Ce coup de foudre justifie le Journal des Débats contre ceux qui
lui reprocheraient d'avoir grandi à l'ombre de la pourpre impériale.
Sachons-lui gré plutôt de ne s'être pas alors résigné sans murmure
à l'obéissance passive. Si sa résistance fut presque imperceptible,
la faute en est aux entraves qui réduisirent toute protestation à
des allusions indirectes et fugitives. Il eut du moins le courage de
défendre plus d'une victime, de rester fidèle à la gloire disgraciée,
de louer constamment Delille, dont le silence déplaisait fort, d'exal-
ter Chateaubriand, de combattre des doctrines sympathiques au des-
potisme, et parfois de se taire, ce qui était l'unique forme du blâme.
On ne lui refusera pas non plus d'avoir consolé les honnêtes gens
par la seule liberté qui fût possible, celle de la critique littéraire.
Elle eut alors plus d'à-propos que jamais. Après un tel déluge
d'erreurs, le bon sens allait donc enfin retrouver, à son tour, cet
air de nouveauté, qui, en France, est indispensable au succèsJ Dans
(1) Cest ce que témoignent lei notei adressées par Fiérée à l'empereur.
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516 K1VL BBB BWOX MOSntflb.
«fcartideda iffrtfaurr (i),FoallHM»d^ « Lon «l'Are épiuaitA,
tMDta» lesi metîèreS' sont neiMiteft; car,toii4i c^ qui éteîk sage- et ulSe
a.él& oantealé ou afiU. Cest le drok, oaphitftt le devoir èsaimfttti»B
da^ tout rafTerflMTi detoui ffemeUne eni honneur* »• Ouî^ tesîdées.juates
élaieiii teUeaMntméeaiHiuea que le lap^llde scKVvenirâieGhGtepw-
eeit pour inventioiu Farlaat à un publk qiui ui'ayaitriw aji^^râv ou
axraîl teuli oublié, le» écidvaks puceni donc reeofluneneeii l'àlur
cationi de» inteiygencesy et leur faipe un. eaurs de prineipea éléflaeui-
tainesy saoe a'exposev au risque- db rebuter l'attentioa par des Ueusa-
eommunS) ou (tes mérités: Irep souvent redites^. D» là Tient qufil y
evt une opportunité salutabre dans ces Isf ona que neus. jugeeas
superflues^ Rien n'était usé pour des lecteuira defniia longteuaps
aerrès d'instruction, et. qui eompreaskiit k nécessk^ de se VM^tre
en quelque sorte* à. Fécole. ¥eiUb pourquoi les critiques lea UHeuz
acaueilUsfîirefitalerseeaxqui ressemUaientle plu^àdaftinatituteuifl.
Du reste-, la*, politique leur cédait le pas v car elle*, se bonnait à
tenir le- registre de» kis. et de& actes* oflidels* : en deber& de la
question ao^aîaev que Napoléon abandonnait y^ntîer» aux jpui^-
naux,. pour simuler L'entraîn d'un mouneoMBt Bationaly le monde
des* idées miitlaotes était donc, lui aussi,, fermé par un. cigouieux
blocus. Dans ce TÎdevla iittératuce de?int ums ressaurce*. Soumise
à Ta surreiUanoe é!wm police qui ne bii permettait aucua écart,
eHe dut ssois doute* se &iiie humble et discrète pour avoir la. vie
sau^e; mais;», à ce ptix, eUe n'excit& pas trop* le» omboages. d'un
mettre qui vk avec plaisir la curiosité des hautes dassesi se porter
vers des questîoiBS mnocentes,. et propres* à serw de d&rivaûf aux
sou^fdrs^ auflL regcets, ou aux espérances^
Dams cet asile se^réfoigifereiiC la pdupact defrplumeepriiyèesid'emi-
ploik Parmi taati d'interdietioiis,. force leur fut de s'ingénier poor
découvrir dus sujets de* cauasrie^v et les plus habiles, chaseeursi ne
levaient qu'un assea maigre gibier» Ufadlait^bien se contenter de&pne-
miers livre» venus,.et^faute de mieiK,,dbmi^le coup de^^grâce à une
feule d'auteur» ridicules qui^ aujooard'faui, n^anraîent besokad^Mi-
cune aide* pour mofurk' solitairement,, dhns* l'ombireu Eni ce» joups* de
diôffittge, c'^Mt uœ banDO' aubaior que l'apparition de bb maiodce
brochure, et même d'une: simpte préfiaoe; Uuialmanachi obtenait.la
flvçcettr dfuiv compteH^ndu' aussi légîtimemenl. qu'un poème épique.
O*soubai«ait ht bièuveme à un discoias de distributioB prononné
dan» une école perdue au fond do U. Bcetagne (2). Dmacad§miden,
(i) Mercure, noyembre 1809. ArUole sur le dUconn de M. Teisaèdre, professeur de
belles-lettres an lycée Louis-le-Grand.
(2) Par eiemple, au discours de M. Maillft-Lacoste, profesieor à l'école de M. Lau-
rent, à Brest»
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LA GRITIQOE SOUS LE PICMIER EMPIRE. &W
Anger, célébrait jusqu'àdesderdire d'élèves, entre autres vm UuFésl
de cooipositioa française, a« craooors général de 1806 (i), À ptM
forte raison, les grosses caisses en «feuilleton tandtourioàient-eUes
pour les èludrinutioDS des firofesseurs. Maînles études forent ûsq-
sacrées par tel <m tel membre de Tkistitut à des émules du père
Rapin et de Vanière, qm avaient par^hrasé en hexamèttes latins,
l'un, M. Alexandre Veri, le Tilimaque de Vénelon, Tanitre, M. Dch
bois, ( Somme des 'champs de Delille (2). Un secrétaire pei^>étuel
ne croyait pas déroger en exposant aux abonnés dm Mercturê les
mérites d'un lexique, d'un Jardin des racines grecques, d'un recueil
de movoeauK choisis, d'nn rudimeot, ou d'an cahier d'expressions.
Use méthode de dièines, ou un traité de prosodie étaient annoncés
par toutes les trompettes de la Renommée. On salua M. Guéreirit
comme un autre Qumtilien, pour avoir a élevé le vocatif de la cin^
quième place à la seconde, balaj^ devast lui la règ^ du qm retraa-
ché, et fait justice de TaUatif absolu (3). » Les Leçom de Uuéra*
ture el de morale y par Noël, prirent les proportions d'un monument;
et ce maladroit compilateur marcha de pair avec les écrivains plus
ou moins classiques dont il n'était que le porte*voix.
Mais, en ces jours de disette, ce fot surtout aux auteurs anciens
que des aflamés demandèrent leur paia quotidien. Dans le Mercure
du 15 novembre 1809, M. de louy s'écriait : « L'avenir appellera
notre âge le siècle de$ traductions. » Elles pullulèrent, en offert, de
tous cdtés, soit en vers, soit en prose; et^ bonne ou mauvaise, cha-
cune d'elles suscitait uoe légion de panégyristes ou de censeurs, Ite
ne lâchaient pas leur proie avant d'avoir élaboré quatre ou c»q
longs articles, sur lesquels s'abattait une nuée d'autres parasites
avides de pâture. En face de oes interaûnables notices et de toutes
ces gloses, on croit assister à une classe. La littérature de l'empire
n'était plus qu'une manufacture de versions latines. Mais faisons
trêve à l'ironie; outre que les ouvrages nouveaux avaient une
médiocre valeur, et qu'il ne fèt pas toujours commode d'en parla*
franchement, lorsque l'auteur plaisait en hsfut lieu, il y a quelque
diose de toudiant dans la candeur avec laquelle chacun avouait
Finsuffisance de ses études et dans l'empresseoient qu'on mettait ii
la réparer.
Dn extrait de M. Thurot, analysant une traduction de X Iliade
par M, Aigaan, débutait ainsi : « \J Iliade est le chef-d'œuvre d'Ho-
mère; et Homère, le plus andlen écrivam que Ton connaisse, est le
(1) Louis Armet, élèye de M. Le Chevalier. (Mercure,)
(2) Ces articles sont d'Auger et de Fauriel.
(3j Ce sout les expressions de Dussault.
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6Q0 BETUE DES DEUX MONDES.
plus grand des poètes qui aient jamais existé. » Ceci paraîtrait
maintenant un peu naïf même au moins cultivé des lecteurs ; eh
bieDi c'était une révélation pour quelques-uns de nos arriëre-
grands-pères, dont l'adolescence commença au moment où un ourar
gan culbutait toutes les institutions de la vieille France, sans que la
nouvelle pût encore surgir de ces ruiDos. Il y aurait donc ingrati-
tude à sourire de ces efforts honnêtes pour rétablir une tradition
interrompue; car ce fut à leurs fils que tant de parens songèrent, en
applaudissant aux travaux modestes par lesquels l'Université récente
préludait à son œuvre d'avenir. Yoilà pourquoi tout ce qui inté-
ressait l'école devint à ce point populaire qu'un contemporain put
dire : « On ne voit sortir des presses que des livres d'éduca-
tion (1). »
Le signal de cette initiative était venu de Napoléon, qui eût été
merveilleusement habile à organiser les conquêtes de la révolution,
s*j1 n'avait pas eu peur de la liberté* Ce fut cependant pour elle
qu'il travailla, sans le vouloir, en ouvrant ces lycées d'où s'élança
bientôt la jeunesse généreuse de 1815. Parmi les symptômes d'une
émulation qui préparait de meilleurs jours, notons les honunages
rendus à Rollin, dont les éditions se multiplièrent à l'envi. On fêta
surtout le Traité des études^ « comme la plus éloquente censure
des méthodes vainement essayées par dix années de charlatanisme, »
Si des arrière-pensées politiques se mêlaient à ces sympathies,
elles attestèrent du moins un retour au respect des maîtres, dont
la gloire était deptiis trop longtemps éclipsée par un injurieux
oubli.
Des questions de goût, et des controverses sur la prééminence du
xTii^ ou du xvm* siècle, telles furent donc les seules distractions
qui, succédant aux débats orageux de la tribune, trompèrent l'ennui
de l'empire pendant les entr'actes du drame militaire. Encore ces
dJvertissemens de la pensée ne se donnaient-ils pas librement car-
rière ; car, lorsque les journaux ressemblaient à des fiefs distribués
à des vassaux par le ministre de la poUce, il n'y avait nulle sécurité
pour qui ne voulait pas se vendre. Quand les livres étaient mis au
pilon, la liberté des juges littéraires fut celle du prisonnier qui se
promène dans un préau, sous l'œil d'un geôlier. Pourtant, malgré
les contraintes d'une situation subalterne ou précaire, nous devons
un souvenir aux principaux écrivains qui, dans le Journal des
DébatSy représentent la critique de Tépoque impériale.
(1) AnnaUi de Daitaiilt.
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LA CRITIQUE SOUS LE PREBnER EMPIRE. 601
IL
Avant tout, il convient de nommer Geoffroy, puisqu'il est le doyen
de ces arbitres dont la férule s'appelait alors un sceptre. Né à
Rennes, en 17Â3, élève des jésuites, il appartenait à leur noviciat
lorsque la dispersion de cette compagnie le laissa dénué de toutes
ressources ; âgé de vingt ans, il prit alors le petit collet et entra
au collège de Hontaigu comme maître de quartier. Il quitta ces
humbles fonctions pour devenir précepteur chez un riche financier,
M. Boutin, dont il menait souvent les fils au spectacle; ce qui lui
inspira le goût de Tart dramatique (1). Mis en vue par trois prix
de discours latin, et nommé à la chaire de rhétorique du collège de
Navarre, puis du collège Mazarin, il remplaça bientôt Fréron dans
la direction de f Année littéraire^ où, de 1776 à 1792, il continua
les fâcheux exemples du polémiste acerbe immortalisé par cette
épigramme de Voltaire :
L'autre jour, au fond d*im Ytllon,
Un serpent piqna Jean Frèron :
Que pensez-vous qu'il arrifaT
Ce fat le serpent qui crera.
En même temps, il travaillait au Journal de Monsieur et à VAmi
du roiy feuilles monarchistes qu'emporta le tourbillon du 10 août.
Pendant la terreur, il dut lui-même dérober sa personne : caché au
fond d'un hameau, à quelques lieues de Paris, il se fit alors maître
d'école, et n'osa reparaître qu'au lendemain de brumaire.
Il vivait de leçons données dans une pension obscure, quand
M. Bertin l'y découvrit et s'avisa de lui confier le feuilleton du
théâtre, institution nouvelle dont Geoffroy fut, comme il s'en vante,
« le créateur et le père , n car il y conquit rapidement une célé-
brité prodigieuse qui imposa le genre à l'avenir.
Il n'était certes pas facile d'amuser et d'instruire le public trois
ou quatre fois par semaine, d'avoir de l'esprit à heure fixe, et argent
comptant, de traiter plaisamment les sujets sérieux, et de mêler
aux plus frivoles des réflexions judicieuses, de louer le répertoire
classique avec un accent personnel, de rajeunir un fonds épuisé, de
<!) n fit même une tragédie intitulée Caton, qu'il semblait ayoir oubliée, lorsque,
plus tard, ses ennemis lui Jouèrent le mauvais tour de citer comme tirés de sa pièce
des vers ridicules qu'ils avaient eux-mêmes fabriqués, n n'osa, pour les démentir,
publier son œuvre.
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603 AEYUE I>B9 DtfiUX MONMa»
purg^ une scène déshonorée par des barbares, de faire la leçon
aux spectateurs, aux auteurs et aux acteurs, de remettre ainsi
chacun à sa place, en un mot de châtier les vices d'une décadence,
et trop souvent d'improviser quelque chose avec le néant. Pour y
réussir, Geoffroy eut besoin de modifier ses habitudes^ car son
naturel visait à la justesse plus qu'à l'agrément. Solide j,ULsqu' alors,
mais un peu lourd, il dut s'assouplir et s'alléger, non sans pdne
(car l'effort se trahit) \. cependant, il finit par animer d'un vif entrain
des articles précis comme un rapport officiel, et belliqueux comme
des bulletins de bataille. Sa plume fut en effet une arme de guerre,
et, pendant quatorze ans, elle s'acharna sans merci contre tout ce
qui, de près ou de loin, rappelait l'esprit phUosophic^ue et rèvolik-
tionnaire. La meilleure part de sa popularité vint donc de l'adresse
qu'il mit à flatter ou irriter les passions des partis»
Cest dire que la politique nuit à la littérature dans ces éphémé-
rides, où se combinait les haines et les préjugés d'une double réacr
tion. Âpre et mordant, il a le nerf et la verdeur d'un bon sens qui
assène avec force des vérités brutales ; mais^ lors même qu'il a
raison, il risque de se donner tort par une outrecuidance qui sent le
collège. Ce qui domine en lui, c'est l'humaniste qui, tout plein de
ses auteurs, s'appuie sur leur autorité comme un théologien sur
les Écritures. On ne peut lui contester mi savoir étendu, mais qui
n'eut rien de curieux ou de raffiné. Étranger à toutes les finesses
de l'atticisme, il comprend les mâles beautés de Sophocle ou de
Dômosthène ; mais la grâce lui échappe,^ et il défigure Théocrite
dans une traduction où il Taffuble de fausses élégances. Bien que
formé à la meilleure école, son goût est celui qui s'apprend et se
transmet. En face des modèles, il exprime seulement les aperçus
rapides qu'une première lecture suggère à un esprit bien iait et
suffisamment orné. Tout en appliquant aux chefs-d'œuvres anciens
et modernes d'heureuses facultés d'analyse, il manque de vues
supérieures et ne dépasse jamais la limite des régions moyennes
où se tenaient les prétendus connaisseurs d'autrefois.
Malgré l'tnfatuation d'un aristarque trop prompt à décider et à
trancher sur un ton d'oracle, avec un air d'infaillibilité despotique,
on ne lui refusera pas un jugement sain, qui ne se trompe guère
toutes les fois que sa cTairvoyance n'est point offusquée par une
prévention ou un intérêt. Il sait dire : « Ceci est bon, cela est mau-
vais. » Or ce mérite a d'autant plus de prix qu'aujourd'hui la cri-
tique est trop souvent la fantaisie du pur caprice « sentenciant les
procès au sort des dés, » comme dit certain personnage de Rabe-
lais. Lui, du moins,, il croit avoir charge d'âmes, et se prélasse dans
un sacerdoce. C'était pécher par un autre excès, mus qui eut san
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LA GBITK^IE sans XB Pim« 'BIIPIBE. 091
à-^^nepos, à une ^oqoe oà le fer et le feu ëtaânt néceBsrins ffoor
guérir des plaies invéléDées. fi»s cet «ffice, il ne «e méDagipft ^n
et fit merveille contre le sophisme ou le paradoxe. Il y allait de
tout cœur, et, par la gaillardise d'une verve gauloise qu'eût
applaudie Boilean, il ressenAle à t;es bourgeois de SWière qui s'en
donnaient à gorge chaude. Ne disait-il pas : « C'est énerver la jus-
tice tfse -de •otiepcber descB'emIocutiQnB peur-expricDer èes défaotB
qa^^Q peut spécifier ct^ssenlian^ Appliqué à 4a pensonne, il serait
une'inîuw, mws, appliqué* Tonvrage, cfesttetaot propneT » Or il
le Adiesans le awiadre isompule, et, b q^ ^«a étonne, il rèpvad :
ciQuelqaes^nes de «es expi>esBiena paraissent ignobtes; je «réa-
dmis -ea trouver 4e plus «capables encore de peindre k bassesse de
œrtaînes drases -dont je suis obligé de parler. Mes phrases saiwnt
le noavement de laon Ame : j'écris comme je sais affeolè, et voilà
poarquoi on me lit. « avouons que oette aiéthode est «xcellentOt
mais que Tèquilé du oetiseur n'a pas «knijonrs valu «a framchise.
0n n'est januos en^é dam le monde littéraire avecmoins de révé-
rence pour les grands noms de ta veille. Asgé de «oixante ans,
lorsque le xviii* siècle se tensnnaiit, GeoEvfrj t'avait traversé sans
ètpe un instant ébloui par son échft. %!m griefs de Taibbé s'ajoutaient
ceux du lettré dont la patrie ^k le siècle «de Louis XIV. Aassi Vol-
tatns toifutril<>dieuKàdoub1e titrey<XHnme'<( lepsntiieder^lisephi-
losQpbiqoe, n et oomme« un maire éa palais » qm avait fait vioieace
aux souverains légidimes ide notre scène, fl s'agissaitdonc de détraii»
en lui le chef de secte, et de détrôner l'usurpateur du laurier •àrer
m8tiq«e. L'oocask» enoeirrageait ces représailles : car ua assaut
livré au patriarche de la libre pensée ne déplaisait point à l'ennenEH
(fes idéologues, et le vainqaewr d'Iéna souriait aux sarcasmes lan-
cés oaatpe leooartisan du graod Fré<iéric. Le dessein d'écraser, i, son
tour, T infâme y est donc ici l'âme d'une potémiqae religieuse sous
apparenoe Mttér^ôre.
doraeille offrit préteocte au preaner engagement de ce d«iel i
ontraaœ. On ne saurait tlire si Geoiroy ea veal plus au philosophe
qu'au poète : i déchire & plaisir ce fameux Cêtnmentaire, où il ae
voit que « l'orgueil d'une nain toisant wn géant. » C'est, à ses yeux,
« vn mets empoisenné ; » les boaages mêmes, il s'en <iléfie comme
« d'une hypocrisie. » Sa haine porte les coups ^ht)it au cœur : pour-
tant, le Péqaiskoifieaerait plus persuasif s'il était moins outrageant,
ivec Racine, il y a reprise d'hostilités, mais indirectes : car il se
tnmTe a)on en face de La Harpe, na de ceux qu'il nomme dédar-
gneuseflKnt « ies geas, les nègres de Voltaire. » 6aiiB se laisser
désaEBier par une abjvra^n solennelle, ^leoffroy incrimine ies ^
eirenrs, les aitifioea, la aaaavaise foi, et les bévues d'un « fade ^
paoégydste, » qu'il déclare complioe d'une a conspiration a oardie
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60i RETUE DES DEUX MONDES.
contre le père de la tragédie. « Oui, s'il a couronné Racine de fleurs
académiques, c'est, dit-il, pour l'immoler en sacrifice sur les autels
de son idole,
Vainqueur des deux rinax qoi partagent la scène. »
Hais ce fut surtout en face de Voltaire que se déchaînèrent les
fureurs d'une épée qui a des perfidies de poignard. Zaïre elle-même
ne l'attendrit pas: jugez-en par cette boutade : c Femmes sensibles,
puisque votre bonheur est d'être trompées, craignez de regarder
Voltaire dans son cabinet, préparant avec un sourire malin les filets
où il veut vous prendre, rassemblant autour de lui toutes ses ma-
chines dramatiques : ici les Turcs, là les chrétiens ; la croix et les
palmes d'un côté, les turbans et le croissant de l'autre; tantôt Jésus,
tantôt Mahomet; Paris et la Seine à droite, Jérusalem et le Jourdain
à gauche ; mettant tous les sentimens, toutes les passions en salmis,
la religion, la galanterie, la nature, la jalousie, la rage, pêle-mêle :
espèce de chaos tragique où l'on fait l'amour et le catéchisme, où
l'on baptise, et l'on tue. 11 y en a pour tous les goûts; peu de sens
et de raison, beaucoup de tendresse, de fureur et de déclamations*
En voyant tout l'échafaudage de cette pièce turco-chrôtienne, on
est vraiment honteux d'être dupe de ce charlatanisme. » Ailleurs,
se tournant vers les jeunes gens, il s'écrie : « Le théâtre de Vol-
taire vous accoutume à écrire d'une manière lâche, vague et incor-
recte, à nous donner pour des vers de la prose rimèe, enflée de
grands mots, à faire ronfler dans un pompeux galimatias des sen-
tences obscures, à tromper le vulgaire, à vous admirer vous-mêmes,
à travailler en toute hâte, et à vous moquer du public. » Telle est la
conclusion des diatribes où Geoffroy discrédite des vérités incontes-
tables par un dénigrement forcené.
Ce malappris qui desservait « le temple du Goût, » n'osa-t-il
pas se permettre les impertinences que voici : a Voltaire jouait en
Europe le rôle du grand lama. On sait que ce dieu terrestre envoyait
aux monarques du Thibet de petits sachets pleins de ses ordures
pulvérisées, et que ces princes les vénéraient comme des reliques*
C'est ainsi que les philosophes adoraient les grosses boufibnneries
du vieillard en goguette. » On s'explique les tempêtes soulevées
par ces plates facéties. L'insulteur devait s'attendre à être payé
de même monnaie, lui qui ne se gênait pas plus avec les vivans
qu'avec les morts. Quelle morgue de cuistre, lorsqu'il tance un témé-
raire qui avait reproché des contresens au traducteur de Tbéocrite !
« M. Chéoier, dit-il, imite ces gens du peuple qui prétendent savoir
écrire, sans même savoir lire. Il se flatte de connaître le grec, lui
qui ignore le latin, dont il n'apprit jamais un mot au collège ; fen
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lA CRITIQUE SOUS LE PBEIOER EBfPIRS. 605
suis témoin I Pour avoir dédaigné d'être écolier dans ses classes, il
le sera toujoul^ dans le monde. » Mais ce ne sont là que douceurs, en
comparaison des invectives déversées sur la tète de l'abbé Morellet,
qu'il appelle publiquement « théologien renégat, juge incompétent
de l'honneur, bas parasite, perturbateur des lois, charlatan mépri-
sable, effronté menteur, insigne faussaire. » Il l'accuse de a vendre
pour de l'argent des chimères, des erreurs et des sottises, d'abuser
les ministres pour attraper des pensions, et de se faire payer des
ouvrages qu'il ne fait pas. »
II est vrai qu'il était en droit de légitime défense contre de mé-
chantes rumeurs trop complaisamment acceptées. Elles eurent
assez de crédit pour se glisser jusque dans Fiatérieur du journal
qu'il avait rendu si populaire. Le 15 mars 1812, on put y lire une
lettre signée par un vieil amateur qui, se plaignant de la décadence
du théâtre, en recherchait les causes, et laissait planer des soup-
çons sur les motifs de l'éloge ou du blâme distribués aux auteurs
ou aux artistes. Sous ce masque Geoffroy reconnut son confrère
Dussault ; et, prenant pour lui des allusions fort transparentes, il se
crut obligé d'y répondre par une apologie évasive, où il paraphrasa
fièrement ce mot de Louis XIY à un courtisan qui critiquait Ver-
sailles : « Je m'étonne que Yilliers ait choisi ma maison pour en
dire du mal. » Toujours est-il qu'il resta ferme à son poste jusqu'en
ISli; ce qui sui&t peut-être à justifier sa mémoire. Ce n'est pas
d'ailleurs impunément qu'on défie les cabales, les coteries, les par-
tis, les passions, les vanités, les intérêts, et qu'on devient une
sorte de potentat aussi envié que redouté. La calomnie est voisine
de toute dictature. Or celle de Geoffroy pesait à bien des ennemis
qui saluèrent sa mort de cette épigramme :
Nous venons de perdre Geoffroy.
— Il est mort? — Ce soir, on Tinhame.
— De quel mal? — Je ne sais. — Je le devine, moi;
L'impradent, par mégarde, anra sucé sa plume.
IIL
Toutes les qualités morales qui commandent le respect s'allieront
à de vastes connaissances et au don de l'invention chez un autre
écrivain, François Hoffman, qu'un arrêt de Geoffroy avait condamné
à ne faire que des opéras (1). Ce pronostic ne l'empêcha pas d'être
(1) En 1802, dans nne querelle où Hoffman avait défendu, plume en maio, son
opéra dUdmn, Geoffroy lui dit : « Gn^ex-moi, laissez là ces dissertations, et ne faites
que des opéras. »
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■V, •/■■",
606 joms BIS DiQx ssiniBi.
le KBÎeac xlotté da tMis les cntiqiMS dtat ooat esquisacms bt pky^
Mé i KaBcy , le 11 joittet 1760, «d'iOM AtiBiHe crigmaîre Ae HoBgnîet
fils idr an brasseur, U ^evut^far IalMipklUéd'im*styfep9qaaiit^
pekr festins légtrside k Moselle pins npxe la |;Dnse Hqnenr dmlioa*
UiNLiprës de in'tes études, il s'essaya (dons k ffttéeie par des qM-
trakii €t des «des qm coaronm l'ioaciénM de Sèsnidu. fin 1^,
le kuréot parlk peur Paris : le UiééÉre l'attirait, et bieHtôt, l'epém de
Phèdre inaugura brillamment une série «de 4fuantiâe-qu«tre piècee
représentées «te 1786 4 1S06 sur nés priooipaAeB scènes, daos les
genres les plus 'dmrs* Pami •ces témoignages d'oM imaginattkm
fiiooiide, un epéra-bouiSs,ies Rendez^veus bmtrffeoit^ a seul surnage
grfcce à la gatté d'un imbroglio désopilant. Cette folie «de camaÈvil
précéda de quekpMS mois Tentrée d'Hofiman au JomrmA de Fem--
pire, où l'amitié de M« Etienne l'enrôia, en septembre 1807«
Da jour an lendemai», il loi fallut idonc iwpramer une méHa-
marphosa; naos elle ne oaûta point à «n talent flexible qai ne tarda
pas à fie distinguer daim une élite. Il méritait d'ailleurs les plus
cordial sympathies par ame Pépcitation 4'bonnôteté si bien éîMiB
que les acieurs et les directeurs Ini soumettaient la plupart da
leurs conflita, oamme 4 vn arbitre. H arait mémre llodépendanoa
ombrageuse et intraitable. Sous la oonmrane, Pé^ion exigeant qa'Q
supprimât d'une comédie un passage malsonnant pour des oreiles
républicaines, il répondît : « j'écoulerais des conseils, mais non des
ordres; je ferais plutM mille «aurais vers qu'une bassesse, a Um
des laisoDS qui le déternÉièrent k s'eafoir dans aa aoUtude de
Passy fet la crainte das relations qui poufaient entraver la liberté
de sa plume. Ces scrupules finirent par dégénérer en sairaigeria,
car il fermait sa porte aux visiteurs pour se mettre à l'abri de toute
sollicitation, et il ne dtoait jamais en Tille, de peur de rencontrer
parmi les convives un de ses justiciables* Lorsque sa santé ne lui
permit plus de fournir le nombre d'articles convenu, il refusa le
traitement que la caisse du journal voulait lui servir encore. Après
la chute de l'empire, on lui demandait un jour pourquoi il n'écri-
vait pas contre Napoléon : « C'est, dit-il, parce que je ne l'ai jamais
flatté (i). » Aussi ne pardonna-t-il point à l'abbé de Pradt d'appeler
Jupiler-Scapîn l'homme dont il avait courtisé la toute-puissance
pour devenir archevêque. A cette rude probité s'allidt une discré-
tion éprouvée. M"* de Genlis ayant riposté vertement à certaines
(1) n n'eu pM é% caox ^ MretsèraBl Uur 4 ion dte ètinniHes ittérwtét à
aoaMpierra, à twiayaHc 6t mix Btorbow. M at tena ^t W Difctoke, MatodfcBi aa
Journal intitulé U Menteur,
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LA CBITIQUE SOUS £E FRElOtt IlfPIRE. 007
épigcaoames anonyoïes qu'elle eut la tort de lui attribuer, il subit
cts reprèsaîlies sans soufiler mot» ptrce que le oou^pablei M. Auger,
l'avait mis dans sa confidence. Bref» il vécut en Aloeste^ au fond
d'une retraite honorée» où il ne caAiaait guère avec les vivaiia que
plume en main.
Aussi coDScienciemc que sincère, il ne parla jamais d'uu livre
sans l'avoir lu et annoté d'un bcmt à l'autre. Or les souvenirs les
plus lointains s'emmagaeinaîent dans une mémoire vraiment ency-
clopédique. Très exacte, et toujours assaisonnée d'esprit, cette
instruction rayonnait en tous, sens; car les sciences physique* et
naturetlea ne lui fuventguère moins faimlières que l'histoire, la poé-
tique, la tbéol(^e, la philosophie, et la littérature ancienne ou
moderne. Toutes k» fois qu'il touche à des questions tedinkiftes,
8e& style unit la précision k l'agrément, par exemple dans cette
page où il décrit les mervëlles de la vapeur appliquée à l'indus-
trie : « Ici, d'énormes mairteaux écrasent des barres de fer et les
convertissait en rubans flexibles; là, des ciseaux gigantesques les
déeoupent comme du papier; ailleurs, elles s'étendent sousTiné-
vitable cylindre comme la pftte sous un rouleau. Cette fbrce, qui ne
m lasse jamais, fait loumer d'innomlurables roues dont les dents
laissent échapper la laine et le coton en longues traînées blaoehes
^i> saisies et tordues par un nouvel engrenage, coulent en fim-
tafneê de fihy et se perdent dans un tourbillon de fuseaux ; plus
sûre que sous la main du tisserand, la navette va, vient et bit
miracle; des milliers d'aiguilles se meuwnt d'eUes-mémes, et sem-
blent obéir à l'adresse d'une fiéCr La pompe à feu, qui est l'âme de
ce grand corpe> n'est guère plus bruyante que les rouages d'une
mcmtre. n
L'^rudît cachait un humoriste qui sut toujours parer sa matière,
comme en témoigne cette fantaisie où, s'égayant aux d^ens des
géologues, il suppose ironiqiuement qu'un caillefu « né en Afrique n
raoente l'odyssée de ses évolutions séculaires, depuùs l'époque où
ses élémens gaieux flottaient àaxm l'espace, jusqu'au jour où un
professeur du Collège de France le rencontra sur la route de
Sure»es* Dans cette façon de mettre les idées en scène se retrou-
mît l'aptitude dramatique. Cest ainsi qu'fioffinao débuta par des
Leitrés cbampenaiàes^ où un soi-disant provincial, nombre de
l'acadénûe de Ghâlons, rend compte à un sîen cousin de tout ce
que Paris lui offre d'intéressant. Ailleurs, il ioljroduîl des person-
nages qu'il fait HMmœuvrer et dialoguer avec naturel. TeUe est la
scène qui représente l'abbé de Pradt venant le sermonner à son
quatrième étage : tous les ridicules de l'irascible et patelin prélat
revivent dans cette petite comédie, où nous lisons : « La leçon fot
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608 RETUE DES DEUX MONDES.
longue et sévère ; cependant, elle commença par une exposition
pleine de douceur. Plusieurs fois, je voulus placer quelques mots
dans les courts intervalles de Thomélie; mais, d'un léger signe de
sa main, M. de Pradt me forçait au silence, et ce signe était encore
si paternel que je crus recevoir la bénédiction (1). »
S'il aiguise finement une malice, sa causticité emporte la pièce
lorsque la cause en vaut la peine. Une de ces généreuses colères
lui inspira son chaleureux plaidoyer en faveur de M. Etienne et de
ses Leux Gendres accusés de plagiat. Quelle volée de bois vert il
administre aux complices d'une intrigue où l'envie coalisa « les
petits talens à grande prétention, les manœuvres qui se croyaient
ouvriers, les artisans qui se disaient artistes, les faiseurs de poé-
tique ad libitum y les hurleurs de mélodrame, les fabricans de
pointes, les parfumeurs du Parnasse, les petits-neveux de Taba-
rin, » en un mot, toute la cohue des médiocrités jalouses. Animé
par l'amitié, l'avocat prouva du moins que son esprit valait son
cœur. — Signalons encore l'amusante campagne qu'il mena contre
le docteur Gall. Il courut sus à la phrénologie sans se laisser décon-
certer par Tengouement universel; et, malgré les mères qui s'obsti-
naient à tâter le crâne de leurs nourrissons pour explorer leurs
vertus ou leurs vices, il retourna si bien l'opinion que les plus
chauds partisans du nouveau système se vantèrent de n'y avoir
jamais cru. Lorsque Spurzheim essaya de ranimer une foi éteinte,
Hoi&nan revint à la charge, et réduisit en poudre toutes les mappe-
mondes ou tabatières craniologiques. Il ne fut pas moins redou-
table à Mesmer et aux jongleurs, dont le plus grand miracle était
de faire pleuvoir les pièces d'or dans leur bassin magnétique.
Son bon sens se défiait de la passion comme de l'erreur, et ce
confrère de Geoffroy craignait trop d'être dupe pour s'associer au
fanatisme d'une réaction. S'il ne jure point sur la parole de Vol-
taire, il n'est pas de ceux qui le calomnient, ou veulent le proscrire.
S'il déteste les violences de la révolution, sa raison dit sagement :
« Il ne s'agit plus de s'apitoyer sur des malheurs irréparables. Un
peuple nouveau habite la vieille France; il l'a conquise : c'est folie
de vouloir lui rendre conune par un coup de baguette les idées, les
oroyances, les institutions d'autrefois, et leur prestige. Qui com-
mettra cette faute doit nécessairement périr. » Sa franchise n'épargne
pas non plus « ces faux Brutus qui, valets sous César, » attendirent
les premiers craquemens de son trône pour se rappeler qu'ils
avaient été jacobins. Il soufflette de son mépris <c ces libéraux qui
(i) Le récit paraîtra plus plaisant ai l*oii se rappelle qn'HofiEloian était bègne, et que
M. de Pradt pariait ayec une extrême tolubilité.
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LA CRITIQUE SOUS LE PREMIEB EMPIRE. 609
ont écrit sur les droits de rhommOi sur la monarchie constitution-
nelle» sur les bienfaits de la terreur et du maximum, sur le bonheur
de l'athéisme, sur la nécessité de l'Être suprême , sur le grand
empire, le grand empereur, le grand système continental, et qui
reviennent aux droits des peuples depuis que, desséché, l'arbre
impérial ne donne plus de fruits, n II foudroie de ses philippiques
ces a fiers républicains qui ont porté la blouse et les sabots pour
flatter les sans-culottes, qui se sont couverts de soie pour plaire à
Bonaparte, qui ont crié : Périssent les rois! Vive l'empereur et roil
qui ont encensé, flagorné Napoléon, et le couvrent d'injures lors-
qu'il n'alimente plus la fabrique à louanges. »
Ces coups de lanière distribués à droite et à gauche démontrent
l'impartialité d'un misanthrope qui, désabusé par tant de mécomptes,
se lassa de parler à des sourds et d'ouvrir le livre de l'histoire devant
des aveugles. Après avoir crié casse-cou aux hommes d'état con-
vaincus de leur infedllibilité, il se réfugia dans un pessimisme dont
la tristesse clairvoyante conseillait la tolérance et la modération. Au
risque d'ofienser des amis, le royaliste ne leur ménagea pas ses
doléances; quand la monarchie de 1815 eut le tort d'allier sa for-
tune à celle d'une société célèbre et aussi compromettante que
compromise, il raviva le souvenir des Provinciales par une polé-
mique incisive qui le fit surnommer le Pascal du feuilleton.
Il y eut pourtant des lacunes dans cette intelligence alerte. On
lui reprochera du moins une orthodoxie trop rebelle aux nouveautés
et peu accessible au charme de la haute poésie. Ce défaut discrédite
les jugemens qu'il porte sur les Martyrs de Chateaubriand. Outre
que sa raillerie fut alors plus acerbe qu'il ne convenait, nous ne
lui pardonnerons pas d'avoir été insensible au désespoir de Yelléda.
Le secret d'un style modelé sur l'antique échappe aussi parfois au
spirituel auteur des Rendez-vous bourgeois (1) ; et quelques saillies
irrévérentes donnèrent au maître le droit de se plaindre a qu'un
peintre en grotesque fût admis à prononcer sur les tableaux du pein-
tre d'histoire. » Déclarer que « ce prétendu poème est le mauvais
ouvrage d'un grand ulent, » n'est-ce pas, en effet, une sorte d'im-
pertinence? Nous reconnidtrons pourtant que plus d'un trait fut
lancé d'une main sûre, comme le prouvèrent des retouches dont
triomphe ce dilemme d'Hoffman : « Si le critique n'a dit que des
(1) Par exemple, il s'étonne que le poète ait pu dire de Démodocns retronvant
sa fille : « Cymodocée se jette dans ses bras; et, pendant quelqae temps, on n'entendit
que des sanglots entrecoupés : tels sont les cris dont retentit le nid des oiseaux,
lorsque la mère apporte la nourriture à ses petits. » C'est ne pas comprendre Homère
que de blâmer ces sortes de comparaisons.
TOMB ux. — 1883. 39
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6M Bsvm BIS Dsax mombes*
sottises, l'anteor est bien faible de lui (â)éir; si le oritique n'aviit
pas tort, l'auteur est bien ingrat de le traiter^duremait, tout en pro-
fîtaist de ses conseils. »
Un écrivain qui aima surtout la clarté ne pouvait être bienveil-
lant pour les tâtonnemens d'une école naissante qui ne savait où
elle allait. Il comprit cependant l'inqui^de de l'heure présente, et
les symptômes précurseurs d'une réforme appelée par l'ennui des
redites. N'avoue4-il pas « qu'il en est du mauvais goût comme des
mauvaises mœurs : on le blâme , mais on ne le hait point. Par
devoir^ par pudeur j par amour-propre , on vante les tragédies
classiques^ mais on y voudrait des tableaux plus variés, des sur-
prises plus inattendues, des incidens plus saisissans, et une marche
plus rapide. Le mélodrame est détestable, mais {7 amuse par ses
extravagances mêmes. Bref, nous regrettons qu'une honnête femme
n'ait pas tout le piquant d'une courtisane. » Au lieu de combattre
« des, monstres, » il n'aurait donc pas demandé mieux que d'applau-
dir à des chefsnd'œuvre. Mais la médiocrité de maint essai tenté par
la nouvelle poétique justifiait le défenseur de l'ancienne; car il en
est des révolutions littéraires comme des autres, et leurs premiers
acteurs sont rarement faits pour les recommander aux sages. Avant
la venue des héros, il fallut bien subir les charlatans qui, « montés
sur des tréteaux, vendaient de l'orviétan aux badauds du Parnasse. »
Voilà pourquoi le romantisme ne parut à un censeur trop chagrin
qu'un libertinage d'esprits déréglés, que l'insurrection passagère de
l'ignorance et de l'impuissance.
S'il y a de l'étroitesse de vues dans le parti-pris d'un adversaire-
hostile à toute innovation, cet entêtement avait du moins l'excuse
d'un patriotisme qui crut défendre l'intégrité du génie français.
Aussi prit-il sa plume de combat pour voler à la frontière menacée
par l'invasion des littératures étrangères. Lorsque Benjamin Constant
traduisit Walstein^ et, dans une préface conciliante, proposa un
traité de paix aux belligérans, le fougueux champion de la tragédie
ne vit là qu'un piège et s'écria : « Non, il n'y a pas de transaction
possible entre nous et les barbares. Descendre à une concession, i
une mésalliance, ce serait perdre nos qualités, sans nous approprier
celles de la Melpomène anglo-tudesque. Si j'allais dire aux Alle-
mands : Vous devez penser, agir et sentir comme des Français,
ils me prendraient pour un fou. Eh bien ! n'ayons pas non plus la
sottise de nous faire Allemands. » C'était bien choisir son champ
de bataille. U avait aussi quelque raison de s'indigner contre
les a iconoclastes qui brisaient les statues de nos plus grands
poètes, » et de comparer certains toergumènes à a ces débauchés
de Rome, qui désertaient le temple de Vénus pudique pour soivro
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LA CRITIQinS fiOUS IB PRBMIEII BBCPIRE. 6il
iies déesses Gotytto et Yolupie. » Même quand 0 se trompe, une
part de vérité se mêle donc à ses sarcasmes ; et, s'ils ne nous per-
suadent pas, ils nous intéressent par l'accent de la c(mviction, ou
«ms font sourire par une yerve toute gauloise.
Sa marque propre est une fermeté qui n'exclut pas la souplesse,
et une logique serrée qui se prête aux jeux de la fantaisie. Sa dia-
lectique vigoureuse et légère combinait le raisonnement et l'ironie.
Bien qu'il soit malaisé de détacher tel ou tel fragment d'un ensemble
fortement lié, citons pourtant la page magistrale que voici : « Voyez
Napoléon parvenu à l'apogée de sa gloire , quitCam le palais de
Saint-Cloud, au mois de mai 1812; suivez-le en Allemagne, où il
voyage précédé par la terreur de son nom, et où il semble cou-
rir à une nouvelle victoire ; contemplez-le au milieu de la plus belle
armée qui ait fait trembler les peuples ; assistez par la pensée à
cette terrible bataille où six cents bouchée à feu de chaque côté ont
ébranlé les rives de la Mosoewa et où la perte, de part et d^autre,
a été de soixante-dix mille hommes et de quarante généraux; voyez
le vainqueur arriver à cette cité lointaine, où ses soldats doivent
trouver le repos après tant de fatigues, et d'où il va dicter des lois
à la Russie épouvantée... Hais quelle afiireuse péripétie I Kenidt,
Tarmée triomphante sort en silence de la viHe où devait être le
terme de ses travaux ; elle repasse en désordre sur les lieux qu^eHe
a transformés en déserts; sa route est tracée par les victimes qu*dle
y abandonne chaque jour; l'hiver et la famine y deviennent les
auxiliaires de ses ennemis; accablée sans être vaincue, elle lutte
contre tous les genres de mort qui conspirent sa perte : les tristes
restes d'une armée si brillance repassent le ^^iémen, poursuivis par
un détachement de cavalerie que leur faiblesse a rendu redoutable;
le chef de tant de héros, cet homme qu'on ne louait point assez en
le comparant aux Alexandre et aux César, rentre furtivement dans
Fâris, où il se cache; et, le lendemain, on entend ces mots sinis-
tres : « 11 est ici; mais où sont ses soldats? »
Quoi qu'en dise Ghateaulmand, l'écrivain qui traçait ce tableau
u^était pas seulement tm/7«2it^re en grotesque, fih bietti sa plume
^st tout aussi heureuse lorsque, annonçant un livre de gastrono-
nue, eHe débute ainsi : « Les houppes nerveuses, les papilles, les
suçoirs qui tapissent chez vous l'appareil dégustateur sont-Us doués
de cette sagacité élective qui tressaille au plus léger contact d'un
condiment classique? Quand vous avez croqué im bec-figue cmtà
point, arvez-vous senti votre bouche s'inonder d'un torrent de
délices inconnues au vulgaire? k la seule apparition d'un de ces
mets divins qui sont réservés aux élus, a-t-on vu briller dans vos
yeux l'éclair du désir, le rayonoemeBt de l'extaee, le charme pré-
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^
f 61^ RETUB DES DEUX MONDES.
curseur d'une indicible béatitude? Quand la dinde truffée est tom-
bée du ciel pour se poser au centre de votre table, vous ètes-vous
écrié avec transport : Salut! astre bénin, etc. i> Dans ces accens on
reconnaît un fin gourmet : aussi rendent-ils plus méritoires encore
hs délicatesses de conscience qui privèrent souvent Hoffman d'ex-
ctillens dîners. Ce critique ingénieux et si dévoué à ses devoirs était
un académicien désigné; mais, efirayé par la perspective de trente-
neuf visites, il ne put se décider à tant de démarches. Il sied d'au-
tant plus de payer un tribut d'estime posthume au souvenir trop
f effacé d'un honnête homme qui fut original dans tous les sens.
I
• IV.
Pour passer d'Hoffman à Dussault , descendons les degrés qui
vont au médiocre. Né le l** juillet 17ô9, à Paris, fils d'un médecin
i raîiitaire, élève de Sainte-Barbe, lauréat de concours, il était maître
d'études au collège du Plessis lorsque la révolution le chassa de
ce poste, qui pourtant ne devait pas être fort envié. L'Orateur
du peuple lui offrit alors un asile. Dans ce journal « inspiré, dit
Féletz, par les Furies plus que par les Muses, » il fit parfois entendre
la voix de la justice et de l'humanité, mais non sans paraître soli-
daire des violences qu'il voulait adoucir ou réparer. Après le 9 ther-
midor, il se dégagea de cette responsabilité fâcheuse, et quelques
écrits politiques empruntèrent à l'à-propos d'une question reli-
gieuse un retentissement qui eut ses échos jusque dans la province.
RoBderer ayant hautement affirmé que « le décadi mangerait le
dimanche, » c'est-à-dire que l'institution consacrée par l'église
serait abolie par la fête laïque du calendrier républicain, Dussault
plaida la thèse contraire dans une lettre où il célébrait les vertus
dti Madame Elisabeth. Ces préludes sont d'un écolier brillant ^i
vient de quitter les bancs; l'amplification y domine; il y a là plus
de mots que d'idées. Malgré ce défaut qui sera incurable, le débu-
tant fut encouragé par les suffrages publics de La Harpe: rare
faveur que suivit pourtant une brouille prochaine. Mais abrégeons
c^*s préliminaires ; car, après avoir collaboré au Véridique^ et
encouru les risques de la déportation, Dussault ne devint une façon
de personnage qu'à dater du jour où il entra aux Débats^ en janvier
1800, pour ne les quitter qu'en septembre 1817 (1).
Nul ne fut alors plus ardent à exploiter a les saines doctrines ; n
et ce zèle lui valut une vogue peu justifiée pai* la lecture des
(1) n y eut deiu ads d^interroption, de 1803 à 1805.
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LA CRITIQUE SOUS LE PREMIER EBfPIRE. 613
Annales où il recueillit ses fleurs de rhétorique. Ce n'est pas qu*on
ne puisse encore feuilleter ces articles avec un certain intérêt; ils
ne manquent ni de correction, ni d'élégance, ni surtout de facilité.
Mais les jugemens n'ont aucun relief, et n'entrent jamais dans le vif.
Ce rédacteur de lieux-communs a plus de forme que de fonds, et
plus d'acquis que d'esprit. Il est de ces fades panégyristes qui ne
caractérisent les talens que par des à-peu-prës, et, prodiguant de
vagues êpithètes, ne savent pas distinguer nettement ou finement
les variétés d'une espèce ou d'un genre. Si ses admirations sem-
blent apprises par cœur, ses haines viennent de la tète et ont l'air
d'obéir à une consigne. Yoilà pourquoi elles se tournent en décla-
mations outrageantes qui font penser à ce mot de Joubert : « Quelque
aménité doit se trouver même dans la critique. Si elle en manque
absolument, elle n'est plus littéraire. » Or Dassault n'hésite pas à
diffamer ceux dont il combat les doctrines, par exemple, quand il
écrit : tt Dn sophiste de l'antiquité n'était content de ses disciples
que s'il ne comprenait rien à leurs compositions : alors, il les jugeait
parfaites. OhscurcisseZy obscurcissez, s'écriait-il. Voilà tout le secret
des grands penseurs du XV IIP siècle. Ils avaient l'art de tout obs-
curcir, pour tromper les sots. » Il ne voit qu'une a niaiserie dans le
dogme de la perfectibilité; » il n'accorde pas même la bonne foi à
des adversaires qu'il traite de a saltimbanques, dignes de figurer à
la foire. » Toutes ses diatribes sont la paraphrase de ce refrain :
« Les grands prêtres de la religion voltairienne lancent encore dans
le public de gros volumes, pour montrer qu'il leur reste de l'encre
et du papier; mais, s'ils continuent de prêcher, c'est pour sauver les
apparences; car ils ne croient plus, et la honte de se démentir est
le seul lien qui les retienne. »
En revanche, il s'épanouit d'aise en face des orateurs chrétiens
du xvn* siècle ; mais c'est un enthousiasme de commande, ou du
moins une exaltation banale qui, ne discernant aucune nuance, fait
part égale d'éloges à Bossuet et Fléchier, à Pascal et Nicole. S'il
exprime des préférences, elles vont d'ordinaire aux opinions plus
qu'aux talens. Cest ainsi qu'il perd le sens de la mesure au point
de comparer Rollin « à Lycurgue et à Selon. ^ Quant aux contem-
porains, il les pèse dans des lances faussées par des préventions
qu'aggravent parfois ses rivalités jalouses. Elles sont très sensibles
sous les louanges aigre-douces que lui impose la renommée de La
Harpe. N'osant pas l'attaquer de front, il le taquine et le harcèle
par les piqûres d'une ironie sournoise. Tout en reconnaissant que
le Lycée est a notre plus riche inventaire de critique, > il lui
reproche de se grossir de jour en jour, a comme ces fleuves qui ne
dédaignent pas même les plus obscurs ruisseaux. •• » Il faut que
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I
1,
61& UTUB DES DEUX MONDES.
tout y aboutisse par uue pente naturelle, « depuis Homère jusqu'à
M"*de Chazet ! » Aussi sera-t-il, par la force des choses, « un ouvrage
imparfait : c*e$t un de se» caractères distinctifs. Ce vaste registrct,
qui ne sera clos qu'au jugement dernier, porte donc en soi un gemoe
d'immortalité absolament indépendant de son mérite. » S*il accorde
à Taristarque d*ôtre a un grand épurateur d*tdé6$, » il ajoute qu'ii
« imprime aux plus vulgaires une autorité supérieure. » Et puis^
que de redites dans ce cours intarissable, qui a sert au public le
même mets à différentes sauces l » Quelle prolixité dans ces « leçons
qui entrent par une oreille, et sortent par l'autre! » A quoi bon
reprendre les choses ah ovOy « déployer une si grosse artillerie
contre des portes ouvertes, et faire jouer tant de batteries contre
des bicoques vermoulues qui tombent en ruines? » N'est-ce pas
abuser de notre patience que de consacrer un volume à démootrer,
(c contre je ne sais quel fou, que Boileau n'était pas un scélérat? »
Pourquoi donner tant de place à des auteurs qui en tiennent si pen
dans la mémoire des hommes ? Ce procédé ressemble à celui de
Fhistoire naturelle, « où le plus petit insecte a le même droit à
l'attention que le lion et l'éléphant. » L'homme n'est pas plus épar^
gné que Técrivain : a Oui, nous dit-il, M. de La Harpe se pas-
sionne souvent pour la raison, mais hors de toute raison; ses
mouvemens ont alors quelque chose qui ressemble ^ la frénésie ;
sa vue se trouble, et, la chaleur du sentiment éteint chez lui toute
himiëre. » Dussault est-il forcé de rendre hommage à « la justesse
de son goût, » il se hâte de railler les défauts d'un caractère « qui
ne connaît ni convenance, ni règle. » Ne pouvant nier la vertu
agonistique du polémiste, il se rabat sur ce qu'il y a de ridicule
dans ses colères d'artiste, ou plutôt dans « tes procédés d'un avocal
dont les yeux étincelans, les cris perçans et la parole emphatique »
n'en imposent qu'aux naïfs. Aussi ne voit-il en lui qu'un professeur
de déclamation, qui « ménage son esprit aux dépens de ses pou-
mons. » Si ses leçons font salle comble, l'honneur en revient au
débit de l'acteur, à Tattrait qu'excite toujours la vue d'un homme
célèbre, et à la curiosité des badauds, a qui croient participer à la
renommée de M. de La Harpe en s' approchant de sa personne. »
Bien qu'il y ait du vrai dans ces méchancetés qui jouent l'innocence,
elles nous laissent une impression peu sympathique à la personne
de l'écrivain. Son persiflage grimace, et rappelle ces gens qui, toutes
ks fois qu'ils s'avisent de rire, montrent de vilaines dents.
11 fit meilleur accueil à Chateaubriand, parce qu'il appartenait au
camp des conservateurs ; mais, tout en désirant être gracieux,, il ne
fat qu'insignifiant. Lorsque Atala parut, il n'osa se risquer, et n'eul
aucun courage. Qu^il s'agisse de la prasée religieuse» ou de la poê-
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• LA CRITIQUE SOUS I£ PREMIER EMPIRE. «JA
tique, réloge et ie Uâme flotteiU entre le pour et le contre. Dussault
Me reprend un peu d'aplomb qu'en face de l'abbé Morellet et de
son incraipétence. Alors, il se sentit d'autant plus à l'aise qu'il
af ait à venger ses propres griefis ; mais, sous de froides épigrammes
n'éclate pas la joie cordiale d'un justicier qui venge le talent. Son
article sur le Génie du chriêiianisme est également évasif. L'homme
de parti voudrait applaudir l'apologiste, mais sans pactiser avec un
novateur : il en résulte de la gêne, et comme l'indécision d'un
regard qui louche. Une main retire ce que l'autre donne, et les
réserves n'ont pas plus de franchise que l'adhésion. Après des com-
plimens qui aiTectent un ton protecteur, craignant de s'avancer trop»
il recule : il est effarouché par les audaces « d'un style descriptif
ou rêveur qui lui semble une véritable corruption, » et qu'il a ren-
voie aux bucoliques ou à l'élégie ; » car la prose poétique lui parait
l'expédient de ceux qui ne savent écrire ni en prose, ni en vers;
mais il ne l'insinue que timidement. £u réalité, il se montre aussi
malveillant que le comportent les égards dus à uu coreligionnaire.
S'il n'avait écouté que ses préjugés, il eût traité Chateaubriand
comme M°^ de Staël , qu'il place au-dessous de M"^ de Genlis, et
dont il dit : o Si on voulait relever chacune de ses erreurs, on ferait
vingt volumes sur les trois qu'elle consacre à la Littérature : c'est
UiQ livre bon à mettre au pilon. »
Dans ces impertinences entrait l'animosité du politique et du
classique, dont la superstition formulait un jour cet axiome : u Nous
ne devons plus inventer de nouvelles figures, sous peine de déna-
turer notre langue, et de blesser son génie. » 11 prêcha d'exemple;
et son vocabulaire pittoresque ne se composa guère que de la
défroque mythologique : la balance de Thémis, le glaive de Mars,
le bandeau de l'Amour, la ceinture de Vénus, l'olivier de la paix, et
autres oripeaux légués depuis à M. Prudhonmie. Les astronomes
sont pour lui « des amans d'Uranie. » Il dit que CoUin d'Uarleville
fréquente « la cour de Thalie, » que u les journalistes se nour-
rissent avec délices de tous les venins de V Envie] » que « nous ne
voulons pas acheter les lauriers au prix de nos sueurs^ » que M. de
La Harpe, ouvrant les cours du Lycée, « séyne de fleurs le vesti-
bule du temple. » Il compare la curiosité d'un savant qui a sou-
lève le voile sacré de la nature » à l'indiscrétion « d*Acléon portant
des regards téméraires sur des nudités mystérieuses. » Quand il se
lance dans « le style sublime, » il écrit que « la philosophie est
l'étemel flambeau du monde, mais que ses rayons lumineux exci-
tent dans les esprits malades des fermentations dangereuses, comme
l'astre du jour fait quelquefois éclore de désolantes contagions. »
Ailleurs, il minaude, en se souriant à lui-même; on dirait une
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610 RETTJB DES DEUX MONDES.
vieille coquette sous les meosonges du fard et du vermillon. Ses
gaietés s'émancipent jusqu'à de vulgaires jeux de mots, par exemple
quand il travestit M. Dupaty en M, du Pathos. Dans ses bons jours,
il n'eut jamais que l'esprit qu'il s'était fait, et ce serait même le
flatter que de répéter avec Joubert : « Dans son agréable ramage,
on ne peut démêler aucun air déterminé. » Que n'a-t-il écrit en
latin I Sa préface de Quintilien prouve qu'il le maniait fort habi-
lement.
Nous ajouterons que 'ses meilleures pages sont des articles sur
des livres de collège* Encore ne fut -il, dans ce genre , qu'un
apprenti à côté d'un jeune maître, M. Boissonade, qui, à la qua-
trième page des Débats^ signait alors de son humble oméga des
notices tout imbues des parfums de la double antiquité. Tandis que
les gros bonnets du feuilleton prenaient un ton de docteur pour
trancher des questions auxquelles ils n'entendaient pas grand'chose,
lui, du moins, il donna l'exemple d'un savoir précis, et d'un style
agréable dans les sujets les plus ingrats. Ses moindres bagatelles
avaient un tour attique; et, tout en se réduisant trop volontiers à
des problèmes de philologie ou de grammaire, son érudition, aussi
exacte que discrète, s'assaisonnait de quelques grains de malice
contre les pédans ou les faux savans. Sous des aperçus fins et
instructifs on pouvait déjà pressentir l'helléniste friand auquel il suf-
fira plus tard de commenter deux mots grecs, pour captiver, durant
«ne heure, tout un cercle d'auditeurs religieusement attentifs aux
petites découvertes d'une érudition brillante comme la poussière du
diamant. Après cet hommage rendu à la délicatesse d'un raffiné qui
sut distiller le suc des fleurs, il faut bien cependant confesser que
les lecteurs d'aujourd'hui seraient fort surpris, si les journaux leur
servaient les miettes dont se contentait l'appétit de nos pères. Il
est certain que ces notules nous paraissent bien grêles : les con-
naisseurs sont devenus plus exigeans; et, pour que l'antiquité
gardô son attrait, il sera désormais nécessaire de la rattacher au
train des idées modernes par des études larges, vivantes et suscep-
tibles d'intéresser l'artiste , le philosophe, l'historien ou le mora-
liste,
V.
C'est ce que comprit un autre humaniste, M. de Féletz, formé
dans le commerce de la société polie plus que dans l'ombre des
écoles. Né à Gumont, petit village de la Ciorrèze, le 3 janvier 1767,
au sein d'une famille de vieille noblesse, élève de l'Oratoire et des-
tiné à l'état ecclésiastique, il venait d'achever ses études de théo-
L
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LA CRITIQUE SOUS LE PREMIER EHPIRE. 617
logie, et tenait une chaire à Sainte-Barbe, lorsqu'en 1791 la com-
mune de Paris le somma de prêter serment à la constitution civile
du clergé. Au lieu d'obéir, il se démit de ses fonctions, et se retira
en Pèrigord. Il aurait pu ne pas franchir le dernier degré du sacer-
doce ; mais le gentilhomme mit son point d*honneur à braver ce
péril; et, ordonné prêtre dans une chambre par un évéque pro-
scrit, il aima mieux se laisser emprisonner que de mentir à sa con-
science. Jeté, à Rochefort, sur un ponton infect où la contagion
décimait ses compagnons de captivité (1) , il passa dix mois dans
cet enfer, sans consentir à une défaillance qui l'aurait délivré. Il
n'en sortit que sous la menace de la déportation. Arrêté une seconde
fois à Orléans, il allait partir pour Sinnamary, quand il eut l'adresse
d'échapper à ses gardiens; mais il ne respira qu'au jour où la sécu-
rité du consulat rendit un ami des lettres à de studieux loisirs, et
ouvrit les salons à l'homme le plus fait pour s'y plaire.
Ce fut alors que deux anciens barbistes, MH. Bertin, le pressè-
rent de s'adjoindre à la rédaction de leur journal. Il accepta cette
plume qu'ils lui tendaient, et il n'eut qu'à rester un causeur aimable,
pour se trouver, sans le savoir, exceUent écrivain. Chrétien de con-
viction et royaliste de cœur, il avait assez souffert pour garder ran-
cune à la révolution, et ne point détester une dictature; il fut donc
de ceux qui se sentirent renaître lorsque la société reprit enfin son
équilibre. Mais, tout en profitant de ce bienfait et prêtant un con-
cours actif au rétablissement de la paix publique, il ne donna jamais
le moindre gage à l'empire et ne se laissa ni tenter par ses faveurs,
ni intimider par ses violences. Pendant dix années, fidèle à ses
regrets, sans acheter ce droit par des flatteries, il montra comment
la dignité du langage peut sauvegarder l'indépendance des idées et
des sentimens. Soutenue par un caractère, sa dextérité réussit
même à se jouer parfois des contraintes légales, à tirer parti des
réticences, et à mêler des vérités relativement courageuses aux con-
troverses tolérées par un pouvoir de plus en plus irritable. Lorsque
l'empereur confisqua le Journal des Débats pour l'asservir à sa
poUtique, M. de Féletz émigra vers le Mercure^ où il porta son esprit
de réserve et de fierté.
Par cette attitude silencieusement dissidente, il se distingua de
ses confrères, et en particulier de Geoffroy. En servant sous le même
drapeau, il n'usait pas non plus des mêmes armes. Sans être moins
acérées, les siennes furent assez courtoises pour ne point blesser
les personnes en visant les doctrines. Habitué à l'urbanité de l'an-
cien régime, et soucieux avant tout d'agréer & ses survivans, il sut
(1) Sur sept cent eoixante prêtres, deux cent cinquante senlement snnrécorent.
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618 VErm bbs bsdi mondes«
condamner un livre sans 8e croire Tennemi de Taatenr, et ne jamais
punir un galant homme du seul tort de n'être pas de son aris.Mais
ces niénagemens ne coûtaient rien à sa franchise; car il était expert
dans Tescrime de l'ironie; et, pour être dites à mî-¥oix, ses niaUces
n*en furent pas moins comprises de teus ceux qui connaissaient
Tart de lire entre les lignes, ou d'interpréter les sous-entendus. Ce
badinage qui associait le lecteur à ses épigrammes, et les suggé-
rait au lieu de les achever, n'était chez M. de Féletz qu^ le talent
de la conversation appliqué pour la première fois à la critique. SU
eut en effet une prétention, ce fut celle de ne point paraître un lit-
térateur, mais un lettré, qui écrivait conme parlent les honnêtes
gens dans un cercle choisi. De là ce naturel d'un style exempt de tout
apprêt. Eu s'adressant au public, le journaliste est encore l'homme
du monde dont le fauteuil ne devient jamais une chaire. Sans doute
il s'obst rve , car on l'écoute ; mais sa circonspection n'empêche
point Tabandon et l'allure légère d'un esprit qui aime mieux effleu-
rer qu'insister. Même quand il traite des questions austères, il les
égaie d'un sourire. Jusque dans un entretien sur des traductions
d'auteurâ grecs ou latins (car c'étaient alors des livres à la mode), il
glisse des amorces pour les profanes; et, loin de s'étaler, son savoir
ge déro1)e sous, un enjouement qui ne songe point à faire la leçon
aux ignorans. Par de naïfs retour sur lui-même, il échappe au ton
dogmatique et donne & sesjugemensla forme d'une impression per-
sonnelïe qui se sounfiet à nous plutôt qu'elle ne s'impose. Cette die-
(Téti(.>n n'émoussait point la pointe d'une malignité qui eut, à l'oc-
casion, ses vives saillies. Cn jour, dit-on, un personnage officiel,
trop i^aui de la fausse grandeur qu'il devait à ses bassesses, l'abbé
de Pradi, contestant aux rédacteurs des Débats l'exactitude d'un
faitf s écria d'un air insolent : « Ahl pour cela, messieurs, il n'y a
que moi qui puisse en répondre; car, pour le savoir, il faut aller
dans^ la bonne compagnie. — J'y vais, moi, riposta M. de Féletz ; et,
ce qui m'étonne, c'est que je ne vous y ai jamais rencontré. »
Oui, son originalité fat de raviver ces traditions de savoir-vivre
qu'avaient interrompues la révolution et l'empire. Voilà le secret de
b faveur qu'obtint si rapidement un écrivain supérieur à tant d'ar»-
ires par la mesiu*e, la tenue et la simplicité. La déclamation ayant
été, depuis dix ans, la langue des lettres et de la politique, on prit
plaisir au retour d'une qualité qui était la censure d'un défaut
antipathique au génie de notre race. Ge langage sobre et tout uni
devint un modèle de goût, et même de conduite ; car le faux va des
mots aui choses, et des paroles aux actes. Ainsi donc, en opposant
sa justesse à tant d'hyperboles qui enflaient encore la voix autour
de lui( U. de Pèletz rendit service à une génération qui, après
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LA CRrUQUE SOUS U n&BHlER fiMPlRE. 6l9
<des excès de tonte sorte, avait besoin de calmer ses neiis, et de se
rafiratchir le sang par une diète sévère.
Il ne lui ofirit que les alimeus les plus sains. Montaigne, La Fon-
taine, Boileau, Racine, Fénelon, Bossuet, Massillon, La Bruyëra,
yoïlk les auteurs que préfère un ahbé doublement orthodoxe, et qui,,
à force de vanter le xvii* siècle, croyait un peu en être lui-même*
Il en devisait comme un contemporain et semblait avoir découvert
les chefs-d'œuvre qu'il célébrait avec le piquant de Tà-ppopos, comme
sMls gardaient toute leur fraîcheur de nouveauté première. Ces trans-
ports répondaient aux vœux de l'opinion, heureuse de retrouver des
génies calomniés, et de les rétablir dans leur gloire. C'était jastiœ :
mais pourquoi faut-il que tout le xviu' siècle ait payé les frais de
cette restauration, sous laquelle éclatent encore des haines succé-
dant à d'autres haines? Ceux qui proscrivirent alors les rois de la
veille, Diderot, Voltaire et Jean-iacques, tous ces émigrés qui les
chargeaient de leurs anathèmes, n'auraient-iU pas dû se rappeler*
qu'ils avaient été complices de la révolution? Car elle était toute
récente l'époque où l'on parlait d'ind^endance dans les camps, de
démocratie chez les nobles, de morale dans les boudoirs, où l'on
frondait les puissans de Versailles tout en leur faisant la cour, où
les prélats quittaient leur diocèse pour briguer des ministères, où
des cardinaux rimaient des contes licencieux, et où tous les grands
seigneurs fêtaient la philosophie, sauf à la maudire, quand elle des-
cendit de leurs hôtels dans la rue. En se déclarant contre les enne-
mis de sa foi, M. de Féletz ne se reprocha pas du moins une pali-
nodie ; et, dans cette guerre de croyance, sa modération prouva la
constance de ses principes : car il n'avait pas, comme d'autres, des
faiblesses à se faire pardonner.
Tant que l'empire autorisa ces hostilités, H. de Féletz se distin-
gua parmi les plus valeureux; mais le jour vint où Napoléon étouffa
d'un mot une réaction qui avait des visées monarchiques^ Alors,
chacun des croisés s'assoupit de son côté : AL de Bonald, dans une
sinécure universitaire; Fontanes, au pied du trône, dans les dou-
ceurs du panégyrique; M. de Féletz, dans les salons du faubourg
Saint-Germain, où, câliné par des douairières, il s'accoutuma peu
à peu aux longues causeries, aux redites, aux complimens «t aux
fades gentillesses. C'est de là que sortirent bien des pages qu'on
admira par habitude, mais qu'énervait une incurable anémie. Nous
en e^icepterons pourtant Jes études qui avaient trait à l'histoire des
mœurs, et à ces galons d'autrefois qu'il dépeint au vrai, sans illu-
sion et sans amertume; car il finit par se paciOei:, comme tous ceux
qui , après des épreuves dignement traversées^ passent à l'état
d'hommes heureux.
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620 REVUE DES DEUX MONDES*
Les critiques dont nous venons d'évoquer les noms eurent tous
la bonne fortune de se voir soutenus par les sympathies d'une
société qui les aidait à reconquérir ses mœurs. Ils n'eurent qu'à
seconder l'impulsion reçue : nous leur reprocherons même d'avoir
été plus prompts à céder au mouvement passionné de l'opinion
qu'habiles à le modérer et à le diriger. Mais peut-être eurent-ils
raison de courir au plus pressé, c'est-à-dire de couper court à l'ido-
lâtrie du xviu* siècle qui eût égaré le nôtre loin de ses voies natu-
relles ; car toutes les suites sont du temps perdu ; et, aux environs
de 1800, il ne fut pas mauvais d'en finir avec des engouemens sté-
riles. Il y eut donc quelque utilité provisoire jusque dans les injus-
tices d'un parti-pris trop exclusif.
Signalons aussi l'à-propos des défiances que les lettrés de pro-
fession manifestèrent alors contre l'envahissement de l'esprit positif
et mathématique. Il y avait là un péril si j'en crois un concert de
plaintes quj retentissent à l'envi : « Qu'est-ce qu'un poète ou un
orateur, s'écrie Dussault, près d'un algébriste, d'un géomètre, d'un
physiologiste, d'un botaniste? Qu'est-ce que la plume et Técritoire
près du quart de cercle, des cornues, des alambics, des loupes,
des herbiers et des télescopes? À l'Institut, combien de rapports
de toute couleur sur la minéralogie, la géologie, l'alcali volatil, le
fluor et les moufettes avant qu'on en vienne à la petite pièce de
vers, véritable denier de la veuve ! Il faut un microscope pour
apercevoir, parmi tant de classes techniques, celle des lettrés,
petit peuple isolé, sans alliés, sans amis, menacé par dix nations
confédérées prêtes à partager ses dépouilles. » Hoffman , de son
côté, ne tarit pas en doléances analogues : « Mon cher cousin,
écrit-il en 1807, prener votre télescope, et braquez-le sur le Par-
nasse : vous y verrez des botanistes qui cherchent des mousses et
des lichens, des lithographes qui examinent un petit éclat de rocher
pour découvrir si la montagne à double cime ne serait pas une pro-
duction volcanique, des chimistes qui décident que le sol du sacré
vallon n'est qu'un résidu de corps marins, et des anatomistes qui,
trouvant des ossemens épars, y reconnaissent le squelette de Mar-
syas si méchamment mis à mort par Apollon. La lyre d'or se fait-
elle entendre, aussitôt un physicien établit ses calculs sur la réso-
nance des corps sonores et détermine avec précision l'espace que le
son parcourt dans l'intervalle d'une seconde... Le poète, confus, se
cache dans la foule des savans, et assiste à la dissection d'un crâne,
en réfléchissant sur la vanité de la poésie. » Ces railleries s'attaquaient
à un travers qui fut vraiment épidémique dans un temps où un inven-
teur proposa sérieusement de transporter 100,000 hommes en Angle-
terre par un système de trois mille ballons gigantesques. Tandis qu'il
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LA CRITIQUE SOUS LE PREMIER EMPIRE. 621
équipait cette flottille, un physicien prétendait enseigner aux soldats
de la grande armée à marcher dans le fond de la mer, pour s'élan-
cer à rimproviste sur les « rivages d'Albion, comme les crocodiles
du Nil se jetant sur leur proie. » On avait vu tant de miracles qu'on
ne doutait plus de l'impossible. Cette foi dans la science devenait
une sorte de vertige, et tournait toutes les tôtes. Elle fut donc sage
la mauvaise humeur des écrivains, qui, faisant contrepoids à ces
tendances, défendirent les droits de l'imagination contre ce qu'ils
appelaient « les abus de la règle et du compas, » deux instrumens
aimés du despotisme impérial.
En dehors de ces titres, l'état-major de la critique n'eut point
d'initiative. C'est que tous les partis, littéraires, philosophiques ou
politiques, ne tardent pas à s'immobiliser dès que le monde com-
mence à incliner vers un autre pôle. Quand les maîtres ont dis-
paru, leurs disciples essaient de réchauiïer le culte en exagérant les
rigueurs de la pratique : vaine tentative qui ne rend jamais l'in-
fluence perdue ! car l'esprit s'eiïace, en même temps que grossit
l'importance de la lettre. Ce ne sont plus que des dévots agenouil-
lés devant le dieu Terme. C'est du moins l'impression que produit
sur nous toute une légion d'auteurs dont les notices, tantôt sèches
et fastidieuses, ressemblent à un catalogue de faits et de renseigne-
mens, tantôt académiques et fleuries, sont infidèles, vagues, et s'in-
terdisent toute précision comme contraire à la noblesse « du beau
style. » N'y cherchons point l'esquisse des physionomies et des
caractères, les relations d'un personnage avec ses contemporains,
les vues historiques, la réalité flagrante. Nous y trouverons seule-
ment des citations que n'enchaîne aucune trame : c'est le terre-
à-terre de ces extraits qui suivent tant bien que mal le courant
d'une lecture; ou, si l'arbitre prononce un verdict, il en revient
presque toujours aux autorités de collège et aux recettes de rhé-
torique. Il note, comme on disait alors, « les taches et les beautés; »
il s'extasie sur une gradation, une apostrophe, une prosopopée, un
effet d'harmonie, une réminiscence de Racine ou de Voltaire. Bref,
c'est le triomphe du pédantisme qui ergote sur des mots, discute le
choix d'une épithëte, chicane une expression téméraire , une con-
struction vicieuse, une inversion forcée, un néologisme, une rime
faible, une simple consonance. Ces éplucheurs de syllabes sont
tout à la fois des régens par la morgue, et des écoliers par la doci-
lité passive qui s'en tient aux formules battues et rebattues. Enfer-
més dans la forteresse de la routine, ils ne regardent l'horizon que
par des meurtrières d'oCi ils tiraillent sur les indépendans*
Même quand ils font des remarques judicieuses, leur style les
déconsidèi^; car, s'ils aperçoivent ime paille dans la plume de
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62S BETGS BU DBUX M<»n>£S«
leurs justiciables, ils ne voient pas la poutre que tratne celle dont
ils fie servent. Leur frugalité n'est qu'indigence, ou paresse d'esprits
casaniers. Bivarol disait : t Le jugement se contente d'approuver
et de condamner; mais le goût jouit et souffre : il est au jug^
ment ce que l'honneur est à la probité. Ses lois sont dèUcates,
mystérieuses et sacrées. L'honneur est tendre, et se blesse de peu.
Tel est le goût; et, tandis que le jugement pèse son objet d'une
main froide et lente, il ne faut au goût qu'un coup d'oeil pour déd*
4er son suffrage ou sa répugnance, je dirais presque son amour et
sa haine, son enthousiasme ou son indignation, tant il est sensible,
exquis et prompt. Les gens de goût sont donc les véritables juges
de la littérature. » £h bien ! si ces principes font loi, la plupart des
aristarques de l'empire ne furent guère que des huissiers ou des
greffiers. C'est qu'il y a chez eux divorce entre le sentiment et la^
raison. Loin de laisser l'œuvre agir sur eux-mêmes, et d'oublier ce
qu'ils ont appris pour se livrer à l'émotion immédiate et directe, ils
consultent un code et appliquent méticuleusement ses articles. De
là vient que leurs éloges glissent sur les surfaces. Au lieu d'être le
plaisir d'une libre découverte, et d'avoir l'accent d'un premier mou-
vement, ces panégyriques indistincts et anonymes pourraient indif-
féremment s'appliquer à tel ou tel. C'est une admiration qui pro-
cède moins d'une joie intérieure que d'une habitude prise : on dirait
un hommage réglé par les rites d'une église, ou l'étiquette d'une cour.
Accordons, à la vérité, que cette critique verbale convenait à une
génération qui, ayant vécu dans les clubs ou les camps, fut tout
aise de faire en quelque sorte ses classes sous la férule de ces péda-
gogues. Mais si cette discipline scolaire profitait à des lecteurs
incultes, elle ne put susciter ou guider les talens. Elle les aurait
plutôt découragés par son perpétuel veto et sa manie de façonner
tous les esprits sur le même patron. Bonne pour établir la police
dans un milieu anarchique, elle ne sut point ouvrir une de ces
tranchées qui mènent à la prise d'une place, ni livrer une de ces
batailles qui font avancer les idées. C'est à d'autres que les Hoff-
man et les Geoffroy, que les Dussault et les Féletz, qu'était réservé
cet honneur : à M°''' de Staël et à Chateaubriand.
Gustave Herlet.
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-^ :jT* r * ^"^ "«il ^
LE
ROI RAMIRE
DBUNlèRE PARTIE.
XVII.
Sft tante dteparue, et tandis que notre monde s'installait sur des
chaises autour d'une petite table en acajou, Jacques, par un geste
affectueux, passa son bras au bras de l'abbé Pigeonneau et l'attira
un peu à l'écart.
— Écoutez, lui dit-il d'un ton saccadé, indice d'une émotion yio*
lente, c'est le dernier ballon que je lance, et je vous prie, quand
tout à l'heure il va s'enlever, de l'accompagner de vos applaudis-
aemens, comme ne peuvent manquer de le faire vos amis. Vous
devinez, je suppose, qu'à la fin je dois avoir assez de toutes ces
a blagues. » Le bouquet^ et je clos la série. Surtout ne vous avisez
pas de m'interrompre, car l'exaspération de mes nerfe n'épargne-
rait personne, pas même votre W^^ d'Alpujaras, que le diable
«nporte pour le mal qu'elle me faiti Vous aviez bien besoin de
eoncevotr l'idée profonde de me marier et, à vos momens perdus,
d'inoculer comme un poison cette idée à ma vieille tante de Gas-
tilletl Enfin ce plat de votre façon est cuit à présent, et c'est moi
fui 8ui& obligé de gober le morceau... Je l'ai gobé...
— Leoiorceau?.. demanda l'aumônier»
(f) Voyex 1» Revm da l*' et da 15 Mptembie.
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Ô2A KEYUE DES DEUX MONDES.
— ïl est des morceaux de plusieurs sortes, et, toutes les fois
qu'oD ouvre la bouche, on n'avale pas une grive, monsieur l'abbé.
— Quel morceau avez-vous donc avalé?
— El quel autre pouvais-je engouflfrer, sinon celui que vous
m*âvez tendu avec tant de persévérance au bout de votre ligne?
Sous \ os formes rondes, engageantes, vous êtes un rusé compère,
et je crains bien de garder longtemps votre hameçon dans le
eœur.
— 4hl tant mieux! mon cher Jacques; tant mieux I répéta
M. Pigeonneau, riant.
— Eh quoil vous osez rire! lui dit 1^ jeune homme, furibond.
Vous venez de blesser mortellement M"* d'Alpujaras, peut-être
m'avaz-vous atteint moi-même jusqu'à l'âme, et vous riezl
— Jq ne suis pas en peine, articula-t-il, se frottant les mains :
un bon mariage' vous guérira tous les deux.
— Alors vous vous figurez, vous, monsieur, qu'^q^rès avoir raillé
sans merci le marquis Àlvar d'Alpujaras, n'avoir eu de respect ni
pour son âge, ni pour son caractère tout de droiture et d'héroïsme,
je suis digne d*aspirer à la main de sa fille?
^~ Parbleu!
— £h bien I moi, je juge autrement la situation que je me suis
faite, grâce à vous. S'il vous avait plu de rester neutre entre
M"' d'Alt>ujaras et moi, de ne pas sans cesse me rabattre vers une
personne que j'aurais remarquée sans vous, je me serais gardé de
pousser mes impertinences à bout, et un retour peut-être eût été
possible. Mais vous étiez agaçant, et, pour vous fuir, je me suis
eu (erré jusqu'à la garde. Tant pis pour nous trois!
— Et maintenant?
— A dix heures, je partirai pour... Saint-Jean-de-Luz.
— Mais vous reviendrez de Luchon?
— Jamais!
— Et quand les mille livres sterling des fusils Remington seront
épuisées?
— Je vous demanderai vos quinze cents francs.
— Dieu, comme vous l'aimez!
— Voulez-vous vous taire, voyons!.. Chut! ma tante.
— Aht cette Cussette, pas plus de cervelle qu'une linotte, pes-
tait M'^ de Castillet, descendant les marches du perron. Savez-vous
oLi je viens enfin de découvrir le Romancero^ cet ouvrage merveil-
leux qui ne me quitte pas? Dans le pétrin, oui, dans le pétrin.
Hier» jt; vais montrer à cette sotte de Cussette à confectionner le clo-
cher de la croustade, j'oublie mon livre, et elle me le fourre parmi
la farirje et les paillassons à pain. Cette fille, elle m'en fait voir de
grises depuis quarante ans qu'elle est à mon service I Je fabrique
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k
LE BOI HAMIRE. 626
des confitures délicieuses avec les fraises de mes arbousiers. Groi-
riez-vous que, l'autre jour, recomptant mes pots, — j'en ai pré-
sentement quatre-yîngt-douze, — je me suis aperçue que Gussette
les avait recouverts avec quatre-vingt-douze feuilles de parchemin,
arrachées d'une liasse de mes papiers de famille I Yoilà ce que mes
gens font des hauts faits, de la gloire du roi Ramirel.. Tiens, mon
cher enfant.
Elle tendit à Jacques le Romancero^ encore un peu blanc de son
séjour parmi la farine et les paillassons du pétrin.
C'était un livre vénérable, à tranche rouge, recouvert en forte
basane tigrée. Les coins de la reliure, percés d'innombrables petits
trous, attestaient le travail acharné des insectes rongeurs, qui, &
certains endroits, avaient mis le carton à nu. Jacques, ayant passé
et repassé son mouchoir sur l'antique bouquin, l'ouvrit. Le premier
feuillet, imprimé en longues lettres maigres, étirées, portait le
titre suivant :
ROMANCERO GENERAL
en que se contienen todos los romances^
Por Pedro de Flores.
MADRID.
i604.
L'œil de Jacques fureta au commencement, au milieu, à la fin
du Romancero gênerai.
— Ce n'est pas ça I ce n'est pas çal répétait-il.
Et il se remettait à fouiller.
Sauf le respectable M. Turlot, qui, de temps à autre, par une
façon unique de tousser, de remuer la jambe, de rouler les yeux,
donnait des marques non équivoques d'impatience, — songez donc,
cinq heures sonnaient de l'autre côté de la rivière, au clocher des
Barnabites, et le whist n'était pas encore commencé! — sauf le
respectable M. Turlot, chacun attendait tranquillement.
— Vous ne pensez peut-être pas, mademoiselle, dit le forcené
joueur, s'adressant à M"* de Castillet, que c'est jeudi aujourd'hui?
— Jeudi?., demanda la vieille fille, en train pour l'instant de se
répéter à elle-même la romance du jeune Ramire, son ancêtre, le
glorieux successeur de don Sanche le Grand :
En Castilla y en Navarr»,
Don Sancho Hayor regnaba...
— Vous savez bien que, le jeudi, la bénédiction du saint sacre-
ment me réclame à la cathédrale un peu avant sept heures, et, si
nous devons faire notre partie de chaque jour.. •
Tom ux. — 1993. iO
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«20 BEVUE DBS D&JX MONDES.
U montrait d'un geste nayrè les cartes que Mark venait de dépsh
fier sur la table à jeu.
— M'y voici I s'écria Jacques, fri^pant sur le livre de sa taute un
coup qui fit sortir un nuage de poussière ^ de farine mêlées»
Il fit un pas vers le protcmotaire..
— Monseigneur, lui dit-il, je vous demande, à vous plus versé
que moi dans les pures lettres espagnoles, de vouloir bien nous
traduire, non pas les trois romances du roi Ramire II, la première
romance seulement.
— Mais, mon enfant, il n'existe aucun lien de parenté entre
notre famiUe et le roi Bamire U» se hâta, de protester M"* de Gaa-
tilkt
— Vous ne m's^renez rien, ma tante. Je sais comne vous que
Bamire II fut simplement roi de Léon, tandis que notre aïeul
Kamire I^ régna tout ensemble et sur la Gastille et sur TÂragon.
— Dans quel dessein, mon cher Jacques ?.. s'informa M^ Rodri-
guez, ne s' empressant pas de prendre le bloc enfariné, par peur de
salir ses beaux gants violets, qu'il s'était repassés aux mains, le
déjeuner fini.
— Comment! monseigneur, c'est vous qui demandez à votre
élève si ses actions tendent à quelque chose de précis, de déter-
miné I Lui auriez-vous appris par hasarda agir comme un insensé,
qui ne sait ni ce qu'il veut ni où il va?
Sans respect pour ses gants violets, pour le liséré violet de sa
soutane, que le Romancero pouvait blanchir en s'y appuyant, le
théatin, délicieusement chatouillé, saisit le livre, et, faisant de
nombreuses pauses pour trouver l'expression française, ânonnant,
aoufflant, suant, traduisit en ces termes les commencemens de la
romance de Ramire II, roi de Léon.
« De grandes disputes se sont élevées entre Navarrais et Arago-
nais, parce que le roi manque et que beaucoup de gentilshommes
prétendent au trône. Les peuples aiment la loyauté; ils refusent leur
consentement aux compétiteurs, car ils ne veulent pour régper sur
euz que celui qui sera reconnu de sang royal. •• »
— Écoutez maintenant, écoutez I interrompit Jacques.
« Or» continua le protonotaire, le roi don Alphonse, qui venait
de mourir, laissait un frère, don Ramire, qui était moine de très
pieuse et sainte vie. On le tira du monastère, encore que cela
ne lui plût aucunement ; on le conduisit à Huesca, et on le choisit
pour roi... »
— Est-ce crâne, çat s'écria Jacques, s'emparant du Romancero
gênerai d'un tour de main et le restituant à aa tante.
Ce mot d'argot, que Farchiprétre de Saint-Irénèe et L'aïunônitf
des carmélites comprenaient à peu près, mais dont ils ne s'ex-
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^
LB BOI RAMiaB. 627
pliquaient guère l'emploi, portait au comble rahurissement de
M^ Bodriguez, du marquis Alvar, de M"®' de Gastillet et d'Alpu-^
jaras, qui n'en démêlaient pas du tout la sigaiiication.
— Qu'entendez-Yous par là, monsieur le comte? demanda le vieux
soldat de Bilbao.
— J'entends par là, monsieur le marquis, que la conduite des
princes, dans le passé, particulièrement la conduite des prince»
espagnols, fut digne de tous les éloges.
— Mais il me semble que la conduite du roi, dans le présent.*.
— Assurément on ne saurait parler de sa majesté qu'avec, une
admiration respectueuse. Malgré tout, monsieur le marquis, je ne
saurais confondre la misère de nos temps actuels avec la splendeur
des temps anciens. Tandis que ces derniers, à travers de longs siè-
cles, sont visiblement frappés à Tempreinte de la main de Dieu, les
autres portent inscrite à leur face la griffe de Satan. Puisque nous
sommes entre nous, et qu'un jardin, un parc, une rivière nous
séparent de la vaine agitation des hommes, j'aurai l'audace de
pousser ce cri de détresse : « Dieu n'occupe plus les rois! »
— Mon enfant! mon enfant 1 vous vous égarez, dit M«' Rodriguez.
Vous oubliez que le chef de la maison de Bourbon est dune piété
angélique, et que notre roi...
— Non! non! mille fois non! s'écria-t-il avec force.
Et, renversant sa tète spirituelle et fine par un mouvement qui ne
laissa voir à son entourage émerveillé que les deux pointes frémis-
santes de sa barbe fourchue :
— Si ces princes, en effet, sont aussi angéliquement pieux qu'on
le prétend, pourquoi, au lieu de courir les hôtelleries à travers le
monde, quand l'injuste violence des peuples leur a arraché la cou-
ronne du front, ne se sont-ils pas réfugiés dans les cloîtres? Le
devoir leur commandait, en attendant d'être mis à même de reçu-
pérer leur royaume, de se jeter dans les bras de Dieu, et tous se
sont jetés dans les bras... d'une femme.
— Monsieur le comte I gronda ce vieux dogue de la monarchie
qui avait nom Alvar d'Alpujaras.
— Enfin le roi d'Espagne, le roi de France, le roi des Deux-
Siciles, sont-ils mariés, oui ou non?
— Ils sont tout ce qu'il y a de plus marié! répondit l'abbé PigeoiH
neau^ qu'on n'interrogeait pas.
— Ah ! s'écria Jacques avec désespoir, ce n'est pas aussi humai^
nemeut, aussi charnellement, qu'on agissait aux époques primitives
de la monarchie espagnole, de la monarchie française, des autres
monarchies. Lisez le Romancero gênerai^ et, sans rappeler le roi
Bamire II, moine à l'abbaye de Saint-Pons-de-Thomières, en France,
dans le département de l'Hérault, vous y découvrirez vingt rois
I
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628 REVUE DES DEUX MONDES.
qui se firent raser la tête comme lui ; lisez V Histoire ecclésiastique
de Grégoire de Tours, et vous verrez la foule de princes qui rem-
plirent les monastères en ces temps privilégiés. Pour mon compte
personnel, si la nouvelle expédition que nous préparons, Dionis
Ferez et moi, avec tant de soin, de persévérance, —j'oserai ajouter
de courage, — vient à échouer comme tant d'autres, je saurai ce
qu'il me reste à faire.
— Et que feras- tu, mon Jacques? s'écria M"* de Gastillet,
alarmée.
— Le roi de Gastille et d'Aragon, dépouillé de toute attache
humaine, montrera au roi d'Espagne, au roi de France, au roi des
Deux-Siciles, aux autres rois exilés s'il en reste, la voie où ils
devaient marcher, avant de s'engager dans les liens où ils se trou-
vent si pitoyablement retenus.
— Alors, monsieur Jacques, vous renoncerez au monde?., bal-
butia W^ d'AIpujaras, blanche à faire peur.
— J'y renoncerai, mademoiselle.
— Et tu entreras en religion? interrogea Iff^** Hombeline.
— J'y entrerai.
— Où? demanda monseigneur.
— Dans ma patrie, à Yitoria.
— Chez les théatins?
— Oui, monseigneur, chez les théatins.
— Vous savez, monseigneur, intervint l'abbé Pigeonneau, pre-
nant sa large part dans la douleur muette d'Isabelle d'AIpujaras,
vous savez que tout ce qu'il plaît à votre élève de nous débiter à
propos du mariage est pure plaisanterie de sa part. Il s'amuse.
— Monsieur Pigeonneau 1 hurla le roi Ramire, le poing levé sur
l'aumônier des carmélites.
Une bataille! cela regardait le marquis Alvar d'AIpujaras y Huesca
y Salvador. Il accourut et sépara les ennemis avant qu'ils pussent
en venir aux mains.
XVIII.
Un homme qui n'était pas à son aise dans cette bagarre, c'était
le respectable H. Turlot. Ma foi ! s'il eût prévu qu'un tel spec-
tacle lui était réservé à l'hôtel Gastillet, il se serait gardé de quit-
ter le grand séminaire, d'où il s'était sauvé uniquement pour ne
pas manquer son whist. Son whist,, son whist aussi régulier pour
lui que la lecture du bréviaire, son whist hygiénique, — avec de
déplorables dispositions à l'obésité, que serait-il devenu si son
whist ne l'avait obligé, chaque après-midi, à marcher du presby-
tère de l'archiprêtré jusqu'à l'hôtel Gastillet, et de Thôtel Gastillet
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i
LE ROI RAMIR£. 629
jusqu'au presbytère de Tarchiprétré, — sou whist, il ne le jouerait pas
aujourd'hui. Les cartes, pourtant, étaient là, sur le tapis vert de la
table, rangées en deux paquets, et les vieilles marques d'écaillé aussi
étaient là, et les fiches d'ivoire également, en de minuscules cor-
beilles d'osier peint. Ahl s'il avait osé allonger le bras! Parfois,
dans un éblouissement, il lui semblait qu'il tournait le roi, que le
marquis d'Alpujaras, aussi bon joueur que lui , tournait la dame,
et, associés dans la lutte, ils battaient leurs adversaires, ils avaient
partie gagnée.
« Si Jacques de La Ferrade, qui, semble-t-il, n'a plus son bon
sens, veut se faire théatin, qu'il parte donc pour Vitoria tout de
suite et nous laisse en paix ! » pensait l'archiprètre de Saint-Irénée,
excédé de lenteurs qu'à la fin il n'était pas loin de considérer comme
un manqiië d'égards à sa personne, à sa dignité.
Il est certain que, pour l'instant, on ne paraissait pas songer à la
partie habituelle, se soucier du whist quotidien. Tandis que le jeune
comte, toujours verbeux, gesticulant, continuait à se chamailler à
la cantonnade avec l'abbé Prosper Pigeonneau, H. d'Alpujaras et
sa fîUe arpentaient le pourtour du bassin d'eau verdâtre, sous les
saules pleureurs un peu dépouillés, et l'on entendait la voix du
marquis se fâcher par intervalles sourdement. Quant à M^ Antonio
Rodriguez et à M^^^de Castillet, assis l'un près de l'autre, silen-
cieux, l'air ravi, ils contemplaient Jacques de La Ferrade, et, noyés
dans une sorte d'extase, ne savaient détacher leurs yeux de lui.
— Oui , mademoiselle , marmotta tout à coup le protonotaire
apostolique, notre enfant, car Jacques m'appartient aussi un peu,
notre enfant a dit vrai. Le clottre, où Dieu réside, est le plus sûr
chemin du trône. N'est-ce pas le Tout-Puissant lui-même qui a pro-
noncé ces paroles : « C'est par moi que les rois régnent? Per me
régnant reges?n
— Évidemment , tout le monde a perdu la tête ici , se disait le
respectable M. Turlot.
Et , désespérant tout à fait de son whist, il allait tenter un effort
pour se mettre debout d'abord, puis se retirer, quand le marquis
Âlvar, que sa fille venait de quitter en s'échappant vers le parc,
surgit de toute sa taille à côté de la table de jeu. Le gros archi-
prêtre, suant l'inquiétude, voulut prendre l'apparition soudaine de
H. d'Alpujaras pour un appel, et, roulant jusqu'à lui, s'empara des
cartes avidement. Quel tressaillement éprouva partout, à travers sa
graisse, le respectable M. Turlot!
— Eh bien! commençons-nous? demanda-t-il d'un ton dégagé.
Hais le vieux soldat de Zumalacàrreguy, l'esprit à d'autres idées
sans doute, ne répondit pas à ces avances ; ne faisant nul cas de .
Tarchiprôtre il lui tourna le dos et alla s'asseoir familièrement
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•SO BEVUE DES DEUX MONDES.
6Dtre M^ Hombeline et H^' Rodrigaez« Le malheureux curé de la
cathédrale demeura là tout seul, les cartes aux doigts, dévorant
Taifiront; puis, il aUa droit à la maîtresse de la maison, et, avec on
salut écourté :
— Mademoiselle, gémit-il douloureusement, je vous prie d'agréé
mes très humbles salutations.
— Eh quoi! monsieur l'ardiiprètre, vous nous quittez déjà? hii
dit M^ de Castillet au comble de la surprise.
— Certains devoirs vont me réclamer bientôt à Saint-Irénée...
— Il est à peine dnq heures, et la bénédiction n'a lieu qu'à
sept.
— Je regrette, mademoiselle,., inaista-t-il d'un ton pincé.
— Hais alors, monsieur l'archiprètre, si vous partez, laissez-nous
au moins les cartes, lui cria Jacques, qui venait de se rapprocher
avec l'abbé Pigeonneau.
— Les cartes?..
Jacques les lui retira des mains, où elles étaient demeurées col-
lées.
— Tiens! bredouilla-t-il , je ne savais pas,., je ne m'étais pas
aperçu. ••
— Combien de fois, aux tenues des livres saints, le juste pëch&4-il
par Jour? lui demanda le jeune homme.
— Sept fois, mon ami, répondit humblement le respectable
M. Turlot.
— Eh bien I tant que durera la journée, il vous reste encore
six coups...
Mais W^ Hombeline, prenant en pitié la confusion de l'archi-
prètre, avait disposé en hâte quatre sièges autour de la table d'aca-
jou, et, s' adressant à l'abbé Pigeonneau :
— Monsieur Pigeonneau, disait-elle, il est tard, et la partie presse.
Veuillez me remplacer un instant au whist. Je cours écrire un mot
à MM. Poitrasson, et je reviens.
Jacques, qu'on n'avait pas invité à s'asseoir à la table de jeu,
eut peur qu'on ne songeât à lui, et, s' esquivant, redescendit la
grande allée vers la rivière. Aussi bien il éprouvait une chaleur
intolérable par tout le corps, et, quelques minutes passées au bord
de l'Arbouse, dont il entendait le bruit, dont il apercevait les njiroi-
ternens clairs à travers les souples branchettes des saules, lui
seraient un rafraîchissement. Il s'éloigna donc, enlevé par l'effroi
qu'on pouvait le rappeler et le river au whist en l'honneur de
M. Turlot, comme on l'avait rivé au déjeuner en l'honneur de
ii^ Rodriguez... Quel déjeuner I quel terrible déjeuner 1
A propos de cet interminable repas, des réflexions affluaient à son
cerveau :
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^m
UB BOI BAIIIBE. 031
« Avait-il débité assez de sottises! C'est égal, s'ii eût derioé
qa^il serait amené à faire ce fracas ridicale à l'hôtel Gastillet, il ae
serait gardé d'y' parattre. Ces geDS«-Ià , d'intelligenoe trop lourde,
trop endormie, trop obtuse, l'avaient obligé à des « charges » grofr-
sîèreB qu'il ne se pardonnerait jamais à lui-même, qu'il ne lear
pardonnerait jamais à eux.^ Dans cette lotte inégale avec des parte-
naires incapables d'entrer dans le ton de son amusement, dans
l'élan de son rire, par conséquent, de lui donner la réplique con-
venable, il avait dû constunment forcer la note, et il se trouvait en
définitive que, par des folies lancées à Umte volée, il venait de se
fermer la maison de sa tante, le nid toujom*s ouvert où, plus d'une
fois, il lui avait été si donz de s'abriter. »
Jacques, qui croyait avoir marché beaucoup, mais qui, alourdi
par le poids de ses pensées, avait fait cinquante pas à peine,
den>eura fixe. Le babil de l'Arbouse devisait plus distinct, et le
voisinage de l'eau envoyait A travers l'aHée des bouffées d'une déli-
cieuse fraîcheur. Les perspectives avaient beau se déployer plus
vastes et plus riantes de toutes parts, Jacques ne prétait aucune
attention au paysage. Tournant le dos A la rivière, vers laquelle il
tendait, il demeurait lA debout, ses deux grands yeux ouverts atta-
chés A la façade, noirâtre de l'hôtel Gastillet, dont de larges mor-
ceaux, les toitures tout entières, lui apparaissaient A travers le
balancement des pmpliers. Par un trou vert, il démêla une haute
fenêtre. L'imposte légèrement renflé de cette ouverture avait po«:
c\é de voûte une grosse tête de lion toute vermiculée, toute mous-
sue. Il reconnut la fenêtre maîtresse de la chambre bleue, et, un
tremblement soudain lui coupant les jambes, il s'affaissa sur un
banc.
a Ah ! ma mèrel ma pauvre sainte mère !•• » murmura-t-iU
Il resta un long moment immobile, les yeux mi-clos, absorbé
dans le cher souvenir du seul être qu'il eût réellement aimé.
« Ma mèrel balbutia- 1- il vingt fois comme un enfant; ma
mère!.. »
Ce mot si doux, en lui remplissant le cœur, dans la détresse où
il se sentait étreint, lui procurait quelque apaisement, et ses lèvres
ne cessaient de le répéter. Tout à coup il releva son front penché et
vit, à quelque distance, la table du whist. Les quatre joueurs
étaient groupés autour du tapis, tête nue, raides, silencieux,
pétrifiés.
(( Ce n'est pas ma mère, se dit41, qui aurait supporté mes folies
de tout A l'heure. Je me souviens de ses réprimandes, dans mon
enfance, quand it m^arrivait d'en prendre trop A mon aise soit
avec le révérend père Rodriguez, soit avee M. Turlot, soit avec te
bon M. Pigeonneau, soit même avec ma chère tante de Castillet.
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632 REVUE DES DEUX MONDES.
Pourtant, aucun des ridicules de ces braves gens ne lui échappait.
Mais elle avait le cœur simple et grand, et les petitesses communes
à tous ne la touchaient en aucune façon. Elle réfusait d'y arrêta
ses yeux, elle ne voulait pas les voir. Que de fois ne l'ai-je pas
entendue répondre à sa sœur Hombeline, lui ressassant à perpé-
tuité les hautes destinées de notre famille : u Tant mieux, ma
chérie, tant mieux, si le roi Ramire a laissé une couronne à mon
fils I., » — Mon fils ! mon fils ! de quelle voix elle prononçait ce mot
unique! Ce mot la remplissait tout entière, comblait sa vie jusqu'au
bord. Quand, me regardant et me tenant les deux mains dans les
siennes, elle avait dit : a Mon filsl » elle avait tout dit ici-bas, il ne
lui restait plus rien à dire... Mon adorable mère avait une idée fixe :
elle voulait faire de moi un homme. — « Travaille! travaille I me
répétait-elle à tout propos, il faut que tu sois un homme plus tard. »
— Quelle lutte elle dut soutenir, ici, pour m'arracher à des maîtres
pitoyables, m'envoyer d'abord terminer mes études au lycée de
Toulouse, puis, dans cette même [ville, me faire faire mon droit!
Je serais parti pour Paris le jour où je partis pour Toulouse, si
Paris n'était pas si loin dé Lormières. Ma mère, souffrante déjà,
avait peur qu'une trop grande distance ne lui permit pas de m' ap-
peler à temps... »
Jacques, dans une sorte d'égarement d'esprit, en était arrivé à
articuler les paroles où passaient ses plus amers souvenirs. Il s'in-
terrompit, et, ramenant ses yeux de la grande fenêtre qui les rete-
nait fascinés, les laissa errer à l'aventure. Devant lui, l'Arbouse,
formant une anse environnée de hauts talus gazonnés, déployât la
nappe de ses eaux calmes, où les branchages des arbres jetaient
par brassées des rameaux d'ombre tremblans, minutieusement dé-
coupés; à sa droite, le parc, dont les masses se faisaient un instant
plus claires sous les rayons obliques du soleil, allongeait ses sen-
tiers minces, étroits, tortueux, embroussaillés, inextricables par
endroits; à sa gauche, le jardin, tout le jardin, avec ses allées bor-
dées de buis, larges, sablées, ratissées, étalait le luxe de sa végéta-
tion, ses pittoresques lignes d'arbousiers surtout, l'arbousier, cet
arbuste unique chargé tout ensemble de fleurs blanches épanouies
et de fruits mûrs ou mûrissans, rouges, roses, ambrés, tombant ici
par grappes fines, suspendus là à des fils délicats, des fils d'or
et de soie. Mais les regards de Jacques, d'une subite impulsion,
allèrent au bassin d'eau verdâtre autour duquel, il y avait dix minutes
à peine, se promenaient le marquis Âlvar et sa fille.
— Qu'est donc devenue M"*d'Alpujaras? se dit-il.
Sans qu'il en eût eu conscience, il s'était remis debout, et s'en
allait vers la rivière à grands pas.
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LE ROI RAMIRE* 633
XIX.
Arrivé en face de l'Arbouse, Jacques, au lieu de poursuivre* à
droite, le long du chemio de halage qui remonte la rivière jusqu'au
pont et plus haut vers les monts Gorbiëres , s'arrêta. Une douce
paresse des jambes, du cœur, de la pensée le retenait là, fléchis-
sant, indécis, délicieusement accablé. Pourquoi d'ailleurs pousse-
rait-il plus avant? Youlait-il par hasard aller à Lormiëres, chez
MM. Poîtrasson et fils, où Gussette déjà devait être rendue, un
chèque de vingt-cinq mille francs à la main? Non! noni noni
Il se laissa couler sur la berge feutrée d'une herbe épaisse, où
éclataient, sous un rayon de soleil couchant rasant le sol, toute
espèce de fleurettes épanouies. Qu'on était bien en ce coin soli-
taire, dans l'ombre agrandie des peupliers qui dessinaient sur les
eaux tranquilles comme de hauts clochers hérissés de gargouilles
et de créneaux I Parfois, un rameau, deux rameaux, quantité de
rameaux, en apparence détachés d'un tronc, simulaient à s'y
méprendre, sur la surface de l'Arbouse par-ci par-là vermillonnée à
plaisir, des bandes d'oiseaux noirs, d'oiseaux de nuit, cherchant à
lourds battemens d'ailes des refuges dans les ajouremens clairs de
ces tours fantastiques, en maints endroits démantelées.
Mais les regards de Jacques, un moment retenus aux jeux de la
lumière et de l'ombre, si amusans, si gais, si poétiques au déclin
du jour, franchirent brusquement la rivière, fort large aux environs
de l'hôtel Gastillet, et découvrirent Lormières étalée en éventail au
flanc d'une colline rocheuse, ses pieds étroits noyés au fil de l'eau,
sa grosse tête enfouie dans les frondaisons épaisses d'une forêt de
châtaigniers. Les deux ponts qui mettent en conuuunication la
haute et la basse ville, — le quartier des Gouvens et le quartier des
Papeteries, pour parler comme là-bas, — ouvraient en amont deux
yeux allongés, où les reflets du courant, plus rapide, plus coupé
sous les arches, allumaient des éclairs fulgurans. Sur l'une et sur
l'autre rive, au fur et à mesure que le soleil se rapprochait davan-
tage de la crête incendiée des Gorbières, derrière laquelle il dis-
paraîtrait bientôt, une paix profonde, une paix auguste tombait. La
journée de travail était achevée. Pas une roue ne tournait, pas un
coup de marteau clouant une caisse ne résonnait au quartier des
Papeteries ; au quartier des Gouvens, pas une cloche ne tintait, ni à
Saint-Irénée, ni aux Barnabites, ni à Saint-Frumence, ni aux Répa-
ratrices, ni au Garmel. Une sérénité divine s'épandait partout dans
les derniers feux du jour, baiser touchant, baiser triomphal donné
par le ciel radieux à la terre épuisée de labeurs et d'efibrts, à la
pauvre terre qui a besoin d'être caressée, d'être consolée, d'être
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•Si RETUE DBS DBDX ilONDES.
aimée, pour retrouver la vaillance de recommencer le lendemain la
lutte des sueurs éternelles, des sueurs dont est fait notre pain, des-
quelles dépend notre. vie.
Sur le pont le plus proche, longeant les lourds parapets à peine
équarris en marbre rougeâtre des Pyrénées, une forme longue et
noire apparut. C'était une femme, Cassette, sans doute, qui revenait
de la ville... Toujours cet argent 1 — Jacques eut des picotemeos
aux paupières; puis il éprouva une telle chaleur sur toute la face qu'il
crut à une sorte d'embrasement de son front, de ses lèvres, de ses
joues. La honte le brûlait. N'osant plus regarder devant lui, — ses
yeux, complices de ses préoccupations intimes, avaient volé vers
les allées Saint-Macaire, où demeuraient MM. Poitrasson et fiU, —
il se couvrit le visage des deux mains.
Non, il ne penserait plus à ces vingt-cinq mille francs 1 S' étant
presque avili pour les obtenir, sa punition serait de ne les pas accep*
ter quand on les lui offrirait, de ne les vouloir à aucun prix. Puni-
tion bien insignifiante, du reste; car, depuis un instant, depuis qu'il
respirait la paix, le charme, la poésie de cette adorable vallée de
Lormières, il ne savait par quel miracle l'argent qui, pour lui, avait
représenté tant de joies bruyantes, de satisfactions tapageuses, de
folles équipées, ne lui représentait rien désormais, ne lui était de
rien absolument. Allait-il se faire ermite aux bords de l'Arbouse?
Ma foi!.. Mais vivrait-il auprès de sa vieille tante de Castillet y Cas-
titla et des amis dont elle marchait ornée? Ma foi!.. Peut-être
aimait-il un brin M^® Isabelle d'Alpujaras, et était-ce à l'influence
de cette jeune fille, laquelle en passant venait de le frôler de ses
ailes d'ange, qu'était due sa brusque transformation ?
Jacques, à cette question, ne répondit pas : « Ma foi 1 » comme
aux autres. Il se contenta de délivrer son visage emprisonné dans
ses dix doigts et de laisser errer ses regards de tous côtés, libre-
ment. Les arches des deux ponts s'obscurcissaient ; cependant le
mouvement de l'eau y était toujours très vif, et si, par intervalles,
il charriait de grandes traînées d'ombres pareilles à de gros rochers,
à des pans de mur crevés de lézardes, par intervalles aussi, il pro-
menait lentement, avec une complaisance majestueuse, d'énormes
lambeaux lumineux semblables à de longues pièces d'étoffes rele-
vées de barrettes d'or éblouissantes, criblées de pierreries versées
par tas.
Une chose remarquable, infiniment gracieuse, c'était que, au-
dessus de ces écrins voyageurs, s'étirant, s'élargissant, se réduisait
au jeu des rayons lancés par l'astre dans un suprême effort, volti-
geaient des hirondelles par milliers. Hirondelles de cheminées, hiron*
délies de fenêtres, martinets noirs, engoulevens, avec de petits cris»
plongeaient leurs becs triangulaîres pamà las diamans entasséSi
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J
I£ ROI RAMIRE. 6S5
enlevant qui une mouche bourdonnante, qui un insecte de rubis se
grisant de lumière, qui une demoiselle verte décrivant ses dernières
pirouettes avant la nuit. Spallanzani a eu raison d'affirmer qi^'un
martinet distingue une fourmi volante à cent vingt mètres de dis-
tance. L'oiseau, presque sans pattes, tout ailes, s'élançait avec
une violence sauvage, coupant droit comme un trait aigu les tour**
billons des hirondelles d'une autre espèce, moins robuste d'enver-
gure, et fondait sur sa proie d'un élan de rage inouïe.
Jacques, diverti de ses souffrances intimes par ce spectacle de la
nature, s'amusait au-delà de ce qu'on pourrait dire à cette lutte iné-
gale entre hirondelles et moucherons, et, le cœur haletant, en suivait
tes moindres péripéties. Les insectes, effarés, de ci de là se soule^
valent, formant une manière de pyramide flottante, que des battemens
d'ailes plus vîtes que le vent traversaient, ruinaient, dispersaient. Il
fallait voir le carnage parmi ces innombrables légions d'éphémères,
nées de ce matin, voletant à peine, s'essayant à la vie pour mourir!
Une fois, d'une trombe d'animalcules épaisse et noire comme de
ta fumée, rasant la rivière à fleur de peau, un joli petit papillon
rose s'échappa. Pauvre joli papillon rose! il tirait, tirait vers la rive
à perdre haleine. Enfin, il lui fut permis de s'abattre entre deux
mauves sauvages, et, frémissant de peur, il s'enterrait voluptueu-
sement dans une corolle grasse de pollen, quand, saisi au corset
par le bec féroce d'un martinet noir, il fut enlevé et avalé du même
coup. Oh! ce martinet noir, quelles ailes indéfinies, quelle queue
fourchue démesurée I Sur le miroir éclatant de l'Arbouse, son ombre
agrandie, qui allait dans tous les sens avec une rapidité vertigi-
neuse, donnait la mesure d'un énorme oiseau de proie.
— Misérable I misérable I lui cria Jacques, le voyant revenir pour
chercher quelque autre papillon dans les mauves épanouies à ses
pieds, sur les pentes du talus.
Mais soudain le soleil, prêt à s'abtmer derrière les montagnes,
éteignit ses feux sur la rivière et sous les ponts. Incontinent, plus
d'insectes et plus d'hirondelles. L'Arbouse, où tout devenait ombre,
eut UB aspect presque triste. L'or, la pourpre, l'argent à profusion,
épandus d'un rivage à l'autre, firent place aux miroitemens sourds
du plomb fondu. Lormières s'estompait dans une vapeur légère que
dominaient quelques clartés violentes : la rosace des Bamabites, les
fenestrelles étroites de la tour de Saint-Irénée, le clocher roman
de Saint-Frumence, allumés d'un dernier jet parti d'en haut.
Jacques, à ses aspects nouveaux de recueillement solennel, de
magnifique silence gagnant la vallée de Lormières, fut pénétré d'une
mélancolie inconnue. Ces sensations avaient quelque chose qui Tenl-
vrait et l'attendrissait tout ensemble. Que signifiait un état qui, en
lui procurant les intimes délices d'un bien-être pioral complet, lui
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6S6 REVUE DES DEUX MONDES.
mettait pourtant des larmes dans les yeux ? Ce n'était pas la pre-
mière fois, voyons, qu'il lui arrivait de se trouver sur les bords de
TArbouse au coucher du soleil. Il chercha et ne découvrit rien autre
chose dans les replis les plus secrets de lui-même qu'un désir très vif,
un désir entêté comme une idée fixe, de rester ici, de ne plus s'en
aller de chez sa tante, d'envoyer à tous les diables etisabella Griffitt,
et Mérifons,et Paris, et Londres, et Florence, et toute la vie ridicule
que jusqu'alors il avait vécue. Il éprouvait l'impression très agréable
d'un vent parti il ne savait d'où, — des monts Gorbières sans doute,
— qui le purifiait insensiblement. Que serait-ce lorsqu'il aurait
passé six mois, un an, à l'hôtel GastilletI Peut-être, cette retraite,
qui s'ofirait à lui embellie de tant d'attraits, le ferait-elle nouveau?
Quelle joie si, changeant de voie, il devenait l'homme que sa mère
désirait qu'il fût! Puis, dans ce pays tranquille, au milieu de g<;i;s
graves, dont quelques-uns ne manquaient pas précisément de valeur,
— l'abbé Pigeonneau, par exemple, — avec quelle ardeur il tra-
vaillerait I G'est pour le coup qu'il achèverait son livre, le corrige-
rait, le recorrigerait! Du reste, l'hiver passé à l'hôtel Gastillet, si les
amis de sa tante lui devenaient importuns, il prendrait la clé de La
Châtaigneraie, une adorable maisonnette au-dessus de la ville, dans
une solitude boisée, enlèverait Méric ou Gussette, et irait s'établir à
la campagne.
« Oh! charmant! charmant! se dit-il. À La Ghâtaigneraie, je me
reposerai, car je suis las, bien las. Ma vie inutile, sotte, sans issue,
m'excédait à la fin... Tant pis! je lâche tout et me confine dans les
bois, conuue une bête blessée qui veut faire peau neuve et guérir
de mille maux... Que ma tante me pardonne! tout à l'heure, je
prends ses vingt-cinq mille francs, je vole à Luchon, je jette les
billets de MM. Poitrasson et fils au nez d'Isabella, lui tire la plus
belle des révérences, et rentre me blottir dans mon trou de Lor-
mières par un vol droit de martinet. »
En même temps qu'il articulait ces mots, doux à son âme comme
autant de caresses, son œil fouillait à travers les espaces boisés qui
enserrent le haut de la ville et se développent, vers le nord, jus-
qu'aux extrêmes limites de l'horizon. Parmi les masses sombres
des forêts encore touffues, un point vif éclata avec une force singu-
lière. A cet endroit fort élevé, les arbres semblaient avoir pris feu.
C'étaient des flamboiemens formidables et magnifiques. Jacques,
effrayé, se dressa sur pieds vivement. Il recula de quelques pas pour
mieux observer l'incendie.
« C'est à n'y pas croire, les fenêtres de La Châtaigneraie qui se
mêlent de me faire peur! dit-il riant. »
Il détourna la tête et sauta à gauche dans le premier sentier
venu.
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Goo^^Ie,
LE ROI RAMIRE.
637
XX.
Jacques s'en allait rapidement à travers le parc ; il avait l'air de
fuir. Il est certain que la vue de La Châtaigneraie, qui l'avait charméi
lui était devenue tout à coup importune et qu'il ne voulait plus regar-
der de ce côté. — Le domaine de La Châtaigneraie, que sa tante de-
vait lui donner avec cinq cent mille francs, s'il se décidait à épouser
M"* d'Alpujaras! — Une fois dans sa vie, il était affamé de paix, et,
il fallait, quand il avait découvert le coin unique où il oublierait un
passé désormais plein de dégoûts, où il se referait neuf de toutes
pièces pour un avenir nouveau, il fallait que ce coin de solitude, de
rafraîchissement, de renaissance, lui fût inaccessible à jamais. Oui,
& jamais, car jamais il n'épouserait M"'' d'Âlpujaras. Comment l'épou-
serait-il? Était-il l'ami de son éminence révérendissime le cardinal
Gomez y Cordova y Magnaball? était-il l'ami de Dionis Perezy Ber-
mudez 7 était-il l'ami du roi don Carlos? Le souvenir amer de ses
extravagances lui montait à la gorge comme un flot et l'étouffait.
Dans son angoisse brusque, qui couvrait son front de gouttelettes
de sueur glacée, ses yeux, en dépit de lui-même, passèrent par-
dessus Lormières, et retrouvèrent La Châtaigneraie parmi les bois.
Les vitres flamboyaient toujours, éparpillant des rayons sur les til-
leuls de l'avenue, transpercés, déchiquetés, brûlés par des éclats
violons plus aigus, plus prompts que des fusées. Quelle joie divine
de vivre là-haut dans cette lumière 1 Gomme si cette pensée aiguil-
lonnait sa torture intime, il projeta un bras en avant, saisit une
branchette d'arbousier chargée de fruits, l'arracha de rage, et,
poussant plus loin, sans nul souci de sa dh-ection, se mit avec
son rameau à fouetter les arbustes autour de lui, déchirant l'écorce
à ceux-ci, qu'il laissait criblés de blessures, dépouillant ceux-là
de leurs jolies baies rouges, qui volaient de toutes parts, semant
les sentiers d'énormes gouttes de sang.
— C'est drôle I c'est drôle, ça I ricanait-il.
Et, traqué par ses soucis cuisans comme par une meute hurlante
de chiens, d'un pas effréné il parcourut le parc si paisible de sa
tante, le remplissant de sa colère, de ses imprécations, de ses cris.
Des murailles se dressèrent devant lui, lui barrèrent le passage.
Il reconnut la chapelle Saint-Ignace, le sanctuaire privilégié de sa
tante et du révérend père Rodriguez. Due idée épouvantable, une
lueur d'éclair traversa son cerveau : s'il entrait là dedans pour y
continuer ses ravages? Il leva son rameau, où ne pendaient plus
que de rares feuilles poussiéreuses déchirées et en frappa la porte
basse de la petite église avec fureur, comme il avait fait les arbris-
seaux du parc.
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tiS REVUE DES DEUX MONDES.
— Chut! monsieur le comte, chut! lui cria quelqu'un.
Il se retourna. Il vit Gussette. Un balai à la main, la vieille
servante poussait devant elle de gros tas de paille mêlés de
papiers.
— M"^ Isabelle prie le bon Dieu en ce moment, et votre bruit
pourrait la déranger...
— M"« d'Alpujaras est là?
— Oui, monsieur le comte, elle est là, cette malheureuse M^ d'Al-
pujaras.
Jacques eut un frisson, ses membres tremblèrent, et, sa main
e^ouvrant, la branche qu'elle retenait glissa sur le sol, à ses pieds.
— Ce n'est pas possible, vous êtes malade, monsieur Jacques !
vous êtes malade !
Gomme le jeune homme, fiché en terre, livide, ne répondait ni
ne bougeait, Gussette, enhardie par une affection quasi mater-
nelle, — elle avait toujours vu « le petiot » dans la maison de Hade*
moiselle, — le saisit au bras, et, l'entratnant :
— Venez avec moi... Le déjeuner vous est resté sur Testomac...
Vous avez besoin de prendre quelque chose... J'ai du montbasiiiac
excellent dans la sacristie pour la messe. ••
Jacques, n'entendant rien, insensible, se laissa conduire, gravit
deux marches, se trouva assis dans un large fauteuil.
— Ah! soupira-t-il.
Gussette avait ouvert un placard, versé trois doigts de vin et fai^
sait boire Jacques lentement.
— G' est tout à fait comme quand vous étiez petit, lui balbutiait-
elle, attendrie jusqu'aux larmes... Vous en souvenez-vous, monsieur
Jacques? vous en souvenez-vous?
Lui, n'articulait pas un mot; il regardait à droite, à gauche, par-
tout, puis trempait ses lèvres de nouveau.
— Ne faites pas attention... G'est l'arrivage de ces omemens pour
M^*^ Rodriguez qui a tout mis sens dessus dessous ici, lui disait-elle
un peu honteuse... Vous comprenez bien que, pour l'ordinaire, je
ne laisse pas la sacristie dans ce désordre. On a voulu déballer ces
caisses de M. Lagarrigue-Martin, de Toulouse, et la paille, le foi»,
les copeaux, le papier... Ça va mieux, n'est-il pas vrai?
— Merci I murmura-t-il rendant le verre.
— Le déjeuner ne passait pas, voyez-vous, monsieur Jacques. Cek
arrive, des fois... Mais vos couleurs reviennent, vous voilà guéri...
Tout de même, quand je vous ai vu arriver sans chapeau, vos che-
veux droits sur la tête, plus blanc et plus creusé qu'un mort, j'ai
ou une fièrepeur...
— G'est fini.
— Puisque vous êtes là, voulez-vous, pour vous diatrairoi que
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LE 101 uMiis« aas^
je yofus montre la jolie diasuble et la chape magnifique dont Made-
moiselle a fait présent à M^ Rodriguez?
— Une autre Sois.
— Ces omemens sont tout en or...
. — One autre fois.
— Vous savez que, tout à l'heure, je rais aller diercher de l'ar-
gent pour vous chez HM. Poitrasson?
— Comment! tu n'y es pas encore allée?
— Votre tante écrit, et il lui faut le temps d'écrire,.* Gomme ^Ue
TOUS aime, Mademoiselle!
— Toi aussi, tu m'aimes.
— Pourrait-il en être autrement, monsieur Jacques?.. Excusez-
moi si je vous fais de la peine. •• Mais non, non, je ne dois pas vous
rappeler cela en ce moment...
— Parle.
— Vous vous souvenez sans doute que, lorsque M°*® la comtesse
de La Ferrade allait mourir, nous étions quatre autour de son lit 2
vous. Mademoiselle, M. l'abbé Pigeonneau et moi. M™* la comtesse
vous montra à Mademoiselle, à M. Tabbé Pigeonneau, puis à moi,
et dit doucement : « Je vous le confie à tous les trois. »
— Je m'en souviens.
— Aussi, avec Mademoiselle et M. l'abbé Pigeonneau, il faut voir
comme nous vous aimons 1,. Quand vous n'êtes pas ici, on s'y
occupe toujours de vous, et les oreilles doivent vous tinter jdi-
ment à Paris.
Jacques l'écoutait avec délices.
— Continue, Cussette, tu me fais du bien, lui dit-il d'une voix
altérée par des sanglots contenus.
— Cest que, si je continuais, vous ne seriez pas content, peut*
être...
— Moi pas content de toil
— Je ne sais pas si cela vous plairait que je vous parle.* • comm^
ça... d'une personne... Et pourtant, c'est elle qui vous aime plus
que Mademoiselle, plus que M. Pigeonneau, plus que moi!..
Jacques, d'un mouvement brusque, lui ferma la bouche avec la
main.
— Tais-toi î
— Pourquoi la détestez-vous? que vous a-t-elle fut?
— Tais-toi!
— Oh I ne criez pas si fort, monsieur Jacques, die pourrait voua
entendre.
Et, montrant d'un geste la porte de la sacristie accédant à la cha^
pelle :
— Elle est là.
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6i0 REVUE DES DEUX MONDES.
Jacques regardait la vieille servante agenouillée devant lui avec
des yeux troubles, où passait par intervalles comme une buée de
larmes. Sa face, où un moment avaient reparu les rougeurs de la
vie, était redevenue blême, terreuse, et par endroits elle apparaissait
marquée de longs sillons noirs entre-croisés. Il souffrait atrocement.
— Vous n'êtes pas bien encore.. • Si vous rentriez avec moi à
lanoiaison, je vous préparerais une infusion de citronnelle.
Il lui prit les deux mains dans les siennes, et les lui serrant à
la faire crier ^
— Jure-moi de ne révéler mon secret à âme qui vive, et je te le
confie tout entier.
Gussette voulut répondre : le saisissement ne lui permit ni une
parole ni un son.
— Tu n'es qu'une pauvre servante, mais ma mère me mit sous ta
protection, sous ta sauvegarde, et il me convient de te prouver que
j'y reste, en m' ouvrant à toi comme je m'ouvrirais à elle-même si
elle vivait.
— Monsieur Jacques!..
— Et, d'abord, M"® d'Alpujaras t'a-t-elle rapporté quelque chose
de son cœur?
— Je crois bien 1
— Conte-moi cela.
— Moi, pour vous dire vrai, je vous avouerai, monsieur Jacques,
qu'il y a longtemps, bien longtemps, que je me suis aperçu que
M"* Isabelle a de l'amitié pour vous. Je n'eus besoin, pour connattre
ça, que de voir avec quels yeux drôles elle vous regardait, la der-
nière fois que vous êtes venu. Aussi, quand M. le révérend père
Ro Jriguez et M. le marquis, entichés de faire d'elle une reli-
gieuse, l'enfermèrent dans cette maison noire du Carmel de Lor-
mières, je me disais : « Je suis sûre que ma jolie fauvette s'envo-
lera par-dessus les toits du couvent un de ces quatre matins. » —
Juste, M. l'abbé Pigeonneau, — un homme du bon Dieu celui-là,
je vous en réponds, — se trouvait à portée de l'aider à se sauver,
et vous savez ce qui est arrivé : grâce à lui. M'** Isabelle a brisé
les barreaux de sa cage et a reparu à l'hôtel Gastillet. C'est alors
qu'il y en a eu des raisonnemens entre votre tante et M. l'abbé
Pigeonneau, surtout pendant que M. le révérend père Rodriguez
voyageait du côté de Rome I Vous entendez bien qu'on ne se gênait
pas de moi ; et naturellement, comme j'entendais votre nom et
celui de M"*" Isabelle revenir dans la conversation, j'écoutais on
brin par-ci par-là. Par exemple, M. l'abbé Pigeonneau disait à
votre tante que M"® Isabelle vous aimait à rêver de vous nuit et
jour, à en tomber malade, et votre tante lui répondait qu'elle
serait heureuse de vous voir épouser M"* d'Alpujaras, qu'elle vous
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LE ROI RAMIRE. 6&1
avait pressé plus d'une fois de donner votre consentement à la
chose, et que vous, vous aviez poussé de grands rires et n'aviez
jamais consenti. — « Il faut lui écrire de venir, disait M. Pigeon-
neau. — Je lui écrirai, répondait votre tante... » — Mais, comme
la plume lui pèse plus aux doigts que le chapelet, elle ne la prenait
jamais, et peut-être M. Pigeonneau allait-il vous mettre à la fin une
lettre à la poste pour vous conter ce qu'il en était de M"® Isabelle,
lorsque le ciel vous a envoyé...
— Tu vois qu'il ne faut jamais désespérer, dit Jacques un peu
remis.
— Oui, mais, jusqu'ici, il ne parait pas que votre visite ait
arrangé les affaires, si je m'en rapporte à ce qui se passe.
— Que se passe-t-il ?
— C'est tout à l'heure, quand j'arrivais ici pour nettoyer la
sacristie...
— Quoi donc?
— Tenez, monsieur Jacques, levez -vous et regardez, là, sous ce
bouquet de chênes verts, ce gazon épais.
Il se leva et regarda.
— Hé bien?
- — J'ai trouvé M°® Isabelle couchée sur ces herbes, comme
abattue par un coup qu'elle aurait reçu et pleurant plus fort que
sainte Madeleine au désert.
— Elle pleurait?
— Cussette ! Gussette ! glapit une voix à travers le parc.
— Ah! mon Dieul votre tante qui m'appelle. — Je viens,
Mademoiselle, je viens !
— Vite! c'est pour aller chez MM. Poitrasson.
— Vous fermerez la porte de la sacristie, n'est-ce pas, monsieur
Jacques?.. Pour votre secret, que voulez-vous? ce sera un peu plus
tard... Maintenant, de la patience et tout s'arrangera. Dieu y mettra
la main, allez I
Elle disparut.
XXI.
Jacques demeura un moment au milieu de la sacristie, ne bou-
geant pas. Ses yeux éteints annonçaient l'état lamentable de son
cerveau, où la pensée était momentanément abolie. Enfin il décolla
ses pieds du sol, et marcha jusque vers le fond de la pièce assez
exiguë. Là s'étalait, d'une muraille à l'autre, un lourd vestiaire de
chêne avec des poignées brillantes en fer forgé aux tiroirs; des mou-
lures très sobres contournaient le tablier trop épais et allaient se
ion LU. — 1883. 41
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6i2 BEVUE DES DEUX KONDES.
rejoindre au-dessus d'un buffet, petit comme un tabernacle, dans
lequel le révérend père Bodriguez, chaque matin après la messe,
renfermait les vases sacrés. Jacques regardait tout cela ^vec une
curiosité stupide; il semblait y prendre intérêt. Soudain, à la pointe
où se confondaient les uns dans les autres les enjoliv^nens grossiers
de ce meuble primitif, non sans caractère, non sans quelque beauté
robuste, il démêla, se dressant dans le \îde, un long crucifix deix)i3
noir. Il eut un tressaillement, et son attention redoubla. Ce crucifix,
sur les maigres planchettes duquel un. Jésus d'ivoire, émacié jusqu'à
l'étisie, saignant par toutes ses plaies, souffrait sa passion avec la
cruauté que le sombre génie d'Alonzo Cano mit k sculpter le Sau-
veur sur la croix, avait son histoire. Pendant le combat terrible de
Varia, où les troupes royales, commandées par don Carlos luirsnème,
se comportèrent si vaillamment, le révérend père Rodriguez, voyant
Jean d'AIpujaras atteint à ses côtés par un coup de fen, s'étAÎt jeté
dans l'église de ce pauvre village de Biscaye, devenu une forteresse
contre un ennemi plus nombreux, avait arraché une croix dans
le chœur et avait eu le temps de la poser sur les lèvres du jeune
héros qui expirait. Mais les carlistes s'étaient vus jdélogés de Varia,
repoussés jusqu'à la frontière par des troupes fraîches accourues
de Madrid comme un tourbillon, et le révérend père Bodriguez était
rentré à Lormières, portant cachée sous ses habits la croix .toute
chaude du dernier soupir, du dernier souffle du fils de senami.
Cette relique était là maintenant.
a Tout de même, ee 4it Jacques, ma tante a Baison de me répéter
qu'il y aurait Jionneur pour un FerrierdeLaFersade àentreridansla
famille du marquis Alvar. — Matante, il y aurait gloire. — .Quelles
morts que celles d'Alphonse etde Jeand'Alpujaitaat.. V^eyons,: tandis
cpi'Alpbonse et Jean se faisaient tuer pour leur foi politiffue ennaUleile
leur foi religieuse, à quoi ^tais-je occupé d'utile, de désintéressé, de
grand, moi qui raillais tout à l'heure ces jeunes gens suMmes, oar,
raillant le père, ce sont eux que je raillais odieusement ? Si ma vie
eût subi une direction plus haute, je n'aurais pas été capable d^une
lâcheté qui me perd sans retour, quand peut-être je touchais au
salut. Oui, M"* Isabelle d'Alpujaras me sauvait... Et pourtant, je le
sens au fond de mon âme, où ma mère a laissé l'empreinte de la
sienne, je ne suis nuUenoeot lait pour l'abjection dans laquelle je
traîne ;mes pas« lussi, comme mon cœur, altéré de jouissances plus
pures, de jonùasances où.ilaurait sa part, sa part entière, a volé ao-
deiwnt de M"* d'AlpujarasI Vainement j'ai tout mis en «œuvce pour
le retenir, m'ei^ageant 4£le Jseissée en 4es fondrières de» mensenges
oà cei^ ibis je devais me rompre, le cou ; xiiea Ji'a eu raison de son
^n. Bien plus,,da naîve^ toncbanle, la droiture supérieure de ceux
avec qui je me débattais, se sont faites les complices de mes plus
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kitimeft: aapiralÎMM^ et u'ooé sul qu'activa" cette maniève dd' faim
d/ftflotoiir véritable (pn^ subitement^ m'a pris aux enlraille» et à la
cruauté dsi laqueUe je sms capable de' succomber. Si seofemeot il
mîétsit . permis de voie Isat)cliB ! .. »
Il hasarda sur la pointe des piedst quatre pas yers laporte-dè la
sacristie accédant à lai chapelle', et posa la main sur un bouton lui-
sant dans Tembrasureutt' peu sombre. Cependant le boittMHi ne
tôuvnail paSk Jacques» aivait peur. Il attendît une longue minu<t», puia
essaya use légère pression. La porte, sans le moindi^e grincement
des ferrures, san& le plus petit cri de la boiserie, s'entrehâillai. Du
haut en bas, une ligne claire était apparue sur la muraille. Cette
fente suffisait amplement. Il y appliqua son œil et regarda.
Tout d'abord, Jacques n's^rçut pas M^' d'AIpujapas-. Le soleil,
rasant les vitraux de l'étroit sanctuaire de Saint-Ignace, en remplis-
sait l'intérieur de larges bandes lumineuses qui obstruaient singu-
liërenient la vue. C'était à croire que,^Ia foudre, dans quelque orage,
ayant crevé la toiture de la chapelle, l'arc^-enKiiel venait d'y entrer
toutes voiles déployées. Ici, de somptueuses traînées rouges; là,
uni énorme jet violet; plus loin, des rayons de cent couleurs amal-
gamées, amorties, s'éteignant dans \m fond grisâtre, vaporeux et
doux. Jacqtkes finit par distinguer le banc de noyer où s'asseyait sa
tante, contre la muraille, vis-à-vis la chaire, qui se montra plaquée
de magiques reflets..* Ah! la sainte table à balustires en marbre bknc
émergea au milieu de cette illumination faiutastique. Cétdt à cette
sainte table qn'un dimanche, à genoux, entre sa mère et sa tante
radieuses, il avait fait sa première commuaio»^ Qae d» fois depuis,
dans son vol perpétuel, ayant reposé soQ aile à l'hôtel Castillet et
assistant avx offices, obligatoires ici pour tout le monde, il avait vu
M.^ d'AIpujaras, inclinée sur ce mémo marbre, dans un recueil-
lement angélique, communier des mains^ da révérend père Rodri-
ffUdXil
liaisy au fait, n'était-ce point elle qsni se tenait prosternée là tout
près, dans le chœur, sur la première maorche dit mattre^autel? Les
regards de Jacques, plua rapides que des flèches, traversèrent les
obstacles accumulés et furent admis à cette fête idéale : la coft-
templaiion sans témoins de Têtre aimé. Isabelle avait les yeux
mi-clos; son visage était très pale, (ïxme immobilité absolue; ses
main^ jointes, légèremi^st tendues en avimt vers le tabemacte, sem-
blaient aiSectéea d'une sorte de trembkment convulsif. Il y avait
sans doute longtemps; qu'elle priait dans cette aAtimde, et la fatigue,
après lui avoir fermé la boudie , allait l'obliger à laisser aller ses
bras. Ses bras, en eflFet, tombèrent et se noyèresl dans les plis
profonds de sa chaste robe de voile, que les vitraux, par-ci, par-l^t
relevaient de quelques pierreries perdues. Tout à coup, un fragment
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6i& RE7UE DES DEUX MONDES.
d'arc-en-ciel, où des grains de poussière, tourbillonnant par mil-
liers, figuraient autant d'étoiles minuscules, se détacha des masses
irisées du fond, voltigea trois secondes au-dessus du mattre-autel
et yint se poser sur la tète d'Isabelle, qui apparut couronnée du plus
riche, du plus éblouissant diadème.
a Qu'elle est belle! qu'elle est belle 1 » murmura Jacques.
Il agrandit la fente, prêt à se précipiter dans la chapelle et à se
jeter aux pieds de M"® d'Alpujaras pour implorer son pardon. Mais
au même instant , une nuit brusque envahit la petite église , dont
les splendeurs furent anéanties. Dans ce changement inattendu, les
yeux subitement emplis de ténèbres , il perdit la vision nette de
tout.
Jacques demeura une longue minute collé au montant de la porte,
sans mouvement, sans souffle, espérant un retour de la lumière pour
regarder encore, toujours regarder. Pourtant Tarc-en-ciel ne repa-
raissait pas, et les vitraux, ternis dans leurs châssis, n'envoyaient
plus de fusées poudroyantes dans tous les sens. Une ombre des-
cendait avec lenteur de la voûte, enveloppant les objets, les défor-
mant, les cachant à demi. Enfin Jacques retrouva Isabelle. Hélas I
ce n'était plus la reine de tout à l'heure, ruisselante de pierreries,
un nimbe étincelant autour du front; c'était une fine statuette
blanche agenouillée sur un tombeau. On tombeau I Jacques ne put
supporter la multitude de pensées sinistres que ce mot fit naître
dans son esprit. Emporté tout ensemble par la peur qui l'avait
saisi et par la passion qui l'enlevait, il ouvrit sans plus d'hésitation
la porte de la sacristie et entra dans la chapelle.
Miracle I M"^ d'Àipujaras ne l'avait pas entendu. Il s'enhardit et
poussa plus avant. Il s'arrêta, redoutant d'être aperçu, car enfin, il
n'était plus qu'à deux pas d'elle. Il se rassura. La jeune fille ne
projetait plus ses mains jointes vers le tabernacle, elle ne les cachait
plus dans les plis de sa robe, elle les tenait collées à son visage
étroitement. Lui pourtant, demeurait fixe, n'osant articuler un mot,
ne le pouvant pas peut-être, étouffé par une oppression horrible.
En attendant de se remettre, il la dévorait de ses deux yeux sin-
gulièrement agrandis.
(( Mon Dieu I mon Dieu I conduisez-moi par les voies les plus
droites, par les voies qui mènent au salut, » murmura la jeune fille.
Et, ces paroles articulées, comme si sa prosternation à deux genoux
n'était pas suffisante pour obtenir la faveur d'être conduite par Dieu
même dans les voies qui mènent au salut, elle se laissa tomber en
avant, le long des marches du maltre-autel, et son front, d'un coup
sec, alla heurter contre le marchepied où, durant les offices, se
tient debout le célébrant.
— Isabelle I balbutia Jacques.
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LE ROI RAMIRB.
Qhb
Elle n'entendît pas, et d'un accent étouffé : i
a Mon Dieu I que votre volonté soit faite et non la mienne 1 Si *
TOUS l'exigez, mon Dieu, je retournerai m'enfermer au Garmel. »
Elle s'interrompit une minute. U'
« Je sollicite ardemment une grâce de votre miséricorde, 6 mon i [1
Dieu ! reprit-elle... Mon pauvre cœur est si plein de lui que je vous t
demande d'avoir pitié de moi si, le cloître m'ayant de nouveau reçue,
je pense encore à /i/t, je m'occupe encore de lui... Pourquoi, ô mon
Dieu, avez-vous fait la femme à ce point misérable que votre amour
ne lui suffise pas?.. Combien je suis malheureuse !.. Je lutte pour-
tant... Mais je ne peux pas, mon Dieu, je ne peux pasl..
Elle éclata en sanglots.
Jacques s'élança, la saisit, l'enleva dans ses bras.
— Isabelle 1 Isabelle 1 répèta-t-il, éperdu. j
— Vous I dit-elle, ouvrant sur lui des yeux célestes ; vous I !
Il lui avait passé un bras autour de la taille. j
— Venez 1 '
Ils franchirent la porte de la chapelle. Jacques la portait presque. j
Quelle ivresse, sous ce fardeau, le pénétrait jusqu'au fond de son i
être ! Il la guida à pas très menus jusqu'à l'endroit, sous les chênes I
verts, où Gusselte l'avait découverte une demi-heure auparavant. 1
— L'air est très doux ici , il va vous remettre , dit-il , lui mon-
trant, dans le gazon, au bord d'un talus dominant la rivière, une
place commode pour s'asseoir.
— Oui, répondit-elle. .
Elle tourna encore une fois vers lui ses beaux yeux noyés de
larmes grosses comme des gouttes de pluie, puis s'assit sans
méfiance, avec la simplicité d'une enfant.
XXII.
Un crépuscule léger, transparent, bleuâtre, emplissait le parc, et
l'Arbouse coulait silencieuse, endormie, sous une vapeur grise,
traversée de rayures claires, qui l'enveloppait comme un voile. Pas
un cri d'oiseau dans les profondeurs du bois, pas un bruissement
de libellule à la surface de l'eau. L'assoupissement des choses et
des êtres se manifestait partout dans l'étendue. Ils s'étaient assis au
long du talus herbeux, sous les chênes verts, et ne trouvaient pas
un mot à se dire. Isabelle regardait vaguement à ses pieds, elle se
sentait écrasée, anéantie; mais, chose singulière! l'écrasement,
l'anéantissement, avaient une incroyable douceur. C'était un alan-
guissement qui la pénétrait tout entière, pareil à quelque philtre
versé goutte à goutte jusqu'au fond de ses veines, et auquel, sans
réflexion, elle prenait plaisir à s'abandonner. Jacques, de son côté,
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OilB RETUE DES- DEUX. HONDES.
D'était pas sans éprouver un yague malaise, «et, plus d'une fois, des
idées puérâes, décQU8«ce^ lui effleuraient le cerveau., fil us hardi
qu'elle, encore qui'un iusumiootable en^arras lui tîot les yeux.
baissés, il était capable de les lever de tefiops à autre et.de la. regar-
der. DansleS'Onfthres grandissant s(hi& bois» .ahscurcissant arbres et
Sf^Dtiers, le visage aux lignes fiuemeDt allongées de la jçune* fiUei
cooservaie un merveiUeux éclat.. Le voisinage de; l'eau, .à la. surface
de- laquelle floltaient des lueurs indécises,, envoyait-il des reflets
jffsqu^ici? It pensa que la lumière, où les traits^ parfaits dLabelIei
paraissaient encore plus parfaits, où ses grands yeux bJeus semr-
blaient encore plus grands et plus bleus, venait d'elle-mtine, du
foyer intime de son âme que la passion allumait discrètement, et
il admira avec d'autant plus d'enthousiasme, de recueillement, de
ferveur.
— Pourquoi m'observer ainsi de la tête aux pieds ? deman^a-t-elle,
levant par un geste mignon sa petite main comme pour intercepter
les regards de Jacques qui la brûlaient.
— Il me semble que je vous vois pour la première fois.
— VoiL bien des années que vous me connaissez, pourtant.
— Non, non, je ne vous connaissais pas... Ebt-ce que, si je vous
eusse connue, je vous aurais teûu mon sot langage de ce matin,
quand je vous ai rencontrée assise sur un banc, là-bas, et que je
Y^ms ai conseillé de rentrer au Carmel?
— Et votre conseil sera suivi. Il convient que je rentre au Carmel,
en effet.
Il saisit vivement son poignet délicat, derrière lequel elle se dis-
sioiulait, et le lui serrant avec force :
— J(^. vous en supplie, Isabelle, oubliez tout ce qui a pu tomber
de mes lèvres, depuis que je vous ai retrouvée chez ma tante de
Castillet. Votre vue soudaiue a eu pour moi le caractère d'une appa-
rition...
— line apparition ?..
— Assurément, lorsque, dans la paix du monastère, ce cavalier
rayoriBiant dont vous m'entreteniez tantôt a traversé vos rêves, vous
a\ez. dû éprouver un grand tiouble. Qu'aurait-ce été si, au lieu
d'apercevoir seulement en songe le jeune homme qui retenait vos
yeux tout eiksemble ébloois et charmée», il vous eû!i été donné de le
v€Îr en pleine réalité de vie? N'est-ce pas que votre raison, encore
q«e ferme et droite, aurait pu subir quelque ébranlement à laxeur
contKei inattendue de vos illusions de. la nuit. se dressant devant vous
daas . la veille , perlant , agissant , . marchant ., . vous appelant , voua
iimtatii, vous ouvrant à Tespoir d'un bonheur qui ne saurait finicZ.
EUe dégagea sa main d'entre les siennes^
— àiûtsl inlarrogea-Vella..
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LE ROI RAmEE. 6i7
— Moi, reprît-il, j'avais laissé à Lonnières une enfant vive, pétu-
lante, enjouée. C'était comme une jeune sœur avec iqui je partageais
mes amusemens, que je gâtais beaucoup,.. Eh bien I à Paris, il m'est
arrivé plus d'une fois de songer, comme cela vous arriva souvent
au Carmel, et il était bien rare que la délicieuse enfant ne traver-
sât pas mes songes. Une nuit, je voyais la petite espiègle me rire
malignement; une autre nuit, elle passait devant moi,. grandie subi-
tement, svelte, fine, gracieuse, sa magnifique chevelure blonde
dénouée, tombant éparse en rayons lumineux et l'enveloppant d'une
auréole...
— Jacques 1
— Mais qu'était le rêve comparé à la réalité!.. 0 Isabelle, s'il vous
était permis de deviner ce que j'ai ressenti quand je vous aï revue,
d'abord sur ce banc où votre cœur qui débordait s'est ouvert au
mien, puis à table, dans la salle à manger, où vous m'avez regardé
à plusieurs reprises , où à plusieurs reprises vous m'avez parlé 1
L'impression, en même temps qu'elle me ravissait d'aise, me fou-
droyait pour ainsi dire, et à ce point que j'en ai perdu la raison...
Qu'avez-vous dû penser de mes divagations à propos du carénai
Gordova, de Dionis Ferez, du roi don Carlos?
— Des divagations ? articula-t-elle, étonnée.
— La folie où vous m'avez surpris me venait de vous, Isabelle,
et vous me devez un pardon indulgent.
— Mais vous n'avez rien dit que de noble, de juste, de. sensé.
Mon père. M»' Rodriguez, votre tante, ont été ravis.
— Et vous? demanda-t-il.
— Ohl pour moi...
Elle n'acheva pas.
— Vous voyez que vous.., que vous, vous m'en voulez...
— Vous en vouloir 1 Et pourquoi?
— Alors, de grâce, exprimez votre pensée...
Des ramilles de chênes verts touchaient sa tête, mêlant L'argent
mat de leur grêle frondaison cotonneuse à l'or pur de ses cheveux.
Elle cassa une branchette, et, d'une main distraite, la dé4)oui]lant
de ses folioles, les lança l'une après l'autre dans l'Aibouse. Elles
partaient au fil de l'eau, et la jeune fille les accompagnait de longs
riegards chargés de mélancolie. Jacques, attentif ii ce jeu, éprouvait
une inquiétude qui allait jusqu'à la douleur.
— Parlez-moi, Isabelle, parlez-moi I supplia-t-îl d'une voîxjétranglée,
— Ces feuilles arrachées de l'arbre, qui s'en vont entraînées ^par
le courant vers des rivages inconnus, sont la fidèle imç^ge de.ma
vie, dit-elle avec une émotion poignante. Moi aussi, J)ientôt,, je serai
arrachée à ma famille, et mes .jours, un A.un, comme.ces .feuille^
s'en iront je.ixe ^ais où.
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6i8 REVUE DES DEUX MONDES.
— Est-ce possible ?
— Le Garmel de Lormières m'attend.
— J'empêcherai bien M. Rodriguez de vous y enfermer.
— Vous, Jacques?
— Moi, Isabelle.
— II me semblait, au contraire, que vous-même aviez l'intention
d'embrasser la vie religieuse*. •
— Par exemple I
— Et si l'armée royale est défaite encore une fois, que ferez -
vous?
— Ce que je ferai ?.. Parbleu! je...
Il s'interrompit. Les yeux profonds d'Isabelle, arrêtés sur lui, le
pénétrant, scrutant sa pensée, lui avaient coupé net la parole.
— Je le sais ce que vous ferez, articula-t elle.
Et d'un ton ferme, où vibra l'accent paternel :
— Vous partirez pour Vitoria et vous entrerez chez les théatins.
— Avez- vous pu croire?..
p — Comment douter de votre parole? Ne nous avez- vous pas dit que
c*es^dans les cloîtres que les rois déchus ont le devoir d'aller attendre
la couronne?
— Mais je ne suis pas un roi, moi, ma chère Isabelle.
— Vous n'êtes pas roi? s'écria-t-elle.
Et, d'un irrésistible élan de tendresse :
• — Ah! s'il était vrai que vous ne fussiez pas l'héritier du roi
Ramire, que vous ne dussiez pas régner un jour, que votre tante se
fût^ trompée!
— Elle s'est trompée! elle s'est trompée!
— Dans ce cas, pourquoi vous-même, au lieu de vous employer
à dissiper son illusion, avez-vous l'air de la partager? demandâ-
t-elle d'un ton sévère. Une pareille attitude n'est pas digne de
vous...
— Adorable Isabelle !
Eu prononçant ces mots, dont sa voix suave faisait une caresse,
il tenta de ressaisir la main de la jeune fille effeuillant dans l'Arbouse
sa dernière brindille de chêne vert. Mais M"* d'Alpujaras, fière,
hautaine, ramena son bras vivement.
— En agissant de la sorte, vous manquez gravement et à H^" de
Castillot et à ses amis.
— A Dieu ne plaise que je sois coupable de tous les crimes dont
vous me chargez !
Il fit une pause, ayant quelque peine à respirer.
— Si vous pouviez regarder là dedans, Isabelle, continua-t-il, se
frappant sur le cœur, vous y verriez une affection sans bornes,
véritablement filiale pour ma tante flombelioe, et vous y verriez
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LE ROI RAMIRE. 649
aussi un souveraîn respect pour tous ses amis, en particulier pour
M. le marquis d'AIpujaras, qui me traita toujours avec une bonté
paternelle... Maintenant, que vous dirai-je de ma future royauté,
sinon que je ne m'en préoccupe guère? Nonl je vous le jure! l'am-
bition de m'appeler Ramire U est un tourment que je n'ai pas. Je
m'appelle Jacques Ferrier de La Ferrade, et ce nom, préservé soi-
gneusement de toute souillure, suffit à l'honnête homme que je
suis.
Mais M^ de Castillet vous croit disposé à la lutte pour recon-
quérir le trône de vos ancêtres, et vous ne tentez rien pour la
détromper. *
— Pourquoi la détromperais-je?
— La loyauté vous en Tait un devoir.
— Je suis un peu ridicule, j'en conviens, par une condescen-
dance qui naît de l'insurmontable faiblesse de mon cœur dès ^;a'il
s'agit de ma tante, d avoir l'air d'entrer dans les pensées, les pro-
jets, les espoirs qui absorbent sa vie. Mais j'aime mieux affronter la
raiUerie que m' exposer à affliger celle à qui je dois tout, qu'un
mot tombé mal à propos de ma bouche tuerait infailhblement. Ces
sentimens où vous me voyez vous expliquent bien des écarts de
parole et d'humeur qui ont dû vous paraître inexplicables, depuis
que nous nous sommes retrouvés dans ce vieil hôtel Castillet, plein
encore du bruit de nos rires, de nos querelles, de nos baisers après
des raccommodemeus difficiles. J'avais un si affreux caractère I
— L'heureux temps! murmura-t-elle.
— U reviendra si vous voulez.
— Comment?
— Isabelle, laissons ma tante, laissons W Bodriguez, laissons
votre père croire à la destinée glorieuse qui m'attend, et abandon-
nons-nous à des préoccupations infiniment plus douces, iufioiment
plus vraies que leurs préoccupations orgueilleuses de conquête et
de domination. Vous n'avez pas à vos pieds le roi Ramire, résolu, si
le sort des armes lui est contraire, à s'ensevelir vivant dans un
cloître à Vitoria; vous y avez Jacques de La Ferrade, qui fut le
compagnon de votre enfance, qui vous aime, qui demande à ne plus
vous quitter jamais.
— Mon Dieu! fit-elle, abandonnant à l'Arbouse le rameau de
diône vert qu'elle retenait encore et portant une main à son cœur.
Dans ce mouvement à la fois douloureux et passionné, coomie
M^ d'Âipujaras s'était inclinée légèrement, cachant ses traits bou-
leversés, un mignon petit livre à tranche dorée s'échappa d'un pli
de son corsage. Jacques le happa à la volée. 11 l'ouvrit. 11 lut sur la
première page, imprimé en grosses lettres, ce titre : Imitation de
Jésuê'-Christ.
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650 REVUE DES DEUX MONDES.
XXIIL
Coup sur coup, à travers Tétrohe vallée sUeDoieuse, recueîlfie'
da»s les dernières lueurs du ciel, viogt cloches éclatèrent bruyam^
ment. Les Barnabiies, Saint-Framence, Notre* Daaie, toutes les
paroisses et toutes les communautés de la ville convoquaient les
fidèles à la solennité hebdomadaire de la bénédiction, autrement
dit du salut. Une chose saisissante» dans ce paysage reposé de Lor-
mières, si calmé parmi les taches noires de ses jardins iinmobileSi
c'étaient les appels terribles du bourdon de Saiutrlréuèe lancé à
toute corde et à tout battant. Par intervalles, les monts Goii)ières,
émus de ces détonations formidables» renvoyaient des ruglssemens
prolongés» que la voix des échos emportait le long de la ririàre
jusqu'aux extrémités du pays.
— C*est beau, ce bruit des cloches» dit Isabelle, les yeux attirés
vers la ville. Du reste, nous aurons aussi la bénédiction du très
saint sacrement dans notre petite chapelle.
— Vraiment?
— Il faut bien que M«' Bodriguez étrenne sa chape neave. Elle
est splendide^
— Vraiment? répéta Jacques, Tàme pleine et n'ayant guère con-
science de ses paroles.
— Peut-être n'avez-vous aucun goût pour les cérémomes reli-
gieuses.
— Au contraire. Plus d'une fois, à Paris, il m'est arrivé d'aller
entendre le père Monsabré.
— Prêcht-t-il bien? *
— Il a de la voix, du geste et pas mal de rhétorique; puis c'est
un habile homme : il s'entend à tirer parti de tout» d'abord de son
costume de dominicain, ensuite de son visage» qui me parait des
plus vulgaires et qui parfois, sous les voûies de Notre-Dame,
s'èchûre d'une siiigulière beauté.
— Nous ne sommes pas heureux, nous autres» à Lormières^
en fait de prédicateurs. Au Carmel pourtant» quand j'y étais,
nous avons eu pour nous prêcher la retraite un capucin, le très
révérend père Troulas, qu'on disait fort éloquent. Malheureuse-
meut» je n'ai pu ni le juger, ni jouir de sa parole qui édifiait, enle-
vait religieuses et novices autour de moi. J'étais là dans la chapelle
assise sur mjn tabouret» au milieu de mes compagnes, et je n'ei>-
tendais rien, n'étais touchée de rien. C'est bien étrange, n'est-ce
pas» un pareil état d'endurcissement? Mon âme. m'avait abandonnée
sans doute. ••
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lE ROI mAMms. 051
— Tonsa'vez raison, 'mon Isabelle, votre âme Yousiayalt i&an-
donnée.
— SBt où étatt-^eHe?
— 'A Paris, à l.'0B(dre6,à'Pk)rence, partent «oùToyageait lanienoe,
la "nnenne qui fot son aode dès Fenfanee, tfu-eUe ne ¥OHlait pas
ijuitter.
— C'est celai c'est celai.. Cependant, après ces journées désertes,
senle, incafpab4e de m'intéresser à quoi «pie ce fftt, les ycttx tans
cesse brûlés par des iarnaes retenues à grand'peine, i}^éprou¥ais,
Ters4e soir, nu dé4aâr9emeBt très agréable. LeixMaire rôciùé, qu'il
me tardait de retrotrrer ma cellule! Une fois au lit, dams les léRè-
lM*es 4\x ok))tre,oi!F«e brûlait plus un laonpion, mon âme eufuieloin
de moi depuis le'watMi'iDeTeveiiaât. Je sentais ;son approdhe à»/ua
tressaillement ^icieui«t£lle «rivait enfin, s^mparait de BK)i,.et
j'étais heureuse. Quelle fête alors.dansma ceUuloaubitam^tiiila-
minée I
— Je TOUS aime U.
— 0 Jacques, pourquoi tarderais-je à vous avoifter qpie ce.jeiune
homme qui peaplaitates nuits, c'était tous, Coujoura voais? Xne
fois, vous vous contentiez de m'apparalu*e et tle me sounke ; uœ
autre fois, vous ranoossiez mon Imitation tombée de ma main et
me la rendiez eu me^^aloant; June autre fois enfin, vous me. mon-
triez la porte du Garmel etme disiez d'une voix iiiefiable : c^^EJie
s'ouvrira. » — • Oh! v^otre sourire, votre salut, vos paroles!. Si vous
saviez quelle force je puisais en ces menues choses adorables! Elles
gonflaient mon cœur dans ma poitrine k me XaiBe croire qiiej'ien
avais plu^ieurs pourvois aimer. «•
fiHe s'arrêta et regarda vaguement dans l'espace.
— ! Encore! -encDrel implora Jacrjues.
Elle leva un bras vers la haute to«r de fiainC-Irénée, où ie bcur-
don cotittDuait à gronder dans la nne.
— Distinguez-vous d'ici, lfii.demaoda4-elle, dans les envfrooa'des
àUées Saint ^xMac&ire, xm peu en avantde la cathédrale, ceUegiiande
maison noire percée de plusieurs rangées de fenêtres7
— Oui, oui, je la distingue très bien.
La vérké est que, Lormiëres s'^ctiTaçaiii toujours davantage; à Ijra-
vers la vallée de plus en plus sombne, il n'avait inulkment. démêlé
ce qu'on lui moutrait.
— N'est-ce pas qu'on prendrait volontiers cette» grande dnai&cm
noire pour une prison?
— On croirait une prison, en ciR^t.
— J% bien ! c'e&t 14 ! dît-elief trate' frésmssaaie oti Aottte pfJe.
— Qu'avez- vo«8, Isabelle ?
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652 RETUE DES DEUX MONDES.
— La vue du Carmel me fait peur... Quand vous m'avez rencon-
trée sanglotant dans la chapelle Saint-Ignace, le Carmel, l'a/Treux
Carmel où j'ai tant pleuré, me remplissait d'épouvante. Il me sem-
blait que ili^ Rodriguez, que mon père allaient m'y reconduire,
puisque de votre côté vous entriez chez les ihéatins de Vitoria, et
je criais désespérément au bon Dieu : « Mais je ne peux pas ! je ne
peux pasl.. »
Jacques se mit à genoux à ses pieds, et, se penchant vers elle à
frôler presque des lèvres le nuage de ses cheveux :
. — II est une maison non loin d'ici, ma chère Isabelle, où, dès que
vous le voudrez, moi, moi seul je vous conduirai. J'ai la clé de cette
maison perdue dans les bois et dont vous savez le chemin. Portez
vos yeux bien au-dessus de cet abominable Carmel qui vous eiïraie,
qui ne vous verra plus, et regardez ce pan de mur qui blanchoie
là-haut dans la demi-obscurité.. •
— La Châtaigneraie !
— Ma tante, qui nous a tant gâtés l'un et l'autre, nous donne ce
domaine. Elle me l'a dit...
— La Châtaigneraie I répàta-t-elle avec une émotion indicible et
souriant d'un sourire ravi.
— Il n'y a pas, à La Châtaigneraie, un arbre qui ne nous con-
naisse, qui n'ait été témoin de nos jeux, de nos diveriissemens
enfantins. Qu'^l enivrement ce sera pour nous de vivre dans cette
solitude où nous ne pourrons faire un pas qui ne nous apporte un
souvenir I Assurément, nous ne romprons pas avec le monde entier,
et votre père, ma tante, ce bon abbé Pigeonneau, qui a mis à faire
le bonheur de notre vie plus d'acharnement qu'il ne serait capable
d'en mettre à faire le bonheur de la sienne, M^ Rodriguez lui-même, '
qui ne nous a pa< été toujours favorable, seront admis quelquefois
à franchir la porte de notre paradis. *Mais n'est-il pas vrai, Isabelle,
mon Isabelle, que le plus souvent nous serons seuls, bien seuls,
serrés l'un contre l'autre, nous complaisant à nous connaître, et, à
mesure que nous nous connaîtrons davantage, à nous aimer davan-
tage aussi? Moi, vous ne l'ignorez pas, j'ai vécu un peu partoutet
un peu de toutes les façons; eh bien! il me semble que c'e&t d'au-
jourd'hui seulement que j'entre dans la vie. Je me sens aussi jeune,
aussi pur, aussi nouveau à tout ce qui m'entoure, que si, de quelque
pays ancien, enseveli, oublié, j'arrivais ici pour la première fois.
C'est le privilège de l'amour vrai de procurer à l'homme une renais-
sance de tout son être, et cet amour vrai, vous seule, Vous seule
au monde avez eu le pouvoir de le faire lever sur mon âme, comme
un soleil qui subitement en a brûlé tout ce qui n'était pas digne en
moi de vous être offert, d'être déposé à vos pieds.
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LE ROI RiLMlR£. 6^3
— Jacques , que Dieu vous entende et nous bénisse tous les
deuxl balbutia l'ancienne postulante du Carmel, trop habituée à
reporter tout au ciel pour l'oublier quand elle pliait sous le faix
d'un bonheur inouï.
En même temps, elle voulut reprendre des mains de Jacques la
petite Imitation de Jésus-Christ.
— NonI non! s'écria-t-il. Je me trompais en vous disant ce
matin que le beau cavalier de vos rêves avait eu raison de vous
restituer ce livre tombé de vos doigts ; il aurait dû le garder, et je
le garde.
— C'est pour vous lire quelques lignes de mon chapitre favori.
— Quel chapitre?
— Des Merveilleux Effets de Tamour divin.
Il eut une moue un peu dégoûtée.
— L'amour divin est pour les anges, et si vous en êtes un, vous,
Isabelle, hélas I je ne suis qu'un homme, moi.
— Donnez 1
— Je n'ose.
— Donnez!
— Je me méfie de V Imitation. Elle sent trop le cloître d'où elle
est sortie. C'est le manuel de la vie religieuse, et...
— Si vous saviez pourtant le bien que me firent, durant ma
claustration, certains paragraphes de mon fameux chapitre! Àhl
comme nos dispositions intérieures s'entendent à tourner au béné-
fice de nos sëntimens secrets les exhortations les plus saintes ! Je
suis bien coupable aux yeux de Dieu, allez ! Mais aussi pourquoi me
donnait-il un cœur si plein de vous, un cœur si lourd à porter?
Croiriez-vous que mon esprit, perverti par un besoin irrésistible de
penser à vous, de s'occuper de vous, sans nul effort, par la posses-
sion à laquelle j'étais en proiç, détournait toute parole de son vrai
sens ? Â quelles corruptions la contrainte est capable d'amener la
pauvre créature humaine, laquelle, quoi qu'on dise, quoi qu'on
fasse, ne meurt jamais volontiers à la terre? C'est peut-être affreux
à avouer, Jacques, mais je vous l'avouerai pour vous faire péné-
trer jusqu'au fond de moi-même : dans V Imitation^ où j'aurais dû
incessamment chercher l'ineffable Jésus, c'était vous, vous seul que
je cherchais saus trêve ni repos. ••
— El me irouviez-vous au moins?
— Et je vous trouvais, par de fausses interprétations données
au texte des versets, d'où je chassais Dieu obstinément pour n'y
voir que vous... Quelles douces, quelles consolantes, quelles héroï-
ques paroles pour bercer mon mal, dans le chapitre v du livre m !..
lloa Imitation^ je vous en prie!
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«5i REVUE UES DEUX MONDES.
.Il jOà fiut la im Pâfaser.
lukbelle, quix^ODnnssait les «adroits da inrre où son âme, altérée
eomme 4a cerf de YÉcniure, avait ^goûté « leT&fralchissement'des
fODtaiDes, » ne tâtODoa pas longtemps pour les déoeimvTir.
— Pefi6e:^v««s, Jacques, «que je pouvais laisser passer ces lignes
sans en être délicieusement bouleversée :
tt! L'amour «stone grande chose, c'est «un bien au-dessus dertous
les autres biens. Lui seul rend léger toat ce qu'il y a de pesant, et
supporte «avec égaUlé toutes les inégalités de la vie, car il porte
un poids sans être chargé et il rend doux et agréable ce qui est
amer^.. »
— Le couvent, par exemple...
— Et plus loin, dans ce 'même chapitre :
« Il n'y a rien au ciel et sur la terre de plus doux que l'amour;
rien de plus fort, de plus élevé, de plus étendu, de plus agréd)le,
de plus rempli, ni de naeilleor, parce q«e l'iuaaour est né de Dieu... »
— C'est admirable I
Elle continua :
« L'amour ne sent pas sa charge, il ne compte point le travail, il
veut faire plus qu'il me peut et ne s'excuse point sur l'impossibilité,
parce qu'il croit que tout M est permis et possible. Aussi ^s^
ciipable de tout, et pendant que celui qui n'aime point s'abat et se
découpage, celuiiquitaime exécute bien^es choses et les achève...»
— Sublime! c'est sublime!
U s'inolina sur 4e livre ouvert, et, avec une émotion religieuse,
baisa la page qu'on lui lisait. Isabelle allait poursuivre; mais le
petit «grelot suspendu 4ans le clocheton de la chapelle Saint-Ignace,
jaloux de jeter sa note ^ans le concert de bronze qui ébranhiit la
vallée, se mit à tiutei'iollement.
— . Le premier coup'de 4a bénédiction I dit-elle.
Par UQ èlan:derbiche ellapouohée, elle s'élança dans xmtfourré, et
Jacques >ue la vit plus.
ÏXIV.
Jacques eut un ébranlement profond. Longtemps il tint ises yeux
du côté de la brèche verte où Isabelle, se sauvant tout à ^coUp,
s'était engouffrée. Oependant les branchettes flexibles des arbustes,
un moment aoonbées, «e Tedressaâent, et les troncs blancs ^'un
bouquet >de bouleaux, on moment eflaoés'sur le pasi^age de la jeune
fille, montiiaient de:nouveau 4eurs cehmnetles élégantes, dont les
fûts nacrés éclataient avec une violence singufière^dans ia demî-
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--a»-'*t. .: -^"v ',*«-.
L& KOI RÀMBIfi^ 055
obscttricé dti bois. Ce» arbpe9'déUeal»s <fécoroe Inse et brittiiite',
qu'un hasard de nature avait rangé» eo cet endroit sortroi^ lignes
parallèles, figuraient assez bien le péristyle de quelque^ temple
perdu dédié à des divinités agrestes.
Ayant recueilli, sur le gazon la petite Imitation de Jéms-Christ
et rayant enfouie datie sa poitrine, d'ui» bond démesuré ii s-éhmça
vers les bouleaux. Respectaeuseoient, voluptueusement, il toucha
do ses mains les arbres bienheureux que la robe d'Isabelle venait de
frôler dans son subit envolement. 11 succombait à un anéantisse-
ment très doux, et, sentant fléchir ses jambes^ il dut da ses deux
bras embrasser Tun des troncs et s'y retenir pour ne pa» tomber; Il
fut quelques secondes n'ayant guère la notion de lui-môme, absorf)é
ail^rs, il ne savait où. Peut-être le coup de foudi*e de Tameur
vrai, par l'excès de vie qu'il surajoute, procure-t-il de ces étour-
dissemeus où tout Thomme disparaît eu une cri^e sacrée.
Mais ces iustans enveloppés de ténèbres, comme te«t ce qui-est
pour nous décisif ici-bas, ne sauraient durer, et Jacques, perdu^
finit par se retrouver. Quand le clair seutiment des choses lui revint,
il avait ses lèvres étroitement collées contre Técorce d'un bouleau
frêle dont il entendait, au-dessus de sa tête, bruire le feuillage har-
monieusement. Il ne lui était pas arrivé, jusqu'alors, d'ouïr musique
plus enivrante. Il lui parut, à une oerlaiue plénitude de pensée en
rouvrant ses yeux à la réahté, qu'il était devenu plus fort, plus
compréhensif , et une étrange idée lui traversa l'esprit : durant son
évanouissement, il avait communié avec la nature; le temps que
peut durer une lueur d'éclair, il avait entrevu le mystère troublant
de la VT©, son grand secret, qui n'est autre que ramonr» Fin vin-
cible, réternd amour.
« Elle m'aime! se répétait-41, elle m'aime I »
Et, pour la retrouver, il se jeta dans le sentier qu'dJe avut
strivi.
Jacques allait droit devant lui, porté par des ailes. Au détour
d'une allée, il se heurta à quelque chose de noir, un paquet gros,
*énorme, se précipitant dans une direction contraire à la sienne.
Jacques, ensorcelé, n'y voyait guère; sans s'arrêter à Tobstacle, il
passait outre, quand ces mots retentirent à ses oreilles avec une
force inouïe :
— Où courez-vous, mon enfant, avec cette mine de possédé?
— Elle m'aime, monsieur Pigeonneau! elle m'aime! s'écria-t-il|
reconnaissant l'aumônier des Carmélites.
~ Quaad je vous le disais !
— Elle vient de me l'avouer.
D'un geste, il voulut écarter l'abbé, dont la carrure lui bouchait
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i
656 REVUE DES DEUX MONDES.
le sentier. Mais M. Pigeonneau, aussi résistant qu'un tronc de
chêne enraciné aux profondeurs du sol :
— Qu'allez-vous faire?
— Je vais prévenir ma tante que ses vœux, que les miens sont
accomplis...
— Remettez-vous un instant, mon cher Jacques ; dans l'état où
je vous vois, il y aurait imprudence à aborder votre tante, surtout
à aborder M»' Rodriguez et M, le marquis d'Alpujaras. Puisque
JP Isabelle vous aime et que vous l'aimez, un peu de sagesse, je
vous en prie, et, si c'est possible, un peu d'habileté.
— Vous ne voulez donc pas que ma tante soit informée?
— Ne vous mettez pas en peine, ii^® de Gastillet n'ignorera rien.
Seulement, je crois qu'il y aurait péril à l'instruire comme cela à
brûle-pourpoint, quand vos paroles, vos traits, vous font mécon-
naissable.
— Par l'amour d'Isabelle, je deviens un homme nouveau, dit-il
avec la naïveté de la passion vraie.
— Tant mieux, chtr, bien cher enfant! balbutia l'abbé .Pigeon-
neau touché jusqu'au fond des entrailles.
Et, succombant à son émotion, il l'étreignit paternellement dans
ses bras.
— Si vous saviez ! répétait Jacques; si vous saviez!..
L'abbé Pigeonneau lui prit la main et, coupant à gauche, le guida
vers un banc caché sous les touffes épaisses d'une oseraie.
— Ici, lui dit-il, nous ne risquerons pas d'être découverts. J'ai
besoin de vous entretenir quelques minutes sans témoins. Vous ne
trouvez pas, je suppose, que j'aie trop mal conduit vos affaires jus-
qu'à présent? Eh bien! il faut m'en laisser la direction pour quel-
ques jours encore... Soyez tranquille, quand Mf^ d'Âlpujaras sera
votre femme, je ne vous ennuierai plus de mes conseils... Les choses
de votre union avec une jeune fille que le ciel fit naître exprès pour
vous, conserva exprès pour vous, auraient marché d'elles-mêmes
s'il ne vous avait plu de les embarrasser dans un inextricable
réseau de balivernes, fort drôles, fort divertissantes assurément,
mais tout à fait hors de propos. Encore qu'ému de vos frasques, je
n'y ai pour ma part ajouté nulle importance; malheureusement, il
n'en va pas ainsi de M. le marquis Alvar, de M^ Rodriguez, de
M^'* de Gastillet. Tous trois vous ont cru.
— Justement, je courais les détromper.
— Gardez-vous-en bien!
— Je ne puis pourtant pas...
— Et que leur direz-vous pour les détromper?
— La vérité simple et nue.
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'■'^F^H^J'P'^gi^— ' ■ OgA-*- r' i^'mtir^it
LE ROI BAMIRE. 657
— Gomment I vous oseriez avouer à trois personnes, dont Tune a
tous les droits possibles à votre tendresse, dont les autres méritent
pour le moins votre respect, que, durant deux heures d'horloge,
vous vous êtes moqué d'elles, moqué d'elles impitoyablement, jus-
qu'à les atteindre au refuge sacré de l'âme où se cache ce qu'il y a
de plus grand dans l'homme, la foi?
, — - Oh I la foi politique !••
— Vous en parlez bien à votre aise, mon cher Jacques, et comme
on voit, en dépit de sa finesse, que votre esprit n'a nullement péné-
tré les personnes dont il s'agit! Vous ne connaissez ni le marquis
d'Alpujaras, ni M^^ Rodriguez, et vous ne connaissez pas non plus
votre tante. La foi politique I dites-vous en haussant les épaules.
Mon enfant, chez ces Espagnols, la foi politique et la foi religieuse
ne sont qu'une môme foi, et, réfléchissez-y, c'est à cette foi unique,
pour laquelle ils ont versé leur sang, pour laquelle ils mourront
demain, que très imprudemment s'en est prise votre légèreté.
— Je reconnais ma faute, mon ami, et vous me voyez disposé à
faire des excuses pour obtenir mon pardon.
— N'y comptez pas,
— Eh quoi I ma tante me refuserait?.,
— Peut-être finiriez-vous par fléchir votre tante; mais, de quelque
façon qu'il vous plût d'exprimer vos regrets, votre repentir, vous
ne fléchiriez ni M^ Rodriguez, ni M. d'Alpujaras.
— Isabelle, à qui j'ai laissé entrevoir toute la fausseté du rôle
que j'ai joué, s'est montrée si indulgente I
— Isabelle vous aime, riposta l'aumônier des Carmélites, aussi
profond casuiste ce jour-là que le respectable M. Turlot.
— Que faire alors? que faire? s*écria-t-il , en proie à urf
désespoir farouche qui le planta debout prêt à se précipiter en
avant.
L'abbé Pigeonneau, encore une fois, comme dans la salle à man-
ger, le saisit. Puis, l'ayant contraint à se rasseoir :
— Que faire?.. Vous deviez partir par le train de dix heures?
Vous partirez.
— Vous vous trompez, l'abbé : je ne partirai ni par le train de
dix heures ni par un autre train. Je reste. Pourquoi diable voulez-
vous m'obliger à revoir Isabella Griflitt? Franchement, pour im
ecclésiastique, vous avez des façons de conduire les choses qui pour-
raient sembler singulières.
— Votre isabella Griflitt a cessé d'être redoutable,
— Qu'en savez-vous?
— Je sais que, désormais, elle vous est plus indifférente que
TOUX ui. — l)$8â. 42
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658 REVUE DI& DIU2l> MOOiDES,
cette femme qui pisse làrbas sur te> ohenuik dtt<hala;ge et que tous
ne eoDuaUatz: paeS;.
— Elle est jotie pourtant, Isabella I
II avait glissé sa main> dans la £auisse poclie d& sa jaques et en
avait retiré le petit écrin ea cuii* de Bassie» où se trouvai;! élégam-
ment encadré le portrait de la Jeune et triomphante uûss.
— Eh bien! non, monsieur» elle est laide^ affreusemeotvlaiâel
s^'écriart-ii avec explosion.
Ety de touto la vigueur de soa bras^ il lança au loin dans l'Ar-
bouse le mignon écriu roug^, qui brilla, troua Tean, disparwit^.
— C'est elle, c'est Isabella, dii~il ne se possédant plue^ que
je voudrais précipiter dans cette rivière, pour la puuir de tous les
jours de bonheur qu'elle m'a volés; car, sans elle, je serais: vena
plus tôt ici, et plus tôi j'aurais connu Isabelle.
— 0 mon enfant I
Il y eut, entre eux, une miflute dk silence» Les dijches se tai-
saient sur la ville, que la nuit gagnait lentement» Sumèain, à quel-
ques pas sur le chemin de hidage, se dessina. Tépidsse carrure en
boule du respectable M. Turlot. L'archiprêtre, un pea en retard,
— ah I ce whist dont il ne savait pâs se corriger, ce whist qiû le
mènerait droit en enfer ! — rarchiprôire, un peu en retard^ s'eiïor-
çait vers Saiatrirénée de toutes ses grosses jambes courtes,, de tous
ses pieds ronds et menus. Le grelot de la diapeHe Saint-Ignace se
reprit à tinter.
— Le deuxième coup de la bénédiction^ dit l'abbé Pigeonnea««
Dans un quart d'heure, W^ Rodiiguez entonnera les compliae* Nous
n'avons pas de temps à perdre.. • Mon cher enfant^, voulezrvous
m'auioriser à m'occuper encore un peu du bonheur dlsabelle, de
votre bonheur?
— Je m'abanionne à vous, conduisez-moi,
— Quand votre taute va vous remettre les vingtr-cinq mille francs
que Cussette est allée chercher chez les MIL Poitrasson^ vous les
recevrez, et vous quitterez Lormières par le traiu de dix heures,
comme tout le monde s'y attend ici. Devez-vous retourner à Luchonf
Mon Dieul une dernière entrevue avec la femme dont T Arbouse
emporte le portrait à la mer n'est pas faite pour m'eOrayer beaucoup.
Toutefois, à moins que certaines délicatesses de galant homme ne
vous obligent à reparattre à Luchoo, — voua ètea meilleur jvge
que moi en ces matières, — j'aimerais autant vous voir partir pour
Tarbes, Toulouse, Pamiers. Mettons que vous alhes à Toulouse, il
l'hôtel des Ambassadeurs, par exemple. Là, vous vous installez,
vous sortez peu dans ime vUie où vous avez coubervé des relations
nombreuses, et vous attendez une lettre de moi. Avant trois jours,
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£E BOI RAinRE* «&0
j'^kurai ai bien travaillé ici^qne, j'«n prenlds reogagemem, vouer poiu^
rez r^tégrer Tbôtel Ga^tillet et le réintégrer à jttmais.
— Qu'il vam^n oô&ter de m'éloigner d'Isabelle I
— Par exemple, je ne réponds pas qu'en rentrant & Lermîères,
vous n^aurez pas à parler encore une fois et du cardinal Gordova,
et de Dionis Ferez, et du roi...
— ie croyais cette eomécye achevée.
— ^e ^era acbevée , quand 11^ Rodriguez aura béni votre
mariage avec IsaibeUe. Je pense que ce dénoûment ne vous déplaira
pas.
— Ml bien, Jionl Je renoncerai, s'il le faut, à Isabelle, mais je
ne mentirai plus, comme j'ai menti si éteurdiment, si honteuse-
ment, si lâchement. Le mensonge est odieux, je ne saurais vous
erpÀmer iUiomeur qu'il m'inspire.
— Je ne l'aime ^èré bod j4us, moi, dit YM>è Pigeonneau d'un
air de profonde tristesse.
Il serecaieillit un moment.
— Ahl mon cher Jacques, rcpprit-il, la iroix obscurcie par des
larmes refoulées, si je ne vous aimais pas comme je vous aime et
si la pauvre Labelle d'Aipujaras n'avait pas derrière eile deux
fevoL terribles qui la guettent pour le cloître, etf elle serait une
Boauvaise religieuse, uù elle mourrait I«. Mai» mm, à cetie heure
décisive pour elle, ni vous ni moi nous ne devons connaître des
craintes puériles. Dieu me voit, et il sait que, si moi, dont l'ordi-
nation sainte consacra les lèvres pour la vérité, je vous invite...
Il ne put en dire davantage. 11 pleurait.
— Mon ami,,, monsieur Pigeonneau,., parlez... Je dirai ce que
vous voudrez que je dise.
— Ceci simplement: — a J'ai reçu ime lettre duroî... L'emprunt
avec l'An^leteiTe a réussi... Le roi restitue ses vingt-cioq mille
finuocsà M^«b GastiHet 7 Gasiî'lla, qu'il rermercte tle sa fidélité...
Le roi ue croit pas une actiem militaire jiossible en ce moment, et
il^cdonne-auxonte de La Ferrade d'attendre ses ordres chez ilP'^de
GastiUetyCaMilla... ^
— L'^vpiàtionedt cruelle ! et peut-être, dans l'avenir...
— Bte vous çréoccfup^z pas fie l'avenir... L'avetiir appartient ii
baJoelle, "à vous; il n'appartient, hèlas! ni à M»' Rodi rgaez, ni à
M. d'Aipujaras, ni à li"* de Casiitlet... Le roi Alphonse paraît d'ail-
leurs assez solidement établi à Madrid pour qu'il n^y ait ^as à
redouter de longtemps de nouvelles aventures carlistes. On ne vous
condamnera pas à passer la fromière demain. «. Ëponsez Isabelle,
n'ayez d'-autre souci que celui-là. Isabelle vous préservera de tout
par la fNr^feadeur des^entinaens qu'Ole vous a TWiés. ^ous -givrez
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660 REVUE DES DEUX MONDES.
à La Châtaigneraie, que j'ai obtenue pour vous de votre tante, et
vous vivrez à Paris, car je ne crois pas, avec M. Turlot, que vous
ayez commis un crime en traduisant les Scènes de la vie cléricale
de George Eliot, et vous avez le devoir de poursuivre une carrière
heureusement commencée.
— Que vous me faites du bien 1
— Puis, qui sait si, à La Châtaigneraie, qui va devenir comme
votre cabioet de travail. Dieu ne se réserve pas de vous faire con-
naître la plus grande joie de la terre pour un homme?..
— Quelle joie, mon ami?
— La joie ineffable d*embrasser un petit être rose qui sera l'en
faut d'Isabelle et votre enfant.
— Notre enfant!.. Oh!..
— Devant lui, devant ce jeune triomphateur dont rayonnera votre
foyer, votre tante, M. d*Alpujaras, M^' Rodnguez lui-même s'incli-
neront, et toutes vos fautes se trouveront rachetées.
— Jacques! Jacques! cria une voix aiguë à travers le bois.
— Ma tante! dit le jeune homme.
— Une dépêche pour toi! une dépêche! reprit M"® flombe-
line.
Ils quittèrent* le banc sous les osiers de la rive et rencontrèrent
le cheuiin de halage où vient aboutir la maltresse allée qui mène
à rhôiel Gasliliet.
XXV.
À mesure que la nuit, longtemps suspendue par d'obscurs
rayonnemens lointains, se faisait plus épaisse, les vapeurs de l'Ar-
bouse, touchées par une lune mince et pâle, devenaient plus blan-
ches et semblaient grossir à vue d'œil. Tout à l'heure, c'étaient
des fumées légères flottant sur certains points à la surface de
l'eau; à présent, les lourds anneaux d'une chaîne de montagnes
se développaient d'une rive à l'autre, encombrant toute la vallée de
leurs masses trapues, projetant vers le ciel des cimes d'où se déta*
chaient incessamment des avalanches de neige ou d'énormes blocs
de rochers. Jacques et l'abbé Pigeonneau quittèrent les bords de la
rivière, coupant à droite vers la maison.
— One dépêche I une dépêche I continuait de crier M^ Hombe-
line.
— Nous voici 1 répondit !M. Pigeonneau.
M"* de Castillet , qui , après s'être avancée jusqu'à l'entrée du
parC| avait rétrogradé vers le jardin^ se retourna et discerna à tra-
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^'^:7'r-
LE EOI RAMIRE. 661
vers les brumes enveloppantes les silhouettes de son neveu et de
Taumônier.
— Vous jouez donc à cache-cache, leur dit-elle.
— Une dépêche pour moi? demanda Jacques.
— La voici, on l'apporte à l'instant.
Jacques rompit le cachet de la petite feuille bleue; mais impos-
sible de lire.
— Entrons dans le salon, lui dit sa tante... M»' Rodriguez,
M. d'Alpujaras, Isabelle sont là. Du reste, Méric va sonner dans
une minute le dernier coup de la bénédiction. Nous irons à la cha-
pelle tous ensemble, selon l'habitude. Cussette, prépare des lan-
ternes...
Jacques n'écoutait pas. — Que lui voulait cette dépêche? — Ce
chiffon de papier lui pesait. Enûn, il pénétra dans le salon, 1res
insuffisamment éclairé par deux antiques lampes Can el Notre jeune
homme, obsédé d'inquiétude, sans articuler un mot d'excuse pour
son absence si longue, sollicita la permission de prendre immé-
diatement connaissance du télégramme qu'il recevait.
— Je parierais que c'est une dépêche du roi , dit le marquis
Alvar.
Jacques gagna le fond de la pièce, où une des lampes reposait sur
une console, et lut ces lignes en caractères imprimés :
« Mon chéri, si tu t'amuses à Lormières , restes-y. Moi , je ne
m'amuse pas à Luchon, et je pars. Je vais à Saint-Sébastien par la
mer. N'est-il pas vrai que c'est charmant? Pourvu que Mérifons ait
embarqué assez de biscuit! Il nous a manqué plus d'une fois, le
biscuit, rue Taitbout. Je te pardonne cette négligence et bien d'au-
tres avec, et je t'embrasse comme je t'aime, pas bleu fort.
tt Isâbella..»
Très calme, il froissa le papier de la dépêche; puis, l'approchant
du verre de la lampe, y mit le feu. Il le regarda brûler au bout de
ses doigts, silencieusement. C'est maintenant que Cussette aurait
pu lui dire : — « Monsieur le comte, vous êtes plus blanc et plus
creusé qu'un mort. »
Il s'avança vers le marquis Alvar. Des gouttelettes de sueur gla-
cée lui perlaient au front. Il chancelait presque.
— C'est donc une mauvaise nouvelle? lui demanda M. d'Alpuja-
ras, épouvanté.
— Mauvaise y répondit-il avec un effort. •• Bien que l'emprunt
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462 R£VU£ DBS DEUX MOADES.
royal ait léussi à souhait,. sa majesté croit me action nûlitaire
inopportune en ce monoient...
-- Comment, inopportune I s'écna te omutilè de ^Bîillao (a;>(rec un
mouvement de révolte.
— Mon ami, le roi est meilleur juge^quediKiside rheoK et du
niument, intervint aussitôt M'' Rodriguez, «t je vous imviteà plus
de résignation. Nous attendrons.
— Hais les dix mille fusils de Dionis Pere:t7 insista le marquis,
le visage rouge comme unJbrasier.
— Les fusils sont en bûreté et il n'est pas idû un eou su man-
dataire de la maison Uiil and Sons, de New-York.
— Et les vingt-cinq mille francs que j'ai là dans ma poche? imer-
rogea à son tour M^ de Gastillet.
— Ils ne sont plus nécessaires, ma tanite; vous pouvez lœ ren-
voyer ckez les MM. Poitrasson.
— Ah I çà, et toi, mon bon Jacques, que vas-iu £ÛFe, i prisent?
Par&4u toujours pour Saint^aunde-Luz?
— Le roi m'ordonne d'jubteûdie ses ordces chez M^ de GastiUet j
CasûlU.
— Mors, tu me restes?
— Je dois obéissance au roi,., et, à nK)ins que ma présence ici nedé-
pUise à M^^d'Alpujaras,.. balbutia-t-il, égaré, tombant en défaillance,
— Isabelle? s'exclama le marquis.
L'abbô Pigeonneau, vivement, se pencha vers 11^ de Gastillet et,
lui ajraat murmuré deux mots à l'oreille, sortit du salon, emmenant
M^^" d Àipujaras. La vieille dévote aussitôt se redressa de toute sa
taille, ses traits parcheminés riaient, ses yeux pétillaient. Elle mar-
cha jusqu'au marquis Alvar et, droite, heureuse, avec une grande
dignité, une grande noblesse :
— Mon ami, moi, Hombeline-Conception-Inës de Gastillet y Gas-
tilla, je vous demande la main de votre fille, Isabelle d'Aipujaras y
lluesca y Salvador, pour mon neveu Jacques de La Ferrade de Cas-
lillei y Castilla, héritier du roi Ramire,seul prétendant légitime aux
trùiies de Castille et d'Aragon.
— Ciel! gémit le vieillard à ce rude coup inopinément frappé sur
8ÛP cœur.
- Mon cher Alvar, articula ii^ Rodriguez, Keu ne désapproura
pîis absolument le mariage, et je ne saurais en vouloir à mon élève
de renonoerau doUrede Vitoria, auquel, du reste, je ne pris aucun
som de le préparer. Il est des mariages saints, et irons pouvez con-
sentir à celui de votce fille.
yU d*Alpujaras regarda Jacques bien en face, lui sourit, ^i d'one
vok altérée :
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LE ROI RAMIR^. 663
— Dieu m'avait pris deux ûls, il m'en rend un : Dieu est la
source de tout bien.
De son brâs unique, il étreignit le jeune homme contre sa poi-*
trine énergiquement.
Cussette et Méric entrèrent , tenant accrochées aux doigts des
lanternes iumiueuses comme des phares.
— J'ai sonné le dernier coup, Mademoiselle, dit le maître d'hôteU
vêtu d'uue soutanelle noire de bedeau.
— Passez devant pour nous éclairer I ordonna M^' Rodri-
guez.
Isabelle et Tabbé Pigeonneau attendaient au bas du perron.
— Ma fille, dit M. d'Alpujaras, je vous autorise à considérer
M. le comte de La Ferrade comme votre fiancé. Vous pouvez prendre
son bras.
La colonne, grossie du nombreux domestique de Thôtel, s'en-
gagea dnns le sentier conduisant droit à la chapelle Saint-Ignace.
Les lanternes éparpillaient sous bois des lueurs blanches pareilles
à do magnifiques coups de lune. Jacques et Isabelle venaient à la
fiu du coriëge, à quelques pas, séparés de tout ce monde qui n'at-
tendait pas d*ôlre agenouillé dans le sanctuaire pour prier. On per-
cevait des murmures, puis comme le cliquetis sec des chape-
lets heurtés entre eux. Jacques et Isabelle ne desserraient pas les
lèvres, trop comblés pour avoir désormais rieu à exprimer ici-bas.
Cependant M»^ Rodriguez, H. d'Alpujaras, M"* de Castillet, avaient
pénétré dans la chapelle, et enx, se retenant toujours au bras,
demeuraient immobiles sur le seuil. Il leur était si doux de s'at-
tarder une minute encore 1 Tout à coup, par un accident du ciel,
qui se^ déchira au-dossus de Loimières, la lune, jusque-la emmi-
touflée de nuages, apparut dans son éclat, dans sa force, et les
masses boisées qui enveloppent la ville surgirent avec une sur-
prenante netteté. La vague silhouette d'une maison se dessina
là-haut dans l'obscurité soudainement éclaircie.
— La Châtaigneraie, Isabelle, La Châtaigneraie! dit Jacques.
— Oui, La Châtaigneraie 1.. soupira-t-elle*
Ils entrèrent.
F£BDmAM> Fabhe.
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LES
AURORES BORÉALES
I. Ut Aurores boréales au détroit de Behring {Norrskenen vid Borings sund), par
A. B. Nordenftkiôld. Extrait des Résultats scientifiqufts de f expédition de la Vega«
Stockholm, 1882. — II. Expériences sur Vaurore boréale en Laponie, par S. Len-
strôm {Bulletin de la commission polaire internationale^ 4" livraison ; Saint-Péters-
bourg, 1883).
Il peut être utile, même en science, d'avoir recours à Molière, et
le bon M. Jourdain, quand on lui propose d'apprendre la physique,
tt qui enseigne les causes de tous les météores, Tarc-en-ciel, les
feux volansy les comètes, etc., » n'a pas tout à fait tort de répli-
quer : « 11 y a trop de tintamarre là dedans, trop de brouillamini. »
La météorologie a fait, il est vrai, d'énormes progrès; mais chez
elle, en revanche, que de points obscurs ou douteux, que de pré-
jugés à dissiper, d'erreurs à combattre, de distinctions à établir!
Depuis une longue série de siècles, des milliers d'aurores boréales
ont été observées par des sa vans ou de simples curieux, et cepen-
dant ce phénomène, aussi mobile qu'éclatant, semble, comme un
nouveau Prêtée, se transformer sans cesse; il se montre sous des
faces si diverses que, devant lui, la science hésite parfois, se double
et confesse son impuissance. Quel météore pourtant a plus attiré
les regards, quelle apparition dans le ciel a donné naissance à
autant de légendes gracieuses ou terribles, selon les temps ou les
régions?
Il est essentiel avant tout de définir l'aspect que présentent ordi-
nairement les aurores. La tâche est assurément malaisée : pré-
tendre envisager d'innombrables formes paiticulières constitue déjà
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LES AUROLES BORÉALES. 666
une présomption de notre part, et d'ailleurs de simples descriptions
n'instruisent guère celui à qui la réalité est inconnue. Aussi nous
nous contenterons de tracer une faible esquisse du spectacle, uni-
quement pour faire comprendre le sujet. Après quoi, il nous faudra
exposer les anciennes observations et les vieilles hypothèses rela-
tives à « la lumière du nord, » et antérieures au xix® siècle, pour
arriver ensuite aux découvertes accomplies depuis soixante ans,
et particulièrement aux théories et expériences de M. de La Rive.
Enfln nous analyserons les travaux récens de deux esprits éminens,
Finlandais Tun et l'autre, qui, chacun de leur côté, ont tenté de
dérober à la nature boréale quelques-uns de ses secrets, procédant
à leurs études respectives, l'un au détroit de Behring, il y a cinq
années environ, l'autre, plus récemment, en Laponie : MM. Nor-
denskiôld et Lenstrôm.
I.
Les descriptions d'aurores boréales encombrent les relations de
ceux qui ont exploré les terres arctiques; on les retrouve dans
beaucoup de livres de physique et dans presque tous les traités de
météorologie. Malheureusement ces tableaux produisent le même
effet que le phénomène qu'ils essaient de représenter; on est ébloui,
on admire tant que dure la lecture, et, une fois la dernière ligne
achevée, il ne reste que peu de choses dans la mémoire, de même
que le ciel, un instant illuminé, redevient, après la fia d'un bril-
lant feu d'artifice, aussi obscur que devant.
Les aurores que nous avons eu l'occasion de contempler en France
sont, en général, peu éclatantes : une lueur rougeâtre, d'une teinte
sut generis, qui éclaire vaguement le nord du firmament, et c'est
tout. Assurément, ceux qui voient journellement coucher le soleil
dans nos climats et ceux, bien moins nombreux, qui ont l'occasion
d'assister à son lever, peuvent facilement observer des teintes plus
riches et des jeux de lumière d'un plus charmant effet. D'autre
part, nous verrons que les contrées boréales sont loin de jouir
toutes sans cesse d'apparitions très éclatantes. Pour admirer de belles
aurores et en apercevoir souvent, il faut choisir le temps et les
lieux. Nos descriptions ne s'appliqueront donc qu'à la zone la plus
favorisée.
L'aurore boréale natt presque toujours dans la direction approxi-
mative du nord , non du nord géographique , mais vers le point
où se dirige l'aiguille aimantée. En général, et comme début, il
parait à l'horizon un arc qui s'élève peu à peu en laissant au-des-
sous de lui un espace non éclairé, auquel on a donné le nom de
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666 RE7U£ DES DEUX MONDES.
segment obscur. Des feux jaillissent de la partie convexe de l'arc
vers l'extérieur : tantôt ce sont de simples rayons, tantôt des
colonnes de lumière. Ces jets, rapprochés les uns des autres, ou
parfois écartés, « répandent une lunâère fort éclatante, comme si
une liqueur ardente et brillante sortait avec inapêtuosità d'une
seringue, » dit Formey dans YEnryclopèdie. Souvent les fusées
lumineuses émises de divers côtés , et convergeant vers un même
point du ciel, s'y accumulent et forment ce qu'on nomme la ^Z^zr^
de l'aurore boréale, par analogie ^vec l'ornement que les artistes
byzantins ont accoutumé de placer au-dessus de la tète de la Vier^
et des saints.
Notre modeste essai de description est forcément très incomplet,
Mtîs comment peindie la mobilité même? « Jamais une aurore
boréale ne ressemble à l'autre, dit M. Martins ; elles varient k l'in-
flni. » Maupertuis, après quelques phrases de lieux-communs sur
le contraste qui règne entre la désolation de la terre et la splen-
deur du firmament dans la zone arctique , décrit « une grande
écharpe, d'une lumière chaire et mobile, qui a ses extrémités dans
l'horizon et qui parcourt rapidement les cieux par un mouvement
aemblable à celui du filet des pêcheurs, conservant dans ce nciouve-
meot, assez sensiblement, la direction perpeadiculaire au méri-
dien. » Notre compatriote vit aussi des drapeaux voltiger dans l'aÎTi
semblables à des bandes de taffetas.
Écoutons maintenant M. Nordenskiôld traçant le tableau des
aurores boréales de Scandinavie, dàXjQ& awrores à rayons. « Le phé-
nomène est constitué par des bandes de rayons d'une intensité
lumineuse plus ou moins .grande, compliquées de rayons .droits,
nettement circonscrits ou réunis en fascicules, le tout situé trans-
versalement à la dhrection.générale de la.hande(l). Bandes etxayons
changent À chaque instant d'aspect et de position. Tantôt les rayons
s'élancent vers le zénith et s'accumulent dans son voisinage de plu-
sieurs côtés à la fois, de manière à former une couronne d'aurore,
lantôt ils tombent ensemble et se désagrègent en nuages lumineux
ou en coucbes irrégulières. Tantôt les rubans se courbent et se
replient en élégantes draperies ; tantôt ils se redressent de manière
à constituer des arcs ou faisceaux de rayons uniformes. Dans. la
bande elle-même, 4in rayon chasse l!autre par une variation conti-
nuelle... »
Lors de son voyage au Spitzberg, .en.lS73, réminent voyageur a
fiU observer des. phéaomâoas différons. Il paiie alors d'une nuée
tl) It' nous ^Bombla 'que '4ei iira»g«s:^'lkutetll» on lie 9tideanKinB^ré80itexmiaÉft«
•ans idoate trèsgPMBièrenttBtytoe .apparences que Te«t ëécrîreâci rM. NordeBskiM.
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LES' AUBORES.** BOlÉALEBi 08T
iHimaottsequise isonArevers Jé^suà (B0fD8<enpiiqiiÉroiH>pI«Biloi»
U . raisoBi de cdUci anomalie appareille) et' âoKllâL foome est celle'
d'un asc EHe dewieAl.plu» éeUJkaotev^moiôsr ré^Iièrev sF^argit et:
diu*dftde9i ra.yoQa<picoi»rergent;.seD8tt)leiiicii4 aiipokit delayoûfte:
oèlfiete que percedraît ra%ullJeid'incliD»B9Qa pvolDngêeîsdéfiinTinent.
Les. rayons constituent <par \ew ensemble les draperies dont iSa^é^
çneation plua haut. Cependant la couronne^ no tank^ pa» à i pâiliir ;
elle disparaît : l'obscuirité règne de. noureaiL» maie poor oeascr
bientôt.
Ordinairement le météore naît vers un point déterminé de l'ho-
rizon, du côté du nord, comme nous l'avons dit, ou dans certaines
rôgions^ du côté du sud; maisy UBe foiâ qn'il s'est dôvebppé., il
s'étend presque toujours et peut même gagner la direction oppo-
sée,, tantôt par une lente propagation, tantôt comme si \m violeQl
coup de vent chassait la lumiëie dans un sens donné. Le delr
arrive donc à être embrasé dans sa presque totalité, et la gloire,
constituée de rayons issus de tous les côtés, semble former une
ouverture qui percerait la voûte céleste au-dessus de la tête de
Tobservateun
Maïs, répéionç-le encore une foic^^ croirait-on avoir affaire à. un •
seul et même phénomène quand oa feuillette Us divers rédts* de
voyage et qu'on essaie de comparer les textes et les planches de
leurs auteurs? Quel rapport oui les arcs réguliers, à courbure nette,
concentriques les uns aux autres, souvent observés par Bra¥aia(l),
avec certaines anomalies éirao^s telles que l'aurore décrite pu:
M. Fn Whymipei* (2), dont on eût. dit un immense serpent lumineux
déroulant dans le ciel ses a replia toitueux 7 n
Nous n'avoifê pas encore parlé, des colorations éclatantes et variées
que Ton peut adînirer dans l'aurore boréale» Ainsi que l'aspect de
celL>ci| elles se diversifient À rinfini» Maupeituis a puxontempldc
une teinte d'un rouge éclatant, en sorte que, d'après lui a la. con-
stellation d'OrioD paraissait trempée dans le sang. » Le bleu, le vert,
le jaune, toutes les couleurs de i'arc-en-ciel, nuances d)uces. ou
tons chauds, trouvent leur place; et, dans certaines circonstances^
on a^cru démêler une loi dans ce chaos : la partie la plus basse est
ordinairement rouge et. la. zone supérieure verte; entre les deux
s'étend un segment incoloFe on jaune.
Gonmient songer à dessiner exactemeol un météore si capricieux?
quel peintre, qae\ aquarelliste sechairgerait derepvoduire ce pevrprei
(1) Noaa ne ptrlona ici que des aurores^ ayant un certain éclat. La différence serait
plus grande encore si l'on considérait aussi la c couronne ordinaire » de M. Norden-
skiOld; dont il sera question pluv loin;
(%} Taw du wuméh, im9j
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668 BEVUE DES DEUX MONDES.
cet azur, ce lilas, à la fois si richeâ et si fugitifs? Cependant cette
difficulté a été surmontée, et c'est un de nos compatriotes qui a rem*
porté la palme. D après M. Nordenskiôld, juge très compétent en
pareille matière, les planches qui accompagnent la relation du voyage
de la Recherche soot exécutées <( de main de maître, » et le savant
suédois déclare que l'habitant de l'Europe méridionale qui n'a jamais
vu d'aurore pourra se faire une idée très exacte de l'aspect du phè-
nomène en examinant ces belles illustrations.
II.
L'aurore boréale était parfaitement connue des anciens. Les Grecs,
peuple à riiiiagi nation riante, cherchant partout des symboles gra-
cieux, croyaient apercevoir avec elle les dieux de l'Olympe tenant
conseil au niilieu du ciel embrasé. Au contraire, les Bomains,
avec leur crainte incessante des présages funestes, en avaient
peur : les diverses variétés du météore qui nous occupe, et pro-
bablement d'autres apparitions comme des bolides, etc., avaient
été savamment classées suivant leur forme, leur position, leur gran-
deur. Laissant de côté cette énumération inutile, contentons-nous
de noter que Plitie, après Aristote et Sénèque, parle d'incendies
célestes qui teignent le firmament en rouge de sang, de poutres
lumineuses, d'nuvertures béantes dans la voûte étoilée, de lueurs
fantastiques qui r.bangent la nuit en jour ; il n'a garde d'omettre
les événemens politiques qui ont pu accompagner ces manifesta-
tions, sans toutefois aflirmer que celles-ci fussent la cause des cata-
strophes qui les ont accompagnées ou suivies.
Aux époques troublées de l'antiquité et du moyen âge, en temps
de guerre, de famine ou d'épidémie, dès qu'une aurore boréale se
montre, le sentiment unique est la frayeur, et Ton croit voir dans
le ciel des fleuves de sang, des armées qui s'entre-choquent, des fan-
tassins et des cavaliers qui se livrent des combats mystérieux. Ces
terreurs qui semt>jent être propres aux siècles passés, bien des g^s
du peuple, bien des paysans, et peut-être aussi quelques-uns de
nos lecteurs les ont éprouvées, lors de l'apparition de la belle aurore
qui illumina le nord, vers la fin de la guerre de 1870. Aujourd'hui
pourtant semblable phénomène ne provoquerait que la curiosité
des uns, et laisserait les masses à peu près indifi'érentes.
Un millier d'années après Grégoire de Tours, qui donna au météore
le nom qu'il porte encore aujourd'hui, le Provençal Gassendi, le
premier, l'examine avec des yeux de savant et le baptise définiti-
vement (12 septembre 1621). Les termes de <( lumière polaire, » de
a Itunière du nord, » bien que proposés par divers physiciens,
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LES AURORES RORÉâLES. 660
n'ont jamais pu prévaloir; Tévêqne et le philosophe ont triomphé.
A partir du xviii® siècle, les observations se multiplient, les théo-
ries et naturellement aussi les discussions scientifiques commencent
à poindre. Le sujet tente même les poètes. Sans parler de Tabbé
Delille, un jésuite italien, le père Noceti, chante les aurores en vers
latins. Frazier, en 1712, contemple le premier une aurore australe,
météore que Gook eut souvent plus tard l'occasion d'apercevoir dans
ses voyages à la mer du Sud.
On prétend que, jusqu'à l'année 1716 ou environ, les phéno-
mènes flont nous parlons étaient peu communs en Scandinavie et
en Hollande, mais qu'à partir de cette date, ils y devinrent très fré-
quens. Quoi qu'il en soit, l'attention de plusieurs savans suédois,
hollandais, français se fixa dans cette direction, et une découverte
capitale se produisit. L'inventeur du thermomètre à échelle centi-
grade, Celsius, remarqua des allolemens singuliers qu'éprouvaient,
sans cause apparente, les aiguilles des boussoles; il étudia de plus
près ces perturbations et n'eut pas de peine à s'assurer qu'elles
coïncidaient avec des apparitions d'aurores boréales (17âl). Hjorter,
Suédois, comme Celsius, fit la même remarque à peu près vers la
même époque.
Les aurores sont-elles d'origine cosmique ou procèdent-elles d'in-
fluences purement terrestres? Cette question, qui, dans le biècle
même où nous sommes provoque encore des discussions sans cesse
renaissantes, divisa dès l'abord les savans en deux camps. Mairan,
érudit à larges idées, peut-être trop hardi dans ses conceptions,
mais à coup sûr esprit sagace et ingénieux, se déclara partisan de
la nature extra-terrestre du météore, et l'opinion contraire trouva
un appui dans Musschenbroek.
Ce dernier, qui est devenu célèbre par ses travaux sur l'électri-
cité et spécialement par la découverte qu'il fit de la condensa-
tion (1), émit, sous l'influence encore visible des vieux préjugés du
moyen âge, l'hypothèse suivante. Au voisinage des deux pôles et à une
médiocre distance de la surface du globe, se trouvent d'immenses
réservoirs de matières phosphorescentes. Si quelque fissure vient à
se produire, les substances, facilement volatiles, s'échappent et
illuminent l'atmosphère de leur éclat. Selon l'auteur hollandais, on
peut facilement expliquer la firéquence des aurores dans certaines
années; l'ouverture d'une caverne souterraine en est la cause. Une
fois la poche vidée, le phénomène doit prendre fin pour quelque
temps. Ainsi donc, après l'épuisement des provisions accumulées
dans une région donnée, les météores cessent forcément de se
(i) A Leyde, en 1746. De là yient le nom de bouteille de Leyde, qui est resté.
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070 RETUE Dn DEUX. lieNDEft..
moiaFer pour ^'apparaître de nouVeau. qu'au. Lottt d» plusieurs aiè^
des^ la^matiëre luuûneuse ayant eu. la temps de se reformer^ Oa
croyait avoir constaté qua les années sèches, étaient des. année» à
maxima. d'aurorea; or il semblait naturel que rhamidité empêchât
les. eihalak&ons* Oa essayait mémo, sans y réussir, bien entendu,
det délermiuer la nature de la subâtaaee qui luisait aiiiai dans l'es-
pace eu étudiant les propriétés des divers phosphores réeemmeat
découverts. Déjà auparavant on avait cru pouvoir expliquer les
aurores boréales par la fermentatioa de. grossières exhalaisons ter-
restres chassées vers le pôle et finissant par prendcefeu.
Quant à Mairao, au contraire, dont le Traité physique et histo-
rique de Vaurore boréale parut en 1733, la lecture de son livre^
après cent cinquante ans, demeure encore iudispensable à qui-
conquis aujourd'hui veut étudier le météore. Rejetant non-seulement
les idées que nous avons exposées ci-dessus y mais aussi Thypo--
tlièse bizarre des rayons solaires réfléchis par les glaces du pôle
et renvoyés de nouveau vers l'observateur par la surface concave
d«s couch» s atmosphériques supérieures, il eut recours à la lumière
zodiacale observée par Cassini quelque cinquante ans auparavant*
La lumière z )dia^a! j, dont l'éclat est faibl j et qui n'est pas seu-
vent visible dans nos climats (1), constitue une sorte de cône lumi-
neux aux contours assez vagues apparaissant vers l'ouest après le
coucher du soleil en mars, ou du côté de Torient en septt^mbre,
avant le lever de cet astre. Sa nature a fait l'objet de plusieurs
hypothèses, mais, presque toujours, on l'a considérée comme étant
une sorte d'appendice du soleil. Les uns ont admis l'existence d'a&
anneau concenlri {ue à celui-ci et l'entourant sans le toucher* D'au^*
très, et Mairan parn)i eux, en ont fait un prolongemenl. de l'atmo-
sphère solaire principalement accumulé dans le plan de Téclip-
t que ou dans celui de l'équateur de l'astre (ce qui revient à peu
près au même) et dépassant l'orbite de Vénus. Au reste, les deux
suppositions concordent également bien av x la forme lentioulaîre
présentée par la lumière zoiiacale (2). Malheureusement l'bypo^
thèse de Mairan est impossible à admettre, car une atmosphère
solaire qui s'étendrait jusqu'à la terre serait bien vite diâsipée à
cause de Ténorme force centrifuge développée par la rotation de
l'a&tie central.
(1) Dans le foiaioa^ des grandes villes nûtammeaX, la lueir des becs dt giz masque
le phénomène. Au retto, sous les tropiqaes où le crépuscule est bien plas court qoù
daos les régions tempérées^ on distingue bien mieui et plus souvent la lumière xodisr
cale.
(2) Ou peut Toir^ pour plus de détails à ce s^Jet, la dernière édition du Ciel à»
M. Guiiiemin.
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IFS AURORES BORÉALBS. 071
Ainsi les émanations du soleil, ou, pour mieux dire, la couronne
(jui entoure ce dernier, venant, d'après Mainn, choquer notre atmo*
sphère, illuarinent notre globe. Mais il faut alors admettre que la
matière de la lumière zodiacale éclaire par^le^même? C'est inutile,
répond Mairan à cette objection : du mélange qui se produit dans
Tair des régions supérieures il résulte une combinaison chimique,
un précipité nécessairement lumineux (!)• La supposition est on
peu hasardée et Mairam sevible s'être tmp avancé. Pourtant, il osl
indiscutable qu'alors comme afwjourd'hui, les aurores étaient plus
fréquentes en mars et en septembre, époques où la lumière zodâa-
cale parait sous son maximum d'intensité. Etifin, chose curieuse, le
Suédois Angstrôm (1867) et l'Italien Respighi (1872) ont constaté
dans le spectre de la lumière zodiacale une raie verte identique avec
une ligne de même couleur qtiai caractérise l'aurore boréale.
Mairan trouva un redoutable adversaire dans le célèbre mathé-
ncmticicn Euler. Celui-ci n'admettait pas l'hypothèse d'une immense
atmosphère solaire; il ne croyait qu'à i'existenee d'un anneau, — et
en cela il n'avait pas tort. Seulement, il imaginait, pour expliquer le
météore hii-méme, une théorie assez peu claire, d'après laquelle
les portions subtiles et raréfiées de l'air étaient chassées k)in ck la
surûice du globe par les rayons du soleil (l'hypothèse de l'éaûssiœi
régnait alors grâce à l'inifliueBoe de Newton) et îes particules «deve-
nues lumineuses (en ne V(!>it pas trop pourquoi), donnaient lieu, (à
une certaine distance de la terre, :anx phénrâiènes des aurores (2).
IIL
Une vaste bibliothëtpie .suffirait Ji pdne pour conteriir. tous, les
mémoiFes et les notices publiés depuis soixante a.ns lau syjet du
pbénomè22e des laurores boréales, sans parler des nombreux traités
de physique, demétéocolQ^e eu d'astronomie qui leur ont consa-
cré cm ou >pludeuFS 'Chapitres. GertaLos auteurs se sont Itornés à la
simple description de ce qu'ils avaient aperça, /au seul ^exposé de
leurs théories, mais /d'autres ont fut mieux. Alexandre de Humboldt
a.traoé dams >8on Cosmos un excellent tableau des notions que pos-
sédait alors la science ausujet desaurores, et V A$tr,wiomiejpçfpU''
{{) ifoinmMt okmsin rqqa, la fonte «entsifage 'étABti-vftoindre^vert JeiffôlAB qii*à
r-éqnateur, le^pactUt du gl(^ situées sons lei trojôqueft ropousseotla matière &tsan-
gère qui B*acaumale vers les hautes latitudes. Donc il ne devra guère y .avoir d'au-
rores que dans les sones glaciales et tempérées, ce qui est exact.
'(2) Ainsi Bu 1er Invoquait ia théorie d€f ?iewtan, et il dtait «on flAvenaiire 'de cette
théorie.
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672 BEVUE DES nEDX MONDES.
/aiVed'Arago renferme sur cette même question de précieux détails
très bien classés et coordonnés.
Nous n'en finirions pas si nous voulions énumérer tous les pro-
grès accomplis, toutes les observations, toutes les expériences, et»
à plus forte raison, si nous entrions dans les détails. Tout en ren-
dant pleine justice à une foule de météorologistes dont nous omet-
trons volontairement les noms, nous limiterons ce modeste essai
aux seules découvertes saillantes et instructives.
C'est à peu près vers Tannée 1850 que M. de La Rive, physicien
genevois, a voulu fonder la théorie définitive de l'aurore boréale, si
tant est qu'une théorie au sujet de ce météore puisse être défini-
tive. Non content de collationner de nombreux témoignages, de les
discuter^ de les approfondir, le savant suisse a cherché à repro-
duire le phénomène lui-même et il a merveilleusement réussi.
Dn premier point qui, loin d'être fixé, est encore discutable,
concerne la hauteur approximative du météore au-dessus du sol.
Tantôt deux observateurs, séparés par une distance d'un millier
de kilomètres, affirment avoir vu la même aurore en môme temps
et sous le même aspect; d'autres fois l'apparition n'est visible que
dans un rayon de quelques lieues. Mairan, se fondant sur certains
calculs non sans portée, concluait à une élévation de 2 ou 300 lieues.
Bravais, plus modeste, a proposé 150 kilomètres, comme valeur
moyenne. D'autres auteurs ont admis que les fusées les plus éle-
vées planent à 800 kilomètres d'altitude.
M. de La Rive fait table rase ou à peu près de toutes les données
antérieures. Selon lui, les aurores boréales, fort basses en réalité,
ne dépassent guère la zone des nuages; on en a même aperçu qui
se projetaient sur le flanc des montagnes (observation de Parry).
On voit que les contradictions ne font pas défaut. A l'appui de son
opinion sur la faible hauteur du météore, M. de La Rive cite des
cas bien constatés de bruissemens entendus pendant la manifesta-
tion de l'aurore ; plusieurs fois une senteur sulfureuse a été per-
çue. Le pétillement qu'occasionnent certaines décharges électriques
lentes, l'odeur de l'oxygène électrisé ou ozone, sont tout à fait ana-
logues. Des explorateurs, des aéronautes ont même prétendu avoir
traversé l'aurore boréale, ou du moins le brouillard qui lui donne
naissance, suivant l'opinion de M. de La Rive.
Arago avait pressenti la nature électrique du météore, dont il pou-
vait prédire les apparitions en consultant la boussole. Au reste, les
faits abondent qui prouvent jusqu'à l'évidence la connexité qu'il y
a entre les aurores et les phénomènes magnétiques. Tessan, en
1818, voyageant sur la Vénus^ rapporte qu'à la suite de la manifes-
tation d'une belle aurore, tous les compas du navire s'affolent et
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I
LES AURORES BORÉALES. 673
qu'on se trompe de route (1). Pour une cause semblable, Matteucd
voit le fer doux des appareils télégraphiques toscans s'aimanter
fortement au point que tout service est interrompu entre Florence
et Pise. Aux États-Unis, dans pareille circonstance, les employés
réussirent à faire marcher le télégraphe sans pile.
Les beaux arcs de lumière qu'on observe dans les régions
polaires ont leur point culminant sur le méridien magnétique. On
nomme ainsi, comme on le sait, le plan vertical mené par les deux
pointes d'une aiguille aimantée horizontale. Bravais, s'inspirant
peut-être des idées d'Haosteen, en a conclu que ces arcs (ou plutôt
les cercles dont ils font partie) sont concentriques à l'axe magné-
tique du glohe, droite qui réunit les deux pôles magnétiques en
passant par le centre de la terre. Les arcs ne coïncident donc pas
en direction avec les parallèles géographiques, ce que croyaient les
premiers observateurs, notamment le Suédois Bergman. Au reste, le
pôle magnétique n'est nullement immobile, et sa position peut varier
de plusieurs degrés en longitude ou en latitude dans le cours d'un
siècle.
L'apparition des aurores boréales se rattache-t-elle à un état par-
ticulier de Tatmosphère? Oui, sans doute, et M. de La Rive voit
dans cette circonstance une confirmation de sa théorie. Ainsi,
presque tous les observateurs sont d'accord pour déclarer que des
nuages de cirro-stratm accompagnent ou précèdent le phénomène
et on en voit fort souvent à l'intérieur du segment obscur. Ce qui
n'est guère moins incontestable, c'est la présence simultanée dans
l'air d'une innombrable multitude de fines aiguilles de glace, trans-
parentes et microscopiques, qui favorisent la formation de halos
lunaires avant que l'aurore elle-même prenne naissance.
Nous sommes maintenant en mesure d'aborder l'explication de
l'hypothèse proprement dite. La terre, d'après l'éminent physicien
genevois, est chargée de fluide négatif; il en est de même des cou-
ches d'air très rapprochées du sol. Au contraire, les hautes régions
de l'atmosphère sont électrisées positivement; et ce double fait,
résultat d'expériences certaines, n'est nié par personne. Ces deux
électricités de nom contraire, accumulées vers les tropiques en
masses énormes, se combinent aux pôles, où l'air, plus humide,
devient meilleur conducteur. Les décharges polaires produisent
sans cesse des appels de fluidey s'il est permis de s'exprimer ainsi,
et des courans d'électricité partent constamment de l'équateur vers
(1) Toatefois, si l'observateur se trouve m dedans da cercle formé par l'aorore,
l'action de celle-ci sur l'aigaille est à peu près nulle. Ce fait assez singulier a été con-
staté plus d'une fois.
TOMB ux. — 1883. 43
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$7h REVOfi :»B5 4DlSra WdNIM.
les pôles, cfaemluanl, im uns dans le gae raréfié des cOHches rap^
tieforeB, les autres dans Hiiilénear da sel. Cest du phénontee 4e
fecotupositira, favorisé p«r la présenoe de vésicules d'eau înfifiiM^
simales, de crisl»iix de neige imperceptibles, de petites MgttflleB
glaciaires, que proviendrait ie météiare dont nous essayons défaire
Phisloire,
Il s' agissait de démontrer que l%fpertiès6 ^n question, d^ fort
probable par eMe^ïiôme, pouvait être regardée presque comme >eeiv
taioe. M. de La Rive parvint à son but à l'aide d*one fort curieuse
expérience. Un ballon de verre était muni de deux tubulures oppo-
sées ; Tune permettait de faire le vide dans l'appareil ; l'autre doB-
nait passage à une tige de fer doux qui faisait saillie à Textériefar
et se prolongeait en sens inverse jusqu'au centre du ballon. Oi»
très ftîTte couche isolante recouvrait le fer, sauf aux extrémités, eH
était elle-même recouverte par un anneau de cuivre qn*un fil tour
ducteur permettait de relier & une source électrique. Le cuivre
était donc chargé par la machine de fluide positif, par exemple, et
le fer, mis en communication avec le sol, s'électrisait négativement
par influence. Grâce à la faible résistance de l'air raréfié, les deux
électricités «e recombinaient en formant une gerbe lumineuse teHe
que les lueurs des tubes de Geissler; mais, et c'était là le peî«i
capital, si Ton venait à aimanter le fer doux, ce qui était facile k
Taide d'un électro^aimant, il se formait autour de l'exti émiié libre
du fer une couronne ou auréole concentrique au barreau et d*aè
divergeaient des jets plus brillans. Un peu de réflexion suffit pour
concevoir que le fer doux représentait à la fois la terre et l'aimant
terrestre, le cuivre l'air des hautes couches atmosphériques, t^
l'extrémité libre de la tige aimantée les régions polaires.
Il nous reste à dire quelques mots d'un peint qui n*est pas sans
importance : celui de la périodicité du phénomène. D'abord , fes
aurores sont bien plus fréquentes en hiver qu'en été, chose fort
naturelle, car elles sont invisibles durant les intermtnaHes jours
des contrées polaires. î<ous avons déjà dit, en parlant de Thypo-
thèse de Maimn, qtfon les aperçoit principalement pendant les
mois des équinoxes, mars et septembre. Mais le fait s'expHque très
naturellement , toujours suîvatrt les idées de M. de La Rive, mais
correspondant à une période d'échauffement pour la partie tropîcrfe
de Thémisphère nord, et septermbre coïncidant avec la condensation
en brouillards des vapeurs atmosphériques dans le voisinage du
pôle. Ainsi, dans un cas, développement d'un excès d'électricité;
dans l'autre^ combinaison plus aisée des deux fluides. Peut-être une
expUcatioQ analogue rendrait-^e compte d'une certaine pôriodd
undècennale coïncidant sensiblement avec celle des taches du q
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Faufr-étreenfia des v^alioDS séciulaûres se produlfieBt, mû^ trop^
peade teaips s*' est écoulé depuis quA Ton a, commescé à Uir« dM
observatioQS- sérieuses et suiiôesipwr qu'en ait pudéosèler uue loi
qui. se maoUestAca siuos doute qoe^iue jour.
n.
fiaos les derniers mois de L'anoéQ i878, M*. Nordejaakiold^ hivers
MBt près du détroit de Bebriug, remaïqua la préseDce^ toutes lea
nuiie- où^ le etair de lune u'étût pas trop, vîf et où lea nua^s ua
maecpiaient paa^ la cûté nord de l'horizoja, d'une sorte d*arc fàibler^
Boent luHÛoeux^ ayant son sommet dansN la, dûrection nord^nord-estw
Très régulier de forme et de courbure^ cet, arc reposait sur un. seg^
ment de cercle boroô lui-même par Uhorizoa. Le- météoue avait en
moyenne 10 deg^^és de flèche et embrassait enrvirea 90 degrés,,
c'est-à-dire le quart de l'horizon ; sa limite inférieure tranchait
d'une manière apparente sur le a segment obscur, » probablement
f» contraste., Au contraire» son pourtour extérieur était moin;s^ net«
ce* qui renjdait difficile la mesure exacte* diB soa épaisseur, évaluée
ai^oxioaativemeQt à. 5 degrés.
La lumière de l'arc était calme et uniforme, sans apparence de
calons ; elle était, au reste, assez médiocre,, ainsi que nous l'avons
déjà diL Rien de comparable aux draperies;^ aux fusées éclatantes,
aux stries des aurores Scandinaves., Probablement bien des savaus
se se seraient pas donné la peine d'étudier un phénomène aussi
pieu intéressant en apparence. M. Nordenskiôld,. au contraire» le
suivit y)ur par jour, nota toutses les particularités qu'il put recueilr
lir et arriva aux eoncbisions suivantes..
Aiirdessus du globe terrestre et à. une distance d'environ AOO kilor
mètres. est située une couronne lumineuse permanente, ou peu s'en
faut* Cette couronne cerne le globe tout entiev sans que sa direC'^
tion coïncide avec celle des parallèles, car elle est excentrique; au
pôle nerd, tandis que soa centre correspond sensibliement avec le
pôle magnétique. On sait que celuirci s'écarte du. p6le nord et
marque Le point où l'aiguille d'inclinaison reste verticale. Ajoutons
que le plan de la couronne est perjiendiculaire au rayon terrestre
passant par ce dernier poini«
Ainsi,, notre globe possède un anneau coname Saturne, à ceitaines
diâérences près cependaAL L'actneaude cette demièce planète entoure
l'éipiateur; U n6lre, inconaparablement phia petite ne cou.vk& qu'une
bande étroite des iiégioM poUires, hamle dont le centre est as/ses
éloigné du p6fe nord. Les babitaos de L'équateur de Saturne,. — a'U
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676 RETUE DES DEUX MONDES.
y en a, — contemplent un ruban très large dans le sens vertical et
fort mince dans le sens horizontal; au contraire, un observateur
des hautes latitudes asiatiques ou américaines se trouverait en pré-
sence d'une couronne peu épaisse, mais relativement étendue,
c'est-à-dire que le développement de notre anneau est à peu près
parallèle à la portion de surface terrestre par lui dominée et qu'il
ombragerait s'il était opaque.
Les objections ici s'offrent d'elles-mêmes et se pressent en foule.
Pourquoi nul avant M. Nordenskiôld n'avait-il remarqué ce météore
très singulier à coup sûr? Un observateur placé près du pôle des
aurores boréales, on, si l'on veut, près du pôle magnétique, puisque,
en définitive, il est probable qu'ils se confondent, devrait aperce-
voir un cercle lumineux complet faisant le tour de l'horizon. Or
aucun navigateur n'a rien encore contemplé de pareil.
Toutes les difficultés sont levées, grâce aux réponses si claires et
si simples de M. Nordenskiôld. L'arc lumineux, dit-il, n'est qu'une
sorte de résidu de phénomènes plus brillans et plus complexes; il
ne faut donc guère espérer de le voir, sauf dans les années où les
aurores sont faibles, c'est-à-dire dans les années à minima^ comme
il arriva précisément en 1878-1879. Le plus ordinairement, l'acces-
soire masque le principal, de même qu'on ne saurait contempler
les fondations d'un édifice encore debout. La lueur n'est pas forte,
nous l'avons déjà dit : non-seulement le jour et le crépuscule l'effa-
cent, mais le simple clair de lune la rend invisible. 11 va sans dire
que si le ciel est chargé de brumes, tout disparaît, mais la seule
vapeur d'eau contenue dans l'air éteint la clarté de l'arc ordinaire
si ce gaz est à trop forte dose. Il faut donc que l'observateur soit
favorisé par un temps sec et froid ; si le thermomètre marque plus
de 0 degré, il est inutile d'explorer le firmament. Ainsi, les côtes de
la Norvège , assez chaudes grâce au Gulfstream et passablement
humides, sont dans de mauvaises conditions. Presque toutes les
autres régions d'où l'anneau peut être aperçu ne sont que de tristes
solitudes.
En second lieu, un spectateur qui serait placé près du pôle des
aurores ne verrait absolument rien, car l'horizon lui cacherait la
vue du météore, de même qu'un Saturnien qui n'aurait jamais
quitté les hautes régions boréales ignorerait l'existence de l'an-
neau. Voilà donc une réponse géométrique et indiscutable à la
deuxième objection proposée. Notre observateur, s'étoignant du
pôle des aurores et marchant au sud magnétique, finirait par dis-
tinguer dans cette dernière direction un arc s* élevant par degrés
sur l'horizon. Toute une ceinture, assez large d'ailleurs, est domi-
née, — c'est le mot, — par la couronne, qui est alors voisine du
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tES ÂUROB£$ BORiALES. 677
zénith. Maïs, bien que le météore soit là plus rapproché du sol que
nulle part ailleurs, il n'est plus apercevable. II n'y a rien cepen-
dant de paradoxal dans ce fait, car sa faible épaisseur le rend trans-
parent. Extérieurement à cette dernière zone qui lui est concen-
trique, une autre circonscription jouit de la vue de Tare, placé
obliquement vers le nord magnétique. Enfin, plus loin, Tare rasant
Thorizon cesse d'être visible. Ajoutons enfin, pour terminer, que
bien avant d'avoir atteint cette limite géométrique, le phénomène
est dissimulé déj4 par les brouillards de l'horizon et aussi par la
forte épaisseur d'atmosphère que les rayons visuels ont à traver-
ser. L'arc, dit M. Nordenskiôld, tel que nous l'avons observé, n'au-
rait pu être discerné s'il eût été seulement moins lumineux de
moitié.
Le météore est relativement immobile, mais pourtant il n'est pas
rigoureusement immuable, sans parler des lentes variations de son
rayon, de son épaisseur, des oscillations qui déplacent son centre,
mouvemens dont il sera curieux plus tard d'étudier les lois, l'arc
lumineux monte, baisse, s'éteint dans l'intervalle de quelques
heures. Son éclat, généralement uniforme, est parfois rehaussé par
des (c nœuds de lumière » qui se balancent d'une extrémité à
l'aufre. Souvent même un second arc sensiblement parallèle au
premier prend naissance : d'après les observations de M. Norden-
skiôH, il est presque toujours concentrique à l'arc ordinaire et situé
dans le même plan que lui, mais plus loin de la surface du globe.
Parfois aussi les deux arcs se soudent; d'où résulte une aurore
boréale en forme de tranche {skifformadé)^ c'est-à-dire aplatie dans
le sens vertical. Il n'est pas rare que des arcs supplémentaires inter-
viennent, et fréquemment des rayons lumineux jaillissent entre les
deux arcs et dans l'espace indéfini extérieur, mais presque jamais
en dedans du plus petit.
Qu'on imagioe enfin le phénomène se compliquant de plus en
plus, en perdant de sa régularité, les arcs s'élevant sur l'horizon,
les rayons se multi])liant, jaillissant au milieu des courbes de manière
à illuminer l'espace vide, s'élançant vers le sud magnétique dans
des directions peu obliques, ou parallèles au globe terrestre (1), et
voilà l'aurore boréale vulgaire passablement expliquée. A l'intérieur
de la projection de la couronne, vers le pôle magnétique, se trouve
au contraire une zone d'où l'on peut contempler les aurores dans
la direction du sud, et, plus près encore de ce pôle, le météore
n'éclaire que rarement l'horizon. Des voyageurs (Hayes par exemple)
(1) Cnpendaot M. Nordenskiôld estime que l'orientatioa des rayons dans l'espace est
très difficile à apprécier exactement.
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678* BETUI !«• DEUX miNBEd*
aTiJent constaté' ce feit depuis loDgteinps. La zone jmé& cTaware^
embrasse' un cercle d'environ* 8' degrés de rayon (i)w
Le^, tra/ram de M. Lenstroin^ travaux dont FexwDen nous servinii
de conclosioiL, ODticela d'intéressant qn^ils oonadtaent une pienvei
directe et définitive de Ta nature êteotrique des aurores bwréales. IL
seinblait que les expéneoces élégaoBtes de H», de La Bi^e avaient;
tranché la quastîon ; il n'en était rien, car il y a hnit ans» à peine
qu'un Allemand, M. GFCN9eifian,a combattu le» idées généralement
adoptées dans le monde savant, pour proposer une autre hypo*-
thèse; M« Lenstrôm est allé plus loin que le physicien de Genène,
eik ee sens qu'au lieu d'opéver dans un cabinet de physique,, il a
rétisBi à reproduire le météore lui-même eni plein air; U Ta forcé
à se manifestai!, comme jadis Franklin et Dalibard ont fak desr
cendre la foudre du ciel pour l'examiner scientifiquement. N'our
blions pas, du reste, qt»'il est fort méritoire d^opérer par un. froid
de SO degrés, pendant que la bise souille, que le givre entrave la
fonctionnement des appareils^ qu'il faut sans cesse visiter et réparer,
et que le S(HiI abri dont on dispose est une hutte saoablable à celle
de nos charbonniers.
Non contente de provoquer des aurores artificielles, l'expéditiioo
finlandaise dont M» Lenstrôm faisait partie a pu recueillir plusieurs
dionnées importantes relativement à la manlfestaiionj libre da phér-
nooiène. Les observattiens ont été &i tes à SodaBkylâLet iuKjiUala (2)
(Laponie) en novembre et décembre 18r82.. Dans la prennère de* ces
deux locaiiités, « Paurore polaire se montrait souvent d'une înteno-
sité très grande, mais elle n'offrait pas pourtant beauco>up de variar
tioD. Elle eommençaiitt ordinaiuement par un aro faible au nord,, qui
se développait bient&i en arc avec rayons et quelquefois en drape-
ries tendues de l'est àt Touiest, le plus souvent un peu i^era le
nord. » La couleur changeait, peu : presque toujours une teinte
jaune: pâle,^ légèrement lavée dêi vert, se manifeslatt. Bien que le
météore ne fû.t pas continueUement visible, on obeervint fréquemtr
ment au spectrœcopoj et môme assez haut sur Thmirizoa, lai bande
caractéristique des aurores, sans que l'ioeil en perçût aucune trace
dB! lueur. Ce jhit se produiisant mâme em l'absence de la. neige,, oa
(1) Elle est tracée approximativement dans le tome n de la Terr$, par M. E. RecloB.
(2) CoordcBDées géograpbiqae» de cea deux stations en* nombres^ rends : Sodsolcyia,
67» de lat,, 27» long. E. de G.j KuUaU 78" i/i lat., ÎT loog; B. de G*
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iie pouyaii r^ttsthuer à des fvltqui auiorales réAéchJos. fie tplus,
îi ft-étttt pas me 'de tcnnUempler pendaiit les units «une liieur dif*
tee et iphesphopesoante, légëneiiiBiit janmllre, «qm éclakaiit Thomoii
st ièisak pâÙr les létdlea. L'e&t produit était sensifaleDseDt «connf)»-
raUe ft «ceiw île k hiflB A demi fwilée par les Aiages.
M. Lenstrôtn et ses collaborateurs ileblèFeat, le 8 décembre lâS2,*
de mesarer la hamtour «d'un «arc d'auroro au-dessus da ia eurfince
du (globe* iils4Be divœèpent en deauK groiq>as nt, à Taide de théodo-
lites, ils appréciàreat la distance sauguiaire du isemnet de Ybtc à
i'bariMOXu Les deuK «tations étaieat sîtmées sur \m aèm mànfien
magiiétiqifte à À kilemètres 1/2 de distance: an fil télégrapbiqne,
mwbalié d'avance, pennettait de oonrespendre durant Jes obsenoa-
tions. Ils s'effoixèmit de se loonceiter peur viser ie même point «du
météore, mais, à la suite ^d'essais réitérés, ils reoonaurent que tel
rayon » visible pour les uns., ne poumt être aperça ées autres.
Quant auK résultats des visées^ ils furent kioonciliables, poisque
l'angle obtenu se trouva être phis «grand poar le poste sud que poor
le poste nord, quoique celui-ci, a priori^ se raf^procbât KÏlavaintage
éfi météore. M. Lenstrom est i^ndut, oaGune id'atlieurs l'avait Mi
M. de La Rive, qijbe diMfiie «observateur voit son aurore, de môme
que cbuque spectateur contemple son anc-en-ciel, et, de plus, que
le phéuomène tse ^produit À mœ hauteur da quelques ndliers de
«lëtres à peine ; il signale -encore les résultats ^tenas au Groôu-
land par l'ingéaieur Fritze, qui conduisent, au umns dans certams
cas particuliers, à des nombres vingt fois plus faibles.
Lors de 'l'expédition suédoise de 1S6S dans les régions polaires,
on remarqua autour du eomnet des montagnes des flammes fai-
Mes ou des lueurs phosphureseentes. Ce £ait , dont M. Lenstrôm
n'eut connaissance qu'en 1871, rapproché de certaines descriptions
relatées par d'autres voyageurs , décida IL Lenstrôn à essayer de
provoquer ou de faciliter l'appantien du «étéore par des moyens
artificiels. Les premières tentativesdatent de 1871 et, à l'^iemplede
celles qui ont suivi, elles ont «u la Laponie pour théâtre. Comme, dès
l'iabord, l'eatreprise avait été couronnée de succès, de nouvelles
eExpériences furent oneprises lors de l'expédition polaire finlandaise -de
18fi2 et renouvelées deux fois •sur deux cimes difléreivles, portant
TOspectivemeut les noms fort pen haraMmieux d'OratuntuH et de
Pielarifrtanturi.
LX)ratunturi, haut de plus de 509 mètres aundessus du niveau de
la mer, est situé par 67^ 21' de latitude près du viltage de Sodan^
kylâ. Vers le point culminant de la montagne, un long fil de cuivre,
replié convenablement sur lui-même, de manière à constituer une
série de carreaux d'une surface totale de 900 mètres carrés, était
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Goot^Ie
680 REVUB DES DEUX MONDES.
supporté par des poteaux munis d'isolateurs. Des pointes de lai-
ton, dressés verticalement de 0*^,50 en O'^ybO, hérissaient ce réseau
conducteur et le tout communiquait par un fil métallique isolé cou-
rant sur des perches avec un galvanomètre installé dans une cabane
au pied de la cime. Le galvanomètre était relié à la terre par l'autre
extrémité de son propre circuit.
Presque toutes les nuits qui suivirent Tinstallation des appareils,
une lueur jaune blanchâtre illumina les pointes, sans que rien de
pareil se manifestât sur les hauteurs du voisinage, pendant que
l'aiguille du galvanomètre trahissait par ses mouvemens le passage
d'un courant électrique. La lumière fut analysée au spectroscope
et donna la raie jaune verdâtre qui caractérise l'aurore boréale.
Ajoutons que l'intensité de la clarté et les déviations de l'aiguille
variaient continuellement. Au reste, le givre qui se déposait sur les
fils ne tardait pas à détruire Tisolement, ce qui rendait presque im-
possible une expérience de quelque durée, sans parler du froid qui
engourdissait les doigts de l'opérateur.
L'appareil, installé plus tard sur le Pietarintunturi, à plus de
78 degrés de latitude, était à peu de chose près disposé identique-
ment, sauf que la surface munie do pointes était moitié moindre.
Ainsi que le fait remarquer M. Lenstrôm, la proximité de la «cein-
ture maximum » des aurores compensait cette infériorité. Le 29 dé-
cembre, un tt rayon d'aurore » fit son apparition au-dessus du
réseau, qu'il dominait verticalement de 120 mètres.
Notre tâche est terminée : après avoir tenté de rendre compte de
l'aspect du météore, nous l'avons pour ainsi dire suivi à travers les
âges et nous avons examiné quelques-unes des hypothèses, curieuses
toujours, parfois bizarres, proposées autrefois par les physiciens. Bien
qu'ayant interrogé la science scrupuleuse et sévère du xix* siècle
jusqu'à cette année 1883, nous avons été incomplet, souvent malgré
nous ; aussi bien n'avons-nous pas eu la prétention de parachever un
tableau détaillé. Expliquer les principes les plus essentiels, rendre
compte des progrès le$ plus importans et montrer aussi combien
sont grandes et nombreuses les difficultés à trancher, tel a été notre
but. 11 faut espérer que la science de l'avenir soulèvera ces obstacles
et que l'on ne pourra plus répéter ce que disait Haûy, il y a moins
d'un siècle, au sujet du phénomène qui vient de nous occuper :
« Ce n'est pas toujours ce qui est connu depuis le plus long temps
qui l'est le mieux. »
Antoine de Saporta.
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CHEMIN DE FER DU SOUDAN
ET LES
TROIS CAMPAGNES DU COLONEL BORGNIS-DESBORDES.
Il y a deux mois, dans sa séance du !«' août, le sénat discutait la
question du chemin de fer du Haut-Sénégal et le crédit de 4,677,000 fr.
que réclamait le ministre de la marine et des colonies pour continuer
la ligne de Kayes à Bafoulabé et pour achever les forts de protection
de Bafoulabé jusqu'à Bamako. Cette entreprise a été vivement atta-
quée et chaleureusement défendue. Mais défenseurs et attaquans, tout
fe~moDde s'est trouvé d'accord pour rendre hommage à cette colonne
expéditionnaire forte de moins de cinq cents hommes, qui, après trois
laborieuses campagnes, a fait flotter le drapeau français sur les bords
du Niger. « Supposez, disait récemment M. de Lesseps au congrès
géographique de Douai, supposez une poignée d'hommes partant de
Calais pour pénétrer dans un temps donné jusqu'aux environs de Vienne
ou de Buda-Pesih. Trois fois de suite, en de rudes conditions, nos sol-
dats ont pénétré au cœur du Soudan, conduits par un homme forte-
ment trempé. Il s'est chargé de pousser jusqu'au Niger la ligne des
postes qui doit garantir notre influence. Les diflQcultés de détail ne le
rebutent pas plus que l'imprévu ne le déconcerte ou que le danger ne
l'émeut. L*) petite phalange est rentrée au Sénégal déguenillée, épui-
sée, hâve et réduite de plus du tiers; mais elle avait noblement, sim-
plement accompli un grand acte. »
On peut affirmer, sans crainte d'être démenti par personne, que
notre colonie du Sénégal est devenue ce qu'elle est par les soins infa-
■• )
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f^!
682 BETDE DES BEUX MONDES.
tigables du général Faidherbe. Aussi habile organisateur que vaillant
soldat, il Ta créée de toutes pièces. Depuis qu'il Ta quittée, nous avons
occupé Bafoulabé, important village situé au confluent du BaGng et du
Bakhoy, dont la réunion forme le fleuve le Sénégal. Cette occupation
a éié exécutée par un autre exceiïent gouverneur, M. Brière de Tlsle;
mais c'est le général Faidherbe qui en avait conçu la pensée. L'auto-
rité qu'il s*éiait acquise lui permettait de beaucoup oser» et les traités
(fu'il avait œncLirs avee dt turbslens voisijss étaient mieiix observés
qu'ils ne le sont aujourd'hui. Tout le monde se souvenait de ce fort de
Médine, bâti par lui, contre lequel était venue se heurter la fortune
d'un grand conquérant, du redoutable prophète Oumar Âl-Uadj. Une
armée de. vingt-trois mille hommes bloquait Médine. Les soixante sol-
dats qui la gardaient s'étaient héroïquement défendus durant quatre
mois, m»s les^viwes eommençaie&t à manquer et les cartouches aussi.
Grâce à une crue inespérée, le général Faidherbe, alors lieutenant-
colonel, parvint à remonter le Sénégal jusqu'à Kayes; il marcha sur
Médine, canonna les assiégeans, et le Sénégal n'a plus revu le pro-
phète qui avait attesté Allah qull chasserait les Français d'Afrique.
Ce souvenir est resté si vivant qu'aujourd'hui encore les indigènes,
désireux de se rendre agréables à quelqu'un qui vient d'accomplir une
prouesse, lui disent par façon de compliment : « Vraiment tu as agi
comme Faidherbe. » Cependant le général n'était pas encore satisfait
(le son. oeuvra; il estimail que la coloEie était appelée à un grand are-
xùr; et ce qui se fait à cette heane dans le Soudaa n^eat qpcie resôcalioD
4e<flm deasdina. Il 8.'était avisé, le premier que le Séoègak était h
BMle lat plus directe ei la phis facile pouE pénétrer daoB le& régiÔBt
ceutralea àA ^Afrique, qu'il fadbit oréer itoe voie cooMtefciaike reiam
Sftint-Louift au Nigar et aboutissant à. ee ftsiLve dao» los ciivu^iift.ée
fiainako, et il avait envoyé dea iaisfiioas pour reoeonattre le paysv pour
gfaboucber avec les chefs da villages oïl éà royaumes. Iftaîs il s*^étak
gardé de riisa précipitée v il avait laùaé à ses aaecesseur» le soin de
meuec à bieu cette vaste entreprise. Il savait que les entreprises
den^Bdent à^ être préparées;, que la patience cl TespÂt de suite sont
kfti premiÀrea des vertusi culofiîajea.
Le générât Faidherbe écrivait eai. 1868 : c U faut ^ei \m dlrapeani
français ilotta à Bafoulabéid'iei iideux ane età Bamako diMi dix aus». »
Gela ne s'est pas fait aussi vite qu'il le désirait; mais U semble que
Boua votuUona rattrapa: le temps penbiv el peut^-ètre noucriasona-Deoi
des esférascea.trop aiBlHtiau5e&. Noua avooa décidé, dès 1881^ «n ta
voie coBBkiuertiale devinée k rdier le HautrSéiiégBl an Niger sera aie
veie fersèe, laquelle nfaura pas aïoina de 5Q0 kilomètres. Dana la
séance du 1*' août, M. le comte de Saiut*VaUier a dâolarè au sèual
qu'il était aussi favorable que pecsonne k l'idée d'utcmâtra Fimper-
laoGe.de notre, colonie aénégalaise en la jaedtanA en^ ooBinnitticx^oa
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LB CBBMOI BI iïïER DU MCOAN. S83
avec 'le Sonflaoi, qu'il y avait qq iolériât dacontestable pour le eom-
jnepoe «uropéen à ipènétrer an cœur de T Afrique, imais q«e le cbemin
de fer projetié semît uae dépens très considérable et fortvpràouiiii^y
que, pivs tard peut-être, il ooimeiidrait de le faire, que, pour le
GQomeoft, nous deroos avoir des préientiODS plus modestes, bkâbs
coûteuses et nous en tenir à une route de tcaravanes, à ustâimple che-
min vicinal.
£n répondant à M. de Saint-ValUer, le directeur des oodouios a
réservé la question de savoir si la ivoie ferrée serait iprotongjfte de
Bafoulabé jusqu'au Niger. Mais il a établi que le. tronçon pour lequel
on réclamait un crédit était d'une urgeûle nécessité. Dans la -saison
sèche, le Sénégal, qui cesse d'être navigable jusqu'à Kayes pour les
avisos et les remorqueurs, Test encore pour les chalands dont le tirant
d'eau ne dépasse pas O^SO. Phts loin, eten toute saison, il est absalu-
ment impraticable. Entre Kayes et Bafoulabé, il forme des biefs suc-
cessifs, séparés par des rapides et par les deux cataractes de f*elou4Bt
de Gouina. Sur toute ^cette partie de son parcours, laconstructian d'une
route eût coûté fort cher, et le chemin de fer, quoique plus oeôteux
encore, la remplacera avec avantage. Mais de Bafoulabé à Kita, aur
une longueur de 320 idlomètres, il y en a 233 où il est faoUe d'établir
une route, dont les deux sections seraient mises •en commuaicatioQ
par le Backoy, sur lequel a ^té organisé un service de pirogues^ Au
aurplus, ce d>emra vicinaU dont M. de Saint-Vallier <t le boa sens
nous engagent à nous contenter jusqu'à nouvel ordre, a déjà été ouvert
sur plus d*uo point par nos officiers d'artillerie de marine laissés en
résidence dans les postes pendant Thivernage, et les caravanes com-
mencent à connaître très bien ce chemin qui ks attire et qu'elles appcd-
lent notre voie miktaire.
Il est bien difficile à un gouvernement qui veut obtenir des crédits
â*une assemblée de lui dire toute Ja vérité; s'il lui disait tout, elle ae
voterait jamais rien. Les entreprises lointaines sont toujours jnalaisées,
longues, di^pendteuses, et d'ordinaire, les assemblées n'ont de, goût
que pour les choses faciles et courtes, pour les rentrées àttrèsbr^âve
échéance, pour le bonheur et pour la gloire qui ne coûtent Tien. ;Si le
gouvernement avait eu la liberté de tout direetdea'expliquer en toute
franchise, il aurait confessé au parlement i|ue cette voie commerciale
qu'on se proposait d'ouvrir entre le Haut-Sénégal et le Ni^r .n'était
pas appelée à être mise dès aujourd'hui au service d'un^ commerce d<^à
subsistant, qu'elle était destinée à le créer, que l'occupation militaire,
la construction de locts, l'établiasement de notre (protectorat étaient
des préliminaires indispensables, que ncmsne sauriens en ^enir à bout
sans nous imposer des saoriûces, mais que si nous lefusioos d'aller au
Niger, les Anglais le prendraient jot le .gardecaient pour e\i%, et que
notre colooie du Sénégal ne secait plus qu'un comptoir sans avenir.
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68& REVUE DES DEUX MONDES.
Assurément, si Ton pouvait attirer du coup à Saiut-Louis le com-
merce de Tombouctou et de toute la vallée du Niger, on serait bientôt
récompensé de ses peines. Les Arabes du Sahara ont un proverbe qui
dit : « que la gale du chameau a pour remède le goudron et que la
misère se guérit au Soudan. » Ce n'est pas Topinion de l'ennemi le
plus acharné et le plus spirituel du chemin de fer du Haut-Sénégal,
H. Lambert de Sainte-Croix; il disait au sénat : a qu'en poussant jus-
qu'au Niger, nous arriverions non au jardin des Hespérides, mais au
jardin des arachides. » Il ne faut pas trop mépriser les arachides, non
plus que rhuile qu'on en tire. Mais il y a dans les environs de Tom-
bouctou des choses plus précieuses que les arachides, et selon le rap-
port de tous les voyageurs, l'Afrique centrale renferme plus d'un pays
de grande production et de grand commerce avec lequel nous pourrions
faire d'utiles marchés. Ce qu'il faut accorder à M. Lambert de Sainte-
Croix, c'est que, dans toute la contrée à la fois grandiose et sévère,
souvent lugubre, que traversera notre chemin de fer ou notre chemin
vicinal pour atteindre Bamako et le Niger, on chercherait vainement à
l'heure qu'il est les''élémens d'tm commerce lucratif. Les cultures y
sont clair-6emées,lesboisysont chétifs,les foiêts y sont rares. Ce n'est
pas la cognée, c'est le feu quilles a détruites. A chacun de leurs cam-
pemens, les Européens de^notre colonne expéditionnaire trouvaient
difficilement cinq ou six arbres de grande tournure, qui les missent
à l'abri d'un soU il qui^tue, et le colonel Borgnis Desbordes avait sou-
vent peine à se procurer dans les villages assez de mil pour nourrir
ses mulets et préparer le couscous de ses tirailleurs indigènes.
Peut-il en être autrement? Toute cette région a été ravagée par des
conquèrans sans merci, hommes de sang et de pillage, dont on disait
a que partout où ils avaient passé, le coup de^balai était si bien donné
que cinquante ans après la place était encore nette. » Exposées aux
plus cruelles vexations,' à de perpétuelles avanies, à d'incessans bri-
gandages, ces populations ont pris le parti de ne cultiver qu'un petit
coin de leur jardin et de ne produire que ce qui est nécessaire à leur
subsistance. C'est un pays à refaire, et refaire un pays est un ouvrage
de longue haleine. Le rôle que doit jouer la France de Bafoulabé à Kita
et de Kita à Bamako est celui d*un bon gendarme, bienveillant pour les
honnêtes gens gui travaillent, intraitable pour lesvoleursetles pillards,
s'entremet tant avec discrétion dans les querelles pour les concilier, veil-
lant à la sûreté des routes, apprenant à tout le monde à apprécier les
bienfaisans effets de la paix. Quand les chefs militaires installés dans
les postes que nous avons créés auront assis notre puissance dans le
Soudan, accoutumé les caravanes à compter sur notre protection, inspiré
aux méchans et aux larrons un salutaire effroi, alors cette terre qui ne
demande qu'à tout produire recouvrera par degrés sa fécondité, et le
chemin de fer qui remplacera notre chemin vicinal sera assuré de cou-
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LE CHEMIN DB FER DU SOUDAN. 685
yrir ses frais. Mais il faut qu'au préalable le boa gendarme achève son
œuvre qu'il a si bien commencée. Il lui appartieut de préparer le ter-
rain, les traitans récolteront ce qu'il aura semé.
Certains usages, certaines idées profondément enracinées dans le
cerveau des noirs contribuent aussi à rendre ces pays improductifs.
Dans une partie de l'Afrique centrale, de Tombouctou à Kong et du
Bélédougou au lac Tchad, il y a une monnaie courante qui est d*un
grand usage dans les transactions; c'est le caun, coquille univalve des
mers de Tlnde. Dans le Soudan occidental, il n'y a pas d'autre instru-
ment d'échange que les guinées, tissus passés à rindigo et venant de
France ou dn Belgique, mais surtout de Pondichéry. A cette monnaie
courante s'ajoute une monnaie de convention, c'est le captif. On fait
des marchés en captifs et en fractions de captifs; un captif vaut un
très beau bœuf, un demi-captif ne vaut qu'un bœuf médiocre. Le pri-
sonnier de guerre est le billet de banque du Soudan et le signe de la
vraie richesse. On ne dit pa6 qu'un tel a un revenu de tant ou gagne
tant par an; on dit : Ce chef est très riche, il a deux cents captifs.
Ce qu*it y a d'horrible dans l'esclavage, c'est le commencement. On
arrache la femme à sa maison, on sépare à jamais Tenfant de sa mère
et on le condamne à l'oublier. Heureusement pour «lui, il a Toubli
facile, et une fois installé dans la case de son tyran, il y est assez
bien traité pour qu'il se résigne à son sort. Il lui arrive môme souvent
de se rendre nécessaire, et, après avoir obéi, il commande. Tel captif
devient un grand p-rsonnage et marche sur la têie de ses mattres. Mais,
doux ou cruel, l'esclavage engendre des préjugés funestes* C'est le cap-
tif qui fait tout, et les noirs s'accoutument à considérer le travail comme
une marque d'infériorité, comme une servitude, comme un déshon-
neur. On l'a bien vu par la peine qu'avaient nos officiers d'artillerie de
marine à rt^cruter des ouvriers et des manœuvres indigènes pour bâtir
nos forts; si génért-usement qu'on les payât, ces ouvriers croyaient faire
acte de captifs. Les pays de la vallée du Backoy ne deviendront riches
et prospères que le jour où le travail n'y sera plus regardé comme un
abaissement. Mais rien n'est plus résistant qu'une idée fausse, et c'est
plus tôt fait de tuer un Malinké ou un Toucouleur qu'un préjugé. C'est
par la guerre et le pillage qu'on se procure des captifs; en détruisant
la guerre, on fera tarir la source de l'esclavage, et quand les captifs
manqueront, l'homme libre apprendra à travailler. Tel sera le fruit de
l'œuvre toute pacifique que nous avons entreprise au Soudan, et c'est
encore à cela que servira le bon gendarme. Mais que de temps et
d'éloquence il lui faudra 1
Cependant un pas considérable a été fait. Il a suffi de trois cam-
pagnes et d'un demi-bataillon pour établir le protectorat français du
Uaut-Sèi>égal au Niger. Ces trois expéditions ont honoré également
celui qui les a conduites et qui a su joindre la prudence à l'audace,
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k
(Bê 4Q^VCT 1>ES 4EIE0K HONM^
Khérof^ie dévoÉHmrt 4e «es lieulmafis, la 4JNBCipIfiie et 4a «v«lll»ce
d9 la ipetite troqpe qu'il «laît 'soas 668 ordrM. Dans 4a oimpape ISS^^
1881, 00 était allé de NKdiBeà Bafoolabé efi de •BafotflaM à 'Kita^où «m
fortenmaçonnerie, entouiié d'un camp retnam^hé, fut construit parles
soins 4'un ofiîeierfort distîogttè, M. le capitaine Archinard, ^qm eom*
mandait la compagnie auxiliaire d'ouyiiers d'afrtiikne. Rien n'«i p«
ralentir bob zèle, et on 1^ vu demeurer intrépiflenient sur I^s 'cfaaoH
tiers, malgré les lassitudes et les accès de fièvre, suite inévitable 4\m
séjour prolongé au soleil du Soudain. Au ^coinmeneement de la secouée
campagne, la ûévre jaune a^ant sévi à Saint*Louis et désorganisé tons
les services, il fut décidé quelacolonne^xpédithMtinairedu'bttut^eBTV
De dépasserait pas Kka, qu'on se contenterait de f a vitai lier les ^mt--
Bons, de poursnvre les ouvrages commencés. Mais pour tenir Ma
monde en haleine et ses eonemîe en respect, le colonel Bergsis-I^es*
bordes ifit une pointe hardie dans le DSanding, traversa le grand fleare,
foussa jusqu'à Keniera, y infligea un humiliant échec aux bandes
aguerries et menaçantes d'un conquérant musulman. L'année eui-
ivante, on résolut d'aller -s'installer mur le Niger. On avait des raisons
fOur ne pas se presser, il y en avait de meiiieures pour se hâter, fl
fallait gagner d% vitesse deux seuveirains indigènes qui avaient deviné
iee-desseins du colonel et se disposaient à lui enlever ea proie. Après
aveir oréglé ées afifoiresfort désagréables avec les Bambaras du Bêlé*
doQgou, la GotoBOM entrait à Bamako, le 1*' février 1883, et six jours
pUis tard, on posait la première pierre du -fort. Dans le discours qu'H
pronofiça à cette occasion, le colonel rappelait à ses officiers toutes les
smislres prophéties qu'on leur avait prodiguées. On les avait mis au
défi d'aller jusque Bakel. D'autres, pins généreux, leur permettamH
de pousser jusqu'à Uta, mais qu^ils atteignissent jamais le Niger, pei^
sonne, à Sakit-Louis, ne le croyait. Gfétait un de ces chimériqaes pi^
jets iqui font sourine les gens sensés, un vrai conte à dormir debout.
Le colonel ajeatait: « Messieurs, -engrenant le commandement 'd«
Maut-âétiégal au mois de novembre, je vous ai 4it qne nous n'^ôoiiB
pae dans le Soudan pour parler, maâs pour agir, que nous devions
alkur au Niger, que nous irions, et nous y sommes. »
On venait d'accomplir un voyage aussi périlleux que malaisé. Les
pessimistes de Saint-Louis «ment eu beau jeu en prédisant des «at-
keurs.àune petite troupe cendamnéeà fournir de longues marches'et
à faine plus d'une mauvaise rencontre. On devait se tenir toujours pptt
à imimidûr les malveillans par des actes de vigueur, et on eurpiayaiC
ses [ornes à élever des courtines et des^bastions, on se faisait maïqcni
ou charpeiuier. ^Encore fallait-il se presser et profiler de la saison
B^che, à Laquelle succèdent des pluies torrentielles qui readeot leot
impose ib]€. Ou laisse dans les forts de petites garnisons, et, quelques
moiâ plus tard, on est heureui, à son retour, de trouver la garuism
r
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U CWm» DB BEa PU fiOQDAN. «S?
levante: eit le lorfc debout» cas il Ismt qoe les mura BOieat aoUdies. pour
i^iater au» déluge de Tbivemage, et la qbau^c maiK[tte dans ce paya de
gcte et dfargiieu Oa es( chariaé^ aussi, de^ découvrir que le tétégra^
Bfa paft perdu touftses potoaix. Quehiuesruua OAtsubitettkeut î^ardr»
ea qui ]MLi( beaucoap à la ciroulaUoadead&pôchea; cas poteaux, étaient
des. arbres qu'oa croyain iiiort& et qui s'aviseut de revivre. D'autres
eut été f enveraéa par les élépbaafr; mais on aasui^e que ces iutelligeus
aaimaux se dégoûieroot bientôt de cet affluacmeat^ qu'ils appreuaeot
déjà à passer sous les fils sans les détruire.
Si les pluies de Thiveeuage sont dangjereuaes aux constructions^ le
soleil dévorant de la saison sôcbe esl fatal à. l'Européen. Le soi> si»^
taut dans les plaiteaux ferruginmui, est comme sorcbajulié et calcinée
« Le rayoQbnement est tel, dissût dans un de ses. rapporta le docteur
Uartin-Dupoot^ que, quelques heiueft encore après le coucher du
S^eil , parfois jusqu'à minuit, il suffit d'intejrposer entre* la terre et
son visage un écran et de le retirer brusquement pour éffo^ver aus*
silût la sensation trôa nette de l'exposition devant un corps ehaud« )>
Itos tirailkurs sénégalais, indigènes commandés par des officiers fran-
fais, résistent sans peine à ces ardeurs^ ils ne laissent jamais un tral^
nard sur la route, et, en arrivant à l'étape» ils ont ..allumé du feu,
puisé de l'eau, installa leurs tentes avant que les £ur<^éens aient rien
jEait. Mais une colonne expéditionnaire recrutée exclusivement parmi
les indigènes serait sujette à se désagréger. Excelleus. soldats quand
Is sentent des Uanca derrière eux, il serait fâcheux de lea livrer à
eux-mêmes. Ils tiennent de leur race, ils en ont la mobilité d'esprit,
le gpôt du cbangeieent, la passion du pillageu Ces grands enfans sont
souvent difficiles à coiMluire, sans compter qu'ils désertent q]«elque*
foia Quelques souffrances qu'il endure» le blanc ne déserta jasMiis ; il
sait que la fuite serait peur lui La commeocement d'une chasse à
courre oik il aurait le rôle du gibier, sans aucune chance de salut. Mais
oe cUmat débilitant épuise bientôt ses forces. Quoiqu'on partît de très
bMUMlreiire,. qu'on gagnât l'étape avant le milieu de la matinée^ et
que le soldat n'eût à porter que son fusil et son bidon, c'était encore
trop. Le colonel y pourvut en faisant faire à tous ses soldats blancs une
partie des marches à dos de mulet. A la réserve de nos tirailleurs, il
a'y a qu'une infanterie montée qui puisse atteindre le Niger..
Ua autre gros eoibarras est la difficulté des transports. La contrée
qefQïk traversait oilre une succession de plateaux rocheux, aux pentes
ateuptes, coupés par des marigots profonds, d'abord pénible^ et ce
qja'oo appelle au Soudan un chemin n'est d'ordinaire qu'uja sentier
mal tracé» escaladant quelquefois des cole escarpés ou disparaissant
BOUS la vaae des ruisseaux taris^ Ce n'est pas sans craii^ qu'on y feit
pesBor du canonu L'éléphant d'Afri^e n'ayant pas encore été domesti-
q^ le transport des vivrea et dea munitiona ne poavait se faire qve
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688 BEVUE DES DEUX MONDES.
par des mulets et des ânes, chargés les uns de 100 kilos, les autret
de 50. Pour la durée des quatre mois de l'hivernage, du commence-
ment d'août à la fin de novembre, la garnison de Kita, composée d*ane
compagnie de tirailleurs et d'une dizaine de canonniers, avait besoin dtt
36 tonneaux de vivres. Cela représente un convoi de 360 mulets et de
720 ânes. On peut juger par là du travail nécessaire non-seulement
pour assurer la subsistance des garnisons, mais pour ravitailler la
colonne par des convois faisant la navette entre les divers magasins
de la ligne.
Et que d'accidens fâcheux I que de déconvenues 1 Tantôt une ^pizootie
se déclarait dans la viande sur pied, c'est-à-dire dans le troupeau qm
suivait la colonne. Tantôt c'étaient des sacs de riz et d'orge qui avaient
crevé en route et semé les ornières de leur grain, ou des boucauts de
vin qui parvenaient à destination à moitié vides. Quelquefois aussi
c'étaient des obus de 4 que n'accompagnait aucun sachet de poudre,
ce qui faisait dire au colonel : « Il aurait été préférable de m'envoyer
des sachets sans obus, j'aurais pu du moins faire du bruit. » A mesure
qu'on s'éloignait de la base d'opérations, tout devenait plus difficile, et
la ligne de ravitaillement s'allongeant sans cesse, c'était comme un
allongement d'inquiétudes et de soucis; on n'en comptait plus les kilo-
mètres. Heureusement la situation s'est améliorée. Grâce au ciel et
surtout aux commandans de place, il y a déjà entre Bafouiabé et
Bamako des tronçons considérables de routes, où peuvent cii caler de
peiites voitures en tôle et à deux roues. On ne sera plus à la merci
des ânes et des âniers.
Celui qui conduisait cette petite troupe de Médine à Kita et de Kita
à Bamako, c'est-à-dire à près de 400 lieues de Saint-Louis, devait pen-
ser à beaucoup de choses. Mais le premier de ses soins était d'éviter
les mauvaises affaires, de se battre le moins possible, de ne se servir
de ses pièces rayées de montagne que dans les cas d'urgente nécessité,
car les bons gendarmes ne cherchent pas les querelles et n'/entrent
dans celles des autres que pour les arranger. Tout le long du chemin,
il s'occupait de se ménager des intelligences avec ses alliés naturels et
de donner de bonnes paroles à ses ennemis, qui néanmoins Tout con-
traint plus d'une fois à leur infliger de dures legons.
La politique était sa principale étude, et la politique est fort com-
pliquée au Soudan. On y trouve des empires conquérans, vivant d'exac-
tions et de rapines, et des populations rançonnées par leur:» vainqueurs
qui les tiennent à la gorge, d'autres qui ont reconquis à grand'peine
leur liberté et sont toujours sur le qui-vive. Du Haut-Sénégal au Niger,
il y a partout ce qu'on pourrait appeler un parti national et un parti
de l'étranger. Malinkés ou Bambaras, les opprimés sont fétichistes, les
oppresseurs sont musulmans, et partout aussi ce sont les fétichistei
qui sont nos amis ou qui sont capables de le devenir, en s'instruîsant
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^'i>;
LE CHEMIN DE FEB DU SOUDAN, OSO
à notre école. Sans contredit, il vaut mieux croire à Mahomet qu'à un
sorcier, et Allah fait dans ce monde une plus grande figure qu'un
fétiche de pierre ou de coton. Mais, au Soudan, les servans d'Allah sont
les plus improgressifs des hommes, et notre civilisation leur inspire
une horreur mêlée de dégoût. Au fanatisme sanguinaire, à la pieuse
conviction que toute trahison est permise à l'égard de l'infidèle ou du
kefir, à la férocité tranquille et satisfaite ils joignent la morgue suprême,
rimmuable mépris, et rien n'est plus fatal à tout progrès que les sots
mépris. Pendant le séjour que M. Mage fit à Ségou-Sikoro, où Pavait
envoyé le général Faidherbe, il rencontra un chérif de la Mecque qui
se plaisait à raconter que, chaque année, les Anglais et les Français vont
porter humblement leur tribut à Stamboul, et que le sultan se donne
le plaisir de les faire attendre dans son antichambre tout un jour et
souvent plus, leur charge sur la tête. Ainsi gasconnait ce Gascon du
désert, et le roi de Ségou croyait à ses histoires comme au Coran.
Cest l'imagination qui gouverne le monde.
Les Peuhls ou Foulahs, au teint d'un brun rougeàtre, aux cheveux à
peine laineux, aux traits presque européens, aux formes sveltes et
élégantes, étaient primitivement un peuple pasteur, de mœurs assez
douces, auquel on ne reprochait que d'avoir peu de respect pour le
bien d'autrui. Ils ont adopté les premiers l'islamisme, et Tislamisme
les a rendus conquérans. En s'alliant aux noirs Ouolofs ou Mandingues
qu'ils ont vaincus, ils ont produit la race remarquable des Toncouleurs,
lesquels sont devenus les convertisseurs à main armée du Soudan. Dé
temps à autre, un marabout doué de cette autorité de caractère et de
cette puissance de parole qui s'imposent aux hommes, après avoir
employé quelques années à se créer des amis, des croyans, un trésor
et une armée, déploie le saint étendard, répand partout par ses mas-
sacres la terreur de son nom, conquiert en quelques m* as à Mahomet
de vastes territoires, qui ne reconnaissent plus d'autre loi que l'inso-
lence de ses caprices. Mais le musulman s'entend moins à conserver
qu'à acquérir. Ces grands établissemens ne durent guère, ces épées
victorieuses sont bientôt frappées de torpeur, ces volontés hautaines
tombent en léthargie, et les empires éphémères qu'elles avaient
fondés et qui se disloquent étonnent également par la rapidité de
leur élévation et de leur chute.
Tel fut celui que fonla cet Oumar Al-Hadj, dont l'étoile avait pâli une
première fois devant Médine et qui, après d'étonnantes victoires, périt
en s'acharnant à la conquête de Tombouctou. Il légua ses étais comme
son tître à celui de ses fils qu'il préférait. Ahmadou règne aujourd'hui
dans sa capitale de Ségou-Sikoro, à quelques lieueà en aval de Bamako
et de notre fort français; mais l'héritage paternel a périr.lité dans
ses mains. II n'a pas su organiser ses provinces, faire oublier par une
TOMB LIX. — 1SS3. 44
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69(X MVQft Di8 un. HQlWSftr
Sftge adiiunistraÉiOD les Yiolaoces el lea barbaries, de son p4re« RapacQ
ei( ayare».U prend beaucoup et éûOXM peu. Ses voisins de Bam^u^
dJAaieol de loi : « Ahmadon qmw a tOBÎours trompéa; c'est ua pUiardi
«a b^igamly qwi rançonne tout le psiys avec ses Udibéss, enlève nû«
femmes et nos enfans. » Son empûe toucouleur s'en va par morceaux*.
Le Aèlédougou a recoaquis son indépendance. Ses frères, dont il a faii
sesi aaijrsqpea et qui gouvernent dea cojamnes^ en son stom, tendons à
se détacber de lui, ne lui lourussent plus ni troupes ni argent, el
quand il lea sconme de venir le voir, ils s'y refusent. Bien le«r oa
prend, puisque le seuL qui s'est rendiu à ses pressans apppela a ea U
Mte trancbée. Toutefoôe Abittadou n'eet, pas un enneoû k xeéprisec»
U dispose encore de quatre mille caYaliess ou talibés^ d'environ boit
miUe fafiitaseiDS ou sofas^ qui à la vérité refusent quelquefoîs de xsai-
eber r maîs^ pour être obéi, il lui suflSiait de renoncer à ses. babiludea
de sordide avarice, de distribuer autour de lui une partie de son tré*
sor, et de proclamer la guerre sainte. Peut^tre alors, ses frères eux*
mômes lui viendraientr-ils en aide. Celui qui est roi de Kaaita, Moba-
9aeâ Moctaga, semblait bien disposé pour nous, mais il doit comptée
avec les fanatiques qui l'entourent. Pour leur étjre agréable, il adresr*
sait cette année même au chef de notre colonne eipéditionnaire uai^
insotote missive par laquella il lui mandait a que le Dieu qui a èlevA
la chapelle de Tidam» aÀaibli les villes des infidèb^s et détruit leurs*
consiructicne, confondrait l'incircoocis. colonel ûe^bordes^ fils d'un
infidèle, le plus malfaisant, le plus tfaitre et le plua méchant des»
hemmes. » Il ajoutait: « Plus de correspondance entre nous. Adresse-
toi à l'émir des. croyansi sa paix est notre paix, sa guerre est notre
guen'a »
k l'ament de notre étaUis^ement de Bamako,, dans la région, du
Hajttt-Niger, a surgi un au;tre conquérant nuisulman, et l'on peut dire
de nous ce que Goethe dàsaît un jpur de lui^mên^ : « Un prophètB à
droite, un prc^hète à gwche ; l'enfant du monde est au milieu. ^ Ce
Doniieau conquérant, le trop célèbre Samory, qui avait réussi quelque
tenjNi à se meitie à cheval sur les deux rives du Niger jusqu'à la baur
leur de Faraba, n'est pas un Toucouleur. Malinké par son origine et
de petits commencemeas, afirès avoir été captif chez des forgieroos, il
s^est élevé par la trahison et la perfidie. U sfinsinua dans La confiance
d?un saint marabout^ le trompa ai bien qu'il lui prit un jour ses
richesses, ses amis, sea acmée et L'enferma dans une prison, à la
cbargisv d'y employer le reste de aee jours à prier pour qu'Allah donne i
jamais, la victoire à son geôUer..û9^ parvenu a' est pas un homme ordi^
naire. 11 a su former dixi-aeal escadrons d'une cavalerie bieu dres^
sée» dont l'approche eet redoutée partout comme la pestei U ne prend
paa d'assaut les villes forUûéea; il ka réduit pax la famine, en procès
dant au blocus avec une rigueur mathématique. Malheur à qui tombe
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LE flMMIlT UE iflBR WJ B9DBAN. SBBi
4ldBû8 .^66 aiaiûft I y brûle ft petit feu ses pds(Hmicrrs, «end dents
Ammes «t leurs ienfans. Samory n'eet pas au "vrai sullaa ooaraie
Ahmadou. Quoiqii^oQ le dise ilPéB pénétvé de Tidée ^ sa nnmoQ
divine, œt iavedtitrier de grande laille, à h 'voîk ^«ute ti libjnaûM^
ifonlt dtre avant tout un ladminable «péculateur »en bois d'ébèm, Je
ipnod poorwoyeur de captifs du martdié de Reniera, et tsoin cenxmeioe
^^ «mbrassé savant peu <toute la vallée du Niger, fiî4eicolonel etBOO
monde ne Ivsient -entrte (à Bamnico wn peu plus tôt qu'on «e iesy
gtteodakt.
On airivaét à point. liBs bandes de fiamory, commandées par^sMi frère
Tabou, ^poussaient déjà dies reconnaissacoes juscfu'aux portes de 4a
"ViilLe, divisée en deux partis* L'im, qui .se recratait «parmi les marchands
maures,' travaillait pour le conquérant. Le colonel s'appuya sur le pacti
national et fétichiste et déjoua par quelques mesures de Tfgueur les
intrigues des Maures. Sa«ituation:ne laissait pas d'être x^rrtique.llrece-
vait du nord des dépêches alarmantes, on lui annon<^ait qu'une arniée
était ^partie du iKaarta pour couper sa 4igae de ravtiailkineDU L'atti-
tude du sultan Ahmadou n'^était pas non plus rassurante. H €alMt
frapper mn coup de forœ qui ttlnt tout le <monde ( n Tespeci. 11 dexianda
un suprôtte effort à sa troupe harassée^ surmenée. A peinte lui taassa-
^il le temps de resphrer avant de la ^conduire à Pennemi. U^SBeAve
tfait sérieuse et en apparence (indécise. Heureusement la viotenoe de
ce premier choc avait fait une si vive impi ession sur les lieutenans
de Samory qu'ils ne purent se résoudre à accepter de nouveau le
combat. Us se dérobèreia bientôt par une fuite précipvlée et fl fa^t
renoncer à les poursuivre; ces escadrons si redoutés s'étaienc éîs-
fiipés icomme une fumée. Nous avions payé chèrt^nt^Dt notre succès,
mais il fut aussi fructueux que nous pouvions le désirer. Le sultan
ikhmadou r^ta tranquille, se résigna an fait accompli, et s'abstint de
nous^léranger dans nos travaux de maçonnerie. De «on c6té, le roi de
Kaarta a^esKaya point de couper nos commutâcatioas. 11 avait annoncé
au coloiiel <i que le jour où il le rencontrerait, les oîseaux du del n^a«-
raieiitipas besoin de chtrdber leur nourriture. » 11 s'est arrangé pour
ne pas le rencontrer «t les oiseaux du ciel ont dû se pourvoir ailleurs.
Après avoir laissé dans le fort, désormais en état de défense, une gar-
nison composée de trente-Beuf Européens et de cent virgt- neuf indi-
gènes, oooûés aux soins dn capitaine GriEOt, Thérulque petite troupe
-quitta Bamako le 27 avril <de cette année pour regagner ^int-Louis.
Elle i^onvaii se rendre le témoignage qu'elle avait bien travaillé pen-
dant ees trois campagneset utilement emplojé son temps. Par la prise
de deux Tilka^s fortiûés, ealefrés-d'assaot malgré une 'fusillade moirr-
trière, par la chute de Tongueilleuse dtadelle de Mourgoufa, poste avancé
des Toucouleurs, par les glorieux combats livrés sur le Niger, elle avait
contraint les chefs assez puissans pour arrêter notre marche à capitu-
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692 REVUE DES DEUX MONDES.
1er ou à disparaître. La brigade topographique avait presque achevé le
levé des pays traversés par nous. Le télégraphe reliait Bamako et notre
colonie du Sénégal. On avait construit trois forts et un fortin. Nos
convois cheminaient sans être inquiétés sur toute ]a longueur de la
route que nous avions suivie : « Un Français peut y aller seul el sans
armes, disait le colonel, sans avoir rien à craindre, un traitant peut y
circuler librement en invoquant mon nom. » Du Maka et du Gangaran
jusqu'au pays de Sibi, quinze états ou royaumes oot reconnu l'aa-
torité de la France. Les Malinkés de la vallée du Backoy ont conclu
avec nous des traités par lesquels ils se placent sous notre protectorat.
Nous avions payé un lourd tribut au climat du Soudan, à l'anémie, à
la fièvre, et plus d'un brave était tombé au champ d'honneur. Mais les
survivans pouvaient se dire qu'ils avaient fait beaucoup de choses en
peu de temps.
Faut-il croire que nous en ayons fini avec toutes les difficultés ?
Ne nous faisons pas cette illusion. Ne pouvant entretenir un millier
d'hommes dans le Soudan, nous devons veillera ce que nos divers postes
puissent communiquer rapidement entre eux et se prêter main-forte
en cas d'alerte; aussi ne saurions-nous trop perfectionner notre che-
min vicinal. Il importe aussi de nous assurer que, sur les deux rives da
Sénégal, notre base d'opérations sera toujours à l'abri de toute insulte.
Mais ce n'est pas tout. Nous ne sommes pas allés à Bamako pour
avoir le plaisir d'y aller; notre but ne sera atteint que quand il nous
sera permis de descendre librement le Niger, navigable en toute sai-
son, et d'y faire passer nos chalands, au besoin, nos canonnières. Par
malheur, notre incommode voisin toucouleur, le sultan Âhmadou, qai
surveille d'un œil jaloux nos établissemens et nos progrès, est Ik (k)ur
nous barrer le passage.
Nous devons éviter une guerre avec lui, et c'est par notre éloquence
que nous tâcherons de l'amener à composition. Mais nous ne serons
éloquens et persuasifs que le jour où nos excellentes relations avec ses
anciens sujets fétichistes lui démontreront notre force et sa faiblesse.
L'intrépide docteur Bayol, envoyé par le colonel pour proposer des trai-
tés d'alliance aux braves Bambaras du grand Bélédougou, paraît satis-
fait de son voyage. Peut-être, l'an prochain, tendrons-nous de nouveaux
fils en envoyani une mission à Tombouctou. L'audace nous a réussi,
c'est d'industrie et de patience que nous avons besoin aujourd'hui.
Nous avons à faire dans le Soudan un travail d'araignée, et les arai-
gnées sont toujours attentives et infiniment patientes. Il y a des gens
qui désirent que la France ne fasse rien, d'autres voudraient qu'elle fit
tout à la fois et en un jour. Défions-nous également des découragés et
des impatiens» des pessimistes et des bousilleurs.
G. Valbb&t.
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\
REVUE LITTÉRAIRE
LA FUREUR DES INÉDITS.
a II ne se passe pas de jour sans qu'on nous annonce une décou-
verte ; chacun veut faire la sienne, chacun s'en vante et fait valoir sa
marchandise sans contrôle. On attribue une importance et une valeur
littéraire disproportionnée à des pages jusqu'ici inconnues. On est fier
de simples trouvailles curieuses, — quand elles le sont, — qui n'exi-
gent aucune méditation, aucun effort d'esprit, mais seulement la peine
d'aller et de ramasser... Et les papiers de Conrart sont devenus une
mine de gloire. » Ainsi s'exprimait Sainte-Beuve, il y a déjà plus d'un
quart de siècle, déplorant l'envahissement d'une vaine et fausse érudi-
tion dans le domaine des lettres, ou môme de l'histoire; et nous ne dou-
ions pas que, s*il avait à refaire aujourd'hui ces lignes, ayant vu tout ce
que nous avons vu, bien loin d'en rien rabattre, il ne se fit une obligation
de les récrire plus fortes. Car c'est vraimetit depuis lors que la manie
du document, jusque-là contenue dans les limites au moins de la
passion, a paru dégénérer positivement en fureur. Les papiers de
C!onrart n'ont pas ce^'8é d*être une mme de gloire; seulement il s*y
en est joint beaucoup d'autres; et ce ne sont plus des Victor CousIh
qui les ont exploités. L'un, cependant, s'est fait presque une réputa-
tion pour avoir en sa vie découvert un autographe incertain de Molière ;
l'autre, plus habile ou plus heureux, pour avoir publié de faux inédits
de fiossuet. Si jamais ils retrouvaient les comptes de la blanchis-
seuse de Pascal ou du perruquier de Racine, ils passeraient certaine-
ment Sainte-Beuve. Science et conscience, finesse du goût, sûreté du
tact, art de choisir, art de composer, imagination du style, bonheur
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69à RETUE DES DEUX MONDES.
de l'expression, esprit ou grâce, éloquence ou force, tout ce qui s'est
jadis nommé du nom de talent, ou de génie môme, est-il en effet
qui^lque chose de tout cela qui compte aux yeux d'un déchiffreur d%
testes ou d'un publicateur dlnédits? Et l'opinion, qu'ils ont déjà plus
d'à voitié pervertie, semble devoir bientôt partager leur avis.
Ce n''est pas, à la vérité, que les documens inédits ne puissent quel-
qiiefuis, en littérature comme en histoire, servir de quelque chose. Des
comptes de ménage n'ont pas laissé d'être utiles aux biographes de Vol-
taire, et nous avons vu jusqu'à des parties d'apothicaire tenir assez bien
leur place dans l'histoire de la vie et des œuvres de Molière. Quoique
Jp ne sois pas sûr, a.rès cela, que les conclusions que l'on en a tirées
n'eussent pu l'être tout aussi bien d'ailleurs», j'accorderai donc qu'un
document inédit ne manque pas toujours d'întérf^t. Je dirai plus : on
se rt^signerait même, et Ton subirait volontiers ce débordement de
paperasses s'il n'y avait rien autre chose à faire, et que nos érudits,
avant de procéder à ces inventaires d'archives, nous eussent donné
tuut ce que nous sommes en droit d'attendre et d'exiger d'eux. Mais
tant s'en faut que nous en soyons làl Et quand cette chasse aux iné-
dits n'aurait eu d'autres inconvéniens dans le passé, comme quand
elle ne présenterait d'autres dangers dans l'avenir, que de détourner,
je ne dis pas encore la critique, mais l'érudition elle-même de la
■véritable voie de i»es rechenohes, oa con? iendra ptnt-èire que c'en
serait assez poondonaer à iréftéchir.
Qui CToira par exemple, pour oe parler ici que du seul xvni* Aikde,
que nous n'avons eocore, «en 1863, une bonne édition ni de Voltaire Jii
de ftiousseau? j'entends une édition critique, sans tant de « variantes j>
m de m commentaires, » nrais «conforme au texte de l'auteur^ ettcon-
teiiaat au moins, sous une forme ou sous une autre, tout ce que l'on
p€ut désirer, tout ce que nous aurions besoin de savoir de la com-
poBitmi, de Timpression, de la publication des principaux ouvrages
de Voltaire et de Rousseau. Je ne dis rien de Baflbn.;C*e8t tout simple-
ment une pitié que le désordre et It confusion des éditions que nouB
avons de VHistmre naturelle. Je crois qtie Ton a {^retendu les tenir au
CLurant de la science. Autant vouloir faire profiter des découvertes ide
M. MaspefO te «tyle «du Discours sur ^histoire unwerselk, et le texie de
VE^sai sur ks mœwrs des travaux de M. Max MQller! Qui nous donneca
ci]fpendant ces éditkMîs? L^ érudits souiiendront-tils q4*e ce n'est pas
leur affaire? ou contesteront-ils peut-être le besoin que l'on en auraii?
C^e^t qu'alors ils n'ont pas lyeffuooup pratiqué le Rousseau de MusfiCtt-
Pailiay, qui passe pour le ine*Deur,3ii le Voltaire de Beuchot, qui d'Ail-
leurs est à peu près tou^ ce qu'il pouvait être il y a cinquMkte^ns. Il
est possible Mssi qu'ils n'aient jamais lu de Voltaire <et 4e iibousseaii
que ce qu'ils en vécitalent quand ils étaient au collège.
Si BOUS ifarvons pas des Œnvrvs de Voltaire i'»éditioû que nous son-
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"•<.
BSTUB UIXÉRÀIRE* 6fiK
baiterioûfi, nous aiions au moins, pour y suppléer, dans oae certaine
mesure» les huit volumes de M. Desooiresterres, uœ des meiHeures
biographies qu'il y ait ; et nous aurons bientôt, dans les trois volumes
di^ M« Beng^esco, si nous en jugeons par le premier, une excellente
Bibliographie de Voltaire. Mais c'est tout» ou à. peu près tout. Nous
a'avons pas de biographie de Montesquieu, car le livre de M. Louis
Vian, qui passe pour en tenir lieu, ne saurait exactement servir^ nous
l'avons déjà dit, qu'à celui qui voudra le refaire. Nous n'en avons pas
de Rousseau» ou du moins^ celles que nous en avons sont à celle qu'il ,
nous faudrait ce qu'est la Vie de Voltaire, de Condorcet, au livre de
M. Desnoiresterres. Les Allemands eu ont, ils en ont même plusieurs,
et les Anglais aussi. Nous n'en avons pas non plus de Diderot. Les Alle-
mands en ont une en deux volumes, deux gros volumes» signés du nom
de Karl Rosenkranz, l'un des derniers hégéliens, qui n'a pas jugé que
la tâche fût au dessous d'un philosophe. Les Anglais en ont une, en
deux volumes également, et signée du nom de l'un des plus remarqua-
bles publicistes de l'Angleterre contemporaine, M. John Morley. Nous,
en France, dans la patrie de Diderot, nous en sommes réduits au
volume de « Monsieur Naigeoa. » Sont-ce encore là peut-être de ces
travaux que dédaigneraient nos érudits ? travaux trop laborieux, d'un
caractère encore trop littéraire,, travaux enfin où les idées générales,
et ce que Sainte-Beuve appelait l'operpu risquerait de prendre trop de
place? Il en est d'autres, alors, qu'ils nous doivent, et dont on ne voft
pas pourtant qu'its s'acquittent davantage : à défaut d'éditions des
ceuvres et de biographies des hommes, c'est affaire aux érudits de
nous donner des Lexiques de la langue.
11 y en a quelques-uns : il n'y eu a pas assez. II y a un Lexique de
la langue de Corneille; il y en a même deux; nous n'en deman-
dons pas un troisième; il n'y en a pas de la langue de Pascal. Nous
n'en avons pas non plus de la langue de Bossuet; nous n'en avons pas
do la langue de Voltaire. S'il se trouve que nous en ayons un de la
langue de Racine, et de la langue de La Bruyère, c'est un hasard heu-
reux; parce que Racine et La Bruyère figurent dans la belle collec-
tion des Grands Écrivains de la France. Nous en voudrions davantage*
Il nous en faudrait de la langue de Fénelon,i si cauteleuse, il nous en
faudrait de la langue de Rousseau, si neM^ tant d'égards. Mais il
nous en faudrait surtout de la langue de tant d'écrivains secondaires,
•^ de Balzac et de Voiture, de Regnard et de Marivaux, — témoins
si précieux des révolutions du style. Et de qui relève la besogne, sinon
des érudits? Et si ce n'est pas eux qui s'y attellent, ce sera donc encore
quelque professeur allemand ? Ils ont réduit leurs prétentions à dres^
ser rinventaire de l'histoire de la littérature nationale. Nous le vouibns
bien. Voilà donc des pièces capitales dont le manque s'y fait chaque pur
sentir^ et voilà des travaux dont l'achèvement importerait un peu plus
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l
696 BEVUE ÛES DEUX MONDES.
à Tobjet qu'ils poursuivent, que ;le point de savoir à quel endroit pré-
cis d*uue rue de Paris est né Molière, ou même si c'est sa vraie mâchoire
que possède le musée de Gluny.
Remarquez, en effet, que, dans cette brève énumération, nous ne
réclamons d*eux aucun travail qui ne soit strictement de la compétence
qu'ils se sont eux-mêmes assignée. Nous ne leur demandons, dans un
siècle d'érudition, que de faire œuvre d'érudits. Mais nous disons seu-
lement, qu'ici comme en tout, il conviendrait de commencer par le
gros de l'ouvrage, et que peut-être ce n'est pas le temps de publier
leurs petits papiers quand on aurait ailleurs, pour des travaux plus
utiles, un pressant besoin de leur zèle. Et nous ajoutons môme que
s'ils l'employaient, ce zèle si... brouillon, et ce temps si savamment
perdu, rien qu'à lire seulement les écrivains qu'ils commentent, ce
serait autant de gagné. Car, tandis qu'avec cette apparente ardeur
de dévoûment à la science, qui n'est au fond que du dilettantisme,
— et, chez quelques-uns, de la paresse, — on remue les paperasses
pour y découvrir de l'inédit, ce sont les écrivains, tels que nous les
avons sous la main, dans les éditions de leurs œuvres, que nous négli-
geons, je ne dis pas de lire, mais de feuilleter seulement. Eh ! oui, le
document inédit, nous savons comment cela se traite ! A peine est-il
besoin u d'aller » soi-même, et de « ramasser; » il suffit d'avoir à ses
gages un copiste fidèle. Et dans le cas où, comme il arrive quelque-
fois, on pousse le scrupule jusqu'à faire sa besogne de ses propres
mains, je soutiens, pour prendre un exemple déterminé, qu'il n'y
a pas de comparaison entre ce que coûterait de temps, de travail, de
fatigue même, si je l'ose dire, une lecture approfondie des œuvres de
Bossuet, ( t ce qu'en coûte effectivement la collation d'une douzaine
de ses Sermons choisis; à plus forte raison, la transcription de ce qu'il
est demeuré, de ce qu'il demeure encore d'inédit parmi ses papiers de
la Bibliothèque nationale.
Si je nomme ici Bossuet de préférence, on n'ignore pas sans doute
pourquoi. C'est qu'il est arrivé déjà maintes fois, et tout récemment
encore, à nos labi)rieux chercheurs, de nous présenter sous le nom de
Bossuet des fragmens inédits qui n'avaient, en vérité, qu'un tort :
celui de ne pas être inédits quand ils étaient de Bossuet, ou de ne
pas être de Bossuet quand ils étaient inédits. Donnons-nous à ce pro-
pos le spectacle instructif de notre ignorance. L'un de ces heureux
chercheurs, M. Louis-Auguste Ménard, publie un beau matin, comme
vers inédits, trois ou quatre cents vers de Bossuet, imprimés depuis
quinze ou seize ans dans toutes les bonnes éditions des Œuvres. 11
se pa^se plus de huit jours avant que quelqu'un s'avise d'eu faire
robservaîioû; ci pendant ces huit jours, ce que l'on met en discus-
sion, c'est l'authenticité des vers I Un ou deux mois plus tard , encou-
ragé sans doute par ce premier succès, M. Ménard nous révèle comme
i
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r^s^s^f^ms^sgmÊmmm
BETUE LITTÉRAIRE. 607
fables de La Fontaine six Contes galans de la dernière médiocrité.
Trois ou quatre personnes se trouvent aussitôt pour nous apprendre
que ces Fables, imprimées depuis deux cent douze ou treize ans, sont,
en réalité, de l'illustre M*"* de Villedieu. Quoi donc I les œuvres de
M"** de Villedieu, Manlius et Nitètis, les Aventures grenadines et les
Mémoires du sérail nous seraient plus connues que les œuvres mômes
de Bossuet? Vous n'y êtes pas. Mais tandis que, pour connaître les
œuvres de Bossuet, il faut sinon les avoir lues, du moins les avoir par-
courues, il y a vingt moyens, à l'usage des érudiis, et sans les avoir
jamais lues, pour savoir quelles sont les œuvres de M"« de Villedieu.
Quand M. Ménard voudra désormais publier des vers inédits, je l'en-
gage tout d'abord à consulter au moins la Bibliothèque française du
consciencieux abbé Goujet.
Ce que je sais bien, pour ma part, c'est que je ne retourne presque
pas une fois aux imprimés du vieux temps sans y retrouver, par
hasard, tout à fait par hasard, quelques-uns de ces inédits autour
desquels nous voyons mener si grand fracas. Il y a quelque temps,
c'était, par exemple, une grossièreté de Diderot, dont M. Eugène Âsse,
dans une livraison du Cabinet historique, nous avait fait les honneurs
comme d'une découverte, que je retrouvais étalée tout au long, par
le beau milieu d'un article de V Encyclopédie. M. Ménard n'avait assez
lu ni Bossuet, ni la Bibliothèque française; M. Eugène Asse n'avait assez
lu ni VEncyclopèdiey ni môme la dernière édition des œuvres de Dide-
rot. Plus récemment encore, feuilletant innocemment V Histoire lit-
téraire des femmes françaises, de l'abbé de La Porte, c'était une lettre à
Rousseau, signée de la marquise de Saint-Chamond,dont j'aurais bien
juré que M. Slreckeisen-MouUou, dans son Jean-Jacques Rousseau, ses
amis et ses ennemis, avait été le premier éditeur. J'aurais eu tort.
M. Eugène Asse n'avait pas assez lu Diderot, ni V Encyclopédie; je
n*avais pas assez lu VHistoire des femmes françaises, ni même l'Année
littéraire, car c'est là que l'abbé de La Porte avait pris cette lettre.
Autre tâche que je prendrai la liberté de recommmander à nos éru-
dits. Quand, en fait d'inventaires, ils auront dressé celui de tout ce
qui s'est imprimé, quand ils auront exactement analysé tout ce qui
s'est publié, quand ils en auront surtout comme extrait la substance,
alors, et alors seulement, qu'ils publient leurs documens inédits. Et
j'ose dire, ou môme prédire, ce dépouillement une fois achevé, que
l'on sera étonné comme il y a peu d'inédits qu'il soit vraiment utile
de mettre au jour, comme ils nous ont, après tout, rendu peu de ser-
vices, et comme ils nous ont finalement appris peu de choses 1
Soyons de bon compte. Où sont donc, depuis tantôt quatre-vingts
ou cent ans, les rares services que les publicateurs d'inédits aient ren-
dus aux lettres françaises? Tout le monde en parle et les vante ; peu
de gens pourraient les nommer. Mettant à part, en efiet» tout ce qui
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rnoof^^
698 BETUE DES HECX IlOimSS.
ne pouvait absolument pas sfnrprimer dti vivant des auteurs, counne
les Mémoires de Samt-Simon, comme la Correspvndance de M"** du I^ef-
fand, comme les Confessions de Rousseau, je ne vois guère que la publi-
cation des vers d'André Chénier, celle de la Religieusej du Neveu de
1îa7f}eau, des Salons de Diderot, et enfin la restitution selon sa teneur
Buiheniique, — ou à peu près, — du texte des Pensées de Pascal, qui
copstîtuent un profit net et un enrichissement durable. Certes, c'est
quelque chose, et cTest même beaucoup. Aussi ne chicauerai-je paB sur
Ils riiotB et ne demanderai-je pas si ce sont vraiment là ce que l'on
appelle des inédits. Yen aurais bien le droit cependant, puisque
c'étaient autant de pièces, comme on sait, destinées pour Timpressioa,
et qLi n'ont manqué de paraître du vivant de leurs auteurs que p»
des circonstances indépendantes de leur volonté. Mais, quant au reste,
y compris ce que Ton a débrouillé de « variantes » parmi les manuscrits
iû h Bibliothèque nationale, pour les Sermons de Bossuel, et jusquli
t^î ramassis de \ieiries anecdotes que Ton nous rapportait, il y a trore
ou qujtre ans, du fond do la Russie, sous le titre de Sottisier de Yol^
tain\ j'ose dire naïvement quo le second ne valait pas le prix exorbl-
taQt que d'inteTligens libraires Vont fait payer aux amateurs de livnss,
ni même les premières ce qu'il en a coûté d'ingrat labeur pour tes
décliiiïrer. On devine ft-dessus le cas que je ferais d'un poème inédit
da IjrHïant Dclîlle, ou <fuu ouvrage manuscrit du mélanc/lique Thomas.
Il ne paraît pa^, à la vérité, que les Delille et les Thomas, d'ordinaire,
laissent derrière «ux grand chose d'iniinprhné.
Si maintenant il arrive quelquefois que la modestie d'un auteur a
tenté de nous dérober la connaissance d'un chef-d'œuvre, il faut bien
BiTOir que la mémo Providence, ou ïa même fortune, qui ne souffre
pas i]ue les grr.nd^s actions derneurent ensevelies dans les ténèbres,
B6 permet pas non plus qu'il ne se trouve pas, pc ur nous rendre ce
cbGÎ'irœuvre inconnu, quelque «xécutear tei^amer< taire intelligent, ou
eDcore» ce qui est bien phis sôr, qucfkiuo besogneux et avide héritier.
On l'a dit, et on ne saurak trop le répéter : s'il n'est qwe^ion que de
TateuT littéraire, ce qui deraeure inédit, c'est proprement qu'il ne
Vîilait pas la peine d'être édité. Je suis convafnou, pour «a part, que
si jamais les descendans de Montesquieu eonsentaîent à livrer à la
curiosité pxfblique ce qu'ils détiennent encore des papiers de rilliistre
auteur de Y Esprit des lois , on n'y retrouverait ^ère que les maté-
riaux, à peine dégrossis, des ceruvres que "Montesquieu a publiées de
SOD vivant. L*homnfïe qui fit lui-même imprimer son Temple de GnidenQ
m'est pas suspect, comme H le disait famîHèretnent dans ses lettres,
de n* avoir pas « vidé son sac » à ses contemporains. Je dis égaFement
saDs hésiter que, à de la vc^umoeuse cc^Mection des pafners de
Rousseau qui se trouvent à la bibIio*èque de Neufchâtcl, il y aurait
sâus doute à tirer les plus précieux renBeignemeos peur tme BOUveHe
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MEfVÊi UITHRAIBE. OQfr
édiUoD de ses Œuvres^ ce serait une trabiaon envers la m&moire da
citoyen de Geoèye que da donner au pubUc tout ce qu'il, a'y troave.
d'ébauchea de toote; sorte» el commû d/& pLècea à l'état brut eneore.
Uji bOBime qpû oomprenaH luir-môme dans, le plan de aes* Œuvres oom--
jilète jusqu'à sai traduction du pceittiex l&m des Etstorras éd Tacite et
de VApùcolekyntosis de Sénèqu^, a sans doute eu ses raisons tf en écar*
ter les Amours de Cladre et de Mar€eUini^ ou aa piôce inaehe^ée i^Artequit^
amoiureux malgré lui. La belle affaire là-desniA, la. révélation neuve, ei
let grand s^vke renda que de noue prouver, em les imprimant^ que
Montesquieu, quand il lisait Polybe ou Deays d'Halicarnasse, prenait
des notes i ou encore que Fautre, quand il méditait son Discours sur
Vttrigim de VithègaliU parmi les hommesp essayait j^lusieiura expieasiona
de sa pensée avant que de s^arrêter à la déinitive l
Ajouterai-je qu'au surplus, pour un écriviain dont on regrette à bon
droit Tœuvre perdue, — cette traduction de Lucrèce, par exemple, que
l'on prétend que Molière aurait faite, et qui peut-être n'était pas très
bonne, — il y en a vingt,, et je dis des plus grands, que L'on soubaite-
cak de pouvoir reiupectueusement réduire au quart, au tiers, àJa meitié
d'eux-mêines? Estrce que vraiment une trag^se telle que TUe eU Birè^
nk6f esA-ce qu'une tragi-comédie telle que Don Garde de Navarre^
esrt-ce qu'une conaédie telle que le Flêrentin importent à la gloôre de
Corneille, de Molière, de La Fontaine? oaaaplaisir de leurs lecteurs 2 ou
à rblstoire de La littérature française ? Mais je les tiendrais quittes
«ocore, celui-ci de la Captivité de Saint-Malc, et du, Poème sur le ginn-
quina; o^lui-'à dri Miiicerle et de la Princesse dÈlide; le premier enûn
de CUlandre et de Pertharite; et, le faisant^ je croirais m'è4re montré
tout aussi jaloux de leur gloire que pas un de ceux q^ui ne font peut*
être profession de les admirer même dans leurs défaillances que pouf
se dispenser de les lire ? Jusque dans les ouvrages les plus couits. (te
Boire littérature* jusque daas ceux qui ne rempliraient pa« un demi*
volume de nos jours, jusque daos les Maximes de La Rochefoucauld,
Otti réossirait encore à découvrir quelques U^aesi qu'il eût aussi bien
fait d'en retrancher, comme quand, par exemple,, sou» des formes à
l^tie différentes, il y répète quatre,, cinq et six fois la môme chose.
Halbeurensemeni, s'ils comptent parmi nousquekiueaadmirateaur&siir*
côres, ces grands hommes y compteml; encore bien plus d'adoratevra
superstitieux, qui, d'autant qu'ils les comprenaent moins, s^évertoefità
faire croire qu'ils Les aentîraieni davantage. Ainsi se font les apotikéen
sesi : ce n'y sont pas les^ tachée qui diaparaiaaent dans le i ayonneiaent
de la gloire, mais bien les. verrues elles-mêmes qui s'y transfeimiant
en (ùgnee de beauté.
Gependaot, des verrues sont dea verrues, etdies notes senl.dea notes^
ffeftt-àrdire,.fussent-€^ea signées de Boseoel oa de VMtaire, de MoAtea^
queu ou. de Rousseauv dea indleatiaos^ des ôbencbee^ ks <c membates
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700 KETUE DES DEUX MONDES.
épars » de l'orateur ou de l'écrivain, des commencemeDS de pensée ou
d'expression ; mais rien de complet, rien d'achevé, rien de définitif,
puisqu'eDÛn Técrivain n'a pas cru devoir les donner au public; et
quelque chose môme souvent qu'il avait condamné, puisque c'est sous
une autre forme, dans ses Œuvres connues, qu'il a voulu nous le livrer.
N'y aurait-il pas peut-être plus d'indiscrétion que de respect à lui
soustraire ainsi ce qu'il prétendait nous cacher? et, comme certains
dévots avec leur Dieu, sous prétexte de l'honorer, ne serait-ce pas en
user avec lui d'une familiarité choquante? Il ne faut pas douter que
Pascal eût été plus satisfait de l'ancienne édition des Pensées, — de
l'édition de Nicole et deM.deRoannez, — que de la meilleure de celles
qui l'ont depuis remplacée. Car, assurément moins couforme au texte
même du fameux manuscrit, elle Tétait bien plus à la vraie pensée de
Pascal; moins complète, elle était cependant bien plus sincère; et,
moins critique eufîn, elle allait certainement bien plus droit au but
que Pascal s'était proposé. Aussi, trois hommes en ce siècle ont admi-
rablement parlé de Pascal : Alexandre Vinet, Sainte-Beuve, et, plus
près de nous, M. Ernest Havet; on pourrait presque dire qu'ils se sont
tous les trois médiocrement souciés des corrections apportées par
M. Faugère, en iShk, à l'ancien texte. Mais deux hommes, à ma con-
naissance, en ont moins bien parlé -.Victor Cousin, jadis, et plus rècem»
ment le dernier éditeur des Pensées, M. Auguste Molibier; ce sont eux
cependant, Victor Cousin d'après M. Faugère, et M. Molinier, grâce à
une longue et laborieuse étude, qui ont le mieux connu le texte de
Pascal.
Celte affaire vous prouve que le moindre inconvénient de ces publi-
cations n'est pas de venir substituer à des vérités anciennes des
erreurs nouvelles, et fausser parfois, en même temps que le careo*
tère des œuvres et des hommes, toute l'histoire d'une grande littéra-
ture. On en vient de voir un premier exemple ; il ne sera pas inutile
d'en citer un second. Le jour donc où Victor Cousin, les mains pleines
de <c notes » et de « documens inédits, » récrivant le célèbre Mémoire
de Rœderer sur la Société polie, et n'y mettant rien de plus, au total,
que l'accent de sa fougueuse éloquence, conçut cette étrange pensée de
réhabiliter les précieuses dans la précieuse personne de Madeleine de
Scudéri, ce jour- là, c'est toute l'histoire littéraire du siècle qu'il
brouilla d'un coup, et, s'il faut en juger par ce que nous voyons, en
dépit des vives protestations qu'opposa pourtant Sainte>-Beuve, il se
passera peut-être bien des années encore avant que nous réublissions
là-contre les droits de la vérité vraie. Si cependant Victor Cousin avait
trouvé moins de choses dans les papiers de Conrart, il eût moins hardi-
ment donné dans cette fâcheuse erreur; s'il n'y avait pas découvert une
dé d'un ou deux des plus insupportables romans qu'ail y ait au monie, il
eût moins admiré le Cyrvis et la délie; aUI n'y avait pas rencontré tant
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wamarz
RETUE LITTÉRAIRE. 701
de détails insignifians sur tant d'illustres iDconnas, il eût moins déli-
bérément essayé de les faire revivre. C'eût été tant pis pour lui,— qui
n'a fait nulle part preuve de plus de talent, — mais c'eût été tant mieux
pour l'histoire de la littérature ! Je veux dire qu'il n'eût pas eicposé la plu-
part de ceux qui le suivirent à se méprendre sur l'époque de la perfection
de Fart classique; et qu'il n'eût pas surtout, en diminuant les distances,
rapprochant les degrés, et confondant les mérites, égalé dans l'éloge,
et, pour autant qu'il était en lui, dans la gloire, la platitude môme
avec le génie.
Et que l'on ne dise pas qu'il n'eût dépendu que de lui d'éviter
l'écueil I Non , c'est justement là le malheur; et recueil est de ceux, quand
une fois on a commis l'imprudence d'y gouverner, qu'il ne dépend plus
de personne d'éviter. Ce que l'on apprend de plus clair, à consulter les
a notes n qu'un grand écrivain a laissées, c'est trop souvent à ne plus
sentir le prix de ce qu'il a lui-môme achevé. Les Sermons de Bossuet ne
nous ODt presque servi qu'à notts rendre insensibles à tout ce que les
Oraisons funèbres ont de beautés par-dessus celles des 5ermom. Pareille-
ment, quand la critique n.e se propose plus de plus noble ambition que de
(( renouveler » les sujets à force de « documens inédits, » elle en arrive
bientôt à ne plus discerner la valeur de ces documens, pourvu seule-
ment quils soient inédits. Omne ignotum pro magniflco est: tout ce qui
n'est pas imprimé lui devient un chef-d'œuvre. Au milieu de ses « notes»
elle pt- rd le sentiment des ensembles, au milieu de ses a documens »
le sentiment des rapports, et finalement le sentiment de l'art. Elle se
fait invinciblement un système, de « préférer en tout les matériaux à
l'œuvre, » comme disait Sainte-Beuve, « l'échafaudage au monument; »
sa curiosité pervertie semble môme devenir particulièrement sympa-
thique aux manifestations de la sottise ; et ne trouvant déjà plus le bon
Chapelain si ridicule, il faut espérer qu'elle se demandera quelque jour
si Pradon n'est pas une victime de Racine qu'il serait temps enfin de
venger de l'injuste indifférence de ses contemporains, — d'après des
documens inédits.
A Dieu ne plaise que nous soyons jamais de cette école ! S'il faut
absolument «renouveler » les sujets, il y en a d'autres moyens. Lisons
un peu plus d'abord, lisons surtout plus consciencieusement. Comme
il y a eu de tout temps des gens qui n'avaient pas besoin d'ôtre de
qualité pour savoir tout sans avoir rien appris, il y a eu de tout temps
des critiques aussi qui n'avaient pas môme besoin de talent pour
parler de tout sans avoir rien lu. Je crains que l'érudition contempo-
raine, avec ses procédés et ses méthodes, n'en ait abondamment
multiplié l'espèce. On veut des documens nouveaux: que Ton se dise
donc bien tout d'abord que ce qui est imprimé depuis cent ans seu-
lement est à peu près à notre égard comme s'il était inédit, et que,
pour préciser davantage, il y aurait des « troiîvailles » à faire dans la
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763* BETUE. m
Cerrapondanca ie Grimmv das» VÀnnèe bitlèrair^ de Vcéron». dons hn
TmmeU muydopèdiquet de P: Rousseio, des treuvaillea^ non moins
cmiemem que pw une de celles que FoOr puisse' fnre dans les maoi»-
ssnJls de nos bii)lioihèqaea. Allons plus toia encore^ Quieonqiie lir»
soulsneni: Voliaif e^ et le lira coQSciencieaseaienty y^ trouvera sére^
nmaÉ enosm de quoi renimyeler le sijet; à plo^ forte raisrav qui^
conque lirait Bosauet ou Fénelon, lesquels sont d'abord moÎBB ki% et
dont Le» leçons, ensuite^ sont moins vivantes parmi nous que les
leçons de Voltaire. Il a presque suffi à M. Désiré Nisard de Ûre 09»
grands écrivriins pous écrire cette dassiqae Ihsloire (U la UMérâr-
tura françoiser dont la baautè dfordonnance et U rare perfection d!è
ferme ont découragé ceair-lè mâmes qui, sentant bien qu'il y manque
quelque eheee, eueseai été tem-és de la recommencer. le n'ai pas vu
que M. Nisacd y eût fait grand emploi de documens inédits^
Si ee n'est pas ansez^ de lire, dfapprofondir les oravfes^ d'en recevoir
rimpcessioD directe, et de n'en rien dke que l'on n'en ati pensé par
soiHttème,.il ya un auiee moyco de renouvaler le» sujets, q«i est de leS)
étodiec dans Fkistoine autant qn'ea ew-mémes^ de lies same à tra-
iiera Isa r Wokttiiass du goût, dfeo épuiser* eoGa la diversité d'aspects,
ety par le soaci du détail caractéristîqae, dîy iotrodutre en quelque
sorte Panimatien àa kt vie. G'est^ qtfa iast Sainte-Beuve, par esemple,
dans cet admirable Port*Royal que- l'on apprécie davantage, au rebours
de tant d'autres oeuvres, à mesare que sei^méme on acquiert uoe coq**
naissance plus précise et plus détaillée du suj«t. Mais lui non plus a*y
a pas eu besoia de tant de docameosiciélitSv Ou du moins, i( a su s*eo
servir, ne les aller cbereher qu'à mesunt qa'il les htt fallait, posr coofir-
met un pr saentnnetU qu'il avait, ou mdmie la> contredire, raremeoC oo
îaomispour lui suggérer des idées, et bien moios encore peur y décoo-
wir dlnMgnes platitudes à mèCamorphoser eacbefs-d'œuvre. A Tbomme
qui nous donnera, sur Faxvni' siècle, un livre qui soutienoe, fût-ce
de loin, la cotBp^^aisDa de celui de Saiote-Bç5uve, au prix, du méaie
désordre, de la même complexité, du même fouillit, îe lut garantis
hardiment qu'il aura rendu plas de aervicea aux leures et à L'biatoire
de la UtMratore, qu'aucun de ceux qui nous apporteraieot deauJu an
aoavaau Ca^iide ou uae sacoade Hèknso^
Rien ne s'opposera d'aiUears^ s'il ea est capable, à ce qu'il ordonne
ptua fortement, plus saTemmeat son aujat, et c'est CDCore ici, paa
Vampkeur de la coo^Msition et PonigiaalM ée la cooetraction, un naa-
vaatt moyen de le* renoovekr. Car ai l'on peat étadier les aojets en
eaiHnéaaea^ et pear eiifi-méaie%ODipa«t aussi les étudier dans les rap-
ports qunis soutiemimt avec d^aatteiDaufels. Ni la littérature, en effet,
al l'art, ne loat: ea dehor» de la vie, mais plutôt ils aoat par eacel*
lence des manifestatiDaa de ta vie^ Entie la littérature d'aa ftga oa
Uvam race, et lea aotvéa parties de la civilisation de cetie racaoade
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•KEfOE UntVÈMSBJU 70B
eét âge, il y B écfoc des ttaisom, «oit va sjstètte de «onnauntea*
tiODfS et d^banges, «ne BOtfdaiiM qpiiifait ée chacnae de ces parties
œ que la sdence appelle une tooctioa de Pensemële. On peat se
pnqM^er, dans les moncrmem d'an art on dNine Hviératare, de reasai-
Bir les témoignages de cett» solidaritë. Les -drames de Shakspen«e
devienneat ators comme an vaste miroir o& se réfléchit t<nite la cin*
iisalîoQ de PAngleteire du xrr «fècle, •eX tes tragédiee de Racine nae
fldèle'îmage de (^esprit français au temps de Louis XIV. L'histoire de
hi littérature et l%istoire des mœurs sMllnminent aiasi Tune Fautre
if une tomiére toute nouvelle, d nouvelle en vérité, que même on
Angleterre, avec tout <ïe qu*elle trahit de parti-pris et d*esprit de sjb*
tème, l'Histoire de la littérature anglaise de M. Taine aura fait presque
révolution. Je serais curieux d'apprendre le besoin que M. Taine y a
eu de documens inédits.
La vérité, c'est qu'à voir les choses comme elles sont, on a été dnpe,
dans cette recht?rche acharnée de rînédit, d'une confusion fâcheuse
«ntre les procédés de l'histoire proprement dite et ceux de Thistotre
littéraire ou de l'histoire de la littérature. Non pa« , certes, que dans
ce débordement d'inédits tout ait été profit pour l'histoire elle-même,
et que, si de graûds gains ont été faits, de grandes pertes ne pour-*
raient pas bien les avoir compensés. Qai von irait, par exemple, éplu-
«cher, je dis *e <:atalogue même de la ctjllection des Documens inédits
ou celtîi des publications de la Société de l'histoire de France, y note-
rait plus d'un Volume que Ton eût tout aussi bien fait de ne pas mettre
au jour. On pourrait encore examiner la question de savoir si, sous le
prodigieux amas de ocs pubîicattons, après avoir quelque temps lutté,
les facultés maîtresses de Thistorien : — l'art de peindre, l'art de com-
petter, l'art de généraliser, — n'ont pas fini par succomber, au pire
détriment des ioiérréts de Itnstoire. EX )e ne regarderais pas enfin i me
^demander si vraiment, dans ce'siècle où nous sommes, dans leç années
«urtout qui viennent de s'écouler, on a, tout compte fait, à Taîde de ces
documens, dédiiiïré tant d'énigmes, résolu tant de problèmes, ^ vidé
tant de questions historiques !€arf admire, pour moi, l'extrême mo-
éestie de certains historiens quand ifs ont l'air de croire que fiCîls renotx«
vellent l'histoire des Origines de la France contemporaine^ c'est au moyen
de ce qu'ils ont découvert de pièces ignorées dans les cartuhs dos
vcbives. Mais plutôt j'aurais quelque tendance b croire que, sans pièces
teédites ni documens nouveaux, leur CBOvre, étant signée d'yeux, serait
encore ce qu'elle est, et tout ce qu'elle est.
Admettons cependant, pour aujourd'hui, qu^il n'y ait ni ne puisse y
aroir en histoire abus du document inéèrt; il n^en tlemeirera pas
moins vrd que Thistoire rfest pas la littérature. On peut bien conce-
voir, à la rigueur, qu'un fait, jusqu'alors demeuré dans Nombre et
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70i RETDE DES DEUX MOOIDES.
remis en lumière par un chercheur heureux, vieoûe brusquement faire
le jour sur un point discuté de la politique de Louis XIV ou de Guil-
laume III; on ne peut pas concevoir qu'un chef-d'œuvre à retrouver
vienne brusquement faire déchoir la comédie de Molière ou le drame
de ShakBpeare de la hauteur de gloire où l'admiration des siècles a
placé Tartufe et Othello, On peut concevoir encore que des Mémoires
secrets ou des Correspondances diplomatiques, restés jusqu'alors incon-
nus , nous révèlent tout à coup le secret d'une manœuvre de Louvois
ou d'une intrigue de Bolingbroke; on ne peut pas concevoir qu'une
lettre même de Swift ou qu'un document émané de Voltaire modi-
fient jamais l'idée que nous nous faisions des Voyages de Gulliver ou
de Zadig et de Micromégas, On peut concevoir enQn que des papiers
d'état, jusqu'alors mystérieusement enfermés sous une triple serrure»
dans Tarchive des chancelleries, nous apprennent les raisons positives
d'une résolution de Frédéric le Grand ou d'une décision de Marie-
Thérèse ; mais on ne peut pas concevoir qu'un sophisme inédit de Jean-
Jacques ou de Diderot réussisse à prévaloir contre ce que contiennent
de gravé pour l'éternité le Contrat social ou le Supplément au voyage de
Bougainville. Il n'y a pas de littérature occulte. Toutes ces œuvres sont
ce qu'elles sont; une fois parties de la main de leurs auteurs, elles
vivent, elU s grandissent, elles se développa nt en dehors et indépen-
damment d'eux, et il n'appartient de modifier le jugement que l'on en
porte qu'à la diversité des esprits qui s'appliquent successivement à
leur interprétation.
Voilà l'objet propre de la critique : interpréter les œuvres, et à mesure
qu'elles vivent plus longtemps, trouver des raisons plus profondes pour
expliquer cette vitalité. 11 y a des œuvres qui survivent à leurs auteurs;
il y en a qui meurent avec eux; il y en a même à qui leurs auteurs sur-
vivent. Il y en a qui ne durent pas au-delà du siècle qui les a vues
naître; il y en a qui durent plus longtemps que la langue même
qu'elles ont parlée. Pourquoi cela? C'est le problème à résoudre, et qui
n'est jamais résolu, ni ne le sera sans doute ama puisqu'à chaque
génération d'bommes il se pose en des termes nouveaux, et, pour tout
homme de cette génération qui l'aborde, en des termes sensiblement
différons. J'exprime aujourd'hui sur l'œuvre qui vient de paraître un
avis consciencieusement motivé; nul ne sait ni ne peut savoir ce qu'il
vaudra demain ; cela dépend uniquement de ce que l'œuvre pourra
durer au-delà de moi qui la juge et de l'artiste qui l'a faite; et si
même ni lui ni moi ne nous sommes trompés, l'avenir découvrira dans
cette œuvre ce que je n'y ai pas pu voir et ce que l'artiste n'a pas pu
vouloir y mettre, c'est-à-dire tout ce que le temps écoulé y aura lente-
ment ajouté de valeur. Ce serait le cas de reprendre ici la fameuse
comparaison de Stendhal : a Ce que j'appelle cristallisaliont c'est l'ope-
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1
BEYDE LITliHAIRB. 705
ration de l'esprit qui tire de tout ce qui se présente la découverte
que Tobjet admiré a de nouvelles perfections. » Ainsi , chaque siècle
qui passe sur un chef-d'œuvre, sans en avoir altéré Pair d'éternelle
jeunesse, donne au siècle qui suit cent raisons nouvelles d'y recon-
naître de nouvelles beautés. C'est lui, et ce n'est plus lui. Ce n'est plus
lui, car il s'est comme enrichi de tout ce que ses admirateurs y ont
trouvé que n'avaient pas vu ses contemporains; mais c'est bien lui,
pourtant, puisque Ton n'y a rien mis que ce qu'une expérience plus
longue et plus diverse a prouvé qu'il contenait en effet. — On ne voit
pas bien ce qu'ont à faire, en tout cela, les documens inédits.
Ce que nous disons là, quelque lecteur s'avisera peut-être que nous
Tavons dit déjà plus d'une fois. En effet; — si ce n'étaient pas les mêmes
mots, c'étaient bien, en somme, les mêmes choses. J'espère au moins
que l'on ne s'en prendra qu'aux publicateurs d'inédits. Aussi long-
temps qu'ils continuent de détourner envers une ingrate érudition des
forces qui trouveraient ailleurs un plus naturel, un plus utile, un plus
glorieux emploi d'elles-mêmes, aussi longtemps nous ne pouvons pas,
nous non plus, discontinuer de nous en plaindre, et de travailler à faire
que le public s'en plaigne avec nous. C'est donc leur faute si nous nous
répétons, et pas du tout la nôtre. Et puis songez un peu, si nous
devions enfin réussir à la vingtième fois, quel remords nous aurions
do nous être arrêté justement à la dix-neuvièuie I 11 ne s'agit que de
savoir si la question elle-même vaut l'obstination que nous. mettons à
la traiter. Nous le croyons, pour notre part et nous venons d'essayer
de le montrer : quelques services que les publicateurs d'inédits aient
rendus à la cause des lettres, ils leur ont fait sans doute plus^.de mal
encore que de bien. Et c'est pourquoi, bien loin de nous excuser de
redire les mêmes choses, nous ne craindrons pas, comme ou parle
au palais» d'aggraver notre situation en déclarant que nous ne savons
pas si nous ne les redirons pas encore : « Mon Dieu, Pierrot, faisait
Charlotte, tu me dis toujours la même chose; » et Pierrot lui répon-
dait : « Je te dis toujours la même chose, parce que c'est toujours la
même chose, et si ce n'était pas toujours la même chose, je ne te dirais
pas toujours la même chose; » et Pierrot n'était point si sot, car je
crois bien qu'il dut finir par persuader Charlotte.
F. Brumetière.
TOUS ux. ^ 1SS3.
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CHRONIQUE DE LA QUINZAINE
^x«»^«Kh^
D^où vient que, malgré toutes les ddclarâtioa» optimiatea, malgré h
paix évidente dans laquelle vit le pays, il y a un vague et iadé&Bissabie
sentiment de malaise et de fatigue qui se fait jour un peu partout,
sous toutes les formes? Il se peut sans doute qu'il y ait des intérêts
qui souffrent; des industries éprouvées, un certain ralentissemejil
de travail et de prospérité dont tout le monde doit plus on moins
se ressentir; c*est possible, et il f^ut bien quil en soit ainsi, que tout
ne soit pas pour le mieux dans le domaine de l'aotivité matéiielle,
des intérêts économiques, puisquil y a une décroissance sensible et
caractéristique du commerce extérieur de la France, puisqu'il y a une
diminution continue des recettes publiques qui laisse entrevoir des
déficits croissans pour les prochains budgets. Les diiflres, qui sont
inexorables, marquent les progrés de cette crise qui ne bit qme
sMtendre depuis quelques années, et qui pèse nécessairement eur
toutes les classes de la population française. H se peut que tout ee
monde qui vit de son travail, de son industrie, de son commerce»
de son activité soit disposé à se plaindre, parce qu'il est attdnt
dans son bien-être et dans ses ressources; mais il est certain aussi
qu'en dehors des souffrances matérielles , qui ont leur gravité et leur
influence, il y a d'autres causes de cette fatigue, de ce malaise, qui
sont visibles et saisissables un peu partout, même quand ils ne se
traduisent pas par des votes. On aurait beau se faire illusion, qu'on
Tavoue ou qu'on ne l'avoue pas, la vraie et première cause est d'un
ordre tout politique. On sent bien que cette domination exclusive et
jalouse des républicains, qui a commencé il y a cinq ou six ans, qui
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REVUE. — CHRONIQUE. 707
dure encore, n*a été qu'un règne assez médiocre et assez violent.
On a Finstinct qu'avec des majorités qui ne vivent que pour satisfaire
leurs passions et leurs convoitises, qui sont les esclaves du plus vul-
gaire esprit de parti, et des ministres qui ne s'assurent une existeuce
précaire de quelques mois qu'en flattant ces majorités, il n'y a pas
moyen d'aller longtemps. On comprend qu'à ce triste jeu, tous les res-
sorts de gouvernement finissent pas s'user, et qu'avec les procédés dont
on a chaque jour le spectacle, il n'y a plus de garaoties ni^pour l'ad-
ministration des finances, ni pour la direction des affaires diploma-
tiques, ni pour Tindépendance de la justice, ni pour l'organisation des
forces militaires du pays. On sent que le système est à bout, qu'il a
tout épuisé. C'est ce qui explique et le malaise qui se manifeste un peu
partout et l'intérêt d'une question qui a sûrement son à-propos à la
veille de la rentrée des diambres, qui depuis quelque temps a reparu
dans les polémiques : cette question est celle d'un retour à des condi-
tions plus conservatrices, de la reconstitution d'un parti modéré.
L'idée est certainement aussi honnête que juste, et, si on peut la
réaliser, on aura rendu le plus utile des services à la république elle-
même, puisqu'en la retenant sur une pente fatale, on lui aura restitué
les moyens de vivre; mais il n'y a pas à s'y tromper : on a fait du
chemin depuis le jour où la république acceptait encore l'alliance des
opinions conservatrices à l'aide desquelles elle a pu s'établir, et
les modérés ont sûrement de singulières difficultés à vaincre pour
reprendre un rôle sérieux, actif, dans la direction de la politique du
pays» 11 faut qu'ils se décident à soutenir une lutte de tous les instans
sur toutes les questions et qu'ils soient résolus à rompre avec le gou-
vernement lui-même, à accepter la chance de n'être qu'une minorité;
il faut qu'ils cessent de se confondre dans une majorité dont ils ne
partagent ni les opinions ni les sentimeos, et qu'ils ne craignent pas
de s'établir dans leur propre camp avec leur drapeau, avec leurs idées.
Us seront accusés d'être des réactionnaires, des cléricaux, des monar-
chistes et, à ce titre, exclus de la communion républicaine : c'est pos*
siUe, iU auront cela de commun avec d'autres hommes qui sont pour-
tant de vieux républicains, et qui passent pour des réactionnaires
depuis qu'ils ont coiu'ageusement défendu la liberté de conscience^
l'indépendance de la justice, ou signalé les désastreuses erreurs finan-
cières et diplomatiques de la majorité et du gouvernement. Ils ne
réussiront pas du premier coup, dira-t-on; c'est encwe possible. Ils
seront ce qu^oat été d'abord toutes les oppositions peu nombreuses
aux prise» avec des majorités et des pouvoirs infatués ou abusés. Ht
resteront en plein parlement, devant le pays, les reprèsentans d'une
politique sensée, édairée, bbérale, desjdées de prévoyance et d'éco^
nonûe dans les fioanœstlde l'équité et du droit AaiM ted aSiire» de la
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708 R£yU£ DES DEUX MONDES.
justice, des traditions de prudence et de dignité dans la direction des
!^ affaires extérieures.
f Après tout, à ne juger les choses qu'au point de vue des intérêts du
régime nouveau, tant que cette politique a eu quelque influence dans
les conseils du pays, elle a aidé la république à s'établir, à s'accréditer
en inspirant une certaine confiance. Par quels actes s'est signalée au
contraire la politique qui règne aujourd'hui? Oh! elle a certes déjà
une histoire complète. C'est elle qui a fait l'amnistie, au risque de
paraître innocenter un des crimes les plus néfastes des annales fran-
çaises. Elle a reçu les finances en pleine prospérité et elle les a con-
duites au déûcit par l'exagération des dépenses, en aggravant la dette,
en augmentant les traiiemens, en inscrivant au budget dix millions de
pensions pour une clientèle de parti. Elle a trouvé le pays en pleine
paix religieuse et elle a réussi à troubler cette paix, à émouvoir les
consciences en mettant au service d'un fanatisme de secte les procédés
discrétionnaires des régimes d'absolutisme. Elle a voulu s'illustrer par
sa diplomatie, et elle a signé l'abdication de la France en Egypte. C'est
elle qui, sous prétexte de réforme judiciaire, a mis au monde cette
œuvre sans nom dont M. le garde des sceaux poursuit aujourd'hui Texé-
cution avec un arbitraire tranquille et inexorable, chassant de leur
siège des magistrats respectés qui ont toujours gardé la mesure la
plus sévère, improvisant des présidens, des conseillers et des juges
dans un intérêt de parti. Voilà les œuvres du système républicain tel
qu'on le comprend aujourd'hui. Et quand M. le ministre de rintérieur,
dans un discours qu'il a prononcé ces jours derniers en province,
affecte d'invoquer, lui aussi, la « modération, » de fahre appel aux
(( hommes sages, » connus pour leur « bon renom » et leur « passé, »
de vanter la nécessité d'un « gouvernement d'ordre, de prévoyance et
de justice, )>on peut se demander s'il parle sérieusement ou si ce n'est
pas une ironie. Ce mot de a modération » appliqué aux actes de la poli-
tique républicaine telle que lés derniers caibinets l'ont pratiquée, fait
vraiment une étrange figure, et si c'est par ce moyen que M. le ministre
^ de l'iuiérieur compte rallier « les hommes sages, » il se trompe grave-
iiiuui. M. le ministre de l'intérieur demande qu'on juge le gouvernement
l. quUi représente par ses actions, par sa conduite, « par ce qu'il est, »
uuu par les déclamations enflammées d'une opposition injurieuse : c'est
précisément à ses actions, à ce qu'il a déjà accompli, qu'on mesure ce
i qu^il vaut, ce qu'il promet au pays. Plaisante manière de se dire a un
^L gouvernement d'ordre, de prévoyance et de justice, » à côté de M. le
^P garde des sceaux exécutant froidement la magistrature française par
^» une représaille tardive de partit Ce qu'on appelle la o modération, »
c'ï^ai tout simplement un certain langage dont on se plaît à se servir
dans les grandes circonstances, sans doute parce qu'on le croit bien-
I
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SEHJB. — * CHHONÏQDB. 709
venu auprès du pays, et à Taide duquel on couvre les incessantes con-
cessions au radicalisme. La vérité est que cette politique régnante,
bien différente de la vraie politique modérée qu'on peut lui opposer,
n'a réussi qu'à tout ébranler, à mettre en doute les institutions les plus
sérieuses, à troubler profondément toutes les conditions de la vie fran-
çaise, et à produire justement cet indéfînissable malaise qui éclate
partout.
Oui, on a si bien fait depuis quelques années, on s'est si bien laissé
aller, par complicité ou par faiblesse, par suffisance et par insuffisance,
aux plus médiocres inspirations de parti, que tout devient également
difficile aujourd'hui. Il est positivement difficile d'aller plus loin sans
tomber dans des crises aiguës, redoutables pour les plus sérieux inté-
rêts du pays; il est peut-être tout aussi difficile de s'arrêter dans la
voie où l'on est entré, de résister aux courans factices qu'on a créés,
de revenir, en un mot, à de meilleures conditions de gouvernement.
Ce ne serait rien encore, ou du moins il n'y aurait rien d'irrépa-
rable, s'il ne s'agissait que des affaires intérieures momentanément
compromises, si tout se passait pour ainsi dire enire nous; mais les
conséquences d'une fausse politique, d'une fausse direction ou de
l'absence de direction, sont bien autrement graves dans les affaires
extérieures, où il n'est pas de faute qui ne se paie par une diminution
du crédit de la France dans le monde. 11 n'est point douteux que notre
politique extérieure a passé depuis quelques années par des phases
bien singulières, ou plutôt elle va au hasard sans se rattacher à rien
de saisissable, sans se proposer un but précis et défini. Nous avons
des ministres qui passent leur vie à s'avancer ou à reculer à contre-
temps, lançant au loin des agens qu'ils ne tardent pas à désavouer,
disposant des finances, des armes de la France sans consulter les
chambres ; ils s'engagent témérairement sans savoir ce qu'ils veulent
faire, jusqu'où ils pourront aller, et le résultat est cette série d'entre-
prises qui, mieux conçues, auraient pu sans doute avoir un intérêt
sérieux, mais qui, par la manière dont elles sont exécutées, deviennent
une source d'embarras et d'inquiétudes pour le pays. Ainsi ont marché
toutes ces affaires qui se sont succédé depuis quelques années : et ces
affaires égyptiennes où M. de Freycinet a eu le triste honneur de con-
duire le deuil de la politique française ; et cette affaire de Madagascar
marquée par le désaveu d'un vaillant amiral qui est revenu mourir
dernièrement à Toulon; et cette affaire du Tonkin qui semble résu-
mer tous les traits de la politique décousue de ces derniers temps.
Que n'a-t-on pas dit autrefois de la guerre du Mexique, de l'esprit
aventureux et des expédions financiers de Tempire? Il faudrait prendre
garde de ne pas recommencer une expédition mexicaine sur les bords
du fleuve Rouge, en y ajoutant même des perfectionnemens ou des
rafflnemens par la façon étrange dont on procède dans toute cette
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710 BEVUE DES DEUX MONDES*
affaire déjà fertile en surprises et en mécomptes. Comment en sortira-
t-on 7 Comment yiendra-t-on à bout des difficultés, des complications
qu'on a créées, qu'on a du moins aggravées pour n'avoir su ni pré-
voir, ni vouloir, ni agir à propos ? C'est là maintenant la question.
Qu'on le remarque bien en effet : la plupart des embarras accumu-
lés dans cette affaire du Tonkin n'ont rien d'imprévu. Les uns nais-
sent de la situation même, les autres ne sont que le résultat du sys-
tème de conduite qu'on a suivi. Ce n'est pas d'aujourd'hui que se sont
produits tous ces faits qui ont provoqué ou qui expliquent notre inter-
vention : et les incursions fatigantes de ces bandes armées, connues
sous le nom de « pavillons noirs, n et la complicité des forces régulières
annamites, et l'attitude d'observation bostilei menaçante de la Chine,
revendiquant des droits sur des territoires auxquels nous prétendons
étendre notre protectorat. Tous ces faits, on les connaissait, on pou-
vait les connaître. Le malheureux Rivière, placé en sentinelle au poste
avancé d'Hanoï, les avait signalés avant de tomber victime de sa vail-
lance au mois de mai dernier; depuis près d'un an, il ne cessait de
prévenir le gouvernement des dangers qui l'entouraient, et si on lui
avait envoyé plus tôt les secours qu'il demandait, on n'aurait pas sauvé
seulement la vie d'un brillant officier, on aurait peut-être empêché
les difficultés de se développer et de grandir. On n'a rien fait, on a
laissé l'infortuné commandant de la citadelle d'Hanoï à l'abandon : au
fond, on n'osait pas avouer devant les chambres la pensée d'une action
sérieuse dans ces contrées lointaines du fleuve Rouge. Ce n'est qu'à la
mort du commandant Rivière que le gouvernement, réveillé par cette
héroïque échauffourée et prenant une résolution tardive, montrait une
certaine velléité d'action. Il se hâtait de demander aux chambres des
crédits pour les nécessités les plus urgentes, et il expédiait quelques
renforts qui pouvaient passer pour l'avant-garde d'une expédition plus
importante; il se faisait même un devoir de nommer sans plus de
retard un commissaire civil avec des pouvoirs extraordinaires dans le
Tonkin. Bref, il paraissait avoir profité de la circonstance pour prendre
un grand parti, pour se décider à une action sérieuse ; on l'aurait dit
du moins, puisqu'on même temps il repoussait avec quelque dédain
un projet d'arrangement que notre représentant à Pékin, M. Bourée,
avait négocié avec un dignitaire du Céleste-Empire, au sujet de ces
régions indécises et contestées du fleuve Rouge. M. Bourée, dans la
sage pensée d'éviter de plus graves complications, avait effectivement
pr<^paré une sorte de convention qui pouvait, dès ce moment, régler
cette question du Tonkin, en laissant dans une obscurité calculée les
droits de suzeraineté réclamés par la Chine, en établissant de plus
une zone neutre entre nos possessious et les possessions chinoises.
Cest ce projet que M. le ministre des affaires étrangères traitait fort
dédaigneusement devant les chambres, qu'il repoussait avec hauteur.
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unns. -^ cHiioiiiQUBi 711
oomme insufBgant pour sauvegarder les intérêts de la France, et M. Bou-
rée était ni plus ni moins rappelé pour s'ôtre prêté à cette négocia-
tion. Le rappel de M. Bourée* les déclarations de M. le ministre des
affaires étrangères^ les orédits demandés aux chambres, les expédi-
tions de renforts» tous ces faits n'avaient aucun sens, ou ils signiûaîent
que le gouvernement français était désormais décidé à en finir d'auto-
rité avec toutes les résistances des « pavillons noirs, n des Annamites
leurs complices^ et de la Chine elle-même, s'il le fallait. C'était une
politique qui n'était peut-être pas exempte d'illusions, qui ne pré-
voyait pas tout, qui pouvait avoir ses inconvéniens et ses périls, mais
enfin c'était une politique.
Eh bieni quatre mois sont passés; qu'en est-il de toutes ces réso*
lutions dont on accablait ceux qui hasardaient de timides observations
sur la manière dont nos affaires étaient conduites? A quoi est-on
arrivé? C'est ki justement que reparaît Fincorable faiblesse de cette
pcrfitlque ninistérielle qui se montre partout reimuante et stérile, qui
veut et ne veut pas, qui tiendrait à briller et ne sait se préparer que
des mécomptes. En réalité, on est moins avancé qu'il y a quatre mois,-
puisqu'on a pus^é ce temps à ne rien faire ou à peu près^ puisqu'on
n'etrt arrivé qu'à compliquer encore une situation déjà «tssez difficile^
I) y « en, il est vrai, le brillant fait d'ara>e8 de Hué, eette rapide et
vigoureuse action exécutée par nos marins sous FinteUigente direction
de M. Famiral Courbet; il y a eu aussi ce traité du 25 août, qui a été
conquis par la marine, qui est le renouvellement et l'extension de
notre protectorat sur TAnnam. Soit ; mais il est bien clair que ce traité^
eût-ift une valeur qni n'est pas encore très évidente, ne décide rien.
Sans doute, d'un autre côté, les soldats qu'on a envoyés ont fait leur
devoir devant l'ennemi. Toutes les fois qu'ils ont été engagés dans
des opérations qui n'ont guère été jusqu'ici que des sorties, ito se sont
battus vaillamment, comme ils le font toujours sous des chefs q» leur
donnent Pexemple; mais il n^y afvait pas à s'y tromper, ces renforts
qu'on a envoyéts étaient notoiremreni iosuffisans, et les compagnies
nouvelles qu'on fait partir encore aujourd'hui d'Alger sont ettes-mérneB
insuffisantes pour une action sérieuse et prolongée. Le geoverAemenl
ne s^est visiblement pas rendu compte des conditions, des DréeessMs
ftme enftreprîse poursuivie dans ces régions lointaines. H tombe
dans Terreur oft ii est tombé déjà pour l'expédition d^e TuoitN
La vérité est que rfetf n'est prêt pour de vraies opérations de
guerre, sll fSiîlaît en venir là, — et ce qui complique bien pf«« encore
ces malheureuses affaires du Tonkin, c'est cette étrange combinai-
son d*un commîissaîre civil exerçant des pouvoirs supérieurs même
sur PlBirméé. Vfoiet que te cabinet n'était aucunement oMfgé à insti-^
tuer cettfe fonction bizarre et à en charger un médecin ; — <rue le
sénat s'était sagement refàs^ à sanctionner une création de ce genre;
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7! 2 REVUE DES DEUX MONDES.
c'est le gouvernement seul qui a le mérite de l'invention, qui a cru
sans doute flatter les passions républicaines en relevant cette belle
institution des commissaires extraordinaires auprès des armées, et il
a certes singulièrement réussi avec ses réminiscences de la conven-
tion transportées au Tonkin I Ce qui était bien aisé à prévoir, en effet,
n'a pas manqué d'arriver. A peine ces autorités diverses se sont-elles
trouvées en contact, l'incompatibilité s'est révélée, la discorde a fait
explosion. Le commissaire civil a voulu, paraît-il, user de ses pou^
voirs et exercer son ascendant sur la marche des opérations mili-
taires; le commandant de la petite armée du Tonkin s'est refusé à
engager ses troupes d'une manière qui lui a paru compromettante,
et le conflit s'est dénoué par le départ de M. le général Bouêt, qui a
pris le plus prochain paquebot pour retourner en France. On prétend
aujourd'hui que le commandement supérieur aurait été donné au vain-
queur de Hué, à M. l'amiral Courbet. Rien de mieux pour un instant;
mais ce n'est là, on le comprend bien, qu'un expédient temporaire
destiné à couvrir l'irrégularité d'une situation. M. l'amiral Courbet,
quel que soit son mérite, ne peut pas à la fois diriger son escadre et
commander les opérations de l'armée de terre sur le haut du Fleuve-
Rouge. Il faudra trouver un autre chef militaire. Quel général sérieux
consentira à subordonner sa responsabilité, la sécurité et l'honneur de
ses troupes à la décision d'un médecin de deuxième classe érigé en
commissaire extraordinaire? De sorte qu'après avoir paru se décider à
agir avec quelque énergie il y a quatre mois, à la première nouvelle
de la mort du malheureux Rivière, on en est arrivé là. On n'a rien
fait, ou à peu près, parce qu'on ne pouvait rien faire avec des moyens
insuffisans et des incohérences de commandement plus funestes que
l'inaction elle-même.
A défaut des succès militaires qu'on n'a pas obtenus et qu'on ne
pouvait guère obtenir avec de tels procédés, a-t-on été du moins plus
heureux par la diplomatie depuis quatre mois? La difficulté est de
démêler au juste la pensée du gouvernement, lequel n'est peut*ètre
pas bien sûr lui-même de ce qu'il veut. Toujours est-il que, dans ces
derniers temps, une négociation paraît avoir été suivie, non par M. le
ministre des affaires étrangères, qui a saisi cette occasion ppur prendre
un congé et qui rentre à peine à Paris, mais par M. le président du
conseil avec le représentant de la Chine, le marquis de Tseng. En
quoi consiste cette négociation ? Évidemment notre cabinet a dû chan-
ger quelque peu d'opinion, s'il est vrai, comme on le dit, qu'il soit
aujourd'hui disposé à accepter des conditions qu'il repoussait avec
mépris il y a quelques mois. Il s'agirait, dit-on, d'une sorte de par-
tage de domination ou d'influence entre la France et le Céleste-
Empire, d'une combinaison qui, en étendant nos propres possessions,
assurerait àMa4Chine elle-même plus d'avantages que ne lui en attri-
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mmmam
.EfiTUB. — GHRœriQUB. 71S
bnait la convention préparée par M. Bonrée. Assurément on ne pent
faire un crime au ministère de mettre tout son zèle à chercher une
solution de nos différends avec la Chine, de se montrer conciliant.
S'il peut tout terminer pacifiquement, ce sera, certes* pour le mieux ;
mais alors pourquoi traiter avec de tels dédains, il y a quelques mois,
la convention de M. Bourée? Si, au lieu de s'emporter, on avait tout
simplement accepté le traité de M. Bourée pour ce qu'il était, comme
un projet qui pouvait être modifié, qui contenait déjà les conditions
essentielles d'un arrangement pacifique de ces inextricables affaires du
Tonkin, on aurait épargné au pays quatre mois d'incertitudes, on aurait
évité de dépenser inutilement des sommes à coup sûr fort supérieures
aux crédits qui ont été demandés, etd^envoyer nos soldats périr au loin
dans des rencontres obscures. On aurait surtout évité d'avoir toujours
l'air de ne pas savoir ce que l'on veut, de se donner cette mauvaise
apparence d'une diplomatie aussi inconsistante et aussi décousue que
notre action militaire.
La question est maintenant de savoir comment cette politique sera
accueillie et jugée par les chambres, qui vont se réunir dans quel-
ques semaines. Certes, cette majorité républicaine qui règne dans les
deux assemblées n'est pas difficile, et, à vrai dire, elle a sa part de res-
ponsabilité dans toutes ces entreprises qui se succèdent, dont le pays
est condamné à payer les frais. Elle a laissé passer il y a deux ans cette
affaire de Tunis où l'on avait trouvé le moyen d'accumuler tous les
subterfuges, toutes les irrégularités. Elle a laissé. Tan dernier, con-
sommer la ruine de l'influence française en Egypte, et non-seulement
elle n'a rien dit, elle a poussé elle-même à l'abandon de tontes nos
traditions. Lorsqu'il y a quelques mois, des sénateurs et des députés
indépendans réclamaient quelques éclaircissemens au sujet de ces
affaires du Tonkin qui entraient dans une phase obscure et périlleuse,
la majorité s'est h&tée de voter* les crédits qu'on lui demandait, elle
n'a exigé aucune garantie. On a laissé au ministère une liberté com-
plète. Qu'en a-t-il fait depuis quatre mois ? C'est là, aujourd'hui, la
question, et s'il y a une majorité complaisante, prête à tout approuver,
à tout ratifier, il doit y avoir aussi des esprits indépendans et libres,
résolus à demander comment il se fait que, sous la république, un gou-
vernement peut engager sans prévoyance la dignité, les armes, les
finances nationales dans des entreprises mal conçues, au risque d'affai-
blir la France dans le monde.
Si nos affaires françaises restent assez obscures par la faute d'une
politique sans direction et sans fixité, il y a du moins une chance ou
une compensation si l'on veut, c'est que les affaires des autres nations
ne paraissent pas beaucoup plus claires, ni beaucoup mieux assurées.
Ce n'est point qu'il n'y ait à la surface de l'Europe un travail sensible
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7li BEYUE DBS DEUX U0NM8.
de rapprochement entre certains états, de classement dans les rela-
tions. Grands et petits s'agitent beaucoup à la recherche des alliances
et des garanties, c'est évident; mais l'imagination, elle aussi, se
met souvent de la partie et arrange des drames de fantaisie avec les
affaires de l'Europe, même quelquefois avec les faits les plus simples,
M. Gladstone a profité de ses vacances pour se promener comme tout
le monde, pour aller avec sa famille, en compagnie du poète Ten«
nyson, jusqu'à Copenhague, et il a même reçu à bord de son navire«
le Pembrokô-CastUt la visite de la famille royale de Danemark, de
l'empereur Alexandre III de Russie, qui se trouvait à Copenhague.
Que peut bien s'être proposé le premier ministre de la reine Victoria
dans son excursion inattendue à Copenhague? Est-ce qu'il ne serait
pas allé, par hasard, nouer à bord de son yacht Talliance de TAngle-
tene et de la Russie, avec Tappcnnt du Danemaric, de la Suède et de
quelques petits états, pour Topposer à l'autre grande alliance du centre
du continent? Voilà l'Europe partagée en deux eampsi Lesimaginar»
tiens impétueuses ont déjà calculé les forces qui allaient se trouver en
présence. C'est aller un peu vite, on en conviendra. M. Gladstone a
bien pu utiliser sou voyage et s'entretenir avec l'empereur de Russie
des affaires du monde; ce n'est point impossible. Il n'est pas sûrement
allé nouer des alliances; le Pembroke a pu aller à Copenhague et ea
revenir sans être chargé de si redoutables secrets. Qu'en estait, d'un
autre côté, de tout ce mouvement de princes et de diplomates en
Allemagne? Il est certain que, cette année, les entrevues, les spectacles
de gala n'ont pas manqué au-delà du Rhin, que rAllemagne, pendant
quelques semaines, a paru être plus que jamais le centre de la vU
européenne. Le vieil empereur Guillaume a pu avoir un cortège de roi»
aux manœuvres de Hombourg ; M. de Bismarck a en ses visiteurs à
Gastein. Les fêtes militaires et les négociations diplomatiques ont B«r*
ché de front. Que quelques-uns de ces princes voyageurs, coBune le roi
de Roumanie, le roi de Serbie, aient ea la pensée d'aller là où ils croient
voir la force, de se rattacher à la grande alliance centrale, ce n'esl
pas douteux, et M. de Bismarck n'est pas homme à négliger ce q«î
peut servir ses desseins, ce qui est après tout Pattestation visible de
la prépondérance allemande; mais dans tout cela, si habile qm soil
un homme à domina les événemens, il y a plus d'apparence qii* 4e
réalité.
Au fond, le seul fait saisissable, bien réel, et il a déjà une asses
sérieuse importance, c'est l'alliance, renouvelée, fertiMev de 1* Alle-
magne et de FAutriche, instrument puissant créé m centre de VEmmf%
par le chancelier de Berlin pour faire face av danger éventuel, é^ qaelqM
côté qu'il vienne, du nord ou de Fouesl, de la Russie eu ée la Franœr
Cest le point fondamental. Tout le reste n*est qu'un ékéme»! variaUe
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l!BHH^V^^H^BHiiMHHpHi9PIHaSSE9SHipBPI|ppiHPM|^
BETÛE* -*• CHBONIQOT* 718
et dépend des circonstances, du mouvement des choses, des accidens
imprévus dans l'antagonisme des grandes influences qui se partagent
le monde. Que peuvent de petits souverains comme le roi de Serbie,
le roi de Roumanie? Ils sont eux-mêmes subordonnés à des considé-
rations d'opinion, de religion, de race, puissantes dans leur pays, dans
tout rOrient. Ils sont des alliés aujourd'hui, ils peuvent ne plus l'être
demain. On le voit bien en ce moment même en Serbie, où, pendant
que le roi est à Hombourg, auprès de l'empereur Guillaume, le pays
se détache avec éclat dans les élections de la politique qui a conduit
le prince en Allemagne, dont le gouvernement s'était flatté d'assurer
la victoire.
Bien de plus instructif, de plus significatif, en effet, que ce qui se
passe à Belgrade, dans ce petit royaume serbe qui a eu un Jour Pam-
bition d'être le Piémont des Balkans. Il y a à Belgrade un ministère
conservateur arrivé au pouvoir à la place d'un cabinet que présidait
M. Bistich et qui était réputé pour ses inclinations russes. Le minis-
tère conservateur, dont M. Pirotchanatz est le chef, représente, à vrai
dire, depuis qu'il existe, depuis trois ans, une victoire de l'influence
autrichienne. Il est né et il a vécu avec la faveur de l'Autriche, dont
il s'est étudié à se faire l'allié empressé. 11 n'a laissé échapper aucune
occasion de donner toute satisfaction au cabinet de Vienne, notamment
dans une question importante : dans l'affaire du raccordement des che-
mins de fer, qui, aussi bien que la navigation du Danube, a un inté-
rêt politique autant que commercial en Orient. C'était naturellement
pour lui un succès de faire entrer plus ou moins la Serbie dans l'orbite
de l'alliance austro-allemande, qui lui assurait une protection puis-
sante en donnant une apparence de prestige au jeune royaume, et le
dernier mot de cette politique est le voyage que le roi Milan a fait
récemment en Allemagne. Qu'est-il arrivé cependant? Le jour est venu
oh il a fallu procéder à des élections nouvelles de l'assemblée natio-
nale, de la skouptchina. C'était tout dernièrement. Le ministère n'avait
certes rien négligé pour obtenir un scrutin favorable, et, jusqu'à la
dernière heure, il s'est cru victorieux; il a même annoncé son suc-
cès à toute l'Europe. Ce n'était qu'une illusion. Les conservateurs
ministériels n'ont eu que trente-quatre élections, les radicaux et les
libéraux adversaires du cabinet ont eu près de quatre-vingts nomi-
nations. Il reste, il est vrai, une suprême ressource : la constitution
serbe donne au prince le droit de nommer lui-môme le quart des
membres de l'assemblée; mais, même avec cette espèce de coup d'au-
torité, on n'arrive pas encore à avoir une majorité ministérielle. De
sorte qu'au moment où le roi Milan se trouvait à Hombourg en allié
de l'Autriche et de l'Allemagne, le pays condamnait le système de son
gouvernement. Il ne faudrait pas, en effet, trop s'arrêter à ces noms de
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716 REVUE DES DEOX MONDES.
conservateurs et de radicaux que les partis se donnent. Au fond, il ne
s'agissait sérieusement dans ces élections que d'une lutte entre Tin-
fluence autrichienne et l'influence russe. C'est l'influence autrichienne
qui remportait il y a quelques années; c'est l'influence russe qui vient
de l'emporter aujourd'hui, et, de toute façon, qu'un ministère nouveau
se forme ou que le ministère conservateur essaie encore de vivre avec
une assemblée hostile, il semble assez douteux que la politique de
subordination à l'alliance austro-allemande puisse continuer à préva-
loir dans les conseils de la Serbie.
La Russie, qui a eu son succès à Belgrade, n'a pas été, il est vrai,
aussi heureuse en Bulgarie, à Sofia, où elle vient d'éprouver un certain
échec. L'an dernier, le prince Alexandre avait fait une sorte de coup
d'état et avait livré le pouvoir à quelques généraux russes demeurés
pour le moment les seuls maîtres de la principauté. Il en était résulté
un état violent qui ruinait les intérêts publics et ne faisait que s'aggra-
ver en se prolongeant. Les conservateurs et les libéraux, qui représen-
tent le parti national du pays, se sont coalisés et ont fini par reprendre
l'ascendant. Le prince a fait sa paix avec rassemblée bulgare en réta-
blissant la constitution et en formant un nouveau ministère plus natio-
nal. Seulement la Russie a été assez avisée pour ne pas prolonger cette
situation violente, pour éluder le coup en gardant une influence suffi-
sante à la suite d'une aventure qui pourrait passer pour une contre-
partie de son succès de Belgrade. C'est le jeu éternel de ces choses
d'Orient. Ce qui vient de se passer à Sofia ou à Belgrade peut se passer
demain sous une autre forme en Roumanie, et cela prouve tout simple-
ment que ces jeunes pays n'ont que faire dans les grandes combinai-
sons diplomatiques où ils ne peuvent que se compromettre, en s'aliénant
eux-mêmes au profit d'une politique qui ne répond ni à leurs senti-
mens nia leurs intérêts. Qu'ils s'assurent la paix le plus possible, qu'ils
se civilisent, ils auront plus d'avantage qu'à briguer une place dans la
triple alliance, et à aller figurer à Hombourg ou à Vienne. C'est ce qu'ils
peuvent faire de mieux. C'est la plus utile politique pour tous ceux
qui ne sont pas nécessairement appelés par leur position, par leurs
intérêts, à prendre un rôle direct et actif dans les grands mouvemens
diplomatiques et militaires du monde.
L'Espagne elle-même, qui a certes tous les titres à être comptée
parmi les peuples, avait-elle à désirer de se voir représentée dans ce
brouhaha de princes récemment réunis au-delà du Rhin? Le jeune
souverain espagnol avait-il absolument besoin d'aller en Allemagne
pour se faire reconnaître parmi les rois de l'Europe? C'est une question
oiseuse aujourd'hui. Assurément le roi Alphonse XII n'avait mis aucun
calcul profond dans ses projets d'excursion en Allemagne; il n'y avait
mis surtout aucune intention désobligeante pour la France. Il l'avait
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RKVOE. — CHRONIQUB. 717
dit avec une vive cordialité quelques jours avant son départ , et la
meilleure preuve qu'il n'avait pas la moindre idée de froisser notre
pays, c'est que, dans son itinéraire, il a toujours placé une visite à
la France et à Paris. 11 est parti pour TÀliemagne tout simplement,
l'esprit libre, et naturellement il a été reçu au-delà du Rhin comme
devait Pôtre un jeune prince qui est le chef d'une généreuse nation,
qui est de plus allié à la famille impériale d'Autriche et à la plupart
des maisons souveraines. Le malheur est qu'avant de rentrer dans
son pays par la France, il a trouvé sur son chemin un de ces incidens
qu'on aimerait autant ne pas rencontrer et qui deviennent un embar-
ras en voyage. M. de Bismarck, avec sa brutale ironie, a jugé plai-
sant de préparer à sa manière le passage du roi d'Espagne à Paris
en donnant à Alphonse XII le titre honorifique de colonel d'un régî«
ment aUem(and qui tient garnison à Strasbourg. Que, dans le premier
moment, on se soit un peu ému en France d'un acte de mauvais
goût dont le roi Alphonse n'est d'ailleurs nullement responsable,
soit; mais il suffisait d'un instant de réflexion pour comprendre que
ce titre accordé à la plupart des princes de TËuropé, au prince de
Galles comme aux autres, n'a aucune signification sérieuse, et qu'il ne
pouvait modifier la nature de la réception réservée au roi d'Espagne
en France.
On devait au prince un digne accueil, non-seulement par un senti-
ment de courtoisie nationale, mais parce que la république elle-même
est intéressée à se montrer hospitalière aux souverains, parce que
montrer de l'humeur, c'était répondre peut-être à un secret calcul de
M. de Bismarck, parce qu'enfin les rapports d'amitié, d'intérêts qui
lient l'Espagne et la France restent aujourd'hui ce quHls étaient hier.
C'était le sentiment public. Qu'est-il arrivé cependant? Il s'est trouvé
des énergomènes excités par les déclamations de quelques journaux
de démagogie pour escorter de leurs vociférations le jeune roi à son
entrée à Paris. L'incident est profondément humiliant, nous en con-
venons, et ce n'est pas pour le roi d'Espagne qu'il est triste, c'est
pour le gouvernement qui n'a pas su préserver son hôte de l'insulte;
on ne peut excepter que M. le président du conseil et M. le ministre
des affaires étrangères, qui seuls» à ce qu'il semble, ont fait leur
devoir. Tout ce que nous pouvons demander aujourd'hui, c'est qu'on
se souvienne partout qu'en dehors de ces indignes manifestations de
carrefours, il reste une France polie, courtoise, toujours hospitalière
pour tous ceux qui veulent la visiter.
GH. DE MAZADE.
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718 BfiTUB 0S8 DEUX M0NDS8.
LE HOUVEBfENT FINANCIER DE LA QUINZAINE.
Nous avons bien des fois indiqué les causes de la stagnation [pro-
longée des affaires et de l'affaissement du marché jadis si animé. La
plus profonde et la plus durable, celle dont l'action se ferait encore
sentir alors que les autres auraient disparu, est l'ébranlement produit
dans les fortunes privées par les conséquences du kracb de janvier
1882, et la défaveur qui s'est dq)uis attachée» non pas à toutes les
opérations financières, mais à celles qui paraissent plus ou moins enta-
chées de spéculation. Le même public qui s'intéressait naguère aux
variations si brusques d'un grand nombre de valeurs emportées dans
le tourbillon de la hausse, n'a pas encore oublié aujourd'hui les décep-
tions si cruelles, les pertes si difficiles à réparer : il ne veut plus spé-
culer^ c'est à peine s'il se résigne à opérer des placemens. OÎiast à la
haute banquOiqui n'a pas subi des pertes moins seosiblea et dont Is
portefeuille est encombré de papiers dépréciés et invendables, elle ne
trouve, ni dans les cirooostancea politiques, ni dans les oondiiiMs
éconooiiipiea dn moment, les élémens favorables à un mouvement
d^aSairea qui lui permettrait de se dégager d'une partie de son far-
deau. SUe attend donc pour agir que la sitaatioa générale présente
une amélioration asseï sensible. Or le temps passe, et la situation, lesn
da 8'amiHiorer« semble au contraire se prêter moins que jamais à toul^
tentetive die réveiller à la Bourse l'ancienne activité de transactioiift»
En d'autres temps, ua fait purement financier comme Tabaissemeol
du taux de Teacompte, jeudi dernier, par la Banque d'Aagleterre»
anrait provoqué sur notre place wi peu de hausse. Hais nul n'ignoce
que cet abaissement, loin d'indiquer une modification heureuse dana
la situation, aîgoifie seulement que, malgré l'extrême abondance de
l'argent, les affairée commerciale» ne cessent de se ralentir, d'où
la nécessité pour les grands établissemens d*escompte de lutter, pur la
diminution du taux du loyer de l'argent, contre la diminution progrès^
sive de leurs portefeuilles. Ajoutoos enûn que la situation budgétaire
de la France ne laisse pas de préoccuper vivement la spéculation qui
redoute un emprunt de l'état soit à la fin même de 1883, soit au com*
mencement de 188ft. Le déficit de Texercice en cours atteindra, selon
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■ITUI. — CHBONIQinU 719
des prévisions modérées, environ 100 millions» et on peut se deman-
der si la chambre aura assez de sagesse poor comprendre la gravité
de cette mtuation et assez d'énergie pour porter remède an mal. En
oe qui concerne le rendement des impôts, il n'y a pas lien de trop se
plaindre» puisque Fétat a perçu jusqu'au !•' septembre, soit en im-
pôts et revenus indirects, soit comme impôt sur le revenu des valeurs
mobilières, ik millions de plus qu'il n'avait perçu pendant la période
correspondante de 1882. Hais le fait que le rendement en 1883 est
inférieur de près de 50 millions jusqu'ici aux évaluations budgétaires
prouve trop clairement que notre budget des dépenses a été enflé
outre mesure, et qu'il devra, coûte que coûte, être réduit, si Ton ne
vent voir s'implanter chez nous le triste régime du déficit dironlque.
L/émission décidée par M. Ferdinand de Lesseps d*une série d*obli«>
gâtions de la Compagnie de Panama a été bien accueillie, et par le
monde des hauts financiers, et par le public. Les grands établissemens
de crédit pensent que le succès de cette émission rendra au marché
de Paris l'animation qu'il a perdue et que d'autres marchés jaloux
essaient d'accaparer, depuis quelques mois, par tous les moyens. Le
pubHc, lui, vient à l'appel de M. de Lesseps, parte qae ce dernier,
contrairement à l'usage, s'est surtout préoccupé de ses souscriptewrs*
U leur donne, en effet, pour 285 francs, un titre de tout repos, pleine-
ment garanti, avec un revenu assuré de 15 francs par an, soit 5 1/ft
pour 100 de la somme payée, et avec, en sus, un remboursement
à 500 francs en 75 années, c'est-indire une prime de 215 francs.
La moitié de l'émission, environ, étant réservée aux actionnaires et
(rf>ligataires de ia Compagnie de Panama, à raison de un titre nouveau
pour deux anciens présentés, le public peut m>tt8crire l'autre partie et
profiter ainsi des avantages que M. Ferdinand de Lessepa a faitr à ses
associés. La souscription sera close le S octobre au soir. Elle sera
un succès, M. do Lesseps ayant conservé le don d'agir sur Pimagination
des capitalistes, el de gagner leur confiance par la hardiesse même des
promessee qu'il craint d'autant moins de faire que celles quil avait
faites jadis pour lecanal de Suez ont été noo-seulettent justifiées, mais
dépassées par les évènemens.
Tous ces faits expliquent que, pendant la dernière quinzaine, sans
que les cours des fonds publics aient sensiblement rétrogradé, le mar-
ché ait été consummeot lourd et que finalement le k 1/2 se trouve avoir
perdu 10 centimes, le 3 0/0 25 (coupon trimesu*iel déuché) et l'amor-
tissable 20. Parmi les fonds étrangers, le plus ferme a été l'Italien, que
nous retrouvons au cours du 15 septembre. L'Unifiée d'Egypte a reculé
de 2 fr. 50 à 360; l'Extérieure d'Espagne s'était relevée d'abord de
57 3/4 à 58 1/8, mais tous les efforts dépensés pour soutenir ce fonds
et permettre la liquidation, aux cours actuels, des anciens engagemens,
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720 RETUE DES DEUX MONDES.
paraissent se heurter à de bien grandes difficultés. On cote pénible-
ment 57 1/2 à la veille du détachement du premier coupon trimestriel.
Le 5 pour 100 Turc et la Banque ottomane ont baissé dans une propor-
tion très sensible, tant à cause des appréhensions que suscite l'état
troublé de la péninsule des Balkans que par suite de la résolution
prise par les fondateurs de la société de la régie cointéressée des tabacs
en Turquie de renoncer pour l'instant à toute émission publique ou
vente à la Bourse des actions de la nouvelle société.
La baisse n'a pas épargné nos principales sociétés de crédit , la
Banque de France exceptée. Bien que le Crédit foncier voie progres-
ser régulièrement les opérations de prêts, ses actions ont fléchi de
10 francs, à 1,287. La Banque de Paris, plus atteinte, a perdu environ
kO francs. On avait fait circuler à tort le bruit de pertes qu'aurait
subies cet établissement du fait d'entreprises auxquelles il se serait
intéressé en Amérique. Un motif plus sérieux de la baisse est la
crainte que la Banque de Paris ne puisse pas réaliser» dans un exer-
cice aussi pauvre en affaires que celui de 1883, des bénéfices assez
considérables pour assurer la répartition du dividende habituel de
60 francs. Bien à dire de la plupart des autres établissemens. Crédit
lyonnais. Société» générale, Comptoir d'escompte, Banque franco-égyp-
tienne, Banque d'Escompte, tous réduits à l'inaction la plus complète.
Les actions des chemins français se sont tenues avec fermeté, la
spéculation les ayant laissées de côté à peu près complètement. L'état
d'avancement des travaux du tunnel de l'Arlberg provoque quelques
achats en actions des Chemins lombards, tandis que les Chemins
autrichiens ont plutôt quelque peine à se maintenir à 675. Ce n'est
que dans quelques mois que Ton pourra constater l'eftet, sur les
recettes et, par conséquent, sur les dividendes futurs des Chemins
espagnols, de l'application commencée, le 1«' septembre, de la détaxe
delOpovrlOO.
Presque toutes les actions de nos grandes compagnies industrielles,
Suez, Gaz, Omnibus, Voitures, ont légèrement faibli. En général, au
contraire, les obligations de toutes ces sociétés, aussi bien que celles
des chemins de fer, constamment recherchées par les capitaux de pla-
cement, ont fait preuve d'une grande fermeté.
Le (UrecUUÊr^rant : C. BoUMu
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MADAME DE GIVRÉ
DBUXIÈMB PARTIB (1).
V.
Alice et Raymond furent mariés vers la fin de l'automne, et Pierre
ayant accepté enfin les propositions de M. de Vercillac, il avait été
convenu que le jeune homme procéderait à son installation dans le
courant de Thiver. Bien entendu, il avait fait en sorte que les
voyages nécessités par le règlement de ses affaires coïncidassent
avec l'époque dunnariage. Au surplus, le comte et la comtesse de
Givré devaient, après la petite fugue obligatoire, venir prendre à
Paris leurs quartiers d'hiver.
Les craintes et les scrupules de la marquise avaient facilement
cédé devant l'entrain d'Alice, les professions de foi de Raymond, et
surtout l'attitude de ce dernier, qui s'était montré, en même temps
que fort épris de sa cousine, très simple, très franc, très affec-
tueux envers sa future belle-mère. D'ailleurs, la marquise, ainsi
qu'elle l'avait avoué à son mari, eût été fort empêchée de décou-
vrir dans le cercle de leurs rekitions un candidat plus digne d'être
agréé par elle; or, en matière de mariage comme en toute autre
matière, la suprématie des borgnes sur les aveugles est un fait que
l'on subit sans même avoir à le discuter. Peut-être M"* de Ver-
cillac, il est vrai, connaissait-elle quelqu'un qui lui eût semblé, plus
(1) Voy«x la Rwue da 1*' octobre.
TOm UX. — 15 OCTOBRE 1883. ^
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722 ' BETUE DES DEUX JIONDES.
que le comte de Givré, apte au bonheur d'Alice; mais cet élu, s'il
existait, ne figurait sans doute pas parmi les éligibles, car il n'en
fut jamais question.
Quant à Pierre, il sut se faire un visage et une contenance à
défier toutes les investigations dont ses sentimens intimes et ses
secrètes pensées pouvaient devenir l'objet. C'était un homme de
forte volonté, non pas de cette volonté impeccable et insensible
qui ne fléchit jamais, fût-ce en présence d'une catastrophe impré-
vue, d'une surprise, ou d'un guet-apens, mais de cette volonté bien
humaine et vraiment méritoire qui s'aguerrit au danger, se fortifie
graduellement dans l'épreuve, et, même vaincue, sort vaillante du
combat, prête aux glorieuses revanches ou aux fécondes batailles.
Le lendemain du jour où il avait eu avec Alice l'entretien qui devait
décider de sa vie en le fixant à Bourville, il n'y avait plus en lui
aucun vestige apparent des émotions et des tristesses qui avaient
assailli son retour parmi sa famille d'adoption.
Les premières semaines de l'union du comte et de la comtesse
de Givré ne furent pas absolument ce que sont d'ordinaire, pour
des jeunes gens que l'on n'a pas mariés le couteau sur la gorge, ces
débuts dans la carrière matrimoniale. Ce ne fut pas un doux prin-
temps d'amour, un bref et radieux enchantement, une promenade
enivrante sur des jonchées de fleurs; ce ne fut pas non plus, il est
vrai, un prélude d'orage, un commencement de zizanie conjugale ;
ce ùit un préambule un peu froid» un peu contraint, un peu
maniéré, qui ^'annonçait ni félicités paradisiaques, ni sinistresL
catastrophes : une introduction à la vie correcte. Pourquoi?
Cartes, Alice et Raymond s'aimaient. Seulement, la femme étant
supérieure au mari, et le mari ayant assez diinteUigence pour
le cecoanattre m petto, le besoin instinctif d'affirmer sa supé-
riorité, d'une part, et l'humiliation plus ou moins pénible ré^*
tant d'une infériorité sentie» d'autre part, engendrèrent, dès le prin-
cipe, des rapports plus cérémonieux que tendres, plus diplomatiques
que conjugaux. BayBMMid surtout, préoccupé de ne conunettre ni
&ule ni maladresse, en un temps où il convient de s'assurer pour
jamais la personne de sa femme, se montrait prudent et incer*
tain. D'ailleurs, la beauté merveilleuse et glaciale de la jeune com-
tesse l'intimidait; il ne voulait pas parler en maître, il ne sut pas
parler en amant, et se contenta d'&tre un mari discret. C'est dire
qu'il s'apprêtait à jouer, par la suite, un bien sot personnage. U ne
fut ni craint ni adoré : on continua de l'aimer tout simplemient, et
ce n'était pas assez pour l'avenir, si cela suffisait dans le présent.
Quoi qu'il en dût être, l'hiver passa sans mauvais présages. Ray-
mond aimait sa fenune d'autant plus qu'il sesentait moins capable de
la doDodner. Sa tendresse, à l'origine, assez vulgaire dans sa source.
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jfADicMi m COTiuL 72S
puisqu'il avait pu la meitre en iMtlaoce arec le seotim^t basai ^e
lui avait inspiré uneixttttrease agréable, a'était étrangement épurée
mu contact de celle qui favait allumée et foBientée dims son àme.
Et puis, il aentait AUce si tadépendaBle 4e lui, ei, jusque entre ses
bras, à ce point fuyante, qpi'U ^pensait, non sans raison, se TaYtoir
jamais eue tout entière, et que sea désir, qui devait too^rs igno-
rer la satiété, parce qu'il ne dewt jamais connaître la posaessîofli^^n
était encore à chercher la femme parmi les soumissions de l'épouse.
An surplus, il se jugeait lui^néme, eo se» far intérieur, aviec quelque
sévérité; car ce serait une erreur de croire que tous les jeunes gens
dont Tunique préoccupation paraît être de régler la longueur de
leurs paletots sur Tétiage de la mode soient hors d'état de se rendre
justioe à eux-mAmes. U en est parmi eux, — Raymond était du
nombre, — qui n^ont pas, à beaucoup près, toute la sottise que
comporte leur emploi ; ils sont botes par genre et p^ habitude, ils ne
le sont point par essence ; vienne une circonstance qui, les faisant
sortir de leur milieu, mette en relief leur ridicule, ils sont très
capables d'en rougir et même de s'amender. Or, c'était à cela que
travaillait Raymond le plus consciencieusement du monde, s'étu-
diant i ne parler que le moins possible de chevaux, de chasse, de
dttb, — ce «qui n'atldt pas sans de constans efforts sur lui-même,
tant ont d'attraits, pour la plupart des jeunes gens riches, ces éter*
nds radotages qui sont oonune l'impitoyable écho des niaiseries de
leur existence I Et, il faut le dire, ces efforts, qudque méri**
toires qu'ils fussent , lui faisaient perdre vm» partie de ses avan^
tages, parce qu'ils lui enlevaient le plus clair de son aplomb. Alice
lui savait gré de son applicatton; mais, pfais die avait lieu d'être
satisfaite, plus elle s'apercevait que son mari n'arriverait pas sans
peine à son niveau , de sorte que, toutes les fois que l'infortuné
gravissait un échelon, il se trouvait baisser un peu dans l'estime de
sa femme, et la distance restait la même, — du moins dans l'opi*-
nion de celle-ci.
Si la lune de miel f<tt un peu terne, encore ne futrelle suivie
d'aucune déception violente de la part d'Alice, qui passa, sans désmi-
chaoUement et sans heurt, de la période d'initiation i la période
d'iudritade; et, lorsque ces-éiMnix, dont les légitimes amours dataient
de plusieurs mois déjà, quittèrent leur appartement de l'avenue
Gbi)riel pour le château de Oivné, tk étaient tont aussi pariaits
l'un pour l'autre qu'au lendemain même de leur mariage, -^ ni
plus ni moins.
'Givré est xme grande et bette teire, sise à quelques tienes de
Tenziers et à cinq kilomètres de Ihrarville. La reliasse y est abon^
dante autant que iraciée, et les promenades y sont nonibreuses et
&ciles« Mais le château, à peu près inhabité depuis la mort du feu
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72& BETUE DES DEUX MONDES.
comte de Givré, avait grand besoin qu'on songeât à sa toilette,
quand le c^nte et la comtesse vinrent s'y établir à la fin du prin-
temps. La direction des travaux d'appropriation et d'aménagement
absorba d'abord M"^® de Givré tout autant que son mari, et les
jeunes gens franchirent un peu moins souvent qu'on ne l'avait
espéré à Bourville les cinq modestes kilomètres qui les séparaient
des parons d'Alice. Toutefois, M. et M"* de Verciiiac retrouvèrent
leur fille telle qu'ils l'avaient toujours connue, caressante pour eux
seuls, quoique suffisamment aimante pour son mari. Avec tous
autres, sauf avec Pierre, à qui elle témoigna, dès le premier jour,
une aflectueuse familiarité, elle restait la froide et superbe Alice.
Pierre, installé dans le petit pavillon situé à l'entrée de l'usine et
qu'avait toujours occupé l'ingénieur-directeur, venait de prendre
en main le gouvernement de la verrerie. Ses prédécesseurs avaient
fait beaucoup déjà pour la prospérité de ces verreries de Bourville,
qui, à l'origine, paraissaient condanmées, par suite des désavan-
tages de leur situation, ou à une fin prématurée, ou à une difiicile
existence. Depuis plusieurs années, la vie leur était assurée, mais
c'était tout. Le nouvel ingénieur apportait à l'industrie qu'il allait
diriger, outre un savoir étendu, — bagage plus encombrant qu'utile
dans la gestion des entreprises qui relèvent surtout de la msdn-
d'œuvre, — une connaissance approfondie des rouages matériels et
humains au bon fonctionnement desquels est subordonné le succès
de tout établissement du genre de celui qu'il était appelé à régir.
Enfant, il avait fréquenté l'usine, y voyant une sorte d'école d'ap-
prentissage dont les portes lui étaient ouvertes; jeune homme, il
avait bien souvent, à l'époque des vacances, passé des jours et des
nuits dans ces halles embrasées, où le verre, encore liquide, au sortir
des vastes creusets enfournés, était soufDé, moulé, étiré ou aplati
par des ouvriers ruisselans et rouges sous l'haleine de feu des
grands fours.
Au bout de quelques semaines, Pierre Lefort, grâce à l'équité et
à la bienveillance de son caractère, grâce surtout à sa compétence
pratique, vite reconnue, tint dans sa main les trois cents ouvriers
de la manufacture ; il put donc, sans autre délai, mettre à l'étude
certains procédés nouveaux et certains projets de perfectionnement
ou de réforme.
Les conférences que nécessitaient entre Pierre et le marquis
toutes ces études et tous ces plans avaient assez généralement Ûeu
au château, après le repas du soir, auquel le jeune homme avait
été convié une fois pour toutes* Les travaux de Givré s'achevant,
Alice et son mari vinrent plus souvent dîner à Bourville. Raymond
semblait avoir moins d'entrain que par le passé, et les soirées
étaient longues parfois. La jeune femme, lorsqu'elle ne causait pas
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MADAME DE GIYRÉ. 725
avec sa mère ou sa tante, écoutait d'une oreille distraite les expli-
cations scientifiques ou pratiques que Tingénieur donnait au mar-
quis. Bientôt, ces entretiens , d'abord exclusivement techniques,
devinrent moins arides et moins spéciaux, si bien que l'oreille de
la comtesse de Givré se laissa peu à peu conquérir.
Il était souvent question de la condition des ouvriers. Le mar-
quis, homme excellent et d'une bonne volonté que lui pourraient
envier la plupart de ses pareils, avait pris surtout au sérieux, dans
son rôle de chef d'industrie, le côté moralisateur et social : il était
féru de la noble ambition de contribuer à établir (il prononçait
rétablir) l'équilibre et l'harmonie dans les rapports sociaux. Et,
pour ce faire, il avait commencé par lire consciencieusement tous
les théoriciens de la réforme sociale, s' éprenant par-dessus tout des
idées de Thonnôte et savant Le Play; d'où certaines vues, certaines
doctrines sur le patronage, quelques-unes fort généreuses, quel-
ques autres très arriérées, la plupart inapplicables, qui lui tenaient
tout particulièrement au cœur. Le retour pur et simple aux insti-
tutions du moyen âge, — institutions calomniées, selon lui et ses
auteurs, — lui semblait le dernier mot des réformes utiles. Quel-
ques essais malencontreux d'ingérence autoritaire et paternelle dans
le règlement de certaines questions relatives à des caisses de secours
et à d'autres institutions de prévoyance, lui avaient bien enlevé un
peu de la sympathie latente que sa générosité et sa bonté avaient
laissée, bon gré mal gré, dans le cœur de ses ouvriers, mais sans le
décourager ni le convertir. Pierre entreprenait de lui démontrer
que tout n'avait pas été calomnie dans le procès intenté par l'esprit
moderne aux doctrines sociales du moyen âge, et que, si ces doc-
trines n'avaient pas enfanté partout les iniquités dont elles étaient
grosses, l'honneur n'en revenait point à elles, mais à quelques honnêtes
gens de cette époque assez justement noircie, qui avaient bien voulu
émousser, avant de s'en servir, l'autorité despotique dont ils étaient
nantis. 11 essayait de lui faire toucher du doigt lé grand bienfait de^
idées de ce temps-ci : l'agonie du fétichisme, grâce à laquelle il est de
moins en moins permis de croire que certaines vertus soient inhé-
rentes à certains titres, à certaines dignités, et que Ton endosse
avec tel ou tel habit les qualités voulues pour le bien porter. D'ail-
leurs, Pierre restait constamment fidèle à cette sage et belle devise :
« Prendre pour point de départ et pour point d'appui de tout pro-
grès le devoir du riche plutôt que le droit du pauvre. » De sorte
que l'accord eût pu se faire entre les deux adversaires à l'aide de
quelques concessions, en somme assez peu douloureuses.
La discussion parfois s'animait, malgré le tact et la modération
du jeune homme, le marquis tenant à honneur de plaider jusqu'au
bout une cause perdue d'avance : celle du progrès à reculons. Au
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726 REYUE !I>B6 DBDX KONDCS.
fond, il n'étart peut- être pas bien éloigné de reconnattre que le
moindre défaut des théories réformatrioes qui s'orientent vers le pafisë
est d'être irréalisables; seulement, il avait un drapeau, il fallait le
défdB&*e« Mais, s'il ne s'avouait pas volontiers vaincu dans ses dis^
cours, il cédait assez facilement sur le terrain des iaits, et finssait
presque toujours par suivre les avis de soq adversaire, qui était,
en même temps, son allié le plus intelIigeiA et le plus sûr pour
toutes ks besognes généreuses et utiles à accomplir autour de lui.
Pierre, au reste, parvenait à se faire pardonner ses élans vers
r avenir, grâce à certains hommages qu'il savait rendre au passé,
ayant coutume de dire : « Les nids ne se construisent pas unique-
ment avec des matériaux neufs; les oiseaux y emploient aussi des
épaves et des débris. »
Donc, Alice avait fini par suivre avec un réel intérêt ces disputes
oraToires, qui se faisaient souvent ardentes, sans cesser jamais d'être
courioîsea. Elle n'était pas seule, d'ailleurs, à s'y intéresser; M"** de
Vercillac et M"* Herminie elle-même (celle-ci non sans déplorer
qu'un homme si bien disant fût un simple mécréant) écoutaient
Pierre avec un évident plaisir, se laissant prendre volontiers au
charme puissant de cette parole vraiment éloquente qui leur chan-
tait k Toreille de jeunes vérités.
Un soir, la comtesse de Givré vint seule, vers neuf heures,
— Toute seule 1 lui dit M*"* de Vercillac. Pourquoi n'es-tu pas
venue diner?
-^ J'ai su trop tard que Raymond partait.
— Une aiïaire? demanda la marquise.
— Oui , pressante, à ce qu'il paraît, dit Alice d'un ton bref.
M"^ de Vercillac regarda sa fille avec une inquiétude mal dissi-
mulée; puis, elle eut, à l'adresse de son mari, un coup d'œil que
celui-ci pouvait traduire sans peine, a Hélas! ne commencez-vous
pas à craindre que les faits ne donnent raison à mes premières
impressions, à mes premiers soucis? » Tel était évidemment le sens
de cette sorte d'invocation muette. — Il n'y eut pas, ce soir-là, de
conversation plus intime entre la mère et la fille, et, les jours sui-
vans, Alice ne répondit que d'une manière évasive et contrainte aux
questions atTectueuses , mais d'ailleurs assez réservées, que lui
adressa la marquise.
Ce pénible régime de dissimulation ou de circonspection se
prolongea pendant toute une semaine et prit fin, ou du moins chan-
gea de phase brusquement. Huit jours après le départ de Raymond,
Alice, en entrant, quelques inetans avant l'heure du dîner, dans
U pièce où son père et sa mère causaient avec Pierre, annonça
d'une voix un peu émue et troublée que l'absence de son mari
evant être de plus longue durée qu'elle ne l'avait supposé toui
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MADAME DE Glfvk^ fif
d'abord, eUe viendrait reprendre à Bourrille sa chambre de jeune
fille, ne pouvant rester seule dans ce grand château de Givré, où le
silence, qui y régnait en maître, la glaçait d'effroi et d'ennni.
M. et M"'* de Yerdllac voulurent , à cause de la présence* de
Pierre, feindre la joie; mais ils n'y réussirent que très imparfaite-
ment, et, si les faits n'eussent parlé d'eux-mêmes, le jeune homme
eût pu bien aisément lire sur ces visages consternés, en dépit du
sourire qu'on s*eflorçait d'y maintenir, l'interprétation qu'il convenait
de donner à l'isolement d'Alice. — Ainsi, il avait suffi de quelques
mois pour faire de cette union ce que font de la plupart des unions
mondaines la lassitude et les années ! Décidément, et quoi que pré-
tende à cet égard l'opinion commune, guidée sans doute par les
intéressés, une jeunesse orageiise n'est pas la meilleure préparation
aux félicités austères de la vie conjugale, et la conversion d'un
pécheur cause plus de joie au ciel qu'elle n'engendre de bonheur sur
la terré. — Cette réQexion, paratt^il, naquit en même temps dans
l'ei^rit de la marquise et dans celui de Pierre, car il y eut échange
entre eux d'un regard involontaire. Ce regard, d'ailleurs, était
dosloureux de part et d'autre, ce qui prouve que l'amour du jeune
homme était bien endormi, car il n'y a pas de saint, il n'y a pas
d'ange à figure humaine qui puisse ne pas se réjouir des infortunes
conjugales d'une femme qu'il aime et dont il a cru longtemps
devoir (sire son deuil. Quant au marquis, il était très sincèrement
affligé, doublement déconfit comme père et comme philosophe.
Voyant sa fille malheureuse et ses théories en défaut, il éprouvait
le besoin de se prendre lui-même à témoin du bien fondé de ses
principes. N'avait-il pas toujours été un mari convenable, nonobstant
toutes les joyeusetés de ses jeunes années et des suivantes ? Que
diable ! quand on a des restes de gourme à jeter après*son mariage^
ce qui arrive à bien des gens, ce qui lui était arrivé à luinnême,
ce qui lui arrivait encore, on s'y prend avec plus d'adresse et de
décence.
Pierre, assez mal à l'aise dans cette atmosphère de tristesses
intimes, se retira de bonne heure, li^ de Yercillac se mit alors à
questionner sa fille avec plus d'insistance qu'elle n'en avait montré
quelques jours auparavant, sans toutefois pousser bien loin sa ëou-
loureuse enquête : il semblait qu'elle eût peur d'en trop a{^reiidre.
Alice lui répondit avec plus d'en^barras que de chagrin, affectant
de trouver la chose après tout naturelle, disant que le séjour de la
campagne pèse à tous les> hommes pom: peu qu'il se prolonge et
que, au surplus, les ménages qui ont le bon es|H^ de se dédoubler
de temps en temps ont plus de durée que les autres, les occasions
dé diocs et de dissentimens y devenant aimi plus rares.
-^ Et o4 prenei-votiB, chère maman, ijouta-t-ette, le ménage
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728 BETUE DES DEDX MONDES.
modèle où se rencontre la parité absolue des goûts, des penchans,
des idées?
 dater de ce jour, Alice reprit sa vie de jeune fille, à cette diffé-
rence près qu'elle sortait moins souvent seule, demandant presque
toujours à son père de l'accompagner» Et le marquis, avec cette
tendresse égoïste qui fleurit chez tous les hommes capables de ten-
dresse, mais qui s'épanouit tout spécialement dans les cœurs de
pères, finit par être très heureux, sans se l'avouer, d'avoir ainsi
marié sa fille pour son plus grand bonheur à lui. Cette habitude
de sortir avec son père, au lieu de chevaucher en indépendante sous
l'escorte d'un valet, ne fut pas longtemps la seule innovation appor-
tée par la jeune femme à son train de vie d'autrefois, qu'il lui avait
plu de reprendre. La verrerie, qui jadis ne l'intéressait que fort
médiocrement et où elle n'avait guère remis les pieds depuis les
deux ou trois séances d'explications et d'expériences qu'on lui avait
offertes pour l'instruire en l'amusant (conformément à un sage et
inapplicable précepte), la verrerie reçut assez fréquemment sa visite.
Elle parut s'éprendre subitement d'une belle passion pour l'indus-
trie en général et pour la fabrication du verre en particulier. Elle
venait à l'usine, en compagnie du marquis, trois ou quatre fois
par semaine, prenant plaisir à contempler le travail des ouvriers,
qu'elle avait prié Pierre de lui expliquer en détail, lors de ses pre-
mières incursions. Pendant que son père causait, discutait, véri-
fiait dans les bureaux de l'usine, où il s'enfermait avec l'ingénieur,
elle se promenait lentement à travers les halles, s'intéressant à
toutes les phases, à toutes les péripéties, à tous les accidens du
travail, mais témoignant une sollicitude particulière à un four nou-
vellement construit d'après les plans et sous la surveillance de
Pierre, et qui, sans être absolument de l'invention du jeune homme,
réalisait des perfectionnemens d'une haute importance, en abrégeant
d'une façon notable la durée de \h fonte. C'avait été pour les ouvriers
et pour Pierre un sujet de grande surprise que ce soudain entraî-
nement vers les choses de la verrerie, d'autant plus que cet entraî-
nement n'avait rien changé aux allures de la jeune femme, toujours
empreintes de la même majesté tranquille, toujours fières de la
même fierté froide et sans morgue. Le marquis, lui, ne voyait là
qu'une conséquence de l'oisiveté de sa fille; peut-être y voyait-il
aussi le résultat de l'affection qu'elle lui portait, laquelle affection
se traduisait maintenant, sans doute, par un intérêt plus vif accordé
à l'une des choses qui lui tenaient le plus au cœur.
Un matin, Pierre, qui devait déjeuner au château, par exception,
car habituellement ses occupations le retenaient à l'usine jusque
vers le soir, Pierre, en pénétrant dans la poterie (atelier où se fabri-
quent les creusets de verrerie), fut profondément étonné d'aperce-
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MADAME P£ GIYBÉ. 729
voir, à rextrémité de Timmense salle chauffée où séchaient les
pièces nouvellement fabriquées» la comtesse de Givré causant avec
le maître potier, qui, les manches retroussées et les mains enduites
d'argile, paraissait lancé dans une dissertation à perdre haleine sur
la qualité de trois creusets encore humides et à peiue^ achevés,
autour desquels il tournait sans cesse avec admiration.
Alice, en voyant entrer Pierre, eut un mouvement de contrariété
ou de confusion. Tandis que le jeune homme approchait, il la voyait
distinctement rougir; or, il ne se souvenait pas que pareille chose
fût advenue jamais en sa présence.
— «Vous, madame! dit-Û en saluant Alice, qui oublia de lui tendre
la main, comme elle avait l'habitude de le faire, ici, dans la poterie,
dans le sanctuaire de Jérôme !
— J'ai fini les trois pots, monsieur, dit le potier, avec la terre
que vous m'avez envoyée de vos nouvelles carrières. M'est idée que
cette terre-là est fameuse. C'est ce que j'étais en train de dire à
madame. Mais faudra voir ça au feu.
— Mais il n'y a rien ici qui soit digne de votre curiosité, reprit
Pierre en regardant Alice. De grands pots de terre, qui ont une
forme des plus disgracieuses! Gela ne peut intéresser qu'un homme
du métier, un verrier sachant toute l'importance de ces laids
ustensiles et de leur durée dans notre industrie.
— Que voulez-vous? dit Alice, chez qui toute trace d'embarras
avait disparu, vous sembliez, l'autre soir, si prodigieusement inquiet
du sort de vos creusets, de ces creusets fabriqués avec la terre
extraite des carrières que vous avez tout récemment mises en
exploitation, enfin vous avez tant parlé pots et poterie que j'ai 'eu
le désir de pénétrer dans le sanctuaire, comme vous dites... Vous
déjeunez avec nous, je crois? Mon père vous emmène à Youziers?
— Oui, répondit Pierre, et, si vous le permettez, je vais vous
accompagner au château.
Octobre jetait sur la campagne le charme poignant de ses teintes
morbides, charme tout-puissant sur les natures rêveuses, affectives
ou passionnées, parce qu'il exprime un adieu sans gage visible de
retour, et qu*il semble inviter les êtres à jouir promptement de
tout ce qui est beau, et qui passe, et qui vit sans lendemain promis.
Le chemin conduisant des verreries au château traverse le vil-
lage, après avoir longé des champs parsemés de petits bouquets de
bois, que l'on dirait avoir été plantés de distance en distance tout
exprès pour abriter des bergers ou pour reposer la vue des pas-
sanst G'est un paysage aimable, mais surtout paisible, qui, par les
belles journées d'autonme, avec les grands arbres des forêts rous-
sies formant son horizon, revêt un caractère de pénétrante poésie^et
de mélancolique grandeur.
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730 REVUE DES DEUX MONDES.
Pierre marchait à côté d'Alice, parlant très peu, méditant malgré
hii 6ur la conduite de la jeune femme, se demandant ce qui s'était
passé dans cette vie à peine commençante et, en apparence, déjà
brisée, se demandant surtout ce qui se passait dans cette âme qu'il
ne Goonaissait pas, mais qu'il avait devinée dès longtemps inquiète,
ardente, fantasque, presque terrible sous l'étrange frigidité de son
impassible enveloppe. Et il sondaitaussi les replis de son âme i lui
pour s'assurer que les sentimens qui y avaient trouvé jadis, qui y
trouvaient encore naguère un trop complaisant asile, en étaient
absens désormais, bannis sans recours possible, condamnés sans
grâce à attendre. Il fut heureux de constater que le mariage d'Alice
avait balayé les dernières cendres de ce triste amour, qui avait été
si prompt à nattre, si lent à mourir, qui n'avait jamais connu l'esh
poir, qui avait vécu caché et ne s'était révélé que sur le point de
s'éteindre. De tout ce passé intime, de ce long drame secret, il ne lui
restait au cœur que le parfum mélancolique et doux des passions
défuntes.
Mais ce n^était pas seulement cet examen de son fime, ce coup
d'ceil à jeter dans son propre cœur qui le maintenait ainsi absorbé
et silencieux : il cherchait par-dessus tout à se rendre compte de
certaines bizarreries d'allure?, de certaines anomalies de conduite
sans signification précise, sans cause évidente, qui témoignaient,
chez la comtesse de Givré, d'une métamorphose intérieure, encore
inconsciente peut-être, sans aucun doute profonde et grave. L'atti-
tude, il est vrai, dans son ensemble, était, à peu de chose près restée
la même; il n'y avait ni plus de fougue ni pins d'abandon que par le
passé dans la manière d'être habituelle de la jeune femme; on n'y
pouvait relever, en fait de trait nouveau, qu'une familiarité plus
grande, un laisser-aller plus amical à l'égard de Pierre. Encore
celui-ci ne pouvait-il s'étonner, après l'aveu qui lui était échappé,
qu'on se montrât clémente, et charitable, et douce envers lui, dont
on connaissait la blessure et qu'on pouvait croire malheureux. Mais
ce qui attestait un changement dans l'état d'esprit de la comtesse,
c'était l'attention qu'elle prêtait â.des cbosesqui, jusqu'alors, l'avaient
laissée dans l'indifEérence la plus complète, k des choses qui, par
elles-mêmes, ne pouvaient provoquer chez une femme qu'une curio-
sité passagère, et dont elle semblait faire, à présent, sinon le souci,
du moins l'amusement de sa vie. Et puis, pourquoi cet empresse-
ment à écouter des conversations semi-philosophiques, semi-indod-
trielles, qui eussent fait bâiller un bas-bleu de profession? Et puis
encore, pourquoi cette rougeur soudaine, ce furtif embarras, de la
part d'une aussi fière et aussi vaillante personne?
jSi le jeune homme avait trop à faire avec les réflexions qui Tas-
saillaient de toutes parts pour se montrer prolixe, la jeune femme
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HAOJtMI M «TRi^ 731
Be paraissait pas non plus- bien dâaireuee dis causer longuemaiU
He passaient devant) Féglise.'
— Vous n'entrez pas oamine aotrofdsZ demanda Pierre pour dire
quelque chose.
— Noni» répondit Alice. Gar je suis à pied, et tou» n'avez
pas,, comme autrefois, pour rester dehors, le prétexte de* teniv mon
cheval. Or, c'est bien assez de la messe du dinianche, que vous
vous< infligez consciendeusement ; je ne voudrais pas vousânduire
en dévotion.
— Bahl fit Pierre ave& ua sourire, on n'en meurt pas". D^dl-
leurs, si je ne prie pas, j'aime à voir prier, surtout les femmes :
la prière est un acte touohant, dont vous» saves fiûre un a^ste gra-
cieux.. Entrons, vooiez^vous?
Il se dirigea vers la porte.
— Nott, dit Alice sérieusemast. l'ai le temps de prier q«and je
suis seule.
Us se remirent à marcher vers le château. Après deux secondés
de silence, la jeune comtesse reprit :
— Vous ne crayez à rienf
•^ A. rien I s'écria Pierre eu riant;: ce seraiit bien petf.
— Bnfin, à quoi croyez-vooe?
— Mais* probablement aux mêmes choses qui font Kdbjet de
votpe foi, de la foi de toute» les créatures humaines, de toutes
celles du moins* qui ont asses do temps, assez d'intelligence et afis^
de cœur pour sentir le besoin d'une croyance et pour s'en faire une.
— Maïs vous n'avez pas de religion I
— La religion est ua vêtement don* on drape la vérité, et H
y a. beaucoup de gens qui la prèferent nue. Je suis de ceui^là. lîa
diversité des croyance» n'existe que diems le détail ; elt^ est même plus
apparente que réelle.. Tous les êtres (fui croient croient aux mêmes
choses, ou bien peu s'en> Saut; seulemeiit, ils y croient avec plti^ m
moins de solennité, d'appareil, d'enfantiUage, de superstition,., ou
de formules et de systèmes, ces enfantillages et ces superstitions
de 1& philosophie. Je rejette W solennitié, Tappareil, Tenfbnlithgev
Ib superstition, les formules et les systèmes, et je croîs> en Dieut
sans ergoter sur ses attributs probaUes, ni ratiociner sur son esswce
inconnue.
— Huml fit Alice.. Ge n'est pas très cktrpour ma? faible mtelK^
gence de femme. Il faudra que je vous demande, quelq^ie jour; dfe
me fiaire l'honneur de m'expttquer cefaf, non pour we cattchiser à
rebours, mais tout simplement pour m'inetruîre.
Elle dit ces motô ava^ enjouement, parussant tofutef prête», dèif le
moment présent, à. s'embarquer dans unie' causerie prolongée. Scfn
teint s'était animé, grâce à la mardie et à une petite bise (f atrtomne
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732 REVUE DES DEUX MONDES.
insufi^mment tempérée par un soleil pâle, que de légers et rapides
nuages blaucs voilaient de temps à autre ; ses yeux semblaient avivés
par la fraîcheur et Tencliantement de cette courte promenade, — à
moins que ce ne fût par quelque intime pensée; son pas, à mesure
qu'elle approchait du château, devenait plus lent, moins souple,
presque traînant, et ses mains long-gantées jouaient avec les pom-
pons bleus et rouges de son ombrelle inutile.
— Bah ! dit Pierre, qui la regardait avec plus d'étonnement encore
que d'admiration; il faudra que je monte en chaire et que je vous
démontre ex-professo qu'un lien étroit unit entre elles toutes les
rebgions et toutes les philosophies.
— Oui,., à moins que vous ne professiez tout aussi bien en plein
vent. D'ailleurs, je ne vous en demande pas tant. Tout mon désir,
toute ma curiosité est de savoir ce qu'ont ou ce que peuvent avoir
de croyances les hommes intelligens, instruits et honnêtes. Vous
êtes de ces hommes-là; dites-moi votre philosophie : je me tiendrai
pour satisfaite.
— Va pour le plein venti dit Pierre. Et ce ne sera pas longl
Avant que nous soyons à la grille, j'aurai fini mon exposé.
Il affectait de prendre la diose en riant ; mais il était, au fond,
très intrigué et fort ému de ce nouveau caprice de la comtesse, et
il ne pouvait s'empêcher de songer que, quand une femme jeune,
belle, élégante, fût-elle, en outre, sérieuse, se montre à ce point
avide de philosophie, c'est qu'elle s'intéresse à un philosophe.
— Eh bien I reprit-il après une courte pause et en gardant son
sourire, voici mon Credo ^ ou, si vous voulez, mon évangile, selon
la^science et la raison. Tout homme doit faire deux parts de sa vie :
donner l'une aux choses accessibles, l'autre aux choses cachées,
mais sans jamais se tromper d'heure, sans mêler jamais les rêves
mystiques aux études scientifiques, les poèmes de l'esprit et les
mélodies de l'âme aux austérités du labeur. Dieu, l'âme, l'immor-
talité, ne sont pas des sujets d'étude, mais peuvent devenir l'objet
d'une pieuse rêverie, d'une sorte de prière au sens élevé du mot,
c'est-à-dire d'une contemplation idéale. C'est vers ces consolantes
pensées que l'on se réfugie aux heures de lassitude ou de défail-
lance; c'est de ce côté-là qu'on regarde, quand on est fatigué de
regarder la terre, comme on regarde par-dessus l'horizon, quand il
vous gêne... Vous le voyez, j'ai tenu parole : nous n'avons pas encore
atteint la grille et j'ai fini.
— C'est tout? fit Alice avec une moue de désappointement. Et,
c'est là-dessus, c'est sur cette base idéale, flottante, vaporeuse,
impalpable que vous essayez d'asseoir la vertu, le devoir et l'hon-
neur 7. . Eh bieni moi, toute fenune que je suis, je me pique de
plus de logique, et, si j'en venais à rejeter la foi religieuse, toutes
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MADAME D£ GlYAE. 733
ces sornettes philosophiques auraient peu de prix à mes yeux... Et,
tenez, — ajouta-t-eile, en mettant dans sa voix, si facilement railleuse,
quelque chose de sardonique, — vous tous, messieurs les philoso-
phes, qui vous prétendez libres de tous les jougs, mais qui avez gardé,
par habitude ou par oubli, quelques croyances au fond du c^ur,
vous n'êtes que d'imparfaits aifranchis portant encore rivés aux
chevilles et aux poignets les tronçons de vos chaînes d'enfance;
votre morale n'a pas plus d'indépendance vraie à l'égard de la reli-
gion que n'en a le reflet par rapport à la lumière ; et le jour où,
brusquement jetés à l'étreinte d'une passion violente qui essaie de
vous arracher au devoir, vous cherchez dans les débris de votre
foi un point d'appui pour votre résistance, tout cela fuit et se dérobe
sous votre main, le| devoir est vaincu, la passion vous emporte, et
il ne reste plus dans votre âme que la croyance au néant...
Elle se tut subitement, puis se mit à rire d'un rire charmant, mu-
sical, perlé, où il eût été bien impossible de découvrir une fausse note.
— J'ai parlé plus longtemps que vous, dit-elle, le dois donc avoir
raison... Ce n'est pas, du reste, que Je tienne à vous convertir : cela
regarde ma tante Herminie. Mais je n'aime pas à perdre mes procès.
Ils gravissaient le perron du ch&teau.
— Nous causerons encore, n'est-ce pas? Et vous me traiterez...
comme un homme, dit-elle sans apparente coquetterie. Non-seule-
ment les conversations sérieuses ne me font pas peur, mais j'en ai
cruellement besoin.
Sa voix fléchit.
— Je m'ennuie tant! et d'un ennui sur lequel la galté a si peu
de prise, si peu d'action !.. Ohl vous verrez, je suis horriblement
instruite... A tout à l'heure I
Pierre demeura un instant au milieu du vestibule, à la place
même où Alice venait de le quitter. On l'eût dit désorienté, hésitant.
Il était surtout méditatif. Que H""* de Givré soufirlt, qu'elle fût mal-
heureuse, il n'avait pas à en douter : tout le monde, à BourviUe,
le savait maintenant; mais qu'elle souffrit comme souffrent les
femmes abandonnées par leurs maris, qu'elle fût malheureuse
comme le sont les Arianes de toutes les classes et de tous les âges,
de cela il n'était plus très sûr. Ce qu'il ne pouvait deviner, c'était
donc la véritable origine de ces maux dont il était témoin; ce qu'il
avait peur de comprendre, c'était la direction nouvelle qu'avaient
prise les rôves et les soucis de cette âme souffrante.
V.
Dn mois r'était écoulé, pendant lequel la vie des habitans du châ-
teau s'était comme resserrée sous les premières rigueurs d'un pré-
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7SA REVUE DBS WBXm MOIiDES.
coce hiyer. On sortait de moii» ent moins ; Alice sartont affidudt
des goûts cassniers qu'on ne lui connaissait guère. EUe B'allah pbs
aux verreries, elle ne montait plus à cheval ; elle lisait tout le joor,
à moins qu'elle ne triooiftt peur les pauvres, et, le soir venu, die
se mettait à causer avec une tranquillité, une bonne §pr&ce exempte
d* effort, qui pouvaient iaire croire que rindifférence, ce sommeil
de Tâme, avait engourdi en elle la seanbilité et jusqu'à la mémoice.
EHe ne rediercha janws, pendant c^e période de calme absehi,
Toccasion d'un de tes entretiens sérieux qu'elle avait paru soUiâler,
en un court instant de faiblesse et d'effusîea, comme deyam la dis-
traire ou la consoler. U est vrai de dire que Pierre n'eut même
pas l'air de se souvenir qu'il eût été question de ces intéressantes
et dangereuses diversions* 11 arrivait à sept heures pour se mettie
à table, prenait part à la conversaticm avec son aisance et sa sup^
riorité habituelles, toujours égal à lui-mètue, comme un hmime en
qui la double activité du corps et de l'écrit maintient l'équilibre
des facultés, et qui ne se croit pas le droit de négliger les petits
devoirs que la sociabilité lui impose, sous prétexte que de grafves
occupations l'absorbei^. Avant dix heures, il se retiraii et retour-
nait à son pavillon, aux fenêtres duquel il n'était pas rare de voir
briller la lumière de sa lampe jusqu'au milteu de la nuit, car, pour
certains travaux scientifiques qu'il avait entrepris, il emprunlaîl au
sommeil les heures qu'il ne pouvait ni ne voulait dérdb^r à sa tAebe
quotidienne.
Les seuls visiteurs qui vinssent au château avecquelq«e régularité
étaient, hors M^® Herminie, la vicomtesse de RiVemoDt et le baron
Levallet. Ce dernier, en dépit de l'accueif un peu froid dont il était
l'objet, semblait avoir à cœur de montrer, par la fréquence de ses
visites, qu'il était au-4essus des vaines susceptibilités de l'amour-
propre. Son empressement respectueux auprès de la comtesse de
Givré suffisait, d'ailleurs, à révéler le genre d'attrait qa'avait pour
lui le salon de Bourville, bien que la contenance d'Alice n'eût rien
qui pût bercer d'enivrantes espérances le cœur d'un amoureux.
Par un temps de gel et de neige, Alice sortit un jour en voiture,
pour aller, à quelques kilomètres de Bourville, visiter une vieille
femme iafirme et pauvre à laquelle elle s'intéressait. Son père,
puis sa mère lui offrirent de l'accompagner, surpris d'abord qu'elle
choisit cette froide et triste journée pour rompre avec ses nouvelles
habitudes de quasi-claustration. Mais elle refusa les offres de ses
parens, et ceux-ci, se rappelant que le calendrier marquait, ce
jour^Ià, une date douloureuse pour leur fille, ne voulurent pas
insister. On la laissa donc aller seule. — Dans l'après-midi, la neige,
qui avait fart trêve depuis le matin, se remit à tomber, et en flo-
cons si drus et si denses qu'on eût dit un ^ais vmle Ûanc, plein
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MÂMflu ne QtmL 72fi
d'ondalatioDS et <}e frissoas, deseendaait sans cesse du ciel à la terré
et étendant à perte de yiie«iir k campagne ses interminables plis,
dont cpelqaes-uns, décbîrés et retenus par les arbres, rastaîent
accrochés aux branches» lambeaux immaculés*
— €inq heures ! dit M"^ de Yerctilac en quittant son piano. Je
suis tentée d'être iniiuiète.
— Bah ! fit M^ Hermûiie, en fermant m petit livre à reUure
noirei tout bourré d'images pieuses, et qu'elle entoura d'un large
ruban, je suis sûre que, se trouyant à deux pas du Val, elle aura
voulu visiter les constructions de cette dté ouvrière que mon frère
s'est mis en tète de faire bâtir d'après les indications et, sans aucun
doute, selon les conseils de IL Lefort ; on nous en rebat les oreilles
depuis des semaines, et Alice avait négligé jnsqu'id d'entreprendre
ce pèlerinage.
— C'est juste, dit la marquise. Et, avec cette neige, le retour
doit être p^iible.
— Pauvre Alice 1 reprit M"' Herminie avec un soupir. C'est au-
jourd'hui l'anniversaire de son mariage.
— Hélas I fit la marquise.
— Et dire que, si bien préparée pour la résistance, vous avez
cédé, ma chère !
— Pouvais-je m'obstiner? Si j'avais trouvé dans Tindifférence
d'Alice à l'endroit de Raymond un point d'appui pour mes objec-
tions... Mais noni elle paraissait dànreuse d'épouser son cousin,
plus désireuse que je ne l'aurais cru. Très forte contre mon mari
pour défendi'e le bonheur de ma fille, j'étais sans armes et sans cou-
rage pour accomplir cette besogne contre elle-même.
— Il est encore heureux, dit la vieille fille, que Raymond coure
le monde et n'impose pas à sa fenmie l'odieux de sa présence.
— Oui, dit tristement M°** de Vercillac. C'est ce qu'on appelle
être mariés sous le régime de la séparation de corps I
— Le meilleur des régimes après le célibat, articula doctonde-
ment M^'* Herminie.
M"^"" de Vercillac eût pu demander i sa belle-sœur où elle avait
puisé les élémens d'une si forte conviction ; mais elle n'était pas
d'hnmeur à plaisanter.
— Il y a pourtant, dit-elle avec amertume, des ménages où l'on
trouve moyen de vivre en bonne intelligence sous le même toit,
sans illusions, mais sans querelles. ïem -rais yenue i regretter pour
Alice ce triste pis-aller.
— Des concessions et deux chambres! dit en raillant M^ de
Vercillac. Cela, c'est le régime parlementaire.
Si bonne que soit une vieille fiUe, il y a toi^ours en elle un peu
de fiel qui ne demande qu'à se répanchB sur les gens mariés, et
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736 BETUE DES DEUX MONDES.
(chose curieuse) il en est ainsi alors même que son étemelle virgi-
nité n'est nullement imputable à une disette de prétendans. H"^ de
Yercillac eût pu très aisément, et jusque dans son arrière-jeunesse,
trouver un mari ; ses moyens lui eussent même permis de le choi-
sir. £Ile était donc vieille fille par vocation ; nèanmoms, et quelque
incapable qu'elle fût d'une méchanceté réfléchie, elle savait rare-
ment se défendre du plaisir de dauber le mariage, ainsi que les vic-
times de cette institution, dont l'utilité semblait lui échapper, klle
aimait sa nièce, elle l'avait plainte avec sincérité ; la sachant mal-
heureuse, elle la plaignait encore; mais elle voyait en elle, comme
en toute femme mariée, un adversaire de ses doctrines en même
temps qu'une victime volontaire, et sa compassion prenait tout dou-
cement un tour de raillerie. — D'ûlleurs, il convient d'ajouter que,
chérissant le marquis d'une tendresse exclusive, passionnée et
bâtarde, comme en ont ces pauvres femmes qui ne sont ni épouses
ni mères, elle nourrissait au fin fond de son être, dans quelqu'un de
ces replis que l'œil même de la conscience a peur d'explorer, un peu
de rancune à l'égard de la marquise, laquelle lui avait ravi jadis une
bonne moitié du cœur de son frère, lui prenant, en outre, sa place
à Bourville. Et, par suite de cette petite vilenie cachée de son &me,
il lui était arrivé quelquefois de juger avec indulgence les écarts de
conduite de M. de Yercillac. — Il y a de ces jalousies bizarres ch^z
les meilleures de ces créatures qui, privées du mariage et de la
maternité, ou les ayant rejetés comme de redoutables fardeaux, se
cramponnent désespérément aux épaves de tendresse que le sort, en
sa clémence, a laissées flotter sous leurs mains.
— isnfin, repritrelle, de vous à moi, avez-vous jamais su exacte-
ment ce qui s'est passé entre Alice et son mari 7
— Non, dit la marquise. Alice a répondu à mes questions comme
on répond quand on ne veut pas tout dire. Mais qu'importe? II
n'est pas, hélas 1 bien difficile de suppléer à ce manque de rensei-
gnemens. La nostalgie du plaisir après le vague besoin de sacrifier
à l'usage en se mariant, n'est-ce pas toujours ainsi que cela finit...
quand cela finit mal? Seulement, ici, les choses se sont sans doute
compliquées de la fierté d'Alice. Quoi qu'il en soit, en trois mois,
elle n'a pas reçu la moindre lettre de Raymond, je m'en suis infor-
mée. Il faut donc que ce soit grave; je crains même que ce ne soit
définitif.
— Et où est-il, ce monsieur? demanda M"'' de Yercillac.
— Tenez I fit la marquise, en tendant à sa belle-sœur un journal
qu'elle venait de prendre sur une table, si vous êtes curieuse de le
savoir, lisez :
— « Superbe chambrée, l'autre soir, au théâtre de Nice, lut
H"® de Yercillac, pour la dernière représentation de Clara Frémont :
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mâdamb de GIYRÉ. 737
LL. kk. le duc et la duchesse de Gourlande, la comtesse Yornef, le
duc et la duchesse de Cœuvres, le prince Palmiero, le comte de
Givré, etc. » Fort bienl voilà qui est parfait, et il n'y a vraiment
rien de tel que les journaux pour avoir des nouvelles d'un mari I S'il
venait à Alice cette fantaisie smguliëre de correspondre avec le sien,
elle saurait maintenant où le prendre. Mais, heureusement, elle n'y
parait guère songer. Quand on n'a pas gagné le bonheur à ce
vilain jeu du mariage, c'est bien le moins qu'on essaie de sauver sa
mise, autrement dit son indépendance.
— Si toutes les femmes pensaient comme vous, ma chère sœur,
répliqua la marquise, c'en serait bientôt fait et du mariage et de la
famille. La résignation, voyez-vous, c'est une partie de notre apport,
la plus solide même : cela ne se mange pas comme la dot.
— Gela ne se mange pas, mais cela vous ronge...
Heureusement pour M^'^ de Yerdllac, dont les théories générales
allaient se montrer en contradiction flagrante avec les vues parti-
culières qu'elle appliquait au ménage de son frère, —car elle trou-
vait la résignation de sa belle-sœur chose toute naturelle et toute
simple, — le bruit d'une voiture se fit entendre dans la cour et
rompit l'entretien.
Quelques secondes plus tard, la porte du salon s'ouvrit pour don-
ner passage à Alice, suivie de Pierre et du marquis, lequel, voyant
rentrer la voiture qui ramenait sa fille, était descendu pour aller
recevoir la jeune femme.
— Me voilà I s'écria galment Alice en levant son voile. Sauvée
des neiges! sauvée par Pierre I*.
Elle s'arrêta, comme étonnée d'entendre ce prénom, dit par elle
d'un ton joyeux et familier, ainsi qu'aux jours de son enfance, lors-
qu'elle revenait d'une promenade ou d'une excursion faite en com-
pagnie du jeune homme. C'était, en effet, la prenûère fois, depuis
ces jours lointains, qu'elle l'appelait ou le désignait de la sorte. Il
y eut une nuance d'embarras dans l'expression que revêtirent un
instant ses traits et dans le ton qu'elle prit pour narrer le début de
sa petite aventure; mais cela n'eut guère plus de durée qu'une
ombre d'oiseau qui passe entre le soleil et l'eau d'un lac.
— En revenant, reprit-elle, désireuse que j'étais de visiter cette
cité embryonnaire, dont les constructions, à peine sorties de terre,
sont arrêtées par la gelée, j'ai dit à Will de passer par le Yal. Il ne
neigeait pas à ce moment-là, mais les chevaux tenaient à peine
debout, à cause d'un petit verglas perfide datant de la matinée.
J'étais dans des transes effroyables, craignant, à chaque instant,
qu'un cheval ne s'abattit, d'autant plus qu'avec des cochers de vingt
ans, même Anglais, coDune vous les aimez, papa... Enfin, pour
TOME ux. — U83. 47
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738 RETUB BBS DEUX MONDES.
mieux surveiHer les «hevaux «l le cocher, je descendis, préfArant
marcher à côté de la vdtare. Moa zèle ne fut pas récompensé : à
dix pas de l'endroit où j'avais mis pied à terre, l'un des chevaux.
Major, fit une glissade oblique et s'étala sur le côté... Oh ! rien
aux jambes... Voilà Wîll fort empêtré, tandis que j'étais, moi, fort
anxieuse en voyant que l'autre cheval avait toutes les peines du
monde à se maintenir en équilibre, et que ce nigaud de Will s'en-
têtait à vouloir le faire reculer, à grand renfort de jurons anglo-
français, pour détendre les traits et dégager le pauvre Major. Pour
comble d'infortune, la neige se remit à tomber juste au plus beau
de notre embarras, et je vous assure qu'U y avait là un croquis à
prendre, sauf à mettre dessous une légende à la Tôpffer, car nous
formions un groupe aussi piteux que pittoresque. Sur ces entre-
faites, et comme je jetais autour de moi, à travers les flocons pressés
qui s'abattaient sur nous, un regard désespéré, je crus apercevoir,
parmi les blancheurs navrantes du paysage, une noire silhouette
masculine, que surmontait un vaste champignon blanc. Le vaste
champignon blanc, c'était un parapluie ; la noire silhouette mascu-
line, c'était Pierre...
Elle fit une pause, mais nullement, cette fois, pour se remettre
d'un trouble quelconque; elle ne s'était arrêtée que pour souffler,
s'étant animée par degrés, plus loquace qu'à l'ordindre, devenue
la proie d'un de ces entrains verbeux qui, presque toujours, sont
le témoignage indirect, mais très clairement délateur des grandes
joies intérieures. De sa tristesse du matin il n'y avait pas plus de
traces en sa personne que, sur sa longue redingote de loutre et sur ^
ses fourrures noires, il ne restait de vestiges des gros flocons blancs
qui s'y étaient abattus naguère, et qui si vite avaient fondu dans la
chaude atmosphère de la voiture. N'ayant pas satisfait encore le
besoin de parler qui s'était emparé d'elle, elle se hâta de continuer
son récit :
— On prétend que les voyageurs originaux, excentriques, les
amateurs d'invraisemblables excursions et de fantasques équipées,
finissent .toujours; par se rencontrer, en quelque lieu bizarre que
leur caprice les mène, quelques intempéries et quelques dangers
qu'ils aient affrontés pour donner du lustre à leur nom, ou tout
simplement par amour de la solitude. Mais, si ces rencontres inat-
tendues mettent^ au désespoir les explorateurs de terres vierges et
les ascensionnistes anglais, je fus, moi, tout à fait enchantée de
rencontrer sur mon chemin quelqu'un qui, ayant en, comme moi-
même, l'idéejphilanthropique et biscornue d'aller, par un temps de
neige, visiter les travaux inachevés d'une cité ouvrière en voie d'è-
closion, se trouva Jà fort à point pour me tirer d'affaire, en relevant
le cheval tombé, et pour m'offrir son bras, ainsi que quelques explka-
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Mi^AMB DE QIYVL 739
tiens des plas^intéreseanlea «nr Tobjet même de ma pelite exrarsion
polaire... Ahl à propos» une menreilte, cette cilël Et quelle heu-
reuse pensée de TaToir assise en pleine campagne, au revers d'un
coteau, sur la lisière d'un bois, à deux ou trois kilomètres de L'u-
sine^ dont on ne toit noéme pas les cfaeosHiées I Rien qui y rapf^Ue
le labenr, la dépeadance, le }0ug : ce sera la trére, une trôve de
Dieu, après la dlme des bommes, un relâche complet, au grand air
pur qui apaise el sous un ciel que ne saUt aiicune fumée, ajurèsk
travail qui vous brûle entre des murs noircis ; ce sera la paix el le
repos dm soir dans une solitude champêtre,, mais sans isolement,
puisqu'il s'agit d'une ville en miniature, et sans abandon, puisque
ceux qui y vivront resteront nos voisins.... Imaginez des bijoux de
maisons, très- confortables, indépendantes, quoique voisines et sœurs
les unes des autres, et qui seront entourées d'un semblant de ^ur-
din, comme en oet les habitations pseudo-rustiques des petits bour-
geois parisiens qui font de la villégiature à l'ombre des fortificatiens.
On louera cela quatievingt-dix, cent, cent cinquante et deux eeats
francs par ani Ë^, après un certain lape de temps, moyennant une
redevance à peine plus élevée, de locataire on deviendra pro-
priétaire. Des nids à bonheur à prix réduit pour les pauvres
diables qui n'ont pas les moyws de dorer leurs joies sur tranche.
Puis, plus tardt il y aura des écoles, une bibliothèque, peut-être
un théâtre, que sais-je7Et tout cela sans autre aumône qu'une
avance de fonds faite par mon père, chacun payant sa part, et aussi
sans aucune condition imposée, sous un régime d'absriue liberté.
Voilà donc enfin le bienlait qui ne guette pas son salaire I
Sur ces mots, et avec un mouvement d'une vivacité pleine de
tendresse et de grftce, Alice alla vers son pfare et l'embrassa.
— Vos électeurs vous ont méconnu, papa. Je casse leur verdict.
— Oh I dit le marquis, pour ce qui est de l'absolue liberté, c'est
une invention de Pierre; et je n'ai pas dit mon dernier mot lànles-
sus. J'aimerais bien qu'il y eût quekfues conditions...
— - Chut t interrompit AÛee en ssettant son mandion sor la bouche
de son père. Ne gâtons rien.
Elle était radieuse de gatté, d'entrain, beUe i miracle sous les
couleurs fraîches et fugitives que la bise glaciale avait déposées
sur la pâleur de son teint. Son étroite et longue pelisse murohimte,
que bordait une large bande de fourrure sombre, accusait les lignes
souples et onduleuses d'un corps vraiment superbe, en dépit de la
gracilité de certains contours, et si fier, si imposant toujours, si
royal, si divin jusque dans les attitudes assouplies et caressantes
que lui infligeait le hiisse]>ailer du moment, qu'il semblait réelle-
ment que tout désir d'homme dût, en s'y posant, se purifier ou
. s'éteindre, se transformer en honmiage (m, se figer de honte.
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7A0 REYUB DES DEUX MONDES.
Elle se taisait maintenant, ayant épuisé sans doute cette verve
bavarde, qui chez elle n'était qu'un accident, ou songeant peut-être
à cette étrange promenade qu'elle avait faite au bras de Pierre,
sous la neige, parmi des moellons amoncelés et des constructions
naissantes qui ressemblaient à des ruines dans un paysage désolé.
Car, si elle avait pu se montrer prodigue de détails sur la future
cité, c'est qu'elle avait pris largement son temps pour questionner le
jeune homme, et que, complaisamment appuyée sur lui, elle l'avait
mis à même, malgré l'inclémence du ciel, de faire bonne mesure à
sa curiosité. Il est vrai que, dans son récit, elle n'avait pas insisté
sur cet aspect de son expédition, glissant rapidement sur l'interven-
tion et le concours de Pierre; mais, si, comme on le prétend, les
femmes ont vraiment coutume de réserver pour le post-scriptum les
points intéressans de leur correspondance, pourquoi ne serait-on
pas en droit de chercher dans les parties les plus succinctes de leurs
plus abondantes narrations le secret des émotions joyeuses qui font
leur langue agile et leurs récits diffus?
— A la prochaine occasion, madame, dit Pierre en souriant, les
électeurs feront comme vous : ils casseront leur propre sentence.
— Ohl moi, dit H. de Yercillac avec une moue dégoûtée, je suis
au bout de ma carrière, et je n'ai nulle envie de rentrer en lice. J'ai
fondé les verreries de Bourville pour jouer à rhonune utile; c'était
le jeu à la mode alors, et j'aimais encore mieux cela que de mettre
mon nom sur ces affiches de couleur tendre où l'on a l'air d'étaler
ses quartiers de noblesse pour engluer les écus des badauds. La
chose ne m'a guère réussi, d'ailleurs. Dans le monde et parmi les
miens, où beaucoup de gens pourtant ne se font pas scrupule de
siéger et d'émarger en maint conseil d'administration, on a crié à
la dérogeance, malgré ma précaution d'adopter une des rares indus-
tries qui jadis ne fissent point déchoir; et, pour ce qui est de mes
ouvriers, ils commencent à me vouloir mal de mort, ainsi que le
commande la logique humaine, pour le bien que je me suis eJQTorcé
de leur faire et pour celui qu'ils me croient encore capable de tenter
en leur faveur...
— Que vous exagérez, cher monsieur I interrompit Pierre. Per-
sonne, parmi ces gens-là, ne vous hait; et, croyez-moi, dans le
désarroi social où nous vivons, c'est un beau triomphe» qui suffit à
attester tout ce que vous avez fait, tout ce que vous pouvez faire
encore.
— Bah I mon cher enfant, dit le marquis avec un geste d'indiffé-
rence et de lassitude, cela vous plaît à dire. Vous êtes jeune, vous
êtes de ce temps-ci ; vous nourrissez une foule de chimères très
généreuses, que votre éloquence me fait prendre, de loin en loin, pour
des vérités pratiques; vous ne croyez pas que l'antagonisme des
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MADAME DE GIVBÉ. 7A1
classes soit sans remède; vous comptez sur l'avoDir pour triompher
des rancunes populaires comme de l'inertie et de l'ineptie du clan
social auquel j'appartiens. Mais moi qui vieillis, moi qui m'appelle
VercîUac, moi qui suis du passé par naissance, par tradition, par
instinct, et qui en suis presque par mon ftge, moi qui ne puis, comme
vous, saupoudier de républicanisme mes théories sociales, — quoi-
qu'il ne me soit plus guère permis de croire à la possibilité d'une réac-
tion durable, d'une réaction qui ne soit pas une éphémère protesta-
tion contre des excès jacobins, — je me sens chaque jour plus dépaysé,
plus las dans la voie déserte où je me suis engagé. Pour continuer
ma route sans risque de défaillir, après toutes les expériences que
j'ai faites à mon dam, il me faudrait évoluer franchement vers les
idées nouvelles; or, c'est précisément ce que je ne saurais faire. Et,
d'ailleurs, à mon âge, de pareilles évolutions, quelque sincérité on
quelque désinvolture qu'on y mette, ressemblent toujours à des
pantalonnades ou à des apostasies. Aux idées jeunes il faut de jeunes
champions, et les invalides des campagnes d'hier seraient de pauvres
soldats pour les batailles de demain. •• Et, parbleu! mon cher Pierre,
vous qui m'endoctrinez si bien, pourquoi diable ne brigueriez-vous
pas ma succession dans l'ordre politique? Vous êtes aimé ici, vous
seriez vite connu et apprécié dans tout le canton et dans tout l'ar-
rondissement, sans compter que vos opinions sont sensiblement
moins éloignées que les miennes des idées du jour. Je vous invite à
vous asseoir sur le siège de député que j'ai perdu et sur celui de
conseiller général que je possède encore. Si l'on est vraiment en train
de rompre les dernières lances dans le champ clos des partis, j'aime
autant mettre bas les armes tout de suite... Voulez- vous la mairie
de Bourville par-dessus le marché? Vous me rendrez un joli service
en m'en débarrassant.
Pierre secoua la tête en riant.
— Non, non I dit-iU Je n'ai ni rang à sacrifier, ni fortune à bien
employer. Ne pouvant prêcher d'exemple, je serais un mauvais
apôtre, et l'on aurait trop beau jeu vr&unent à me dire qu'il ne
m'en coûte rien d'évangéliser les riches. Ne voulant pas aller m'en-
rôler parmi les violens, je serais condanmé à prendre rang parmi les
bavards ; discoureur impuissant et inutile dans un milieu où il n'y
a que des discoureurs, nouveau Tyrtée dans une armée où il n'y a
que des Tyrtées. Belle recrue, en vérité I Non; ceux qu'on menace
aujourd'hui, et qui, se regardant avec inquiétude, commencent à
paraphraser sur tous les tons le : ce Seigneur, nous périssons! » de
l'Écriture, ne peuvent être sauvés que par eux-mêmes. Qu'ils soient
la pierre angulaire de l'édifice, au Ueu d'en être l'ornement plus ou
moins brillant, plus ou moins discutable, plus ou moins onéreux :
on ne songera plus à les supprimer*. • Oh! je sais^ l'ingratitude
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7&2 REYCE DES DEUX MONDES.
humaine I Eh bien! non. Les hommes individuellement sont ingrats;
U société ne l'est pts, parce que sa loi suprême est de vivre en pro-
gressant : elle marche toujours d'accord avec ceux qui lui assu-
rent ou lui promettent cette vie de progrès, la reconnaissance étant
pour elle une vertu nécessaire, comme l'est pour les commerçans le
respect des engagemens, qu'il ne faut pas confondre avec la probité,
et elle ne déflonce le pacte d'alliance que quand elle se sent menar
cée ou se croit trahie... Les laits produisent toujours leurs consé-
pences logiques, quand ils sont appelés à opérer sur l'humanité
entière ou sur une grande masse d'hommes, parce que les circon-
stances spéciales et Les anomalies individuelles se trouvent alors
neutralisées et comme noyées dans l'ensemble, il y a des plantes et
des tecraios rebelles à la culture ; est-ce à dire pour cela que la terre
en général ne soit pas calûvable, qu'elle ne soit pas féconde?..
Vous demeutferez donc sur la brèche, cher monsieur ; votre présence
y est à elle seule un graod enseignement et un grand exemple. Vous
av<ez bien voulu me prendre pour aide-de-«amp : je ne sollicite pas
d'autre honneur, ni nerôve d'autre fortune..»
On en resta là. Mais, dans la soirée, Alice vint s'asseoir tout près
de Pierre^ dans le second salon, où^ depuis un instant, le jeune
homme s'était mis k crayonner machinalement sur la marge d'un
journal. — Ce second salon, que séparait du premier une cloison dont
le panneau central était occupé par une glace sans taia et dont les
panneaux e&trémes étaient percés, chacun, d'une large porte toujours
ouverte,^ ne servait guère qu.'à compléter, pour la régularité de la
distiibution et la satisfaction des yeux, les appartemens du rez-de-
chaussée. Bien que ce fût une pièce de dimensions beaucoup plus
restreintes que celie qui la précédait,, et que l'intimité frileuse des
longues soirées d'hiver y parût devoir trouver un asile plus gai,
plus aimable, plus chaud que partoirt ailleurs,, la m^quise préfé-
rait aux chinoiseries; qui l'^icamlDraient les boiseries blanches,
oiiiéesdeportraits^ et les tapisseries d'Aubussoa de son grand salon ;
ce n'était donc, en quelque scnrte, qu'un passage reliant ce grand
salon à la salle de billard, mais \m passage haiûtable et même fort
agréable à habiter, grâcei toutes les petites choses rares et curieuses
qui le décoraient. Ce soir-là^ pkis que jamaisy on pouvait être assuré
d'y trouver la solitude, car le marquis était remonté chez lui de très
bonne heure, et M'*^ Ikrminifi, qui,, par suite du mauvais temps, ne
pouvait songer à regagner ses lares avant le lendemain matin, tra-
vaillait avec recueillement, en compagnie de la marquise et dans
l'endos que fermait, au cnûi do la cheminée de la grande pièce, un
immense paravent, i la confisotioii de p^ts bonnets de tricot des*
tinés aux jeunes tètes die la commune*
— Kococe quelque plan nouveau? dit Alice ea s'asseyant.
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lIABikME DE GITBi. 743
Pierre eut un tressaitlement, où se pourah deriner autre chose
que la brusque sensation d'un rêveur qu'on dérange. Getle voix qui
se faisait entendre tout à coup près de lui, au moment même où,
plein des souvenirs de la journée, ému, troublé, inquiet, il recom-
mençait à s'interroger, à sonder son cœur, à scruter sa conscience,
cette voix qu'il s'était accoutumé pourtant i écouter sans ivresse et
sans terreur, cette voix venait de le remuer jusque dans l'âme. CTest
que la rencontre qu'il avait faite dans Taprès-midi et la promenade
à deux qui avait été la conséquence de cette rencontre étaient deve-
nues pour lui, grâce à l'attitude et à la conduite d* Alice, tout autre
chose qu'un banal incident de la vie champêtre. La jeune femme
avait pris et gardé le bras de Pierre avec trop de complaisance et
d'abandoD, elle lui avait parlé de la tristesse de sa vie présente avec
trop d'insistance et d'épanchement, elle avait surtout trop prolongé
cette scèae d'intimité, paraissant même vouloir la continuer au
retour, dans la voilure, pour que Pierre ne ressentit qu'une mélan-
colie plus ou moins vague et n'eût conservé de tout cela, de ce long
contact, de cette causerie d'apparence confidentielle, de ce tête-à-
tête en plein vent, auquel la rigueur du temps avait assuré l'isole-
ment et le secret, qu'une impression de molle souvenance et de poé-
tique langueur. — L'amour le plus profond, le plus sincère, le plus
exalté même, peut s'éteindre, lorsqu'il manque de cet aliment incon-
sistant, maiâ pour lui vital, qu'on appelle l'espoh*, et le nombre est
fort restreint des grandes passions qui se nourrissent de leur propre
essence; encore ne faut-il voir en celles-là que des variétés de cette
sorte de délire mystique qui porte certains hommes à diviniser
leurs sentimens et jusqu'à leurs besoins, l'amour devenant alors
pour eux un culte comme un autre. En règle générale, il faut tuer
sa passion ou la nourrir, au moins d'espérance; faute de quoi, c'est
elle qui vous tue. Or, Pierre n'était pas mort et Alice était mariée ;
il fallait donc bien que ce fût l'amour de Pierre pour Alice qui eût
succombé. — Le jeune homme, en eflfet, quelque idéaliste et rêveur
qu'on le suppose, ne pouvait s'être laissé aller à croire qu'une fata-
lité bienveillante se réservât de mettre à néant tous les obstacles,
vivans et autres, qui le séparaient de la comtesse de Givré; il devait
savoir que la vie réelle ne nous réserve que bien peu de ces sur-
prises, de ces coups de théâtre agréables qui font sortir le bonheur
d'une trappe complaisante, juste à point pour le dénoûment; il n'y
a que des poètes et des philosophes, des imposteurs, en un mot,
pour prétendre que deux âmes, ou deux corps (car certaines gens
n'excluent pas les corps du bénéfice de ce soi-disant décret de la
nature) sont assurés d'être unis, même en ce monde, pourvu ((u'il
y ait entre eux de suffisantes affinités. Mais il avait compté sans la
précoce dislocation du ménage d'Alice, et surtout sans les disposi-
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7hh RETUE DES DEUX MONDES,
lions imprévues dont celle-ci paraissait animée. De plus, il ne savait
pas assez que l'amour est ici-bas le vrai, le seul phénix, plus prompt
encore à renaître qu'à se consumer, et qui ne se livre à son bûcher
que pour se rajeunir. Qu'il revive semblable à lui-même ou trans-
formé, qu'il s'engage en de nouveaux liens ou qu'il reprenne ceux
dont la mort l'avait aifranchi, qu'importe! C'est affaire aux circon-
stances d'en décider. Ce qui est inévitable, c'est sa résurrection.
Yoilà pourquoi Pierre avait tressailli de tout son être en entendant
la voix d'Alice si près de son oreille.
— Savez-vous, reprit la jeune femme d'une voix qu'elle s'appli-
quait à rendre sourde, que vous soulageriez d'un grand poids ma
conscience en faisant ce que mon père vous conseillait tout à l'heure,
en briguant sa succession politique? C'est qu'il me souvient d'avoir
un peu pesé sur vous pour vous déterminer à vous fixer ici, et que
)e ne puis sans remonls accepter l'idée d'avoir contribué à cette
iomiolation que vous avez faite en vous-même de tout rêve glorieux,
de toute ambitieuse visée.
— Je n'ai, je vous le jure, madame, répondit Pierre d'un ton
mal assuré, aucun regret ; et je ne sais, sur Thoaneur, ni de quels
sacrifices, ni de quels rêves, ni de quelle gloire, ni de quelle ambi-
tion vous parlez.
— Il est impossible, dit Alice, que vous n'ayez pas, étant ce que
vous êtes, quelque regret au cœur en songeant que votre jeunesse
va s'écouler tout entière parmi des occupations subalternes, dans
un village perdu, se dépenser et s'user à des soins infimes, alors
qu'il lui était permis d'aspirer à tous les sommets, et...
— Permis en vertu de quoi, chère madame? interrompit Pierre
d'un ton redevenu tranquille.
— Mais... en vertu de votre intelligence, de vos talons...
— Quel était mon dessein avant d'avoir compris ce qu'était mon
devoir? M' enrichir pour être utile. Je suis utile ici ; comment regret-
terais-je de ne pouvoir aller faire fortune ailleurs?.. Non, non,
chère madame, — ajouta le jeune homme en souriant doucement, —
il ne faut pas me plaindre ; il n'y a rien dans mon sort qui mérite
la pitié.
— Alors, vous êtes heureux, tout à fait heureux?
— Tout à fait calme, répondit Pierre en se levant, ce qui est ma
manière d'être heureux.
Comme il cherchait une transition pour passer à un sujet de con-
versation moins iatime^et moins brûlant, en proie, d'ailleurs, à une
véritable gène sou3 le regard étrange et en présence de l'agitation
nerveuse de la comtesse, un domestique portant une lettre vint à
M"^* de Givré^ après Tavoir cherchée dans le premier salon.
— Ah I dit-eÙe avec un peu d'ironie dans la voix et comme repli-
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MADAME DE GIYBÉ. 7&5
quant tardirement à la phrase de Pierre, tant mieux! les gens
heureux sont rares.
Elle prit la lettre sans même en regarder l'adresse, et elle demeura
quelques instans distraite, ne songeant pas à déchirer l'enveloppe.
Puis, machinalement, son regard s'abaissa sur cette lettre avec
laquelle jouaient ses doigts, et, tout à coup, son visage devint
blême, elle eut un frisson nerveux, accompagné d'une telle con-
traction des traits que Pierre s'approcha vivement, la croyant près
de s'évanouir. Néanmoins, elle se domina, ouvrit la lettre avec une
fiévreuse anxiété, assez mal dissimulée, et la parcourut du regard,
à b hâte. Après quoi, elle froissa le papier dans une de ses mains,
tandis qu'elle portait l'autre à son cœur, comme font tous ceux
qu'étouffe une brusque palpitation; son regard s'attacha sur Pierre,
un regard fixe, vitreux, désespéré, navrant, et elle chancela , parais-
sant implorer un appui. Pierre alors lui prit la main, et, entourant
d'un bras la taille de la jeune femme, la soutenant doucement, il
lui indiqua des yeux le fauteuil qu'elle avait quitté et vers lequel
il voulait la conduire.
— Merci I fit-elle à voix basse. N'appelez pas.
Pierre, instinctivement, avait gardé le silence ; il avait deviné le
désir qu'avait Alice de ne pas être secourue par les siens, surtout
de ne pas être interrogée par eux.
Quand la comtesse sentit le bras du jeune homme autour d'elle,
ses traits se rassérénèrent brusquement, et son corps, qui s'était
raidi contre l'alanguissement du malaise, s'assouplit tout d'un coup,
paraissant se complaire en sa captivité, s'attardant à l'étreinte timide
de ce bras robuste et discret qui le soutenait si bien. Les yeux de
la jeune femme s'humectèrent, son regard prit une expression de
douceur extatique, et ses lèvres, encore exsangues, eurent un tendre
balbutiement. Pierre, grisé, atteint de vertige, affolé, se pencha
vers Alice, la déposa lentement sur le fauteuil, et, oubliant tout,
tout jusqu'à cette lettre dont il ignorait le contenu et la provenance,
et qui était pourtant la cause, du moins la cause occasionnelle de la
scène, il mit un long baiser dans les cheveux blonds qui s'ofiraient
à ses lèvres. Puis, il se laissa glisser à genoux, en murmurant :
— Pardon I
Mais son repentir ne provoqua pas plus de paroles que son audace
n'avait soulevé de protestations. La comtesse de Givré maintenant
semblait dormir; on eût pu croire, en tout cas, qu'elle avait perdu
connaissance si sa main n'eût tenu celle de Pierre en la serrant
avec une force évidemment consciente. Autour des jeunes gens
tout était calme; le silence des deux salons faisait écho à leur
silence; les bûches de hêtre des deux foyers, presque en entier
consumées, n'avaient plus ni pétillemens ni chansons ; les lampes,
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7Ad RETUB DES MDX MOBTDES.
coiffées d'énormes abat-jour, jetaient sur le tapi» des lueurs eirci»-
laires, laissant dans la pénombre les coins et les murailles; à tra-
vers la glace sans tain on Toyait le grand paravent qui abritait la
veillée laborieuse des ouvrières dea pauvres. Bien ne bougeait.
Pierre avait pu comprendre, dans le court instant d'ivresse et de
défaillance où sa force d'âme l'avait trahi, toute la fragilité des
vertus les mieux assises et ccmibien vaine est la prétention des sages
d'asservir toujoura leurs sens à la domination de leur raison. — Qu6
sont ces laborieux échafaudages de belles résolutions que le soufile
tiède d'une bouche aimée suffit à ébranler et que le moindre attocH
chement lait choir? k quoi bon ces projets héroïque» qui aboutis^
sent à des capitulations sans honneur 7 Se tracer un plan de conduite
en vue des surprises futures, n'est-ce pas agir comme un ivrogne
qui, à jeun, s'étudierait à marcher droit, ou comme un homme
qui, sain d'esprit, se mettrait en peine d'un itinéraire pour l'époque
où, devenu dément, il lui faudrait naviguer sans boussole? Et que
valent, en présence de l'occasion, et surtout sous la morsure du
désir, les plus fermes et les plus courageux propos ? — Ah 1 c'est qu'il
avait trop tôt oublié, lui, homme chaste plus encore que passionné,
que le moindre frisson de volupté courant à fleur de peau secoue
les plus fortes volontés jusqu'aux racines, et que si l'imagination
qui s'exalte a autant de part k nos tourmens que la chair qui pal-
pite, celle-ci a plus vite que celle-là raison de nos scruputes, de nos
timidités et de nos résistances. Il venait d'éprouver que l'amour,
si limpide qu'en soit la source, si pure qu'en soit l'essence, tend
toujours au même but grossier; il venait d'apprendre que, sur les
champs de bataille de la passion, les vrais héros sont les* fuyards,
le suprême effort de la vertu étant bien, en pareille matière, de se
dérober à la lutte» — Il &llait fuir pour se vaincre : il fuirait. Jamais
il ne ferait litière de la reconnaissance, de l'amitié, de l'honneuf •
— Pardon l répéta-t-il toujours à vrâc basse et toujours k genoux.
Pas plus que la première fcna il n'obtînt de réponse» Alors, fai-
sant mine de se lever, il ajouta :
— Je partirai, je vous le jure!
— Voua, Pierre, partir I fit Alice avec un sursaut* Jamais 1
— Alice!.. Madame!..
— Vous disiez : Alice! Vous disiez bien. N'ai-je pas dît : Pierre
— Ah! c'est que mon nom, sans doute, ne brûle pas vos lèvres
conune le vôtre brûle les miennes» C'est que vous ignorez tout ce
que ce nom : Alice I renferme pour moi d'enivrantes songeries et de
longs désespoirs I Savez-vous que toute ma jeunesse y est contenue,
ma jeunesse qui bientôt sera Morte» morte sans avoir porté ni un
firuit ni une fleur, sans avcûr laissé dans noa vie d'autre parfo»
qa'una ftere sentair d'amour» flétries et de chair eonsunaéel C'est
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KADAHE DB QtWVL 7&7
presque depuis la fin de mon enfanoe et le oomnieneement de la
vôtre que je souffre silencieux ; mes lën'es ne peuvent se faire amsi
tout d'un coup à prononcer seul, même à voix basse, ce nom que
mon âme a si longtemps murmuré...
Tout cela était dit sur un ton bas, étouffé, comme en sourdine ;
mais l'âme, à défaut de la voix, vibrait dans les paroles.
Alice se pencha vers le jeune homme, qui, contenant sa voix et
son geste, mais impuissant à maîtriser Fexpression de ses traits et
le feu de son regard, semblait tout prêt àVétreindre dans ses bras
pour l'emporter au loin.
— Ah! dit-elle, en voilant d'un pli de sa paupière Téclat inac-
coutumé de son calme regard, subitement avivé, vous m'aimez
toujours de même?.. Moi aussi, allez! je vous aime bien maintenant!
Et sa main longue, svelte et diaphane, aux ongles pâles, maïs
polis et lustrés, — main de patricienne du xvi* siècle, — se posa
sur l'épaule de Pierre, qui tressaillit et brusquement se leva.
La jeune femme le regardait maintenant avec fierté, presque
avec défi, étonnée qu'il ne fût pins à ses pieds, mais assurément
très éloignée de tout sentiment de confusion. Jamais port de tête
plus altier n'accompagna pareil oubli du devoir.
— Alice, taisez-vous, de grâce! murmura le jeune homme, en
se retournant vers le grand salon, comme s'il eût craint réellement
que quelque étincelle perdue de ce brûlant dialogue, imparfaite-
ment étouffé, n'eût jailli jusque dans l'autre pièce. •
De fait, un bruit venait de se produn-e. M""* dé Yercillac avait
quitté sa place et, laissant sa belle-sœur endormie, se dirigeait vers
la porte, mais sans même jeter un regard du côté des deux inter-
locuteurs. Alice et Pierre demeurèrent un instant muets et interdits.
Mais la porte était à peine refermée que Pierre reprenait :
— Vous vous trompez; je ne vous aime plus, je ne peux plus
vous aimer comme autrefois ; ne vous appartenant plus, vous ne
sauriez m'appartenîr, et mes rêves eux-mêmes répugneraient désor-^
mais à vous faire complice de mes sentfmens.
— Oh ! dit Alice, en se levant à son tour et en s'approchant du
jeune homme à pas lents, croyez-vous vraiment qu'il suffise d'in-
voquer les répugnances et les délicatesses d'une âme droite et pure
pour se débarrasser du joug poignant de l'amour? J'ai expérimenté
moi-même l'inutilité du procédé.
— Vous avez, vous, une excuse peut-être, dit Pierre avec tris-
tesse : abandonnée, trahie...
— Moi, trahie ? Moi, abandonnée? înterronypît Alice avec un sou-
rire plein d'une amëre fierté.,. Tenez, lisez I
Elle prit sur le guéridon où elle l'avait jetée tout ouverte la
lettre qui avait amené cet étrange et douloureux colloque. Pierre
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1
7A8 RETDE DES DEUX MONDES*
reconnut l'écriture; il eût voulu ne pas lire, devinant que cette
lettre contenait de quoi achever sa déroute, mais il ne sut pas
résister à la tentation. Et il lut avec stupeur :
« Ma chère Alice,
« Bien que les termes où nous vivons ne comportent guère la
célébration d'un anniversaire de mariage, je ne puis oublier qu'il
y aura demain un an que vous êtes devenue ma femme. Rien d'éton-
nant donc à ce que je choisisse cette date pour reparaître à Givré, où
ma présence est d'ailleurs nécessahre, au moins pour quelques jours.
« Pas plus aujourd'hui qu'à l'époque démon départ, je ne soup-
çonne le motif de votre froideur à mon endroit, de cette froideur inex-
pliquée qui m'a contraint de m'éloigner pour laisser le champ libre
à vos mélancolies et sauvegarder mon amour-propre, en même temps
que notre commune dignité. Les muettes rigueurs dont vous m'avez
accablé sont toujours, et plus que jamais, une énigme pour moi,
mais peut-être ne trouverez-vous pas étrange que je choisisse la
date de demain pour une nouvelle tentative d'éclaircissement et de
conciliation.
a Veuillez croire, en tout cas, que mon affection pour votre
personne, quelque discrète et mesurée que l'ait rendue votre con-
duite, restera toujours au niveau de mes devoirs envers la comtesse
de Givré.
(( Cette lettre ne nie précédera vraisemblablement que de quel-
ques heures.
« Tout vôtre.
« Givré. »
Ainsi, ce n'était pas Raymond qui avait quitté sa femme, comme
on avait trouvé si simple de le croire, comme lui, Pierre, tout le
premier, l'avait admis sans effort, presque sans étonnement 1 C'était
Alice qui avait rebuté son mari par sa froideur, par une antipathie
soudainement affirmée ; c'était elle qui de ses mains avait relâché
ces liens flottans où n'étaient plus captifs que deux noms et deux
dignités !.. Hais alors, l'amour, l'amour seul avait pu engendrer
cette haine ou ce dégoût... Depuis quand donc était-il aimé?
— Alice, vous m'aimiez !.. Se peut-il 7. . Depuis quand?.. Ohl
dites-le, ne craignez pas de le dire. Ce seul écho que doive trouver
ma longue et secrète invocation, nous l'étoufferons ici. N'ayez ni
inquiétude, ni scrupules, ni honte, ni angoisse ; si j'ai pu vous trou-
bler par ma présence, je saurai vous apaiser par ma retraite.
— Oui, vous partirez I dit Alice avec amertume. C'est un remède
cela... pour vous. Hais moi?.. Pourquoi avez-vous parlé?
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i
MADAME DE GIYRÉ. 7A9
— Que voulez-vous dire?
— Je veux dire, répondit Alice, qu'il y a de vagues compromis
que la conscience fait avec le cœur, et que le langage éclaire ; qu'il
est des sentimens secrets qu'on berce et qu'on endort d'une muette
chanson de l'âme, mais qu'un seul mot réveille. Pourquoi m'avoir
éclairée, pourquoi m'avoir réveillée, si vous deviez, à mon premier
cri de détresse, songer à la fuite, cette banale lâcheté 7, • Vous me
demandez depuis quand je vous aime 7 Le sais-je7 Peut-être aussi
depuis Tenfance. Est-ce que nous savons au juste la nature d'un
sentiment qui a grandi sournoisement avec nous-mêmes, tant
qu'un murmure ou un soupir exhalé près de nous, se faisant,
à l'heure opportune, le complice de ses ardeurs déguisées, ne
lui a pas arraché le cri qui nous oblige à le connaître par son
nom 7 Longtemps vous avez soupiré si bas que je ne vous ai pas
entendu; mais, un jour, vous m'avez librement et clairement
exprimé votre amour, et votre aveu m'est resté dans l'oreille, votre
tendresse m'est entrée dans le cœur, et tout cela, plus tard, à l'heure
des premières déceptions, des comparaisons involontaires, m'a cruel-
lement ravagé l'âme... Certes, je ne croyais avoir pour vous, lors-
que je me suis mariée, que de la sympathie, de l'estime, de l'amitié,
avec une sorte de mystérieuse et vague jalousie qui me poussait à
désirer que votre existence fût, le plus possible, liée, inféodée à la
mienne... Peut-être, après tout, vous aimais-je déjà...
Pierre écoutait, navré, charmé, en proie à tous les sentimens
contraires que fait naître en un cœur droit l'antagonisme de la pas-
sion et du devoir. Toutefois, l'impression chez lui dominante était
l'effroi, parce qu'il était désormais fixé sur la force de résistance
que l'on peut attendre de la raison lorsque l'amour vous tenaille le
cœur et la chair. Dorénavant, il ne lui serait plus permis de se fier
aux étiquettes de ses sentimens, à ces étiquettes que l'on rédige
soi-même avec quelque complaisance, pour s'épargner de trop dures
humiliations lorsqu'on inspecte et qu'on inventorie son âme. L'expli-
cation de l'indulgence dont nous usons habituellement envers nous-
mêmes est tout entière dans cette faculté que nous avons de bapti-
ser nos sentimens et nos actes à notre gré ; nous appelons aspiration
de l'âme ce qui est désir; passion, ce qui est volupté; entraînement
fatal, ce qui est élan volontaire; catastrophe, ce qui est imprudence;
chute inévitable, ce qui est déchéance voulue : nous mettons en vers
toute la prose qui est en nous.
— Puissent mes propres souffirances, dit le jeune homme en s'in-
clinant devant Alice, me faire pardonner celles que je vous ai cau-
sées I Avant huit jours, j'aurai quitté Bourville.
— Encore I fit Alice avec un accent et un geste d'impatience,
presque de colère.
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7W REVUE DES DEUX MONDES,
— Je dois, je veux vous sauver, dit Pierre.
— De qui? De tous?.. HUheurenx, c'«st de moi-même qu'il
faudrait me sauver 1
Elis eut, en disant ces mots, «n regard suppliant et désolé. Pierre
sentit qa'une compassion pleine de tendresse le pénétrait tout entier
et «mollissait ison courage.
— Vous sauver de vo(u»-mème7 dit*fl. Et comment le pourrais-je
faire autrement qu'en -vous fuyant?
Alice lui prit la main.
— En restant près de moi, dk-eUe avec un sourire «ttristé, pour
me soutenir et pour me conseiller. Seule, c'est-à-dire ssbsvous, s*il
me fallait affronter la présence de mon mari, ses reproches muets ou
formulés, ses tentatives de réconciliation, quedevietidrais-je !.. Son-
gez qu'à vous entendre, à vous deviner surtout, j'ai perdu toute foi
i^ligieuse. Puis-je avoir une croyance que vous n'avez pas?.. Eh bien I
à quels sentîmens, à quelles idées vais-je rattacher ma vie et ridlier
mon honneur, sinon aux sentimens et aux idées que je tiendrai de
vous, que je puiserai dans votre ccBur et dans votre raison?
A ce moment, des bruits de pas et de portes résonnèrent dans le
vestibule, et, deux secondes plus tard, le oomte de Givré, précédé
de la marquise, entrait dans le grand salon. Tandis que >!"• Her-
mioie, réveillée en sursaut, quittait ses retranchemens ponr aller
au-devant de son neveu, Pierre lançait à AHce on regard plein
d exhortations et d'angoisses, auquel répondait vite un rassurant
coup d'œil. La pâleur habîtudie de la jeune femme ne permettait
guère de (ire sur son visage le secret de ses émotions; ^ant à sa
contenance, elle était redevenue ferme, et ce fut d'un pas tranquille
que la comtesse se dirigea vers son mari. Ceiui-ci semblait avoir
dépouillé, en même temps que sa pelisse de voyage, tonte trace de
fatigue et toute avarie de toilette ; il apparaissait radieux d'élégance,
dans son prestige d'imperturbable correction.
— Ma chère, dit-il en embrassant sa femme sur le front, j'arrive
de Nice en droite ligne, mais j'arrive i temps. Trente et quelques
heures de chemin de fer pour avoir la j(rie de t'embrasser aujour-
d'hui, 24 novembre, avant minuit! Il est i peine onae heures; je
sus presque en avance... Mais j'aurais bien pu être en retard, car,
soit dit sans reproche, tu as négligé de m'avertir que tu avais quitté
Givré pour Boinrville; heurensemeat, je m'en suis douté, et je suis
venu ici directement... Bonjour, Pierre I
Alice ne répondît rien. Ce tutoiement, habitude d'enfanee qui lui
avait toujours paru fort naturelie, la (Moquait incroyablement. Elle
avait beau se dire que Raymond ne pouvait, à meîns de révéler toute
la profondeur de leur mésintelligence, recourir, en un pareil moment
et en présence de pareils témoins, à des formules cérémoniewes»
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HADâKE DE GtTEÉ. 75i
elle était à lâ fois surprise et gênée de s'entendre tutoyer par son
mari. Pourquoi ne lui parlait-il pas comme il lui avait écrit ? — Quant
à Pierre, il serra la main que Raymond lui tendait, mais il le fit avec
une répugnance dont il se demanda tout bas la cause. Il n'avait,
après tout, qu'un bien léger méfait sur la conscience : un simple
baiser, qui s'était fourvoyé dans des cheveux blonds. Encore avait-il
courageusement, sinon victorieusement lutté contre cette vénielle
défaillance. Il fut obligé de s'avouer que l'impression répulsive q«i
s'interposait entre Raymond et lui procédait tout uniment de la
jalousie, d'une jalousie d'autant plus douloureuse et plus amëre
qu'il se croyait en droit maintenant de considérer le mari d'Alice
comme le larron de son bonheur ; il n'avait ni le temps ni le sang-
Croid nécessaires pour se rappeler toutes les barrières qui l'avaient
séparé de M"* de Vercillac, avant de le séparer de la comtesse de Givré.
Le marquis, accourant au bruit, arrivait à la porte. Il fut saisi
'd'étonnement en apercevant Raymond. Néanmoins, il l'embrassa, en
lui. disant à l'oreille :
— Est-ce le retour de l'enfant prodigue et faut-il tuer le veau gras ?
— Je vous demande pardon, dit Raymond, s'adressant au mar-
quis et à la marquise, de ne vous avoir pas prévenus. Mon retour,
non plus que mon départ, n'a rien eu de prémédité. Donnez-moi une
chambre quelconque. D'ailleurs, si mon séjour dans les Ardennes
devait se prolonger, Alice et moi nous rentrerions à Givré.
Sur ces mots, l'on se dit bonsoir. Mais, en embrassant de nou-
veau sa femme, Raymond l'attira un peu à l'écart, et, la regardant
droit dans les yeux :
— Personne ne sait ici la vérité sur l'origine de notre séparation?
demanda-t-il.
— Personne, répondit Alice.
— (Test bien, reprit Givré. Veuillez concmuerl e me aisser l'ap-
parence de tous les torts. Question d* amour-propre.
Tel fut ce premier entretien, après lequel chacun des hôte3 du
ch&teau se mit en devoir de gagner sa chambre, tandis que Pierre,
enveloppé dans un vaste caban, reprenait, singulièrement pensif et
chagrin, sous les rafales, le chemin de son pavillon, cherchant sans
le trouver un prétexte pour abriter la fuite par laquelle il méditait
de se soustraire au danger. — II n'avait pas songé un seul instant i
accepter le rôle de conseiller, de directeur laïque, qu'Alice, avec
plus ou moins de bonne foi, paraissait vouloir lui imposer; averti
parsa proj^e faiblesse, il était trop sur ses gardes et se défiait trop
de lui-même pour devenir la dupe d'aussi misérables compromis.
HfiNBT Rabusson.
(La itimièn pattk a% prochain fir.)
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LE
VATICAN ET LE QUIRINAL
DEPUIS 1878
IV.
LE PAPE LÉON XIII ET L'ITALIE SOUS LE RÉQIME DE LA LOI
DES GARANTIES.
(( La situation de la papauté est intolérable. » Qui s'est ainsi
exprimé, et cela publiquement, et à plusieurs reprises? Ce n'est pas
Pie IX, dans l'emportement d'une de ces éloquentes improvisa-
tions où l'impétueux vieillard exhalait librement ses colères, c'est
Léon XIII, le pape politique et diplomate, au langage toujours
mesuré et ne livrant rien au hasard, le pape dont les libéraux van-
taient d'avance la modération et la prudence, le pontife pacificateur
qui s'est manifestement donné pour mission de mettre partout un
terme aux luttes religieuses. Le pays où les idées de transaction
eussent été le mieux accueillies du pouvoir civil et de la masse des
fidèles est celui où le saint-siège s'est montré le moins enclin à la
conciliation; l'état sur le territoire duquel la papauté a sa rési-
dence est celui où l'église garde envers ses adversaires l'attitude
la plus fière et la plus hautaine. S'il a signé la paix avec le tsar, pro-
tecteur officiel du schisme ; si, dès son avènement, il a ouvert des
négociations avec l'hérétique empereur que son prédécesseur traitait
(1) Voyez, (Uns la Rwuê da 15 novembre 188S, le Pape Léon Xlll tl VEwrope.
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LE TATICAN ET LE QUIBINAL DEPUIS 1878. 753
d'Attila; s'il témoigne tant de répugnance à rompre avec les libres
penseurs qui gouvernent la France, Léon XIII se refuse à toute trêve
avec la monarchie dont il habite la capitale. Au milieu de T Italie
unifiée, devant l'ennemi triomphant qui campe au pied de ses murs
ouverts, le Vatican, sans espoir de secours du dehors, demeure
comme une forteresse qui refuse de se rendre et de cesser le feu«
Malgré ses défaites successives et l'abandon de ses anciens alliés, le
saint-siège, loin d'accepter les conditions des vainqueurs, exige,
pour négocier, qu'ils commencent par se retirer.
D'où vient cette persistante obstination à ne pas s'incliner devant
les faits et à repousser des conditions que des vaincus pourraient
trouver avantageuses ? Qu'y a-t-il au fond de cet inflexible Non pos^
mmusy encouragé par l'adhésion presque unanime de Tépiscopat?
Est-ce rancune ou point d'honneur? Est-ce pieuse infatuation fondée
sur de mystiques espérances en la prochaine intervention des puis-
sances invisibles? Est-ce humaine confiance dans les retours de la
fortune, calculs politiques sur l'instabilité des états et la mobilité
des gouvernemens et des peuples? La situation du saint-père dans
la Rome italienne est^lle aussi intolérable que se platt à le répéter
le circonspect successeur du véhément Pie IX? La politique de paci- .
fication inaugurée partout en Europe par Léon XIII est-elle hors de
mise au sud des Alpes? En un mot, quel est le présent, quel est
l'avenir que laisse à la papauté la sécularisation de Rome? De tous
les problèmes posés par les révolutions contemporaines à la courte
sagesse des hommes d'état et à l'ignorante présomption du siècle,
il en est peu d'aussi délicats et d'aussi compliqués, parce qu'au-
cun n'offre autant de prise aux passions politiques ou religieuses et
moins de prise à la force. Pour notre part, si nous osons l'étudier
ici, c'est avec l'indépendante sincérité d'un esprit avant tout sou-
cieux d'envisager les diverses faces des questions; c'est en spec-
tateur ou en témoin, écoutant et laissant parler tour à tour les deux
adversaires, gardant à l'un le respect auquel a droit plus que
jamais dans son apparente déchéance la plus haute autorité morale
du globe, et conservant pour l'autre la sympathie qu'impose à tout
libéral un gouvernement qui d'une nation asservie a su faire un
peuple libre.
I.
« Qu'avez-vous fait du pape et de la liberté de l'église? disent
aux maîtres temporels de Rome les défenseurs attitrés ou les avo-
cats oificieux du saint-siège. Où sont vos promesses au monde catho-
lique et de quelle façon avez-vous appliqué votre spécieuse devise
vnA ux. — 1883. 48
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75* lŒlXUE DBS DEUX MONDES.
de naguère : L'église libre dans Tétat libre? Est-ce exi ressnsdtaot
indirectement Yexequatur et le plaret royal, après en avoir haute-
ment répudié Thérîtage ? en contestant au pape la libre nomina-
tiondes évèques après la lui avoir publiquement abandonnée? Est-ce
en revendiquant, à Naples et ^n Sicile, vous, Jes spoliateurs du
saint-siège, les privilègejs du « patronat royal » concédé autrefois,
en échange de ses services à la chaire romaine, à une dynastie ren*
verséepar vos intrigues? Est-ce en retirant perfidement à TégUse
de la main gauche ce que vous lui aviez solennellement donné de
la mwn droite (1)? Est-ce en enrôlant dans vos troupes It s clercs
italiens et en dispersant les pacifiques milices qui, de tout temps,
ont été les plus vaillant; auxiliaires du saint-siège dans les ^andes
hittes du catholicisme? Si, à vos yeux, le pape et l'église sont libres
dans votre Rome capitale, quelle idée vous faites-vous donc de leur
liberté? Le pape est-il libre parce qu'il n'a pas les fers aux mains
et qu'il ne gît point sur la paille au fond de la prison Mamertine?
£st41 libre parce qu'il habite le radieux palais des Bramante et des
Baphaël, et qu'autour de lui se meut une petite cour ecclésiastique
nlencieuse et docile? parce que, au-dessous de la colonnade du
Bernin, il n'y a pas de carabiniers italiens chargés d'interdire l'en-
trée de sa demeure et qu'on ne lui a pas encore défendu de rece-
voir l'obole des fidèles? Est-il libre parce qu'il peut circuler dans
les longues galeries du Vatican, au pied des bustes ou des statues
des Césars que le Christ a vaincus, et que l'été il peut, à toutes les
heures du jour et de la nuit, respirer sans obstacle les miasmes de
la fièvre dans les jardins du Vatican ? Si c'est là le tout de la liberté
pontificale, le saint-père est libre (2). Mais est-ce pour cela seule-
ment que le pape est pape? Est-ce pour vivre enfermé dans un
palais, y écrire des encycliques et y fêter à huis-clos les solen-
nités que votre présence lui interdit de célébrer publiquement dans
les basiliques élevées par la papauté avec l'or de toutes les nations ? »
A ces ardentes invectives, auxquelles un ancien ministre français
prêtait naguère la chaleur de son éloquence, qu'opposent les défen-
seurs de l'Italie et de la monarchie unitaire? A y regarder de prèa,
les plus habiles répondent par une série de distinctions. Toutes ces
lamentations sur l'auguste captif du Vatican reposent, à les en
croire, sur une triple ou quadruple confusion. Il y a confusion entre
la situation de l'église dans le royaume d'Italie et la situation per-
sonnelle du souverain pontife à Rome ; confusion entre le pape, en
tant que chef de la catholicité, et le pape, en tant qu'évéque de la
ville éterœlle ; confusion entre le rôle extérieur ou les pompes tr»*
(4) ExpfwMoi de Léon Xm, lettre au cardinal Nina, iS7H.
(2)É. Ollirier, le Pape est-il libre à Rome? Paris, 1882.
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LE VATTCAN ET LE QUIBINAL DCfUIS 1878. 75B:
ditionnelles de la papauté et les fonctions essentielles du chef de
Téglise; confusion enfin entre ce qui, depuis 1870, est laconsè^
quaiee directe de la suppression de la royauté pontifii^ale et ce quiî
est simplement Le résultat de l'état de guerre actuel entre la chaire^
romaine et le pouvoir laïque. Pour faire justice de ces reproches,,
il n'y a qu'à distinguer entre eux.
L'épiscopat italien, affirment-ils, le clergé régulier et séculier du.
royaume, tous les corps ecclésiastiques de la péninsule pourraient;
être vexés et persécutés des Alpes à l'Etna sans que» pour cela, le
pape fût gàtié dans sa fonction cosmopolite de docteur ou de
mattre suprême du monde catholique. La nomination des évêques,,
la jouissance des menses épiscopales» le « patronat royal » de Naplesr
et de Sicile, ce sont là des affaires proprement italiennes, qui no
touchent pas plus la liberté personnelle du pape que le choix des
évéques en France, en Allemagne, en Amérique, aux antipodes. IL
faut laisser là l'épiscopat et le clergé italiens, Vexequatur et \eplacct
royal, choses dans lesquelles l'Italie est plus large que la plupart
des étits catholiques en paix avec l'église. Il faut oublier les con-»
grégations, que la monarchie unitaire a supprimées comme corpo»
rations privilégiées officiellement reconnues, mais, qu'à rinver,se de.
plusieurs puissances catholiques, elle laisse se reformer librement
sous ses yeux, reprendre au grand jour la vie commune, et racheter
au nom de leurs membres les biens que l'on reproche au fisc de
leur avoir enlevés. Ce sont là, encore une fois, des affaires d'ordret
intérieur que chaque peuple règle à sa guise; et, si les catholi*-
ques trouvent à cet égard les Italiens trop défians, hostiles même
si l'on veut, comment ne voient-ils pas que cela tient pour une.
bonne part à l'hostilité que l'église n'a cessé de témoigner au nou^
veau royaume?
tt Quant au pape, en quoi, continuent les défenseurs de l'Italie,
sa liberté de pontife a-t-elle jamais été entravée par nous 7 Quelle
est la liberté dont il a besoin 7 N'est-ce pas celle de régler selon son
jugement, ou mieux selon l'inspiration divine, la foi des fidèles et la
morale catholique ? Eh bien I qu'on nous cite un seul cas où cette
autorité, le pape l'ait depuis treize ans exercée avec moins de
liberté que lorsqu'il possédait encore un pouvoir temporel (1)7
Laquelle des fonctions du souverain pontife a été par nous inter-
dite au pape? Quand a-t-il, de notre part, rencontré des obstacles
à la promulgation des dogmes, à la béatification des saints, à
la condamnation des impies? Quand a-t^il trouvé une barrière dans
sa libre communication avec les fidèles ou avec l'épiscopat des
deux mondes, avec les gouvernemens catholiques ou hétérodoxes?
(1) R. Bonghi, Leone XIIJ $ il Gomrno itaUano, ISSS, p. 25.
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756 RETUE DES DEUX MONDES.
Les actes mêmes du pape et du sacré-collëge n'ont-ils pas, depuis
1870, hautement témoigné de leur liberté ? N'avons-nous pas entendu
Pie IX flétrir impunément rois et empereurs, et n'avons -nous pas
vu le conclave de 1878 élire un pape sans se préoccuper des vieilles
prérogatives des puissances?.. Léon XIII n'a- 1- il pas canonisé
Benoit Labre? N'a-t-il pas auprès de lui des ambassadeurs qui ne
lui soufilent pas toujours une politique sympathique à l'Italie ? Ne
reçoit-il pas au Vatican des pèlerins, italiens ou étrangers, qui l'ac-
clament dans l'enceinte même de la capitale avec des cris qu'^n
dehors du palais apostolique, l'autorité temporelle serait obligée de
poursuivre comme séditieux? Si, comme vous l'affirmez, le saint-
père est gêné en quelque chose, s'il ne se sent pas libre, c'est uni-
quement dans le rôle tout extérieur de la papauté, dans la célé-
bration publique de cérémonies auxquelles sa présence ne fait que
donner un éclat de plus. Vous vous plaignez de ce qu'à la fête du
Corpus Domim\ Léon XIII ne puisse, agenouillé sur la sedia gesta-
toria^ porter l'hostie consacrée autour de la colonnade du Btrnin ; vous
vous indignez qu'il ne puisse solennellement aller à Sainl-Jean-de-
Latran prendre possession de sa cathédrale traditionnelle ; mais,
dans ce cas, c'est moins le pape que l'évêque de Rome qui est la
victime des mauvais jours, et, ses fonctions d'évèque de Rome, le
souverain pontife les exerce d'ordinaire, depuis des siècles, par l'in-
termédiaire du cardinal vicaire. Ni la procession du Corpus Domini
sur la place Saint-Pierre, ni la bénédiction urbî et orbi du haut
de la loggia de Hademo ne sont, pensons-nous, de l'essence des
fonctions pontificales, et fût-il impossible à la papauté comme au
catholicisme de se passer de ces fastueuses cérémonies, quand
les avons-nous jamais prohibées? Plus respectueux que d'autres
gouvernemens des manifestations extérieures du culte, nous n'avons
interdit à Léon XIII aucune procession, aucune pompe religieuse.
Il ne dépend que de lui seul d'accomplir publiquement toutes ses
fonctions d'évèque ou de pape. Qu'il s'asseye sur la sedia gestatoria^
qu'il monte à la tribune de Saint-Pierre ou qu'il descende sur la
place Vaticane , le chemin lui est ouvert. S'il ne le fait point, s'il
persiste à s'enfermer dans son palais, ce n'est pas que nous l'y
tenions emprisonné, c'est qu'en dépit des années, il s'obstine à por-
ter devant les peuples le deuil de la royauté pontificale. Léon XIII
est-il captif, il n'a d'autres chaînes que l'opiniâtreté de son entou-
rage, il n'a d'autres geôliers que les conseillers qui le condamnent
à demeurer cloîtré dans le Vatican (I). »
(1) Quelques écrivains, M. É. OUivier entre autres, ont affirmé que, lors de l'élec-
tion de Léon XIII, la police italienne avait fait prévenir le Vatican qu'il y aurait dan-
ger pour le nouveau pontife à se montrer au peuple et à officier à SaintrPierre. Les
feuilles italiennes les plus autorisées ont démenti ce bruit.
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LE TATICAN ET LE QUIRINAL DEPUIS 1878. 757
a — Léon XIII, dites-vous, n'a qu'à sortir, répliquent les cléri-
caux ; il est maître d'officier à Saint-Pierre et dans les basiliques ;
il peut à son aise se promener dans la ville ou la campagne ; mais,
s'il se montre dans vos rues, lui garantissez-vous qu'il n'y rencon-
trera pas d'outrages, de violences mêmes? Votre police saurait-elle
mieux le protéger qu'elle ne fait les pèlerins impunément insultés aux
portes du palais apostolique? Si Léon XIII n'a pas quitté le Vatican»
Pie IX, après la mort, est sorti de Saint-Pierre, et vous savez à tra-
vers quelles scènes de désordre le corps du bienheureux pontife
est parvenu à Saint-Laurent hors les murs? La haine des hordes de
sectaires que vous abritez dans Rome aurait-elle eu plus de respect
pour Léon XIII sortant de jour en carrosse que pour Pie IX mort»
transporté de nuit à son tombeau ? Faudra-t-il, pour être en sécu-
rité, que le saint-père sorte incognito? Devra-t-il se déguiser ou
ne sortir qu'en voiture fermée, fenêtres closes, comme un voleur
qui a peur d'être reconnu? Certes, s'il voulait vous embarrasser
et démasquer votre hypocrisie, s'il ne craignait d'exposer sans
nécessité la dignité pontiGcale, Léon XIII n'aurait qu'à suivre votre
conseil, à monter en voiture et à franchir le pont Saint-Ange. Son
passage dans le Corso provoquerait assurément plus d'émotion que
celui du roi Humbert. Avez-vous songé à l'impression que ferait
dans Rome une soudaine apparition du pape en soutane blanche»
en camail rouge, traversant» dans son carrosse traditionnel, la place
Colonna ou la place du Peuple 7 Savez-vous quel retentissement
aurait en Italie et dans tout l'univers catholique, \hosanna des
fidèles agenouillés, entremêlé an Cruci fige des impies? Votre police»
presque également effarée des vivat des Romains et des impréca-
tions des sectaires du dehors» serait bientôt contrainte de se déclarer
incapable de maintenir l'ordre. S'il ne donne pas au monde cette
démonstration pratique de votre impuissance à lui assurer la liberté,
c'est que Léon XIII répugne à voir de ses yeux la ville des apôtres
souillée par l'impiété et l'athéisme, à voir la croix arrachée du
Capitole et le Calvaire renversé du Colisée» à être témoin enfin
de la déchristianisation systématique et du travestissement païen
de la métropole de l'église. »
A ce langage» les adversaires du pouvoir pontifical ne font pas
faute de se récrier. Ils demandent ironiquement aux catholiques de
quelle manière ils entendent la liberté d'un pape. Est-ce une garantie
contre les attaques des fous ou l'insolence des exaltés? u Certes»
ripostent-ils, Léon XIII n'est pas libre si» pour sortir du Vatican» il
veut être assuré qu'il verra tous les hommes se découvrir et toutes
les femmes s'agenouiller devant lui; s'il faut qu'on lui garantisse
que personne ne lui jettera une parole d'insulte ou un coup de
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758 B£yUE ras DSDX MONDES.
sifflet (1). Mais, à une époque de passions religieuses et politiques
comme la nôtre, qui donc, pape, roi, ou parlement est assuré. d'être
toujours respecté? Quel pouvoir, quel souverain peut se flatter
d'être à l'abri de l'outrage ou de la violence? Le tsar de Russie
peut sur son passage rencontrer des bombes et l'emp'^reur d'Alle-
magne des arquebusades ; comment des contemporains de Soloviel
et de Sophie Pérovsky, de Hœdel et de Nobiling, de Moncasi et de
Passanante ne confesseraient-ils pas qu'à cet égard la royauté est
une assurance manifestement insuffisante? Vous prétendez qu'il n'y
a de sécurité ni de liberté que dans la souveraineté ; et, d'après votre
raisonnement, le monarque le plus absolu ne serait pas libre I
Mais pourquoi le pape se montrerait-il sous ce rapport plus exigeant
ou plus timide que les princes dont la vie est en butte à mille con-
spirations ? Pourquoi redouterait-il plus une parole malsonnante ou
ua geste équivoque qu'un prince temporel une balle ou un poi-
gnard? Car, jusqu'ici, malgré les haines amassées contre l'église,
aucun bras en Italie ne s'est levé contre la vie du pape. Et, si quel-
qu'un a le droit de redouter une insulte plus qu'une bombe, est-oe
le serviteur des serviteurs du Christ, le vicaire de celui qui a dit
de tendre la seconde joue à la main qui vous frappe? Non, prêter
k Léon XIII de telle craintes, c'est faire injure à son caractère
ou à sa piété. S'il n'ose paraître hors du Vatican, c'est moins par
peur de dangers que son courage braverait sans hésitation, ou par
appréhension d'inconvenances que notre police réprimerait promp-
tement, que par crainte d'être accueilli dans les rues de Rome avec
la pieuse vénération des uns et l'indifférence des autres, par crainte
de montrer lui-même au monde qu'il est libre de ne plus pouvoir
crier à la persécution et à la captivité. Là, pour les hôtes du Vatican
est le vrai danger. Assurément, il peut être désagréable au saint-père
de parcourir en simple particulier les rues de la ville où ses pré-
décesseurs ont si longtemps régné; il peut lui être pénible d'assister
en spectateur impuissant à la transformation moderne de Rome, à
la sécularisation de la ville étemelle ; mais, de ce que, dans la Rome
italienne, le pape serait exposé à rencontrer des spectacles choquans
pour ses yeux, exposé à passer devant des chapelles hétérodoxes,
naguère reléguées en dehors des murs, ou à découvrir à l'étalage
des libraires des livres condamnés par l'index, s'ensuit-il vraiment
que Léon Xlli n'est pas libre de sortir du Vatican? En quelle ville
alors, en quelle capitale de l'Europe le souverain pontife se senti-
(1) « Certo Leone XTII nin è libero, se ^001 essor «'euro che, tisreiïlo, nessnno gU
gHU «na parola d'iniulu o un ftschio... » (BoDgM, L^one Xlli $ H 0o9emo it^ilianOf
p. 27.)
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LE VATICAN ET LE QUIRINAL DEPUIS 1878. 750
Tnitrjl plus libre, car en quel pays moderne oserait-il se flatter
d'échapper aux scandales qui pourraient blesser ses yeux dans les
rues cte la capitale de l'Italie? »
Et, poussant à bout ce raisonnementi les avocats de Rome capi^
taie se font fort de démontrer qu'en proclamant ainsi la liberté du
pape inconciliable avec la laïcisation de la ville où il réside, on la
déclare incompatible avec la liberté extérieure des cultes et des doc-
trines, c'est-à-dire avec notre civilisation et nos libertés modernes.
Ce qui vous blesse h Rome, disent-ils à leurs adversaires, ce n'est
pas une restriction à la liberté pontificale, mais bien la liberté
accordée à tous, aux hérétiques, aux indifférons, aux libres penseurs
aussi bien qu'aux catholiques. Ce que, d'après vous, les yeux du
saint-père ne sauraient tolérer à Rome, ce dont vous vous mon-
trez si choqués chez nous, c'est ce qui se voit partout ailleofS
depuis déjà près d'un siècle. Si, pour qu'un pape se sente libre,
il faut qu'il n'aperçoive rien sur son chemin qui méconnaisse
son autorité, Léon XI II fait bien de s'enfermer dans les murs du
Vatican, au milieu de ses marbres païens et de ses Tresques chré-
tiennes. Évidemment, avec une pareille conception de la liberté, xm
pape ne peut être libre que dans la souveraineté, et dans une sou-
veraineté absolue, théocratique et forcément tyi*annique, qui des
lois de l'église fasse les lois du pays, qui gouverne l'état comme ufi
oouveot ou un pensionnat. Et généralisant leur conclusion, les plus
hardis la formulent eu axiome : « Pour le pape comme pour l'église
elle-même, nous le savons dès longtemps, il n'y a jamais eu âe
liberté que dans la domination. »
Il est hors de doute que le pape se considérant comme le repré-
sentant direct du Christ, comme l'organe vivant de la divinité,
a une façon particnhèce d'entendre la liberté. Pour lui, comme
pouf beaucoup de fidèles, le pape n'est libre que là où son pouvoir
spirituel est pleinement reconnu. Aux yeux d'un grand nombre de
catholiques, la liberté du pape, la liberté même de l'église, consiste
anrant tout dans la reconnaissance de sa mission divine et dans le
respect de ses commandemens : le libre exercice de son ministère
leur semble lié à la souuiission à ses lois. Cette manière de conce-
voir la liberté de l'église comme l'exercice de son autorité, en vertu
de droits imprescriptibles devant lesquels les sociétés doivent se
courber, est une des choses qui ont fourni le {rfus d'argumens aux
ennemis du catholicisme, le plus de prétextes pour lui relaser,
avec l'autorité qu'il réclamait, la liberté que des libéraux ne sau-
raient logiquement lui dénier. Une pareille difficulté doit naturel-
lement être plus grande à Rome où siège le maître infaillible de la
foi ; les catholiques s'y montrent plus enclins à confondre la libeiié
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i^-jX^'^'v'? *^- ■=**• '•"■ ' 'J ' ii»g=^^^"^^^«e»^^^^^™g^^»«p^iiBI
760 BETDE DES DEUX MONDES.
que tous lui doivent avec TobéissaDce que les fidèles seuls lui peu-
vent témoigner (1).
Les droits et prétentions auxquels réglise a tant de peine à renon-
cer ailleurs, elle ne peut se résigner à les abandonner à Rome. Aux
yeux du saint-siège et de la plupart des catholiques, Rome n'est
pas une ville ordinaire ; ce n'est ni une cité italienne, ni une capi-
tale moderne ; c'est la ville des apôtres et la métropole de la catho-
licité. C'est l'héritage de Pierre, la propriété de l'église universelle.
Le respect, les droits, les privilèges qu'ils demandent pour leur
dief, les fidèles sont tentés de les revendiquer pour la ville où ce
chef réside. L'invioUbilité réclamée pour sa personne, ils voudraient
l'étendre non-seulement à son palais, mais à tout le sol romain.
Cette Rome que le saint-siège avait refaite à son usage et à son
image, c'était pour la papauté et les fidèles une véritable ville sainte.
La sécularisation de la cité des apôtres est à leurs yeux une profa-
tion ; l'érection dans ses murailles d'écoles libres penseuses, la con-
struction d'églises hétérodoxes, la publication de feuilles impies,
leur semblent un sacrilège. On sait la honte et la douleur des chré-
tiens du moyen âge à la pensée que Jérusalem et le tombeau du
Christ étaient aux mains des infidèles. Rome au pouvoir des Italiens,
Rome souillée par l'impiété et contaminée par l'hérésie', inspire
au clergé et à nombre de catholiques un sentiment analogue. A une
autre époque, il en aurait pu sortir des croisades. Dans la conscience
catholique, Rome faisait en quelque sorte partie de la papauté, le
siège de Pierre et la ville éternelle s'étaieut pour ainsi dire incorpo-
rés l'un à l'autre. Entre le Janicule consacré par la crucifixion du
chef des apôtres et le Colisée baigné du sang des martyrs, la liberté
des sectes, la liberté de la presse, la liberté d'enseignement, la
liberté de réunion et d'association, avec Icoirs inévitables attaques
à la foi catholique, prennent l'aspect d'outrage personnel à fhôte
du Vatican. L'apothéose publique de Garibaldi ou de Mazzini, un
congrès de francs-maçons ou de libres penseurs, tel qu'il a été
plusieurs fois question d'en convoquer à Rome, est dénoncé conune
un attentat contre le souverain pontife.
La papauté a d'autant plus de peine à se résigner à la séculari-
sation de son antique capitale que, au milieu de la transformation
de l'Europe moderne, elle s'était efforcée de conserver à Rome, au
gouvernement, à l'administration, le caractère chrétien que la révo-
lution a partout effacé ailleurs. Pour le saint-siège, le petit état
(1) « U faaty a dit par exemple Léon xm lai-mème, qoe le docteur uniTersel de la
foi, le Tengear de la morale dirétienne ait le libre pouvoir de fermer l*accèi à rim-
plété, et de maintenir la pureté de renteigoement catholique. «(Lettre de Léon xm
au cardlnal-Ticaire, mars 1879.)
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LE VATICAN ET LE QUIBINAL DEPUIS i878. 761
romain n'était pas seulement une demeure tranquille; aux yeux de
ses maîtres, c'était un état modèle, le seul qui demeurât soumis aux
lois de Dieu et de l'église, le seul qui s'efforçât de réaliser sur la
terre l'image delà Jérusalem céleste. Ce qui/chez lui, semblait défaut
à la plupart des laïques était vertu et qualité pour ses recteurs ecclé-
siastiques (1). Avec l'occupation italienne, Rome est tombée de ce
haut rang, elle a été ravalée au niveau des capitales vulgaires, elle
a cessé de remplir sa vocation providentielle. Le pape ne peut pas,
par sa présence dans les rues souillées de la nouvelle Jérusalem, avoir
l'air d'en reconnaître la déchéance et d'en sanctionner la profanation.
Une dernière considération, et non la moindre peut-être, a, depuis
1870, retenu le souverain pontife au fond de son palais solitaire.
Quand il ne serait pas arrêté par la crainte de paraître consentir
tacitement à ce qui pour lui est à la fois une spoliation et un sacri-
lège, le sentiment de sa dignité, de la dignité du siège aposto*
lique suffirait à l'empêcher de franchir le seuil où veille sa garde
suisse. Pas plus que Pie IX, Léon XIII ne redoute les injures,' les
sifflets, les menaces des fanatiques d'irréligion qu'il pourrait ren-
contrer sur son passage. Ciomme Pie IX, comme autrefois Pie YI ou
Pie YII, il saurait au besoin braver d'autres dangers; mais, de même
que Pie IX, Léon XIII ne se croit pas permis d'exposer sans néces-
sité la dignité pontificale à des affronts ou à des injures. Le pape et
le sacré-collège s'en pourraient même faire scrupule. On sait avec
quel soin pieux le clergé et les fidèles ont de tout temps soustrait
les choses saintes, la croix, les vases sacrés, les images ou les reli-
ques des saints aux outrages des impies et aux profanations. Or,
pour les catholiques, la personne même du pape, représentant de
Dieu sur terre, image vivante du Christ, est chose sacro-sainte ; il
serait coupable de l'exposer à l'irrévérence et aux indécens sar-
casmes des incrédules.
A ce sentiment de religieuse vénération, qui, depuis les malheurs
de la papauté surtout, entoure le pape d'un véritable culte, se joint
le sentiuient humain de la dignité. Toute dynastie , toute nation,
tout parti politique a sa dignité. On ne saurait dénier à la dynastie
pontificale, la plus haute assurément de toutes celles qui ont pré-
tendu régner sur le monde, le soin de veiller à la sienne. Dans tous
les débats sur la situation du pape à Rome, on est trop enclin à
l'oublier, la dignité du souverain pontife ne tient pas une moindre
place que sa liberté. Les papes ne sont guère moins sensibles aux
blessures faites à l'une qu'aux entraves apportées à l'autre. Dans tous
leurs discours, Léon XIII et Pie IX n'ont jamais séparé la première
(1) Voye» un Empereur, un Roi, un Pape, iu« partie, chap. n.
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762 BEYOS DBB DBUX MONDES.
de la secoDde (1). Rien de {dus natureU et les adversaires da ¥«li%
eau ne pourraient s^en montrer étonnés. Le gouvernement icalieo
ne s'y est pas mépris ; la loi même des garanties a prétendu pomy
voir à la dignité aussi bien qu'à la liberté du pontife romain. Après
vmv signalé les griefs et les argumens des deux parties, il est temps
d'examiner ce que valent ces garanties offertes par T Italie aa saint-
siège, jusqu'à qud point elles lui assurent ce double bien: dignité
et liberté.
IL
Nous ne nous arrêterons pas ici à l'objection préalable, à l'espèce
de fin de non-recevoir des défenseurs du saint-siège, lorsqu'ils sou-
tiennent que la loi des garanties ne garantit rien, puisqu'elle peut
être supprimée comme elle a été faite, par un vote du parlemenU.
Bn ce sens, il est vrai, on peut dire que la liberté du p^)e est à la
merci d'une voix de majorité au Monte-Citorio et au Palais-Madansa;
d'autant que cette loi de 18r71, bien que les jurisconsultes et le con-
seil d'état l'aient qualifiée de loi fondamentale, n'est pas, stricAe-
ment parlant, une loi constitutionnelle. Il lui manque, par suite, la
solidité des clauses du pacte national; pour l'attaquer, on peut
même s'appuyer sur certains articles du statut. Ce vice originel
des garanties pontificales , les défenseurs de la loi italienne sœt,
Gù revanche, fondés à dire que la responsabilité en revient surtout
au saint-siège et au Nonpossumus. Si te Vatican y eût consenti, s^il
en eût accepté le principe et les bases, cette loi parlementaire eût
été volontiers convertie par l'Italie de 1870 en contrat bilatéral, en
concordat perpétuel entre la chaire romaine et la jeune monardiie
unitaire. L'accord fait ratre les deux puissance intéressées, il eût
été relativement usé de lui donner pour sanction un engagement
international. Au lendemain de l'occupation de la métropole papale,
l'Italie eût, à ce prix, acheté sans marchander U reconnaissance de
l'annexion de Rome avec la ratification de la chute du pouvoir tem-
porel et la clôture définitive des longues discussions soulevées par la
question romaine. Aujourd'hui qu'elle est depuis treize ans on pos-
session de Rome, après y avoir installé sa capitale sans recevoir de
remontrances de personne, après avoir vu les puissances loi laisser
régler par une loi intérieure une question qui les intéressait tonles^
l'Italie aurait singulièrement plus de répugnance à soumettre i une
garantie collective des états ce que la diplomatie a naguère permis
(1) Je citerai, par exemple, Tallocatioa de Léon XIII aux représenUns de la prease
en 1879 et son dlecours au c^rdioal di Pietro en iévr.er 1882.
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I
s^ii^^^isvuipi.i'i LU "i I I "Il I pi Ml jm\i A'U'-^JIWI? JBB^s^^^^m
LE VATICAN ET LE QUIRINAL DEPUIS 1878. 768
è, son parlement de trancher seul. Si jamais il doit y avoir un rap«^
proôhement entre la curie romaine et la monarchie unitaire, ce sera
là cependant Tune des premières conditions de la papauté, et, de
toutes les difficultés d'une telle entente, ce ne sera pas la moindre.
Laissant de côté cette question en quelque sorte préjudicielle,
revenons à la situation faiie au pape par la loi des garanties, sauf
à chercher plus tard quel peut être le garant de ces garanties.
En enlevant au pape les derniers débris de son domaine tempo-
rel, le gouvernement italien devait, pour tranquilliser les puis-
sanees et les catholiques du monde entier, pourvoir à la fois d'une
autre manière à l'indépendance spirituelle et à Tentretien matérie
du saint-siège. Le problème posé devant les législateurs réunis "à
Florence en 1871 était double. C'est à tort que l'opinion n'envi-
sage souvent qu'un côté de la question, ce qui touche Tinlépen-
dance pontificale. Historiquement, les états du saint-père lui avairat
été donnés moins peut-être pour garantir sa liberté que pour lui
assurer des moyens d'existence. Dans les dernières années de la
royauté pontificale, les états du pape, réduits en étendue, appau-
vris et mal administrés, remplissaient bien imparfaitement cette
mission; mais il en était de même de la première. En fait, on peut
soutenir que la royauté temporelle du saint-siège avait cessé de garan-
tir l'existence matérielle aussi bien que l'indépendance politique du
souverain pontife. Pour Tune comme pour l'autre, Pie IX était obligé
et recourir à l'étranger; le saint-siège ne pouvait pas plus se pas-
ser des subsides que des soldais du dehors. Â ce double point de
vue, le pouvoii' temporel des papes avait fini par faillir à sa mis-
sion ; des historiens ont même prétendu qu'il n'y avait jamais entiè-
rement suffi. N'importe, la royauté pontificale avait beau, sous les
derniers papes, avoir à tous égaids perdu de son efficacité, il n'en
fallait pas moins, en la supprimant, la remplacer daos la double
fonction dont elle s'était acquittée tant bien que mal durant plus
de onze ssièoies.
L'occupation de Rome par les Italiens n'a pas seulement atteint
le Saint-Siège dans son indépendance temporelle, mais en un isens
dans son indépendance matérielle, économique. Ce que la papauté
a perdu en 1870, ce n'est pas seulement sa couronne temporelle,
sa royauté, o^est, avec ses états et sa capitale, ses propriétés, ses
immeubles, ses revenus, ses moyens d'existence. La médiatisation
du pape et de l'énat romaiu a eu pour conséquence la sécularisation
de Rome et des biens de l'église romaine. C'est là un^des faits qui
cmt ie pi» blessé le saint-siège et mis le plus d'obstacle à Tacquies*
cernent du Vatîoan au nouvel ordre de ^ses.
Asooeoiréedans la ville éterseUe parla brèdiede \h parla Pia^
le gouvernement unitaôe eût pu distinguer enti*e la souvenûneié
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7ôi REVUE DES DEUX MONDES.
pontificale et les biens de l'église, entre la royauté du pape et les
propriétés de la papauté. En supprimant la royauté, il lui e&t été
loisible de respecter la propriété, de conserver au chef de Tèglise
et à ses organes séculaires les biens, les terres qui leur avaient été
légués par la piété des âges, les monumens que les papes avaient
bâtis avec les offrandes de la catholicité. De cette façon, en perdant
sa souveraineté, le saint-siège eût conservé le principal garant de
la liberté dans nos sociétés, sur lesquelles régnent plus que jamais
la fortune, le capital. Le successeur de Pie IX fût demeuré indépen-
dant, dans le sens le plus vulgaire du mot, mais non le moins juste.
Il y avait à Rome et, autour de Rome, dans le vaste cirque de la
campagnuy des biens considérables, affectés depuis des siècles à des
usages pieux sous le contrôle ecclésiastique. Ces biens, ces maisons,
ces terres, on pouvait en reconnaître la propriété et la libre jouis-
sance à l'église romaine. Si la papauté, en dehors de ses palais,
n'avait pas de biens propres, on pouvait, sur les biens des congré-
gations et des diverses institutions religieuses, constituer au saint-
siège une sorte de dotation perpétuelle, dont les papes eussent été
maîtres de disposer à leur gré. La situation de la papauté était assez
unique dans le monde pour mériter une dérogation aux idées cou-
rantes en Italie, comme en France, sur la . mainmorte. L'intérêt
politique eût excusé une infidélité aux principes ou aux préjugés
de nos législations modernes. En pareille occurrence, des Anglais,
des Américains, les peuples qui comprennent le mieux la liberté et
spécialement la liberté d'association et la liberté religieuse, eussent
agi d'une tout autre manière que les Italiens. Ils eussent soigneu-
sement séparé la propriété de la souveraineté ; ils se fussent mon-
trés d'autant plus respectueux de la première qu'ils étaient obligés
de porter la main sur la seconde.
Les Italiens, avec l'esprit de logique à outrance qu'ils ont en par-
tie emprunté de nous et en partie hérité des juristes romains, les
Italiens n'ont voulu s'écarter en aucune manière de leurs maximes
sur les biens d'église et la mainmorte. Ils n'ont pas accordé au pape
ce que, dans une certaine mesure, ils ont, temporairement au ipoins,
toléré chez les curés des paroisses : des biens dont le prêtre pût
vivre. La longue confusion faite durant des siècles entre la propriété
et la souveraineté, l'antique confusion qui, depuis Charlemagne et
la comtesse Matbilde, depuis la prétendue donation de Constantin,
avait tant de fois tourné au profit de l'église, la maison de Savoie
l'a en quelque sorte refaite en sens inverse, aux dépens de l'église
et du saint- siège, enlevant à la fois au clergé romain les états que
lui avaient reconnus les princes et les terres que lui avaient données
les particuliers. En annexant les états de l'église, elle a incaméré,
c'est-à-dire confisqué les biens ecclésiastiques.
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LE TATIGAN EX LE QUIEiNÀL DEPUIS 1878. 765
Le gouvernement royal a cru devoir appliquer à Rome, sauf quel-
ques minimes exceptions, les mêmes lois qu'à l'ensemble du royaume,
qu'aux vieilles provinces piémontaises ou aux nouvelles provinces
annexées. La capitale du monde catholique a été traitée comme la
capitale de la Lombardie ou delà Toscane. Le Vatican sait peu de gré
aux Italiens des quelques dérogations à leurs pratiques admises en
sa faveur; il se plaint qu'on en ait usé avec le saint-siège comme
avec les congrégations, et avec le pape comme avec un moine.
tt C'est là, me disait, il y a quelques mois, un savant catholique,
membre du conseil municipal de Rome, c'est là un des faits qui
dominent la situation actuelle et sur lesquels il est déjà malaisé de
revenir. En appliquant à Rome, avec une impolitique rigueur, la
loi sur les biens ecclésiastiques, en rançonnant jusqu'aux œuvre^;
pontificales les plus inoffensives pour l'état et les plus méritoires pour
la civilisation, telles que la Propagande ; le parlement italien, non
content de découronner la papauté et l'église romaine, l'a spoUée de
son patrimoine, frustrée de son héritage séculaire. On l'a sciemment
dépouillée de ce qui la faisait vivre, elle et ses œuvres, car l'église
romaine est un grand gouvernement spirituel qui ne peut fonction-
ner sans ses orgaues historiques, ses congrégations, ses adminis-
trations multiples. Ce n'est pas ce que se proposaient les premiers
initiateurs du grand mouvement national, ce que projetait, assure-
t-on, Gavour lui-même. 11 eut autrement traduit la formule ; Libéra
chiesa in libero staio. Avec les biens ecclésiastiques il eût constitué
à la papauté un domaine indépendant, une dotation insaisissable
dont elle eût pu vivre avec honneur (1). Les successeurs de Gavour
ont bien senti qu'ils ne pouvaient enlever à la chaire de Saint-
Pierre ses revenus publics ou privés, sans lui donner quelque
chose en compensation; mais que lui ont-ils offert en échange de
sa couronne 7 Des valeurs ou des capitaux qu'elle pût administrer
ou faire valoir à sa guise? Nullement. Le grand-duc de Toscane,
les princes dépossédés ont pu recouvrer leurs biens de famille ou
leurs anciens apanages ; le pape n'a rien gardé du domaine privé
de ses prédécesseurs. Au lieu de biens qu'il pût gérer librement,
on lui a voté une subvention annuelle, un subside de l'état, en
un mot un traitement, c'est-à-dire, de quelque nom qu'on le décore,
un salaire, une pension, essentiellement précaire et révocable, qui
(1) Noui ne savons sur quoi, pour Gavour, repose cette asseriion, mais plus d*na
patriote italien avait, avant 1870, exprimé des idées analogues. « L'indépendance
financière de la cour de Rome, écrivait Massimo d'Azeglio à M. E. Rendu, en 1861,
serait assurée non par des subsides qui sont aléatoires, mais par des biens, des
immeubles, des propriétés données au pape en IiaUe et dans divers pays catholiques.
Alors le pape, comme Téglise de Rome dans les i>eaux temps de ferveur religieuse,
redeviendrait possesseur de biens déclarés inviolables, mais il ne serait plus possesseur
d'hommes. » {Çorreipondance politique de M. d'AzegUo^ publiée par M. £. Rendu.)
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760 «BEVU£ MS DEUX M0KD£6.
mirait besoin d'être YOtée, comme tout article du budget ; qui pour-
rait être supprimée, comme elle a été établie, par un vote; qui,
ainsi qu'on Ta vu récemment chez vous, pourrait même à certains
jours être suspendue par mesure administrative, par simple déci-
sion ministérielle. £t, alors même qu'elle serait scrupuleusemeal
servie, ime telle pension coubacreraii la dépendance de l'autorité. qui
consentirait à la toucher. On comprend un clergé national salarié
par l'état, comme en France et en Belgique, alors surtout que le
clergé est historiquement en droit de regaider son tmtemeut comme
une indemnité pour les biens qui lui ont été enlevés ; mais un pape,
mais le chef de l'église universelle, salarié par un roi ou un parlement,
émargeant chaque année au bu Jget d'une puissance avec laquelle,
en dehors même des questions découlant de sa résidence en Italie,
il peut avoir maintes diûicultés à régler, cela ne se conçoit plus.
 de pareilles offres, à une position aus^i humiliante pour le sain^
siège et pour les catholiques, on comprend que Léon XUl, de même
que Pie IX, ait préféré les libres et incertaines contributions des
fidèles. Tout catholique, qui tient à l'honneur de la chaire de Sainl-
Pierre doit savoir gré au pape dépossédé de n'avoir rien accepté 4e
la maigre rente que lui oÛraieni les envahisseurs de ses états, m
Certes cela se comprend; ni Pie IX ni Léon XIU ne pouvaient
décemment toucher la précaire liste civile que leur alloue la loi de
1871. « Mais, répondais-je à mon savant interlocuteur, si la mon&f-
chie unitaire n'a pas laissé au pape, lequel, du reste, n en vivait
pas directement, les riches et séculaires prébendes du clergé
romain, elle lui a du moins solennellement recounu la propriété de
ses palais et de ses basiliques, la propriété du Vatican et du Lauan,
sans compter la modeste villa de Castel-Gandollo. m — « £t ces paiais,
le Vatican, le Latrau, Saint-Pierre de Rome, l'héritage historique de
la papauté à travers dix-huit siècles, un ûis de la maii^on de Savoie
pouvait-il décemment en frustrer le saint-siège? Ses palais, ses
Qghses, les lui a-t-on, du reste, tous laisses? Loiu de la. Sur les
églises, sur les basiliques tant de fois rebâties par la papauté jat
pour la plupart restaurées par Pie IX lui-méuie, sur les cimetières
souterrains et les tombes des martyrs, sur les catacombes creusées
sous la direction des évêques de Kome et naguère découvertes et
rouvertes par ses soins, le pape n'a aucun droit légal. Quant aux
palais, les papes avaient dans Rome, en dehors du Latrau, qui
n'est, depuis des géuératious, qu'un musée, deux grauds palais
entièrement bàiis de leurs denieis, où ils demeuraient tour à tour,
et plus souvent peut-être dans le second que dans le premier : le
Vatican et le Quirinal. De ces deux njaisons de ville de la papauté,
la nouvelle monarchie a pris pour elle la plus moderne et la plus
saine, celle où se réunissaient d'ordinaire les conclaves, celle oii
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LE VATIGAN ET LE QUIEINAL DEPUIS 1878. 767
ont habité de préférence tes derniers popes et Pie IX luiHoaême jus^
qu'à lia révolution de 18&8. Au lieu de lui bâtir ou de lui adieter
un palais, on a pris pour le roi b maison du pape. Avec le Quiri^
nal, où Victor-Emmanuel répugnait tant à s'installer» on a enlevé
au pape la pfus confortable de ses résidences, son palais d'été pour
ainsi dire, le seul où se pussent rassembler les conclaves dans la
belle saison. Qui ne sait quelle est alors l'insalubrité du Vatican?
S'il n'est pas sain pour un pape acclimaté, que serait-ce pour des
cardinaux appelés à l'improvisie de tous les coins de l'univers ou
de TËurope? Un conclave aa Vatican, en juillet ou en août, équi-^
vaudrait à une épidémie sur le sacré-collège; les derniers de ce
genre ont laissé de terribles souvenirs (1). Pie IX serait mort lors
de la canicule, dans la saison où le roi d'Italie jouit des ombrages
de Monza et où tous les hauts fouctionnaires ont déserté la capitale,
que les cardinaux, qui, en 1878, ont sérieusement hésité à faire
Tôlection à Rome, eussent probablement été contraiuis de traos*
porter le conclave ailleurs et de chercher un abri au nord» Jtfais
passons. Les deux palais qu'on a laissés aux papes, aux deux
extrémités presque également solitaires de Rome, le Vatican el
le Latran, avec leurs deux grandes basiliques, l'une caihédraie
traditionnelle des pontifes romains, l'autre monument immortel de
la splendeur des papes du xvi® siècle; ces palais et ces églises, plu**
sieurs fois rétablis avec les offrandes de la chrétienté, vous seinbloE
croire comme le vulgaire que F Italie en a reconnu au saint-si^ge
la propriété. Erreur; ce que la loi des garanties reconnaît au suc--
cesseur de Jules II et de Léon X, ce n'est nullement la propriété dct
Vatican ou du Latran, cest tout bonnement Tusuiruit, k simple
jouissance. Par une fiction imitée de votre droit public, et dont,
malgré son peu d'équité, le principe se comprend pour des monu-
mens d'origine essenûellement nationale ou communale, les tem<*^
pies élevés à Rome a\ec Fargent de toutes les nations, Saint-Pierre
du Vatican, qui a coûté à Féglise le schisme de la moitié d^ l'Eu-
rope, ces palais que depuis des siècles les papes se sont plu à déco^
rer à la gloire de la religion, tout cela est déclaré implicitement
bien de l'état, propriété nationale, avec les trésors qu'y ont accu>-
mulés les souverains pontifes, avec toutes les richesses d'art ou de
science qu'ils se sont transmises depuk quatre ou cinq centsaiM, £t
ce n'est pas là une simple liction, une subtile distinction juridique;
on a vu en certaines etrconsta«ices les juristes italiens dénier aa
baiut-siège le droit de disposer de ses collections, de ses bibliolhè^
ques, de ses propres archives sans autorisation de Théntier des
(1) M. Bonghi (it Papa futuro, p. SOI-) écrit Itii-méme à ce propos* : Un eoncUgv^tk
ttaU m Vaticano non era prwisto sema sgimtento. Ve n*t9rw $ta$i êif mogttUktémi.
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768 BEYUE DES DEUX MONDES*
ducs de Savoie. Peu importe, du reste; ni Léon XIII ni Pie IX n'ont
jamais songé à trafiquer des monumens de la libéralité ou du génie
de leurs prédécesseurs (1). Il n'en reste pas moins vrai qu'en aban-
donnant au pape dépossédé la jouissance du Vatican et du Latran,
avec leurs musées, sans lui reconnaître le droit d'en rien distraire,
sans avoir attribué aux palais et aux musées de quoi les entretenir,
on a volontairement fait au pape une situation qu'on jugeait inte-
nable. Par là, en ayant Tair de respecter sa propriété, on lui lais-
sait en quelque sorte les charges de son ancienne souveraineté sans
les revenus. On a pour ainsi dire bloqué la papauté dans les silen-
cieuses murailles de son palais, on l'y a enfermée avec ses fresques
et ses manuscrits, ses tombeaux et ses inscriptions, avec tout son
peuple de statues, comptant sur la pauvreté pour l'y assiéger et sur
le manque de vivres pour la contraindre à capituler. On imaginait
se rendre ainsi maître du saint-siège, le prendre lentement par la
famine et le réduire enfin au rôle de pensionnaire de la maison de
Savoie. C'était compter sans la généreuse piété des fidèles envers
le successeur de Saint-Pierre. Jusqu'ici, ce calcul a été déjoué, et,
tant qu'il restera des catholiques, on peut prévoir qu'il sera déçu.
Ce n'est pas par l'argent, par la bourse qu'on prendra la papauté.
Si minces et incertaines que semblent les ressources du denier de
Saint-Pierre, quelque répugnance qu'aient le Vatican et Léon Xlll
lui-même à organiser d'une manière régulière les aumônes des
fidèles et à prélever une sorte d'impôt sur ses enfans, la papauté
préférera toujours la pauvreté et la gène à l'humiliation de vivre
des dons de ses spoliateurs. »
Cette question d'entretien et de vie matérielle, la plus simple en
apparence, la loi des garanties ne l'a pas su résoudre. S'il a cru la
trancher en votant au pape un subside annuel de 2 millions et
quelques milliers de francs, le parlement italien s'est leurré d'une
singuUère illusion. Aujourd'hui la solution n'est plus entière. Des
combinaisons qui étaient relativement faciles, alors que le gouver*
nement avait à sa disposition les vastes biens ecclésiastiques de
Rome, alors que le parlement ne s'était pas prononcé, semblent
devenues impraticables. Certes Tltalie pourrait accorder à un pape
réconcilié ce qu'elle a refusé à un pape manifestement hostile. A
défaut d'immeubles et de biens fonciers, elle lui pourrait céder, au
Ueu d'un salaire annuel, un capital équivalent en titres de rente
dont le saint-siège disposerait à son gré; mais, avec les préjugés
juridiques en vogue au sud des Alpes, en face des colères et des pas-
(1) Les ètraDgers peuvent mâme faire une remarque à ce propos. Tandis que la
plupart des collections nationales on municipales de l'Italie ne sont d'ordinaire visi*
blea que moyennant un droit d'entrée, on n'a pas encore placé de toomiqueU à la
porte des galeries pontificales.
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us TAXICAM BT LE QUIRINAL DEPUIS 1878. 769
sioûs que soulèverait une pareUle traosactioa, il est peu vraisem-
blable qu'un gouvernement parvienne jamais à la faire agréer des
chambres, sinon du pays. D'un autre côté, si jamais le Vatican
accepte quelque chose du pouvoir qui l'a dépouillé^ ce ne sera que
sous une forme qui sauvegarde sa dignité.
III.
De la propriété et de l'indépendance matérielle passons à la sou-
veraineté et à Tiodépendance spirituelle. Après tout, peut-on dire,
la première, si importante qu'elle soit, n'a qu'une valeur secon-
daire. C'est là une question que le saint-siège et les catholiques
peuvent régler tout seuls sans le secours de personne, et, de fait,
quelque défectueuse qu'en soit l'organisation, quelque précaires
qu'en semblent les revenus, c'est ce qu'ont fait Pie IX et Léon XIII
avec le denier de Saint-Pierre. Les papes n'ont pour cela besoin
d'aucun gouvernement ; ils ont plus à perdre qu'à gagner aux sub-
sides de l'Italie ou de toute autre puissance. Mieux vaut pour eux
continuer à vivre des aumônes des fidèles, comme ils l'ont fait
durant des siècles, comme le fait encore leur propre clergé en
Angleterre, en Irlande, en Amérique. Me devant rien à aucun gou-
vernement, ils seront plus libres en face des puissances et des par-
tis, lis n'auront rien à redouter des variations de la politique ni de
la séparation de l'église et de l'état. Ils se seront mis d'eux-mêmes
dans la position où leurs adversaires veulent ailleurs réduire le
clergé, et, ayant pris les devans, ils auront eii le temps de prendre
leurs mesures, de s'assurer des revenus qu'aucun gouvernement
ne saurait tarir. Si le denier de Saint-Pierre rend moins depuis la
mort de Pie IX, Léon XIII est un administrateur économe qui, à force
d'ordre, saura bien abaisser les dépenses du Vatican au niveau de
ses revenus. Qu'il ait l'air d'être persécuté, et les aumônes afflue-
ront. Plus le saint-siège se montrera indépendant des puissances,
plus hostiles lui sembleront les gouvernemens, et plus généreux se
montreront les croyans. Qui sait? un jour viendra peut-être où la
papauté, centralisant les ressources pécuniaires de la plus grande
communauté du globe, redeviendra une puissance financière dispo-
sant d'abondans capitaux, où, à la place de sa chétive royauté tempo-
relle, elle jouira de l'ascendant que donne dans nos sociétés maté-
rialistes l'empire de l'argent. Il ne faut pas, en efiet, oublier que, si
dans nos vieux pays catholiques, le bas peuple semble se détacher
de plus en plus de l'église, les classes supérieures, les classes
riches ou aisées continueront longtemps, pour des raisons que nous
TOMB ui. — 1883. 49
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770 REfUE DES DEUX MONDES.
avons indiquées ici noéme (1), à marquer leur déférence ou leur
attachement à la religion et à l'église. Il restera à la papauté une
clientèle trop opulente et trop nombreuse pour que le saint-siège
soit exposé à tomber dans le dànûment ou à y rester (2).
Quelques embarras passagers qu^il puisse éprouver, le Vatican
parait donc assez sûr de son indépendance matérielle pourn'étie pas
obligé de venir à composition avec le gouvernement italien et se
résigner à en être le salarié. Si les catholiques semblent en droit
de se plaindre des procédés suivis à Rome avec le saint-siège», de
la spoliation légale du vicaire du Christ et du clergé romain, ils
auraient mauvaise grâce à s*'en montrer trop inquiets, car il dépend
d'eux d'y remédier en rendant à la papauté d'une autre manière
les moyens d'existence dont elle a éié privée en 1870. 11 en est tout
autrement de l'indépendance spirituelle du pontificat et de la
hberté de son ministère. A cet égard, la foi et le dévoûment privés
ne sauraient suffire , c'est là surtout Tœuvre des lois et des gou-
vernemens. De quelle laçon la monarchie ilatienne a-t-elle prétendu
trancher ce nœud essentiel de la question?
Sur ce point capital, Tlulie s'^e^t montrée plus large ou plus
généreuse, elle a été à la fois plus équitable et plus politique.
Tel est du moins notre sentiment, et pour peu qu'on veuille être
impartial, il nous semble difficile de ne pas le partager. £n média-
tisant le pape, les Italiens ont proclamé ^a personne sacrée et invio-
lable. En lui enlevant sa capitale et les derniers restes de sa royauté
territoriale, ils n'ont pas voulu le dépouiller de son caractère de
souverain. La loi du 13 juin 1871 lui en a formellement reconnu
le titre; pour l'Italie, le pape est resié souverain en cessant d'être
prince. (Test là, peut*on dire, une sorte de souveraineté in par-'
tibusy de souveraineté honorifique, dont la reconnaissance ne coû-
tait rien- à l'Italie et n'enlevait rien à son pouvoir réel , qui n'a
été imaginée que pour déguiser aux yeux du monde la sujétion
à Uquelle on réduisait la papauté et calmer les pieuses angoisses
des catholiques. Quand cela serait prouvé, il nen est pas moins
(1) Voyez U Rêvuê da !•' nofembre 181(2.
{% La pftpaaté, si eUe Teût youlu, eût déjà pu troaTer, à côté des cootribaUons
Toloutaires des fidèles, des ressources d'un tout antre genre. Les subsides que lui ont
▼otés les chambres italiennes ne sont pas les seuls que la curie romaine ait eu à
repousser. On a vu, dans ces demièree anoéee» des financiers et des maisons de
banque, désireux de s'assurer la clientèle catholique, chercher à te concilier Tappui
aM>areot du saint-siège et à nouer des relations au Vatican pour s'en faire une
réclame près de naïfs capitalistes. Léon XUI et son entourage ne se sont prêtés à
aucune manœuvre de ce genre. Us n'ont pas voulu laisser « mettre la croii sur une
caisse » ni laisser faire de la tiare une enseigne. Je pourrais citer tel financier cucpiel,
dwaot on de mes séjon» à Rome,. Léon. XUI a sefusé une audience, en dépit dM
magnifiques oflhmdes que le banquier en quesUon voulait déposer aux pieds du saiat-
pére.
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LE TATIGAN ET L£ QUIRIMâL IMÏPUIS 1878. 771
certain qu'en maintenant au pontife quil dépossédait cette qua-
iité de souverain, le gouvernement italien lui a laissé un titre
dont il parait difficile de faire une simple décoration. Il y aurait»
en 'tout cas, de la part des catholiques témérité à en faire û; il y
aurait également niaveté de leur part à s'en contenter sans en
peser la valeur pratique.
La loi des garanties ne s'est, du reste, pas bornée à donner au
pape cette haute qualification de souverain ; si elle n'a pas spécifié
les droits attachés à cette qualité, elle a du moins reconnu au pon-
tife plusieurs des immunités qui en semblent découler. Ces préro-
gatives souveraines ainsi attribuées au pape, les catholiques, préoc-
cupés des intérêts de la foi, les politiques, soucieux de la paix
religieuse, sont en droit de demander de quelle manière elles
ont été entendues et de quelle manié le elles pourraient l'être;
car, en pareille matière, ni les principes ni les lois ne sont tout :
l'essentiel, c'est le mode d'application des lois. Comment celle de
juin 1871 a-t-elle été interprétée? Peut-ou dire que le gouverne-
ment italien y ait toujours scrupuleusement adhéré? Les auteurs
mêmes des gtiarentigie papali ne sont pas d'accord à cet égard :
les plus sincères ne contestent point que U lui n'a été strictement
respectée ni dans l'esprit ni dans la lettre.
Venons aux faits et citons des exemples. L'article 2 de la loi des
garanties établissait que les offenses et injures publiques, commises
directement contre le souverain pontife, en paroles ou en actions,
seraient punies des peines établies par larticle 19 de la loi sur la
presse. Or cet article 19 est celui qui fixe les châUmens encourus
par ceux qui se rendant coupables d offenses envers le roi et la
famille roy^tle (1). Le pape, à cet égard, est donc légalement assi-
milé au roi. Est- ce ainsi que les choses se sont passées en fait?
Pie IX et Léon XIII out-ils été déiendus contre les injures de la
presse, contre les indéc^ices d'immondes caricatures, contre les
grossières invectives des tribuns des réunions pubUques, avec la
même vigilance que le roi Yictor-Ëumiauuel ou le roi Humbert ?
Personne ne l'oserait soutenir. Comme Pie IX naguère, Léon XIU
aujourd'hui, — le signer Pecci, ainsi que l'appellent certains pam-
phlétaires, — peut impunément être insulté dans la presse romaine
ou dans les meeiings populaires. Les feuilles radicales, telles que la
Legaei la Capitule^ sont libres de lui lancer des injures ou des me-
naces sans que les autorités italiennes, sinaturellenient susceptibles
loâ-squ'il s'agit du roi, croient devoir intervenir. La loi est formelle,
mais le gouvernement n'a pas le courage de faire observer la loi.
(1) Ud des 'défauu de la loi des gr^nimies que Ton voit se manliyster'iei, c'est que,
au lieu de former uu tout indépendant et de se suffire à eile-mèoie, elle s'appuie en
artie bot d'autres lois, lesqueiies pourraient ôire modifiées en deiiors d^eile.
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n
772 REVUE DES DEUX MONDES.
L'article le plus favorable au saint-siège reste lettre morte. Dn gou-
vernement fort n'eût pas manqué d'exiger le respect de la loi dans
toute sa teneur; il eût mis son honneur à prouver que Tltalie n'ou-
blie pas les engagemens pris par elle en face de l'Europe. Aucun
des nombreux ministères qui se sont succédé à Rome depuis 1871
n*a eu cette énergie. Comme, durant les dernières années, nos gou-
\erDemens français avec l'église et le clergé, les cabinets italiens
unL toujours été moins soucieux de l'intérêt général du pays et de
son bon renom à l'étranger, que des attaques de la basse presse et
des dénonciations des partis extrêmes. Les uns ont appliqué la loi
des garanties de la même façon que les autres ont appliqué le concor-
dat, Â Rome ainsi qu'à Paris, tout en se piquant de maintenir la loi, on
en a plus ou moins méconnu l'esprit, sinon violé les prescriptions.
A cette conduite, qui de la part d'un gouvernement est toujours
une faute, parce qu'elle est une marque de faiblesse, les Italiens
peuvent, il est vrai, trouver une excuse qui manque aux ministères
français. Le deuxième article de la loi des garanties, beaucoup d'Ita-
liens le confessent, n'est pas appliqué; mais, selon eux, Ja res-
ponsabilité en revient au saint-siège autant qu'au gouvernemement
national ; au saint-siège , qui depuis quinze ans a employé toute
son autorité à éloigner des fonctions publiques les citoyens sur les-
quels il possédait quelque ascendant; au saint-siège, qui de cette
façon a systématiquement discrédité et énervé les influences con-
servatrices. Après leur avoir obstinément enlevé une grande partie
de leur clientèle naturelle, conunent peut-il s'étonner de leur déclin
dans les conseils du gouvernement? comment ose-t-il s'en plaindre?
Léon XIII , disent les anciens modérés , est aussi mal venu que
Pk^ I£ à gémir de faiblesses dont sa propre politique est la prin-
cipale cause (1).
Ce langage, chez la plupart de ceux qui le tiennent, est d'une
parfaite sincérité; et, pour nous, il est hors de doute que, sur ce
point, leurs reproches ou leurs regrets ne sont pas sans fondement.
Par malheur, ici comme en maintes questions politiques, on tourne
dans un cercle vicieux. Certes, la pleine et loyale exécution de la
loi des garanties serait singulièrement facilitée si le saint-siège y
voulait donner son concours. On pourrait même soutenir, avec cer-
tains publicistes, qu'une pareille loi ne peut être entièrement res-
pectée que si elle est acceptée de ceux qui en doivent béoèflcier.
Mais, en même temps, conmient espérer gagner à la loi l'acquies-
cement du pape et des catholiques quand on en laisse impunément
violer les prescriptions essentielles? Gomment leur donner confiance
dans ces garanties sans leur en avoir assuré l'exécuiion?
(1) Voyez, entre aatres, M. Bonghi, Nuova AntologiOf Janvier 1863.
I
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LE VATICAN ET LE QUIEQfAL DEPUIS 1878. 773
Les défenseurs de la politique italienne peuvent représenter qu'il
est malaisé à un gouvernement de protéger contre les injures et les
outrages une autorité ouvertement en guerre avec lui. La tolérance
des offenses faites au pape n'a malheureusement pas été la seule
infraction des maîtres temporels de Rome à la loi édictée par eux
en 1871. Dans une occasion solennelle, en juillet 1881, lors de là trans-
lation des cendres de Pie IX de la tombe temporaire de Saint-Pierre
à la confession de Saint*Laurent hors les murs, le cabinet italien,
par timidité ou par finesse, n'a pas su se placer franchernent sur
le seul terrain solide pour lui : la loi des garanties. La loi accor-
dant au pape les honneurs royaux, de pareils honneurs eussent du
être rendus publiquement et au grand jour à la dépouille de Pie IX.
Un semblable hommage de la part des envahisseurs des états ecclé-
siastiques n'eût pas été, il est vrai, du goût des partisans de la sou-
veraineté pontificale. Us n'avaient aucun désir de voir les troupes
du fils de Victor-Emmanuel saluer le dernier pape roi dans son lent
voyage au portique désert de l'antique basilique. C'est bous l'em-
pire de ce sentiment que le Vatican demanda que la translation du
corps de Pie IX eût lieu de nuit, dans l'obscurité, en secret, comme
pour éviter toute manifestation de part et d'autre. En acceptant ce
projet de funérailles clandestines, les autorités italiennes croyaient
éviter les colères des radicaux sans froisser les sentimens des catho-
liques. On sait comment fut déçu ce calcul mesquin. Le secret
convenu entre la police et le Vatican ne fut naturellement pas gardé;
amis et ennemis se trouvèrent sur pied pour ces funérailles noc-
turnes. Comme à la sombre époque des guelfes et des gibelins, l'en-
terrement du pape menaça de donner lieu à un sanglant conflit; les
rues de Rome furent sur le point de devenir le champ de bataille de
deux factions rivales. Le cercueil de Pie IX traversa toute la ville
ei^tre les pieuses acclamations des fidèles agenouillés, un cierge à
la main, et les indécens outrages de bandes de forcenés accourus
pour insulter un pape. U fallut la tardive intervention de la police
pour empêcher la profanation des restes de Pie IX dans son an-
cienne capitale. Quel a été le seul résultat des tristes scènes de
cette nuit du 13 juillet, en partie renouvelées le 7 août 18817 De
faire accuser le gouvernement italien d'être incapable d'assurer dans
Rome la sécurité du souverain pontife, de faire plus que jamais décla-
rer que les garanties ne garantissent rien, de confirmer enfin les
catholiques étrangers dans la pensée que Léon XIII ne saurait
sortir du Vatican sans s'exposer non-seulement à des injures, mais
à des violences contre sa personne (!)•
(1) Voyei, par exemple, la brochure il Papa 9 l'Italia, brochure qui passe pour
avoir été directement inspirée par le Vatican.
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77i BETUfi DES DEUX HONBES.
Toutes ces dérogations à la loi de 1871 ae touchent que les^sâre-
tés et les honneurs accordés au pape en dehors du YaticaB, que kt
situation extérieure du souverain pe&tife pour ainsi dire. Gomment
la loi a-t-elle été entendue pour le plus essentiel, pour ce qui coû-
cerne directement la liberté pontifi^îale, pour sa résidence ^t Tinté-
rieur de son palais? Sous ce rapport les garanties accordées au -sainl-
père ont été plus scrupuleusement respectées. Dans Tenceinte de
son palais, le pape est demeuré enUèrement mattre : il y aTécu en
souverain, y ayant sa coiir et «es gardes, ses suisses et ses geo-
daarmes , y régnant ^t y gouvernant seul sws intrusion du dehors,
recevant librement les pèlerins du monde entier et les ambassadeurs
accrédités auprès de sa personne. Les lois italiennes comme la pdice
du royaume se sont arrêtées sous la colonnade du Bemin, au pied
de r escalier de la cour de Saint-Damas. Le Vatican est resté daoB
un «tngle de la capitale italienne cornue une enclave étrangère,
comme uiie sorte de San41arino ecclésiastique. Tant que sera eié*-
cutèe la loi des garanties qui assure l'inviokbiiîlé de la réskleace
pontificale, il en sera ainsi. Le pape semblera un souverain dont
r^uloriiè a été resserrée aux timites d'un palais; le Vatican paraî-
tra un étai indépendaui dont le pape est le vrai roi, mais un roi
n'ayant que des sujets volontaires.
La manière la plus sioiple de trancher la question pontificale, de
oouper court à toute diflicuUè^ivec la papauté, eût étérCroyons^nous,
de rdcounaitre en droit cette sorte de petite souveraineté auWnoDke
que la loi des garanties laisse subsister en 'fait. Un grand royaume
e^mme la nouvelle Iialie eût pu, sans inconvénient, tolérer au Vati*
can, au profit de la papaaté, ce qu'il admet à Saint-Marin en £avettr
d'une «orte de fo^le communal, ce que la France tolère à Monaco
au profit de qui 1 ou sait. De cette façon, en laissant an saint-siège
une souveraineté réduite aux- dimensions d'un pakis et d'un jardin,
on eût prévenu bien des complications et des malentendus; on fût
sorti des fictions légales etdeb subtilités juridiques. Ou n' aurait pas
jrse demander ce que peut être une souveraineté sans territoire eà
aexeroer. On n'aurait pas à àéciùer dans quel cas les hôtes du Vati-
can relèvent des lois et des juges du royaume : on eût laissé au
pape ses juges et ses tribunaux comme il a ses gardes. De cette
tiscou, les catholiques n'auraient pu se plaindre de voir entraver la
l^rté du saiui-père, et les puissances en lutte avec la curie
romaine n'eussent jamais pu être tentées de demander aux nur
uistpes du roi cofnpte des faits et gestes du Vatican.
Ce point de vue, qui aurait singulièrement simplifié les relations
de l'Italie et de la papauté, n'est pas, on le sait, celui du gouverne-
ment italien et de la législation des garanties. Tout en laissant au
pape la libre administration du Vatican, laJoi de iS7L s'est ^rdée
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LE VATICAN ET CE QURUNAi. MFUfiB 1878. 776
dé lui en attribuer la souverùiieté. Le paplemeat était pour oeto
ttop désireux d'effacer tout restige da la kmgue domioatiou tem*
porelle des papes. Aux yeux de la loi', le Vatican, considéré comnxe
isor palais national, est devenu partie intégrante du royaume* Delif,
dans la pratique, de récentes diffieukés, spécialement pour la jus-
tice, de nouveaux diâérends entre la curie et le gouvernement civil;
H sTest, à cet égard, produit entre le Vatican et les triininaux dU
royaume un conflit sur lequel il n'est pas inutile d'attirer ralten*^
tion, car c'était peut-être la première fois que la loi des garanties
setrouvait en cause devant les juges italiens»
IV.
Un moiu proprio de Léon XUl a, en mu 1882, érigé dans l'inté-
rieur du Vatican des tribunaux chargés de jnger les contestations
qui peuvent s'élever entre les diverses administrations papales ou
entre ces administrations et leurs employés. L'un de ces der^
niers, refusant d'accepter cette nouvelle juridiction, a prétendu
imposer aux autorités vaticanes celle des tribunaux du royaume.
L'affaire était en elie-mëme de peu d'importance : il s'agissait d'ua
vulgaire règlement de comptes entre la* mdson du pape et un cer^
tain Martin ucci, architecte au service du Vatican, congédié en mars
1879. Léon XUI lui avait, en 1880, accordé une pension pour sa
mère; mais cela ne suffisait pas à Martinucci; il réclamiùt de la mai-
son pontificale quinze mille et quelques cents francs pour avoir instruit
et dirigé les pompiers du Vatican, et 17,875 francs pour travaux exé-
cutés à l'occasion du conclave de 1878. Me pouvant faire reconnattre
cette double prétention, il se décida, en juillet 1882, à recourir à la
justice italienne. Le cardinal-secréudre d'état, M^ Jacobini, comme
administrateur des biena du saintH^iège, et M^^ Theodoli, préfet du*
palais apostolique et majordome de sa sainteté, se virent cités devant^
le tribunal civil de Rome. Le préfet du sacré^palais fit plaider l'in-
compétence des juges italiens. Le tribunal se déclara compétent,
mais il n'usa des droits qu'il se reconnaissait que pour débouter
Martinucci de sa demande. L'ancien architecte ayant appelé de ce
jugement, le même jeu se répéta devant la cofor d^appel, le majoi^
dôme pontifical contestant de nouveau la compétence dés juges'
du royaume, et, de nouveau, la cour, en retenant l'affaire, condam-
nant l'imprudent qui l'avait soulevée. De cette façon, les tribunaux
de Rome semblaient tout concilier et éviter toute difficulté. S'fls'
méconnaissaient le motu proprio de mai 1862, ils avaient soin de
ne donner tort à la maison pontificale sur la question de droit qu'en
lai donnant raison sur la question de fait. Pour n'être pas obligée
de iaire oomparattpe le» prélats romains, pour n'avoir pas à exami-
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776 REVUE DES DEUX MONDES.
ner les règlemens de radministration vaticane et voir s'ils étaient
conformes aux lois italiennes, les seules valables devant les tribu-
naux du royaume, la cour d'appel, de même que le tribunal civil,
avait soin de juger contre les adversaires du Vatican. C'était une
manière ingénieuse de se tirer d'embarras ; mais, en même tempst
les juges du royaume montraient par là peu de confiance dans leur
droit ou dans la possibilité de l'exercer. En affirmant leur compé-
tence, ils se gardaient bien de la mettre à l'épreuve. Si c'était là de
la prudence, c'était au moins, de la part des tribunaux do Rome
un singulier oubli de leur mission. Étaient-ils compétens pour tran-
cher le différend du majordome pontifical et de Martinucci ; ils de-
vaient juger ei&ctivement, ils devaient instruire le procès en inter-
rogeant les parties, en faisant produire les pièces. Dès qu'ils
s'attribuaient le droit de connaître de l'affaire, ils en avaient le
devoir, et c'est manifestement ce qu'ils n'ont pas fait, puisque, en
retenant la cause, ils ont négligé de l'examiner. L'ancien ardiitecte
peut dire qu'il a été victime d'un déni de justice de la part même
de tribunaux qui s'attribuent le droit de lui rendre justice.
Pourquoi les juges italiens ont-ils infligé à eux-mêmes et à la
justice un pareil démenti? Cela est facile à comprendre. En sui-
vant une autre ligne de conduite, en ne se contentant pas d'une
sorte d'affirmation théorique et sans effet, en ne sacrifiant pas
Martinucci, les tribunaux italiens se fussent jetés dans d'inextri-
cables difficultés, dans des contradictions sans issue. Un instant de
réflexion suffit à montrer qu'ils se fussent heurtés directement à la
loi italienne des garanties. En effet, le tribunal ou la cour de Rome
eussent condamné le majordome pontifical, qu'ils n'eussent pu faire
exécuter leur sentence ; ils eussent simplement ordonné une enquête,
que cette enquête n'eût pu avoir lieu. L'article 7 de la loi de 1871
ne déclare-t'il pas formellement qu'aucun u officier de Tautorité
publique ou agent de la force publique » ne peut pénétrer « dans
les résidences habituelles ou temporaires » du souverain pontife 7
L'article 8 de la même loi n'a-t-il pas expre^ssément exempté les
documens, livres, ou registres des administrations pontificales, de
toute visite, perquisition ou séquestre? Eu édictant de pareilles
mesures, en inscrivant officiellement sur les murs du palais aposto-
lique une sorte de Noli me tangercy le législateui* italien a sciem-
ment et volontairement désarmé les juges devant les portes du
Vatican. U a implicitement soustrait les affaires intérieures de la
résidence papale avec les administrations pontificales, aux tribu-
naux ordinaires, pour abandonner la solution de toutes les contesta-
tions de ce genre au souverain pontité ou à ses représentans. Si,
de par la loi des garanties, les autorités judiciaires du dehors ne
peuvent instruire un procès ou faire exécuter une sentence dans
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LB VATICAN ET LE QUIRINAL DEPUIS 1878, 777
les murs du palais de Léon XIII, au nom de quelle logique peut-on
dénier à l'hôte souverain du Vatican le droit de trancher du dedans
ce qui ne peut être tranché ab extra ?
II y a plus : non-seulement Texécution du jugement des tribu-
naux romains eût manifestement enfreint les clauses essentielles
de la loi des garanties, mais les motifs mômes sur lesquels se sont
appuyés les juges du royaume pour affirmer leur compétence, sont
en évidente contradiction avec la loi de 1871. Les admettre, ce
serait ruiner par la base toutes les garanties solennellement et sin-
cèrement assurées au souverain pontife. On s'étonne que des juristes
aient pu à ce point se faire illusion et dénaturer le sens d'une des
lois les plus importantes de l'état. Quels sont, en effet, les princi-
paux motifs invoqués par la cour de Rome pour sa sentence du
9 novembre 1882? C'est avant tout le statut du royaume, rédigé à
une époque où personne ne songeait que la constitution du Pié-
mont pût jamais avoir force de loi dans la ville étemelle. C'est
d'abord l'article 2i, lequel déclare tous les citoyens égaux devant
la loi. C'est ensuite l'article 68, lequel établit que toute justice
émane du roi. C'est enfin l'article 71, lequel défend de distraire
personne de ses juges naturels. Comment, en rédigeant un juge-
ment ainsi motivé, la cour de Rome n'a-t-elle pas senti qu'elle
ébranlait dans son principe la loi des garanties? Car, si en vertu
du statut de 18&8, tous les Italiens sont égaux devant la loi, si
Léon XIII est légalement assimilé aux vingt-huit ou vingt-neuf
millions de sujets du roi Humbert, que sert au parlement d'avoûr
édicté en faveur du pape des privilèges et des immunités évidem-
ment inconciliables avec la lettre de l'article 2i du statut? Et, si le
pape doit tomber sous ce môme article, où sont les fameuses garan-
ties qui lui ont été assurées, que devient la souveraineté qui lui a
été reconnue en juin 1871 (1)?
En somme, par leur jugement du 0 novembre dernier, comme
par les considérans sur lesquels ils l'ont motivé, les juges de la
capitale du royaume nous paraissent avoir fait violence à l'esprit,
si ce n'est à la lettre de la loi des garanties. En croyant être habiles
et sauvegarder les droits de l'état , les gardiens attitrés de la loi
n'ont abouti qu'à fournir des armes aux hommes qui, des deux
camps opposés, attaquent la législation spéciale des guarentigîe
pontificali; aux radicaux, qui dénoncent les immunités du Vatican
comme une violation du statut; aux cléricaux, qui, dans toutes ces
(i) Noaa toachbni ici aa plat grave défaat de la lot des garanties, c*ett qoe,
n'ayant pas de place dans le statut du royaome, et le statut, qui ne pouvait la prévoir,
n*ayant pas été remanié pour elle, on peut soutenir que la loi entière est inconstita-
tionnelle. Cest à quoi, en effet, les radicaux n'ont pas manqué.
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778 UYUE DB8 DEDX MONDES.
garanties légales, ne veulent Voir qu'nne bypoorite fiction destinée
à faire illusion aux catholiques du dehors.
Que reste-t-il de cette sentence d'hier? Rien, si ce n'est un pré-
cèdent incommode pour ceux dont il semble favoriser les préten-
tions, et un argument de plus pour les résistances du Vatican el
pour les ennemis de 1* unité italienne. Les magistrats de lUnne
n'ayant pas osé appliquer leur propre doctrine, l'affidre Hartioucci,
en dépit des tribunaux de la capitale, a été en réalité tranchée
au dedans du Yajtican, conformément aux règles posées par Léon XIII.
Lorsque, chose à la longue impossible à éviter, des difiicultés ana-
logues seront de nouveau soulevées dans le palais apostolique, il
est peu vraisemblable que les intéressés aient la naïveté d'imiter
Uartinucci, qu'ils recourent aux tribunaux du royaume pour avoir la
satisfaction d'entendre les juges italiens proclamer leur compé-
tence en condamnant les sujets du roi qui les auront crus compè-
tens. De fait, il en est du motu proprio de Léon XIII comme de Va£-
faire de son majordome, M^ Theodoli* Pour avoir refusé de reooit-
naltre la nouvelle juridiction pontificale, les tribunaux de Rome ne
lui ont pas moins pratiquement abandonné le jug^nent effectif des
aJORstires pour lesquelles cette juridiction a été instituée. Le droit que
la justice italienne a cru lui devoir refuser, le souverain pontife
l'exerce à sa face, et le gouvernement royal est trop avisé pour loi
en contester en fait l'exercice. Le Vatican garde ses tribunaux indé-
pendans, et ces tribunaux ne sauraient di¶ttre que le jour où la
résidence du vicaire du Christ cesserait d'être inviolable, c'esi-à-dire
le jour où serait publiquement déchirée la loi des garanties.
La juridiction instituée par le motu proprio du 25 mai 1882 ^,
qu'on le remarque bien, essentiellement administrative; elle ne
B'étend qu'aux questions soulevées par le fonctionnement régulier
des administrations papales , questions que le saint-siège ne sau-
rait abandonner aux tribunaux du royaume sans leur soumettre
toute l'organisation de l'église romaine et de ses organes sécu-
laires, toute la discipline intérieure, toutes les constitutions, t^ute
l'économie de ses divers services, par suite sans aliéner l'indépen-
dance que les lois itaUennes prétendent lui conserver, sans sacri-
fier la liberté assurée au saint-père dans ses ministres autant qua
dans sa propre personne. Par l'érection de ces nouveaux tribunaux
pour juger le contentieux administratif du Vatican, Léon XIIL, ou
mieux le pontife romain, a, pour la première fois depuis 1870, fait
acte de souverain; mais il ne l'a fait, nous semble-t-il, que dans
la mesure où il y était contraint par les nécessités indéniables de
l'église; bien plus, il ne l'a fait que dans une mesure compatible
avec les lois italiennes elles-mêmes. « Le souverain pontife, dit une
réponse du Vatican à la sentence de la cour d'appel de Rome, tout
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LE TATICAN ET LE QUIRINAL DEPUIS 1878. 779
^n revendiquant en droit Tintégrité de son autorité politique civile)
n'en a exercé, en fait, que ce qui était indispensable à la sauve-
garde {tutfla) de sa souveraineté indépendante, de sa liberté et de
son inviolabilité, indispensable aux immunités de juridiction de la
résidence pontificale, que le gouvernement italien est obligé de res^
pecter en vertu môme d'une loi qui, bien que non acceptée du poH-
tîfe,n'en oblige pas moins le gouvernement devant toutes les^nations
du monde (1). »
Si le successeur de Pie TX a rétabli des tribunaux pontificaux, il
n'a en effet institué ni tribunaux civils, ni tribunaux criminel», ce
qui eût donné lieu à de bien autres difficultés. Quoique, dans les
Osservaztoni publiées à cette occasion par la curie romaine, on
prétende fonder le droit du pape sur ce qu'en perdant Rome, il a
conservé la souveraineté territoriale du Vatican, Léon Xill ne s'est
pas permis d'ériger d'autres tribunaux que ceux dont relève le
fonctionnement des adaùnistrations pontidcales. Pour admettre la
légitimité de cette nouvelle institution» au point de vue métae des
Uns italiennes, il n'est donc pas nécessaire de reconnaître, comme
le soutiennent les Osservazioni ^ que, depuis septembre 1870, le
pape est demeuré le souverain effectif du Vatican, qu'il reste le
seul mattre temporel de cet étroit domaine que n'ont jamais occupé
les troupes italiennes, et qui n'a jamads pris part aux plébiscites
d'annexion* Si ce système, qui serait peut-être le plus pratique et
le plus simple pour tout le monde, est repoussé par le gouverne*
ment et la législation du royaume, le droit de Léon XIH de créer
un tribunal administratif n'en est pas moins facile à justifier en se
maintenant sur le terrain de la loi des garanties. La loi de juin 1871
a beau refuser au pape toute souveraineté territoriale, elle a for^
mellement reconnu la souveraineté du saint- siège, souveraineté
abstraite, idéale, si Ton veut, mais qui, si elle signifie quelque
chose, doit au moins valoir à cv\\x\ qui en est revêtu le béné-
fice de l'exterritorialité, de cette sc»*te de fiction par laquelle les
(1) Osservtt^ioni di diritto e di fatto nella sentenxa mossa dalla Corte di appello di
Boma^ Ifii oUobr» 1882. Ces obeervations foisaient, non sans raison, remarquer que,
dans deux affaires qui eussent semblé de?oir provoquer dos contestations de Joridio*
Uon, lors des procès pour la succession do cardinal Antonclli et pour celle de Pie IX,
le Vatican n'avait opposé aucun obstacle à Taction des tribunaux italiens. « C'est, dit
la brochure vaticane, que, dans ces deux affaires, la liberté et rinviolabilité du sou-
Teraîn pontife n'étaient nullement atteintes dans la personne de ses ministres, que les
actes accomplis par ces derniers, an nom du pontifoi dans Tintérieur du Vatican,
it'étaient nullement soumis au contrôle (stndaca/o) d'autorités étrangères. Il ne s'agii-
satt, dans l*un et l'autre cas, qae de biens pour la plus grande partie situés hors du
Vatican, et de litiges soulevés à propos de ces biens entre des personnes qui se trou-
vaient hors du palais apostolique et qui n'agissaient point par mandat du souverain
poutife. lequel restait entièrement étranger à tonte la canse. » On voit la différence
entre ces procès plus retentisBans et l'homble affaire Theodoli-M&rtinncci.
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780 RET0E DES DEUX MONDES.
représentans des puissances étrangères sont supposés hors du
territoire où ils résident. Que serait, en effet, la souveraineté du
pape s'il ne jouissait pas des immunitées accordées aux sim-
ples ambassadeurs, et comment lui refuser, à lui et à ses minis-
tres, un privilège qu'on ne conteste pas aux envoyés étrangers
accrédités près de sa personne (1) 7 La loi du 13 juin 1879 ne
prononce nulle part, il est vrai, le mot d'exterritorialité; mais
elle la suppose partout , et si elle ne la mentionne pas expressé-
ment, c'est qu'elle accorde au pape bien plus en lui attribuant la
souveraineté.
Pour apprécier la situation faite au pape depuis 1870, il impor-
terait de savoir quelle est la valeur du titre de souverain que la
législation italienne lui a déféré, ou mieux, a continué de lui recon-
n^tre. C'est là un point essentiel et sur lequel il faudrait s'entendre.
Jusqu'où s'étend, ou, si l'on aime mieux, à quoi se réduit cette
souveraineté inscrite dans la loi et proclamée par l'Italie à la face
des puissances? Quels en sont les droits et les prérogatives? C'est
là en somme le nœud de la question pontificale, telle qu'elle est posée
par les lois italiennes. Partout la première prérogative de la souve-
raineté, celle qui en semble l'attribut inséparable, c'est de ne relever
que d'elle-même, de n'être assujettie à aucune juridiction étrangère.
Peu importent à cet égard les limites où elle s'exerce; quand elle
serait réduite à un point géométrique, cet attribut essentiel n'en
serait pas diminué. On ne peut guère s'être mépris là-dessus à
Rome. La question de la juridiction des tribunaux du royaume sur
l'intérieur du Vatican posait en réalité la question de la souveraineté
de l'hôte du Vatican. C'était en quelque chose la pierre de touche
des droits souverains assurés au pape en échange de sa royauté
séculaire, par suite la pierre de touche de la loi des garanties.
Aussi comprend-on qu'en face de la solution bâtarde adoptée par
les juges de Rome, Léon XIII ait cru nécessaire d'adresser une
protestation aux puissances, et que les organes du Vatican aient
dénoncé la sentence des tribunaux italiens comme une marque du
peu de sincérité et du peu de fidélité du gouvernement subalpin à
ses propres engagemens.
V.
Notre siècle a peu de goût pour les discussions abstraites, et nous
ne saurions, pour notre part, beaucoup le lui reprocher. Aussi ne nous
(i) Telle était assarément l'intention dn cabinet qui a propoi'^ la loi. Une circu-
laire du ministre des affaires étrangères da royaume, alors M. Visconti-Venosta, quel-
ques Jours après l'occupation de Rome, annonçait formellement aux puissances que
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LE VATICAN BT LE QUIRINAL DEPUIS 1578. 781
attarderons-nous pas à défioir ce qu'est la souveraineté, ni à recher-
cher quels en sont les attributs nécessaires, et si le droit de justice
n'est pas l'un des premiers. Nous ne discuterons même pas ce que
peut être une souveraineté sans territoire et sans sujets, telle que
celle reconnue au pape par la législation d'outre -monts. Nous
croyons seulement les chambres italiennes trop sérieuses pour n'avoir
rien voulu dire, ou n'avoir su ce qu'elles faisaient, lorsque, après une
longue délibération, elles ont maintenu au pape cette qualité de
souverain que la perte de ses états semblait lui devoir enlever. On
m'a plusieurs fois expliqué, au sud des Âlpes, que la souveraineté
ainsi concédée au chef de l'église n'avait rien d'effectif, que c'était
une simple souveraineté d'honneur, ou plutôt une souveraineté
honoT^ire{sovrani(àonoraria)j qu'elle n'avait d'autres conséquences
que d'assurer à celui qui en était revêtu les mêmes honneurs qu'aux
têtes couronnées et au roi même dltalie. J'avoue que j'ai peine à
admettre une pareille conception : un souverain d'honneur ou hono-
raire, comme il se rencontre ailleurs des présidons d'honneur et des
magistrats honoraires.
Il me répugne de croire que les représentans de l'Italie n'aient
rien eu de plus en vue, lors du vote des garanties papales. En
vérité, si la qualité de souverain reconnue au pape ne concerne
que les hommages extérieurs qui peuvent lui être rendus, si ce
n'est là qu'un vain titre sans effets ni droits réels, si, en un mot,
ainsi que Ta écrit un homme dont la plume ne trahit pas d'ordi-
naire la pensée, le pape a le titre de souverain comme d'autres ont
le titre de duc ou de marquis (1), comment regarder une pareille
souveraineté, toute de forme, toute d'apparence et d'apparat,
comme une garantie pour les puissances étrangères et une sécu-
rité pour les consciences catholiques? En quoi un pareil titre, dénué
de tout ce qui en fait la valeur, peut-il être un gage de la liberté
pontificale et assurer l'indépendance du chef de l'église? Ainsi
entendue, la souveraineté pontificale, inscrite dans la loi des garan-
ties, ne serait qu'un puéril et hypocrite trompe-l'œil, une fraudu-
leuse, étiquette, un masque grossier destiné à voiler la sujétion
effective du pontife romain en lui accordant en paroles ce qu'on
lui dénie en fait. Ainsi comprise, cette mensongère souveraineté
justifierait les plaintes et les accusations des catholiques, qui l'ont
les palais et résidences dn pape joniraient du privilège de l'exterritorialité. (Qrca-
laire aux représentans de Huile à l'extérieur, en date du iO octobre 1870.)
(1) « n ponteilce ha il titolo di soTrano corne altri ha qnello di marchese.» (R. Bon-
ghi : Tribunali vaticanif p. 106.) n est Juste de dire qu'en refusant au pape le droit
d'avoir ses tribunaux en tant que souverain, M. Bonghi est trop perspicace pour ne
pas confester que ce droit découle implicitement de Tensemble de la loi des garan-
ties.
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782 BETUB DES DEUX MONDES.
comparée à la dérisoire royauté du Christ du prétoire, au lamboua
de pourpre jeté par les bourreau» sur les épaules de Jésus flagellé-
et au blasphématoire INRI de la croix du Calvaire. Encore une fois,
les législateurs de ±871 étaient trop sérieux et trop sincères pour-
avoir voulu aibuser la papauté et le UEionde avec une pareille souve^
raineté de théâtre et de parade.
Qu'est-ce donc alors (si c'est plus qu^un vain titre) que cette sou-
veraineté sans base réelle, sans territoire pour lui donner de corps^
sans substance pour ainsi dire? La question, au point de vue même
de la législation des garanties, ne nous paraît pas aussi obscure
qu'elle le semble au premier abord. La qualité de souverain que là
loi de 1871 donne au pape, cette kn ne la lui a pas conférée. Le*
saint-père en était déjà revêtu, la législation italienne la'lui a seu-
lement reconnue en la bornant, en lui enlevant tout caractère poli-
tique, pour la réduire à la sphère purement spirituelle. Dépouillée
de ses anciens états et du territoire sur lequel elle s'exerçait, la
souveraineté du pape est devenue en quelque sorte personnelle,
propre à sa personne et à ses ministres. Pour n'avoir plus de sujets
auxquels commander, le pape n'en est pas moins demeuré sou^-
rain indépendant vis-à-vis d'autrui, vis-à-vis de l'Italie et des gou*
vememens. Cette conception, si bizarre qu'elle semble, n'est pas de
tout point illogique. Dans toute souveraineté, en effet, il y a deux
côtés et pour ainsi dire deux r§ces, l'une intérieure, l'autre exté-
rieure, qui, pour être d'ordinaire réunies dans la même personne^
ne sont point absolument inséparables. La souveraineté peut être
considérée du dedans, dans son autorité vis-à-vis des peuples ou
des sujets qui lui sont soumis, et, du dehors, dans son indépen-
dance vis-à-vis des puissances qui n'en relèvent point, vis4-vis des
puissances également souveraines. De ces deux aspects, de ces deux
parts de la souveraineté, si l'on peut ainsi parler, Tltalie, en eule-
vant au pape la première, a prétendu lui conserver la seconde, la
seule, en réalité, qui importe à la liberté de son ministère. S'il
n'est plus le souverain des Romains, s'il n'est le souverain de per-
sonne, le pape peut continuer à être considéré et à être traité en
souverain, en puissance indépendante, par les états et les gouver-
nemens, par l'Italie notamment, qui n'en voulait qu'à ses sujets
et à son territoire.
Entendue de cette manière, cette souveraineté, pour être person-
nelle et conventionnelle, n'en serait pas moins effective, en ce sens
qu'elle aurait des conséquences et des droits réels. Si elle a le
défaut de n'être qu'une souveraineté de tolérance, n'ayant d'exis-
tence qu'autant qu'elle est admise de l'Italie et des puissances, les
Italiens pourraient dire que la souveraineté du pape à Rome, lors
même qu'elle était territoriale, n'était en fait depuis longtemps
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LE VATICAN ET LE QDIRTlVAt DEPUIS 1878. 788
qu'une souveraineté de tolérance, incapable de se soutenir par ses
propre*? forces par les ressources qu'elle tirait de ses états. Dès
avant 1870 et la brèche de la porte Pia, on eût pu prétendre qfue
ce n'était pas la royauté temporelle du pape, mais son caractère
de pape, qui faisait respecter sa souveraineté.
Si l'unité italienne se fût effectuée à une époque de foi et d'homo-
généité religieuse, où les titres spirituels du vicaire du Christ eus-
sent été universellement reconnus, la souveraineté personnelle du
pape aurait pu être aisément admise de l'Italie aussi bien que des
puissances, et la solution de la question romaine, ou mieux, de la
question pontificale, en eût été singulièrement facilitée. On y eût
trouvé le meilleur moyen de séparer le temporel du spirituel, en
leur laissant à chacun ce qu'ils n'ont jamais su s'accorder récipro-
quement, une pleine liberté et indépendance. Le problème que les
^s de jfoi n'ont, en somme, jamais su entièrement résoudre est
manifestement plus ardu à une époque de scepticisme, où, loin de
rencontrer le respect général, l'église est en butte à tant de défiances
et de haines. Et ce n'est pas là l'unique difficulté de plus, l'unique
obstacle à la reconnaissance de la souveraineté personnelle du ps^pe.
Ce qu'on eût pu faire accepter des siècles qui étaient presque una-
nimes à reconnaître la coexistence de ce qu'on appelait les deux
pouvoirs est devenu incomparablement plus malaisé, alors que cette
conception même des deux pouvoirs est reléguée dans L s écoles de
théologie, que jurisconsultes et politiques s'entendent pour n'ad-
mettre d'autre pouvoir que l'autorité civile (1), que monarchies et
démocraties tendent à l'envi vers l'omnipotence de l'état.
La souveraineté extraterritoriale du pape, on ne saurait se le dis-
simuler, a contre elle à la fois les instincts ou les préjugés de la
démocratie et les notions courantes du droit public Au point de vue
pratique, et sous le rapport politique, cette souveraineté sui gène-
ris n'en reste pas moins la solution la plus simple, la moins défec-
tueuse, tant pour les puissances étrangères qui ont à négocier avec
la chaire romaine que pour les états chez lesquels peuvent rési-
der les successeurs de Pie IX. La légis^tion italienne l'a impli-
citement reconnu. De quelque façon qu'elle entende la souveraineté
du pape, la loi des garanties lui a conféré le royal privilège des
souverains constitutionnels, l'irresponsabilité. En déclarant sa per-
sonne sacrée et inviolable, l'Italie a indirectement proclamé le pape
irresponsable, et cette irresponsabilité de droit vis-à-vis du gouver-
nement italien se change en irresponsabilité de fait vis-à-vis des gou-
vememens étrangers, qui ne sauraient atteindre le Vatican qu'à tra-
(1) Pour ritalie, Je citerai eatre antres M. Mioghetti : Stato e ChiesOf chap. ui,
et M. Cadorna : lllustrcaione giuridica délia formola di Caoour,^ 1882.
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I
781k BEYUE DES DEUX MONDES.
vers l'Italie. C'est là pour la papauté une prérogative nouyelle, sans
précédent dans l'histoire, sans analogue dans le droit public.
Des légistes (1) peuvent se scandaliser, comme d'une innovation
contraire à tout le droit des gens, d'une semblable irresponsabilité,
d'une semblable souveraineté insaisissable, n'ayant vis-à-vis d'au-
trui que des droits sans devoirs ni obligations réciproques, protégée
contre toutes les conséquences matérielles de ses fautes, sans qu'au-
cun pouvoir au monde lui en puisse demander compte. Telle est
pourtant la situation assurée au chef de l'église par les détenteurs
de ses anciens états. N'étant ni souverain territorial, ni sujet, le pon-
tife romain est à l'abri de toute revendication du dehors, à l'abri
de toute poursuite légale du dedans ; il est en quelque sorte au-
dessus du droit public et de la loi. C'est là, on ne saurait le nier,
un privilège unique, qui, s'il lui était maintenu, compenserait lar-
gement pour la papauté la perte de sa couronne temporelle. On
pourrait même soutenir que son indépendance aurait gagné à la
chute d'une royauté qui offrait une prise matérielle aux adversaires
de son pouvoir spirituel.
Cette souveraineté inviolable et irresponsable, couverte par la
puissance môme qui l'a dépouillée, l'Italie ne l'a pas accordée au
pape dans l'intérêt du saint-siège ni dans un intérêt religieux,
mais bien dans son propre intérêt et dans un intérêt tout politique.
L'irresponsabilité légale du chef de l'église, nous l'avons remarqué
ailleurs (2), était le meilleur moyen de ne pas faire du pape un hôte
' trop incommode. Les nouveaux maîtres de Rome n'avaient guère
d'autre manière de ne pas compromettre la péninsule dans les affaires
étales querelles de la papauté, de n'avoir rien à démêler dans ses
bulles, dans ses excommunications, dans ses définitions dogma-
tiques. Refuser au pape la qualité de souverain, prétendre le rava-
ler au rang de simple sujet du roi, c'eût été pour l'Italie s'exposer
à de graves embarras au dedans et au dehors, donner une nouvelle
et ingrate besogne à sa diplomatie et à ses tribunaux. Le gouver-
nement italien se fût trouvé, vis-à-vis de ses nationaux et encore
plus vis-à-vis de l'étranger, responsable du langage, responsable
des faits et gestes du chef de l'église. Avec un pontife tel que Pie IX,
par exemple, avec les démêlés que le saint-siège a si souvent avec
les gouvernemens des deux mondes, c'eût été un lourd fardeau.
Par là l'Italie eût ouvert les portes à une intervention non moins
importune que celle des états dévoués à la curie romaine, à Tinter-
vention des cabinets en conflit avec le Vatican. On n'a pas oublié
(1) Voyez, par eiemple, BlantschU : de la ResjHmsabiUté et de rirrtsp<msabiliU du
pape dans le droit international^ et M. BlioghetU : Stato e Chma, p. S06*2i0.
(2) Voyez m Empereur, un Roi, un Pape^ iii« partie, p. S58-S60.
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LE VATICAN ET LE QUIRINAL DEPUIS 1878. 785
qu'au plus fort de sa lutte avec la papauté, H. de Bismarck a été
un moment tenté de s'en prendre au gouvernement italien des dis-
cours et des anathëmes de Pie IX. La reconnaissance de la souve-
raineté et de Tinviolabilité pontificales demeure sous Léon XIII, aussi
bien que sous Pie IX, la meilleure manière d'échapper à de pareilles
responsabilités devant les consciences et devant les gouvernemens :
ce n'est peut-être qu'un expédient, mais de tous ceux que Ton a
imaginés, c'est encore le moins défectueux. Â Rome comme ailleurs,
un pape simple particulier risquerait d'être autrement gênant qu'un
pape revêtu de la qualité de souverain.
L'Italie ne serait pas liée par ses promesses aux catholiques et
ses engagemens de 1870, qu'elle n'aurait rien à gagner à la sup-
pression des garanties accordées par elle au pontife romain. La loi
de 1871, quelles qu'en soient les lacunes et les défauts, est encore
la meilleure base d'un modus vivendi entre la monarchie unitaire
et la hiérarchie catholique. Assurément, si les promoteurs des
garanties pontificales se flattaient d'amener le Vatican à la paix, ces
garanties ont manqué leur but; bien plus, elles ne pouvaient l'at-
teindre, au moins à bref délai. La papauté, quelques sûretés qu'on
lui offrit en échange, ne pouvait oublier les avantages moraux ou
matériels dont Ta dépouillée l'occupation de Rome. La manière
même dont a été appliquée la loi des garanties n'a pas toujours
été faite pour étouffer les regrets et les répugnances du saint-siège.
Le grand et vieux problème que l'Italie prétend avoir tranché
par la loi de 1871, Léon XIII, non moins que Pie XI, se refuse à le
considérer comme résolu. Il nous reste à voir quelles conibinaisons
le Vatican peut se flatter de substituer aux « garanties » actuelles,
quels appuis le saint-siège peut rencontrer au dehors ou en Italie,
quelles concessions il lui est permis d'attendre delà monarchie. La
papauté et la maison de Savoie ont, depuis vingt-cinq ans, bien des
griefs réciproques; si elles ont peu d'espérances ou d'aoïbitions
communes, ne peuvent-elles à certaines heures être réunies par
des intérêts ou des périls communs? Un rapprochement entre le
Quirinal et le Vatican est-il possible, et à quelles conditions? C'est là
une question qui n'intéresse guère moins la politique générale de
l'Europe que l'avenir religieux de la péninsule et de la chrétieatét
Anatole Leroy-Reauueu.
Tom ux. — 1883. 50
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IVAN SERGUIÉVITCH TOURGUÉNEF
n y a des riens, des coaleurs, des bruits, qui nous restent long-
temps dans l'œil ou dans Toreille et finissent par descendre dans
Tàme. Un smt d'été, dans un relais de Petite-Russie, on changeait
mes chevaux ; je demandai à boire à la fille du mattre de poste,
une petite paysanne d'Ukraine qui portait le gracieux costume de
sa province et jouait avec le vieux rouble d'argent retenu à son
cou par un ruban; elle alla chercher une carafe à demi pleine, et,
dans le mouvement qu'elle fit pour verser l'eau, le ruban vint battre
sur cette carafe, l'écu d'argent roula autour du col de cristal : ce
fut un dair tintement, si doux et si sonore l La fille, enchantée,
se prit à rire, et s'essaya à répéter le bruit pour son plaisir; en
n'éloignant, j'entendais encore cette gamme perlée qui mourait
longuement, comme un toiUe de rossignol, seule dans le sommeil
du soir russe, sur le pays muet.
Gea jours derniers, en relisant des pages de Tourguéùef, je me
rappeUs le timbre de ce cristal caressé par le bijou d'arg^it. C'est
bien là le son que rendait l'âme du pauvre grand homme quand
une pensée la touchait. Voilà le merveilleux instrument brisé; la
terre russe nous Ta repris, lui qui était presque nôtre; elle Ta
retiré dans son silence profond; l'hiver qui vient va rouler sur lui
son lourd linceul de neige. Ohl cette terre de Russie, rude, immense,
avec sa glace qui scelle plus vite les tombes et sa neige qui les
sépare du bruit des vivans, il semble qu'elle s'entende mieux que
toute autre à abolir la mémoire des morts; ce n'est pas à elle qu'il
faudrait demander, conmie dans l'épitaphe de la jeune Grecque,
d'être plus légère aux cendres. Et pourtant Ivan Serguiévitch se
fût désespéré à Tidée de dormir ailleurs : il l'aimait tant, sa mère
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iyàn berguu&vitgh toobgoénef. 787
Rdssie! Le talait de récrivam, dans ses meilleures productions,
n'était que rémanttioa directe de cette terre, une communication
spontanée de la poésie des choses; U n'est pas une page de son
œuvre où l'on ne sente, suivant l'expression nationale, « la fumée
de la patrie. »
Aussi avec quelle passion tout son peuple la respirait dans ses
écrits! Certes, nous avions accueilli et adopté Tourguénef comme
s'il était de notre maison; nul étranger ne fat aussi lu, aussi goiUé
À Paris; cette haute gidre a un versant français; mais enfin nous
ne demandions à son œuvre que ce qu'on demande à toute œuvre
d'art, dans l'état de civilisation où nous sommes parvenus : un
passe^emps raffiné, une diversion aux vrais intérêts de la vie, une
impression rapide et extérieure; nous lisons les livres comme le
passant regarde un tableau dans la devanture du marchand, un
instant, du coin de l'oeil, en allant à ses affaires. Si vous saviez
comme ils lisent autrement leurs poètes, là4NtsI Ce qui est pour
nous un régal de luxe est pour eux le paim quotidien de l'âme,
Cest l'âge d'or de la grande littérature, celui qu'elle a traversé
chez tous les peuples très jeunes, en Asie, en Grèce, au moyen âge«
L'écrivain est le guide de sa race, le mattre d'une mnltitude de
pensées confuses, encore un peu le créateur de sa langue; poète,
au sens ancien et total du mot, — vateg^ poète, prophète. D^ lec-
teurs naïfs et sérieux, nouveaux arrivés dans le monde des idées,
avides de direction, pleins d'illusions sur la puissance du geme
humain, demandent & leur guide intellectuel une doctrine, une
raison de vivre, une révélation complète de l'idéaL En Russie, la
petite élite d'en haut a atteint depuis longtemps et dépassé peut-
être notre dilettantisme; mais les classes inférieures commençât
à lire, elles lisent avec fureur, avec foi et espérance, comme nous
lisions le Robimon à douze ans. Terrti vierges y disait le grand
romancier. Des imaginations sensibles reçoivent de plein choc
l'impulsion du livre; elle ne s'amortit pas, comme chez nous, sur
un vaste établissement intellectuel; le journalisme n'a pas dis-
persé les idées et la puissance d'attention; on ne compare pas,
donc on croit. Après avoir lu Pires et FilSy ou un Nid de seigneurs^
nous disons : Ce n'est qu'un roman. Pour le marchand de Mos-
cou, le fils du prêtre de village, le petit propriétaire de <;am-
pagne, sur l'étagère où quelques volumes de Pouchkine, de Gogpol,
de Nékrassof représentent l'encyclopédie de l'esprit humain, ce
roman est un des livres de la bible nationale; il prend l'impcNr-
tance et la signification épique qu'avaient l'histoire d'Esther pour le
peuple de Juda, l'histoire d'Olysse pour le peuple d'Athènes, les
romans de la Rose ou de Renart pour nos ancêtres.
11 y a trois ans, en maugurant à Moscou la statue de Pouchkine,
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788 REVUE DES DEUX MONDES.
Tourguénef citait un iftot caractéristique, tombé de la boudie d'un
paysan aux alentours du monument. Â on camarade qui deman-
dait le nom de ce seigneur de bronze, le moujik avait répondu :
tt C'est un maître d'école. » L'orateur s'appropriait le mot et le
développait, disant avec raison que ce passant, dans son igno-
rance, avait trouvé le vrai nom du héros de la fête. Le premier
poète russe avait été le maître d'école de ses concitoyens, il avait
suscité leur langue et leur pensée. — Le jour, prochain sans doute,
où l'on dressera à Moscou la statue de Tourguénef, le paysan pourra
répéter son mot : celui-là aussi fut un maître d'école.
Sa génération l'écouta de préférence à tout autre. On se trompe-
rait en cherchant uniquement dans ce que nous appelons le talent
les causes de cette adoption populaire; combien, parmi ces lecteurs
primitifs et passionnés, s'inquiètent du talent, des artifices de
forme, des délicatesses de pensée? Dans les lettres conmie en poli-
tique, un peuple suit d'instinct les hommes qu'il sent lui apparte-
nir, faits de sa chair et de son génie, pétris de ses qualités et de
ses défauts. Ivan Serguiévitch personnifiait les qualités maltresses
du vrai peuple russe : la bonté naïve, la simplicité, la résignation.
C'était, comme on dit vulgairement, une ftme du bon Dieu; ce
cerveau puissant dominait un cœur d'enfant. Jamais je ne l'ai
approché sans mieux comprendre le sens magnifique du mot évan-
gélique sur les simples d'esprit, et comment cet état d'âme peut
s'allier à la science, aux dons exquis de l'artiste. Le dévoùment,
la générosité du cœur et de la main , la fraternité, tout cela lui
était naturel comme une fonction organique. Dans notre monde
avisé et compliqué, où chacun est durement armé pour la lutte de
la vie, il semblait tombé d'ailleurs, de quelque tribu pastorale et
fraternelle de l'Oural : grand enfant doux, distrait, suivant ses idées
sous le ciel ainsi qu'un pâtre suit ses troupeaux dans la steppe. Au
physique même, ce haut vieillard tranquille, avec ses traits un peu
rudes , sa tête sculpturale et son regard intérieur, rappelait cer-
tains paysans russes, l'ancêtre qui préside la table dans les familles
patriarcales, ennobli seulement et transfiguré par le travail de la
pensée, comme ces paysans d'autrefois qui se firent moines, devin-
rent des saints, et qu'on voit représentés sur les iconostases des
églises avec l'auréole et la majesté de la prière. La première fois
que je rencontrai ce bon géant, statue symbolique de son pays,
j'eus gfand'peîne à définir mon impression ; il me semblait voir et
entendre un moujik sur qui serait tombée l'étincelle du génie, qui
aurait été enlevé sur les sommets de l'esprit sans rien laisser en
chemin de sa candeur native. Il ne se fût certes pas offensé de la
comparaison, lui qui aimait tant son peuple I
Et maintenant, au moment de parler de son œuvre littérah*e,
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IVAN SERGCEÈTITCH TOURGUÉNBP. 789
Tenvie me prend de jeter la plume. J'ai dit que cet homme était
parfaitement bon; pourquoi, grand Dieu! ajouter d'autres éloges,
et qu'est-ce que le surcroît des habiletés de l'esprit dont nous Tai-
sons tant d'état? Mais ce cœur a cessé de battre ; ceux qui l'ont
connu sont rares, et ce sont des hommes; ils vont vite oublier et
mourir. Il faut bien montrer aux autres, à tous, ce que le cœur
éteint a laissé de lui-même dans l'œuvre d'imagination. Cette œuvre
est considérable; elle témoigne d'un labeur persévérant. La der-
nière édition complète, celle des frères Salaïef, à Moscou, ne ren-
ferme pas moins de dix volumes : romans, nouvelles, essais drama-
tiques et critiques. De ces volumes, les*plus dignes de survivre ont
été traduits chez nous avec grand soin sous la direction de l'au-
teur; Tourguénef est le seul écrivain russe duquel il y ait plaisir
à parler en France, devant un public initié. Parlons donc de Técri-
vain, mais un peu bas, conmie il convient de parler, sur une tombe
à peine fermée, de ce qui est encore une vanité. Qui sait si l'on
est content, là-haut, devant le Juge, d'avoir écrit, d'avoir manié
sur la place publique ces armes redoutables et incertaines, les
idées?
!•
Le nom des Tourguénef a occupé durant tout ce siècle le public
russe. Un cousin du romancier, Nicolas Ivanovitch, après avoir mar-
qué dans le service de l'état sous Alexandre F, fut impliqué dans
la conspiration de décembre 1825, et exilé par l'empereur Nicolas;
il vécut le reste de ses jours à Paris, où il publia son grand ouvrage,
la Russie et les Russes. C'était un esprit honnête, distingué, un
peu étroit et illusionné ; l'un des plus sincères de cette riche géné-
ration qui se réveilla libérale après 1812. On sait comment elle
avorta : ces colonels de la garde avaient vu passer dans leurs songes
le cheval blanc et le panache constitutionnel de M. de La Fayette;
ces universitaires, grisés du Contrat social^ des théorèmes des
physiocrates, avaient rêvé pour leur énorme et pesante Russie
un de ces mécanismes fragiles que fabriquait l'abbé Sieyès. Ils
jouèrent au conspirateur en enfans; le jeu finit tragiquement; les
décembristes allèrent expier leur rêve chimérique en Sibérie ou en
exil. Ces cœurs généreux supportèrent leur infortune avec dignité;
Nicolas Tourguénef se fit de loin leur avocat et leur théoricien ; sur-
tout il continua à plaider avec chaleur la grande cause de l'éman-
cipation des serfs ; son jeune parent n'eut qu'à ramasser une tradi-
tion de famille le jour où il sonna le glas du servage avec son
premier livre.
Ces Tourguénef vivaient en gentilshommes terriens dans leur
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790 XSVUB DES DEUX XONDEf^.
bien du gouvernement d'Oral. Ce fut ià qu'ivan Serguiévitcfa naquit^
Bù 1818, et qu'il grandit en toute liberté et solitude. Ce pays d'Orel^
si souvent et si complaisamment décrit par le romanôer, est un
bon pays. C'est encore la Grande-Russie, mais on sent que le ciel
du Sttd n'est pas loin; la nature du nord, jusque-là rude et extrême,
y entre en contact avec le midi; eUe fait quelques efforts pour se
modéra et sourire. La terre noire commence ; elle allonge à l'in-
fini des plaines ses gras labours, changés l'été en mer de froment.
Le chône apparaît et donne un aspect plus robuste aux maigres
Msières de bouleaux. A l'orient, du côté d'Éietz ei des sources du
Don, il y a des vallées charmantes, emplies la nuit de grands £eux
et de bruits de chevaux; Orel est un des centres d'élevage, les petits
paysans et leurs poulains vaguent tout l'été dans ces pâtis de
marais. A l'occident, la Desna s'engage dans les vieilles forêts de
Tchemigof ; la jolie rivière r^échit les nxmastëres de Briansk, et
puis des pins et destrembles, tant que les siècles en ont pu mettre,
pendant des lieues et des lieues, d'étemelles lieues russes. Sur le
sol humide de ces forêts, le printemps jette une profusion d'herbes
et de fleurs comme je n'en ai vu nulle part au monde. A peine la
neige fondue au soleil des longues journées, cette riche terre entre
en amour, en folie; la sève s'y précipite comme le sang dans de
jeunes artères ; la vie triomphante éclate sous bois en couleurs, en
parfums, en murmures; cette iyresse de la nature étourdit l'homme;
le chasseur ou le bûcheron égarés dans ces hal liera semblent si cbé-
tifs, si tristes!.. De loin en loin, dans les plaines cultivées, des
« nids de seigneurs, » des habitations toujours s^aablables; ma
corps de bâtiment en bois ou en briques, élevé sur un }>^rron, sur-
monté d'un atiique en zinc, flanqué d'une tourelle à clocheton oo,
plus modestement, d'une aile en retour; quelquefois^ quand le
« seigneur » est riche et peut réparer, toute cette bâtisse est d'un
blanc de chaux éclatant sous les toits verts; le plus souvnt, les
hypothèques de la banque de district rongent le ^eignenr et sa mai-
son, on s'en aperçoit aux lézardes, aux bâillemens des briques ou
des revêtemens de sapin, à la folle avoine qui poursuit l'ortie sur les
marches du perron. Derrière la maison, une allée de tilleuls joint
la grande route; devant, un verger de cytiises et de saules des-
cend en pente douce vers l'étang, rimmuii)le étang aux eaux
martes, dans le creux du ravin; on croirait qu'aucun vent n*a
jamais ridé cette eau sous les joncs ; calme et muette comme Tezis-
tence de la famille qui végète là, elle subit la couleur du nuage
qui passe, rose le matin, grise le jour; il semble que si la maison
Àsparaissait, ce vieux miroir figé en garderait l'image par habi-
tude, et aussi les souvenirs, les pensées des eofans qui ont grandi
sur ses bords ; c'est pour cela peut-être que Thomme russe s'at-
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lYAN 5ER6UIÉVITGH TOUB€UÉNEF. 79f
tache si fort à cet humble berceau; quand, plus tard, il court le
monde, et bien qu'il ait fâme naturellement errante, quelque ebose
le tire toujours vers ce monotone horizon.
L'enfance de Tourguénef s'écoula dans un de ces « nids de sei-
gneurs, » qui serviront de cadres à presque tous ses romans.
II eut, suivant la mode d'alors, des gouverneurs français et alle-
mands, de pauvres hères recrutés au hasard, qui enseignaient ce
qu'ils ne savaient pas, et qu'on gardait dans les familles nobles
comme une domesticité d'apparat. La langue maternelle n'était pas
en honneur ; ce fut avec un vieux valet de chambre que le petit
garçon lut en cachette des vers russes pour la première fois. Heu-
reusement pour lui, sa vraie éducation se fit sur la bruyère, avec
ces chasseurs dont les récits sont devenus plus tard un chef-d'œuvre,
sous la plume de l'écrivain. En courant les bois et les marais à la
poursuite des gelinottes, le poète faisait sa provision d'images,
il amassait à son insu les formes dont il devait un jour revêtir ses
idées. Dans certaines imaginations d'enfans, tandis que la pensée
sommeille encore, les impressions se déposent goutte à goutte,
comme la rosée durant la nuit ; vienne l'éveil à la lumière, le pre-
mier rayon du soleil fera luire ces diamans.
Al l'âge des études plus sérieuses, Ivan Serguîévitch fréquenta les
écoles de Moscou et l'université de Pétersbourg. Les universités
russes étaient alors de maigres nourrices, elles donnaient le goût
delà science et ne pouvaient le satisfaire; leurs meilleurs élèves les
quittaient avec découragement et allaient demander aux chaires d'Al-
lemagne une nourriture plus substantielle. C'était une mode aussi,
et une conviction générale, que pour parfaire les légers cerveaux
slaves, il y fallait mettre un peu de plomb allemand. Le ministère
de l'instruction publique lui-même envoyait à grands frais ses can-
didats à Berlin ou à Gœttingen. Ces jeunes gens lui revenaient
bourrés de philosophie humanitaire et de fermens libéraux, armés
d'idées dont ils ne trouvaient pas l'emploi dans leur patrie, mécon-
tens et frondeurs. Le ministère éprouvait l'éternel étonnement delà
poule qui a couvé des canards. On recommandait aux gendarmes
ces missbnnaires suspects de l'Occident, et on en renvoyait d'autres
se former à la même école. C'est un des types favoris de la littéra-
ture russe, ce jeune bursch revenant d'Allemagne et rap()ortant à ses
frères les raisins trop verts de la terre promise. Pouchkine l'avait
esquissé, avec son ironie légère, dans le poème à^Onièguine^ sous
les traits de Lensky :
... Un certain Vladimir Lensky, — avec une âme purement gœUin-
guierme, — beau garçon à la fleur de l'âge, — sectateur de Kant et
poète.— De la brumeuse Germanie — il rapportait les fruits du savoir,
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792 REVUE DES DEUX MONDES.
— des rêveries hardies, — un esprit enflammé et assez bizarre, — une
parole enthousiaste, — et des cheveux noirs boudés sur les épaules.
Tourguénef nous donnera plus tard des portraits achevés de Tes-
pèce. Il avait pu les étudier d'après nature, car il eut pour condis-
ciple, durant son séjour à Berlin, en 1838, le célèbre sociabste
Bakounine. Ivan Serguiévîtch a noté son propre état d'esprit à cette
époque dans un fragment autobiographique publié en tète de ses
œuvres; sous les formes embarrassées que revêt la pensée russe,
quand elle confie à la presse certains aveux délicats, ce morceau
nous livre le secret de toute une génération, et nous apprend dans
quel camp l'écrivain plantera son drapeau.
Le mouvement qui emportait les jeunes gens de ma génération à
Tétranger faisait penser aux anciens Slaves allant chercher des chefs
chez les Varègues, au-delà des mers. Chacun de nous sentait bien que
sa terre (je ne parle pas de la patrie en général, mais du patrimoine
moral et intellectuel de chacun) était grande et riche^ mais dèsordon^
née (1). Eq ce qui me concerne, je puis dire que je ressentais vivement
tous les désavantages de cet arrachement du sol natal, de cette rup-
ture violente de tous les liens qui m'attachaient au milieu où j'avais
grandi,., mais il n'y avait rien d'autre à faire. Cette existence, ce
milieu, et en particulier la sphère à laquelle j'appartenais, la sphère
des propriétaires campagnards et du servage, — ne m'offraient rien
qui pût me retenir. Au contraire : presque tout ce que je voyais autour
de moi éveillait en moi un sentiment d'inquiétude, de révolte, — bref,
de dégoût. Je ne pouvais balancer longtemps. Il fallait, ou bien se sou-
mettre, cheminer tranquillement dans rornière commune, sur la route
battue; ou bien se déraciner d'un seul coup, repousser de soi tout et
tous, même au risque de perdre bien des choses chères à mon cœur.
Ce fut le parti que je pris... Je me jetai la tête la première dans la
« mer allemande, » qui devait me purifier et me régénérer, et quand
enfin je sortis de ses eaux, je me trouvai un « Occidental, » ce que
je suis toujours resté... Je ne pouvais respirer le môme air, vivre en
face de ce que j'abhorrais : peut-être n'avais-je pour cela pas assex
d'empire sur moi-même, de force de caractère. Il me fallait à tout
prix m'éloigner de mon ennemi, afin de lui porter de loin des coups
plus assurés. À mes yeux, cet ennemi avait une figure déterminée, il
portait un nom connu : mon ennemi, c'était le droit de servage. Sous
ce nom, je rangeais et je ramassais tout ce contre quoi j'avais résolu
de lutter jusqu'au bout, — avec quoi j'avais juré de ne jamais faire
(1) C'est la phrase historique, et proyerbiale en Russie, que les députés des Slates
auraient prononcée en demandant aux chefs varègues de Tenir les g:ouyemer.
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lYAN SEBGUlénTCH TOUBGUENEF. 793
de paix. Ce fut inon serment d'Annibal, et je n'étais pas le seul à le
faire alors, Tallais à TOccident pour mieux remplir ce serment...
Voilà le gros mot lâché : l'écrivain sera un « Occidental, » il tien-
dra pour Japhet contre Sem, pour la méthode de Pierre le Grand
contre les patriotes retranchés derrière la grande muraille chinoise.
11 faut être au courant des polémiques russes et de la terminologie
des partis pour comprendre quels orages peut soulever cette appel-
lation inoifensive, quels flots d'encre et de bile elle fait couler chaque
jour, (c Occidental, » cela signiQe, suivant le camp où Ton se place,
un fils de lumière ou un traître maudit. Je me garderai bien de
juger le procès; d'autant plus qu'à mon sens, il y a là surtout une
querelle de mots; les batailleurs aveuglés par la fumée tomberaient
facilement d'accord, s'ils pouvaient se retrouver de sang-froid; la
raison, les bonnes lois, et les bonnes lettres n'ont pas de patrie
déterminée; chacun prend son bien où il le trouve, dans le fouds
conmiun de l'humanité, et l'accommode à sa façon. En lisant ce
fragment de confession, on est tenté de s'inquiéter pour l'avenir du
poète; on entend derrière ces phrases comme un mauvais gronde-
ment de politique ; est-ce que la grande suborneuse va le détourner
de sa vraie voie? 11 n'en sera rien heureusement. Tourguénef était
bien trop littéraire, trop contemplatif et trop détaché, pour se jeter
dans cette mêlée où Ton entre avec des convictions et d'où l'on sort
avec des intérêts. Sur un seul point il tint son serment, il porta son
coup, un coup terrible, au droit de servage; contre cet ennemi, la
guerre était sainte, et tous étaient déjà de connivence, à commencer
par l'empereur Nicolas ; le souverain voyait venir l'émancipation, il
eût voulu la faire; comment il ne la fit pas, c'est là un curieux cha-
pitre d'histoire psychologique, mais qui nous entraînerait loin de
notre sujet.
Revenu en Russie, Tourguénef publia dans les revues du temps
ses premiers essais, des vers, naturellement. 11 mérita les encou-
ragemens et l'amitié de Biélinsky, le critique dont les arrêts fai-
saient loi pour l'opinion. Pourtant la voix de cette jeune muse ne
perça guère et s'éteignit vite ; l'écrivain fit le sacrifice héroïque, il
le fit complet; dans les éditions définitives de ses œuvres, ce maître
prosateur n'a pas donné asile à un seul des vers de sa jeunesse. 11 a été
moins sévère pour quelques saynettes et comédies en prose, com-
posées vers cette époque; mais, en permettant à ses éditeurs de
les publier, il nous prévient modestement qu'il ne se reconnaît pas
le talent dramatique. L'aveu est fondé : cette voix contenue et
nuancée, si éloquente dans l'intimité du livre, n'était pas faite pour
les sonorités du théâtre. Quelques-unes de ces pièces furent jouées
dans le temps, aucune n'est restée au répertoire. Reparti pour les
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79& BETUB DBS DEDZ XOND».
pays étrangers, Ivan Serguiévitch envoya de loin à une revue de
Pétersbourg les premiers de ces petits récits qui allaient iUastrer
son nom : les Hécits dCun chasseur.
Les petits brûlots se glissèrent un i nn, de 18A7 à 1851, sans
malice apparente, abrités sous leur pavillon poétique; le pabUc
n'ea comprit pas d'abord le sens caché, la vigilante censure elle-
même fut prise en défaut. On ne vit là qu'une tentative littéraire
de premier ordre, une note nouvelle en Russie. Sans doute l'in-
fluence de Gogol était sensible dans le style du jeune ècrivaîa^
dans sa compréhension de la nature ; les Soirées du hameau avaiast
donné le modèle du genre. C'était toujours la grande et triste sym-
phonie de la terre russe; mais cette fois l'interprétation de l'artiste
était tout autre. Ce n'était plus l'ftpre humour de Gogol, le carac-
tère franchement populaire de ses tableaux, ses chaudes fusées
d'enthousiasme subitement rabattues par des rappels d'ironie; ches
Tourguénef, ni joyeusetés ni enthousiasme; une note plus discrète,
une émotion plus dérobée; les paysages et les hommes sont vus
sous la pâle lumière du soir, à travers une vapeur idéale^ nette-
ment retracés pourtant, et comme concentrés dans la prcmelle de
l'infatigable observateur. La langue, elle aussi, est plus riche, plus
souple, plus moelleuse, telle qu^aucun écrivain russe ne l'avait
encore portée à ce degré d'expression. Ce n'est pas la prose nette et
limpide de Pouchkine, qui avait beaucoup lu Voltaire, et qui se
souvenait; la phrase de Tourguénef coule, lente et voluptueuse,
comme la nappe des grandes rivières russes sous bois, attardée,
harmonieuse entre les roseaux, chargée de fleurs flottantes, de nids
entraînés, de parfums errans, avec des trouées lumineuses, de longs
mirages de ciels et de pays, et soudain reperdue dans des fonds
d'ombre ; cette phrase s'arrête pour tout recueillir, un bourdonne-
ment d'abeille, un appel d'oiseau de nuit, un soufile qui passe,
caresse et nieurt. Les plus fugitifs accords du grand registre de la
nature, elle les traduit avec les ressources inflnies du clavier russe,
les épithètes flexibles, les mots soudés entre eux à la fantaisie du
poète, les onomatopées populaires. J'insiste sur ce qui fait la puis-
sance de ce livre : ce n'est qu'un chant de la terre et un murmure de
quelques pauvres âmes, directement entendus par nous; l'écrivain
nous a portés au cœur de son pays natal, il nous laisse en tète-i^
tète avec ce pays ; il disparaît, ce s^nble ; pourtant, si ce n'est lui,
qui donc a tiré des choses et^ condensé à leur surface cette poésie
mystérieuse qu'elles recèlent, mais que si peu savent voir, et que
BOUS voyons clairement ici? Les Béctts d'un chasseur ont charâié
bien des lecteurs français; qu'ils sont décolorés cependant à trar
vers le double voile de la traduction et de l'ignorance du paysl Je
me figure tm lettré de Kief ou de Kazan, n'Ayant jamais passé la
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IVAN SBBfGHlÉVITGH TOURGOiMEF. 796
finoatière et Usant en rosse les romans rustiques de George Sand»
qui ont quelques affiaités avec œux de Tourguénef : que peuvent
dire à cet homme la Petite Fadette et François le Champi? Gom-
ment seotirait-il le parfum de terroir de notre Berry? Il faut ayoir
yécu dans ks campagnes décrites par Ivan S^guiévitcb pour admirer
comme il nous rend à chaque page ht contre-épreuve exacte de nos
impressions personnelles, comme il nous fait remonter à l'âme
chaque émotion ressentie, aux sens chaque odeur subtile respirée
sur cette terre*
Dans cet ordre d'idées, il faut citer entre tous le petit récit inti-
tulé Biéjin long. Le Biéjin long y c'est la prair\e où les jeunes pay-
sans mènent paître les troupeaux de chevaux, durant les chaudes
nuits d'été. Notre chasseur s'est égaré dans la brume du soir; il
erre longtemps par les landes solitaires, jouet des illusions de
l'ombre ; enfin il aperçoit un feu dans les marais ; c'est le camp^
ment des petits pâtres; l'étranger vient s'étendre à leur foyer, et^
feignant d'être endormi, il écoute leurs propos. Accroupis autour
du brasier, ces «ifans se racontent des histoires, de ces histoires
qu'on raconte après minuit. Ce n'est pas qu'ils aient peur, oh I non :
seulement des bruits douteux les font penser, des voix de nuit qui
montent de la rivière^ des appels d'orfraies, des hurlemens de chiens
quand le loup vient flairer les chevaux. La présence de l'invisible
agit sur ces âmes simples, et les voilà se remémorant toutes les
croyances du village russe ; on cause des roussalki^ les dames des
eaux, de l'esprit des bois, du domovai, le génie de la maison, el
de leur camarade Vania, qui se noya Tan passé, qui appelle les
petits pêcheurs dans les courans profonds. Gela tient le milieu entre
un conte de nourrice et un conte d'Hoilmann, et c'est encore autre
chose, c'est plus naturel, plus sérieux; le poète nous a amenés au
diapason voulu avec une habileté infinie, il a fait parler la terre
avant de faire parler ces enfans, et il se trouve que la terre et les
enfans disent les mêmes choses ; ces petits ne sont que les inter-
prètes du vieux monde slave ; ils refont à leur manière le CkarU
d^ Igor y cette épopée panthéiste des anciens âges d'où toute la poésie
russe est sortie. Cependant la nuit passe, l'esprit se détend, la
lumière renaît et allège I âme, une admirable description du soleil
levant jette une note éclatante à la fin de cette symphonie fantastique
en mineur.
Préfére^vous une corde plus humaine, plus intime? Relisez les
Reliques vivantes. Entrant d'aventure dans un hangar abandonné,
le chasseur aperçoit un être misérable, sans forme et sans mouve-
ment; il reconnaît une ancienne servante de sa mère, une belle et
rieuse fille jadis, maintenant paralysée et consumée par on ne sait
quel mal étrange. Ce squelette oublié dans cette ruine n'a plus
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706 BEVUE DES DEUX MONDES.
aucun lien qui le rattache au monde; nul n'en prend souci, de
bonnes gens remplissent parfois sa cruche d'eau, et il n'a pas d'an-
tres besoins; il vit, si c'est vivre, par le regard et un souffle de
voix, « pareil au susurrement de la latche des marais. » Mais dans
ce vain reste d'un corps, il y a une âme, épurée par la souffrance,
divinement résignée, soulevée, sans rien perdre de sa naïveté
paysanne, sur les hauteurs du renoncement absolu. Loukéria raconte
son malheur, comment le mal inconnu la saisit après une chute
qu'elle fit, la nuit, en allant écouter les rossignols; conmient toutes
les fonctions et toutes les joies de la vie l'ont quittée l'une après
l'autre. Son fiancé a eu beaucoup de chagrin, et puis, naturelle-
ment, il en a épousé une autre : que pouvait-il faire ? Elle espère
bien qu'il est heureux. Depuis des années, ses seules distractions
sont d'écouter la cloche de l'église et le bourdonnement des abeilles
dans le rucher voisin. Quelquefois une hirondelle vient voleter
sous le hangar, c'est un gros événement , de la pensée pour plu-
sieurs semaines. Les gens qui lui apportent de l'eau sont si bons,
elle leur est si reconnaissante! Et tout doucement, presque gat-
ment, elle revient avec le jeune maître sur les souvenirs d'autre-
fois, *elle lui rappelle avec quelque vanité qu'elle était la première
au village pour les danses et les chansons; à la fin, elle veut faire
effort pour fredonner une de ces chansons.
L'idée que cette créature à demi morte allait chanter éveilla en moi
un effroi involontaire. Avant que j'eusse pu prononcer une parole, un
son traînant, à peine perceptible, mais pur et juste, tremblota à mon
oreille... Un second suivit, puis un autre... Loukéria chantait : « Dans
la prairie... » Elle chantait sans que rien fût changé dans l'expression
de son visage pétrifié, les yeux toujours fixes. Cette pauvre petite voix
forcée, vacillante comme un filet de fumée, résonnait si douloureuse-
ment, elle se donnait tant de peine pour exprimer l'âme tout entière !..
Ce n'était plus de l'effroi que je ressentais : une pitié indicible me pei-
gnait le cœur.
Loukéria raconte encore ses mauvais rêves, comment sa mort lui
est apparue en songe : non pas que sa mort fût effrayante, au con-
traire, c'est qu'elle s'éloignait et refusait la délivrance. La malade
repousse toutes les offres de service du maître ; elle ne désire rien,
elle n'a besoin de rien, elle est contente de tout et de tous. Comme
le visiteur se retire, elle le rappelle d'un dernier mot, bien fémi-
nin; la malheureuse a conscience de l'horrible impression qu'elle
doit produire, elle cherche ce qui pourrait survivre en elle de la
femme. — a Vous vous souvenez, Bârine, de la belle tresse que
j'avai3?.. Yous savez, elle descendait jusqu'aux genoux... J'ai hésité
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lYAN 8ERGDIÉVITCH TOUaGOÉNBF. 797
longtemps; mais qu'en faire, dans mon état? Je Tai coupée, oui,..
Adieu, Barine. » Tout cela ne laisse rien à l'analyse, autant prendre
des ailes de papillon; la trame même du récit est si ténue, si simple;
c'est peu de chose, et c'est une merveille par tout ce qu'il y a,
plus encore par tout ce qu'il n'y a pas. J2.tant donné le sujet, j'ima-
gine comment diverses écoles littéraires l'auraient compris. Un
romantique du bon temps nous eût montré la fatalité acharnée sur
cette créature ; il en eût fait une protestation vivante contre l'ordre
de l'univers, un monstre douloureux, la femelle de Quasimodo.
D'autres, les illustres amis de la vieillesse de Tourguénef , n'eussent
pas manqué l'occasion de nous faire un cours de pathologie; ils se
seraient complu dans la dissection de ces membres raidis, de ces
plaies secrètes, ils auraient indiqué toutes les parties abolies du
système nerveux et conclu à l'idiotisme. Un écrivain d'une dévo-
tion ardente eût transfiguré cette martyre ; elle nous serait apparue
dans un nimbe, abîmée dans la contemplation mystique, unique-
ment soutenue par les secours célestes. Rien de semblable chez
Tourguénef; il glisse discrètement sur les misères physiques, à
mots couverts, il voile le cadavre; nous comprenons assez qu'il y a
un cadavre en voyant cette âme toute nue, hors de sa chair. Nulle
déclamation, nulle antithèse, l'auteur ne tente rien pour grossir le
cas et frapper notre imagination; c'est un accident de la vie, voilà
tout. Pour ce qui est de Dieu, l'humble femme sait qu'il ^d'autres
affaires que ce petit malheur; elle le prie comme à son habitude,
sans insister autrement, avec la piété ordinaire d'une paysanne
fort étrangère à la mysticité. Le point mis en lumière, dans ce récit
comme dans presque tous les autres, c'est la résignation sfoîque,
un peu animale, de ce paysan russe toujours préparé à tout souffrir.
Le talent est dans la proportion exquise entre le réel et l'idéal;
chaque détail reste réel, dans la moyenne humaine, et l'ensemble
baigne dans Tidéal. Voyez plus loin cette autre figure angélique de
malade qui passe à travers l'épisode du Médecin de village } c'est
la même juste mesure, l'homme maintenu dans son attitude natu-
relle, les pieds à terre et le regard au ciel.
Quand ces fragmens furent réunis en volume, le public, indécis
jusqu'alors, comprit la signification de l'œuvre; quelqu'un était venu
qui osait développer le sens caché dans la sinistre plaisanterie de
Gogol sur les âmes mortes. Quel autre nom donner à la galerie de
portraits rassemblés par le chasseur : petits propriétaires de cam-
pagne naïvement égoïstes et durs, intendans sournois, fonction-
naires désœuvrés et rapaces; sous ce monde de fer, des ilotes
chétifis, quasi déchus de la condition humaine, touchans à force de
misère et de soumission. Le procédé, — si bien déguisé qu'il soit,
il y a toujours un procédé, — était invariablement le môme ; l'au-
Google :,,
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79& mym des deux mondes.
teur faisait repasser dans sa lanterne et nous montrait sous toutes
les faces une créature falote, tour à tour risible et pitoyable, sans
besoins, sans ressources, condamnée à la vie crépusculaire; à côté
du serf apparaissait le maître, fantoche à demi civilisé, bon diable
au demeurant, inconscient du mal commis, perverti par la fatalité
du milieu. Ce tableau, qui eût dû être laid , repoussant , l'écrivain
l'avait revêtu de grâce et de charme, en quelque sorte contre sa
volonté, par la vertu intime de sa poésie. — Pourquoi les ressorts
de la vie étaieat-ils brisés chez tous les héros du livre? D'où venait
cette malaria sur la campagne russe ? Quel était le nom de cette
peste? — On laissait au lecteur le soin de répondre. 11 n'est pas^
très eiact de dire que Tourguénef attaqua le servage; les écri-
vains russes, par suite des conditions qui leur sont faites aussi bien
que par le tour particulier de leur génie, n'attaquent jamais ouver-
tement , ils n'argumentent ni ne déclament : ils dépeignent sans
conclare et font appel à la pitié plus qu'à la colère. Vingt ans pluB
tard, quand Dostoïevski publiera les Souvenirs de la maison des
ynorU^ ses terribles souvenirs de dix années en Sibérie, il procé*
dera de même, sans un mot de révolte, sans une goutte de fiel,
semblant trouver ce qu'il décrit tout naturel, un peu triste seule-
ment. C'est le trait national en toutes choses. — Un jour, je cou-
chais à l'auberge d'Orel, dans la patrie de notre auteur; un roule-
ffîeût de tambours me réveille; je regarde sur la place da marché;
au milieu d'un carré de troupes et de peuple on avait dressé le
pilori, une grande colonne de bois noir sur une plate-forme d'écha-
fauci; on y attachait trois pauvres diables qui portaient au cou des
écriteaux avec la mention de leurs méfaits. Ces larrons avaient l'air
très doux, très inconsciens de ce qui leur arrivait; ils étaient très
beaux, liés à cette colonne, avec leurs têtes de christs slaves.
L'exposition dura longtemps, le clergé vint les bénir, et quand la
charrette les ramena à la prison, les soldats et le peuple se préci-
pitèrent derrière eux en les comblant de provisions, de menue
moûoaie, en les plaignant de tout cœur. — En Russie, l'écrivûn
qui veut réformer agit comme la justice, par démonstradon mélan-
colique, avec des retours d'indulgence sur les maux qu'il dévoile.
Le public eutend à demi mot.
11 entendit cette fois ; la Russie du servage se regarda avec eilroi
dans le miroir qu'on lui tendait ; un long frémissement la secoua;
du jour au lendemain l'auteur fut célèbre et sa cause à moitié
gagnée. La censure comprit la dernière, mais enfin elle comprit,
elle aussi. On s'étonnera peut-être de sa susceptibilité : j'ai dit que
le servage était condamné jusque dans le cœur de l'empereur Nicolas.
Il laut savoir que la censure ne veut pas toujours ce que veut l'em-
pereur; du moins elle veut en retard, elle est parfois en arrière
i
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ITAN 6BRGUIÉTITGH TOUBGHÉNEF. 70t
d*iin règne. Elle renonça à sérir contre le iiyre, mais elle gnetta
f autenr. Gogol étant mort sur ces entrefaites, Tonrguénef oonsacpa
an défunt un article chaleureux. Gel article paraîtrait bien iBoffenof
aujourd'hui, il figure dans l'édition complète, et nous aurions peine
à y découvrir le crime, si le criminel ne nous avait révélé le secret
dans une note fort gaie.
A propos de cet article, je me souviens qu'un jour, à Pétersbourg,
une dame très haut placée critiqua le châtiment qu'on m'avait infligé,
le jugeant immérité, ou du moins trop rigoureux. Comme elle prenait
chaudement ma défense, quelqu'un lui dit : « Vous ignorez donc que
dans cet article il nomme Gogol un grand homme! — Ge n'est pas pos-
sible? — Gomme je vous rassure. -— Ahj dans ce cas, je n'ai plus rien
à dire; je regrette, mais je comprends qu'on ait dû sévir.
Ge qualificatif impertinent, donné à un simple écrivain, valut à
Tonrguénef un mois d'arrêts, puis le conseil d'aller mèdker dans
ses terres. J'imagine qu'il trouva alors la société très mal faite,
tant nous sommes injustes pour le pouvoir qui veut notre bien.
U faut pourtant l'avouer, ce pouvoir sert quelquefois nos intérêts
mieux que nous-mêmes, et les lettres de cachet sont générale-
ment d'accord avec les vues de la Providence. Trente ans plutôt, un
ordre d'exil avait sauvé Pouchkine en arrachant le poète aux dissi-
pations de Pétersbourg, où il perdait son génie, en l'envoyant au
soleil d'Orient, où ce génie devait s'épanouir. Si Tourguénef fût
resté dans la capitale, la chaleur de la jeunesse et les amitiés com-
promettantes l'eussent peut-être entraîné dans quelque stérile
échauffourée politique ; rendu à la solitude de ses bois, il y vécut
des années laborieuses, étudiant l'humble vie de la province russe
et en fixant les traits dans ses premiers grands romans.
II.
Le roman de mœurs et de caractères est depuis trente ans la
forme préférée des écrivains russes, le vêtement commode qu'ils
donnent à toutes leurs idées philosophiques ou politiques. Tonr-
guénef est le père de cette innombrable famille : jusqu'à lui
et durant la première moitié du siècle, je serais fort en peine
de nommer un livre répondant aux exigences de ce genre litté-
raire, telles que nous les concevons ai:^urd'hui en Occident. Les
petites nouvelles en prose de Pouchkine, empruntées ie plus sou-
vent à des sujets historiques, appartiennent encore à l'ancienne
école narrative; ce sont des modèles de composition classique, des
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800 HEYUE DES DEUX KONDES.
épisodes vivement imaginés, plutôt que Tétude de la réalité cou*
temporaine. Lermontof , dans le Héros de notre temps^ s'approcha
davantage de notre idésJ moderne ; son Petchorine personnifia l'âme
d'une génération, comme avait fait notre René; mais, coomtie René,
il se borna à exhaler un gémissement, sans daigner étudier le monde
qui l'entourait; les trois nouvelles réunies sous le titre que je viens
de citer sont peut-être le chef-d'œuvre du romantisme en Russie,
mais ce sont de brèves esquisses; le poète, mort à vingt-sept ans,
n'eut pas le temps d'en développer les lignes. Gogol vint enfin et
appliqua à la société russe ses dons merveilleux d'observation; les
Ames mortes sont une sorte d'épopée, d'odyssée tragi-comique; ce
livre serait unique, si le Don Quichotte n'existait pas, et je ne
doute pas que la postérité ne place l'admirable écrivain tout à côté
de Cervantes ; les Ames mortes sont plus qu'un roman» ce n'est pas
le roman, c'est-à-dire l'étude d'une passion agissant sur un carac-
tère donné. Bien au-dessous de ces mattres, je trouve Marlinsky et
ses imitateurs, les romanciers ingénus qui eurent le privilège de
faire pleurer les jeunes filles russes entre 1830 et 18Â0 ; il faut tou-
jours que quelqu'un fasse pleurer les jeunes filles, mais le génie
n'y est pas nécessaire ; Marlinsky avait pris pour modèles Ducray-
Duminil et le vicomte d'Arlincourt; ses inventions sentimentales ne
visent pas plus loin; pour les relire aujourd'hui, il faut une fraî-
cheur d'illusions qu'on ne retrouve plus que dans les cabinets de
lecture de Tambof.
Après 18iO, la Russie, toujours si désireuse de ne pas retarder
sur l'Occident, attendait un George Sand ou un Balzac. Tourguénef
se promit d'être l'un et l'autre, et il y réussit. Ivan Serguiévitch
assurait qu'il n'aimait pas Balzac : c'est possible, on n'aime pas
toujours son maître, mais je réponds qu'il l'avait étudié de près. Le
Russe se proposa d'écrire, lui aussi, la comédie humaine de son
pays ; à cette vaste tâche, il apporta moins de patience, moins d'en-
semble et de méthode que le romancier fi-ançais, mais plus de
cœur, plus de foi, et le don du style, l'éloquence pénétrante qui
manqua à l'autre. S'il est vrai, en France, qu'aucun historien ne
pourra retracer la vie de nos pères sans avoir lu et relu Balzac, cela
est encore plus vrai en Russie de Tourguénef; là-bas, l'histoire
contemporaine était muette, et pour cause; quand les historiens de
l'avenir voudront faire revivre la Russie de Nicolas et des premières
années d'Alexandre II, ils s'arrêteront découragés devant le vide et
le silence des documens positifs; mais un témoin les aidera à évo-
quer les morts, l'auteur qui sut discerner les courans d'idées nais-
sans à cette époque de transition, incarner dans des types abstraits
les états d'esprit les plus firéquens chez ses cojitemporains. Entre
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IVAN 8EBGUIÉYITGH TOURGUÉNBF. 801
1850 et 1860, la Russie a marché à tâtons, lasse et inquiète, comme
un voyageur égaré aux dernières heures de nuit; à Thorizon, de
p&les lueurs d'aube, des bouts de route, des contours de sommets
vaguement entrevus ; partout la confusion de ces heures douteuses,
l'attente de l'aurore, la précipitation irréfléchie chez les uns, la
fatigue et la peur chez les autres. Il fallait de bons yeux pour voir
et dessiner, dans cette troupe en marche, les figures qui émer-
geaient de l'ombre, celles qui reculaient volontairement dans la nuit
et que le jour ne trouverait plus. Tourguénef en saisit plusieurs;
parcourons rapidement la galerie, en feuilletant les romans écrits à
cette époque.
Dans le premier, Boudiné^ l'auteur étudie un tempérament qui
est de tous les temps et de tous les pays, mais qui semble avoir
trouvé son climat d'élection en Russie. Ce Roudine, le héros de l'his-
toire, est un idéaliste éloquent, habile en paroles, incapable en
action ; il se grise et grise les autres de sa faconde, il se précipite
dans la vie comme un torrent d'idées généreuses et lumineuses ;
mais chaque épreuve de la vie tourne contre lui, faute de caractère.
Avec les meilleurs principes du monde, sans autre vice qu'une
vanité naïve, il commet des actes indignes d'un galant homme; on
le croirait un cpique, à le voir vivre aux crochets de ses dupes,
séduire une jeune fille, subir l'outrage d'un rival ; et pourtant, il
est lui-même sa première dupe : le fond de son âme est trop hon-
nête pour profiter jusqu'au bout des occasions offertes ; sans courage
pour le bien ni pour le mal, il retombe sans cesse dans le vide et
la misère, il apprend en vieillissant à connaître son irrémédiable
impuissance ; il finit misérablement. Les cinquante premières pages
du roman sont un chef-d'œuvre d'exposition ; l'auteur nous intro-
duit dans une petite société de campagne, il marque rapidement
la place et le caractère de chaque personnage ; soudain le Messie
attendu arrive dans ce milieu un peu terne, il s'y installe en con-
quérant ; tout pâlit aux fusées de son éloquence ; seul un vieux
sceptique hargneux lui donne la réplique et représente la réalité
prosaïque de la vie, dans sa lutte étemelle contre l'enthousiasme
idéal. Petit à petit, le mirage se dissipe, les gens pratiques retirent
leur confiance au prodige, les jeunes personnes séduites se repren-
nent à temps. Tous ces humbles comparses édifient patiemment leur
vie au ras de terre et finissent avec de bonnes rentes, de bonnes
femmes, de bons amis, tandis que le prodige, malgré toute sa supé-
riorité intellectuelle, roule de chute en chute. La prose a triomphé
de l'idéal. Pour son début, le romancier touchait au vif un des
grands défauts de l'esprit russe et donnait à ses compatriotes une
utile leçon ; il leur disait que les aspirations magnifiques ne suf-
Ton ux. . 1883. 51
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r
SOS BEYUB DES DEUX MOQUIBS.
fisent pas, qu'il y faut joinAre le sens pratique, l'applicatioli, le gou-
vernement de soi-*même.
Dans Boudiné^ étude morale et philosophique, le romancier «vait
remué des idées et intéressé les esprits; on se demandait s'il serait
aussi habile à développer des ^sntimens, à émouvoir les cœurs ; le
Nid de seigneurs fut sa réponse : ce sera, je crois, son meilleur titre
de gloire. Ce roman n'est pas sans défauts, l'exposition est moins
alerte que dans le précédent, l'auteur s'attarde aux généalogies de
ses personnages, l'intérêt se fait attendre ; mais une fois l'action
engagée, elle est conduite avec un art consommé. Le « nid de sei-
gneurs, )) c'est une de ces vieilles maisons provinciales où les généra-
tions se sont succédé; dans ce milieu grandit une jeune fille qui va
servir désormais de prototype à toutes les héroïnes du roman rosse;
une âme simple, honnétCt sans deiiors brillans, sans dons particuliers
dans l'esprit, mais imprégnée d'une grâce pénétrante et armée d'une
volonté de fer; cette volonté que Tourguénef refuse aux hommes,
qu'il donne comme un trait commun à toutes les filles de son ima-
gination, et qui les porte aux extrémités les plus diverses, suivant
les directions où le sort les pousse. Lise a vingt ans, elle est demeu-
rée insensible aux séductions d'un beau tchinovnik de qui sa mère
est coiffée : cependant, de guerre lasse, elle va hii engager sa
parole, quand survient un parent éloigné, Lavretzky. Celui-ci est
marié, mais séparé depuis longtemps d'une femme indigne» qui
court les aventures dans les villes d'eaux du continent ; il n'a rieo
d'un héros de roman, c'est un honune paisible, bon et malheureux,
d'âge et d'esprit sérieux. Tous ces gens-là existent, ils ont été vus
dans la vie réelle. Un attrait mystérieux rapproche Lise et Lavretzky;
au moment où ce dernier, plus expérimenté, reconnaît avec effiroi le
nom qu'il faut donner à leur sentiment mutuel, un article de jour-
nal lui^apprend la mort de sa femme ; il est libre, et le soir même,
dans le jardin de la vieille maison, l'aveu des deux cœurs s'échappe
comme un fruit mûr qui tombe ; la scène est délicieuse, si naturelle
et si peu banale I Le bonheur des deux amans dure une heure; la
nouvelle était fausse, le lendemain la femme de Lavretzky surgit à
rimproviste. On devine tous les développemens que comporte la
situation ; ce qu'on ne peut deviner, c'est la délicatesse de main
avecMaquelle le romancier conduit deux âmes absolument honnêtes
an travers de ce péril. Le sacrifice est accompli de part et d'autre,
résolument par la jeune fille, avec des luttes poignantes par l'homme.
Nous^voici espérant la disparition de la fnnme gènacnte et mépri-
sable : le lecteur le moins f^ce supplie l'auteur de la faire moii-
rir. Bêlas I les amateurs de dénoûmens heureux doivent fermer le
livre. M** Lavretdiy ne meurt pas, elle continue à vivre, et fcrt
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lYAN SERCmÉTITCH TOUBGUBNEF. 802^^
gaillardement; Lise n'aura connu de la vie qu'une promesse d^a-
mour, apparue et disparue avec les ètcôles d'une courte nuit de mai ;
elle ne (temandera pas sa reTaoche, elle reporte à Dieu son cœur
blessé et s'ensevelit dans un monastère.
C'est là, dira-t-on, une vertueuse histoire pour les petites filles,,
dans le genre de M°^ Gottin. Résumé sommairement, le thème a
l'air vieillot ; il faut en lire les développemens pour voir avec quel
art nouveau, avec quel souci de la réalité le romancier a rajeuni
son sujet dans un large courant de vérité humaine. Pas la moindre
fadeur sentimentale dans ce douloureux récit, pas d'éclats de pas-
sion ; une touche discrète et chaste, une émotion contenue qui va
croissant et nous étreint le cœur. — Le livre s'achève par un épi-
logue de quelques pages, qui est et restera l'un des modèles de la
littérature russe. Huit années se sont écoulées, Lavretzky revient^
par un matin de printemps, au nid de seigneurs; une nouvelle
génération Thabite^ les en&ns que nous y avions laissés sont deve-
nus à leur tour déjeunes femmes et de jeunes hommes, avec leurs
aentimens et leurs intérêts nouveaux ; le revenant, à peine reconnu
par eux, tombe au milieu de leurs jeux; c'est ainsi qu'avait débuté
le récit, il semble que nous en recommencions la lecture. Lavretzky
s'assied sur le banc où jadis il serra, pendant une minute, la maiA
qui égrène depuis lors le rosaire dans un cloître; les jeunes oiseaux
du vieux nid ne peuvent répondre aux questions de ce trouble-fête,
ils ont oublié la disparue, ils ont bien d'autres affaires et reprennœt
leur partie de barres. Tandis que la solitude et le chagrin de la
vieillesse dévastent ce cœur mort, les mêmes mots reviennent
peindre la même nature vivante, les joies nouvelles et toujours
semblables de nouveaux enfans; c'est le retour de la mélodie ini-
tiale dans le final d'une sonate de Chopin. — Jamais peut-être on
n'avait rendu aussi sensible, par un exemple particulier, la mélan-
colique opposition entre la pérennité de la nature et la caducité
de rhomme : jamais points de comparaison mieux choisis ne nous
avaient fait mesurer plus cruellement la chute impitoyable du
temps. L'auteur nous a si bien attachés aux personnages du passé
que tous ces enfans, nouveau -venus à la fête de la vie, nous
paraissent presque haïssables. J'aurais voulu citer en entier ces
pages, mais séparées de ce qui les précède, elles perdent leur sens,
elles ne valent que par la lente préparation de tout le récit, qui accu-
mule seule leur puissance. En les achevant, on est tenté d'appliquer
à Tourguénef ce qu'il dit ailleurs d'un de ses héros : v II possérdait
le grand secret de cette musique qui est l'éloquence; il savait, en
touchant certaines cordes du cceur, faire tressaillir et résonner sour^
dément toutes les autres. »
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80A BETUE DES DEUX MONDES.
Le Nid de seigneurs fixa la renommée de récrivaio. Ce monde
est chose si bizarre que le poète, comme le conquérant, comme la
femme, gagne rattachement des hommes en les faisant souffrir et
pleurer. Toute la Russie versa des larmes sur ce livre, la pauvre
Lise devint l'idéal de toutes les jeunes filles; il faudrait remontera
Paul et Virginie pour trouver une œuvre romanesque ayant exercé
une influence aussi souveraine sur une génération et un pays. II
semble que l'auteur lui-même continuât d'être hanté par le type
puissant qu'il avait enfanté. Hélène, la victime du roman intitulé: à
la Veille, c'est encore l'implacable volonté féminine, la fille sérieuse,
renfermée et obstinée, poussant à l'aventure dans la solitude, échap-
pant à toutes les influences, disposant d'elle-même avec un suprême
mépris de Tobstacle. Cette fois, les circonstances ont changé : l'homme
aimé est libre, mais repoussé par la famille; comme Lise allait au
cloître, malgré les supplications des siens, Hélène va à son amant
et se donne à lui ; elle ne soupçonne pas une minute que son acte
puisse être coupable, elle le rachète d'ailleurs par la constance du
dévoûment tout le long d'une vie d'épreuves. Dans ces études de
caractères, un trait d'observation domine, et il est saisi sur le vif
du tempérament national ; l'homme est irrésolu, la femme est déci-
dée ; c'est elle qui force la destinée, sait et fait ce qu'elle veut. Tout
ce qui dans nos idées serait hardiesse et impudeur, l'auteur le
raconte avec tant de simplicité et d'une plume si chaste, qu'on est
tenté d'y voir uniquement la liberté d'une âme plus virile ; les filles
droites et passionnées qu'il crée sont capables de tout, sauf de trem-
bler, de trahir, et de mentir.
Avec le Nid de seigneurs^ Ivan Serguiévitch avait donné sa note
intime, il avait épanché la source secrète, grossie de toutes les
larmes refoulées dans le cœur durant la jeunesse, et qui tourmente
le poète jusqu'au jour où elle trouve une issue dans son œuvre. Il
se remit à étudier le milieu social, et dans ce grand branle intellec-
tuel qui agita la Russie vers 1860, à la veille de l'émancipation, il
écrivit Pères et Fils. On sait que ce livre marque une date dans
l'histoire des idées. Le romancier avait eu la rare bonne fortune de
discerner un état d'esprit nouveau, de le fixer dans un type inou-
bliable, et celle plus rare encore de baptiser cet état d'esprit du
nom que tous cherchaient sans pouvoir le trouver ; c'était le bon-
heur de Christophe Colomb doublé de celui d'Améric Yespuce. —
tt Qu'est-ce que ce Razarof? demande un des Pàres, un des braves
gens de la vieille génération. — Tu veux le savoir? lui répond son
jeune fils, ami et disciple du terrible étudiant en médecine : C'est un
nihiliste. — Tu dis?.. — Je dis : un nihiliste. — Nihiliste, répète
le vieillard, ahl oui, cela vient du latin nihil, chez nous nitchevOy
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ITAN SERGUIÉVITCH TOUBGUÉNEF. 805
autant que je puis juger ; cela doit signifier un homme qui n'admet
rien. — Dis plutôt, ajoute un autre vieux, qui ne respecte rien. —
Qui considère tout du point de vue critique, reprend le jeune
homme. — C'est la même chose. — Non, ce n'est pas la même chose,
Le nihiliste, c'est l'homme qui ne s'incline devant aucune auto-
rité, qui n'admet aucun principe comme article de foi, de quelque
respect que soit entouré ce principe. »
Le bonhomme Kirsanof, un classique de 1820, ne remontait qu'au
latin. Pour mieux comprendre, nous remontons plus haut aujour-
d'hui, jusqu'à la racine du mot et de la philosophie qu'il résume;
jusqu'à cette vieille souche aryenne dont les Slaves sont une des
maîtresses branches. Le nihilisme, c'est le nirvana hindou, l'abdi-
cation découragée de l'homme primitif devant la puissance de la
matière et l'obscurité du monde moral; et le nirvana engendre
nécessairement la réaction furieuse du vaincu, l'eiTort aveugle pour
détruire cet univers qui l'écrase et le déconcerte. Max Millier, reve-
nant sur la définition de Burnouf, nous assure que nirvana signifie
proprement : « l'action d'éteindre une lumière en la soufilant. » —
N'est-ce pas là le fait de ces pauvres malheureux qui aspirent à
éteindre en Russie la lumière de la civilisation? — Mais je ne dois
pas me laisser entraîner par un sujet qui exigerait de vastes déve-
loppemens. Aussi bien le nihilisme, tel qu'il s'est fait lugubrement
connaître à nous, n'est encore qu'à l'état d'embryon dans le fameux
livre de Tourguénef.
Je veux seulement appeler l'attention du lecteur sur un autre mot
du romancier, étonnamment juste et peut-être plus fécond en révéla-
tions que le vocable dont la fortune devait être si brillante. Gomme
dans tous les romans de l'auteur, c'est ici une jeune fille qui a le
beau rôle de sentiment et de raison ; un jour, en discutant avec
l'ami de Bazarof, un gamin naïf qui se croit nihiliste parce qu'il
répète les aphorismes de son maître, cette jeune fille lui dit tout à
coup : tt Tenez, votre Bazarof m'est étranger, et vous-même vous
lui êtes étranger. — Pourquoi cela? — Comment vous dire?...
C'est un animal sauvage, et vous et moi, nous sonmies des ani-
maux apprivoisés. » — Cette comparaison fait apercevoir, mieux
qu'un volume de dissertations, la nuance qui sépare le nihilisme
russe des maladies mentales similaires dont l'humanité a souffert,
depuis les jours de l'Ecclésiaste jusqu'à nos jours. Le Bazarof, ce
fils de paysans cynique , amer, qui va crachant sur toutes choses
ses bi*êves sentences en langage tour à tour populaire et scienti-
fique, brave d'ailleurs, incapable d'une action vile, refoulant par
orgueil les instincts de son cœur, c'est au fond un sauvage subite-
ment instruit qui nous a volé nos armes. Le héros de Tourguénef a
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80d BEYUE DES DEITX MOUDES.
bien des traits communs avec mi Peau-Roage de Fenimore Cooper ;
seulement c'est un Peau -Rouge qui s'est grisé avec des tirades de
Hegel et de Bucbner au lieu d'eau de feu, qui se promène dans le
monde civilisé avec un bistouri, an lieu de s'y précipiter avec un
tomahawk. Quand les fils de Bazarof feront a de la propagande par
le fait, » ils sembleront tout pareils à nos révolutionnaires d'Occi-
dent; regardez de près, vous retrouverez la nuance entre l'animal
sauvage et l'animal apprivoisé. Nos pires révoluticHinaires ne sont
que des chiens furieux ; le nihiliste russe est un loup. Voyez comme
U se comporte dans les deux grandes épreuves où le romancier noius
le montre, l'amour et la mort. Une femme belle, coquette, ennuyée,
tentée par cette conquête étrange, un peu louve elle-même, comme
beaucoup des héroïnes de Tourguénef, s'est mise à jouer avec le
fauve ; le voilà blessé au cœur, lui le détracteur ironique de l'idéal,
lui qui n'a trouvé d'abord, pour exprimer son admiration, que ce cri
de carabin : u Un riche corps, ma foi! et qui ferait bien dans un musée
d'anatomiel n — Bazarof s'indigne contre ce sentiment, qui n'est
réductible à aucune de ses deux méthodes, l'explication critique ou
la négation ; puis, vaincu par la douleur, il procède à la manière
du loup qui convoite une proie, il s'éloigne avec défiance, se rap-
proche, se hérisse, taciturne et ardent : dans ce manège, il laisse
échapper les momens favorables dont un autre eût profité avec suc-
ces, et soudain, mal à propos, il s'élance d'un bond bestial sur sa
proie; la coquette lui échappe, il s'en retourne la tête basse, dévo-
rant son orgueil meurtri, il va se ronger en silence dans la solitude.
Et la mort de Bazarof! 11 s'est empoisonné le sang en étudiant le
cadavre d'un typhoïde, il se sait perdu; cette agonie sombre, muette,
hautaine, c'est encore l'agonie de la béte sauvage emportant sa balle
dans le hallier; c'est la Mort du loup telle que Vigny Ta dépeinte
et comprise avec son stoïcisme désolé :
Gémir, plearer, prier est également I&cbe :
Fais énergiquement ta longae et lourde tâche,
Pais après, comme moi, souffre et meurs sans parler.
Le nihiliste renchérit sur le stoîque, il ne fait pas de tâche avant
de mourir : rien ne vaut la peine de rit n.
Le romancier mit tout son art à composer un personnage déplo-
rable, mais nullement odieux. Effacez un seul trait du tableau, ce
mépris de tout ce que nous vénérons, cette inhumanité^ nous paraî-
tront intolérables; chez l'animal apprivoisé, ce serait perversion,
oubli des règles apprises; chez Tanimal sauvage, c'est instinct,
révolte native; l'auteur désarme habilement notre morale devant
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lYAN SEBGUIÉVITGH TOURGCÉNEF. SD7
cette victime de la fatalité, ce ceireau enralii trop brusquement
par la science comme par une apoplexie. — La sensibilité du poète
prend sa revanche avec les figures des pèresy ces bonnes gens de
la vieille roche qui regardent timidement bouilbnner le flot nouveau
et cherchent à le contenir à force de tendresse. Jamais encore Tour-
guénef n'avait poussé aussi loin la puissance créatrice, le don de
l'observation minutieuse. Je voudrais en citer des exemples» ^ c'est
fort difficile avec lui, car il dédaigne les morceaux de bravoure, les
pages à eflet ; chaque détail n'est précieux que par le concours dis-
cret prêté à l'ensemble de l'œuvre. Détachons cependant deux sil-
houettes épisodiques, qui passent un instant dans le récit avec une
vérité saisissante. Voici une physionomie qui est bien de son pays et
de son teinps, un haut fonctionnaire de Saint-Pétersbourg, un futur
honome d'État, venu en province pour reviser l'administration :
Mathieu Ilitch était ce qu'on appelait alors a un jeune; » il a/vait à
peine dépassé la quarantaine, il visait déjà les grands postes de Tétat
et portait uoe plaque de chaque côté de la poitrine. L'une d'elles, à la
vérité, était étrangère et des plus communes. Gomme le gouverneur
qu'il venait juger, il passait pour un progressiste et, bien que déjà gros
bonnet, il ne ressemblait pas à la plupart des gros bonnets, il avait de
soi-même une haute opinion; sa vanité ne connaissait pas de bornes,
mais il affectait une attitude simple, il vous regardait d'un air eecou-
rageant, vous écoutait avec indulgence ; il riait avec tant de bonhomie
qu^au premier abord on pouvait le prendre pour « un bon diable. »
Néanmoins, dans les grandes occasions, il savait, comme on dit, jeter
de la poudre aux yeux. — L'énergie est nécessaire, disait-il alors, et il
ajoutait en français : l'énergie est la premi^^ qualité d'un homme
d'état. — Avec tout cela, il restait le plus souvent dans ks dindons,
chaque tcbioovnik un peu expérimenté le menait par le née à sa fan-
taisie. Mathieu lliich parlait avec beaucoup d'admiration de Guizot; il
s'efforçait de faire entendre à chacun qu'il n'appartenait pas à la caté-
gorie des routiniers, des bureaucrates attardéis, qu*il était attentif à
toutes les manifestations considérables de la vie sociale, etc... Ce voca-
bulaire, il le possédait à fond. Il se tenait même au courant de la lit-
tératore contemporaine, bien qu'avec une nuance de majesté distraite :
tel un homme mûr, rencontrant dans la me nne procession de gamins,
se joint à elle un moment. Au fond, Mathieu Ilitch ne ilifiéraiit pas
sensiblement des bommes d'état du régne d'Alexandre I*', qui allaient
aux soirées de M*^ Swetchine et se préparaient le matin en lisant uie
page de CondîHac; les dehors seuls étaient autres diez lui, plus oiii-
temporains. C'était un courtisan adroit et rasé, rien de plus; il n^en-
tendait mot aux affaires publiques, ses wes étaient nulles, mais il
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808 BETUB DES DEUX HONDESt
savait admirablement mener ses propres affaires; sur ce point, il ne
se laissait jouer par personne. N'est-ce pas là le principal?
Ailleurs, c'est la princesse X***, une étude de femme bien fine et
bien locale :
Elle passait pour une coquette évaporée, elle s'abandonnait avec
fureur aux plaisirs de tout genre, dansant jusqu'à tomber de lassitude,
riant et folâtrant avec les jeunes gens, qu'elle recevait avant dîner
dans un salon à demi éclairé; et la nuit, elle priait, pleurait, elle
errait parfois jusqu'au matin dans sa chambre, cherchant vainement
une place où reposer, tordant ses mains d'ennui ; ou bien elle restait
assise, pâle et froide, penchée sur son psautier. Le jour venait, de
nouveau elle se métamorphosait en femme du monde, elle sortait,
babillait, souriait et se jetait littéralement au-devant de tout ce qui
pouvait lui procurer un inétant de distraction... — Même quand elle
se donnait entièrement, il restait en elle quelque chose de secret et
d'insaisissable que nul ne pouvait atteindre. Dieu sait ce qui nichait
dans cette àmel 11 semblait qu'elle fût en puissance de forces mysté-
rieuses, inconnues à elle-même; ces forces jouaieût avec elle à leur
gré, et son esprit limité ne pouvait dominer leurs caprices. Toute sa
conduite présentait une suite de contradictions; les seules lettres qui
eussent pu éveiller les justes soupçons d'un mari, elle Tes avait écrites
à un homme qui lui était presque étranger; l'amour y parlait d'un ton
plaintif. Jamais elle ce riait ni ne plaisantait avec celui qu'elle avait
choisi, elle Técoutait en le considérant avec une sorte de stupeur;
parfois cette stupeur se changeait brusquement en terreur glacée; son
visage revêtait alors une expression morte, sauvage ; elle s'enfermait
, dans son appartement, et sa femme de chambre, l'oreille collée à la
serrure» Tentendait sangloter sourdement.
Tout en poursuivant ces grands travaux, Ivan Serguiévitch reve-
nait souvent aux rapides et simples histoires qui avaient fait la for-
tune des Récits d'un chasseur. De ces années laborieuses datent les
charmantes nouvelles d'inspiration si variée : Moumou^ VAccalmiey
, les Trois RencontreSy le Premier Amour ^ et vingt autres, légères
aquarelles appendues entre les grands tableaux tout le long de la
riche galerie du peintre. Ce sont des esquisses faites parfois avec
un rien, un trait de mœurs paysannes, un souvenir fugitif, une
vision intérieure; l'artiste délicat excellait à ces demi-teintes, à ces
touches sobres qui indiquent sans appuyer une figure, une douleur,
un frisson du cœur. Je ne sais rien de plus achevé dans ce genre
que les soixante pages intitulées : Assia. C'est un souvenir de la vie
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lYAN SEBGUIÉYITCH TOUBGUÉNEF. 809
d'étudiant en Allemagne! un timide amour qui s'est à peine avoué
à lui-même. Assia est une jeune fille russe, une enfant effarouchée^
fantasque, vive comme une fauvette; impossible d'oublier après
l'avoir lu le portrait de cette étrange fille. L'étudiant la rencontre,
Faime à son insu, et tandis qu'il hésite à la prendre au sérieux,
Tenfant blessée disparaît; l'homme qui ne l'a comprise qu'après
l'avoir perdue se lamente sur cette ombre évanouie. Je cite au
hasard quelques lignes de ce poème en prose, le prélude d'un
sentiment qui s'ignore : les deux jeunes gens reviennent le soir
d'une promenade sur les bords du Rhin :
Je la regardais, toute baignée dans le clair rayon de soleil, calme
et douce. Tout brillait joyeusement autour de nous, sous nos pieds
et sur nos tètes, — le ciel, la terre, les eaux : on eût dit que l'air
môme était saturé de clarté.
— Régardez, comme c'est bien I dis-je en baissant involontairement
la voix.
— Oui, c'est bien I répondit-elle sur le même ton, sans lever les
yeux vers moi. Si nous étions des oiseaux, vous et moi, comme nous
volerions, comme nous glisserions!., nous nous serions noyés dans ce
bleu. Mais nous ne sommes pas des oiseaux.
— Les ailes peuvent nous pousser, répliquai-je.
— Comment cela?
— Vivez seulement, et vous le saurez. Il y a des sentimens qui nous
soulèvent de terre. N'ayez pas peur, les ailes vous viendront.
— Et vous, TOUS en avez eu?
— Gomment vous dire?.. Il me semble que jusqu'à présent je n'ai
pas volé.
Assia se tut, pensive. Je me rapprochai d'elle; soudain elle me
demanda :
— Savez-vous valser?
— Oui, répondis-je, assez intrigué par cette question.
— Alors, venez, venez. Je prierai mon frère de nous jouer une valse»
Nous nous figurerons que nous volons, que les ailes nous sont pous-
sées...
... Je la quittai assez tard. En repassant le Rhin, à mi-distance entre
les deux rives, je demandai au passeur de laisser la barque dériver au
courant. Le vieillard leva les avirons et le fleuve royal nous emporta.
}e regardais autour de moi, j'écoutais, je me souvenais; subitement,
je sentis au cœur un trouble secret; je levai les yeux au ciel; mais le
ciel même n'était pas tranquille ; tout troué d'étoiles, il se mouvait,
palpitait, frissonnait. Je me penchai sur le fleuve; là aussi, dans ces
sombres et froides profondeurs, les étoiles scintillaient, tremblaient;
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810 RITCI DIS DEOX ]IONI»S.
^agitation de la vie m'environnait» et moi-même, je me sentais de
phis en ph»8 agité. Je m'accoodai sur le rebord de la barque; le mur-
mire du vent à mes oreilles, le clapotement sourd de Feau sous le
gouvernail, irritaient mes nerfs^ les fraîches exhalaisons des flots
ne parvenaient pas à les calmer; un rossignol chanu sur la rive, son
diant m'accabla comme un poison délicieux. Des larmes gonflaient
mes paupières, et ce n'étaient pas les larmes des vagues ivresses safns
cause. Ce que je ressentais, ce n'était pas cène sensation confuse,
éprouvée naguère» des aspirations infinies, quand Tàme s'élargit et
vibre, quand il lui semble qu'elle va tout comprendre et tout aimer...
Non I une soif de bonheur me brûlait; je n'psais pas encore l'appeler
par son nom, mais le bonheur, le bonheur jusqu'à Tanéantissemeut,
voilà ce que je voulais, voilà ce qui m'angoissait... La barque flottait
toujours y le vieux passeur s'était assis et dormait, penché sur ses
rames.
III.
Ahl les belles années qui suivirent 1860! L'émancipation des
serfs, le rêve de TourguAief, était devenue un fait accompli : et ce
n'était que l'aurore des grandes réformes. De partout le jour nou-
veau pénétrait à torrensdans la sombre machine vermoulue; par-
tout le bruit des ressorts neufs qui la remettaient en mouvement,
un éveil joyeux de forces et d'espérances longtemps contenues. Ces
années si décisives dans l'histoire du pays ne l'étaient pas moins
dans l'histoire intime d'Ivan Serguiôvitch ; il venait de donner sa
vie, comme ses vierges donnent la leur, sans réserves et jusqu'à la
mort. Déraciné de sa patrie par une amitié toute-puissante, il quit-
tait la Russie, où il ne devait plus revenir qu'à de rares intervalles,
pour s'établir d'abord à Bade, puis à Paris, au milieu de nous. La
destinée avait comblé tous les vœux de* l'homme, de l'écrivain, du
patriote ; il assistait à la renaissance de son pays ; sa gloire le sui-
TÛt en Occident, avec ses ouvrages traduits dans toutes les langues.
Oa pouvait croire que s'il reprenait la parole, après ces années de
silence et de repos, ce serait pour redire le cantique de Siméon.
C'eût été bien mal connaître notre pauvre nature humaine, et en
particulier cette âme de poète 'à jamais inassouvie. Ce qui fait la
joie de notre cœur, c'est de bercer un rêve tout le long de la jeu-
nesse et non de le yoir réaUsé par les vieux ans. Qu'avons-nous à
faire de la réalité décolorée? Tourguénef rentra en scène avec
Fumée^ en lSô8. C'était toujours le même talent, encore plus mûr
et savoureux ; ce n'était plus tout à fait l'âme candide et croyante
d'autrefois. Dès les premières pages du Hvre, le désenchantement fait
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IVAN SERGUlÉnrCH TOURGUÉNEF. 811
explosion ; s'il s'agissait d'un antre homme,nous dirions que la poche
de fiel a crevé; en parlant de Tourguénef, le mot serait exagéré; il
n'entrait pas de fiel dans son tempérament; ses saillies doulou-
reuses sont d'un idéaliste deçà, étonné de voir que ses chères idées,
a^itiquées aux homnaes, ne les ont pas rendvs parfaits. Le ressen-
timent de cette déception va quelquefois jusqu'à l'injustice; ce
crayon chagrin nous montrera désormais certaines figures poussées
AU noir , partant moins vraies que celles des œuvres anciennes. Le
monde décrit dans Fumée^ c'est ce monde russe qui vit à l'étranger
et qui n'y porte pas toujours les meilleures qualités du sol natal :
grands seîgoeurs et femmes équivoques, étudians et conspirateurs.
La scène se passe à Bade, où l'auteur avait pu l'étudier à loisir.
Dans cette galerie comique de « généraux de Kursaal, » de prin-
cesses en pique-nique, de slavophiles vantards, de commis-voya-
geurs en révolutions, il y a bien des ^aits pris sur le vif, mais la
physionomie d'ensemble est chargée; la défaut de mesure est d'au-
tant plus sensible que, dans la pensée de l'auteur, ces personnages
ne sont pas des types d'exception, mais bien la représentation fidèle
• de la haute et basse société russe.
En outre, le procédé de l'artiste est modifié. Jadis, en nous mon-
trant les batailles d'idées, il nous laissait juges du camp : mainte-
nant il se substitue à nous et insinue son opinion. Il y a, pour le
romancier et le dramaturge, deux manières d'exposer les thèses
morales : avec ou sans intervention personnelle. Prenons des eMm-
ples familiers à tout le monde. Voici, dans les MisérableSy deux
conceptions antagonistes du devoir et de la vertu, personnifiées par
Jean Yaljean et Javert; nous pourrions hésiter sur leur valeur réci-
proque; mais l'auteur jette d'un seul côté tout le poids de son élo-
quence, il divinise l'une de ces conceptions et rabaisse l'autre, il
force notre verdict. Voilà, au contraire, dans le Gendre de M. Poi^
rier^ deux façons de comprendre l'honneur, deux mondes d'idées
dissemblables, le marquis de Presle et son beau-père; l'auteur s'ef-
face, il éclaire également ses deux personnages, leurs mérites et
leurs ridicules, le fort et le faible de leurs thèses : jusqu'au bout,
nous balançons à nous prononcer entre eux , l'intérêt du drame
natt de ce conflit d'idées. Je préfère cette seconde manière, qui ne
paraît exiger plus d'art, qui est plus proche 'de la vie réelle, où la
vérité n'est jamais claire, où le bien et le mal sont étroitenwnt
mêlés dans tous les camps. Tourguénef s'est tenu à cette métiKNle
équitable dans ses premières études sociales ; dans les dernières,
Fumée et Terres vierges^ il intervient visiblement. Dn personnage
de second plan, une sorte d'Olivier de Jalin, oonmie le Potouguine
de Fuméey a mission de nous révéler la pensée de l'écrivain et
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812 lETUE DES DEUX MONDES.
de clore les débats. Ces résenres faitesy je reconnais que les sor-
ties de Potouguine sont le plus souvent ruisselantes de verve et de
bon sens. « L'Occidental » daube sur ses bêtes noires, les slavo-
philes, il ridiculise les travers nationaux, et surtout cette manie
d'afllrmer que les choses les plus communes prennent une vertu
mystique en touchant le sol russe. Il trouve des traits bien spiri-
tuels pour caractériser cette infatuaiion, par exemple, quand il
parle de a la littérature en cuir de Russie, » quand il dit : a Chez
nous, deux et deux font quatre, mais avec plus de hardiesse qu'ail-
leurs. » Après avoir vidé son carquois, le romancier noue une
intrigue d'amour, il s'y montre, comme toujours, maître des
secrets du cœur humain. Mais, ici encore, notre auteur a changé de
manière. Jadis, il ne se plaisait qu'aux émotions virginales, la femme
ne l'intéressait que jeune fille, il peignait l'amour loyal, marchant
le front haut, même alors qu'il brave le monde. Pour la première
fois, dans Pères et Fils, il avait donné un rôle de grande coquette
à une jeune veuve, et avec quelles précautions I Maintenant, dans
Fumée et les Eaux printanières^ il nous montre les passions cruelles,
leurs tortures, leurs mensonges, leurs abîmes sans issue. La jeune
fille est toujours là, tenue en réserve pour sauver au dénoûment le
pécheur repentant; mais ce n'est qu'une pâle figure, reculée sur les
plans lointains. D'aucuns préféi^ront peut-être ce bruit de tempêtes
aux harmonies délicieuses des premiers romans; c'est affaire de
goût, et je ne veux pas diminuer le mérite de Fumée, qui reste un
chef-d'œuvre d'un autre genre ; je constate seulement qu'à 1'^)-
proche du soir, l'âme limpide du poète a reflété de lourds nuages et
des deux troublés. Â la fin des Eaux prirUanières, après cette mer-
veilleuse scène de la séduction, vraie comme la vie, comme la fai-
blesse de l'homme et le pouvoir diabolique de la femme, il y a des
pages pleines d'une telle rancœur, qu'on se sent pris de pitié pour
l'écrivain qui a pu les trouver.
En 1877, Tourguénef publia dans le Messager dEurope son
dernier roman de longue haleine. Terres vierges. Si mes souvenirs
sont exacts, la traduction française parut d'abord dans le journal le
Temps, comme pour tâter le terrain ; puis l'original se risqua en
Russie et y circula sans obstacles. Rien ne fait mieux mesurer le
chemin parcouru depuis le jour où la censure s'émouvait si fort de
a lettre sur Gogol. Avec l'œuvre nouvelle, le romancier se hasar-
dait dans les cendres br&Iantes, sur une route qui conduisait autre-
fois jusqu'en Sibérie. L'ambition lui était venue de décrire le monde
souterrain qui commençait dès lors à inquiéter l'empire; après
avoir signalé le premier et exploré depuis vingt-cinq ans tous
les courans d'idées jaillis du sol russe, l'observateur se devût de
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ITAN SEBGUIÉyiTGH TOURGUÉNEF. 813
parfaire sa tâche en nous montrant l'aboatissement logique de ces
courans ; puisqu'ils disparaissaient sous terre» il fallait les suivre et
tenter bravement la descente aux enfers, La tentative ne fut pas
pleinement heureuse ; elle était prématurée. Â l'époque où Tour-
guénef écrivait, il y a dix ans, ce monde était encore trop dérobé,
trop inaccessible, ses tendances étaient trop confuses pour qu'on pût
lui donner des formes sensibles ; l'image se perdait dans la chambre
obscure et refusait de venir à la lumière du plein jour. Aujourd'hui
même, je ne crois pas que ce tragique sujet soit mûr pour un écri-
vain soucieux de la vérité et de l'équité ; il appartient encore aux
dramaturges de boulevard ; libre à ceux-ci d'y chercher des fictions
palpitantes, on n'est pas sévère pour cet art inférieur, on le tient
quitte de rexactitude, s'il nous amuse un instant ; mais pour le
romancier psychologue de l'école de Tourguénef, pour celui qui
étudie les problèmes moraux, qui remonte jusqu'aux impulsions
premières des âmes, il n'y a qu'à faire aveu d'impuissance devant
ces invisibles, comme faisait naguère la police secrète de l'empire ;
là où l'étude d'après nature est rarement possible, où il faut pro-
céder par induction, on est mal venu de chercher des représenta*
tiens plastiques.
Voilà pourquoi Terres vierges^ au moins dans la première partie,
a quelque chose de gris et d'effacé qui contraste avec les reliefs
puissamment modelés des œuvres antérieures. L'auteur nous intro-
duit dans le cercle des conspirateurs à Pétersbourg. Un de ces
jeunes gens s'engage en qualité de précepteur chez un riche fonc-
tionnaire qui l'emmène en province. Niéjdanof rencontre là une
jeune fille noble, traitée par les maîtres de la maison en parente
pauvre, aigrie par de longues humiliations; elle prend feu pour les
idées encore plus que pour la personne de l'apôtre; tous deux s'en-
fuient un beau matin et forment une de ces unions libres où l'on
vit comme frère et sœur en travaillant au grand œuvre social. Us
a vont dans le peuple, » avec leurs affiliés de province. Mais Niéjda-
nof n'est pas armé pour la terrible lutte, c'est un faible, un rêveur,
un poète qui passe en secret les nuits sur son cahier de vers.
Déchiré de doutes et de découragemens, il s'aperçoit bientôt que
tout est malentendu dans son âme; il n'aime pas la cause à laquelle
il se sacrifie, il ne sait pas la servir ; il aime mal la femme qui s'est
sacrifiée pour lui, il se sent décroître dans l'estime de cette dévouée;
las de la vie, trop fier pour reculer, assez généreux pour vouloir
libérer à tout prix sa compagne avant qu'un instant d'oubli ait
fait d'elle sa maltresse, Niéjdanof se tue; il a deviné qu'un de ses
amis, mieux équilibré que lui, aime secrètement Marianne et va
étreahné d'elle; il unit en mourant les mains de ces deux êtres,
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^ih RETUE DES BGOX M0]!a)E6«
animés du même courage. Le roman finit par le rédt d'une échanf-
fourée avortée^ qui montre Tinanité et l'^olnitillage de la propagande
révolutionnaire dans le peuple. Ce Itt^danof, si invraisemblable
-qa'il puisse nous paraître, est le caractère le p4u8 vivant et le plus
vnd du livre; celui-là a été pris sur nature^ dans le fin fond des
misères morales de la jeunesse russe.
D'autres figures de révolutionnaires flottent dans la pénombre,
elles passent en chuchotant des choses inintelligibles. Les représen-
taas des hautes classes, du monde officiel, sont traités plus dure-
ment encore que dans Fumée : ils ont toutes les suffisances, tous
les ridicules et pas un mérite; de ce parti-pris résultent des cari-
catures, un manque d'équilibre et un faux jour dans l'ensemble de
l'oeuvre. En revandie,le8 apôtres de la foi nouvelle ont une auréole
de générosité et de dévoûment. Entre l'égoîsme de la vie courante
d'une part, la foi vive et l'ahiiégatkin farouche d'autre part, le
choix de l'écrivain idéaliste était forcé ; la chaleur de s(m cœur le
précipite sans précautions du cAté où le désintéressement est plus
visible. Il prête à ces rudes natures, toutes d'une pièce, une déli-
catesse de sentim^K qui les poétise ; il nous cache et se cache à
lui-même les contrastes révoltans, les instincts brutaux. Il avait eu
une vision plus réelle, le jour où il avait aperçu l'énergique Bazarof,
avec son proHI de loup fuyant dans les bois. Je crois que Tourgué-
aef a été égaré par sa sensibilité, en peignant les caractères des nihi-
listes; il a été mieux servi par sa raison en faisant justice de leurs
idées, de leurs déclamations puériles, de leurs espéraoces aveulies.
Les meilleures pages du livre sont celles où l'auteur nous démontre
par lei faits l'impossibilité d'un contact entre les propagandistes et
le peuple ; les raîsonnemens abstraits se brisent sur la dure cervelle
du moujik; Niéjdanof veut prêcher dans un cabaret, les paysans le
forcent à boire, il tombe ivre-mort au second verre de vodka et
s'éloigne an milieu des Iraées ; un autre, qui tente de soulever son
village, est livré les mains liées à la justice par les villageois^ Par
momens, Toni^uénef met le doigt sur le principe même de l'erreur
révolutionnaire ; ses nihilistes, dans un élan irréfléchi de solidarité,
veulent soulever instantanément une populace ignorante jusqu'à
l'échelon intellectuel où ils sont euxHnèmes parvenus ; ils oublient
que le tenq»s a seul potrvoir d'opérer ce mirade, ils se flattent Ae
remplacer son action par des formules cabalistiques; ils se brisent
les poings à cet eifort impossible. Le poète voit tout cela et nous le
fait très bien comprendre ; mais comme il est poète, il se laisse
séduire par la beauté morale du sacrifice indépendamment de l'ob-
jet, et son in iulgence redouble en raison même de la vanité prou-
vée du sacrifice.
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IVAN SERGUIÉYIIGH XOUB€€ÉNEF. ; 815
C'est peut-être le lieu de toucher un point délicat que je ne veux
pas éviter. On m'assure que certaines reyendicatioDs politiques,
éferées sur la tombe de l'écrivain, causent un gros émoi en Rua-
tÊBf et que le deuil national risque d'être troublé par d'amers res-
soitimens. Gomme il fallsât s'y attendre, le parti extrême essaie de
tîier à lui cette grande ombre ; on a parlé de subveotions acccur-
dées par Tourguénef à une feuille malfaisante. C'est parfaitement
invraisemblable. Ivan Serguiévitch avait la main facile comme
le cœur et donnait indistinctement à toutes les misères ; il suffisait
d'être Russe pour trouver sa porte ouverte, sa bourse prête, et de
bonnes paroles sur ses lèvres; mais s'il a secouru les hommes, il
n'a certainement pas coopéré à leur politique. Comment aurait-il
trempé dans des complots sauvages et stériles, lui, TOccidental,
l'homme de la civilisation raffinée et des élégances de pensée? Ses
opinions flottèrent toujours dans un libéralisme vaporeux, rapporta
à vingt ans des universités d'Allemagne, plus enclin à se bercer de
rêves qu'à s'employer dans la pratique. Au surplus, il suffit de lire
attentivement Terres vierges pour marquer le degré de latitude où
Tourguéuef entendait se maintenir, il y a là un certaio Solomise,
un jeune directeur de Ctibrique, qui représente les idées moyennes
et parle évidemment pour l'auteur. Solomine a été entraîné par les
propagandistes, mais son bon sens lui fait voir le néant de leurs
efforts; s'il n'a aucun goût pour les tchinovniks qui admiaistrent la
terre russe, il n'a aucune cooiiance dans les enfans qui la minent
sourdement; il se sépare peu à peu de ces derniers, il se tire les
grëgues sauves de l'échauffourée finale, et va fonder dans FOural
une usine prospère a sur certaines bases coopératives. » Ne soyons
pas indiscret, ne demandons pas au bon Ivan Serguiévitch quelles
sont ces bases ; le romancier voulait que son socialiste fût consé*
quent et intéressant jusqu'au bout, il le lanèedaDS la coopération
et le laisse s'y dépêtrer ; les lecteurs russes n'en demandent pas
davantage, et tout le monde est content. — Mais je parle. bien au
long, vraiment, de la politique d'un poète. Cet homme qui fut un
naïf, au plus noble sens du mot, pour tant de choses inférieures, a
bien pu l'être en politique. Ceux qui disputeraient plus longtemps
sur la couleur de son drapeau risqueraient eux-mêmes d'être taxés
de naïveté. Il ne faut ni s'étonner ni s'émouvoir parce que les lyres
délicates sonnent faux quand la politique égare ses grosses vilaines
mains sur leurs cordes ; il n'y a qu'à ne pas les écouter, à garder une
juste mesure entre la république de Platon qui bannissait les poètes
et celle de 18A8 qui leur offi*ait des préâdences.
Tourguénef écrivit encore, vers cette même époque, cinq à six
nouvelles, dont une, le Bot Lear de la. sieppe^ rappelle les meil-
leures pages des Bécits d'un chasseur par l'intensité de l'émotion.
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816 REVUE DES DEUX MONDES.
Je ne puis m*attarder à chacon de ces matériaux : il est tefknps de
nous retourner pour jeter un regard d'ensemble sur le monument,
— Ivan Serguiévitch y a logé la société russe; il a résumé la con-
ception qu'il s'en faisait dans quelques types généraux, toujours en
scène. Considérons-les avec intérêt; toute la littérature postérieure
est revenue sur ces types, sans presque les modifier; il faut croire
qu'ils rendent fidèlement la physionomie de cette société, du moins
telle qu'elle se voit elle-même. C'est d'abord le paysan, doux, rési-
gné, endormi, touchant dans ses souffrances comme Tenfant qui ne
sait pas pourquoi il souffre; malin et rusé d'ailleurs, quand il n'est
pas abruti par l'ivresse, soulevé de loin en loin par des fureurs ani-
males. Au-dessus, les classes intelligentes et moyennes, les petits
propriétaires de campagne, et parmi eux les représentans de deux
générations : le vieux seigneur, bonhomme, ignorant, avec des tra-
ditions respectables et des vices grossiers, dur par longue habi-
tude pour les serfs, servile lui-même, mais excellent dans les autres
relations de la vie. Tout différent est le jeune homme de cette même
classe : quelquefois précipité dans le nihilisme par le vertige d'une
croissance intellectuelle trop rapide ; le plus souvent instruit, mé-
lancolique, riche en idées et pauvre en actes, « se préparant tou-
jours à travailler, » tourmenté par un idéal de bien public vague
et généreux ; c'est le type de prédilection du roman russe. Le héros
qu'aiment les jeunes filles et que leur disputent les femmes roma-
nesques, ce n'est pas un brillant officier, un artiste, un graiid sei-
gneur magnifique; c'est presque toujours ce Hamlet bourgeois,
honnête, cultivé, d'intelligence tranquille et de volonté faible, qui
revient de l'étranger avec des théories scientifiques sur Taméhora-
tion de la terre et du sort des paysans, qui brûle d'appliquer ces
théories dans « son bien ; » cela, c'est le grand point ; un person-
nage de roman qui veut conquérir des sympathies doit revenir dans
« son bien, » pour y améliorer la terre et le sort des paysans. Le
Russe devine que là, là seulement est l'avenir, le secret de force ;
mais, de son propre aveu, il ne sait comment s'y prendre. — Pas-
sons aux femmes de la même classe. Bien à dire des mères; par
un parti-pris curieux, qui révèle quelque plaie ancienne du cœur,
toutes les mères des romans de Tourguénef, sans une exception,
sont mauvaises ou grotesques. Il réserve les trésors de sa poésie
aux jeunes filles. Pour lui, la pierre angulaire de la société est cette
jeune fille de province, librement élevée dans un milieu modeste,
foncièrement droite, aimante, point romanesque, moins intelli-
gente que l'homme, plus décidée, je le répète : chaque roman met
en jeu une volonté féminine, guidant les irrésolutions des hommes.
— Tel est, à grands traits, le monde dépeint par l'écrivain. Chaque
fois qu'il s'y renferme, l'accent de vérité est si frappant que le lec-
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IVAN SERGUIBVITCH TOUBGUENEF. 817
teur s'écrie en fermant le livre : « Si ces gens- là ont vécu, ils
n'ont pas pu vivre autrement !» Ce cri sera toujours la meilleure
sanction des œuvres d'imagination.
Il nous manque les hautes classes pour compléter le tableau.
Tourguénef n'y a touché qu'incidemment, dans ses dernières
œuvres, par des esquisses sommaires, toutes dans la manière
noire. Son regard n'était pas tendu de ce côté et son esprit était
prévenu. La jeune fille si parfaite de tout à l'heure, dès que la for-
tune la porte sur les sommets sociaux, devient une femme frivole,
pervertie, avec toutes les bizarreries de l'esprit et du tempéra-
ment ; l'homme qui s'élève aux dignités et touche aux affaires publi-
ques va joindre à son irrésolution native la hâblerie et la sottise. Il
y a lieu d'en appeler de ces jugemens rapides et exclusifs. Pour
nous faire une opinion, il faudra attendre Léon Tolstoy : celui-ci ne
changera guère les types fixés par son devancier pour les basses et
moyennes classes, mais il creusera dans les plus intimes replis
l'âme complexe de l'homme d'état, du courtisan, de la grande
dame; il achèvera l'édifice dont Tourguénef a posé les assises et
négligé le faite.
Il ne faut pas demander à notre romancier les intrigues compli-
quées, les aventures extraordinaires dont l'ancien roman français
était si friand. Il ne montre pas la lanterne magique , il montre la
vie; les faits en eux-mêmes l'intéressent peu; il ne les voit qu'à
travers l'âme humaine et dans leur contre -coup sur l'individu
moral. Son plaisir est d'étudier des caractères et des sentimens,
aussi simples que possible, pris dans la réalité quotidienne ; mais,
et c'est là son secret, il voit cette réalité avec une telle émotion
personnelle que ses portraits ne sont jamais prosiuques, tout en
restant absolument vrais. Il disait de Niéjdanof, dans Terres vierges :
« C'est un romantique du réalisme. » On peut lui retourner le mot.
Telle fut chez nous la disposition d'esprit de Flaubert, que Tour-
guénef aimait tant; mais le Russe avait de plus que son ami la
sûreté du goût, la tendresse, je ne sais quelle grâce tremblante
également répandue sur chaque page, qui fait penser à la rosée
du matin. Nul n'eut plus de sentiment et plus d'horreur du sen-
timentalisme : nul ne sut mieux indiquer d'un seul mot toute une
situation, toute une crise du cœur. Cette retenue fait de lui un phé-
nomène unique dans la littérature russe, toujours noyée ; il avait
le droit de railler les écrivains de son pays, qui « ayant à dire que
le'propre de la poule est de pondre des œufis, ont besoin de vingt
pages pour développer cette grande vérité et ne parviennent pas à
s'en tirer. » On devine dans la moindre production d'Ivan Serguié-
vitch un travail de réduction acharné, le souci de l'art tel que l'en-
Tom ux. ~ 1883. 52
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818 RETUE DES DEUX MONDES.
tendafent les classiques. De pareilles qualités , rehaussées par la
magie Ca style, par nue langue toujours exacte et parfois magni-
fique, assurent à Tourguénef une place éminente dans la littérature
contempot*.^je. La critique anglaise, qui regarde froidement et n'est
pas suspecte d'exagération, lui acconde le premier rang (1) ; je vou-
(k«is souscrire à cet arrêt, quand je relis l'enchanteur; mais je me
reprends et j'hésite en pensant à ce prodigieux Tolstoy, qui terrasse
n^n admiration et enchaîne mon jugement. Aussi bien, il faut lais-
set le dernier mot à l'aTenirtlans ces questions de préséances.
Après Terres Vierges y le repos xiu déclin commença. Le talent
restait entier, l'intelligence yigoureuseet curieuse; mais cette intel-
ligence flottait en quelque sorte, elle semblait chercher une y^ie
perdue, comme il arrive pour d'autres au début de la vie. Il y avait
bien des causes à ce découragement. L'écrivain russe a retiré de
son long séjour parmi nous de grands avantages et quelques incon-
véniens. A l'origine, l'étude de nos maîtres, l'amitié et les conseils
de Mérimée lui furent d'un précieux secours; il dut peut-être à ces
fréquentations littéraires la discipline intellectuelle, la clarté, la
précision, mérites si rares chez les prosateurs de son pays. Plus
tard il s'éprit d'enthousiasme pour Flaubert; je rencontre dans les
oeuvres complètes d'excellentes traductions A'Hérodiade et de /a
Légende de saint Julien V Hospitalier. Enfin, après les pères du
naturalisme, ses amitiés le rattachèrent aux successeurs du second
degré; il se figurait innocemment qu'il appartenait à leur école, il
écoutait leurs doctrines et faisait des efforts inquiets pour concilier
ces doctrines avec son ancien idéal. D'autre part, il se sentait de
plus en plus séparé de son pays natal, de son vrai fonds d'idées. On
le lui reprochait parfois en Russie, on le traitait de déserteur, de
distancé. Les tendances de ses derniers romans avaient soulevé des
récriminations sincères et des calonmies intéressées. Quand il reve-
nait à Pôtersbourg ou à Moscou, de loin en loin, les ovations de
la jeunesse l'accueillaient; mais d'autres cercles lui témoignaient de
la froideur; il voyait une partie de son public lui échapper, courir
aux idoles nouvelles, à l'âpre réalisme qui triomphe dans les lettres
russes. Alors même qu'on le saluait respectueusensent comme nn
ancêtre, ce Parisien d'esprit et de langue dut se dire plus d'une
fois tout bas : On me traite •en vieux bonze. — Ah! comme on
passe vite vieux bonze en littérature I Lors de sa dernière appari-
tion en Russie, pour les fêtes de Pouchkine, les étudians de Moscou
dételèrent sa voiture; mais je me souviens qu'un jour à Pétevsbourg,
(1) Europe has bemi unanimous in according to Tourgueni9f the lirst rank in eonr
^temporcuy Hierature, {The Athênceum, 8 wpt. 1883.)
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lYAN WftMJlÉVlXCH XOURG0£iN£F. 81ft>
eSk revenant de- chez un haut personnagei Ivan 6erguié\dt^ noua^
dit sur un ton de plaisanterie non exempt d^aoaertume :*F« Il m'a
appelé Ivan Nikolaiévkch. » Cette inadvertance parairrait bien
véûielle chez nous, où Ton n'est heureus^neièt pas obt' ^é de savoir
le nom du père de chaoun-: dans les habitudes ru68e&et.vi$-à*vî&
d^unercélébrité nationale, Terreur était blessante; elle faisait mesurerr;
la crue de roubli% A ceUe même époque^ j'eus la bonnefortime der.
passer une soirée entre Tourguénef et Skobélef. Le jeune général
parlait avec sa chaleur et son éloquence 'habituelles^' il racontait ses
longs espoirs, ses^ vastes pensées; le vieii< écrivain Tècoatait esk
silence, l'enveloppant de ce regard doux et voilé qui semblait attira
à^soi les formes, les couleurs; il était facile de voir que 1& modèle
posait pour le- peintre, et que celui-ci étudiait cette physionomie
étrange pour la graver dans quelque livre; la mort guettait à la:
porte, elle n'a permis ni au héros de vivre son ronaan^ ni au poète
de l'écrire.
Nous reparlions de ces souvenirs, un jour de ce printemps> la
dernière fuis que j'eus l'honneur de voir Ivan Serguiévitch; il me
disait : «Je vais le rejoindre, » et Ton sentait trop qu'il disait vrai,
en regardant ce corps miné par de cruelles souiTrances, alangui^or
le lit de repos. Toute la vie avait reflué dims la tête, superbe souft
son désordre de cheveux blancs, secouée avec des fiertés de licMi
blessé. Ses yeux s'arrêtaient sur le tableau de Rousseau, qu'il aimait
entre tous, parce que Rousseau avait compris comme lui l'âme et
la^forcc de la terre : un chêne édmié, usé par les hivers, jetant au
vent de décembre ses dernières feuilles rousses. Eutre cette pein*
tuce et le noble vieillard qu'elle consolait, il y avait comme un lien
fraternel, un entretien résigné sur les arrêts communs de la nature*'
Déjà atteint par son mal rare et terrible, un cancer de la moelle
épinière, Tourguénef publia encore trois nouvelles : le CharU de*
r amour triomphant^ brillante fantaisie dans le goût de Boccacef
ciselée avec un art minutieux, comme un bijou floreutin; Clara^
Militchy nn^ histoire inspirée sans doute par un drame récent qui*
venait d'occuper Paris; l'auteur y raconte la mort volontaire d'une-
jeune actrice et essaie de nous faire comprendre pourquoi l'épi-
démie de suicide sévit sur la jeunesse russe dans d'effrayantes pro-
portions. Dans une autre nouvelle intitulée Désespoir^ l'écrivain
s'efforçait de concentrer en quelques pages cette tristesse nationale
qu'il avait étudiée et reproduite dans toute son œuvre; il mettait à
nu le fatalisme inconscient qui gouverne certaines volontés slaves
et donne à ces vagabonds moraux un air de famille avec les victimes
du fatum antique dans Eschyle et dans Sophocle. Ce fut une
lugubre ironie du sort que la suprême production du romancier
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820 BEVUE DES DEUX MONDES.
portât ce titre : Désespoir. II avait dit son dernier mot sur cette
âme russe qu'il fouillait depuis quarante ans : il se tut. Pourtant
Tartiste survivait à l'homme ; durant les crises finales, saturé d'opium
et de morphine, il narrait à ses amis les rêves étranges qui le han-
taient et regrettait de ne pas pouvoir les écrire : a Ce serait un curieux
livre, )) disait-il. L'avant-veille de sa mort, il prit encore la plume
et rédigea un testament touchant, une lettre adressée à son ami
Léon Tolstoy; avec cet adieu, Tourguénef expirant léguait à son
rival, à son héritier, le souci et l'honneur des lettres russes; il con-
jurait l'illustre auteur de Guerre et Paix de reprendre ses travaux.
Espérons que ce vœu sera entendu par le seul écrivain digne de
ramasser la plume tombée de ces vaillantes mains. Comme un
soldat frappé , Ivan Serguiévitch avait remis ses pouvoirs sur les
âmes à un autre capitaine; rien ne le retenait plus, il partit pour
faire ailleurs d'autres songes, plus tranquilles, plus beaux.
Ceux qu'il fit ici-bas sont laborieux et tristes. Les voilà tous,
ramassés dans quelques volumes, raccourci d'une longue, d'une
puissante vie humaine. Dne œuvre littéraire, c'est une vie ; et de
même qu'il y a dans chaque existence des jours qu'on voudrait
effacer, il reste dans toute œuvre des pages qu'il eût fallu détruire.
Tourguénef en a laissé échapper quelques-unes ; mais l'ensemble
de son legs est bon, est sain. Disons-le bien en terminant, —
parce que en dépit dès doctrines contraires cela seul importe, cela
seul est l'honneur de ce qui tient une plume, — dans presque
tous les livres du mort, un noble souille passe, élève et réchauffe
le cœur. C'est peu de chose et c'est beaucoup, ce souffle léger
resté d'une ombre, qui nourrira à jamais des milliers d'âmes. En
voyant disparaître Ivan Serguiévitch, je pense à ces paysans d'Orel
qui vont semant le grain dans les lal)ours d'automne ; la plaine de
blé est immense, le sillon noir fuit à l'infini; l'homme le remonte,
décroît, s'évanouit dans la brume et va s'asseoir, épuisé de fatigue,
là-bas derrière les versans; s'il est trop vieux, si quelque mal le
prend cet hiver, on le couchera sous son labour, on l'oubliera.
Qu'importe? Disparais, pauvre homme de peine qui agitais tes
bras dans le vide, sur la terre nue. La semence demeure et vit;
aux soleils de l'été prochain, le blé va sortir, mûrir, rouler sur la
steppe des vagues d'or, et dispenser aux multitudes le bon pain
le pain de force et de courage.
EuGÉNE-MeLCHIOR DE YOGUÉ.
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DES PROGRÈS
DE LA MÉCANIQUE
M. MARCEL DEPREZ.
L'antithèse entre la théorie et la pratique plaît aux ignorans, elle
encourage leurs efforts stériles; beaucoup croient appliquer la
science qui ne l'ont jamais étudiée. On peut, sans rien savoir,
inventer une machine qui marche, être admis, sans objections ni
conseils importuns, à payer un brevet d'invention, dont le numéro
d'ordre seul pourrait servir d'avertissement. Il serait curieux de
chercher et utile de dire, parmi les cent cinquante-six mille cin-
quante-quatre projets caressés d'abord avec tant d'espérance, com-
bien ont pu subir l'épreuve de Texpérience et y survivre ; combien,
en moindre nombre, ont enrichi leurs inventeurs ; combien enfin,
plus glorieux et plus rares, ont mérité pour eux une place dans
l'histoire de la science. Dans cette très courte liste, que de tristesses
encore ! La justice des contemporains ne devance jamais le succès.
Tin différence attend, pour le voir, la sanction d'une longue pratique,
et, pour le retarder, la malveillance fait plus que détourner les
yenx. James Watt, il y a cent ans à peine, écrivait à son illustre
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822' EBfUB nss* Dmi^noifim;
ami le docteur Black : « De toutes les choses de cette vie il n'y en
a pas de plus folle que de faire des inventions ! » On pourrait sans
crainte graver ces tristes paroles au pied de la statue du grand
inventeur : dans le rayonnement d'une telle gloire, elles ne décou-
rageraient que les envieux.
I.
Quelque nom que l'on donne, à cetter. folie» dont .Watt, qni s'en
plaignait, n'eût pas voulu guérir, nul n'en est aujourd'hui plus
complètement atteint que M. Marcel Deprez ; nul n'est moins acces-
sible au découragement, moins ébranlé par les déceptions, et, pour
faire triompher ses idées, mieux résigné à tous les sacrifices. Il réu-
nit, par un rare privilège, à une imagination pleine de ressources,
un jugement droit et sévère. Quoiqu'il préfère le bon sens à l'étude,
aucune partie de la science n'est pour lui d'une méditation trop
profonde. Dans le cercle très étendu des théories qu'il discute et
qu'il applique, il n'a jamais, à ma connsdssance^ été repris d'insuffi-
sance ou d'erreur.
C'est à un ingénieur éminent, à un membre regretté de l'acadé-
mie des sciences, Charles Combes, que la science doit sans doute
M. Marcel Deprez. Combes était bienveillant et accessible à tous ;
son expérience attirait les inventeurs; et sa franchise, au risque de
les froisser, leur épargnait plus d'une illusion. Un très jeune homme,
un jour, lui demanda audience. Il était élève de l'École des mines;
Combes, comme directeur, avait ses notes sous les yeux ; elles pro-
mettaient peu.et, s'il faut tout dire, on y invitait l'élève Marcel Deprez
à; abandonner des études commencées sans ardeur et pounsuiviea
sans régularité. Le jeune écolier alléguait une excuse: accoutumé,
à suivre ses idées, lorsque le conmiencement d'une leçon, faisait
apparatUre un problème, il cessait, d'écouter et voulait le résoudre. .
Forgeant^son âme au lieu.de la meubler, comme le conseillait Monrt
taigne, il avait peu. appris; mais les principes^ médités sans cease^.
l'avaâent conduit par des voies simples à. des vues réellement nou-r
vellea. Le. maître; respecté, des maîtres qui le repoussaient. l'écouta.
avec plaisir, avec profit mâme, il se plaisait plus tard à. le dire.
Combes s'informa de saposidoo, il était pauvre; de son ambition,,
elle se bornait à satisfaire librement, sans progfanunes impé-^
rieux,.lea curiosités de son esprit.. Cet auditeur Inattentif des* plas
savantes leçons sentait le charme de lascienca; cedisciple^x^eUe*.
aux^exercices de l'école aimait le travail et l'étude; cet écolier
sans éoudation avait le feu sacré et le génie de l'invention. Combes
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DES PilOmàS DE LA MÉGâNTQUE. 823
en^aTâitlere^ectetlesèle; il prit Mé Marcel Deprezpiës de lui^'et,
tout' eu rémunérant'ses miles services, le dirigea sans le gôner en
rien. Bientôt même, renversant les rôles, il rédigeait, poor. les «pM-
sei^er à l'Académie des sciences, avant de les insérer dans. an. de
ses ouvrages, «les premiers travaux de son secrétaire.
M. Marcel Deprez simplifiait' en le perfectionnant le mécanisme
des tiroirs dans une machine à vapeur. Le mouvement du pistoaiest
alternatif; on doit, pour l'entretenir, agir sur les deux faeea^iSuc-
cessivement, sans que les pressiims' opposées puissent ,aà aucun
nistaDt, entrer en lutte. A la fin dechaque course, la vapeur dilatée
et' refroidie s'échappe dms l'atmosphère ou dans le* condenseur,
pendant que celle de la chaudière entre du côté opposé. Une plaque,
qu-OD nomme tiroir, va, vient et glisse sans oesse, sur trois ouver-
tures qu'elle couvre et découvre pour fermer les communications
et les ouvrir à propos. Cette pièce est la plus délicate de la ma-
chine ; une seule seconde de retard, un seul millimètre d'avance,
pourraient troubler et renverser l'action. Les solutions de M. Deprez
sont simples ; la description en serait longue. Quelques citations
suffiront pour faire comprendre, sans en diminuer en rien le mérite,
le généreux élan de l'excellent M. Combes.
Combes, dans ses études sur la machine à vapeur, consacre plus
de vingt pages à la description du tracé de M. Deprez, qui n'est pas
moins simple, — c'est la louange très flatteuse qu'il lui donne, —
que celui du professeur Zeuner. M. Haton de La 6onpillière|..daii8
une savante et judicieuse revue des progrès récens de l'exploitation
des mines, décrit à son tour et juge avec autorité, aprè&.dix ans
d'épreuves, la coulisse de M. Deprez. a Tandis qu'on ne craint pas,
dit-il, de multiplier indéfiniment les articulations dans certains
appareils récens, celui de M. Deprez ne comporte qu'un exceatrique
et une seule articulation. » Les ingénieurs du chemin de fer du
Nord ont constaté enfin, dans un rapport officiel, sur une locomotive
munie du nouveau mécanisme, et pour un trajet de 80,000 kilo-
mètres, une économie de 20 pour 100.
De tels jugemens semblent sans appel. M. Marcel Deprez, — le
cas est rare, — les a trouvés trop favorables. Les conditions impo-
sées aux tiroirs^ soulèvent plus d'un problème. Il voulut les résoncbre.
Sans consulter les* maîtres ni pâlir sur les livres, le jeune volon-
taire de la science entreprit l'étude de la détente, la discussion
des principes qui. condamnent les espaces libres et prononcent sur
les inconvéniens de l'admission anticipée de la vapeur. Le secrétaire
de Combes avait des loisirs; les ateliers devinrent son école. Spec-
tateur attentif, puisant à la source, il recueillait des observations,
^prenait note des singularités, critiquant tout, jugeant tout, etten-
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82A REYUE DES DEUX MONDES.
tant d'ingénieux essais. L'effort de la vapeur est variable, il faut,
pour procéder avec ordre, le mesurer en chaque point de la course.
L'indicateur de Watt a cette destination et met le corps de pompe
en communication avec un petit cylindre dans lequel un piston,
pressé par la vapeur, comprime un ressort qui donne la mesure
de la tension : un crayon l'inscrit en traçant une courbe sur un
papier mobile.
Cette solution rapide n'est qu'approchée. Pour s'ajuster à la force
qui le pousse, un ressort a besoin d'un temps plus ou moins long
suivant sa raideur ; l'indicateur n'en accorde aucun. Dans l'inscription
continue d'une force qui varie sans cesse, un retard est inévitable
et rien ne prouve qu'il soit constant. De rapides sinuosités dans la
courbe tracée, surtout vers la fin de la course, trahissent, si j'ose le
dire, l'incertitude et l'hésitation du crayon. Les constructeurs pres-
crivent, il est vrai, de remplacer par un trait régulier, dont on se
contente, la ligne moyenne de ces indications parasites. Plus scru-
puleux et plus défiant, M. Deprez voulut, sans corrections arbi-
traires, obtenir un tracé certain. Il proposa une méthode qui fut
signalée par Ciombes à l'Académie des sciences comme ingénieuse
et nouvelle et réalisée bientôt avec succès par les ingénieurs du
chemin de fer du Nord.
Le petit instrument que M. Deprez voulait remplacer était bien
connu de Combes, qui trente ans avant, au retour d'un voyage
d'Angleterre, l'avait, un des premiers, décrit et préconisé en France.
« Cet instrument simple et portatif, écrivait Combes en i8&7, est
fort connu en Angleterre. J'en ai publié la description et je l'ai
appliqué à plusieurs machines en y apportant une modification
qui le rend d'un usage plus commode et un peu plus exact. »
M. Deprez, approuvé et loué par Combes, voulut être complète-
ment exact. Les effets d'une force, proportionnels au carré du temps,
sont en un centième de seconde dix mille fois moindres, qu'en une
seconde. Le dilemme est décourageant : si l'action dure peu, l'effet
est imperceptible ; si elle se prolonge , le résultat n'est qu'une
moyenne. M. Deprez, très ingénieusement, renverse le problème,
il se donne la force et prend pour inconnue la position correspon-
dante du piston. Au moment où la tension de la vapeur atteint la
valeur assignée d'avance, elle détermine le mouvement d'une pièce
jusque-là maintenue par une force supérieure et fait marquer un
point de la courbe à construire.
L'appareil fut exécuté. M. Deprez prit toutes les mesures dans
les ateliers du chemin de fer du Nord, sur la machine même munie
de la coulisse inventée par lui. La conclusion fut inattendue. Les
espaces libres, condamnés et proscrits, et l'admission anticipée de la
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DES PBOGRÉS DE LA MÉCAMIQDE. 826
vapeur, sont sans influence sur le rendement. L'assertion était para-
doiale. Les conditions de la meilleure marche sont réduites en
règles précises. M. Deprez, applaudi par ses maîtres, a rempli tout
leur programme. La machine, munie de son système, procure une
économie officiellement constatée,, et l'inventeur lui-même, respec*
tueux de la seule vérité, sans se soucier d'affaiblir un succès auquel
un plus habile aurait demandé la fortune, explique avec précision
les conditions dans lesquelles l'inconvénient corrigé ne rendrait
pas la machine moins parfaite.
Le travail d'une machine doit être comparé à la dépense faite
pour le produire. L'admission anticipée de la vapeur et la compres-
sion qui en résulte , lorsqu'il n'existe aucune autre imperfection,
diminue, pour chaque coup de piston, le travail de la machine;
mais la dépense de vapeur, et avec elle, 1» consommation du char-
bon, sont réduites en même tempe; le rapport reste le même. Le
perfectionnement est comparable à celui qui , dans un appareil
d'éclairage, procurerait, en même temps qu'une plus grande con-
sommation de gaz, une plus grande production de lumière.
Les ingénieurs cependant, après de longs essais, avaient proclamé
une économie de 20 pour 100. D'où vient cela? M. Deprez en donne
la véritable cause. On demandait aux machines comparées la même
quantité de travail. Celle qui portait la coulisse nouvelle marchait
dans les conditions normales. L'allure de l'autre était forcée. Les
choses se passaient à peu près comme si, voulant comparer deux
machines, l'une de 9, l'autre de 10 chevaux, on leur imposait à
toutes deux un travail de 10 chevaux. Parce que la seconde ferait
itiieux cette tflche (qui est la sienne) , on aurait tort de la déclarer
mieux construite. Le contraire aurait lieu si, pour faire l'épreuve,
on leur imposait un travail commun de 0 chevaux. One machine
construite pour produire 0 chevaux de travail , si on supprime,
par un jeu plus habile des tiroirs, l'admission anticipée et la com-
pression^ de la vapeur, peut devenir une machine de dix chevaux;
sa qualité restera la même : on brûlera, par heure et par force de
cheval, la même quantité de charbon. Le système, toujours avan-
tageux, de M. Deprez se trouve ainsi réduit à sa juste valeur. L'ob-
servation est judicieuse et fine; il y aurait eu, pour tout autre,
mérite à la faire le premier; pour l'inventeur, le mérite est double.
M. Deprez avait trop vécu dans les ateliers pour ignorer qu'on y
préfère à la précision la rapidité des résultats, et la simplicité à la
rigueur. Le mouvement rectiligne de va-et-vient du crayon de l'in-
dicateur fait naître sur un papier mobile une courbe nommée dia-
gramme, dont la surface mesure le travail d'un coup de piston.
M. Deprez s'est proposé de tracer cette courbe, ou, pour parler
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8^ R&¥U&I>BS DBUXillOraOBSii
phia eiactemenl» de lafaice tracer par la machine > ea, laissant Je^
pi^ieF imflaûbile* Il a résolu. cB' piroUëBie : ddUK. points t mobiles
ayant de& mouvemeus qoekonquesv fotrcw ue troi^èoie pcûot.à.
décrire let mouvemeiit résultant des deuKautres. L'un des deux
points mobiles, est-il beaoin.de le dire? est rextfémité du crayon; le
second est animéi du; mouvement iqu'<Mi donnerait au papier et qt»
Ton remplacera par. celui (d'un oi^gane'de la maohineb La courbe
obteaue^ sans^ôtre chaDgé^ earien^ sera amplifiée ouj. réduite, suîr
vant les cas. Tout l'avantage consiste à débarrasser l'appareil du
papier noobile» qui le rendait moina povtatiC et moins simpl^.
Je ne puis terminer cette rapide et incomplète revue des travaux
de M. Deprez sur la machine à vapeur sans parler d'un régulateur
de vitesse très ingénieux, très nouveau, rô^}Osant sur les plus judi-
cieux et les plus savans principes, bien peu connu cependant; car»
entraîné par d'autres recherches,. M*. Deprez ne l'a ni construit ni
décrit dans aucun recueil*
Lu régulateur de Watt est bien connu* Deux boules liées à la
machine se rapprochent ou s'écartent sous Tiniluence de la force
centrifuge, suivant que la vitesse diminue ou augmente. Leur écai^
tement agit sur une valve qui facilite, l'admisaioa de la vapeur
quand la vitesse est. trop petite, et. la modère quand elle e^ trop
grande. Tout écart de vitesse tend ainsi à se corriger. Mais l'effet
est lent et souvent incomplet. Plusieurs mécaniciens, au preoQier
rang desquels il faut citer Foucault, ont ingénieusement substitué aa
régulateur de Watt un système isochrone, contraint par sa consti-
tution monte de prendre une vitesse déterminée, ou, jsinon, poussé
immédiatement à l'une des positioi» extrêmes; élevé au plus haut
aussitôt que s'accroît la vitesse, il tombe au plus bas dès qu'elle se
ralentit. Trop éner^que et. tr(^ brutale,, la correction dépasse le
but, et ces continuels* coups de caveçon font, naître et entre-
tiennent des oscillations qui ne cessent plus.
La solution proposée par M. Deprea repose sur cette remarque :
dans uu grand nombre de cas., les résistances à vaincre, dans une
usine sont indépendantes de la vitesse* La force néoessaire pour
eobretenir une allure, quelle qu'elle soit , reste la mémo. On tra-
vaiUs, moins en marchant .plus lentement, on développe le mèoie
eflbot.
Ceci étant admis,. IL Deprez aseocie à sa machine lULréguUteor
de Watt ordinaire ; il le laissoi quand la marche est troublée,. tra<-
vailler à la rétablir; naais au lieu d'abandmmer les outils aux leitfeâ
oscillations qui vont nattroi il attend le pi)emier maximum-de vitesse,
pour fixer, dans la position qu'elles ont prise, les valves régulatrices
de la vapeur. Gomme l'avait deviné Kepler et Ta formellement énonoé
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DES PROGRÈS DE LA' 'MÉCANIQUE. 827
Fsnnat, eu moment de toat maximum, la variation' devient DuUe. La
vitesse- étant iininstant constante, tes forces mouvantes font équi-
libre aux forces résistantes, et si les (premières deviennent inva-
riables, les'secondes Fêtant, par iiypotlvèse, Téquilibrene sera plus
troublé. La -vitesse restera constante,ii{ais elle ne sera pas celle que
Ton désire. Pour revenir à la vitesse normale et y rester, il suffira
d'ouvrir ou de fermer, pendant un instant, une valve, distincte de
oeMe que &it agir le Tégulateur, c^est là le point essentiel, en 'met-
'tant fin à son action dès qu^on aura* atteint la vitesse désirée, qui se
maintiendra juf^qu'à rinteT^^'ention d'une cause perturbatrice exi-
geant une naanœuvre nouvelle.
M.
M. 'îlarcel Dfprez, dans une courte note adressée à rAcaiïémie
ées sciences, avaitindiqué, sans s'étendre sur le détail, pour l'étude
des gaz de 'la poudre. Inapplication du principe nouveau proposé
pour la 'mesure des pressions variables. Le corps de l'ariillerie de
marine entendit l'appel. Une commission présidée par le général
Fiébauh fit'constniire, sur les dessins de M. Deprez, un appareil très
délicat, dont l'étude formait tout -son programme. Les ressources
mises à sa disposition, les louanges éclairées de collaborateurs
d'élite et la flatteuse confiance de la oonnnission, stimulèrent le
jeane inventeur. Abordant la question sous toutes ses faces, il pro-
posa d'ingénieuses conceptions et, pour chaque problème, des solu-
tions wriées, adoptées en principe, et mises sans retard à l'étude.
Le savant colonel Sebert, chef d'escadron alors et rédacteur des
travaux communs, dans les comptes -rendus publiés à plusieurs
reprises 'par le Mémorial de VurtUlerie de marine^ signale expres-
sément, avec une sincérité digne de ses talons, le rMe prépoiïâé-
rantdcM. Marcel Deprez. Qu'on me permette ici une réflexion ^e
je ne veux pas taire.
Le corps de rartfflerie de marine, attentif aux progrès de la
science, exécute, depuis plus de trente ans, les travaux techniques
les plus admirés. De laborieux et savans officiers, dignes de leurs
chefs, y associent leurs noms àceux du colonel Sebert et des géné-
raux Frébault et Virgile ; leurs annales, publiées pour notre armée
seulement, sont lues dans totfte TEurope et consultées utilement
par les représentans de la science pure.
Ge corps d'élite, cependant, est recruté, personne ue Tîgnore,
parmi ks derniers élèves de rÉcole polytechnique. Nos derniers
élèves fiout donc eorodlen»; ils aknenty'itB iisspectent, ils cultivent
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828
REVUE DES DEUX MONDES.
la^science; je voudrais ajouter : Jugez par là des autres! la logique
le* permet, la vérité s'y refuse. Les derniers élèves d'une école
savante qui s'est ouverte pour eux après de difficiles épreuves, ne
sont pas les moins méritans ; dans ce concours sans répit ni trêve,
ceux.qui renoncent à la lutte y auraient fait souvent très honorable
figure.
J'assistais un jour à la réunion du jury qui décide du sort des
fruits secs repoussés des services publics. Sur la liste des victimes,
à mon grand ôtonnement, je rencontrai le nom d'un jeune homme
que l'opioion de ses camarades plaçait , je le savais, au premier
rang. ^J'alléguai, pour le défendre, ses brillans examens d'admis-
sion, l'estime de ses premiers maîtres et des notes excellentes, de
date déjà ancienne. Mon discours produisit un effet déplorable. « Il
aurait pu être notre meilleur élève, s'écria un éminent ingénieur,
et par sa paresse il est le dernier ! Je le déclare indigne d'indul-
gence.» Telle fut effectivement l'opinion du conseil, et le jeune
homme dut quitter l'école. Plus d'un jury moins sévère a laissé
passer, pour recruter l'artillerie de marine, quelques-uns de ces
paresseux de la vingtième année, non moins riches d'avenir et plus
habilement défendus.
Les recherches sur la force de la poudre inspirées par H. Deprez
resteront mémorables dans l'histoire de ce problème, toujours à
l'étude. Elles méritent plus qu'une simple mention. La route à par-
courir était longue; Tartaglia croyait y faire un premier pas en
démontrant que la trajectoire est une ligne courbe, u Une pierre qu'on
lance, disait-il, décrit une courbe que chacun peut voir; le boulet,
personne n'en peut douter, finit par retomber sur la terre, et la
trajectoire, pour l'y ramener, se courbe nécessairement tôt ou tard.
Cette courbure, ajoute-t-il, est immédiate, elle commence dès la
sortie de la pièce.» Voici comme il argumente : a Plus la vitesse est
grande et plus on est rapproché du point de départ, moins la cour-
bure doit être sensible ; cela peut être admis comme un axiome.
Où trouver place alors pour une portion de ligne droite? En accrois-
sant la vitesse ou en se plaçant plus près de la pièce, on devrait,
d'après l'axiome admis, obtenir une route moins courbée ; or rien
n'est moins courbé qu'une ligne droite, et l'hypothèse est contra-
dictoire.» L'assertion n'est pas fausse; mais, ingénieux ou non, un
sophisme est toujours stérile. Pour découvrir la forme parabo-
lique, Galilée avait tout à inventer. Le grand Italien négligeait la
réisistance de l'air, sans en ignorer l'influence. L'architecte ingé-
nieur Blondel, ami des problèmes faciles, ne rencontrait dans l'Art
de jeter des bombes qu'une application des prO|>riétés de la troi-
sième section conique. La théorie restait éloignée de la pratique
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DES PROGRÈS DE LA MECANIQUE. ' 829
et ne faisait pas un plus grand progrès le jour où La Hire, en 1702,
devant l'Académie des sciences, expliquait la force de la poudre
par l'élasticité de Tair contenu dans les grains et entre les grains
dilatés par la combustion.
L'excellent ouvrage de Robins, publié en 17i2, et traduit dans
toutes les langues, fut le point de départ de travaux plus exacts et
qui peuvent, aujourd'hui encore, servir sur plus d'un point de guide
aux artilleurs. Robins a le premier mesuré la vitesse du projectile ;
la comparaison directe de l'espace parcouru au temps du trajet
surpassait les ressources de l'art. Le mouvement, disait Robins,
est si rapide, et le temps si court, que si , en le mesurant , on
commet la moindre erreur, on pourra se tromper de 500 ou
600 pieds sur l'espace parcouru en une seconde. Les voies les plus
assurées de la science sont indirectes; c'est de l'effet du choc que
Robins a déduit la vitesse. Le projectile, dans la méthode de Robins,
frappe à bout portant un appareil mobile solidement construit enfer
et protégé par une pièce de bois sur laquelle on tire. Il ne faut pas
s'imaginer, disait Robins, que cette planche soit inutile. Si le boulet,
chassé par une forte charge, frappait directement le fer, il briserait
tout, serait réfléchi, et, indépendamment du danger auquel on serait
exposé, on aurait le déplaisir de n'avoir rien avancé. On supprime
aujourd'hui la planche, qui niériterait, je crois, le nom de poutre,
et le boulet, reçu dans un lit de sable ou d'argile, y éteint son mou-
vement, qu'il communique au pendule. On peut se ûer à la for-
mule de Robins , elle traduit une loi rigoureuse de la science ; le
travail inconnu de destruction en est éliminé. Que le boulet ait
déchiré des fibres de sapin ou de chône, fait une trouée dans la
terre ou broyé des grains de sable, la relation entre la masse en
mouvement, la vitesse initiale et l'angle d'écartement du pendule
restera la même.
La vitesse imprimée au boulet ne mesure pas le mérite d'une
poudre. En préférant celle qui, à charge égale, procure le plus
grand écart, on commettrait une grave imprudence. L'impulsion,
mesurée par la force vive du boulet, est le travail total des gaz de
la poudre, proportionnel à leur effort moyen; mais, pour une même
moyenne, les extrêmes varient, et les chances de rupture en dépen-
dent. C'est l'effort maximum qui rend la poudre brisante. Si aucun
produit chimique, jusqu'ici, n'est adfnis à charger nos canons, ce
n'est pas l'énergie qui leur manque. Le chlorure d'azote, la dyna-
mite, le picrate de potasse, le coton-poudre pourraient, sous un
moindre volume, produire un aussi grand travail, mais le ressort
de ces substances est trop impétueux et trop raide, leurs gaz se
produisent trop vite, l'effort initial est trop grand; après quelques
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830 ' HETUE DES DEUX MONDES.
Mupsy après un senl peut-être» l'arme laplus solide éclaterait sous leur
action. La poudre, pour les armes à feu, est aujourd'hui encore sans
rivale. Dans le travail des mines, pour briser la roche, la nddoor
du ressort est un avantage, et la dynamite, pour remplacer la poudre,
n'attend sans doute que l'abaissement des droits de fabrication et
de vente.
Si j'avais à énumérer et à discuter les tentatives antériemres aux
expériences de MM. Deprez et Sebert, la matière ne manquerait pas.
J'ai désiré montrer seulement, de manière à ne laisser aucun doute,
que la France possède, sans le savoir assez, un inventeur de pre-
mier ordre. Les excellens mémoires rédigés par le colonel Sebert
apportent, par leur forme, un sérieux commencement de preuves.
Une commission militaire est présidée par le savant général Fré-
bault, elle a pour secrétaire un éminent professeur cité avec h(m-
neur dans l'histoire de la balistique, M. Hélie. A côté de plusieurs
noms qui sortiraient de toutes les bouches s'il fallait louer la science
de nos officiers et leur ardeur au progrès, cette commission inscrit
celui d'un jeune homme sans grade et sans titre, recommandé par
son seul mérite. On demande ses conseils, on les suit, on adopte ses
projets ; il ne s'agit pas ici d'une inspiration heureuse qui ouvre la
voie; pmdant trois ans entiers, ces officiers supérieurs, ces savans
vieilUs dans l'étude, ces mécaniciens, passés maîtres dans l'art des
expériences, qui, avant et depuis, ont fait glorieusement leurs
preuves, réalisent les projets de M. Marcel Deprez. Chaque difficulté lui
procure un succès; on en arrive, je n'exagère rien, à lui comman-
der des inventions. Le chronographe de Schultz est cité Jusque-là
conmie le dernier effort de la science; on rencontre, en l'appliquant,
des difficultés considérables; la précision justement vantée de l'ap-
pareil a des limites, il faut les franchir, ou sinon l'entreprise devient
inutile. On expose l'embarras à M. Deprez, on le presse d'y trouver
remède. Yersé dans les combinaisons et dans les théories mécani-
ques, l'étude des courans lui était nouvelle; mais il y a urgence, et
il est forcéy — je répète les paroles du colonel Sebert, — de sub-
stituer au meilleur chronographe connu un instrument réellement
nouveau.
La première méthode proposée par M. Marcel Deprez à la ccha-
mission pourrait s'appeler mesure statique des pressions de la
poudre* Elle repose sur le principe de Pascal : la pression d'un
fluide se transmet dans tous les sens, et, à toute distance, propor-
tionnellement aux surfaces. Les mesures qu'on doit prendre et éva-
luer en kilogrammes peuvent donc, pour les pressions les plus
grandes, être représentées par des nombres petits. La pression de
la poudre, xeçue sur un piston de petite surface, est transmise par
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DES PR(Krft£â« DB XA lliCAKIQUE. 8S1
une tige rigide à une surface cent fois plus grande et appliquée à'
presser use masse de mercure. La violence du choc, par cet arti^
ficev est réduite au centième. La pression du mercure est transmise
à des pistonsi de petite surface maintenus par des forces constanteâ
successivement vaincues, et dont les plu» grandes ne dépassent pas
20 kilogrammes.
Le plus difficile est de noter le moment où se déplace chaque
piston; à chacun correspond, pour les gaz, une pression dôtermiaée
à l'avance. La rapidité du phénomène est telle qu'il ne faut pas
songer au chronomètre et que les meilleurs chronographes furent
trouvés d'abord insuffisans. Une méthode bien connue charge
chaque mouvement qu'il faut noter de procurer l'interruption d'un
courant ; cette interruption fait naître une étincelle dont la trace,
sur. un papier en mouvement, marque l'instant précis du phéUD-
màne. Aucune action n'étant instantanée, il faut se résigner à un
retard; peu importerait s'il était constant; ce sont les di£férences
seules qu'on mesure. Malheureusement, l'étincelle présente des
irrégularités dont la loi nous échappe. On a essayé de lui faire per-
cer le papier, marquer une trace blanche sur du noir de fumée,
colorer en bleu du cyanoferrure de potassium, rien ne réussit;
l'étincelle se détourne, sans cause appréciable, pour frapper le
papier à un millimètre quelquefois de la route la plus courte.
L'électricité frappe le point qui lui plaît; c'est la seule loi qu'on
ait; trouvée.
Rebuté par ces difficultés, H. Marcel Deprez osa revenir à un
mode d'enregistrement condamné par d'illustres juges. Le couranC
interrompu produit un électro-aimant dont l'attraction sur une
pièce de fer doux met en marche l'indicateur. Wheatstone et
Rt^goault l'avaient essayé sans succès. Les actions mises en jeu
demandaiœt un temps trop long; M. Deprez a dû les réduire.
Bornons-nous à dire que,pour h&ter le départ de la pièce aimantée,
il parvient à exercer sur elle une attraction égale à dix mille fois
son poids, capable, par conséquent^ de lui faire parcourir 60,000 mè-
tres dans la première seconde; le trajet est d'un seul millimètre.
La méthode dynamique est venue confirmer les résultats de la
méthode statique. L'accélérogri^e de M. Deprez, ^ c'est sous ce
nom que la commission, en le faisant connaître, l'a recommandé
aux artilleurs, — se compose d'un petit pistcMi d'acier d'un demi*
centimètre carré de surface qui, traversant l'épaisseur des parois
de la pièce, reçoit directement l'action des gaz. A l'extrémité libre
de ce piston se trouve une masse très lourde en fer qui porte une
petite plaque enduite de noir de fumée, contre laquelle appuie
uu style soumis à la traction d'un resscHrt de caostchouc qui ne
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832 BETUE DES DEUX MONDES.
devient libre qu'au moment précis où le piston d'acier entre en
mouvement par l'action des gaz de la poudre. Il résulte de la simul-
tanéité de ces deux mouvemens que le style trace sur la petite
plaque une courbe dont Tétude fait connaître la loi des vitesses ;
leurs accroissemens y d'après les lois de la dynamique, donnent
la mesure des forces qui les produisent. Ces expériences rigou-
reuses et précises ajoutent au mérite de la difficulté vaincue celui
d'une simplicité justement admirée par les membres de la savante
conmûssion.
III.
M. Marcel Deprez, comme inventeur et comme savent, était déj&
digne de grande estime, lorsque, bien jeune encore, il me soumit
quelques idées nouvelles. Très sûr de lui, il me mit en défiance. Il
parlait d'une voiture projetée qui devait rouler sur les plus mau-
vaises routes sans craindre cahots ni secousses; une machine à
résoudre les équations se rattachait au mémo principe, où la con-
sidération des vitesses virtuelles avait place, a Veuillez, lui dis-je,
me rappeler la définition de ces vitesses. » Un peu surpris peut-
être, il énonça très correctement la règle subtile et profonde qui
résume et contient la statique, c De quel droit, ajoutai-je, appli-
quez-vous à une voiture en marche cette loi générale de l'équi-
libre? » L'objection aurait troublé un ignorant; elle fit sourire
M. Deprez. Par curiosité, par habitude peut-être, je faisais succé-
der les questions aux questions, une matière menait à l'autre; nous
étions loin déjà de son carrosse, lorsque, se levant tout à coup,
M. Marcel Deprez s'écria avec impatience : « Mais, monsieur, vous
me faites passer un examen! » C'était parfaitement vrai. € Vous
m'avez fait, lui dis-je, l'honneur de me soumettre vos projets; j.e
n'ose à première vue me prononcer; j'y penserai avec attention;
je me serais dispensé de le faire s'ils reposaient sur de vagues sen-
timens des choses. La théorie est nécessaire pour inventer une
machine, comme les pierres pour bâtir un mur. J'ai voulu vous
juger, et je me demande, je vous l'avoue, où vous avez appris, et
sous quel maître, à si bien parler de la science 1 » La passion des
machines l'avait entraîné; la science, pour lui, était une lumière,
les formules, une arme nécessaire. Il me rappela Léon Foucault.
Ces deux esprits, très différens par leurs ambitions et leurs goûts,
se ressemblent par leurs aptitudes. A la science, dans laquelle ils
auront excellé tous deux, l'un associait le talent et les goûts d'un
artiste, l'autre l'amour des applications utiles et la curiosité des
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DES PROGEÂS DE LA MÉCANIQUE. 833
grands travaux de rindostrie. Foucault, moins impatient, parta-
geait rarement son esprit; il ne changeait de terrain qu'après avoir
épuisé un succès et ne laissait paraître que des œuvres parfaites.
On ignorait ses essais et ses doutes. M. Deprez parle volontiers de
ridée qui Toccupe; il raconte les solutions entrevues, sans impo-
ser le secret ni se préoccuper des droits de priorité, qu'il revendique
toujours mollement et sans aigreur. Foucault pouvait, dès ses
débuts, commander aux meilleurs constructeurs les instrumens les
plus délicats et entreprendre à ses frais les expériences les plus
coûteuses; M. Deprez, sans se ménager la faveur de personne,
laissait à de mieux placés ou à de plus riches l'honneur et le soin
de réaliser ses inventions. Jamais Léon Foucault n'aurait abandonné
à une commission souveraine le droit de discuter ses projets, de
rejeter les uns, de perfectionner les autres sans prendre conseil que
du but à atteindre. M. Deprez l'a fait, il n'a pas eu à le regretter.
Le hasard l'a bien servi. U a rencontré chez de savans et loyaux
officiers la curiosité, l'esprit de suite, le discernement du mérite et
le désintéressement scientifique. Les artilleurs et les marins, — il
est heureux de le répéter souvent, — l'ont accueilli avec cordialité
et traité avec justice.
L'invention en commun n'en est pas moins pleine de périls, on
le lui fit bien voir. Un projet ingénieux communiqué, à son ordi-
nale, à tous ceux qu'il intéressait, donna naissance au wagon d'ex-
périence admiré au Ghamp-de-Hars, en 1878, dans l'exposition de
l'une de nos grandes compagnies de chemins de fer. M. Deprez,
pendant plus de deux ans, a appliqué à ce travail les ressources
de son esprit, livrant tout sans compter, comme dans ses travaux
sur la poudre. Ni l'ardeur ne fut moindîre, ni l'assiduité; le génie
inventif était le même et les difficultés aussi grandes. Le résultat
fut différent. J'ai sous les yeux une notice sur les travaux de
M. Marcel Deprez : devenue inutile avant le tirage, elle n'a pas été
distribuée. On second exemplaire en serait introuvable. A l'occasion
du beau travail sur les locomotives, où il a eu tant de part, je lis
les lignes suivantes, et je les cite comme un trait de caractère :
tt M. Deprez, — c'est lui-même qui parle, — a trouvé depuis une
solution incomparablement plus simple; il n'a d'ailleurs reçu ni
rémunération d'aucune sorte ni remerciment de la compagnie, qui
ne lui a pas même adressé un exemplaire de la brochure descrip-
tive du wagoo, dans laquelle son nom ne figure pas. »
On a reproché à Le Verrier, avec une indignation que je n'ai
jamais partagée, d'annoncer quelquefois des observations du ciel
sans y attacher le nom d'aucun observateur. L'Observatoire de Paris,
collectivement, en réclamait l'honneur. Yoici conmient les choses
Ton Lo. — 1883. S3
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83A REVUE DES DEUX MONDES.
se passaient. Quand, pour des raisons qu'il ne disait pas, le grand
astronome désirait explorer un coin du ciel, il invitait les observa-
teurs de service à vérifier sur une carte, qu'il leur remettait, la
position des étoiles inscrites, a S'il apparaît, disait-il, la moindre
discordance entre le ciel et le dessin, pressez ce bouton; averti
aussitôt, vous me verrez accourir, et je me charge du reste» »
Lorsque le reste devenait une découverte, l'observateur se plaignait,
comme je ne sais quel capitaine du xvi^ siècle, « d'avoir été de
l'entreprise sans être de la prise. » On le défendait avec aigreur; le
procédé du maître était déclaré inique, et les journalistes, en pre-
nant fait et cause pour l'observateur, eussent été bien malhabiles en
ne faisant pas de la victime un savant plein d'avenir, un astronome
éminent, qui sait? peut-être même un rival importun de son chef.
Le cas de M. Deprez est tout autre. Le Verrier se servait du tra-
vail, non des idées d'autrui. Lorsqu'il envoyait à Marseille le grand
télescope de Foucault, il ne l'annonçait nullement comme une œuvre
de l'Observatoire de Paris; il eût, s'il l'avait fait, mérité de justes
reproches. Léon Foucault, prompt à la riposte, n'en aurait pas sans
doute adouci la forme. M. Marcel Deprez, dans un cas semblable,
hausserait les épaules et continuerait ses travaux. Lorsque ses
machines marchent bien, il se trouve payé de ses pein^.
Le problème à résoudre dans le wagon que M. Deprez nommait
dynamomètre, était de représenter graphiquement le travail déve-
loppé, pendant la marche, par le piston de la locomotive; un coup
d'œil rapidement jeté sur cet ingénieux et grand travail, en 1878
d'abord, puis en 1881, à l'exposition d'électricité, m'a laissé le sou-
venir d'une œuvre originale et pleine d'élégance. Trop de détails
m'échappent aujourd'hui, et la notice rédigée par M. Deprez ne
peut y suppléer. J'y lis, en effet, en y cherchant des renseiguemens
précis que je voudrais transcriie : u U serait impossible de donner
une idée même superficielle des appareils que M. Deprez fut obligé
d'imaginer. » Reproduisons seulement cette autre phrase : a Le
wagon figura à l'exposition universelle de 1878 et valut à M. Deprez
une médaille d'or de collaborateur qui lui fut décernée collective-
ment avec deux ingénieurs de la compagnie. » L'analyse de ce beau
travail aurait sufli pour montrer les ressources imprévues et variées
de l'esprit inventif que nous étudions. Heureusement, pour les rendre
évidens, nous n'avons que l'embarras du choix.
IV.
M. Marcel Desprez faisait un jour, devant quelques savans,
l'épreuve d'un régulateur. Le C(>mpteur accusait dix tours par
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DES PR06BÈS DE LA MÉGANIQUE. 8S&
MOODde, «ent en dix «econdes, mille en cent secondes; on dimi-
jauait )a résistance, on }a supprimait même, sans obtenir le plus
•faible écart. Un organe invisible maîtrisait la Titesse. Le courant,
ditiil,'tpaf?erse un ressort tournant; la force centrifuge, en le rele-
<?ant, supprime la force motrice pour la rétablir instan tanément, voilà
tout'le secret. « Le courant! Il y a un courant! » s'écria un repré-
sentant respecté de la^mécanique. La solution ne l'intéressait plus.
L'intervention de l'électricité lui était suspecte d'escamotage. Ces
forces qui naissent à ^volonté di^^paraissent, changent de sens au
premier signe, donnent au physicien trop beau jeu; une rotation se
communiquesans engrenages et -sans courroies, est renversée sans
embrayage, se ralentit sans frein; on ne reconnaît plus la méca-
nique. Semblable était, au commencement de ce siècle, la mau-
vaise humeur des vieux joueurs ^de -billard. Ionique, battus par des
adversaires novices initiés aux effets de queue, ils voyaient de leurs
yeux réussir des coups impossibles. On s'habitue à tout, l'électri-
oitè est en grand crédit ; les mécaniciens l'étudient et l'emploient
<M)mme ils ont étudié et employé la vapeur, comme Bayard autre-
fois, tout en regrettant les beaux coups de lance, s'est résigné à
faire parler la poudre.
Qui pouirait définir un courant? On fil métallique, on réunissant
ies deux pôles d'une pile, devient l'instrument des merveilles que
ce nom résume et rappelle. Lescourans, c'est ainsi qu'on les nomme
sans décider qu'aucun fluide y circule, s'attirent ou se repoussent,
attirent ou repoussent les aimans, les font naître, produisent les
températures les plus hautes et la Imniëre la plus éclatante, et sont
enfin l'agentdes dépôts galvanoplastiques. Chacun de ces effets s'ac-
orcrtt avec l'intensité du courant, à laquelle il pourrait servir de
Hiesure. Si, cependant, pour connaître un courant, on s'informait
de l'intensité seule, la déception serait dangereuse. La tension aussi
jo«e un rôle; c'est elle qui détermine l'énergie du choc auquel on
8'«xf>ose en le touchant. Un courant de faible intensité peut avdîr
une grande tension ; un autre, d'intensité t^ent fois plus grande, une
tension très petite. Le premier tuera un bœuf en faisant dévier de
quelques degrés à peine l'aiguille du galvanomètre qui mesure Tin-
teitôité, et Tautie fera faire à l'aiguille plusieurs tours de cadran,
dans pouvoir étourdir une souris. On pourrait classer et définir les
tânsions en disant quelle «orte d'animaux peuvent être foudroyés.
Les physiciens emploient d'autres mesures. L'unité de tension est
le volt et l'unité d'intensité l'ampère. L'intensité, pour chaque cou-
rant, est la même en tous ses points ; la tension, au contraire, varie
d'un point à l'autre ; si eHe était constante, il n'y aurait pas de cou-
rant. On peut, «n^uîfaAt une image sugg^e par le nom lui-même,
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8Sô REVUE DES DEUX MONDES.
comparer le courant à un fleuve ; l'intensité correspond à la quantité
d'eau débitée à travers une section transversale ; elle est la même,
en différons points, tant qu'aucun affluent ne l'augmente et qu'au-
cune dérivation ne la diminue. La tension peut être comparée à
l'altitude, qui diminue quand on descend le cours de l'eau. Sans la
différence des altitudes le fleuve resterait lac; sans la différence deâ
tensions l'électricité resterait statique. Le danger des inondations
dépend du niveau des eaux, le danger du choc électrique dépend
de la tension. Le choc- qui foudroie est une inondation d'électricité.
C'est la différence des tensions extrêmes, qui, semblable à une hau-
teur de chute, détermine la naissance du courant; elle se nomme
force électromotrice.
Un torrent impétueux, pour continuer le rapprochement, qui,
avec un faible débit, balaie tout sur son passage, en tombant de la
montagne à la plaine, présente l'image d'un couraat de grande ten-
sion. Un fleuve large et profond qui, dans un lit presque horizontal,
roule lentement d'immenses eaux, représente au contraire un cou-
rant de grande intensité. Le galvanomètre sert à mesurer les inten-
sités. Il consistait, dans tous les cabinets de physique, en une
aiguille aimantée très légère, dirigée par la terre ; le courant, par
un grand nombre de circonvolutions, multiplie sur elle son action, et
la déviation qu'il procure donne la mesure de l'intensité. M. Deprez
a apporté à cet iastrument indispensable de toutes les études électri-
ques un perfectionnement de grande importance. C'est une maxime
pour lui que, dans les instrumens de mesure, on doit accroître le
rapport de la force mise en jeu à la masse qu'il faut mouvoir. L'ac-
tion exercée sur un aimant est proportionnelle à l'énergie de l'ai-
mantation. M. Deprez remplace, en conséquence, l'aiguille par une
pièce de fer dite, à cause de sa forme, arête de poisson, placée
entre les branches d'un puissant aimant qui k dirige énergique-
ment. On peut, grâce à cet artifice, obtenir en quelques secondes,
avec grande exactitude, des mesures qui exigeaient plusieurs
minutes. Le galvanomètre de M. Deprez est aujourd'hui complè-
tement adopté.
La puissance de travail, l'énergie d'un courant, comme on dit, a
pour mesure, sous quelque forme qu'elle se manifeste, le produit
de l'intensité par la force électromotrice. L'énergie d'une chute
d'eau a pour mesure le produit de la hauteur de chute par le poids
de l'eau débitée.
L'intensité, à première vue, parait tout régler. L'effet d'un cou-
rant, quel que soit l'usage qu'on en fasse, lui est proportionnel et
dépend d'elle seule. Gela est vrai tant qu'elle se maintient; mais, par
le travail, un courant s'affaibht ; semblable sans cela au juif errant
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DES PROGRES DE LA MECANIQUE. 887
de la légende, très riche avec ses cinq sous, il aurait une puissance
infinie. Gela répugne aux principes. L'intensité est diminuée par le
travail et diminuée très in^alement. Deux courans d'intensité égale
sont capables de la même force, non du même travail : tels seraient
deux chevaux de vigueur égale, capables au départ du même effort,
dont l'un pourrait le prolonger sans, faiblir, pendant une heure
entière, tandis que l'autre, dès la première minute, tomberait épuisé
de fatigue. Deux courans de même intensité, appliqués à un même
usage, à Tôclairage par exemple, peuvent donner des résultats très
difierens. Il peut se faire que l'un s'affaiblisse sans produire de
lumière, et que l'autre éclaire presque sans s'affaiblir.
Les courans produits par la pile sont trop coûteux pour l'indus-
trie. Jacobi, dès l'année 1838, n'en faisait pas moins manœuvrer
sur la Neva, sous l'influence d'une pile, un bateau portant huit per-
sonnes. L'empereur de Russie, qui payait les frais, ne s'informait
ni du nombre de chevaux mis en jeu, ni du prix de chacun ; <m
obtenait, je crois, un demi-cheval, et la dépense n'avait pas besoin
d'être multipliée par deux pour être fort grande. Dans les machines
électromagnétiques, la rotation d'un aimant d'abord, puis celle
d'une pièce de fer aimantée par la machine elle-même, en produi-
sant des forces électromotrices presque indéfinies, ont changé les con-
ditions du problème. Un aimant tourne sous l'influence d'une force
purement mécanique, il produit un courant dans un fil enroulé
près de lui ; ce courant, portant au loin l'action, fait tourner un
second aimant dont la rotation permet d'accomplir un travail. Pour-
quoi, dira-t-on, faire tourner un premier aimant pour obtenir, avec
perte de force, en faisant intervenir deux machines, la rotation d'un
second aimant? La perte de force est regrettable assurément et deux
machines coûtent plus cher qu'une seule, mais les inconvéniens sont
compensés, et au-delà, par la possibilité de choisir à son grêla place
de la puissance motrice et des outils qu'elle conduit.
Une charrue, par exemple, dans une expérience célèbre, était
tirée par l'action d'un courant. La machine génératrice, installée
dans le village, aurait pu envoyer successivement, simultanément
même, si on l'avait faite assez puissante, dans tous les champs de
la commune, la force nécessaire au labourage.
Dans cette belle expérience, si décisive en apparence, la dis-
tance était petite et la force peu considérable. Il serait aisé d'allon-
ger le fil ; pourquoi ne pas lui donner 20,000 mètres au lieu de
600? C'est que, si l'on donne au fil 20,000 mètres au lieu de 500, il
sera quarante fois plus long^ la résistance au passage du courant
s'accroîtra dans ce long chemin et l'énergie, affaiblie, ne suflira
plus au travail. On pourrait obtenir dans ce fil de 20 kilomètres un
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RBTUE DES DEUX MDIfDES.
leourant d'intoisité suffiBante*etfaire la compensation en accroissant
w la. force électromotriee; il suffirait de Taire toarner rapidement la
machine. Il y. aurait beau jeu, mais la corde romprait. La force œn-
itrifnge casserait tout. On pourrait, il est vrai, assurer .le succès
sans changer le ré^ma de la: machine, en choisissant un ctmducteur
plus gros. Si, en conservant le même métal, — c'était du cuivfe,
— on rendile diamètre six fotaiplus grand, on aura compensé pré-
cisément la multiplication delà longueur par 36. On pourra envoyer
la force à 18 kilomètres, comme on le faisait à 600 mètres, les con-
ditions resteront les mêmes. Mais un fil de 36 kilomètres, — puis-
qu'il faut compter le retour, — coûterait tout au moins 200,000 fr,
Ôest'là lobjection, et elle est sérieuse. Un fil de fer ne réussirait
pas, étant, à section égale, cinq fois moins conducteur que le cuivre.
La possibilité de trao^^porter la force par jun fil conducteur,
n'est plus, depuis dix ans.au moins, contestée. Mais il faut pour
cela, ou de gros fils ou de grandes tensions. On repousse la pre-
mière condition par économie, la seconde par prudence. On a
reproché enfin à la transmission électrique de procurer une -grande
perte de force. Le rendement e^t petit rieile est la forme de l'ob-
ijection répétée sans cesse. Après chaque expérience, c'est du ren-
idonent qu'on s'informe, par bienveillance, il n'en faut <pas douter,
pour se réjouir s:>la fraction est grande. On reste prêt toutefois,
si elle se trouve petite, à condamner la méthode en plaignant Ja
force perdue. C'est une fausse opinion. Le travail doit se faire et
ne pas trop coûter : voilà la règle. La force perdue, par elle-même,
•est ce qu'on doit le moins considérer. Si l'on pouvait transportera
New-York les 17 millions de chevaux qu'un mécanicien voit tomber
du Niagara, qu'importerait d'en perdre lesneuf dixièmes en route?
Que penserait*on d'un savant qui, sachant démontrer que tout choc
fait perdre du travail, regretterait la force perdue quand on forge
du fer?
On pourrait aisément accrohre le rendement, mais il n'y aurait
qu'à y perdre. Énonçons les données du problème.
Nous supposons deux machines : f une, la génératrice, destinée à
. produire le courant; l'autre, la réceptrice, qui tournera sous son
influence. La machine génératrice dépense ou, comme on dit,
absorbe du travail; la réceptrice en produit. Le rapport du travail
produit au travail dépensé est le rendement. Les deux machines
étant, l'une et l'autre, étudiées et bien connues, si l'on demande
quel sera le rendement, un ignorant seul peut répondre. Tout
dépend de la manière d'opérer. Le rendement peut varier, suivant
\\e régime adopté, entre 0 et 100 pour 100.
Si. le rendement peut grandir, il -ne semble «pas qu'on «oit en
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DES VMGXà» DF LA XÉaAllIQUB. 8S9^
doute 'éa choix»: Le plus grand s^a le meilleur. U n'en est" rien<
Quelques' détails le feront comprendre* Le courant, nous l'avons
dix, s'aifoibUt en travaillant, et cela est conforme à* toute prévision,
raisonnable; mais, dans la transmission de la force, un autre phé*
nomène «e* produit, très étrange et paradoxal^ à n'employer que le'
jugemefift conmran;
Pendant qu'elle travaille, la machine réceptrice diminue l'effort
nécessaire pour faire tourner la génératrice, dont la vitesse reste
cependant constante. Toutes les règles par là semblent renversées.
Tout travail utile est résistant; plus une machine en produit, plus
elle consomme de force. Les machines électriques font exception.
Expliquons cette anomalie. Le courant engendré par une ma-
chine ag^t sur l'aimant qui lui donne naissance, et la force, par une
loi nôcessoire, tend à ralentir le mouvement; c'est cette résistance '
que doit vaioore, pour maintenir la vitesse, la puissance motrice de
la génératrice, et le travail pbur elle sera d'autant moindre que le'
courant contre lequel elle lutte, en lui donnant naissance, sera
moins intense. Lors donc que le courant est affaibli, par son propre'
travail ou autrement, peu importe, il résiste avec moins de force
et le moteur est soulagé.
Il ne faut pas, dans ce singulier phénomène, voir une économie
de travail; l'illusion serait manifeste. S'il y avait profit à ce genre*
d'influence, on pourrait l'imiter, quel que soit le moteur : un cheval,
à l'aide d'un manège, met en marche une machine; qui empêche-
rait d'emprunter une partie de l'effet produit pour pousser à la
roue et soulag*^r le moteur? La maladresse serait grande : l'atte-
lage, il est vrai, ne se fatiguerait guère, mais un fort cheval, par
ce moyen, pourrait produire le travail d'un âne. Si l'on accroissait
1& rendement en augmentant purement et simplement le travail pro-
duit, il n'y aurait qu'à gagner; si c'était en diminuant le travaU
dépensé) le profit ne serait pas moins évident. S'il faut les diminuer
tous deux, la question mérite qu'on la pose : il faut l'étudier.
Un industriel compte, pour faire marcher son usine, sur une
chute de 20 chevanx de force, située à 20 kilomètres. L'ingéniem*
fEÛt construire^ et installe deux machines reliées par un fil et déclare,
triomphant, qu'avec une dépense de à chevaux ' appliqués à la
génératrice, la machine réceptrice en produit 8. Le rendement est
75 pour 100. Gununent ce beau succès sera-t-il accueilli? L'indus-
triel ne dira-t^il pas : « Je mets 20 chevaux à votre disposition,
vous m'en transportez 8 , vos machines ne rendent que 15 pour
100. » U serait injuste; les chevaux sans emploi ne sont pas per-
dus. La distinction n'a rien de subtil : quatre machines semblables
à la preHiièi», sur les 16 chevaux sans ouvrage, pourront en amie-
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8&0 REVUE DIS DEUX MONDES.
ner 12, à la condition de leur adjoindre qaatre réceptrices nou-
velles. C'est la solution proposée par M. Maurice Lévy et adoptée
par M. Boistely ingénieur de l'émioent et savant constructeur
Siemens, qui, nous l'apprend H. Tresca, pour transporter 200 che-
vaux à 50 kilomètres, proposait récemment de commander vingt
machines et 1,000 kilomètres de fil. Le fil seul coûterait plus d'un
million et demi de francs.
M. Marcel Deprez repousse absolument cette solution.
V.
L'application des courans à l'industrie est une conquête assurée.
L'histoire de ses progrès n'est pas de mon sujet. Qui oserait, aujour-
d'hui, en assigner les limites? Si rapides qu'ils soient, les espérances
vont plus vite encore. Sans oublier le but de cet article, j'indi-
querai seulement quelques-uns des problèmes auxquels M. Marcel
Deprez a associé son nom.
Laissant de côté les détails, quelques-uns de grande importance,
j'aborde la grande question du transport de la force dont, avant
aucun autre, il s'est rendu maître. A l'exposition d'électricité de
Paris, en 1881, un grand nombre de machines à coudre, de presses
d'imprimerie, de perforateurs à pointe de diamant, de pompes, de
pilons, d'ascenseurs, de charrues, dont l'électricité était le moteur,
semblaient faire un jeu d'un problème définitivement résolu.
Quel problème 7 Transporter une force à quelques centaines de
mètres par un fil conducteur et en obtenir un travail.
Il reste à accroître la distance sans diminuer Je travail, en l'aug-
mentant même, cela est indispensable. La théorie, qui toujours doit
guider la pratique, est condamnée cette fois à préparer les voies jus-
qu'au détail. Une machine de 1,000 chevaux est une grande et
hasardeuse entreprise. Qui oserait la tenter sans avoir tout calculé
et prévu? Que peut-on, d'abord, espérer des machines, aujour-
d'hui nombreuses, que l'on rencontre dans le commerce, et dans
quelle proportion est-il possible, sans modification profonde, de les
accommoder aux exigences d'un travail lointain?
Tel est le premier problème résolu par M. Deprez avec une
savante hardiesse, pleinement justifiée par le succès.
Plusieurs méthodes se présentent, quelques-unes, si naturelle-
ment, qu'aucun inventeur ne serait admis à les réclamer comme
siennes. On peut accroître la grosseur du fil, doubler, quadrupler,
décupler suivant les cas la vitesse de la machine. Les droits à de
telles inventions ne seront pas discutés; elles sont impraticables.
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DES PBOGRÉS DE LA MÉCANIQUE. 8il
Elles feraient songer, par un complet échec, à Topposition, cette fois
presque juste, entre la théorie et la pratique. M. Deprez, à son
ordinaire, a su puiser la solution dans les principes mêmes de la
théorie. Elle consiste à rendre aussi fin que possible le fil de coiirre
dans lequel le courant prend naissance.
Si un constructeur, ayant par hasard & sa disposition quelques
kilomètres de fil cinquante fois trop fin, s'était décidé, pour ne rien
perdre, à les employer sans rien dire, dans la construction d'une
machine dynamo-électrique, il réclamerait aujourd'hui la décou-
verte et n'aurait pas eu grand mérite. On en accorde beaucoup à
M. Deprez. Voyez l'injustice I Nullement : n'est-ce rien d'avoir eu la
science, non le hasard, pour guide? L'idée de M. Deprez est très
judicieuse. Le courant dans un fil ne nait pas en un point; il est
engendré dans chaque élément ; la courant total est la somme de
ceux qui prennent naissance, en nombre infini, superposés dans
le même conducteur. La longueur du fil, nuisible dans le conduc-
teur qui transporte la force, est donc avantageuse dans celui qui
l'engendre. C'est pour pouvoir l'allonger sans éloigner son action
que M. Deprez le rend plus mince. Une objection se présente : ce
fil qui produit le courant doit aussi le conduire. En devenant plus
mince et plus long, il apporte dans le courant une plus grande
résistance. L'objection est spécieuse. Deux effets contraires sont en
présence : il faut les comparer. Maître d'une théorie merveilleuse-
ment simple et qui montre tout sur une seule figure, M. Deprez
possède tous les élémens. Le fil étant cinquante fois plus mince et
en même temps cinquante fois plus long, puisque l'espace occupé
reste le même, la résistance sera deux mille cinq cents fois plus
grande. Il s'agit, on ne l'oublie pas, de porter remède à un accrois-
sement de résistance ; la méthode n'est-elle pas singulièrement har-
die? Mais les chifires ne craignent rien. M. Deprez, continuant son
enquête, trouve, pour une même vitesse de la machine, une force
électro-motrice cinquante fois plus grande. L'efiet nuisible est mul-
tiplié par 2,500 et Teifet favorable par 50. Doit-on conclure au
rejet? Pas encore, répond M. Deprez. La résistante multipUôe par
2,500 n'est pas la résistance totale, le long fil qui sépare les ma-
chines est resté le même; c'est la force électro-motrice tout entière
qui est multipliée par 50. La comparaison est donc permise et elle
prononce en faveur du fil mince.
Trois essais tentés jusqu'ici ont réussi tous trois sans mécompte,
avec un retentissement immense. Sur la demande de la commission
technique d'électricité de l'exposition de Munich en 1882, M. Mar-
cel Deprez essaya, pour la première fois, dans les conditions qu'il
avait depuis longtemps déclarées réalisables, le transport de la force
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8&2 BBTOB DES DEUX MONDK*
& une distance de .57 kilomètres. La machine génâratriœiut placée
àMiesbach et la machine réceptrice à Munich dans la grande neCde
l'exposition. Les< machines étaient peu puisBantes; la force itrans-
portôe était d'un demi-cheval environ, et le rendement 38 pour 100,
La commission, heureuse d'un résultat qu'elle n'espérait pas,' et
conforme entièrement aux promesses du savant français, l'annoioçait
avec empressement à l'Académie des sciences par dépèche télégra-
phique. M. Marcel Deprez, de retour à Paris, fit construire ime
machine électro-dynamique plus puissante, et devant une commis-
sion nommée par l'Académie des sciences, :transporta par mi fil de
lier télégraphique, allant de Paris auBourget^ revenant à Paris et par-
courant ainsi une longueur totale de 17 kilomètres, une force de
quatre chevaux. La commission constatait un rendement de 0,A8,
rapport de la force réellement transmise à la machine génératrice,
à la puissance développée par la réceptrice. A Grenoble enfin, il y a
quelques semaines à peine, M. Deprez, recueillant la force à 1& kilo-
mètres, avec les machines mômes employées à Paris, en aubsii-
tuant, cette fois, un fil de cuivre au fil de fer télégraphique moins
conducteur, a obtenu un travail de 7 chevaux avec tm rendenoent
de 60 pour 100.
Les années d'apprentissage sont terminées. Les petites machÎMS
sorfeœt triomphantes de l'épreuve ; c'est aux grandes à entrer en
lice. Ce n'est pas 7 chevaux qu'il importe d'obtenir, l'industrie les
demande par milliers. De nombreux cours d'eau vont chaque jour
les plonger dans la mer, dont les marées sont prêtes à les faire
sortir. Pour de grandes forces il faut de grandes machines. La
force d'une machine dynamo-électrique, lorsque tous les èlémens
géométriques grandissait en même temps, est proportionnelle à leur
quatrième puissance. Une machine de dimensions doubles«prodm-
rait, pour une même vitesse de rotation, seize fois plus de force. Si
les dimensions sont triples, toujo«irs sans changer le nombre de
tours accomplis par minute, la force sera multipliée par 81, qua-
trième puissance du nombre trois. Si l'on pouvait décupler les dimen-
sions, la puissance serait multipliée par 10,000 , mais la force cen-
trifuge casserait tout.
En supposant que Ton dispose d'une chute d'eau capable d^une
force de 500 chevaux, cette force serait absorbée par une machine
de dimensions triples de celles delà machine Gramme ordinaire* Le
fil aurait 0°^,01i de diamètre et pourrait conduire à 60 kilomètres
une force de 500 chevaux.
Dims une grande machine, tout est grand, mèmeies dangers qu^il
faut regarder en face ; ils sont prévus, on saura les vaincre.^ La ten-
sion sera de 7,500 volts. C'est la mort assurée poor qui touchera
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DES PROGRÈS DE LA MÉGANIQUE. 8A6.'
leski conducteurs : chacun sera prévenu... Estr41 pluft rassurant de
Tivre auprès d'un engrenage? Les masses, dans une machine trois*,
foiaplus grande, seront multipUéeS' par 27 et la force centrifuge,
aussi bien que la puissance de la. machine, aura pour muliiplioa--
teur 81. Chaque pièce de la.machine tournant, avec une vitesse de
dix tours par seconde, dans un cercle de O'^jSO de rayon, fera naître
uno force centrifuge ^ale à près de deux cents fois son poids. Pas-
de- surprise 1 tout est calculé ; il faudra construire avec soin, cintrer
avec pcéoision, isoler avec sollicitude et tout vérifier sans relâche
jusqu'au, grand jour de l'épreuve..
Lorsque, réalisant ces projets^ étudiés dès à présent dans toute
leur suite, et qu'une théorie très assurée permettra de varier dans
dest limites très étendues, car le nombre des solutions est infini,
iorsqpi'on pourra amener dans une grande ville (à Grenoble par
exemple, elfô a acquis le droit de marcher la première) quel-
<iues milliers de chevaux électriques, il faudra partager et régler
leur actioui. La question est épineuse: il faut conduire chez diacun
la force qu'il désire et la mesurer pour qu'il la paie, sans troubler
pour cela, son travail ; faire en sorte, en même temps, que l'ir régula-'
rite de saniarche ne puisse gêner en. rien la jouissance, libre aussi,
dU'Voisin..
IL Marcel Dqprez a mérhé, à l'exposition de 1881, la récomr-
pense exceptionnelle du grand di^ilôme d'honneur pour ringénieuse
solution de ces problèmes^
L'étude des détails est fort intéressante ; ils s'expliquent tousv
mais beaucoup sont imprévus*.
Pour faire marché, à l'aide d'uoe srale machine génératrice,
plusieurs réceptrices à la fois^ on peut choisir entre deux sys-'
tèmes. Les machines peuvent être placées en dérivation ou en
^érie^ En dérhration, elles sont conduites par des courans distincts,
nés du. partage en autant de branches, d'intensité inégale si Ton
veut^.du courant produit par la génératrice. Dans la distribution en
série, c'est un seul et même courant qui passe d'une machine &
l'autre, laissant, pendant son action sur chacune, une partie de sa
tension, non de son intensité, toujours constante dans le courant
unique. Plaçons^ous dans le premier cas. Cne même génératrice
conduit, je suppose, dix réceptrices, dont chacune produit un tra«
vatt; tout mardie régulièrement : on supprime tout à coup cinq
des réceptrices, leurs courans sont interrompus. Qu'arrivera-tril 7
Ces données ne sont pas suffisantes pour le dire, mais le résultat
sera certainement imprévu. La force sans emploi^ loin de se distri-
buer entre les courans* qui restent, pour les rendre plus intenses,,
les affaiblira en disparaissant ; il pourra même arriver qu'elle les^
réduise à rien et que tout s'arrête.
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Shà RBTUB DES DEUX MONDES.
Tel serait, dans Tordre moral, le cas d'an homme habitué à un
grand travail et qui, voyant supprimer la moitié de sa tâche, se
croiserait les bras et ne voudrait plus rien faire. Quels que soient
ses motifs, ceux du courant sont autres.
La vitesse de la génératrice étant donnée, si le courant produit
est partagé en dix branches distinctes, il en résultera pour lui un
accroissement immédiat. Chacun des dix courans, bien entendu,
sera moins fort que le courant primitif, mais leur somme, c'est-
à-dire le courant sur lequel ils s'embranchent, sera singulièrement
augmentée. Gela résulte, pour le dire en deux mots, de ce que les
dix fils équivalent à un fil dix fois plus gros, de résistance dix fois
moindre ; on ouvre à l'électricité des canaux plus larges, il s'en
précipitera davantage. C'est affaire à la machine motrice de fournir
le travail nécessaire qui, par là, lui sera imposé. Tout se paie
très exactement. On s'étonnera moins, maintenant, qu'en suppri-
mant quelques-unes des machines, l'efiet produit puisse être une
diminution d'intensité dans les fils qui desservent les machines res-
tantes. Mais une autre cause intervient. L'aimantation des pièces
de fer et la force électromotrice de la machine diminuent, pour
une même vitesse, avec l'intensité du courant, et toute cause qui
vient à l'affaiblir tarit, par conséquent, en partie, la force qui l'idi-
mente. Contrairement à toute prévision, la machine, au moment où
Ton diminue son travail, a besoin d'un excitateur, non d'un frein.
H. Deprez charge de ce soin un courant qui excite les aimans et
qui, dans les premiers essais indépendant du courant principal,
est maintenant, par un artifice ingénieux, emprunté à la machine
elle-même : un mécanisme justifié par de savans calculs dirige tout
sans l'intervention d'une main étrangère.
En série, le cas est tout autre ; un même courant traverse plu-
sieurs machines; si on en supprime quelques-unes, l'intensité s'ac-
crott et, par cela même, la génératrice, excitée davantage, augmente,
pour une même vitesse, la force électro-motrice; les machines con-
servées, au lieu de manquer de force, comme dans le cas précédent,
vont la recevoir avec excès. Le mal est contraire, le remède sera le
même ; c'est un fil excitateur que M. Deprez fait agir et dont l'ef-
fet est d'autant moindre que le courant devient plus fort. Ce cou-
rant, emprunté à la machine, n'exige aucune manœuvre.
c( Cette solution, a dit M. Alfred Potier, rapporteur de la commis-
sion des moteurs à l'exposition de 1881, est jusqu'ici la seule qu'on
ait obtenue sans le secours d'agens mécaniques, dont l'action n'est
jamais assez instantanée pour supprimer les variations du courant
qui, dans un temps très court, peuvent causer des dommages
sérieux. »
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DES PROGRÉS DK LA MÉGANIQUE. 8A5
VI.
Lorsque M. Hase, conservateur des manuscrits à la Bibliothèque
nationale, faisait à un curieux de science médiocre les honneurs
des richesses confiées à sa garde, il choisissait et ne variait guère.
Après avoir montré une tragédie de La Fontaine (inédite, je crois)
et interrompu sa lecture au troisième vers, pour s'écrier avec finesse :
Ne forçons pas notre talent,
Nous ne ferions rien avec grâce,
il passait aux albums du bon roi René. René, s'il faut en croire ce
phUologue érudit qui savait tout, aimait passionnément les fêtes,
les troupes de belles dames richement parées, les cavalcades, les
chasses au faucon et, en toutes choses, le faste d'un grand prince.
Trop pauvre dans son royaume de Provence pour s'entourer de
tant de splendeurs, le bon roi^ les tournait en peinture. L'album du
roi René est la confidence de ses rêves. M. Deprez, comme le roi
Bené, a fait de beaux rêves, que les circonstances souvent n'ont pas
permis de réaliser. Malheureusement il écrit peu, les projets restent
dans sa tête ; il les dessine sur des feuilles volantes et les rédige
avec paresse à ses momens perdus, qui sont rares.
J'ai eu, depuis dix ans, bien souvent le plaisir de causer avec lui,
jamais sans qu'il m'ait fait part de quelque conception qui, invrai-
semblable souvent par sa hardiesse, devenait après ses explications
très plausible et très simple. Tels devaient être, dans le passé, —
non pas que les caractères se ressemblent, — J.-B. Porta, l'ingénieux
inventeur de la chambre obscure, et Robert Hooke, si souvent et si
injustement maltraité par les admirateurs du grand Newton, dont
l'imprudent s'est cru le rival. Hooke et Porta ont laissé dans leurs
livres le germe d'innombrables inventions qui, jugées incroyables
et impossibles d'abord, éclosent et mûrissent, de loin en loin, dans
le cerveau de quelque inventeur, dont elles font la gloire.
M. Deprez n'écrira rien, mais il est jeune et actif, sait mener de
front plusieurs travaux; on peut espérer que, reprenant ses plus
heureuses idées, il ne laissera à aucun autre l'honneur et le soin de
les dégager de leur gangue.
J'énumère en abrégeant; l'article sans cela dépasserait toute
limite.
Les erreurs personnelles désespèrent les astronomes; leurs yeux
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i;
8&6 REVUE DES DEUX MONDES.
avancent ou retardent l'apparition d'un phénomène; pour noter le
passage d'une ôtoile^nn enregistreur serait utile. Chacun, sur un tel
énoncé, doit penser à la photographie. La solution n'est pas accep-
table, celle de M. Deprez est autre. Disposez une lunette de telle
sorte qu'un fil très fin cache complètement l'astre étudié et faites
en. sorte que^ dirigé par une machine parallaetique, le fil suive exac-
tement le mouvement de l'astre: on n'aura à noter que le passage
du.fil, et la difficulté descend du ciel sur la terre;
'r Pour mesurer la vitesse d'un boulet, on a proposé plusieurs mô-
[ tbodes, et M. Deprez a marqué sa place dans l'histoire de ce grand
r problème. Le projet de se servir simplement d'une lunette et de lire
I sa vitesse en le regardant passer, après l'avoir rendu visible, soit en
I le portant au rouge, soit en lui attadiant une fusée, est assurément
I, un problème difficile. M. Deprez trouve moyen de le résoudre; il
agite l'image du boulet et le nombre des osciltations,'peiidaiit le pas-
\ sage dans le champ de rinstrumeQt,.donnera la mesure chercbâe.
\ Un autre jour, c'était une boussole électrique dont il me contait
lepriucipe. Je ne trahirai pas le secret en disant qu'uncounuiti
* né de l'action du nwgnétisme terrestre, devient nul quand une cer-
taice aiguille est placée dans le méridien magnétique^ La prédsioB
sera aussi grande que le constructeur, l'aura voulu*. L'instrument
est entièrement en cuivre.
M. Deprez, s'inspirant du principe qui^ dans son galvMomètre à
arête de poisson, a si bien réussi : à savoir que l'indicateur, dans un
instrument de mesure, doit être puissamment maîtrisé, — se pro-
posait, un jour, de construire une balance qui, placée près d'tm
puits de mine, pourrait peser deux ou trois ^nts bemaes à l'heure,
inscrire le poids de chacune et, à la fin de la jonmée, se charger
elle-même de l'addition. L'enregistrement.eltradditieû par machina
ne sont pas des nouveautés, la rapidité des peséesfait tout* le pro-
grès; il serait de haute importance.
Je ne parlerai d'une machine à résoudre les équations aue pour
rappeler une objection faite par un savant professeur de l'École des
mines, J. Gallon, et qui d'abcurd troubla l'inventeun La machine est'
construite de telle sorte qu'après avoir disposé^ des poids donnés
en des positions assignées par les coefficiens des différens termeSi*
la position d'équilibre fait connaître la raeine. « S'il n'y a pas de
racine réelle, dit M. Gallon, vous avez donc obtenu le meuvement
perpétuel. » M. Deprez resta sans réponse, U dut revoir sa machine*
sur le papier, où elle est encore, pour y découvrir un poids, repré-
sentant le ternie tout connu, et qui, descenckmt toujours, laisse le
mouvement sans fin de la machine s'accorder avec les principes;
Cette machine se raUache à un principe fort simple, dont les coîiaé-
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DES PSOGRÈS DE LA MÉCANIQUE. 837
tfoences nombreuses, rassemblées par M. Deprez an temps de ses
premières études, montiliient déjà aux jnges clairvoyans l'esprit
original et fécond, inventeur de beaux prol;)lèmes, habile à les
résoudre et persévérant dans sa voie.
La roulette logarithmique, qui, donne mécaniquement les loga-
rithmes, rintégromètre et la réglette pour le calcul de l'effet des
tiroirs, forment une série de déductions à laquelle appartient le
ressort qui se raccourcît et s'allonge sans cesser de faire équilibre
à un poids constant, fort admirées, il y a une quinzaine d'années
déjà, de ceux qui en eurent connaissance.
Le moteur électrique de M. Deprez pour les machines de petite
puissance est décrit dans les traités spéciaux et utilisé dans les
ateliers. Bornons-nous à dire que l'analyse judicieuse des principes
a permis d'obtenir, à poids égal, de la petite machine, un travail
vingt fois plus grand que celui des moteurs antérieurement connus*
Le travail dépensé s'accroît aussi, bien entendu, mais dans une
proportion beaucoup moindre.
Dans cette liste si rapide, qui, moins incomplète ressemblerait à
une table des matières, comment ne pas citer encore la solution de
ce problème : une roue tournant suivant une loi quelconque, régu-
lièrement ou irrégulièrement, dans un sens ou dans l'autre, forcer
une autre roue, située à distance quelconque, à tourner exacte-
ment comme la première, sans pouvoir faire, quelles que soient la
vitesse et la durée de l'épreuve, une seule fraction de tour en plus
ou en moins. Puis-je ne pas parler de l'ingénieuse machine qui,
pour comparer les intensités de deux courans, les met en un tel
rapport avec un anneau de fer doux, que chacun d'eux l'aimante
proportionnellement à son intensité? L'aimantation résultante, accu-
sée par la direction d'une aiguille aimantée, donne le rapport que
l'on veut connaître. Dn autre appareil mesure l'énergie. L'énergie
d'un courant est le produit de l'intensité par la force électro-motrice.
M. Deprez, au Heu de mesurer chaque facteur, trouve moyen, par
une seule observation et à l'aide d'un seul instrument, de repréisen-
ter le produit cherché, par un poids que donne la machine et qui
lui est proportionnel.
D'importantes améliorations sont apportées, enfin, aux machines
motrices, dont l'étude depuis plusieurs années a été sa préoccupa-
tion de tous tes instans. Je n'oserais ni choisir ni tout dire; à l'in-
venteur seul appartient de fixer son jour et son heure, et quoique
M. Deprez ait pour habitude de ne rien cacher, je me bornerai à
dire, pour terminer cette liste qu'il eût été facile de faire plus longue,
qu'une disposition des plus simples permet, par la rotation d'une
dé, de régler la puissance d'une machine dynamo-électrique, de
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818 REVUE DEd DEUX MONDES.
renverser même instantanément le sens de son action, de le cou»
duire enfin et de le maîtriser conmie on a fait pour la machine &
vapeur»
VII.
J'ai comparé M. Marcel Deprez & Léon Foucault, il pourrait rap^
peler plus encore peut-être, avec des qualités plus éminentes,
la figure admirable, mais trop peu connue, du grand constructeur
6. Froment. Gustave Froment était entré à l'École polytechnique
en 1835, son rang était médiocre, mais ses camarades l'avaient» très
sérieusement, surnommé l'Homme de génie. Quinze ans après,
Léon Foucault écrivait : « Pour qui n'a plus à redouter que des
difficultés d'exécution, fallût- il demander des prodiges, M. Fro-
ment est là, dont le talent n'est jamais resté en défaut devant un
problème nettement posé. » Les difficultés d'exécution n'absorbùent
pas Froment tout entier, ses camarades avaient raison, et Foucault,
en louant avec une juste reconnaissance la merveilleuse habileté de
l'artiste, aurait pu rappeler l'étendue de son esprit et la solidité de
son savoir. Gustave Froment vivait dans ses ateliers ; c'est là qu'il
dépensait en secret son génie. Un moteur électrique, dès l'année
18&A, conduisait les machines à diviser et mérite une place d'hon-
neur dans l'histoire de l'électricité. Heureux au milieu de ses ma-
chines, fier peut-être de voir des savans illustres solliciter son con-
cours, Froment ne voulut être qu'un constructeur hors ligne. II
ne publiait rien, ne communiquait rien aux académies, ne leur
demandant ni une récompense, ni l'honneur de pénétrer dans leurs
rangs. 11 ne se plaignait pas qu'on ignorât son mérite, et ses con-
temporains sont excusables de l'avoir laissé dans la demi-obscurité
et dans la solitude qui lui plaisaient.
M. Marcel Deprez, bien différent en cela de Froment, commu-
nique toutes ses idées, expose au grand jour tous ses résultats et
s'efforce d'être utile à tous; il admet quiconque le demande à con-
trôler ses assertions et désire avant tout qu'on en pèse le mérite.
Il y aurait injustice à le refuser.
J. Bertrand.
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à\
ÉTUDES ET SOUVENIRS
FRÉDÉRIC CHOPIN.
tt Je pourrais en fiûir des PoloDais si je venais à bout des Polo*
naises, » disait l'empereur Nicolas. C'était là rêver l'impossible, et,
dans tous les cas, compter sans la musique de Chopin. On ne vient
pas à bout des Polonaises, et moins que jamais quand leur patrio-
tisme aura trouvé dans l'art féminin par excellence la source vive
où se retremper à travers les âges. Sous les épisodes entremêlés du
poème musical, si bref qu'il soit, la note d'angoisse et d'appel vibrera
toujours. C'est assez d'un cliquetis d'éperons parmi le tulle et la
gaze pour vous avertir que le bal auquel vous assistez se donne à
la veille d'un assaut. On entend à travers ces rythmes de la danse
les adieux dont elle cache les soupirs et les pleurs. Ailleurs on saisit
comme des terreurs étouffées, craintes, pressentimens d'un amour
que la jalousie dévore et qui, se sentant vaincu, prend en pitié,
dédaignant de maudire; c'est un tourbillonnement, un délire où
passe et repasse la mélodie, haletante, saccadée comme les palpi-
tations d'un cœur qui se pâme et se brise ; plus loin des souvenirs
de gloire éclatent en fanfares, il en est dont le rythme est aussi indé-
terminé, aussi fluide que le sentiment de deux jeunes amans con-
templant une étoile qui se lève seule au firmament I Abîme d'ima-
gination et de science, émue, effarée, serpentine, capable même,
lOMB ux. — 1883. 54
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869 BEVTJE DES DEUX MONDES.
comme dans la Marche funèbre ^ de recueillement et de vraie
croyance, — la musique de Chopin, par sa distinction, son élé-*
gance, sa sveltesse et sa prismatique diversité, ressemble aux fiUes
de la Yistule ; elles ont avec lui cela de commun d'exceller dans
la danse et dans la prière, et de pouvoir parler, chanter et danser
daas toutes les langves sans (yut jamais Taccenl national en sonffire
aucune altération.
Le livre publié par Liszt dès 1850, c'est-à-dire beaucoup trop tôt,
car l'heure n'avait point encore sonné pour Chopin d'être apprécié àea
valeur, contient sur les femmes polonaises, « moitié aimées et moi-
tié Parisiennes, » des observations qui, lorsqu'on les dégage du style
volontairement amphigourique dont elles s'enveloppent, vous font
presque penser à Balzac : « Leurs poses inconscientes distillent un
fluide magnétique, elles séduisent par cette souplesse des tailles
qui ne connaissent pas la gène et que Fétîquette ne parvient jamais
à guinder, par ces inflexions de voix qui brisent, par ces impul-
sions soudaines qui rappellent la spontanéité des gazelles. Elles sont
superstitieuses, friandes, enfantines, faciles à amuser, faciles à inté-
resser comme les belles et ignorantes Orientales qui adorent le pro-
phète arabe, en même temps instruites, intelligentes, pressentant
avec rapidité tout ce qui ne se laisse pas voir, saisissant d'un
coup d'œil tout ce qui se laisse deviner, habiles à se servir de ce
qu'elles savent, plus habiles encore à se taire longtemps et même
toujours, étrangement versées dans la divination des caractères
qu'on veut leur dérober, qu'un mot éclaire à leurs yeux , qu'une
heure met à leur merci. » Et, autre part : a Généreuses» intrépideSt
enthousiastes, d'une piété e&altée,. aimant le danger et aimant
l'amour, auquel eUes demandent beaucoup et donnent peu : eUes
sont surtout éprises de renom et de gloire; Théroïsme leur plait, il
n'en est peut-être pas uiae qui craigne de payer trop cher une
action éclatante. Discrètes par nature et par position, elles manient
avec unie incroyable dextérité la grande arme de la dissimulatioa,
elles sondent l'âme d'autrui et retiennent leurs propres secrets si
bien que nul ne suppose qu'elles ont des secrets. »
Où de pareilles femoies régnent on conçoit ce que doit être le spec-
tacle d'un baL C'est rinconnue de cette poésie que Chopin a dégagée
dans ses mazourkes. Conservant leur rythme national, il ennoblit la
mélodie, élargit les proportions, intercale des clair- obscurs har-
moniques pour rendre, — non plus en toute expression et lumière,
comme dans les polonaises^ mais dans la nuance, — les émotions
d'ordre si divers qui agitent les cœurs pendant que durent et la danse
et ces longs intervalles où le cavalier a de droit place à côté de sa
danseuse, dont il ne se sépare pas. Coquetteries, vanités, fuitaisies.
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TftÉDÉRIG CÊÊOVm, S51
inclinatio&SyélégieB, que d'arabesqpBtes brodflait,ilIu9lmit ee thème à
la fois amoureux et patriotique I Bans chaque fnazmirkeqmm danse
il y a un homme et une femme cherchant à se faire comprendre
l'un à l'airtre ce qu'ik tiennent à ne pas prononcer : communauté
d'amour pour la patrie, communauté d'horreur pour le vainqueur.
Elle implore et elle oommandCt elle m^ à prix son sourire, et le
prix, c'est l'héroïsme; si elle détourne la tèle, elle semUe préci-
pita* l'homme dans l'opprobre; si elle lui rend l'éclaS de son tisage,
elle semble le retirer du gouffre. Mais, dans les bais, on n'est pas
toujours entre soi, il faut danser avec les vainqueurs, il faut leur
plaire pour n'en pas être écrasé : le Russe ^ la Polonaise sont l'unique
point de contact entre deux peuples pins antipathiques que Peau et
le feu. La femme espère toujours inoculer k l'homme la pitié, l'homme
espère toujours dénationaliser la femme ; k ce double jeu, chacun
se passionne, et comme on ne se rencontre guère ailleurs, c'est dans
la mazaurke qu'on pousse en avant toutes ses ressources, qu'on mul-
tiplie les stratagèmes, les embuscades et les assauts. On a l'air de
plaider pour soi quandyan autre est en cause. C'est le knout, c'e0t la
mort qui attendent celui qu'une sonir, une fiancée, une amie, nne
compatriote Inconnue, douée du génie de la cosnpassîon et ^ la
ruse, a le pouvoir de sauver entre deux mazaurkes. Au second bal,
quand la femme et l'homme se retrouvent, l'un des deux finit tou-
jours par être vaincu. Elle n'a rien obtenu, ou elle a tout conquis.
Rarement s'est-il vu qu'elle n'ait rien obtenu, qu'on ait tout refusé
à un regard, à un sourire, à une larme.
Tout le monde sait aujourd'hui qud noUe et précieux trésor Cho-
pin a vecueilli dans ce champ d'inspiration; mais il y a trente-trois ans,
lorsqu'il mourut, peu de gens s'en doutaient encore et Liszt écrivant
son ouvrage devançait le temps, comme il l'a fait du reste en bien des
entreprises qui, toutes, n'obtiendront pas môme consécration. Le
Chopin de 4 834 à 1 840 est loin d'avoir l'importance de celui que nous
pratiquons maintenant. Il lui arrive ce qui est arrivé à StendhiJ, un
autre déclassé, ou plutôt un autre mal dassé du romantisme. H a
grandi entre temps, mais pour des raisons toutes différeoftes, affaires
de forme et de style auxquelles l'auteur de la Chartreuêe de Parme
ne peut ^e rester étranger. Le passé «'était contenté d'apfrfaudir
^ans Chopin l'improvisateur à la mode : c'est du compositeur que
fes générations actuelles s'occupent, (rf)éi8Bant moins à des curio-
sftés de dilettante qu'à cet esprit d'infonntien et de recherche qui
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852 REVUE DES DEUX MONDES.
nous passionne. Chopin se rendait-il bien compte de ce qu'il fai-
sait? ces trouvailles harmoniques, émerveillement de l'heure pré—
sente et dont il a toujours les mains pleines, sont-elles le don gra-
tuit de la bonne fée du piano ou le résultat d'une science acquise 7
Ce qu'il y a de certain, c'est que son œuvre demeure un répertoire
indispensable à consulter, même pour un musicien de théâtre; les
rythmes surtout y abondent; les rythmes, cette rareté, cette disette
de notre art contemporain, vous les voyez fourmiller, naître les uns
des autres par générations spontanées et poudroyer dans un même
rayon de soleil. Quelle source de rajeunissement, de vie nouvelle I
car c'est de ce côté principalement que la difficulté d'être se fait
sentir. Nous finissons de manger un vieux fonds appauvri ; si j'ex-
cepte Verdi, seul inventif en ce genre, je n'aperçois personne allant
aux découvertes. Vous connaissez ces mannequins d'atelier qu'an
peintre affuble du travestissement qui lui convient pour la séance \
il en est ainsi de nos rythmes, espèces de carcasses montées, tou-
jours les mêmes sous la casaque d'Arlequin ou le manteau d'Âga-
memnon. Bizet fut, je crois, le premier chez nous à lire dans la
musique de Chopin autre chose que de la poésie ondoyante et cha-
toyante; il comprit tout le parti qu'une habile rénovation technique
pourrait tirer de ce fouillis de richesses : accords étranges, plus
qu'étranges, transitions bizarres, incohérences voulues, procédés
inopinés d'harmonie contenus dans la Grande Polonaise en fa dièse
mineur et dans la Polonaise» fantaisie. Il est vrai que Schumann, dès
1826, avait eu la même intuition, mais cela se passait en Allemagne.
(( Les meilleurs l'ont formé à leurs leçons, écrivait-il, dans la Gazette
de Leipzig^ Beethoven, Schubert, Field; il emprunte à l'un ses
audaces de génie, à l'autre ses tendresses de cœur, au troisième
son toucher de velours. » Il voyageait lorsque, en 1830, la voix de
son peuple s'éleva ; trop loin des événemens pour accourir, il en
reçut cruellement le contre-coup, et son bon génie ne le sauva peut-
être de la mort que pour l'employer au combat plus utilement : les
mazourkes de Chopin sont des canons braqués sous des roses.
A tout prendre, c'est un Français ; il nous appartient d'origine.
Son père, Nicolas Chopin, né à Nancy en 1770, avait accompagné à
Varsovie, en qualité de précepteur de ses enfans, une dame noble de
la cour du roi Stanislas. C'était un homme instruit, de mœurs culti-
vées. Nous le trouvons en 1812 professeur à l'école d'artillerie; marié
depuis six ans, il avait à cette époque trois enfans, deux filles, dont
Tatnée, Isabelle, a composé des livres d'éducation, et dont la cadette,
Emilie, morte jeune, écrivait, à treize ans, des vers annonçant, au
dire des biographes, une vocation poétique pareille à celle que son
frère Frédéric avait reçue d'en haut pour la musique. Quant à ce
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FRÉDÉRIC CHOPIN. 853
frère, organisme plus sensitif ne se rencontrera jamais, fût-ce en nos
jours de pathologie universelle, où la névrose est devenue comme
un panache qui s'arbore au chapeau et ne semble plus faite que pour
rimer avec rose. Celui-là du moins était de bonne foi. Enfant, une
sonate qu'on lui jouait le mettait en larmes. Il eut pour premier
maître un vieux professeur slave, Albert Zwiny, qui le forma selon
les préceptes de Sébastien Bach, dont le Clavecin bien tempéré ser-
vait de base à tout enseignement. De là date la religion que Chopin
pratiqua toute sa vie envers le grand organiste de Leipzig. Nombre
d'années plus tard et quand déjà sa renommée battait son plein,
quelqu'un lui demandant comment il se comportait aux approches
de ses concerts : « Je m'enferme chez moi et je joue du Bach, répon-
dit Chopin ; mes compositions ne me sont jamais un exercice. »
Mais des leçons qui bien autrement influèrent sur le développement
de son génie furent celles qu'il reçut de Xavier Elsner, directeur
du conservatoire de Varsovie. Elsner, en le dressant au contrepoint,
prit tout de suite en considération l'originalité de son élève. Loin
d'y contreriire, il abonda plutôt dans son sens, n'écoutant pas ceux
qui lui reprochaient de ne poiit serrer assez la bride au jeune éta-
lon. 0 Laissez-le donc libre à sa fantaisie, s'écriait-il; pourquoi
traiter selon la méthode ordinaire une vocation qui n'a rien d'ordi-
naire, et qui nous le prouvera par la suite. »
Le fait est qu'il y avait orgueil et joie pour un maître de tenir à
sa discrétion un tel disciple. Chopin, au cours de ses études, mani-
festait déjà ses facultés d'improvisateur. Assis à son piano, il racon-
tait en musique à ses amis toute sorte d'histoires fantastiques. Un
soir que les élèves de son père, restés seuls dans la classe, commen-
çaient de se mutiner, il leur promit une séance de ce genre s'ils vou-
laient rester tranquilles. Les ayant rassemblés autour de son clavier,
il éteignit les lumières et leur narra sur les touches d'ivoire comme
quoi des voleurs s'approchaient de la maison, grimpaient aux échelles
et s'introduisaient par la fenêtre, puis, tout à coup, entendant du bruit,
s'envolaient vers la forêt et s'y endormaient paisiblement à la douce
clarté des étoiles. II va sans dire que la mélodie, insensiblement
assourdie, estompée, peignait la situation, si bien que Chopin, son
récit terminé, s'aperçut qu'en même temps que les voleurs il avait
endormi tout son monde. Rallumant alors les chandelles, il contem-
pla un instant le pittoresque du tableau, et presque aussitôt, d'un
accord brusquement frappé, réveilla l'auditoire. — Cette veine d'hu-
moristique joyeuseté n'est point rare chez les mélancoliques ; ils
ont des échappées bruyantes où le comique tourne à la charge,
quelquefois au mauvais goût, et ces heures d'expansion sont rache-
tées par des semaines de réserve. Du reste, cette note drolatique, à
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8&A REVUE US DEDl »C»a)ES,
la manière de Callot et d'Hofimaan, ne fit que s'aoc^il^ier dans la
•saite; la plupart de ses bte^aphes ront8igiiidée(l)etsiirtoutGe€rge
Sand, à qui les occasions ne manquèrent pas d'observer et d'analyser
d'après nature. « C'est alors qu'après avoir plocigé sonauditcure dans
un recueiikment profond ou dans une tristesse douloureuse, —
car sa musique vous mettait parfois dans l'âme des découragemeas
atroces, — tout à coup, cooune pour enlever l'impression et le sou-
venir de sa douleur aux autres et à luinenêmie, il se tournait vers une
glace i la dérobée, airrangeait ses cbeveux et sa cravate et se mon-
trait subitement transformé en Anglais flegmatique, en vieillard
impertinent, en Anglaise sentimeiiitale, en juif sordide. C'étaient tou-
jours des types tristes, quelque comiques qu'ils fussent, mais pariai-
tement compris et si directement traduits qu'on ne pouvait se lasser
de les admirer (2)« » 11 excellait aussi à découper des silhouettes,
à crayonner des caricatures, à contrefaire les petits ridicules dies
amis et des botes de la maison. Vt^^ Dorval et Bocage le tensùeat
pour un mime accompli.
Mais tout ceci concerne la période de Nobant, et nous n'en
sommes encore qu'à Varsovie. Laissons-nous ici guider par LisjEt,
en relevant néanmoins au passage plus d'une erreur, comme
quand il nous parle des muniiic^ioes du prince BadziwiU subve-
nant aux frais d'éducation. Les parens de Chopin n'étaient point
gens si besogneux; son père, suffisamment pourvu d'emplois, diri-
geait un pensionnat bien acclienté; il en sera de la pauvreté de
Chopin comme de sa fûblesse de constitution, également exagèràe
pour les besoins de la légende. Sans être ricte, sa lamille n'avait
aucun besoin du secours des princes, et, q«ant à son organiame
physique, matière à tant de barcarolles et d'dégies, c'était celui
d'un hypernerveux capable, — en attendant la maladie qui devait
l'emporter, — de défier toutes les fatigues d'une jeunesse de tra-
vail, de voyages et d'aventures : « Dans le détail de la vie, il était
d'un commerce plein de charmes. Toutes les formes de la bienveil-
lance prenaient chez lui une grâce inusitée, et quand il exprimât sa
gratitude, c'était avec une émotion profonde qui payait l'amitié
avec usure. Il s'imaginait volontiers qu'il se sentait mourir cbaque
jour; dans cette pensée, il acceptait les soins d'un ami et lui cachait
le peu de temps qu'il jugeait devoir en profiter» U avait iin grand
courage extérieur et s'il n'acceptait pas avec l'enthousiasme hécoiiue
de la jeunesse l'idée d'une mort prochaine, il en caressait dm moins
(1) Voyei MonU Karaiowikî, Friedrich Ch&pitCt Le5«n und W^rkt, Voju âuwi
A. Niggii sur Cbopto,
(î) Qo^r^ Saml^ Êiftain dB ma vîb.
I >ii<ni -II- — ««v- -T-vK^ii^ï-^ï^Aisis^^MpaaimMBi
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FKÉNRIC CHOPIN. 8U
fatteBte arec une sorte d'amëre volupté. » Ceci Qu'est déjà plus de k
légende, c'est dupor rottan, et Tauteur de LucreziaFlorianiQïàx^
Biète à sa paraphraee idéaliste d'inconscientes réminisceices de
l'attteur il Elle et Lui. Chopin, Musset, dan» le crépuscule du passée
toutes les ombres se ressemblent; oa les confond si aisément l'une
avec l'autre, que ce qui se disait du poète s'applique au muskieiu
Autour des figures de cette époque le romanesque ne messied pas,,
elles s'en accommodent un peu, comme de leurs boucles d'oreilles en
perles fines les portraits du temps des Valois. « Doux, sensible,
exquis en toutes choses, il avait toutes les grâces de l'adolescence
réunies à la gravité de l'âge mûr. Il resta délicat de corps comme
d'esprit, mais cette absence de développement musculaire lui valut
de conserver une beauté, une physionomie exceptionnelle qui n'avait
pour ainsi dire ni âge ni sexe. » C'est vers cette première période
de jeunesse que Chopin eut un attachement pour une jeune fille
dont les accidens de la vie d'artiste le séparèrent au moment
qu'elle allait devenir sa fiancée.
L'histoire simplement racontée serait touchante, mais ce diable
de Liszt ne connaît pas de bornes : au lieu de raser les saules do
rivage, le voilà tout de suite dans ces grands courans de mélo-
drame oii l'on se noie : « Elle était douce, cette jeune fille, comme
une de ces madones de Luini dont les regards sent chargés d'une
grave tendresse. Le père de Chopin ne voulut pas que le portrait
qu'elle en avait dessiné dans des jours d'espoir fût jamais rem-
]^acé chez lui par aucun autre, fût-il dû à un pinceau plus expé-
rimenté. Bien des années après, nous avons vu les joues pâles de
cette jeune femme attristée se colorer lentement comme rougirait
l'albâtre devant une lueur dévoilée, lorsqu'en contemi^ant ce por-
trait son regard rencontrait le regard d'un aâni arrivant de Paris. »
Et penser que l'aimable héroïne de cette mystique élégie^ M"^ Maria
Wodzynska, épousait de son plein gré, quelques mois pins tard, un
jeune comte polonais! Chopin, de son côté, âe consola, de même qu'il
s'était déjà consolé des récentes infidélités de la séduisante canta-
trice Constantia Gladowska. Sans prétendre que Chopin fût incapabte
d'aimer sérieusement, on peut dire que sa pers(Hine et son caractère
ressemblaient à sa musique, où tout est modulation, caprice et fré-
nésie: qualités et défauts qui ne vont guère avec un idéal de con-
stance. Rêverie et chevalerie seraient plutôt les deux traits carao
téristiques si nous cherchions à définir l'homme d'après ses œuvres.
Patriote sincère et vibrant, il flotte entre la désespérance infinie et
le fanatisme qui sont l'alternative ordinaire par laquelle une natio-
nalité (^primée se manifesta. Suivons-le dans sa vie et dans son
art; toute joie en lui est rs^ide, instantanée, finit en deuil. Vous
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86 d RETUE DES DEUX MONDES.
diriez un pauvre malade ébauchant un sourire par politesse; il
ignore cette santé de Tâme, cette libre et forte expansion des Bach
et des Beethoven, ces grands sérieux. Quoi d'étonnant si de celte
impossibilité d'être dans le présent, ses histoires de cœur se ressen-
tirent et s'il n'eut en amour que des épisodes de galanterie? Noos
reviendrons sur le sujet à propos de la rencontre avec M""® Sand ;
en attendant, voyons-le faire son tour d'Europe.
II.
En 1830, il avait quitté Varsovie pour une excursion momen-
tanée, lorsque la révolution du 29 novembre éclata. Obligé de rester
à Vienne, il s'y fit entendre dans quelques concerts. Que la constel-
lation politique lui fût médiocrement favorable, on le devine ; aux
yeux du metternichisme anxieux jusqu'à l'épouvante, un Polonais,
même pianiste, ne pouvait passer que pour un émissaire de la révo-
lution. En outre, la noblesse et la riche bourgeoisie avaient déserté
la ville à cause des progrès du choléra. « Vous venez de Paris, disait
un jour à Liszt le prince de Metternicb ; y avez-vous fait de bonnes
affaires? — Excellence, répondit d'aplomb le virtuose, ce sont les
diplomates qui font des affaires ; moi, je ne fais que de la musique. »
Pour Chopin, affaires et musique tournèrent mal; il quitta Vienne,
dans le dessein de se rendre à Londres, et, traversant Paris, s'y
arrêta. Mais, là aussi, la fortune lui devait ajourner ses faveurs. En
dépit des lettres de recommandation, les portes restèrent fermées
ou ne s'ouvrirent d'abord qu'à demi. Un pianiste de plus ou de
moins, une grande ville comme la nôtre ne se dérange pas pour si
peu, surtout au lendemain d'une révolution. Qu'était-ce d ailleurs
que ce jeune homme? Un écolier à qui les oracles de la mode con-
seillèrent d'aller prendre des leçons chez Kalkbrenner. Le croira-
t-on? Chopin s'y résigna ; le passé et l'avenir, la virtuosité routinière
et la subjectivité poétique se rencontrèrent devant un piano d'Érard
dans la personne de leurs deux représentans et dès les premiers
morceaux qu'on lui joua, le vieux professeur eut conscience qu'un
tel élève n'avait que faire de son enseignement. « N'importe, écri-
vait Chopin àEIsner, son directeur de Varsovie (novembre 1831),
je ne serai jamais une copie de Kalkbrenner, et ce n'est pas encore
lui qui m'empêchera de réaliser cette idée peut-être bien osée, mais
inébranlable, de fonder dans mon art une ère nouvelle. »
11 convient aussi d'ajouter que, pour se distraire de ses tribala-
lions, les jouissances musicales ne lui manquaient pas. Sous ce
rapport, ses lettres à Elsner sont pleines d'enchantemens : l'Opéra et
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FRÉDÉRIC CnOPIN. 857
les Italiens, Rossini, Meyerbeer, Bellîni, le Barbier de Séville^ Robert
le Diable^ et la Norma^ Adolphe Nourrir, la Malibran, la Devrîent, la
Pasta, « le prodigieux Lablache, » Rubini, « le ténor aux roulades,
aux trémolos sans fin, à la mezza voce incomparables (1). » La ten-
tation lui vint de composer un opéra; heureusement qu'il ne trouva
point de librettiste, car avec les pruderies de sa nature et son aris-
tocratique Noli me tangere^ comment auraît-i^ enduré les rebuffades
du métier? a II est diverses couronnes, disait Goethe ; il en est même
qu'on peut commodément cueillir en se promenant, » Celle du
pianiste était son lot, mais il ne l'obtint pas d'emblée. Son pre-
mier concert passa inaperçu. Liszt, Hiller, quelques rares amis de
la colonie polonaise, furent les seuls à s'en occuper (26 février 1832).
Il perdait tout à fait courage et voulait émigrer en Amérique ou s'en
retourner au pajs, lorsqu'un jour, il rencontra au coin d'une rue son
vieil ami, le prince Radziwill, qui le remonta et lui arracha la pro-
messe de venir le soir chez le baron de Rothschild. De cette bienheu-
reuse présentation allait dépendre son avenir. On l'invite à s'asseoir
au piano, et, deux heures dtirant, il improvise : musique de danse
et rêveries, mazourkes et nocturnes, préludes et scherzos, valses,
tarentelles et ballades, une féerie où s'entre-croisent les génies de
l'air, des eaux et de la flamme, Timmaiériel, l'impondérable, des mo-
dulations, des contextures harmoniques aussi savantes qu'originales,
arpèges, batteries, une sorte de trépidation haletante qui semble
trahir le voisinage d'êtres surnaturels, un balancement, une morbi-
desse, dont le secret, jamais plus, ne se retrouvera 1 Pendant deux
heures, les touches d'ivoire chantèrent sous ses doigts, et quand le
virtuose se leva au milieu des applaudissemens redoublés, il n'avait
plus qu'à se laisser faire : les femmes et la mode l'avaient adopté.
Invitations, engagemens, leçons, dîners, le pauvre délaissé de la
veille se voyait maintenant assiégé. « Chopin est, à ce jour, tout
florissant de bien-être et de gloire; vous ne le reconnaîtriez pas,
écrivait en i83A un de ses amis, étudiant en médecine, qui logeait
avec lui rue de la Ghaussée-d'Antin. — Il compose, donne des leçons
à des prix fous et tourne la tête aux belles dames. »
Chopin prenait son enseignement fort au sérieux, très indulgent,
(1) A croire ce que Liszt rapporte, Chopin aurait eu si peu de goût pour les corres-
pondances que son écriture rcs'a * omme inconnue à la plupart de ses amis. « Uoe de
ses bizarreries consistait à s'abstenir de tout échange de lettres, de tout envoi de bil-
lets. Maintes fois, il préféra traverser Paris d'un bout à l'autre pour refuser un dîner
ou faire part de légères informations plutôt que de 8*en épargner la peine au moyen
d*une petite feuille de papier. • Cette assertion a son côté plaisant, ce qui ne la rend
pas plus vraie. Si Chopin n'écrivait Jamais, d'où seraient venues tant de lettres iniù-
ressantes citées par son récent«biographe polonais? d'où viendront encore celles qa*on
nous annonce in posse?
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mm «xjgecDt de ckacnn toHt oe qu'il pmivut donner et ne tdérattt
pas le 6nfi7. « Qud chiea aboie de ce côté! » s'écriait-il, ea regar-
dant Vétève qui tapait trop dur. liais, si prompt qa'U Mt à 8'«bi-
porter, une larme avait aussitôt raison de ses colères. Il vonlait de
rintettigence, de râsie, et dans le to«cber beaucoup de sensibiBrt,
de naturely préférait les pianos de Pleyel à ceux d'Érard à cause
du moeiieux de leur résonance. Il commençait par vois mettre «u
régime des exercices de Clem^iti, en majeur et en mineur, en allant
du piano au fortimmÇy du staccato au legat4)^ et ta cantilëne de Bel-
Uni dite par les chanteurs italiens de ce temps-là lui semblait la meil-
leure école pour apprendre à phraser sur son instrument. Phis tard,
lorsque son mal de langueur l'entreprit, il donna ses leçons étendn
sur UD canapé, ayant à sa portée un piano dont il se servit pour
sa démonstration ; mais, à l'heure où nous sommes, aueuoe con*
somption physique ni morale ne TempÔchatt de vaquer librement à
ses travaux comme à ses plaisirs. Le portrait que Scbeffer a p^t
de lui nous le représente, aux environs de cette époque, svelte et
d'attitude nonchalante, gentlemanUkê au dernier point : ie front
superbe, les mains d'une distinction rare, les yeux petits, ie nez
fort, mais la bouche d'une finesse exquise et doucement close
conune pour taire une mélodie qui veut s'échapper. J'ai chercbé
vainement ce charmant portrait à l'exposition du quai Malaquaîs;
pourquoi n'y fignra-i-il pas? U est vrai qu'après en avoir, au premier
abord, regretté l'absence, on s'en console vite, la musique de Chopin
étant, sur l'être même de Chopin, le meilleur et le plus personnel
des documens. La moincb-e de ses œnvres vous le raconte et vous
le livre ; il semble, a dit un poète, qu'elle vous apporte avec eUe
l'odeur de la motte de terre où elle a germé : vous y voyez le ^
rayon de soleil qui se jouait à ce moment^là autour de sa plume,
comme vous y surprenez Tombre funéraire qni l'aura subitement
offusqué.
IlL
La monarchie de juillet, avec ses mœurs accommodantes, ses
formes libres, son luxe financier, son aristocratie intelligente, offrait
au dilettantisme l'atmosphère la plus favorable. Chopin s'y établit
eomme dans de la ouate. S'il y a ctes teD^>éramens que les ^reures
du milieu n'atteignent pas, il est aussi des organrsatrons délestes
qui ne sauraient vivre et se développer partout. La Symphonie
héroïque a pu naître dans un grenier, paj;mi les privations, ayant
en elle-même sa substance propre et son calorique, tandis que cet
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nÉaiaiG caofm. 859^
air monàÊm et précieux d'iu Chopin nécessite un cerUin confort.
C'eel là, ooHunent dirai -je 7 un art de luxe et de dessert, une
manière de frîmidise qui vous met en goftt de tonte sorte d'autres
bcuieB choses. Serait-ce à croire que la musique peut, comme la
littérature, distiller un poison moi^? P<Mir eiOeurer, en passant,
une question d'éthique qui, sous la plnme d'un j^penetnr, «naît
assurément son intérêt, n'est-il poîot permia de dkti^^guer entre le
beau musical qui parle à notre âme et celui qui ne n'adresse qu'à
nos sens, et d'avancer que, s'il y a une musique dea honnêtes gens,
on en pourrait citer d'antres qui font venir de a coupables pen-
sées? » Prenez les sonates de Beethoven, si droites, si loyales, de corps
et d'esprit ai bien portantes, et comparez-les avec ces valses et ces
masourkes dont l'harmonie ne vous entretient que d'images plus ou
moins troublantes : aveux, soupirs, désirs, folles étreintes, ^c.;
la vslse, en tant que valse, disparaît pour faire place à un tableau
du bal et de ses mystères les plus équivoques. Musique de soirée
et d* après souper, musique galante qui cesse d'avoir pour fonction
de marquer simfdemeat les rythmes, et n'en veut qu'aux émotions
intimes des couples qu'elle isole et surexcite. Weber, dans V Invita-
tien à la valse, a créé fe type, mais son romantisme à lui est sans
danger ; Weber dramatise, il n'enjôle pas. Il est poétique et che-
valeresque, il n'est pas erotique ; la frandiise et la bonne humeur
du sentiment, l'expression ouverte et sku^e, laissent entrevoir le
mariage. Le poème de Weber se joue dans l'avenir., C'est le toast
joyeux d'un fiancé dont le verre déborde ; TivresBe que Chopin vous
inocule est rétrospective et maladive. Elle a tout épuisé, c'est le
fond du verre avec le reste du narcotique; go&tez-y, mm seulement
par occa^iHi.
Cette société de iSSO lui convenait à outrance, il en fut vrai-
ment l'enfant gâté : les fenunes du temps, très intellectuelles,
étaient surtout portées vers la musique, presque toutes prati-
quaient, et le choix des virtuoses qui peuplaient leur salon se réglait
naturellement sur les aptitudes et les talens de la mattresse de la
maison. La princesse Bdgiojoso groupait autour d'elle les pûnistes,
tandis que les chanteurs aflluaient chea M'^ Merlin. Qui aimerait à
reconstituer ce joli monde trouverait bien des renseignemens dans
la correspondance de Herne^ Je viens de la relire à ce sujet ; on n'a
pas plus d'esprit et de fantabie, c'est vivant et comme écrit d'hier;
mats quel buisson d'épioes! 11 parle de tout dans ces lettres, modes,
politique, musique, journalisme, philosophie et bimbeloterie : de
Cousin, « qui a compris qu'on trouve chex Marquis le meilleur
chocolat, et chez Kant la meilleure critique de la raison pure , » des
réceptions académiques, de Villemain et de Yestris, dont le mot :
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860 RETUE DES DEOX MONDES.
« qu'un grand chanteur doit être vertueux, » lui revient à la
mémoire en écoutant, à la chambre, un discours de M. Guizot.
Sa logique, brisée, saccadée, procède par fusées de métaphores
qu'il vous lance à travers les jambes. Sa justice même, quand
il lui arrive d'être juste, ou, pour mieux dire, impartial, conserve
un air méchant et vindicatif. Toujours la question de personnes
prime les autres. Comment n'a-t-il pas traité Meyerbeer après tant
de bienfaits dont celui - ci l'avait comblé I 11 ne fut donné qu'i
Richard Wagner de pousser plus loin cette ingratitude féroce quuïi
La Rochefoucauld du boulevard a si bien dénommée l'indépen-
dance du cœur. — Je n'affirmerais pas que Heine ait toujours
ménagé Chopin; mais, au moment où nous sommes, le virtuose est
à ses yeux « le Raphaël du piano-forte. )y « La gracieuse Faiblesse,
l'élégante impuissance, l'intéressante pâleur, n ne sont encore que
pour Dôhler, un pianiste blond dont la princesse Belgiojoso pro-
tégea beaucoup les débuts, ce qui, naturellement, le fît prendre en
grippe par Heine, que rendaient jaloux « ces enthousiasmes hys-
tériques des belles dames. » En fallait -il davantage pour attirer
momentanément sur Chopin toutes les faveurs du correspondant de
la Gazette d'Augsbourg ? Liszt nous le montre, dans une soirée,
attentif à ce que lui raconte Chopin du mystérieux pays où leurs
explorations à tous les deux se complaisaient. Chopin et lui s'enten-
daient à demi-mot, à demi-son : le musicien répondait par de sur-
prenans récits aux questions que le poèie lui faisait sur ces régions
inconnues dont il lui demandait des nouvelles. — La nymphe
badine continuait -elle à draper son voile d'argent sur sa verte che-
velure avec la même coquetterie? — Le dieu marin, à longue barbe
blanche, lutinait-il toujours l'espiègle naïade? — Les roses y res-
piraient-elles un parfum de flamme? — Les arbres y chantaient-îls
toujours au clair de lune? — Et Chopin racontait, et tout le monde
écoutait dans le recueillement du surnaturel : Meyerbeer, assis à
côté de Heine, Eugène Delacroix, Adolphe Nourrit, M"" d'Agoull; et
plus loin, enfoncée dans un fauteuil, subjuguée, absorbée, M°^Saad.
 ce tableau, exclusivement romantique, on opposerait volontiers
les soirées de l'hôtel Lariboisière, où la musique se déployait égale-
ment, mais sous une apparence vocale beaucoup plus humaine. Là,
Bellini, souriant et galant, menait le chœur des muses légères. On
n'y parlait pas métaphysique; la conversation affectait, au con-
traire, un air très mondain, mais seulement pendant les intervalles
des morceaux, car, dès le premier accord frappé sur l'ivoire, il
fallait se taire, fût-on même le fils alnô du roi. Un soir, la musiqae
allait déjà son train, et le duc d'Orléans paraissait ne pas s'aperce-
voir qu'elle eût commencé. Entouré d'un groupe de femmes, il con-
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FRÉDÉRIC CHOPIN. 861
tiûuait de causer avec M*^ de Girardin; tout à coup le chanteur
s'interrompt en posant sa main sur le bras de l'accompagnateur,
qui s'arrête à son tour. On se regarde, le prince comprend ; il se
souvient que le silence est la leçon des rois, s'excuse d'un geste
plein de courtoisie, le chanteur s'incline, et lacavatine recommence.
J'oubliais de dire que le chanteur s'appelait Rubini, et que c'était
Bellini qui tenait le piano. Le prince, au milieu de tant de bonne
grâce qui le rendait populaire chez les gens de lettres et les artistes,
était un dilettante fort peccable. Ainsi, lors des premières repré-
sentations des Huguenots^ il venait tous les soirs à l'Opéra, seule-
ment il n'y restait jamais qu'une heure : il arrivait vers le troi-
sième acte et s'en allait avant la fin du quatrième, juste au moment
du fameux- duo entre Yalentine et Raoul. A peine M"* Falcon finis-
sait elle de dire: « Raoul, où courez -vous 7 » on entendait de la
scène un remue-ménage dans la loge royale; c'était le départ. Au
théâtre, on n'y comprenait rien : Meyerbeer avait la mort dans
l'âme, et le pauvre Nourrit, facile à s'émouvoir pour des fantômes,
voyait là je ne sais quel indice de disgrâce personnelle, si bien
qu'un matin, n'y tenant plus, il alla conter sa peine au général de
Rumigny. On devine l'étonnement et les regrets du prince en appre-
nant cette histoire de la bouche de l'aide-de-camp. Comment, sans
y penser, avait-il pu chagriner ainsi de tels artistes, et quelle idée
à ces artistes de se chagriner pour une cause que le prince regar-
dait comme la plus naturelle? Son altesse avait l'habitude de quitter
l'Opéra vers dix heures et demie, et le sublime duo n'avait qu'un
tort, celui de commencer juste à l'heure ordinaire de sa retraité. Il
s'agissait bien de disgrâce! Meyerbeer, Nourrit, M"* Falcon, n'étaient
pour rien dans cette affaire, et le duc d'Orléans le leur prouva en
arrivant le lendemain dès le lever du rideau et en ne quittant le
spectacle qu'à la fin, après avoir surtout écouté et applaudi le duo
de manière à contenter, cette fois, tout le monde et lui-même.
Hôte fêté, adulé de ces divers salons, Chopin fréquentait un peu
partout, mais ne se laissait point exploiter. S'il se donnait, c'était
entre artistes et parmi les intimes de l'hôtel Lambert, où le vieux
prince Adam Czartorisky, sa femme et sa fille réunissaient autour
d'eux les débris de la Pologne, que la dernière guerre avait disper-
sés. Plus encore l'attirait la princesse Marceline, une de ses élèves
les plus chères, l'héritière future des secrets de son jeu. Il voyait
aussi beaucoup M"^* de Komar et ses deux filles : la princesse Lud-
mille de Beauvau et la comtesse Delphine Potocka, deux noms dont
chacun représente un type individuel de beauté, d'esprit, de cha-
rité suprême : la princesse Ludmille, rayonnante d'activités multi-
ples et versant davantage du côté des arts décoratifs, un Rubens avec
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I
1
i
862 RETUE DES DEUX MONDES.
soa aiguille à tapisserie ; la comtesse Delphine essentiellement musi-
cale, aérienne et vaporeuse dans son jeu comme dans ses attitudes.
C'est elle à qui Chopin a dédié son deuxième concerto^ elle encore
dent la voix résonna la dernière à son oreille.
' Chopin ne jouait que rarement pour tout le monde. Hormis qud-
ques concerts de début en 1831 , dans lesquels il se fit entendre à
Vienne et à Munich, il n'en donna que peu à Paris et k Londres, a Je
ne suis point propre à donner des concerts, disait-il à quelqu'un de
ses amis; la foule m'intimide; je me sens asphyxié par ces haleines
précipitées, paralysé par Les regards curieux ; mais toi, tu y es des-
tiné, car, quand tu ne gagnes pas ton public, tu l'assommes (1). » Inu-
tile de nommer ce confident; le lecteur a deviné Liszt. Un glorieux
tire profit de tout, et louer le prochain lui devient occasion d'affirmer
sa propre supériorité, a Chopin savait qu'il n'agissait pas sur la mul-
titude ; » Liszt, au contraire, ne sait que trop quelle est sa puissance
en pareil cas, et quand il vous parle ainsi, en l'exagérant, de la fai-
blesse de Chopin, il vous semble le voir mirer sa force dans cette
faiblesse ; vous diriez le géant Goliath caressant de son souffle un
roseau. « Sa santé lui faisait souifirir des crises dangereuses; elle
ne lui eux pas permis de se faire connaître dans toutes les cours de
toutes les capitales de l'Europe, de Lisbonne à Saint-Pétersbourg^
en s'arrétant aux villes d'université et aux cités manufacturières,
comme un de ses amis^ dont le nom monosyllabique aperçu un
jour sur les affiches des murs de Teschen par l'impératrice de Rus-
sie la fit sourire et s'écrier : « Comment! une si grande réputation
dans un si petit endroit! » Non, vraiment on ne se dit point à soi-
même ces choses-là, même sous couleur d'oraison funèbre à la
mémoire d'un tendre ami. Le nom « monosyllabique » est surtout
une chinoiserie qui vaut de l'or, et vous demeurez stupéfait devant
cette impératrice ne voulant pas croire qu'une aussi petite ville
puisse contenir un seul jour tant d'illustration.
C'est Paganini qui, le premier, ouvrit cette ère toute moderne
où la personnalité d'un viituose et sa légende agissent sur le public
plus encore que le talent, si extraordinaire qu'il soit. On se sou-
vientde ce qui se racontait alors : histoires d'enlëvemens, de mal-
tresses assassinées, de procès criminels, de longues années pas-
sées dans un cachot en compagnie de son seul violon, dont les
cordes s'étaient toutes rompues, une excepté, la quatrième, sur
laquelle il avait composé ces variations qui ravissaient d'extase Tuni-
(1) Ce H Tu rassommes » est à double sens et contient peut-être plus âMronie qu'il
n'tû 11 1*&jr, Car, il Faut bien aussi réfléchir aux petites animosités de proression et
AD pa» çtQire que tout fût « argent comptant » eatre cet deux compères toujoaiv ai
pf ûD^u <i âfi cuBoniBfir defaot le public, sans qoe le diable y pidtdit rien.
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PRÉDÉtlG GwmN. 963
Ters. PaganÎDi anrah betu protester, rôckinaitions, démentis, rien n'y
faisait; l'esprit du temps voulait qu'un boimne capable déjouer aînti
àa violon eût fatalanent débité dans la fve en tmnt ses ma! tresms.
Les Nuits flormtmes «nnis le représentent sous cet appareil cMmo-
«saque, si bien (pi'un «fMonisle dtetiogué, fimst, disait à Hehie :
« Engagez-vous à me consacrer une leUe page et je vais tout d<e suite
assassiner quelqu'un. » Lalégendedef agantni précéda les tricnuphes
hm moîas fontastiques de Liszt, qui, à son tour, amena Tapothéose
4e Chopin. Pagamoi n*«vait eu peur tui que les revenans et les
vampires; Liszt et Chopin fondèrent le règne du pianiste knrelaee
et grand seigneur. La bgne de déaiarcatîoa qui jusqu'alors sépa-
rait l'artisite du pvbUc iAàit levée. La saiHe de concert devenait «n
salon où le virtuose recevait «n prince ses invités. Si la gloîre virat
lentement, la renommée a vol d'aigle. Liszt et Chopin evrent bien-
tôt ce qu'ils voulaient; divers épisodes galans dont s'émut la société
rehaussèrent aussi leur prestige. Un trait suffira pour nous peindre
ce qu'il y avait de froufrou mondain et de dandysme dans tout ce
bruit. Liszt faisait à Vienne sa première apparition. Il entre, joue le
concerto de Weber, on l'applaudit, mais sans que le succès dépasse
fat mesure ordinaire de l'approbation^ rien de plus. L'entr'aote
arrive; Liszt en proiite pour se répandre dans la salie, distribuer
des poignées de main d'une loge à l'autre et lier tout baut conver-
sation en français avec les princesses, les duchesses et les feld-
maréchales de sa connaissance. Le tour était joué : à la reprise -eu
concert, le succès devint fanatisme; on n'applaudissait phis, tm
trépignait d'enthousiasme.
À ces concerts^rées succédaient aux frais du pianiste des sou-
per&*gala où l'on fraternisait entre geDS du bel air au cliquetis des
verres et des sabres. Personne mieux que Liszt n'aura compris f em-
ploî du charlatanisme ad majorem artis glorimn^ Ce Magyar bran-
dissant son glaive sur une estrade, ce diand^lan cosmepiolile, cet
abbé, autant de personnages inventés pour réveiller l'imagination
du public, autant de vocations postiches grdfées habilement «ur
l'ancienne, — la sevle vraie, — pour en réparer la vigueur qui
décrett. Cbarles^Quînt, à SainWust, se rêvait que de pslvtiqae;
Liszt, l'abbé Lisst, dans sa logette éa Vatican, composera des
psaumes et des motets, formera de jolies élèves, et, quand nous le
reverrons à Paris, évangélisant et wag«érisant, en se^tanelle, le
grand virtuose n'en «um qu'un attrairt de plus sur ses ouailles.
Chopin, je le répète, et cela sur la foi de son plus sérieux Ke-
gnphe (1), n'âait pas le valétodinahie de naissance qcC on mus
(i) Le Polenais HoriU EaTCMWBkJvdéJà CM.
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86i RETUE DES DEUX MONDES,
donne. Dn homme peut mourir à quarante ans d'une maladie de
poitrine et n'être point à vingt ans ce poitrinaire de Millevoye qu'il
platt à Liszt et à George Sand de mettre en scène, chacun des deux
subissant à sa manière l'influence du romantisme ambiant. Person^
nellement, je l'ai peu connu, quoique la maison de mon père ait été
l'une des premières qu'il visita en arrivant à Paris ; mais j'ai des rai-
sons de croire que sa santé fut surtout compromise par le genre de
vie qu'il menait; il y avait, en outre, bien de l'afféterie aristocratîqae
dans sa réserve comme dans sa haine du vulgaire. Sa prétendue
modestie n'était que de l'orgueil retourné, et sa compleiion morale
ultra-féminine l'eût exposé à tous les froissemens, je dirais presque à
tous les martyres de l'amour, s'il n'avait eu pour s'en défendre son
amour-propre, j'entends par là un sentiment de dignité hautaine doDt
il savait ne jamais se départir dans ses conflits avec lui-même.
IV.
M""* Sand fut-elle pour Chopin la femme surnaturelle qui fit rétro-
grader les ombres de la mort et « changea ses souffrances en lan-
gueurs adorables? » On le croirait en lisant Lucrezia Floriani.
Mais de cette aventure où le picaresque se mêle à ce que le senti-
mentalisme a de plus incorporel, Lucrezia Floriani ne contient
que la poésie^ tandis que, pour en avoir la vérité^ ce serait plutôt
le Voyage à Majorque qu'il faudrait interroger. M"** Sand, comme
du reste tous les écrivains de notre temps, ne négligeait rien de
ce qui peut fournir matière à copie. Condamnée à produire sans
relâche, elle se dédoublait, idéalisant dans ses romans les impres-
sions de son existence et nous les livrant telles quelles dans des
volumes à côté. Cette méthode aura peut-être l'avantage de procu-
rer un jour des moyens de contrôle aux critiques de l'avenir, si tant
est qu'ils s'occupent de nos affaires; mais, en ce qui regarde le
présent, elle me semble incompatible avec les conditions d'une
œuvre d'art. Elle offre surtout l'inconvénient de déséquilibrer les
personnages à ce point que les contemporains finissent par ne plus
savoir si c'est Musset ou Stenio, Chopin ou le prince Karold qu'ils
ont connu.
Le sylphe avait senti l'attrait; un moment, il essaya de se déro-
ber, on vint au-devant de lui : o Quand deux natures pareilles se
rencontrent et se rapprochent, elles ne peuvent se fondre l'une
dans l'autre; l'une des deux doit dévorer l'autre et n'en laisser
que des cendres. » C'est Lucrezia Floriani qui parle; M"** Sand,
dans ses Mémoires^ ne veut pas quelle prince Karold soit Chopin
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FfiÉDERIG CHOPIN. 865
SOUS prétexte que le prince n'est pas artiste, et que Chopin, en
lisant chaque jour sur son bureau le manuscrit, n'y avait rien vu.
En revanche , plus tard , il n'en vit que trop , et lorsque vint la
réaction, tout le inonde s'aperçut que si l'histoire n'est pas la même,
elle n'en contient pas moins d'affligeantes révélations sur le carac-
tère de Chopin. M"® Sand, qui l'appelait « son malade ordinaire, »
avait pris chez elle en pension cette âme tourmentée et doulou-
reuse. De tous temps, les cures de ce genre la passionnèrent; elle
y trouvait à la fois l'apaisement moral que donne le sentiment du
devoir accompli et cette suprême satisfaction d'affirmer à ses yeux
sa propre supériorité sur le maître qu'elle s'était choisi. A ce point
de vue, le voyage avec Chopin aux Baléares ne serait qu'une rémi-
niscence du voyage avec Musset en Italie : toujours des malades,
et quels malades I Capricieux, inconséquens, fantasques, passant
de l'engouement à l'aversion, et réciproquement; on connaît les
tragiques discordes de Venise pendant la liaison avec Musset; à
Majorque , pareilles scènes se renouvellent , amenant à leur suite
le découragement et l'impatience fmale aux cœurs du malade et
de son infirmière. Tandis que Chopin ne pouvait encore quitter la
chambre, W^"" Sand s'en allait battre la campagne, le laissant seul
enfermé dans son appartement. Un jour, elle partit pour explorer
quelque site sauvage de Tlle; un orage terrible éclata. Chopin,
qui savait sa chère compagne égarée au milieu des torrens déchaî-
nés, en conçut une telle inquiétude qu'une crise nerveuse des plus
violentes se déclara. Il se remit pourtant avant le retour de l'intré-
pide promeneuse; n'ayant pas mieux à faire, il revint à son piano
et y improvisa l'admirable Prélude en fa mineur. Au retour de la
femme aimée, il tomba évanoui. Elle fut peu touchjèe, fort agacée
même, de cette preuve d'un attachement qui semblait vouloir em-
piéter sur la liberté de ses allures. Le lendemain, quand Chopin lui
joua le prélude, elle ne comprit pas l'angoisse qu'il lui racontait,
ou plutôt elle ne voulut pas comprendre, inflexiblement résolue
qu'elle était alors, conmie toujours, à se réserver un droit absolu
et discrétionnaire de propriété sur sa personne.^ Son cœur, à lui,
éclatait et se brisait à la pensée de perdre celle qui venait de le
rendre à la vie; son esprit, à elle, ne voyait qu'un passe-temps
amusant dans cette course aventureuse, dont le péril ne contre-
balançait pas l'intérêt et la nouveauté.
Cet incident suffirait pour montrer tout ce qu'il y avait d'antipa-
thique entre ces deux natures, qu'un attrait subit et factice avait
rapprochées, et qui secrètement se repoussaient. Dans cette garde-
malade admirable l'amante n'existait plus.— Avait-elle jamais été? —
Le passage suivant des Atémoires nous permet d'en douter : « J'étais
TOMB ux. ^ 188S. S5
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8«6 RETUE BE8 DEOX MONDES.
«Qcore assez jeuae pour avoir peut-être à hitter contre ï^momt,
contre la passion proprenent dite. Cette éfestnaiité de mon âge,^
ma situation et de la deslanée des lemmes artistes m'effrayait bétts-
coup et, résolue à ne jamais subir d'iafkience qui pût me •distrain
de^es enfans» je voyais un danger moindre, mais encore possiUa,
dans; ■ la tendre amitié que m'inspirait dhopîn. » Convenons foe
Taveu n'est guère flatteur. Celui que les duchesses aviûent bmé
sur leurs genoux devait^ à certains momens d'^iûradon intense,
exiger plus, et qui nous racontera ses révdtes et ses désespoirs,
en découvrant, -^ lui, si inquiet^ si ji^oux, si furetenr en matière
de perception, — ce qu'une femme ne saunât longtemps cacber
au moins enquêteur des amans? On a beau vivre dans un empyrée
de nuages d'or et de parfums, noyer son imagination dans l'abeolu
et les monologues, on n'en éprouve pas moins un affreux malaifle
quand, au sortir de son rêve d'idéal, on s'aperçoit quÈe oette femme,
cette maîtresse tant aimée et désirée, n'a pour vous que de la com-
passion, et qu'à défaut de sa fidélité, elle vous garde sa constance,
tt CSiopin m'accordait un genre d'amitié qui disait exception dans
sa vie. 11 avait sans doute peu d'illusions sur mon compte, puis-
qu'il ne me faisait jamais redescendre dans son «esiime; c'est ce qui
lit durer longtemps notre bonne harmonie (1). » Cette bonne hamin-
nie dura huit ans, labourée des plus atroces aUeroatives. a Ghapin,
fâché, était oilrayant, et comme, avec moi, il se contenait toujours,
il semblait près de suiToquer ^t de mourir. »
Modeste par principes, doux par habitude, langoureux par tonpé-
rament et plein d'orgueil, Chopin éteàt un résumé d'inconséquences,
il se d^oûtait et se reprenait avec la même facilité; un mot mala-
droit, un sourire équivoque le désenchantait. Dn trait qu'on raconte
prouve combien peu il mesurait ce qu'il accordait de son cœur i ce
qu'il exigeait de celui des autres. Il s'était vivement épris de la petile-
fiUe d'un maître célèbre; il songea à la denaander en (mariage dans le
même temps où il poursuivait la pensée d'am autre mariage d'amour
en Pologne. La jeune Hàle lui faisait bon accneil et tout allait pour le
mieux lorsqu'un jour qu'à entrait chez elle avec un autre monsieur,
plus oélèbre à Paris qu'il ne l'étaà «ocone, elle s'avisa de présenter
une chaise À ce dernier avant <le songera faôre asseoir Qiopin; il
ne la revit jamais et l'oublia tout de suite. Avec ces aspéiités de
caractère, l'existence devient impossible, k Nobant, il s'irrîtMt de
tout, querellait le fils de la maison , s'opposait au mariage de la
fi&e, et le plus curieux, c'est de von: le sang-froid de la mère, que
pas un détail de cette vie en commun «'«épouvante. Il y a même
(1) Oeorg« Sand, fifinojr « dêmatM.
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FREDERIC CHOPXK. 867
to«t à travers ces confidences, souvent gênantes pour le lecteur, et
qu'un Anglais qualifierait dUmpropers^ tel passage qui,p«: sa gr&ce
littéraire, sauverait les apparences, si c'était possible. Ainsi, parlant
de son fils, M""® Sand écrit : « Nous n'avons pas , lui et moi , les
mêmes idées sur toutes choses, mais nous avons ensemble da
grandes ressemblances d'organisation, beaucoup des méffles goûta
et des mêmes besoins; en outre, un lien d'affection si étroit qu'un
désaccord quelconque entre nous ne peut durer un jour et ne peut
tenir à un moment d'explication tète à tête. Si nous n'habitons pas
le même enelos d'idées et de sentimens, il y a du moins une grande
porte toujours ouverte au mur mitoyen, celle d'une alliection
immense et d'une confiance absolue. » C'est par cette porte-là que
Chopin dut finalement se décider à sortir. « Tout fut supporté,
mais un jour, Maurice, lassé de coups d'épingle, parla de quitter
la partie. Cela ne pouvait pas et ne devait pas être. Chopin ne
supporta pas mon intervention légitime et nécessaire; il baissa la
tête et prononça que je ne l'aimais pas. Quel blasphème, après
huit aimées de dévoùment maternel I » Dévoûment maternel I et,
autre part : u Ou m'a dit qu'il m'avait appelée, regrettée , aimée
finalement jusqu'à la fin. » Mots cruels sur lesquels on insista trop
et que Chopin vivant eut désavoués avec indignation comme enta-^
chés de perfidie.
Cependant la révolution de février arriva et Paris devint momen-
tanément odieux à cet esprit incapable de se plier à un changement
quelconque dans les formes sociales. Libre de retourner en Pologne
ou certain d'y être toléré, il avait préféré languir dix ans loin de sa
famille» qu'il adorait, à la douleur de voir son pays transformé et
dénaturé. 11 avait fui la tyrannie, comme maintenant il fuyait la
liberté. En avril 18Â8, Chopin, se trouvant mieux, partit pour Lon*
dres. Néanmoins» avant de s'éloigner, il donna un concert dans les
salons de Pleyel, où son public d'élite et ses amis entendirent ses
derniers accens. 11 s'était aussi rencontré dans une soirée [avec
M*"® Sand et l'avait froidement éconduite. <( Je serrai sa main trem-
blante et glacée et voulus lui parler, il s'échappa. C'était à mon
tour de dire qu'il ne m'aimait plus, je lui épargnai cet4e souffrance
et je remis tout aux mains de la Providence et de l'avenir. » A quoi
elle ajoute philosophiquement cet aphorisme consolant dont semble
s'être inspiré M. Chapu dans son bas-relief qui décore le monument
COQ^
858 REVUE DES DEUX MONDES.
de M"*® d'Agoult (1) : a Je ne suis pas de ceux qui croient que les
choses se résolvent en ce monde ; elles ne font peut-être qu'y com-
mencer et à coup sûr, elles n'y finissent point. Cette vie d'ici-bas
est un voile que la soufirance et la maladie rendent plus épais, qui
ne se soulève que par momens pour les organisations les plus solides
et que la mort déchire pour tous. » Involontairement, on est porté
à rapprocher de cette métaphysique un peu drapée en son éloquence
le mot simple et bourgeois de Ninon: <( Si l'on savait retrouver dans
l'autre monde ceux qu'on a aimés dans celui-ci, il serait doux de
le penser. )> On se demande aussi comment ces désenchaotemens
redoublés n'amenèrent pas le renoncement et pourquoi ces retours à
des expériences toujours déçues, pourquoi jusqu'à la fin ces imper-
turbables récidives? C'est une nature constituée normalement que je
voudrais voir en présence de pareils faits. Qu'en dirait Shakspeare,
lui qui s'écriait : a Fragilité, ton nom est femme? » Et s'il inclinait à
l'indulgence, comme c'est son habitude, un certain efiroi ne se mèle-
rait-il pas à sa compassion ?
À Londres, les ouvrages de Chopin étaient généralement connus
et admirés. L'accueil qu'il y reçut l'électrisa. Présenté à la reine
par la duchesse de Sutherland, tous les salons le rechercbèrent, il
alla beaucoup dans le monde, prolongea ses veilles, s'exposa à
toutes les fatigues sans se laisser arrêter par aucune considération
de santé et ne changea de climat que pour se rendre à Edimbourg,
oh les brouillards de l'Ecosse l'attendaient. Là, recommencèrent
les tyrannies de la mode, dîners, soirées, hommages sous toutes
les formes que documentent des fragmens de correspondance inter-
calés dans les écrits des récens biographes. Après un brillant con-
cert donné a Glascow, Chopin revient à Londres, où il entend Jenny
Lind et fait la connaissance du duc de Wellington: a En le voy^nij
impassible et sévère devant sa reine, je me figurais avoir devant les
yeux un vieux chien de garde accroupi sur le seuil du château de
son maître. » Il court à Manchester prendre part à un concert où
chante rAIboni,etde retour à Londres, il joue une dernière fois pour
les Polonais : « Je quitte jeudi cet affreux Londres ; dites à Ple.yel
de m'envoyer un piano pour ce jour-là et, de votre côté, n'épargnée
pas les violettes; que l'instrument en soit couvert afin que mon salon
sente bon. » A Paris, son mal augmenta visiblement. Il avait pro*
jeté d'écrire une Méthode de piano, dans laquelle il eût résumé
ses idées sur la théorie et la technique de son art, mais ses forces
le trahirent. Bientôt, il ne se leva plus, ne parla plus. Enfin, Tôtat
(1) Où r&me, écartant ses Toiles, mesure l'inflai, un des ehef8-d*œu?re do la tcatnaire
moderne.
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FRÉDÉfaC CHOPIN. 869
du malade empirant toujours, arrivèrent les amies de la mort
sans phrase, celles que la vie disperse et que la dernière heure
convoque, la princesse Marceline Czartoryska, la comtesse Del-
phine Potocka. Gomme il se sentait mourir, il l'aperçut au pied
de son lit, grande, svelte, vêtue de blanc et lui demanda de chan-
ter. Le piano du salon fut roulé jusqu'à la porte de sa chambre et
la comtesse chanta le cantique de Stradella. a Que c'est beau! s'écriait
Chopin, mon Dieu, que c'est beau ! Encore ! encore I *> Et la com-
tesse, étouffant ses sanglots, commença un psaume de Marcello.
La musique, après l'avoir doucement endormi dans la mort, con-
duisit son deuil le 30 octobre 18i9. Outre le Requiem de Mozart
qu'il avait spécialement réclamé, on y exécuta sur l'orgue deux de
ses préludes, ainsi que la Marche funèbre orchestrée par Reber :
Manibus date lilia plenis. Le chemin fut jonché de fleurs, et l'air
s'emplit des plus divines résonances.
VI.
Appliquer aux œuvres de Chopin la loi ordinaire des classifica-
tions, les ranger, les cataloguer comme on fait pour Beethoven et
pour Schumann, serait une tâche impossible, par cette simple rai-
son que Chopin n'a point eu de développement progressif. Il fut, dès
le premier jour, tout ce qu'il devait être, et les amateurs d'allusions
mythologiques peuvent à leur aise le comparer à la Minerve antique
sortant toute harnachée du cerveau de Jupiter. Aucune influence
d'école ; tout au plus, dans ses premières compositions, un vague
ressouvenir de Hummel et de Field. Chopin n'écrit pas une ligne
qui ne lui appartienne, Tidée et la forme s'offrent à lui de com-
pagnie. S'il eut des défaillances, elles vinrent de l'accablement
suprême, dans ces feuilles à peine ébauchées qu'il avait d'avance
condamnées à l'oubli. Nul n'a poussé plus loin le respect de sa pen-
sée ; ses manuscrits portent la marque de cette propreté, de cette
minutie, ses ratures sont des guillochages calligraphiques, et cette
imperturbable correction ne l'abandonna pas môme dans la mort.
On ne nous parle que du jabot et des manchettes de M. de Buffon
se coiffant à l'oiseau royal avant d'aborder son écritoire ; mais
qu'est-ce que cette marotte de savant comparée au formalisme de
Chopin exagérant le savoir-vivre jusqu'à ne point vouloir compa-
raître en négligé devant le souverain juge et se faisant enterrer
dans sa toilette de concert : habit noir, cravate blanche, escarpins
vernis et bas de soie I
Pour revenir à cette question de classement, le mieux serait
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870 EETUE DBS IffiHX HOflMS.
encore de procéder par genres et carrés de ciilttire. Nom ntiet-
trions ainsi dans un premier groupe les sonates, les concertos, le
trio pour piano, violon et Tioloncelie, la sonate pour piaue et yio-
loncelle, les concertos en mi mineur et fa dièse minenr^ bref,
toutes les pièces de forme classique, qui sont en général ce qu'il
a produit de moins parfait. Chopin n'était pas en musique un
dialecticien, il n'a rien de ce don de nature si prodigieux ches
Beethoven, si remarquable chez Mendelssohn et chez SchuiMann, de
cet art magistral de la phrase et de l'antiphrase, qui consiste à
développer un thème et à le poursuivre jusqu'en ses derniers retrao-
cbemens. Sous une sonate de Beethoven vous sentes toujours
Torcbestre, il semble que le piano ne soit là que pour vous faire
att^dre la partition. Avec Chopin, c'est absolument le contraire,
il ne voit et ne connaît que son instrument, dont le génie le gooverae
à ce point que, lorsqu'il écrit pour l'orchestre, sa partitioa n'est
jamais que de la musique de piano symphonisée. Dans cette complète
absorption de son âme dans l'âme du clavier se trouve le secret de
sa virtuosité sans pareille, de cette coloration technique, de cette
vie nouvelle qui caractérise les Études et les Préludes. Car il n'y a
pas à dire ; un monde inconnu vous est révélé, vous parcourez des
régions que ni les Hummel ni les Clementi n'ont explorées, un pays
où l'étude elle-même se fait attrayante pour l'écolier, où c'est la
fée Uorgane et Titania qui professent, où la difficulté cache ses
épines sous des fleurs. Chopin laisse aux pôd^ogues leurs jardins
de racines grecques; ses exercices, à lui, sont œuvres d'art; au mé-
canisme ingrat il marie l'idée, et sa leçon vous promène en pleiB
Parnasse au lieu de vous en indiquer le chemin. A ce compte seul,
Chopin eût mérité de survivre. Ses Études seront pour le piano
moderne ce que représente dans le passé le Clavecin bien tempéré
de Sébastien Bach, et si jamais le public devait désapprendre ces
grâces légères et divinement élégiaques dont Chopin a parlé la
langue, il appartiendrait à l'historien de se souvenir du maître vir-
tuose qui sut, par la plus heureuse alliance de la fantaisie poétique
et du style dans l'exécution, par l'union étrange des deux sensibi-
lités de l'âme et du toucher, ouvrir une nouvelle voie à la technique
du piano. Avant de quitter le chapitre des œuvres classiques, disons
un mot des sonates (op. 36 et op. 58), non que les principes tra-
ditionnels du genre y soient plus respectés, mais à cause des
renseignemens que leur caractère passionnément capricieux et fan-
tastique nous donne sur la nature même de l'auteur. « De disso-
nance en dissonance par la dissonance, » écrit Schuinann parlant de
la Sonate en ré mineur. Puis aussitôt il ajoute : « Notons pourtant,
dès cette première partie, un chant superbe ; il semble un moment
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nésÈsstc HBons. 871
que l'accent naiioiial se détende^ vous diries tp^il regatrde ea tta^
par-dessnns rAUemagne« Mais bast 1 le cbaot fini , notre Sarmate
se réveilla dasis son originalité barbare; — la deaiiëme partie déte-
lofpe cette sauvagerie huasioristique et fantasque, après quoi yiwat
ks trio, rêverie et tendresse, tout à la manière de Chopin. — Un trio
qui ne Test que de nom, — fort sombre, et la Marche funèbrt, plus
sombra encore* » GetCe marche sinblime, qui ne la connaît ? Quelle
ftme sensible, comBoe on disait au dernier siècle, n'a tressailli d'tior-
reur tragique à cet enchatnement hariDOoique de l'accord parfait
de n bémol et de $ol bémol? Sa gramdeur la fait sortir du cadre,
elle est elle-même mn poème, une cérémonie. Gomment se reprendre
ensuite à la sonate? Ce linge blanc à côté de ce crêpe lugubre a l'air
d'itBe ironie, et cependant on écoute ce finale, peu mélodique,
presque terne, mais qu'nn souffle mystérieux traverse et qui vous
aittire et vous intrigue comme une énigme. Un des chefs-d'œuvre
de Beethoven estintitolé : ULS^iate-farUaieie; celle de Chopin pour-
rait aussi bien' s'appeler : la Sonate-sphinx.
Passons maintenant aux pièces de proportions moindres, à cet
inépuisabJe répertoire de Polonaises^ de Valses, de MazourkeSy de
Barcarolles, de Ballades, de Tarentelles et de Nocturnes, où le génie
et rindividualicé du maître se déploient librement, sans entrave
aucune. On ne saurait dire que Chopin ait inventé la danse, mais il
Ta certainement idéalisée et stylisée. Avant lui, Schubert et Weber
s'y étaient appliqués, le premier avec ses Polonaises à quatre
mains et ses nombreuses valses , l'autre avec sa Polonaise en ut
majeur, et surtout avec son Invitation, qui a fait époque. Mais
de Chopin date l'ère de la danse musicalement érigée en forme
d'art ; de même que Sébastien Bach traduisait en contrepoint les
sarabandes et les gavottes de son temps, Chopin aura compris,
saîsij fj\o t;n di^s labiBaux d'une attraction iiTé:^ïsUble l'ideai poé-
lique de la danse moderne. « Les autres, comme Lanner et
Strauss, dansent avec leurs jambes, a dit spirituellement un de ses
rècen» criliquês, M. ËbLeft : il danse, lui, avec son âme. n Chopin
connaît les dessous da bal; il les coinmenle en psychologue et
donne à ces ryihimes de la vie mondaine et du plaisir louies les
empressions troublantes qu'ils renl^merjt ; désirs jaloux, peines
d amour pt>rdties» convoitises, remords, efFaaremeas. il daase la
Joie et la douleur, la Tolupté^ la colère et le deuil; dans la salle
atiic mille baugies* au clair de lune et dans les ténèbres^ jusque sur
les pierres tombales du cimetière, il danse partout, cavalier ser-
vant et vampire, attendri, songeur, sarcas tique, Jean qui pleure à
sanglots et Jean qui rit aui éclais^ tout cela dans la même minute,
pajr cascades et soubresauts. Qu'il ait pour types de prédilectioo la
872 REVUE DES DEUX MONDES.
polonaise et la mazourke^ ses origines nationales nous l'expliquent.
Ses Polonaises sont des trésors de grâce et d'élégance ; il y a rxm
son orgueil de race, ses douleurs concentrées, toutes ses haines :
en écoutant la Polonaise en fa dièse mineur^ par exemple, con-
ception d'une envergure immense et dans la pensée et dans les
moyens d'exécution, vous songez à Leopardi gémissant sur l'asser-
vissement de son pays, et vous vous rendez compte en même temps
de ces modulatioos inouïes qui se succèdent, amenant la phrase du
trio, si navrante d'éploration patriotique. Écoutez cette fin, — un
long regard ému, passionné vers le sol maternel, un adieu encore,
le dernier; puis, brusquement, deux accords frappés, et c'est tout.
Quand vous avez affaire à un de ces génies primesautiers, n'ai-
mez-vous pas à voir comment l'apprécièrent à son aurore les hommes
de la tradition? Field appelait Chopin « le pianiste d'une chambre
de malade; » Moschelès, louant et blâmant, écrivait en 1833 : a Je
passe mes soirées de liberté à me familiariser avec les Études de
Chopin et à parcourir ses autres compositions. J'y trouve du charme
et de l'originalité, la couleur nationale de ses motifs me plaît beau-
coup; mais, l'avouerai-je? il m'est impossible de ne pas récriminer
contre ces aspérités inartistiques où mes doigts butent et contre la
barbarie chaotique de certaines modulations. En outre, tout cela
me parait efféminé, douceâtre et peu digne d'un musicien ayant
fait de bonnes classes. » En revanche, Meodelssohn, plus franc du
collier dans ses éloges, mandait à sa mère en 1835 : « Chopin est
maintenant un des premiers ; son piano vaut le violon de Paganini
pour les merveilles qu'il en tire. Près de ce mirliflor et de cet
incroyable, je me fais, moi, l'effet d'un maître d'école, n Et, autre
part, dans une lettre à sa sœur : u Chopin m'a de nouveau ravi.
On se sent avec un musicien de race qui a sa vocation et ses idées ;
et ces idées-là, si éloignées des miennes qu'elles soient, Je puis,
en somme, m'en accommoder, tandis que je ne saurais vivre avec
ces faux bonshommes, moitié romantiques et moitié classiques, qui
s'arrangent de manière à joindre ensemble les plaisirs du vice et
les honneurs de la vertu. » Citons encore ces lignes de Schumann,
lorsque Chopin vint à Leipzig, en 1836 : «Nous passâmes hier la jour-
née ensemble ; il m*a joué ses Études^ ses Nocturnes, ses Mazourkes,
tout cela est incomparable. C'est quelque chose de touchant de le
voû* à son piano. Tel que je vous connais, vous l'aimeriez. »
L'ouvrage de Liszt sur Chopin n'est pas une biographie; encore
moins on y pourrait chercher une étude critique. Cela devrait plu-
tôt s'intituler une effusion poétique et religieuse. Le célèbre abbé
y parle de tout, et même de bien d'autres choses à propos de son
(( cher pianiste. » Et quelle abondance, justes dieux! quel art sin-
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FRÉDÉRIC CHOPIN. 873
gulier du prolégomène et du paralipomène ! Voulant dire comment
Chopin et W^ Sand se sont rencontrés, il débute ainsi : a Brune et
olivâtre Lélia, tu as promené tes pas dans les lieux solitaires,
sombre comme Lara, déchirée comme Manfred, rebelle comme
Gain, mais plus farouche, plus impitoyable, plus inconsolable
qu'eux! Il ne s'est pas trouvé un cœur d'homme assez féminin
pour t'aimer comme ils ont été aimés, pour payer à tes charmes
virils le tribut d'une soumission confiante et aveugle, d'un dévoû-
ment muet et ardent, pour laisser protéger ses obéissances par ta
force d'amazone... Après avoir émoussé son ciseau à polir cette
figure de Gorgone, dont la vue stupéfiait et arrêtait le battement
des cœurs, M"* Sand cherchait en vain une autre forme au senti-
ment qui labourait son âme insatisfaite, etc. » Liszt a pu être
génial^ il n'a jamais été un génie. En musique, en littérature et
dans presque tous les actes de sa vie publique, ses visées ont dépassé
ses facultés de réalisation ; mais s'il rate à peu près tout ce qu'il
entreprend, ses avortemens sont d'un maître. Ainsi, dans cette
espèce de galimatias encyclopédique sur Chopin, vous rencon-
trerez çà et là des nomenclatures tapageuses où semble passer
comme un souffle des Orientales^ du Victor Hugo après du d'Ar-
lincourt. L'auteur, traitant de la Pologne et de ses anciennes danses,
imagine d'en faire revivre le costume et la mise en scène : « En
écoutant quelques-unes des polonaises de Chopin, on croit voir des
groupes magnifiques tels que les peignait Paul Vôronèse. L'ima-
gination les revêt du riche costume des vieux siècles : épais bro-
carts d*or, velours de Venise, satins ramages, zibelines ser-
pentantes et moelleuses, manches accortement rejetées, sabres
damasquinés, joyaux splendides, turquoises incrustées d'arabes-
ques, chaussures rouges du sang foulé ou jaunes comme For, » —
côté des hommes, et, pour ce qui regarde les femmes, — « guimpes
sévères, dentelles de Flandre, corsages en carapace de perles,
traînes bruissantes, plumes ondoyantes, coiffures étincelantes de
rubis ou verdoyantes d'émeraudes, souliers mignons brodés d'ambre,
gants parfumés des sachets du sérail. Ces groupes se détachent
sur le fond incolore du temps disparu, entourés des somptueux
tapis de Perse, des meubles nacrés de Smyrne, des orfèvre-
ries filigranées de Constantinople, de toute cette fastueuse prodi-
galité de ces magnats qui ferraient légèrement d'argent leurs
coursiers arabes lorsqu'ils entraient dans les villes étrangères, afin
qu'en se perdant le long des voies, les fers tombés témoignassent
de leur libéralité princière. » Ces Ugnes pourraient servir de pro-
gramme à la Polonaise en fa majeur y et encore, que de choses
dans la musique de Chopin qui ne sont paa dans ce paragraphe :
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87i BETUE DBS DEUX MONDES.
peosées de haiod et de vengeance, souyesir de la victoire et du
triomphe au plus profond de la misère; ces octaves sourdes, ce
rythme obstiné, monc^one, imitant la marche d'une armée au bruit
des tambours, ce cliquetis des baïonnettes qui, peu à peu, s'es-
tompe, se dissipe et laisse trassparaitre dans l'azur une mazourke
en ut majeur annooçant des aurores nouvelles.
Les tnazourkes de Gbopin, en y joignant ses cracaviennes^ ses
valses et ses boléros, plus nombreux encore que les polonaises, il
faudrait un volume pour approfondir ces ^'gmes de grâce et de
mélodie^ qu'une pointe épigrammatique souvent assaisonne. Par-
courons le petit bois, délices du musiden, nous y surprendrons
avec lui ses deux poètes : Heine, Lenau, celui qui ricane et c^ui
qni pleure. La coquetterie dans le rêve était le charme de son
exécution, il rêvait d'un printemps invisible : palmiers secouant
leurs branches métalliques, oiseaux qui vous apostrophent au pas-
sage, ruisseaux qui chantent» serpens dont les écailles vibrent, clo-
chettes qui tintent, et parmi son paysage et son clair de lune, ici et
là, des mausolées I II avait, en vous racontant au clavier ses bal-
lades, en vous jouant un scherzo, un nocturne, je ne sais quoi de
mystérieux, d'inconscient, d'inexprimé, comme ces demi-aveux
qu'une réticence complète. Son jeu ressemblait à son caractère : on
y sentait la délicatesse de tempérament en antagonisme avec des
velléités de véhémence, d'où cette brusquerie étrange, ces sac-
cades; on y sentait aussi le Slave, sinueux, réservé, poli, se gar-
dant et se dérobant. À tout prendre, il n'était lui-même qn'un
tempo rubato perpétuel. Oucques ne se vit au piano plus merveil-
leux ornemaniste : détails chromatiques et enharmoniques, arpèges,
batteries, petits groupes de notes surajoutées tombant comme des
gouttelettes de rosée par-dessus la figure mélodique. Nos pédans
d'aujourd'hui en diront ce qu'ils voudront, l'arabesque ainsi maniée
a bien du charme. L'ornement est dans l'art ce que la fleur est dans
la nature, la toilette dans la vie des femmes. Entre lui et la beaaté
il y a pourtant échange de bons procédés : l'ornement apporte un
surcroit et le beau lui communique en retour l'étincelle de vie; la
grande affaire est de ne pas l'appliquer indistinctement. À l'éclat
d'une belle main, une bague Inen choisie n'a jamais nui ; ainsi de
la volute corinthienne, de la roulade rossinienne et du grupeiio de
Chopin. Joaillerie, si l'on veut, mais d'un Cellini taillant sa note à
facettes de diamant. Le Nocturne en fa majeur j si goûté cependant,
si admiré, n'est qu'une suite d'ornemens, d'arabesques dramatisées,
je dirais presque de symboles se jouant sous leurs voiles.
Le scherzo de Chopin n'a, de celui de Beethoven, que la strac-
ture : la phrase principale et Le trio, rien du reste qui sente l'école.
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GbogIê~
FIubtBIC CHOPIN. 875
si ce n'est le moayemeat à trois-quatre; juicuoe xUalectique, Ja
pure fantaisie; raffinement, dandysme, virtuosité. Chopin n'ai«iait
pas Beethoven, le redoutant ; il n'aimadt pas non plasShakspQaFe(l),
appréciait médiocrement Schubert, qu'il trouvait « commun et tri-
vial, » et Mozart lui-même ne réussissait à le satisfaire qu'à demi.
Liszt a , cette fois , mis le doigt sur la plaie : a Dans ks grands
modèles et les chefs-d'œuvre il recherchait uniquement ce qui
correspondait à sa nature; ce qui s'en rapprochait lui plaisait, ce
qui s'en éloignait obtenait à peine justice. » En présence ^de ces
deux Titans, Shakspeare et Beethoven, son démon personnel lui
souQIait la défiance, il se croyait alors chétif et pauvre plus qu'il
n'était. Inconséquence bizarre I lui, si akiedr, si indépendant, si
prompt à s'affranchir de toutes règles, il n'admettait pas chez les
autres cet esprit d'audace et de conquête; peut- être ausiû ne se
omnaissait-il pas bien lui-même, car, à ce Shakspeare, à ce Beetho-
ven, qu'il brusquait et gourmait à plaisir, il leur avait emprunté sa
manière épisodique, ces longues échappées dans la grâce et la ter-
reur qui font l'enchantement de ses poèmes. Souvenez-vous, dans
k Moj'chand de Venise, du clair de lune « mollement endormi sur
les collines, » et dites si tel prélude ou tel nocturne de Chopin n'en
est pas le reflet.
hà% Préludes que Schumann (ce Jean-Paul de la musique) appelle
des u plumes d'aigle, u et que Sl°^^ Sand^ plus sitnplemeot, traite
de clitjfs-d' œuvre» ont été eu partie composés à Mi^jorque, dans
la chartreuse de Yaldemosa, séjour d'un romantisme plus qae
lugubre et peu fait pour distraire de ses ennuis L'imagioaUQa d'un
malade. <( Jamais je n'ai entendu le vejit promener des vois lamen-
tables et pousser des hurle mens désespérés comme dans ces gale-
ries» » Le bruit des torreus, la course précipitée des nuages, la
^r&ndt^ clameur monotone inteiTOm pue par le sifilement de Torage
et les plaintes des oiseaux de mer, qui passent tout ellarés et tout
déroutés ilans les rafales, on conçoit qu'une femme de génie, ina-
paiiîée et de santé robuste, s éprit hautement d'ane mise en scène
pareille, mais ce pauvre diable de sigisbée endolori, que devenait-il
au milit^u de tout ce pittoresque? Hélas! combien souvent il arrive
ainsi à la Bûuflrance de servir d'occasion au pkisLr! Taudis que les
(i) Du mùijit flADn d« fortm reetrkUout î < H trouvait ses cataetèrej trop Attidiés
•ur le \\lti parlinl ua langage tPtïp vrii; It &im4Jt mieux le» ftyùtbèaei èpiquûa ei
Ij>'n'|u68 qui l&j&aiLÎGtit djins Tombre Ica pauvrefl dét^ilâ da ritum^Qité^ C*e«l paar-
quoi n parlait pea et n'écoutiiiî guère, ne voulant forititiler s«s perrséea que qoâad
elles étal ont arrivées L une certame élé¥atîûn. n Ce paasa^e de L^creim Flonanif d
pAftïciitièreineDt ttpplicable à Chopin, est la metUetjri} réfutation qui se puiste opposer
ftu tém lignage de George Saud dani non HUtotre ek ma vw*
Mimm^im
iCoorïïk
876 REVUE DES DEUX MONDES.
gens valides s'en allaient joyeusement gravir la montagne, il se pro-
menait à couvert sous les arcades du monastère, puis rentrait s' as-
soir au piano dans sa cellule. Il ne le disait pas , mais ce dottre
était pour lui plein de terreur. Plusieurs de ces préludes évoquent
en nous les impressions qui l'assiégèrent alors : visions nocturnes
de moines trépassés, chants funèbres entendus à la lueur des tor-
ches; d'autres sont mélancoliques et suaves, ils lui venaient aux
heures de soleil et de santé, au bruit du rire des enfans sous la
fenêtre,- au son lointain des guitares, au chant des oiseaux sous la
feuillée humide, à la vue des petites roses pâles épanouies sur la
neige. C'est dans ces pièces légères, ces esquisses, qu'il faut admi-
rer son art des variantes harmoniques. Imaginez une source \ive qui
jaillirait du même sol par vingt jets différens, tous se dessinant et
s'irisant à leur manière propre, et vous aurez sa Berceuse composée
avec un point d'orgue. Ailleurs, son Inpromptu va nous offrir un
égal modèle d'originalité dans la fioriture ; seulement ici le pro-
blème, au lieu d'être résolu harmoniquement, le sera mélodique-
ment. Ces coups de pouces-là n'appartiennent qu'aux maîtres. Les
quakers du contrepoint reprochent à Chopin d'être incorrect; les
quintes, en effet, ne lui causent aucun scrupule, il les emploie allè-
grement, capable même de s'en ilontrer prodigue, comme dans la
huitième Étude (op. 25) et de nous en donner des girandoles.
Hais, de ce que son indépendance d'allure exclut certaines formes,
on aurait tort d'en conclure qu'il les ignore. Son style, parmi ses
caprices et ses audaces, a des évolutions instantanées dont serait
jaloux un vieux savant de profession; le canon à l'octave, par
exemple, qui termine la Mazourke.
Quand Chopin se chamaille avec la règle, c'est presque toujours
la règle qui a tort, et vous pouvez lui prêter de confiance la riposte
fameuse de Victor Hugo à M"* Mars : a Si le mot qui vous embar-
rasse n'est pas français, rassurez-vous, madame, il le sera. » C'est
avec de pareils barbarismes qu'une langue se renouvelle. L'action
de Chopin sur le présent ne se discute pas : tous nos maîtres de
l'heure actuelle, Bizet, Massenet, Saint-Saêns, sont des pianistes; à
ce titre, tous l'ont fréquenté, et c'est en le jouant, en le respirant
qu'ils se sont imprégnés de son génie par inoculations atomistiques«
Que de choses, bonnes et mauvaises, semblent nous venir de Wagner
et lui doivent leur originel notamment cette altération (moins réeOe
qu'apparente) du sentiment de la tonalité qui nous fait souvent
prendre pour faux ce qui n*est que le résultat voulu d'un accele-
rando plus ou moins pressé de se fondre dans le riiardando, ou
mieux encore, l'art porté à sa dernière perfection de déguiser, sans
en rien ôter, les quantités mathématiques. L'influence de Chopin
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FBl&DÉRIG CHOPIN. 877
nous enveloppe en quelque sorte à notre insu; ses accords, ses
enharmoniques, ses rythmes surtout nous régénèrent.
£st-il maintenant nécessaire d'ajouter qu'il ne saurait être ques-
tion dans tout ceci de réhabilitation? La gloire de Chopin n'en a pas
besoin. Tout au plus s'agirait-il de liquider une situation, et c'est
justement le regain de crédit oh nous le voyons qui nous a inspiré
cette étude. Un souci pourtant nous tracasse ; il n'y a de durable en
ce monde que ce qui s'appuie sur la nature, et la musique de Chopin
ne connaît pas ce sentiment. En elle jamais rien de cette, fraîcheur
matinale, de ce calme et de cette majesté que vous respirez à pleins
poumons chez Haydn et chez Beethoven. La musique de Chopin ne
visite que les salons du high hife, elle n'a jamais vu ni se lever
l'aurore, ni le soleil se coucher dans l'infini du soir. Pour vous
dont Schubert et Schumann sont aussi les hôtes familiers, quelle
différence! Leur musique à eux sent l'aubépine et le fenouil, la
rosée y dégoutte des arbres où l'oiseau chante, la truite y gambade
dans l'eau courante qui fait aller le moulin, elle spécifie et localise,
vous dit le temps et la saison ; repassez au piano la Belle Meunière^
et dans Schumann, souvenez-vous de ce petit chef-d'œuvre inti-
tulé : Im Waldey « En forêt. » C'est fait de rien ; un mouvement
d'allégresse au début, le soleil brille; printemps, jeunesse, amour,
la noce passe : puis, soudainement, une modulation, et tout aus-
sitôt, la nuit, l'hiver, le deuil : les feuilles qui tombent et les cœurs
qui se ferment 1 Avec Chopin, ni bois, ni ruisseau, ni prairie; il
laisse à Beethoven son rustique décor de la Pastorale; des paysans
en manches de chemise, des fermières et des vachères en sabots,
un vrai village, de la vraie pluie, un vrai tonnerre, fi doncl Le frou-
frou des salons et la clarté des bougies, voilà son atmosphère I II
faut à cet art exquis, mais de serre chaude, un entourage de
duchesses. Ses langueurs, ses aveux, ses ivresses, ses désespoirs,
même sincères, ont besoin d'être mis en valeur par l'encadrement.
Chopin, cependant, survivra. Ses Études, sans les comparer au Cla-
vecin bien tempéré, œuvre tout organique du génie musical le plus
vaste et le moins psychologique qu'il y ait eu, ses Êtudeê reste-
ront par cette double originalité qu'elles ont d'être pratiques^ d'être
des études en toute liberté, verve et fantaisie d'inspiration. Quant
à ses autres compositions, quelle que soit la place que l'histoire
leur assignera, m'est avis qu'elle ne sera point de celles oii l'arai-
gnée tend ses toiles.
Le passé s'était contenté d'applaudir l'improvisateur à la mode,
c'est au compositeur, à l'écrivain que les générations nouvelles
s'intéressent. M""* Sand, jugeant en quelques lignes le musicien
après avoir raconté l'homme, n'hésite pas à le classer au rang des
878 REVUE DES BEin IfORDES.
dieux. Elle en fait une indiridualîté « encore plus eœquise qae celle
de Sébastien Bach, encore phis puissante que celle de Beefliofeu,
encore plus dramatique que celle de Weber. » fl serait, à la croire,
« tous les trois ensemble et encore lui-même, »> et, lancée sur ce
diemin de l'hyperbole et du pur lyrisme, Tillusître femme Ta jus-
qu*à prétfire à ses œurres la popularité dans l'avenir quand sem
venu le jour où Ton orchestrera sa musique de piano. Parier de
popularité au sujet de Chopin, c'est méconnaître la propre natnre
de son art, et cette prc^hétie de popularité appliquée à Gbopm vaut
pour k justesse Tépithète « d'exquis » décernée à Sébastien Bacb. Il
y a ûmx manières d'agir sur les hommes, tes entraîner par Ten-
thousiasme ou les charmer. Chopin fut un charmeur ; il tous enjô-
lait à ses rêveries, à ses souffrances, mais son attraction fSfzmiiiie
jamais ne s'imposera de haute lutte ; il vous faut être de son cercle,
sympathiser, conditions qui sont la négation de toute poçrularité.
Une grande séduction d'esprit et de cœur, beaucoup de sensoa-
Hmne, de souplesse, de la variété, du tact dans l'expression, une
prodigieuse faculté dlnvention dans la forme, celui qui reçut des
dieux de pareils dons peut se tenir pour satisfait. Chopin est cet
artiste d'élection; il fut ayant tout et demeure intéressant :
« 0 Zeus, disait on joor, dans r01jm|MB d'Homàffe,
La Beauté, — pourquoi donc m'as-ta faite éphémère? •
Et Zeus hii répondit : « liais parce qu'en effet
E9t éphémère tout oe que de besn f ai lait. *
Les Grâces et l'Aaemr^ à œs mot», s'hmlteèrent
Et du trôna étanel à pat lents s'éleigiièreiA—
Je ne sais pourquoi ces vers de Goethe me reviennent en tenni-
nant cette étude sur Chopin, dieu éphémère, lui aussi, dieu comme
la jeunesse, comme Famour, comme le talent, comme tout ce qui
charme, réjouit et passe.
Henbi Blaze de Bubt.
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LA. VIE CONSCIENTE
ET LA
VIE INCONSCIENTE
D'APRÈS LA NOUVELLE PSYCHOLOGIE SOENTinQDE.
I.
LA CONSCIENCE.
I. H. Taine, VlntelUgencty nouvelle édition. — II. Mandsiey, Physiologie de Vesprit,
— in. Wundt, Physiologische Psychologie. — IV. Th. Ribot, la Psychologie anglaise
contemporaine, la Psychologie aliemandê eonpgmporaine. •— V. Delbœaf, la Psy»
chologie cjfnme science naturelle. Élémens de psychophysique. Easamen critique de
la loi psychophysique, — VI. Colsenet, la Vie inconsciente de F esprit.
La TÎe incoDScieate est aujourd'hui l'objet préféré das recherches
psychologiques comme des spéculations métaphysiques : c'est là
qu'on poursuit l'obscure origine de tout ce qui apparaît au grand
jour de la conscience. L'ancienne philosophie, éprise avant tout de
clarté, se tenait volontiers à la surface du inonde intérieur, où la
lumière est plus visible ; la nouvelle psychologie scientifique com-
prend que ce qu'il y a de ifondameatal en nous est aussi ce qu'il
y a de plus reculé et de plus iasaisissable. Elle s'efforce de ramener
nos actes et nos états de conscience à des élémens a inconsciens. »
L'obserTation môme semble nous faire pressentir l'existence de ces
élém^às« Dans la sphère intérieure et sombre du moi, au moment
880 REVUE DES DEUX MONDES.
OÙ elle semble vide de sentimens, de pensées et d'actes, projetez
un rayon d'attention, comme dans une chambre obscure un fiusceau
de lumière, et vous verrez se mouvoir en vous-même un monde de
petits sentimens ou de petites perceptions, semblables aux atomes
de poussière qui deviennent visibles dans le rayon de soleil. Regar-
dez attentivement en vous au moment où vous semblez dans un état
neutre d'indifférence et d'équilibre, tout d'abord vous n'apercevez
rien de distinct; puis, peu à peu, quelque chose se détacha et
se laisse entrevoir : c'est un mouvement instinctif, c'est un geste
involontaire, un sentiment confus, un sourd malaise dans quel-
qu'un de vos organes, qui va croissant et s'accusant à mesure qu'on
y réfléchit, comme ces douleurs que les malades trop attentifs à leur
mal finissent toujours par découvrir en eux-mêmes : à force de
s'écouter, ils s'entendent toujours. Pendant que vous prêtez ainsi
l'oreille aux voix intérieures, les voix du dehors s'effacent dans la
proportion où les premières s'accusent; vous n'entendez plus le
bruit de la rue , vous n'entendez plus la conversation qui se fait
près de vous, vous ne voyez plus les objets qui vous environnent ;
ou plutôt, vous entendez toujours, vous voyez toujours, mais,
semble-t-il, sans en avoir conscience. Et la preuve que vous avez
entendu, c'est qu'une parole prononcée tout à Theure pourra
soudain vous revenir à l'esprit. Voulez-vous, par une expérience
inverse, refuser votre attention au dedans pour la reporter au dehors,
vous perdiez peu à peu la conscience de votre état propre : fussiez-
vous en proie à une souffrance assez vive, vous finirez par l'amoin-
drir et par l'oublier dans l'intérêt d'un entretien ou, comme faisait
Pascal, dans la recherche d'un problème; cependant la douleur
existe toujours et vous la retrouvez quand vous revenez à elle : elle
est là, sur le seuil de votre conscience, qui vous attend.
Il y a donc dans l'esprit, comme disent les Allemands, un a côté
nocturne. » La réflexion ne saisit que ce qui est éclairé; elle n'aper-
çoit que les masses, non les élémens intimes : si nous avions une
sorte de microscope intérieur, nous découvririons sans doute un
monde de petites sensations, de sourdes pensées, de tressaillemens
et de mouvemens imperceptibles dans ce qui semblait d'abord simple
et indécomposable.
Leibniz, le premier, a montré le rôle des sentimens sourds, des
petites « perceptions sans aperception, » c'est-à-dire sans réflexion.
L'inventeur du calcul infinitésimal ne pouvait manquer d'attribuer
une importance décisive à ces «r infiniment petits » qui forment la
trame continue de la conscience, aussi impossibles à saisir dans leur
petitesse que les momens de la durée ou les points de l'espace.
Kant reconnut à son tour l'existence de représentations obscures ;
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LA CONSCIENCE. 881
il croyait pourtant qu'elles sont toujours dans la conscience, mais
« sur le seuil. » Herbart, allant plus loin, fit descendre ces repré-
sentations (( au-dessous du seuU de la conscience. » Schelling, Scho-
penhauer et son disciple M. de Hartoiann accordent une importance
capitale à la région de la volonté inconsciente et de l'impersonna*
litè. On sait toutes les vertus que M. de Hartmann attribue à « l'in-
conscient, 1) instinct profond, pensée d'autant plus infaillible qu'elle
s'ignore : l'être ne fait rien plus sûrement que quand il ne sait pas
ce qu'il fait. M. Wundt, sans s'égarer dans la mythologie du pessi-
misme, a cependant représenté les sensations mômes comme des
raisonnemens inconsciens, et il s'est efforcé de ramener la sensibi-
lité h la logique. On se rappelle que H. Taine, dans son livre sur
l' Intelligence j s'est appuyé sur Helmholtz et sur d'autres physio-
logistes pour décomposer les sensations en élémens qui échappent
à la conscience et qui sont cependant « mentaux. » Même courant
d'idées en Angleterre. Hamilton et ses partisans expliquent la plu-
part des faits intérieurs, et même extérieurs, par la pensée incon-
sciente ou par les modifications latentes de l'esprit. Les physiolo-
gistes, principalement Laycock et Garpenter, ont donné à la théorie
une forme vraiment scientifique ; en même temps, ils ont désigné
le phénomène sous le nom quelque peu barbare de cérébration
inconsciente. M. Maudsley admet aussi que la conscience saisit sim-
plement les résultats généraux, souvent grossiers, d'un travail accom-
pli au-dessous d'elle par l'automatisme cérébral. « On a fait, dit-il,
trop de cas de la conscience dans le passé : au lieu d'être le soleil
autour duquel gravitent tous les phénomènes intérieurs, elle n'est
tout au plus qu'un satellite; ou plutôt elle se borne à indiquer ce
qui se passe au lieu de produire les événemens.» Pour H. Haudsley,
l'inconscient n'est plus, comme dans M. de Hartmann, un principe
spirituel d'un caractère mystique : il s'est réduit en un mécanisme
tout matériel (1).
La conscience n'est-elle donc qu'un accident dans la nature, ou
existe-t-elle au fond même des choses? Telle est peut-être la ques-
tion capitale de la philosophie, sur laquelle se sont séparés et se
séparent encore les idéalistes et les matérialistes. De nos jours, cette
question a pris une forme plus psychologique et même physiologi-
que : avant de spéculer sur l'essence des choses, on comprend la
nécessité de faire d'abord en nous-mêmes la part de la conscience
et de l'inconscience : aussi peut-on dire que le grand problème de
Texistence inconsciente domine la psychologie contemporaine. « Je
(i) Telle semble anui Topinion de H. Ribot. H. Goltenet se rapproche dayantage
de Hartmann.
TOMB ux. — 18S3. 56
"TTîfTntzfiTnW
CooqI<
ISft RETUE MS DEUX MONDES.
me snis cherché iBOi-mème, » disait Héradite en résumant n yie
entière, et il ajontait avec mâancolie : « te ne me sois point trouvé. »
A notre éptigtie, nouanoos cherchons, encore* L'ancienne ps]chdLah-
g^e croyait atteindre du premier coup lo fond de notre être pai la
conscience : « Je pensoi je me p^nse,. donc je suis. » Hais ht pai^
sèe est peutrètre une simple forme et une surface brillante sqhi
laquelle se dérobe un fond toujours obscur^ matière sebn les ans»
esprit inconscient seloa les autros, tgai seul dure pourtant, qui sesal
agit» qui seul est.
U y a. dans la j^osophie de a l'inconscient, n comme nous essiMr
rons de le Caire voirt une grande part de vérité; mais ne contient-
elle point aussi une iotetprét^on des faits souvent avratnreuse? U
importe d'examiner si le sentiment et la conscience na sont qu'oDe
condensation, ou une complication de choses léellement insensiblflu
et inconscientes, comma les atonies bruts^ d'Épicure,, où si, au coi^
trairCn L'inconscient est lui-même une diilusion primitive, un bible
commencement de la sensibilité et de l'inteUig^nce, comme les
nébuleuses renferment déjà la. chaleur et la hunièie qui, plus tard,
fia concentreront, en soleils. A un esprit inatt^atif ces deux bypa—
thèses peuvent paraître équivalentes, mais elles diJQCèrent en ce qpe,
dans- f une, le mental est simplement une forme et un acôdent du
phf anjpa, tandis^({ue dans. Tautre il est le fond..
Si ccBtains j^osophes dépouillent la conscience, de tente imper*
tance el de toute activité propre, s'ils reportent l'action efficace daae
uni domaine inconscient qui finit par se confondre avec un méca-
nisma purement phjfsique,, c'est peutrètre qu^ils se font une idée
inencte de ce qui oonstitoie la conscience* Us la réduisent tnip,
comme nous le verrons plus tard, à l'iotelligence. Or la conscience
est irréductible à une faculté aussi particulière;, elle demeure
même en soi indéfinissable. Gomment définir ce qui se retrouve de
conmmn^ dans nospenséeS|,no8 émotions, nos volontés, ce qui£ait
que nous les éprouvons, les sentons, sommes modifiés^ et que. plus
tard nous les attribuons à nous-méme, non à un autre? L'ancienne
ps^ologie définissait ordinairement la conscience: la connaissance
immédiate que nous avons de notre existence et de nos états.
Mais le mot de connaissance n'est, pas exact : il désigne un déva-
loppement supérieur de la conscience,, si bim qiuL'on définit càkrti
par une de ses fonctions dérivées. Il est plus exact de dire : le sen^
timent immédiat^ mais ici le mot de sentiment n*est encore qu'un
synonyme. Ce qui importe, c^est de ne pas confondre Inconscience
immédiate et spontanée, qui ne fait que tentir, avec la réflexion
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LA GONSdENGB. 86S
inteUactaelle fui, à {>ropreB3Qiit parlw, pense. Celle coo&aiaa est
M fond dd6 <k>ctrkies qui rédaiseot & Texcèe la part de la €oa-
acMBce, farce ^'leUeareitferment dans iinedôfioitioB trop étroite.
J&Btendue au ^eeiia le plus général^ la vie conacienite doBoe liea à
deax problèflieB ùapoctaos : quelles sont les <M)uditioBS de la ûm»
sdence let quel eu ^t ie fond? Ce fend «st^U Uûnm^iae quelque
ekoae d'iDoousdeut?
La première eoadilaaQ de la oeoscieuee, d'après la DouveUe psf «
chàk^ie scieutiGque, est une inien$iti d'eseitatieii sufBaaole pew
s'^ndre des nerfs jusqu'au cerveau, et, dans le xrerveau méoie»
«ne suffisante intensité d'oode nerveuse. Il esiste, sekNS le tmsne
d'fiamèltoQ y un minimum sensible et anafii un maximum. Quaad
un SOI ëéoroU, il y « un moment .où l'on entend encens «t un
mamewt où l'on ci'<entend plus: c'iest la limite ou, comme diaMt
les Allemands, le eeuil de la conscience; cette Ikmte marque,
pour le son , le minimum sensible. Il faut., en effets pov pra*
duîre fat sensation, un ébranlement des nerfs assez proiangé, il
liut non-seulement un faible coup dans les centres inCferieurs de
b moelle , mais un oomtre^cejup et «omme un écho diind»le qui
retmitisse jusque dans le mrvean. Une impression trop faible peut
«e perdre le long du chemin , .ou se transformer dans les nei!&
en mouvemens intestins, en augmentation de chaleur, en actbns
càimiques. De là les lois intéressantes découvertes par les psy*
chologttes modernes Aur le minimum d'exckalion peroepîtible à la
sensîlnlité , ^ sur les rapports généraux de l'excitation à la sen-
salÉm. La plus petite sensation perceptible an toucher est «ne
pmnion de deux miUigranunes à cinq eeotigrammes ; poor ia tem-
pérature, tm huitième de degré centigrade; pour la lumière, une
intensité environ tirots cenls fois plus faible que celle dd la pleine
lune. On a caleudé de même la plus petite diffUrenoe centre ^deux
•6nsatk>fi6 que la oonscîenoe puisse percevoir. Posez la maînéteiidae
sur >une table «n fermant les yeux, et qu'on place sur ¥Otre msâu
Mt poids d'une lirre. A oe poids on en njoulera un plus petit, par
raemple 2 graiomes, 6 gcatnmes, 10 .gnammes; vous ne vans )a|per*
cevrez d'aucune différence. Vous ne sentirez l'augmeutaitien de pres-
sion que quand le poids ajouté sera d'un tiers de livre. On a obtenu
des résultats analogues pour l'appréciation des accroissemens
dans la température et dans Tintensité des sons. Pour l'effort mus-
ciidaire il faut une augmentation d'un dix-septième , et pour la
lumière d'un centième. Il résulte de toutes ces expériences et d'au-
tres semblables cette loi capitale : la sensation croit plus lente-
ment en intensité que V excitation nerveuse. Deux lumières n'éclai-
rent pas deux fois plus qu'une seule, et il faut multiplier les lumières
selon une progression rapide pour produire une sensation qui, elle,
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88i RETUE DES DEUX MONDES.
ne croit que selon nne progression lente. « Les étoiles, dit M. Ribot,
si brillantes pendant la nuit, n'apparaissent plus pendant le jour,
et la lune pâlit devant le soleil. » Les grands concerts vocaux
et instrumentaux où les exécutans se comptent par centaines ne
produisent pas, à beaucoup près, Tefiet qu'on en eût pu attendre :
un nombre double de chanteurs ne produit pas sur notre oreille
une sensation d'une intensité double. De là la fameuse joi de
Fechner sur l'accroissement relatif des excitations et des sensa-
tions. Déjà Laplace avait fait observer que la jouissance attachée
à la fortune ,ne croit pas comme la fortune même; il était allé
jusqu'à dire que la jouissance morale croit plutôt comme le loga-
rithme [de la richesse matérielle. Fechner a exprimé sa loi dans
une formule analogue : la sensation croit comme le logarithme de
l'excitation.f L'ei^actitude^ mathématique et absolue de cette loi a
été contestée avec raison, principalement par M. T)çlbœuf ; mais ce
qui demeure incontestable, c'est que, plus une [excitation est déjà
forte, comme celle d'une liqueur alcoolique, plus forte doit être
l'excitation ajoutée pour produire une différence perceptible : la
sensation croit donc bien 'plus lentement que l'excitation. Cette loi
s'explique par l'usure des nerfs. Toute excitation produit un double
effet : elle est cause de sensation, et elle est cause aussi d'épui-
sement nerveux; or l'épuisement diminue la sensation (1). Le tou-
cher, après s'être exercé sur des objets rudes, ne sent bientôt plus
les aspérités ; une saveur acre enlève momentanément le goût; une
odeur forte, l'odorat; une rose dont on respire d'abord le parfum
avec plaisir ne procure plus aucune sensation au bout de quelques
instans. Regardez un objet très rouge, puis un objet blanc, le blanc
vous paraîtra verdâtre; c'est que les nerfs du rouge sont émous-
sés, et ceux de la couleur complémentaire, qui avec le rouge forme
le blanc, ne le sont pas; de là, en présence de l'objet blanc, la pré-
dominance des sensations qui produisent le vert. En général , une
seconde sensation ne peut jamais être aussi forte que la première :
c'est ce qui cause la déception des buveurs de liqueurs fortes, qui
ne peuvent accroître un peu leurs sensations qu'en augmentant
beaucoup la dose des excitans (2).
(1) Voir sur ce point M. Delbœuf, Examen de la loi psychophysique»
(2) Nous ne Yoyoos pas que la loi de Fechner ré luise la conscience, comme
M. Bibot semble le croire, à un jeu d'optique en grande partie illusoire, car TiUa-
«ion porte bien plutôt sur l'objet extérieur que sur Tétat de conscience lul-mdme :
ce sont nos inductions et non pas notre conscience qui sont ici suspectes. Par exemple,
si la conscience n'augmente pas sa sensation de son dans la même mesure que l'exci-
tation eitérieure, c'est que, nous Tenons de le voir, l'usure des nerfs contre-balance
en partie cette exciution : la conscience est donc fidèle dans son apparente infidélité
•t reflète l'état exact, sinon des objets eztérienrs, du moins du système nerreux.
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LA CONSCIENCE. 8S5
Quant à cette loi, plus générale, qui veut qu'au dessous d'une
certaine limite les impressions extérieures ne parviennent pas au
cerveau et à la conscience, elle s'explique, selon nous, par la sélec-
tion naturelle. Dans la concurrence pour la vie, les animaux qui
ont triomphé sont ceux qui pouvaient le mieux réagir sur Texté-
rieur pour s'y adapter, par cela même pour se conserver et se
développer. Or il y avait ici deux excès possibles, tous deux nui-
sibles à l'être vivant : un excès d'insensibilité, un excès de sen-
sibilité. Supposez un être qui soit trop insensible pour être averti
d'un ennemi qui le menace, d'une influence extérieure qui lui
est contraire : cet être et sa postérité finiront par disparaître.
L'insensibilité et l'inconscience extrêmes ne sont admissibles que
chez les minéraux, dont la constitution n'a pas la complexité et
la fragilité des êtres vivans, surtout des animaux, et n'exige pas
de leur part une réaction motrice à forme complexe. De là, chez
les animaux, la supériorité de ceux qui ont acquis des sensa-
tions plus nombreuses et plus variées, en correspondance avec
la multiplicité et la variété des circonstances favorables ou défa-
vorables. Mais, d'autre part, supposez un être d*une sensibilité
exagérée, chez qui tout retentisse dans la conscience. L'être sera
en entier absorbé par une continuelle réaction vers l'extérieur;
il sera dans un état de surexcitation maladive d'où dérivera
l'usure rapide du système nerveux. Toute son énergie se dépen-
sera à jouir ou à souffrir: il ne lui restera même pas une por-
tion d'énergie à convertir en pensées, en réflexions, en résolu-
tions, pour comprendre et écarter le danger. Du tel être ne pourra
vivre ou faire vivre ses descendans. Qu'il s'agisse des centres ner-
veux inférieurs ou du centre cérébral, l'excès d*impressionnabilité
sera également nuisible. Si les centres intérieurs, par exem^ile ceux
qui sont le siège des mouvemens réflexes, réagissent contre de trop
faibles excitations, s'ils ne sont pas modérés par les « centres d'ar-
rêt» et s'ils absorbent tout le courant nerveux, ils feront comme les
nerfs malades et dépenseront toute l'énergie qu'ils tiennent emma-
gasinée contre les faibles excitations qui se jouent sans cesse autour
d'eux : ils rendront un son intense et douloureux comme une harpe
qui se plaindrait au plus léger souflle, ils réagiront par des mouve-
mens excessifs et convulsifs contre les moindres excitations. C'est
ce qui a lieu quand, par l'ablation des centres supérieurs, on con-
centre toute l'aciiviié dans les centres réflexes: les mouvemens
réflexes s'exagèrent alors; chez le blessé dont la moelle n'est plus
en communication avec le cerveau, les mouvemens réflexes des
jambes deviennent, au moindre attouchement, de véritables con-
vulsions. Il est donc nécessaire que le courant nerveux se répande
, de proche en proche dans tout l'organisme au lieu de se concentrer
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886 RETtJE DES DEUX MONDES.
sur un ou plusieurs points. D'autre part» il serait nuisible que toutes
les impressions vinssent retentir dans le cerveau à un degré suffi-
sant pour pénétrer dans la conscience : le cerveau n'a besoin d'être
averti, de jouir, de souffrir, de percevoir, que quand il peut réagir
par son pouvoir intellectuel et moteur de manière 4i écarter la cauBO
d'un mal. A quoi servirait-il que les moindres influences nuisibieB
exercées sur les battemens de mon cœur fussent traduites et télé-
graphiées au cerveau sous forme de sensations conscientes? Je ne
puis rien sur mon cœur. L'animal surtout, étranger à la médecine,
ne peut rien par son cerveau pour guérir une altération plus on
moins durable du cœur. Aussi le cerveau des animaux est-il resté
étranger aux mouvemens de cet organe, tandis qu'il n*est pas resté
et ne pouvait rester étranger à tous les mouvemens des membres
locomoteurs, à tous les dangers menaçans les organes externes des
sens, les yeux, les oreilles, etc. Il en est résulté, en premier lieu,
que certaines sensations possibles en elles-mêmes, par exempte les
sensations électriques, ne se sont pas développées chez la plupart
des animaux, auxquelles elles seraient demeurées inutiles; elles
sont, au contraire, utiles à la torpille ou au gymnote. En second
lieu, parmi les sensations utiles elles-mêmes, il s'est produit une
échelle moyenne d'intensité répondant à l'utilité, avec un minimum
et un maximum déterniinés par l'utilité même. Les animaux chez
qui s'est organisée une transmission aux centres cérébraux vrai-
ment utile en ont retiré un avantage dans la sélection naturelle.
Quand, au contraire, l'avertissement donné à la conscience du moi
était inutile, il est resté passager et n'a pas développé d'organes
appropriés à un service superflu. C'est donc une question de voies
de communication.
Si l'on considère, et avec raison, l'animal comme une société de
centres vivans, dont chacun a une sensibilité plus ou moins rudî-
mentaîre comme les segmens d'un ver coupé en deux, la même
loi devient encore plus claire et prend la forme d'une loi sociale,
administrative ou politique. Une certaine centralisation est néces-
saire dans un état, mais, au-delà des justes limites, elle devient
nuisible. Si le pouvoir central est averti de tout et chargé de tout,
il ne pourra tout faire. Il Tant donc que certaines relations deibeu-
rent particulières entre tels individus ou entre tels groupes sans
s'étendre jusqu'au gouvernement central; il faut, en revanche, que
ce dernier soit averti de tout ce qui est assez grave pour menacer
la vie de l'ensemble. Pareillement, dans le corps vivant, une faible
action n'excite que la réaction des centres secondaires les plus voi-
sins de la périphérie; plus forte, l'action intéresse des centres de
mouvemens réflexes plus nombreux et plus profonds; si elle devient
violente, destructive, le cerveau et la conscience centrale sont aver-
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Lk CϔSClENGE. 887
tis, excités à réagir par un xaoavement de tout le corps ou par une
interyention de toute l'intelligence. Cette adaptation progressive de
rimpressioa consciente à Timportance que devait avoir la réaction
volontaire ne pouvait donc pas ne pas se produire en vertu des
lois de la sélection naturelle* C'est celle-ci qui a fait la part du
conacient et de Tinconscient.
La conscience a pour seconde condition une certaine durée
dans le changement qu'elle perçoit. Aussi exige-t-elle un certain
temps pour se produire. En général, tous les actes de l'esprit»
toutes les opérations de la conscience .ont une durée déterminée,
depuis l'acte de discernement le plus simple (par exemple la per-
ception de la différence entre l'obscurité et une lumière subite) jus-
qu'aux comparaisons plus complexes, aux jugemens, aux raisonne-
mens, aux volitions.
Les astronomes, chacun le sait, ont les premiers constaté que la
durée de la perception est variable selon les personnes (!)• Plus
tard, les physiologistes instituèrent des expériences intéressantes
pour mesurer la durée des « actes psychiques, » perceptions et
volîtions. On trouvera une excellente description de ces expériences
dans la Psychologie allemande de M. Ribot. Par exemple, quel-
qu'un prononce une syllabe et une autre personne, placée derrière
un écran, doit la répéter. On note le retard ; on en retranche le temps
nécessaire à l'excitation nerveuse pour arriver au cerveau, puis le
temps nécessaire aux muscles pour transmettre aux organes de la
voix le mouvement venu du cerveau : ces deux temps ont été
déterminés par des expériences antérieures* Le reste indique le
temps nécessaire à la perception et à la volition (2). — Dans d'au-
(1) Pour le passage des étoiles aa méridieû, il fkat noter le temps précis cA Pétdle
passe devant le fil delà Inneite. Rappelons qa*6ii 1795» un astronome de Tobservar
toira de Greenvicb, Maskelyne, constata que son aide notait toujours le passage des
astres an méridien avec on retard de 5 à 8 dixièmes de seconde. Persuadé qu'il y
avait de sa part une négligence incorrigible, il le renvoya. Plus tard, les astronomes
s'aperçurent qu'n y avait toujours un retard dans la perception du passage de Tétdle,
et que ee retard variait selon les observateurs, depuis 1 ou 2 dixièuMs de seconde
jusqu'à une seconde. L'erreur produite par ce retard, une fois calculée en moyenne
pour chaque personne, produit Véquation personnelle, dont on tient compte dans les
calculs.
(2) Oa a calculé que la vitesse du courant nerveux est de 30 mètres environ par
seconde. Si on suppose une bafelne ayant 30 mètres de long qu'on frappe d*an coup
de harpon, 11 s'écoulera deux secondes entre le coup et le nourement de la queue,pluj
une petite fraction de seconde nécessaire peur que la balaine ptrçowe le coup et réa-
gisse : les &«saillans, dans leur barque, auront donc plus de deux secondes pour s'éloi-
gner. — Un Américain vient de se faire breveter pour une pile destinée à foudroyer
les suppliciés, de telle sorte qulls n'aient pas le temps de souffrir. L'électridlé, beo»-
coup pins rapide que le courant nerveux et que la pensée, pourrait produire, pré*
teod-il, un effet mortd avant que la conscieBce eût le temps de s'en apercevoir.
88S REVUE DES DEUX MONDES.
très expériences, le sujet est prévenu qu'il va recevoir un choc élec-
trique au pied droit et qu'il doit immédiatement réagir de la main
droite. Le temps nécessaire pour s'apercevoir du choc et réagir est
alors d'environ un septième de seconde. — On recommence l'expé-
rience en modifiant une des conditions : le sujet doit toujours réagir
de la main droite, mais il ne sait plus quel pied recevra le choc;
il faut donc qu'il discerne le pied droit du gaache. Dans ce cas, il j
a un retard qui exprime le temps nécessaire à cet acte fort simple de
discernement. D'autres fois, il s'agît de discerner une lumière rouge
d'une lumière blanche, etc. La durée de l'acte intellectuel le plus
simple, qui est le discernement d'une différence, est en moyenne
de trois centièmes de seconde. *
Tels sont les faits constatés par la psychologie scientifique et sur
lesquels tout le monde est d'accord. Maintenant, comment inter*
prêter cette nécessité d'un certain temps pour toutes les opérations
de la conscience? C'est là le point plus délicat et plus controversé.
Selon nous, cette nécessité du temps prouvée que les opérations de
la conscience sont toutes liées à des mouvemens dans un milieu
résistant. S'il n'y avait pas à la fois concours et conflit de forces
quand nous essayons de penser, de com;jarer, de vouloir, on ne
verrait pas de raison pour que tous ces actes ne fussent pas instan-
tanés, comme par le fiât omnipotent d'un moi solitaire et se suQisant
à lui-même. Si le temps est nécessaire, c'est qu'il y a plusieurs
forces en jeu, c'est qu'il y a des harmonies et des conflits de forces ;
s'il y a conflit de forces, c'est qu'il y a milieu résistant; s'il y a
milieu résistant, c'est qu'il y a mouvement dans l'espac 3 et non point
seulement un changement dans le temps; donc tous les changemens
psychiques sont liés à des mouvemens physiques et exigent le con-
cours dun certain nombre de centres nerveux. L'ancienne psycholo-
gie se fleurait un moi absolument simple et identique, seul doué de
sensibilité, agissant sur une machine brute comme un pilote sur
un navire; la psychologie moderne, au contraire, reconnaît que
nous sommes une société de cellules qui toutes ont vie et peut-être
sensibilité à quelque degré. Tout acte de conscience implique un
concert des cellules qui exige un certain temps pour se pro-
duire.
Outre l'intensité et la durée des excitations nerveuses, il y a une
troisième condition indispensable, sinon à toute conscience, du moins
à la conscience distincte. C'est une certaine discontinuité et un
contraste entre les états successifs, lumière et ténèbres, plaisir et
peine, repos et mouvement, etc. Mais il importe ici d'éviter une
confusion qui, selon nous, vicie presque toute la psychologie con-
temporaine, celle de la conscience indistincte avec une entière
inconscience. Cette erreur vient de ce qu'on ne discerne pas les
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LA CONSaBNCE. 889
conditions de la sensibilité et celles de Tintelligence proprement
dite. Nous pouvons sentir confusément, par exemplç un malaisCi
— mais nous ne pouvons, au sens vrai du mot, penser que plus
ou moins distinctement, par exemple, distinguer ce malaise d'un
état de bien-être antérieur : penser, c'est toujours distinguer en
même temps qu'unir. Il y a donc, en quelque sorte, une con-
science purement sensible, qui peut être confuse, et une conscience
intellectuelle, qui est nécessairement comparative, différenciée et
contrastée. Au sortir d'une syncope, on n'éprouve guère que le sen-
timent général et confus de l'existence, sans distinction du moi et
des autres objets, sans distinction de telle pensée, de telle sensa-
tion, de telle modification particulière. La sensibilité générale et
continue, ou cœnesthésie^ comme l'appellentles physiologistes, est
le retentissement coniinu de la vie et de l'organisme; sur cette
basse profonde et monotone viennent se superposer des sons for-
mant des harmonies diverses et relevées : c'est seulement avec ces
harmonies que commence l'intelUgence.
L'école argl^ise, depuis Hobbes jusqu'à MM. Bain et Spencer, a
eu le tort de prendre la conscience confuse pour une absence totale
de conscience. Elle a cru que, là où il n'y a pas de distinctions tran-
chées, de diilérences et de contrastes, toute conscience disparait.
C'est là réserver arbitrairement le nom de conscience à ce que Leib-
nitz appelait a l'aperception d distincte et même séparée d'une chose :
on dit en effet qu'on « aperçoit d une chose quand on la voit à part
sous une forme tranchée et discontinue qui la met en contraste avec
tout le reste. C'est ce qui fait dire à HM . Bain et Spencer que la
conscience saisit seulement les contrastes, les différences dans le
temps et dans l'espace. Déjà Hobbes avait écrit : « Sentir toujours
la méme^chose revient à ne pas sentir. » Hais si, par hypothèse, un
être depuis sa naissance jusqu'à sa mort éprouvait une douleur
continue, comme celle d'une pression et d'un écrasement, une
brûlure uniforme et monotone, une chaleur toujours la même telle
qu'une céphalalgie continue, à qui persuadera-t-on qu'il ne êenti-
rait rien, et que la brûlure reviendrait à la même chose qu'une
absence de sentiment? Nous l'accordons, un tel être ne distin-
guerait pas, ne percevrait pas son état; il ne pourrait le con-
naître} il ne saurait jamais ce qu'il éprouve, mais il ne l'éprou-
verait pas moins. 11 n'y a pas besoin de comparer la fièvre ou la
céphalalgie à autre chose pour la sentir. L'erreur de l'école anglaise
vient de ce qu'elle a étudié exclusivement la conscience intellec-
tuelle, dont elle a fait le type de toute conscience; en réaliié, c'est
seulement une forme ultime de la conscience dans laquelle les élé-
mens primitifs, plaisirs et douleurs, se sont raffinés, subtilisés, neu-
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Mm V
890 REVUE DBS DEUX MONDES*
tralisés mutuellement, de manière à produire des états d'éqiiîKfare
apparent et d'apparente indifférence. Dans la coascienee ainsi intet'
lectualisée, les diflërences et les contrastes sont devenus évident
ment nécef^saires, d'autant plus nécessaires qu'il s'agit pour l'î»-
telligence d'états presque indifférens au point de rue du plaisir
et de la peine, par exemple un son ou l'absence de ce son, une
couleur verte ou une couleur bleue, etc. Pour nous tirer de cette
indifférence sensitive, il faut des différences intellectuelles pins
ou moins tranchées : il faut un son succédant au «ilence, le bleu
succédant au vert, etc. Mais c'est là un développement et, pour
ainsi dire, une civilisation finale de la conscience : à l'origine,
l'être vivant n'a pas encore besoin de tout cet appareil; il jouit
ou il souffre, et quand il jouit, surtout quand il souffre, il a'a pas
besoin de chercher un conti-aste et un repoussoir pour en être
averti et pour sentir. 11 est immédiatement en rapport avec lui-
même; il a la conscience spontanée. L'école anglaise, en commen-
çant l'étude de la conscience par le côté intellectuel, a commencé
par la fm. C'est ce qui fait que M. Spencer a pu répéta après
Hobbes : « Une conscience uniforme est une absence totale de con-
science (1). » Nous sommes loin de nier la loi de contraste ou de
te relativité » qui régit la vie mentale, mais c'est surtout dans le
domaine de la pensée qu'elle se manifeste : c'est proprement la
conscience intellectuelle qui est relative. On sent surtout un éiaty
par exemple un plaisir, une douleur, une impression de froid, de
chaud, etc. ; on pense des relations, par exemple une différence
ou une ressemblance entre le froid et le chaud, entre un degré de
chaleur et un autre, etc.; penser, c'est juger et conséquemment
comparer ; sentir, ce n'est pas nécessairement comparer. Assuré-
ment tout état présent, comme le plaisir de manger, est lui-mtoie
un changement par rapport à quelque état précédent, tel que
la faim ; mais, pour le sentir, il n'est pas besoin de se rappeler ce
qui a précédé, ni de penser au changement ou à la relation des deux
états. Si je perdais la mémoire entre la faim et sa satisfaction^ la
nourriture ne cesserait pas d'être présentement agréable. On peut
donc dire que les deux seules conditions de la conscience sensible
sont une certaine intensité et une certaine durée des excitations
nerveuses ; quant à la variété et aux contrastes, c'est la conditim
propre de la conscience intellectuelle. Appeler inconscience la sen-
sibilité pure sans réflexion intellectuelle, comme le font MU. Spencer
et Maudsley, c'est abuser des termes, car il n'y a de vraiment incon-
scient que ce qui est vraiment insensible.
(i) Blême doctrine chex M. Ribot.
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Uk coNsaEUGfi. 891
IL
Après avoir déterminé les conditioûs de la vie consciente, nous
devons rechercher quels sont les élémens dont elle se compose et,
parmi ces élémens, celui qui est le plus primordial : nous saurons
ainsirpour parler comme les Anglais, quelle est en quelque sorte
(c rétoJTe n dont notre conscience, est faite. Les psychologues mo-
dernes» — tous ceux du moins qui sont animés de l'esprit scienti-
fique, — s'accordent à considérer comme élémens de la conscience
k sensation et la réaction motrice qui est toujours la suite de la
sensation. L'objet du livre de M. Taine, c'est de ramener tous les
faits mentaux aux sensations, et tous les faits physiologiques aux
actes réflexes. Par là se substitue à la vieille doctrine des facultés
de l'âme la distinction plus scientifique des phénomènes di irrita-
bilité et de contractilité, en d'autres termes, de sensibilité et de
a motricité n : sentir les impressions du dehors et réagir par le mou-
vement, voilà toute notre vie.
Mais les psychologues contemporains, après s'être accordés sur
ce point, se divisent bientôt quand il s'agit de répondre à la ques-
tion suivante : — Dans la sensation même, est-ce l'élément afFectif,
plaisir ou peine, qui est primordial, ou est-ce l'élément représentatif
et intellectuel? De là deux camps : ceux qui accordent la primauté
à la sensibilité et ceux qui l'accordent à l'intelligence. Cette der-
nière opinion est celle de la plupart des psychologues allemands,
sauf de IL Horwicz^ M. Wundt va jusqu'à faire d'une opération
logique, le raisonnement, considéré sous sa forme inconsciente,
r^ément primitif de tout le développement spirituel, y compris les
pUsirs et les peines* Plaisir et peine sont pour lui des conclusions
de raisonnement; les prémisses, par exemple les rapports entre
kâ vibrations sonores, sont inconscientes, et la conclusion seule,
par exen^Iei le plaisir de Tbarmonie, apparaît dans la conscience.
Pascal définissait les passions des « précipitations de pensées; »
M. Wundt définirait volontiers les sentimens des précipitations de
raisonnemens.. Les derniers élémens de la vie mentale sont, dit-il,
c quant à la matière,, des faits mécaniques, et quant à la forme,
des raisonnemens inconsdens» » Le mécanisme et la logique seraient
ainsi les deux aspects de toutes choses, Fun extérieur et l'autre inté-
rieur, comme a le convexe et le concave,, » pour rappeler une com-
paraison d'Aristote qui a fait fortune»
Pour M. Taine aussi il semble que la logique, qui ne fait qu'un avec
la mécanique, soit le dernier mot des choses; que tout se déduise
d'une loi ou a axiome éternel, » qui est en même temps un mou-
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892 REVUE DES DEUX MONDES.
vement éternel et comme réteroelle pulsation du cœur de la nature,
enveloppant une pensée encore inconsciente. N'est-ce point là divi-
niser la loij c'est-à-dire le rapport, aux dépens des termes et de
Tétre? Peut-on admettre que le fond des choses soit simplement le
mouvement, — un rapport, — et le raisonnement, — un rapport?
Jouir et souffrir, agir et pâtir, n'est-ce pas quelque chose de plus
fondamental que la logique? — Telle est la question de haut inté-
rêt que ces doctrines soulèvent. Pour la résoudre avec quelque
rigueur, il faut, selon la vraie méthode de la science, rechercher si
l'élément primordial auquel se ramènent les sensatioDS est d'ordre
purement mécanique et logique, conséquemment insensible et incon-
scient, ou, s'il est d'ordre sensible et affectif, par conséquent con-
scient. Quelle est donc, si on interprète exactement l^s données de
la psychologie scientifique, cette unité qui, multipliée et combinée
de mille iraniëres, produit la variété des sensations, de même que,
mutatis mutandiSy l'azote combiné avec l'oxygène en proportions
diverses produit le protoxyde d'azote, le bioxyde d'azote, Vacide azo-
teux, l'acide hypoazotique et l'acide azotique?
La plupart des psychologues, avec MM. Spencer, Bain, Wundt
et Taine, cherchent daas le toucher le type des sensations fon-
damentales. Les sensations du toucher, à leur tour, comprennent
des sensations de contact, de température, de douleur. Les sensa-
tions de température, d'après certaines expériences, semblent se
ramener dans leurs élémens primitifs à des sensations de contact.
De fait, dit M. Taine, plus on s'approche d'une sen<?ation vraiment
élémentaire, plus la différence entre la sensation de température
et celle d'un excitant mécanique semble s'évanouir. Par exemple,
on distingue à peine la piqûre d'une fine aiguille et l'attouche-
ment d'une étincelle de feu. Posez sur la peau un corps mau-
vais conducteur, comme un papier percé d'un trou de 2 à 6 mil-
limètres de diamètre; à travers ce trou touchez la peau, tantôt
avec un excitant mécanique, comme une pointe de bois, un pin-
ceau ou un flocon de laine, tantôt avec un excitant calorifique,
comme Je rayonnement d'un morceau de métal échauffé; les deux
sensations, ainsi limitées à ce minimum d'élémens nerveux, sont si
semblables que souvent on prend une sensation de contact pour
une sensation de température, et réciproquement (1). La sensa-
tion mécanique semble donc plus fordamentale que celle de cha-
leur. La sensation mécanique, à son tour, a son type dans ce que
M. Spencer appelle le choc nerveux , c'est-à-dire le coup, le tres-
J) Voir M. Taine, p. W6 et iulT., et Flck, Anatomiê und Physiologie der Sinnês-
Organe, p. 28, 30, 42, 43.
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Ul goj^sgience. 898
saillement produit par l'action mécanique d'an objet. Un choc ou un
coup fort peut se décomposer en un ensemble de petits coups faibles
qui sont, selon M. Spencer, l'élément primordial de la sensation. De
même que, dans le monde extérieur, tout le mécanisme des choses
parait se réduire aux lois du choc, de même, dans le monde inté-
rieur, toutes les sensations qui correspondent aux objets se rédui-
sent, pour MM. Spencer et Taine, à la sensation du choc, tantôt
extrêmement faible, tantôt plus forte, combinée de mille maaiëres
et retentissant de toutes les façons dans le cerveau, dans la con-
science. Un bruit sans durée appréciable, une décharge électrique
traversant notre corps, une vive lumière éblouissant nos yeux, tout
cela offre en effet une évidente analogie avec un choc ou un coup,
et nous exprimons le phénomène par les mêmes mots : a Je suis
frappé. » Eafin le choc, à son tour, se ramène à la sensation de résis-
tance, de mouvement contraire au nôtre, de force en opposition avec
notre force. La résistance^ ce conflit des mouvemens ou des forces,
est, selon Técole anglaise, le fait qui se retrouve au fond de toutes
les sensations. Ces idées sont d'accord avec ce que la physiologie nous
apprend sur la nature de la décharge nerveuse, qui est probablement
un mouvement ondulatoire, une série de pulsations. Quand nous
écoutons un son grave, nous entendons les renflemens et diminu-
tions successifs du son, qui produisent une série de pulsations. Dn
phénomène analogue a lieu dans tous les sens et dans tous les
nerfs : c'est une série de pulsations et, par conséquent , de chocs
successifs, semblables à ceux d'une onde qui bat le rocher du
rivage.
Restent les sensations de douleur ou de plaisir qui peuvent se
retrouver dans celles du toucher. Selon la théorie anglaise, géné-
ralement admise par les psychologues contemporains, les sensations
de contact et de température portées à l'excès détermineraient la
douleur, qui ne serait ainsi qu'une exagération et un retentisse-
ment des autres sensations dans l'organijme. C'est ici que nous
nous séparons de la théorie courante. Sans doute une tempéra-
ture excessive ou un contact trop fort détermine de la douleur, mais
cette douleur n'est, selon nous, que l'amplification d'un élément
pénible qui existait déjà en germe dans les sensations, mêlé sans
doute à des élémens de plaisir. La douleur qu'on nomme massive
n'est qu'une résultante et un composé complexe : dans notre état
actuel, nous ne pouvons guère avoir de plaisir simple, ni de dou-
leur simple, puisque tout notre corps souffre à la fois et que le cer-
veau reçoit des inilliards d'excitations en une seule seconde* Tous
nos plaisirs et toutes nos peines sont donc des émotions composées,
des agglomérations de plaisirs et de peines ; le caractère agréable
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ou pénible du râsoltet dépend de te fwporticm des élimens. Sup-
posez que les Jtettx aspetts, l'un péôiible, l'autre agréable, soient
combinés en proportions à peu pr^ équivalentes, le résultat final
sera à peu près Y indifférence. Toutefois, même dans cet état, letissa
nerveux conserve et manifeste toujours sa double propriété : c^è
d'être excité {irritabilité) et celle de retenir les excitations {reten^
tivenesi de Técole anglaise), base de Tbabitudeet de la mémoire; il
s'ensuit qu'un plaisir contre-balancé par une pdne n'est pas éfà^
valent, pour la conscience, à la pure absence de plaisir ou de peine.
Gomme l'équilibre intérieur est toujours plus ou moins instable et
consiste moins dans un repos que dans une oscillation rapide entre
des limites très rapprochées, le résultat du conflit est un état d'agio
tationou, plus simplement, d'excitation qui, en lui-même, peut
être légèrement pénible et agréable selon son rapport avec le déve-
loppement général de la vitalité. C'est cet état d'excitation, état red-
iraient dérivé et secondaire, que M. Bain et presque tous les psycho-
logues anglais (même iL Spencer), ont pris pour un état primitif.
M« Bain (1) soutient que nous pouvons avoir un sentiment sans plaisir
ni peine : il cite la surprise comme exemple familier d'un senti-
ment qui enveloppe seulement une excitation , et qui peut être
tantôt agré2d)le, tantôt pénible, tantôt indifSèreni. Mais, outre quMl
y a dans la surprise un élément intellectuel, — à savoir la claire con-
science d'un changement et la pensée d'une cause de ce cbang^nent,
— le coup pur et simple de la surprise est lui-même un effet dérivé.
On peut en dire autant du choc, auquel nous avons vu H. Spencer
et M. Taine ramener tous les autres phénomènes mentaux, comme
à une sorte d'excitation qui, en soi, serait indifférente sous le rap-
port du plaisir ou de la peine, et qui, en se combinant de diverses
façons, produirait le plaisir ou la peine. Selon nous, c'est atr con-
traire le plaisir et la peine qui, en se combinant, produisent l'état
d'excitation; et quand l'excitation est vive, quand le changement est
à te fois assez brusque et assez fort, il y a choc. Voilà pourquoi le
choct à notre avis, n'est pas primitif. Le vrai coup primitif, ce n'est
pas celui dont parie M. Spencer et qui est tout mécanique, ce n'est
pas non plus le raisonnement logique que M. Wundt place sous les
sensations, c'est le plaisir et la douleur, c'est le désir favorisé ou
entravé, qui ne raisonne pas et n'est pas non plus un simple méca^
nisme; c'est la vie même de l'être se sentant d'une manière innné-
diate dans son harmonie ou son opposition avec le milieu. Plus tard
seulement, quand le sentiment de la a résistance » mécanique aura
perdu par l'habitude tout caractère douloureux pour devenir presque
(4) !9ê»Uil ané moral Sc^enee, p. 217.
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Xâ C0R6CmiGE« 895
indifiërcnt à la sensibUité, la pensée naîtra, la pensée en apparence
indifférente eUe-mème, qui n'est pourtant, à nos yeux, qu'un raffi-
nement de la sensibilitô et de la notilité.
En un mot, la conscience thi choc est la conscience d'un dhange-
]nent,et1a conscience ^un changement est bien, noos raccordons, le
débat de rinrtélligence proprement dite, mais eHe n'est pas le début
de la sensibiKté. La sens3}flité, comme teRe,eBt primitivement dans
la conscience de Vltat (bien-être ou malaise) ; le ehangtment ne fait
que ki donner la forme txïnirastée des plaisirs et peines distinctso
Aussi, dans l'évolution des ^tres et des espèces, Il est tSair que Fin-
tcflfigence s'est montrée la dernière et qtfcfllen'aété qu^un au}dHaire«
un substitut de la sensibilité. Ce sont les modes de sentir les plut
voisins de llndilTérenee qui, chec les animaux, se sont dévelof^pés
les 'derniers, et ils ne se sont développés que pour servir d'instru-
mens au plaisir et à la douleur. L'animal n'a pas commencé par voir
sa proie ou son ennemi : la vision est im ralEnement ultérieur de
l'organisme, comme l'oiffe, comme les sens aujourd'hui les plus
intellectuels. De plus, chez l'animal, la vue, Foine et tous les sens
supérieurs qui agissent à distance ont pour but de remplacer la sœ-
sation immédiate de plaisir ou de douleur que l'animal éprouverait,
soit au contact de la nourriture, soit au contact de ce qui le blesse
ou le déchire. Si l'animal voit sa proie, ce n'est pas pour une con-
templation platonique, c'est pour l'atteindre et la dévorer : on peut
dire qu'il la dévore par les yeux avant de la dévorer avec sa bouche.
On peut dire aussi qu'il fuit son ennemi par les yeux avant de le fuir
par un mouvement de tout le corps. Les sensations supérieures sont
pour lui des formules de mouvemens, soit vers un objet, soit à
Topposé d'un objet, et ces mouvemens sont, à leur tour, des
formules de sensations soit agréables, soit désagréables. Pour
nous-mêmes, que sont nos idées les plus abstraites, par exemple,
celles de vérité^ de beauté^ etc.? Des synd>oIes d'images dans les-
queffies le son, image simple et pour ainsi dire aisément mamable,
devient^ comme dit M. Taine, un substitut d'aubes images plus com-
pliquées, plus lentes à évoquer : celles de la vue, du goût, de
l'odorat, etc. L'évocation de ces images reste toujours possible pen-
dant nos pensées les plus abstraites, et elle est toujours à son début
quand nous prononçons des mots. Ces images, à leur tour, viennent
se résoudre en sensations ; dans la sensation même, il y a affection
et représentation. Enfin, la représentation présuppose une a^ction,
une modification quelconque capable de représenter^ c'est-à-dire
d'être rapportée à une cause, à un objet. Le rapport du sujet à l'ob-
jet implique évidemment que le subjectif ^ste d'abord «ans ce rap«
port explicite : avant que le miroir vivant conçoive f objet qtfH
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896 BEVUE DES DEUX MOBOWS.
reflète, il faut qu'il sente tout d'abord le reflet même sous forme
d'une modification; c'est donc la modification quelconque, l'affec-
tion qui est primitive, non la représentation. Dès lors, la question
reprend toujours la même forme : — Est-ce la modification indifférente
(en supposant qu'il en existe), ou est-ce la modification non indiffé-
rente, plaisir ou douleur, qui est primitive? Nous avons vu ce qu'il
faut répondre, et comment la théorie de l'évolution confirme notre
analyse psychologique. Le caractère fondamental et primitif de
l'émotion agréable ou pénible est encore prouvé par ce fait que
l'émotion, par exemple la douleur, est ce qui disparaît en dernier
lieu de la conscience. Quand on s'endort au milieu de quelque
grande souilrance, physique ou morale, on finit par ne plus rien
vouloir, par [ne plus rien penser, par ne plus rien percevoir du
dehors, mais la douleur occupe encore la conscience : elle reste et
veille la dernière. On a vaguement conscience de souffrir, et c'est
tout. Cela tient sans doute, ccmme on l'ajustement remarqué, à ce
que l'émotion agréable ou douloureuse n'a besoin, pour être fixée,
d'aucune image, d'aucun signe; elle n'implique rien que ne puisse
envelopper la conscience la plus élémentaire et la plus pauvre (1).
Il faut donc se figurer l'état mental le plus simple comme un
état enveloppant quelque peine ou quelque plaisir rudimentaire, un
bien-être ou un malaise vague. Dans cet état, le cêté « émotionnel »
domine avec la réaction motrice qui en dérive, et le cêté intellec-
tuel n'est pas encore séparé. Conséquemment l'inconscience, qui
suppose l'indifférence, est quelque chose d'ultérieur par rapport à la
sensibilité, et il n'est pas impossible de comprendre comment cet
état s'est développé par une évolution naturelle. Â l'origine, toutes
les émotions étaient agréables ou pénibles, et elles le sont encore
toutes, très probablement, chez les organismes inférieurs. Ces orga-
nismes élémentaires sont sollicités à agir par un besoin, et un besoin
est une peine plus ou moins notable, tout au moins un malaise ; la
satisfaction du besoin est suivie de plaisir. Ce rythme du plaisir et
de la peine, ce passage incessant du malaise au bien-être et du bien-
être au malaise, est le fond de la vie mentale; il est en parallélisme
avec le perpétuel mouvement d'organisation et de désorganisation
essentiel à la vie. Hais peu à peu, par l'effet de l'habitude, le mou-
vement accompli d'abord sous une impulsion de peine ou de plaisir
notable est devenu plus facile et s'est accompli sous une moindre
excitation. En même temps, un mécanisme fonctionnant d'une
manière automatique tendait à s'établir. Il en est résulté que l'élé-
(i) Voir M. ColMcet: la Vi$ inamseitnU de Vesprit, p. %i% et M. Spencer, la Con-
Kme9 êoui raetûm du ehhroformef dast la Psychologie,
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LA G0N8GIENCB. 897
ment de plaisir ou de peine allait diminuant, s'éliminant pen à peu
au profit des élémens moteurs. La fonction, accomplie d'abord
avec de grands écarts autour d'un point d'équilibre, comme une
planche sur laquelle on se balance, a fini par se rapprocher de ce
point d'équilibre et par devenir voisine de l'indifférence. Telle est,
par exemple, chez les animaux supérieurs, la respiration. C'est
un perpétuel passage du malaise à l'aise, que cependant nous ne
remarquons pas en temps ordinaire. Suspendez votre respiration,
vous accroîtrez le malaise et, par contraste, l'aise qui suit : vous
rétablirez une opposition plus tranchée qui, pour être diminuée,
subsiste cependant dans le rythme de la respiration normale. Ce
qu'on appelle F indifférence, selon nous, n'est que la neutralisation
mutuelle d'une série aboutissant à la peine par une série aboutis-
sant au plaisir. C'est un état dérivé, une composition de mouvemens
extérieurs et d'émotions intérieures. La parfaite indifférence n'est
qu'un instant de transition plus idéal que réel. Là où elle existe,
elle révèle une habitude prise et transmise héréditairement, une
organisation devenue automatique, comme pour les battemens du
cœur. Il faut remarquer, en effet, qu'une loi de la nature fait dispa-
raître peu à peu tout ce qui est inutile à l'accomplissement d'une
fonction : si une fonction qui exigeait d'abord des alternatives mar-
quées de plaisir et de peine trouve un mécanisme de mieux en
mieux approprié qui l'exécute automatiquement, la nature fait
l'économie des stimulans du plaisir ou de la douleur, par cette
raison simple que le cerveau n'est plus le siège de cbangemens
notables sous Tinfluence des mouvemens accomplis par l'orga-
nisme. Ainsi , à nos yeux , le mécanisme et la logique sont deux
aspects relativement superficiels d'un fond qui est sensibilité. C'est
seulement lorsque les peines sont réduites à un degré faible et
qu'elles sont immédiatement compensées par un petit plaisir qu'elles
produisent une pulsation voisine de l'indifférence. Alors l'élément
affectif s'efface, et il reste une simple perception mécanique de
résistance, de contact non douloureux, non agréable en apparence.
C'est là un état dérivé; ce n'est pas, comme le croient MM. Spen-
cer, Wundt et Taine, l'élément primordial de la sensation. Le con-
scient a ici la priorité sur l'inconscient et le mental sur la méca-
nique. Il n'est besoin d'insister sur l'importance de cette conclusion.
III.
Avec la sensation, ce qu'il y a en nous de plus essentiel aux yeux
de la psychologie contemporaine, c'est le mouvement réflexe. Un
dernier problème se présente donc : est-ce encore la sensibilité et
Tom ux. » 1883. 57
ri
B0B RETUB US DBD& JfOHDES*
k oonsdeDoe ijne nous retrMverom sons i'aote réflasDe, <ra estHse
Ml contraire Finsensibilité et rincoDScienoe? £ii d'àmtpes termes, s'y
a--t-il qn'un pur méoanisne fonctioDfuuit comme celui d'un auto-
0i«te quand, par exemple, le rat, pri?é de ses hémisphères céré-
braux se met à fmr-en entendant ou paraissant entendre la menace
'du chat; quand le pigeon, dans les mêmes circonstances, écarte la
tète devant la menace du poing ou suit du regard la hinriëre qu'on
lui présente. Rappelons d'abord les principaux faits de ce genre
&USS, ayant amputé la tôte d'un lapin avec des ciseaux mal
^Uée qui hachëreat les parties molles de façon à prévenir l'hé-
morragie, vit l'aoimal, réduk à sa moelle épiniëre, s'élancer de la
table et parcourir toute la salle avec un mouvement de locomotion
parfaitement régulier. La moelle épinière semble une ligne de
centres nerveux associéa et néanmoins indépendans en une cer*
taine mesure : chaque vertèbre paraît former comme un aninal
distinct. Landry et Vulpian ont divisé en plusieurs segmens la
moelle épinière du cochon de lait en laissant intact le reste du
corps; la communication avec le cerveau étant interrompue, la
tète de l'animal ne sentait plus ce qui se passait d^s les segmens
séparés; ces segmens n'en continuaient pas moins de vivre ^
d'avoir leur excitabilité propre, leurs actions réflexes : quand on
les irritait, ils réagissaient par des contractions musculaires, et cette
excitabilité réflexe a pu durer de trois mois à on an. Qui ne consalt
encore l'expérience célèbre de Pfliiger? Ce dernier toucha avec de
l'acide acétique la cuisse d'une grenouille décapitée, la grenouille
esraya l'acide avec la face dorsale du pied correspondant. Pflûger
coupa alors ce pied et appliqua de nouveau l'acide au même point;
la grenouille essayante nouveau de l'essuyer avec le même pied, et,
n'y réussissant pas, puisque le pied n'existait plus, elle renonça i
des e£brts infructueux et sembla inquiète, agitée, <( comme si eUe
cherchait un nouveau moyen, n Enfin elle se mit à essuyer l'aoîde
avec le pied du côté opposé. Pflûger fut si vivement frappé qu'il en
conclut que la moelle épinière, comme le cerveau, est capaUe de
sentir et possède « des fecultés sensorielles. » Des phénomèifes
réflexes de la moelle et du bulbe rachidien se produisent aussi chez
l'homme indépendamment du cerveau : les plus familiers sont la
toux, l'étemuement, le vomissement. On a vu, dit M. Yulpian, des
fœtus sans cerveau qui criaient et qui suçaient le doigt qu'on^ leur
mettait entre les lèvres. Chaque segment de la moelle paratt se
comporter comme un petit cerveau. Si la moelle se trouve divisée
au-deseous de Torigine des neriis respiratoires, toute sensibilité con-
sciente et toute motilité volontaire semblent abolies dans les par-
ties du corps qui sont au-dessous de la section; mais quand ^ion
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LA CONSCIENCE. 899
oa cbaiouille la plaate des pieds avec une plume, la jambe se telète
sans que le patient s'^di aperçoive, « à iioinsy dit M. Maudsley, qu'il
ne voie le mouvement. » Hunter cite le cas d'un homme qui avait
la moitié inférieure du corps paralysée, et dont les jambes exécur
taient des mouvemens violens toutes les fois qu'on lui chatouillait
les pieds ; quand on lui demandait s'il sentait l'irritation, il répon-
dait : « Non y monsieur, mais vous voyez que mes jambes la sen-
tent. » — Là est préciséiBbent la question.
C'est cette concluaian qui est encore aujourd'hui l'objet d'inté-
ressantes controverses. Et il n'y a ici que deux hypothèses vrair-
meAt rationnelles. Ou bien il existe jusque dans les plus simples
réflexes, comme le croient Pllûger et Lewes, un mimmum de sensa-
tion qui en est la condition vraie; et conséquemmeni il y existe,
avec de la sensibilité, de la conscience rudimeataii*e« Ou bien,
comme le prétendent MM« Maudsiey, Wuadt, Ferrier et Luys, tous
les mouvemens accomplis par les centres nerveux inférieurs, une
fois séparés des centres supérieurs, sont déterminés d'avance dans
l'organisme par sa constitution mécanique et résultent simplement
des propriétés mécaniques du système nerveux* Dans les deux hypo-
thèses, remarquons-le, a l'inconscient » en soi de Hartmann, qui
ne serait plus du pur mécanisme, mais de l'existence à la fois men-
tale et inconsciente, est une entité parfaitement inutile ; il est illo-
gique d'imaginer un « esprit inconscient » qui règle sans le savoir
les mouvemens de l'animal adaptés à un but: c'est là une hypothèse
de métaphysique fantaisiste. Maintenant, des deux hypothèses vrai-
ment sdestiûques, quelle est la plus probable? C'est ce qu'il n'est
pas facile de décider. Il nous semble que les deux peuvent être vraies
à la fois, chacune dans son domaine, et que les réflexes ont une expli-
cation en partie mécanique, en partie psychique. H. Wundt, sans
doutOi a raison de dire qu'on peut iautgiBer un mécanisme assez par-
fait pour que la grenouille ou l'homme décafMtés continuent d'étendre
la patte ou le bras sous une excitation» L'hypothèse mécanîste de
IXescartes est ici soutenable. Mais, d'autre part, en poussant à l'es-
trème cette hypothèse, on aboutirait à l'automatisme des bètes ; or,
chez les bétes,il y a évidemment sensid^ion. Qu'est-ce donc qui nous
assure que, dans les tronçons séparés d'un myriapode, qui conti-
nuent à marcher et à se dèfeodre, il n'y a pas encore quelque sen-
sation? Qui nous assure qu'il n'y a pas de même des sensations
confuses dans la moelle épinièred'un vertébré quand cette moelle
réagit, surtout si l'on considère l'animal total comme un composé de
vivons et une société d'organismes? Ferrier, après avoir dit que des
mouvemens réflexes parfaitement adaptés c peuvent être produits
sans conscience par la moelle Minière, » ajoute cet aveu : « Il
900 REYUE DES DEUX MONDES.
n'y a pas, dans la physiologie des centres nerveux» un problémo
plus didicile que celui qui consiste à distinguer les phénomènes
purement réflexes des phénomènes de conscience^ d'intelligence, de
sensation (1). »
Pour montrer que la conscience sensitive est répandue dans tout
l'organisme et que le mécanisme réflexe a lui-même une « face
psychologique^ » on peut tirer argument, selon nous, du prin-
cipe de révolution et de la sélection universelle. L'anatomie com-
parée, avec Geoffroy Saint-Hilaire, nous montre dans le crâne une
vertèbre plus développée, partie antérieure de la colonne verté-
brale, et le cerveau n'est de même que la partie antérieure de la
moelle épinière : le crâne et le cerveau sont de simples produits
d'une (( difl'érenciation » et d'une « intégration » progressives. De
même, la substance grise, qu'elle soit celle du cerveau ou celle de
la moelle, offre à l'anatomiste et au physiologiste des élémens
bistologiques semblables ; comment donc le biologiste et le psycho^
logue pourraient-ils leur attribuer des propriétés absolument diffé-
rentes? Quoi ! la substance grise du cerveau répondrait à de la sen-
sation, à de la conscience, et tout d'un coup sensation et conscience
cesseraient quand on descend les degrés du cordon nerveux 7
M. Jules Luys fmit lui-même par dire : « J'ai été amené à con-
sidérer d'une façon générale le fonctionnement dynamique dn
cerveau comme n'étant qu'une amplification plus ou moins consi-
dérable du mode de fonctionnement des différentes régions de Taxe
spinal. » Qu'est-ce que le fonctionnement « dynamique » du cer-
veau, sinon la sensation et la réaction motrice? La sensation et la
volonté ne sont donc que « ramplification » de ce qui se passe déjà
dans la moelle. Les fonctions du cerveau se ramènent, selon
H. Luys comme selon M. Yulpian, à des actions réflexes très com-
pliquées; or ces actions réflexes du cerveau ont un revers mental,
la sensation; donc, peut-on conclure, les actions réflexes de la
moelle doivent avoir aussi un revers mental. « Le moral, disait
Cabanis, est du physique retourné; » mais le physique, à son tour,
et surtout le physiologique , est du moral retourné , car on peut
soutenir tout aussi bien que c'est du côté de la sensation qu'est le
véritable « endroit des choses, » et que les mouvemens sont de
simples effets ou des rapports de sensations.
Cette théorie a l'avantage d'accorder aux deux autres tout ce
qu'elles renferment de positif, sans admettre les mêmes exclusions.
 ceux qui voient dans le cerveau, avec MM. Luys et Maudsley, un
fonciionnement tout mécanique d'actions réflexes, on peut dire :
(1) L« FmciUm duotrveau^ trAdocUon de M. de Varigny, p. 39.
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LA CONSCIENCE, 901
— Oui, tout se fait dans le ceiToau selon des lois mécaniques, sans
exception; mais, d'autre part, les lois mécaniques sont an fond les
mômes que les lois mentales, et la sensation est le dedans du méca-
nisme; c'est parce qu'il y a dans lesélémens cérébraux plaisir ou
douleur rudimentaire qu'il y a plaisir ou douleur dans la conscience
totale du cerveau ; et c'est aussi parce qu'il y a de vagues sensa-
tions de peine ou de plaisir dans les élémens médullaires qu'ils
réagissent sous les excitations.
Voici ce qui cause une légitime répugnance aux esprits scientifi-
ques tels que M. Maudsley, dans l'hypothèse qui répand la sensibilité
et la conscience tout le long de la moelle. C'est que les partisans
de cette dernière hypothèse, comme M. de Hartmann, ont souvent
voulu voir dans la réaction des centres inférieurs une pensée adap-
tant des moyens à des fins, une volonté poursuivant un but ; ce
qui les a obligés en même temps de supposer que cette volonté est
inconsciente. Mais il n'est poiut nécessaire de tomber dans ces fan-
taisies. 11 ne faut pas placer dans la moelle une « conscience médul-
laire » analogue à la conscience cérébrale, qui aurait Vidée d'un
obstacle à écarter et la volonté de l'écarter; on n'y peut placer
qu'une sensibilité diifuse et aveugle. Toute l'argumentation de
M. Maudsley en faveur du pur mécanisme est viciée par la confu-
sion de cette sensibiUté avec la finalité intellectuelle. Il croit réfu-
ter Pilûger en disant : « Le fait qu'un mouvement s'accomplit en vue
de ce qu'on nomme un but n'implique pas nécessairement que
ce fait soit volontaire, prémédité ou conscient (1). » Mais, c'est là
ne pas comprendre la vraie question. Il ne s'agit pas de savoir s'il
y a dans la moelle raisonnement^ préméditation y réflexion con-
sciente ; il s'agit de savoir simplement s'il y a des sensations plus
ou moins vagues dans les centres nerveux de la moelle : sous l'in-
fluence d'une irritation sentie comme pénible^ ces centres réagiraient
aveuglément, mais cependant de manière à faire fonctionner le
mécanisme habituel des organes, qui aboutit, par exemple, à tel
mouvement du pied ou de la main. « Le fait de sentir ^ dit
M. Maudsley, implique-t-il ce que nous entendons par ces paroles :
Moi je sens, moi j'ai conscience, il est impossible alors que le
polype ou la moelle sans cerveau sentent. Sinon, il faut trouver un
autre terme pour désigner l'irritabilité organique, cette soi-disant
sensation^ que l'individu comme tel n'a pas, mais que nous attribuons
aux moindres particules de son protoplasme vivant. » — Nous répon-
drons que sentir n'implique nullement : « i/oi je sens, » que la con-
science immédiate d'une douleur n'implique pas la conscience réflé-
chie, que des cellules peuvent être émues d'une manière pénible
(1) Physiologie de Vetprit, tr. fr., p. 129.
tn BETUE DES DSDI. MOIIDES.
i
l
que riûdivida» oomine iodivida» le senteu (Test probablemeot
ce qui a Ueu daae rexpérience de Goltz. Si on place dans le creux
de la maia étendoe une greoouUle privée de ses héaûsphères oétér
braox, elle s'y accroupil tranquillement; si abrs, cooime fit GoUz,
on retenme la main doucement» la grenouille remue une pati»,
pois Tautre, de façon à ne pas tomber et à monter peu à peu sur
le bord de la main qui s'élève; si on continue de tourner la maia^
la grenouille se trouve sur le dos de cette main et y reste imoio^
bile jusqu'au moment oiu. par un mouvement inverse, on la forée à
revenir sur la paume. Le sens musculaire et le sentiment de la pesaa-
teur, excités dans ce cas chez la grenouille, produisent des mou-
vemens adaptée Le êiimulm sensoriel met alors ^k jeu le même
mécanisme auquel aurait eu recours la stimulation ùUellecluelk et
volontaire. Cette dernière stiaHilatioo, d'ailleurs,, chez l'être normal,
Be pourrait pas agir sacs l'action des centres inférieurs : elle se
bornerait à suseîler ou à diriger cette actioBu Les cenires inférieurs,
au eotytraire, peitvent agir et réagir sans ka centres de l'intelligence
eti de la volonté, pourvu qu'il y ait une eicitation sensorielle; c'est
ce qui a lieu chex la grenouille sans cerveau, et nous croyons que
cette excitatioa sensorielle est une émotion agréable ou pénible
ayant son siège dans la moelle. Si cette même grenouille, privée
de ses hémisphères, est cairessée légèrement entre les épaules ou
au flanc, elle coasse avec une régularité machinale ,, une fois à
chaque attouchement, tandis que l'animal à l'état normal ne coasse
pas, ou au contraire le fait plusieurs fois; car ses hémisphères,
selon la remarque de Maudsley, lui permettent à. son gré d'arrêter
ou de renforcer l'action réflexe. Mais les grenouilles, mêmes qui ne
veulent pas coasser lorsqu'elles ont le cerveau intact, le font facile-
ment et réguUèfeoaent après l'ablation des hémisphères* De même,
elles s'abstiennent toutes de coasser si l'irritation, au Ueu d'être
agréable, est douloureuse. Elles font alors des gestes de défense;,
ou parfois peuss^ot un en de douleui'.Nous croyons qu'alors il y a
parallèlement au mécanisme, une émotion de malaise plus au nu)in8
vague. A en croire M.|Maudsley, au contraire, a ces actions, sont aussi
complètement physiques que les mouvemens successifs du pistcn
et des roues d'une machine à vapeur. » De même, selon lui, il n'est
pas plus étonnant de vmr les jeunes canards nager immédiatemeni
dans l'eau, par un méeaiusme réflexe, et les poulets se noyer, a que
de voir le bois flotter et le fer s^enfoneer (i). »• Parler ainsi,, c'est
n'apercevoir qu'un côté des phénomènes. Assurément il y a dans
les actions réflexes un mécanisme et même, sous le rapport des
acltoûs et réactions eaiéneares entre les cellulesi tout y est môca-
(1) Phymt^ie d$ Vêsprit, tr. fr., p. 489*
V
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LA COBSCOSNGB. 001
Bique ; matg, en lùème tempe, il y a dans les cellules im c côté
psychique 9 » sensoriôl, comme H« Maudsief iuirmôme est koroé
de f avouer à la fin. £t ce côté sensoriel bW plus uniquement
1a simple «tscstation mécanique; il est cette excitation» plus un
efiîtaia état psydoique des centres uerveux secondaires, analogue
à l'état que nous appelons sensation, émotion, plaisir ou déplabir.
Quand le c^rveaai est intact, les sensations se communiquent aux
héiiBspbères et s'y centralisent; le cerveau enlevé, elles restent âi&»
persées dans les centres nerveux seoQindaires ; mais elles n'en sub-
sistent pas moins, selon toute probaixlité. H. Maudsley demande
qu'on le lui démontre, et sans doute la preuve directe est impossible ;
rest>«lle moins quand il s'agit de prouver à un Descartes ou à un
Malehrancbe qu'un chien Irappé qui se plaint sent le coup de pied?
De nous à l'animal nous raisonnons par anabgie ; la même analo-
gie est encore valable, quoique aff»blie, de Tanimal ayant ses
hémisphères à l'animal privé de ses hémisphères, ou, si Ton veut,
des centres nerveux cérébraux aux centres nerveux spinaux, qui,
dacs cette société de cellules qu'on nomme organisme, ne sont que
des vivans d'ordre inférieur, sondés et subordonnés à des vivans
d'ordre supérieur. Si les centres de la modle étaient absolument
Qiiécaniques, sacs aucun élément psydiologique, cet élément manque-
rait aussi dans le cerveau, puisque le cerveau n'est que le ]^x>longe-
ment de la moelle. C'est donc une exagérati<Hi que de comparer les
mouvemens réflexes sensoriels aux mouvemens d'un piston ou d'un
mctfceau de liège qui, évidemment, sont étrangers à toute « sti-
mulation psychique. » Non, les centres nerveux réagissent les uns
sur les autres d'une manière i la fois mécanique et mentale,
comme des gens qui, dans une foule pressée, se poussent et se don-
nent des coups de coude, et qui se trouvent tous à la un portés dans
une certaine direction, alors même qu'ils ne l'auraient ni cimnue
ni voulue. Chacun en particulier n'a cherché qu'à éviter le malaise
d'une piressiom extrènie, et il se trouve pourtant que tous réali-
sent nne sorte de manœuvre plus ou motos compliquée. De même,
dans l'attimal réoemnoent décapité, des sensations sourdes se pro-
duisent comme d'habitude le long des cellules de la moelle ; comme
d'habitude, elles entraînent à leur suite des mouvemens; et alors
commence la pure mécanique : comme d'halHtude, ces mouvemens
suivent la voie tracée; comme d'habitude, ils convergent vers le
même point et produisent la con^action de la patte ou du bras que
l'animal aurait produite s'il avait connu un danger et voulu s'y sous-
traire. Il n'a rien connu, encore une fois, ni expressément voulu;
ses élémens ont vibré sous le coup de sensations plus ou moins aveu-
gles, et la finalité apparente du résultat n'est que l'ellet de l'har-
monie organique réalisée dans son corps par la sélection naturelle.
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90& RETUE DES DEUX MOIfDES.
ÂiDsi s'expliquerait rexpérience du docteur Robin. Après avoir ra-
nimé par l'électricité la moelle épiniëre d'un homme qu'on venait de
décapiter, il gratta avec un scalpel le sein droit ; aussitôt le bras droit
du supplicié se leva et dirigea la main vers l'endroit blessé. Cest là
un mouvement de défense compliqpié qu^un enfant ne sait pas faire
et qui s'apprend par l'exercice. L'habitude de ce mouvement et de
son adaptation à une fin était donc descendue dans la moelle du
supplicié, où elle se réveillait comme les actions réflexes naturelles,
probablement sous la stimulation d'une vague douleur répandue
dans les cellules encore vivantes et vibrantes.
Le cerveau, disait avec raison le savant psychologue anglais
Lewes, est l'organe principal et dominateur de toute la vie men-
tale ; il a les fonctions les plus nobles, mais il n'exclut pas la part
des autres ganglions à la sensibilité générale. Les sensations qui
viennent des sens et des viscères, il les additionne, les combine, les
modifie, et par un mode de transformation profondément mysté-
rieux, les élabore en idées. Il est le généralissime qui contrôle,
dirige et inspire les actions de tous les officiers subordonnés ; mais
supposer que ces subordonnés n'ont pas aussi leurs fonctions indé-
pendantes, c'est une erreur. « Généraux, colonels, capiraines, ser-
gens, caporaux, simples soldats, tous sont des individus comme le
généralissime, avec un pouvoir inférieur et des fonctions différentes,
selon leurs positions respectives. Mais si le commandant en chef
est tué, l'armée a encore ses généraux; si les généraux sont tués,
les régimens ont encore leurs colonels. Bien plus, par un effort
énergique, un caporal peut faire tenir ferme à sa compagnie. C'est
là la situation de l'animal à qui on a enlevé son cerveau ; chaque
partie séparée de l'organisme a encore son général, son colonel ou
son simple caporal. » Malgré cette comparaison du corps vivant avec
une armée, Lewes n'a pas expressément enseigné la doctrine des
sociétés dC organismes formant un agrégat de cellules vivantes, qui,
quand elles sont des cellules nerveuses, deviennent probablement
capables de sensations plus ou moins vives. 11 n'y a pas, dans le sys-
tème nerveux, une seule et unique conscience, mais probablement
un très grand nombre de consciences sensitives, qui communiquent
ensemble à l'état normal et se transmettent l'irritation (1).
La vie, la sensibilité, la conscience même n'est pas cette chose
une et indivisible qu'avait imaginée le spiritualisme traditionnel :
elle est susceptible non-seulement de directions multiples, mais de
diffusion, de concentration, de transmission et de déplacement.
(i) Sur les sociétés d'organismes et de conteiences, outre les travaux de MM. Schaef-
fle et Ulienfeld, Toir M. Espina-, Us Sociétés animales, et M. Perrier, ks Cohmes
animaies.
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LA GONSCIENGB. 905
Pourquoi, par exemple, lorsque nous diminuons la conscience
d'une douleur par une leclure, par une attention vivement portée
sur un autre objet, diminuons-nous la douleur même? C'est qu'alors
nous distrayons une partie de l'énergie cérébrale et du mouve-
ment cérébral, auparavant employés & transmettre les vibrations
causées par un désordre de quelque organe : c'est une application
du théorème de la conservation de l'énergie, c'est un déplacement
de la force et une transformation de ses effets. Voilà pourquoi encore
nous diminuons une douleur violente par les cris, les mouvemens,
les convulsions de nos membres : toute la force cérébrale ainsi
dépensée à produire du mouvement est autant de force dérobée à la
sensation douloureuse. Parallèlement, la conscience se trouve dépla-
cée en partie ; elle est partagée entre des efforts moteurs et des
sensations douloureuses, au lieu d'être à celles-ci tout entière ; c'est
comme un procédé indirect d'anesthésie. Il est très possible, comme
on l'a remarqué, que l'anestbésie même ne supprime pas absolu-
ment la souffrance, ou plutôt les souffrances de l'organisme, mais
les oblige simplement à rester élémentaires, cellulaires, molécu-
laires. Dans cette hypothèse, l'anestbésie ne permettrait pas aux
sentimens de se fondre en un état général ; elle les laisserait divisés
en une multitude indéfinie de petites affections locales qui ne se
concentreraient pas en une conscience générale : ce serait comme
une vaporisation de la souffrance.
Nulle part, en résumé, on n'est autorisé à admettre une complète
dispariiion de la conscience, si on entend par là le sentiment immé-
diat et spontané de bien-être ou de malaise, de vie favorisée ou de
vie contrariée. Ne confondons pas ce sentiment avec l'intelligence,
encore moins avec la volonté poursuivant une fin. Toutes ces confu-
sions restent au compte de ceux qui, comme M. de Hartmann, veu-
lent voir partout des exemples de finalité, de volonté poursuivant
un but. Nous, au contraire, nous plaçons au fond de la conscience
une sensibilité qui n'est encore ni la pensée ni le vouloir propre-
ment dit. D'une part, cette sensibilité est le seul élément d'ordre
mental qu'il soit plausible de placer sous les actions réflexes. D'autre
part, toutes les nuances intellectuelles dont l'ensemble forme le
domaine de la pensée réfléchie sont, au point de vue de l'évolution,
dérivées de la sensibilité et postérieures. Aussi, loin de dire avec
Aristote que le plaisir est un u surcroît » qui s'ajoute à l'acte intellec-
tuel « comme à la jeunesse sa fleur, » nous dirions plus volontiers
que c'est l'intelligence qui est un surcroît et un épanouissement de
la sensibilité. L'intelligence est de la sensibilité subtilisée qui arrive
à saisir les changemens les plus délicats, même quand les états entre
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906 REVUE DB» DSeX MONDES.
lesquels ont lieu ces eliADgemens ont perdo leur viTudté agréaUe
ou péniUe; nos pensées, ce sont des plaisirs ou des peines dont
k peinte est émonssée et que nous effleurons en pissant a? ec rapî-
dite de Tun à Tautre» sans enfoncer; TintelUgence voit moins les
choses qae leurs rapports de succession et de ômultaoéité. Sortie
de la sensibilité, elle finit par s'opposer à la sensibilité même. On
peut lui appliquer ce que nous ayons dît plus haut des effets pnn
duits sur la rétine par l'alternative de la d4>eDse et de la réparation
nerveuses. Lorsqu'on a d'abord vu, pendant longtemps, un objet où
la faimiëre et Tombre sont en un vif cot^raste, si ensuite on regarde
l'ombre avec les yeux iatigués, on voit de la lumière; si on regarde
la lumière, on voit de l'ombre; on peut ainsi avoir d'an objet une
« image négative, » c'est-à-dire une image où les parties lumineuses
paraissent en noir et les parties noires en blanc. Les physiologistes
expliquent ce fait en disant que les nerfs qni avaient d'abord fourni
la seusation de la couleur vive se trouvent émoussés, vibrent moias
et donnent^ par conséquent, une sensation faible, tandis que l'inverse
alleu pour les nerfs qui ont dcmné la sensation de la couleur sombre.
Une loi analogue explique, selon nous, la genèse de l'intelligence;
on peut dire qu'elle est une image n^ative des choses, dans laquelle
ee qui était tout lumineux de ^isir, de douleur, de saisibilité, a
pris la teinte de l'indififérence; au contraire, les rapports et les con-
tours des choses y rassortent en plane lumière et frappent presque
exclusivement la conscience. L'intelligence demeure donc toujours
plus ou moins superficielle : circum prœcordia ludit. C'est la faculté
de sentir, le sentiment au sens le plus général de ce mot, qui, à tous
les points de vue, nous parait la vraie caractâistique de l'existence
mentale et peut-être de toute existence. La pensée, ou a représen-
tation intellectuelle, » comme disent les Allemands, Varstellung, et
la volonté, Wille, n'en sont à nos yeux que les manifestations par-
tielles. Au lieu de décrire le monde, avec Schopenbaner, « coname
volonté et représentation, » volonté inconsciente et représentation
consciente, il vaudrait peut-être mieux décrn-e le mande comme
sentiment. Au lieu d'enseigner avec M. de Hartmann la a philoso-
phie de l'inconscient, » on pourrait, avec plus d'avantage encore
et de vérité, professer la « philosophie du conscient, » qui, sous
faction réflexe, comme sous la volonté et l'intelligence, retrouve la
sensation, puis, sous la sensation même, le plaisn* ou la douleur,
conséquemment un état de conscience, nulle part l'inconsc^ce et
Pindifiërence.
Alfred Fouillée.
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LA
BOTANIQUE DES CHINOIS
!• E. Bretschneîder, Earïy European Kesearches into the Flora of China. Shanghaï,
t881. — IL Botanic^n sinicum, Londres, iS82; Trûbner. — HL L*Abbé Armand
David, Voyagé dam V^mpirt chinois^ 2 yïjL 1q-18, arec cartes et grayurea. Pêriê,
i87V1883$ Hachettfl.
Depais quelque temps, on parle beaucoup de la Chine; la plu-
part de ceux qui en parlent la tonnaissefit mal. En général, nos
compatriotes la tiennent en peu d'estime. Cependant, bien que les
Chinois ne nous aient rien donné de plein gré, notre civilisation ne doit
pas «oublier te qu'elle leur a einpnn!rté,sous peine d'ingratitude. Mais
à feut que nous nous moquions: étranger est toujours synonyme
d'étrange. Les habitans du Céleste-Empire sont étonnans , nous les
faisons grotesques ; leurs mœurs sont extraordinaires, nous les fai-
sons ridicules ou même criminelles. Nous «dnoettons volontiers qu'ils
noient leurs iilles , qu'ils accommodent leurs alimens à l'huile de
ricin, qu'ils peignent sur leurs étendards de guerre des images capa-
bles d'épouyanter leurs ennemis, et que, pendant une éclipse, ib
frappent avec frénésie sur leurs gongs pour chasser le dragon en
train de dévorer le soleil ou la lune. En revanche, plus d'un enthoH-
siaste leur attribue les yertus de l'ftge d'or, vante les merveilles de
leur indostrie et prend pour témoin de leurs qualités morales et
économiques Fextension toujours croissante de leur population.
Derrière ces contradictions, il y a surtout de l'ignorance. Le petit
nombre d'Européens, missionnaires, explorateurs, diplomates ou
savans, qui ont abordé l'extrême Orient ou déchiffré ses encyclopé-
dies, ont seuls là-dessus des sentimens fondés , parfois discordans,
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908 RETUE DES DEUX MONDES.
effet de rhumaine nature. Entre ces impressions disparates n'y
aurait- il pas jour pour une appréciation moins personnelle » parce
qu'elle ne part ni d'un chrétien découragé, ni d'un commerçant
trompé» ni d'un voyageur aigri par les fatigues de la route et les
lenteurs de ses guides, ou choyé par la toute-puissance d'un gou-
verneur de province, mais d'un naturaliste à même d'apprécier plus
équitablement la science pratique d'un membre de la grande famille
humaine à qui nous devons le thé, la rhubarbe, la soie, la pèche,
l'igname, et tant d arbres et tant de fleurs, depuis l'Allante jusqu'à
la Reine-Marguerite î
Je sais fort bien qu'on se fait une pauvre idée chez nous de la
science d'un mandarin. On consent à dire, par habitude : les lettrés
chinois, mais en ajoutant que toute la connaissance d'un lettré se
borne à celle des hiéroglyphes de sa langue, et toute sa gloire à
subir des examens. Ce lettré, en effet, s'instruit toute sa vie, et, en
s'instruisant, il monte en grade; il entre enfin à l'Académie des
Han-Lin (car la Chine a son Institut)^ et, après un persévérant
travail de plusieurs lustres, il peut parvenir à connaître le sens
actuel oii antérieur de tous les caractères de sa langue, caractères
dont chacun, souvent depuis une origine plus qu'antique, contient
en soi-même la définition de l'objet qu'il représente. Condamné par
la nature même de son idiome à être lettré d'abord , s'il veut être
ensuite savant, il peut, après ce travail préparatoire, lire les œuvres
innombrables des annalistes, des géographes et des commentateurs
qui ont décrit les productions de son sol ou les êtres importés,
depuis deux mille ans, de l'étranger en Chine. Le grand catalogue
descriptif de la Bibliothèque impériale de Pékin, rédigé par ordre
de l'empereur et terminé en 1700, a deux cents volumes, et, mal-
gré le nombre considérable d'ouvrages de botanique qu'il indique,
il est forcément incomplet, puisque le dernier ouvrage de ce genre,
le plus remarquable, porte la date de 18&8.
L'auteur de cet ouvrage se nommait lui-même Yû-lou-nung
(l'Agriculteur du Yû-lou); il était né dans le Ho-nan (la province
située au sud, nan^ du fleuve, Ho). Il était entré dans la vie pu-
blique en 1817. Après avoir pris ses degrés universitaires en se
faisant recevoir gradué de première classe, il commença sa car-
rière comme secrétaire attaché à l'Académie des Han-Lin ( la forêt
de pinceaux). En 1819, il fut nommé examinateur principal dans
le Kuang-tung. En 1831, il entra au Collège impérial des inscrip-
tions. En 1832, il fut envoyé dans la province de Hu-pei comme
directeur provincial d'éducation. Retourné en 1834 à Pékin, il y
fut successivement appelé à divers emplois de marque, directeur
du cérémonial d*état, sous-chancelier du grand secrétariat, vice-
président du ministère des rites. Après quelques nouvelles charges
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LA BOTANIQUE DES CHINOIS. 909
provinciales, nous le retrouvons dans la cour du Nord {Pei-King^
que nous appelons Pékin)^ vice-président au ministère de la guerre,
un an plus tard avec le même titre au ministère des finances. En
18&0, il est élevé à la dignité de gouverneur général dans le Hu^
Kuançy puis dans le Ho-nany où il dut, en 18A2, combattre les
rebelles. Après plusieurs années dans lesquelles, suivant les lois
de son pays , il passa comme gouverneur général d'une province à
l'autre, il se retira en 18&6, forcé à la retraite par l'état de sa santé,
et mourut quelques mois après, laissant manuscrite une Encyclo-
pédie de botanique accompagnée de dix -huit cents planches en
partie dessinées par lui-même. L'édition en fut publiée par un con-
tinuateur qui la donna sous le nom posthume que l'empereur régnant
avait accordé, comme un titre de gloire, à rAgriculteur du Vû-lou.
Yoilà quelle est la vie d'un lettré chinois. Eiaminateur, admi-
nistrateur, financier, général d'armée, il rédige en même temps
un traité qui, chez nous, aurait jadis rempli l'existence laborieuse
d'un bénédictin. Sachons donner à ce Chinois le tribut d'éloges
que mérite une telle puissance d'esprit. Tempérons cependant cet
éloge par quelques réserves. Successivement placé à la tête de plu-
sieurs grandes provinces, l'Agriculteur du Yù^lou put connaître
par lui-même un grand nombre de plantes et de produits, satis-
faire ainsi ses goûts personnels, et faire profiter ses contemporains
d'observations nouvelles. Mais son r6le n'est pas celui qu'aurait en
Europe l'auteur d'un ouvrage d'aussi grande envergure. Tout se
transmet en Chine depuis l'antiquité; on n'y est pas plagiaire,
parce qu'on y suit l'usage en reproduisant trait pour trait les docu-
mens d'une époque antérieure écrits ou dessinés. La dernière ency-
clopédie contient encore des chapitres de l'Encyclopédie primitive
(en Europe, nous dirions légendaire) de l'empereur Cben-Nung.
Ce personnage a régné vers le xxvni* siècle avant Jésus-Christ
dans VEmpire du Milieu. Ce terme, qui aujourd'hui désigne offi-
ciellement la Chine en Chine même, a été pour ses lettrés le pré-
texte d'un calembour qu'il faut bien croire intentionnel. Sous ce
nom d'empire du Milieu {tchoung-kouo) il n'y a, en réalité, qu'une
désignation géographique, celle du pays situé au milieu des deux
fleuves qui coulent de Touest à l'est, des montagnes du Tibet vers
la mer, pays dans lequel se concentrait à l'origine l'exercice d'une
autorité unique et l'essaim d'une population 'encore peu nombreuse.
Mais les Chinois sont orgueilleux, c'est leur moindre défaut, et le
tchcung-kouo est, avec le travail des générations de lettrés, devenu
poiu* eux ce qu'était pour les Grecs le sanctuaire de Delphes, ni plus
ni moins que n le nombril de la terre. » A l'époque plus barbare,
sinon plus naïve, où vivait Chen-Nung, le siège de l'empire fut tour à
tour dans le Chan-tung méridional et dans le Ho-nan occidental. Or,
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_J
J
910 RET9fi DES BEUX MMBBk
il existe à 13 lis au nord de la ville de Lu-ttr^fou une
appelée P<hhaH^<han (en latin centum frugum moA«),eù l'i
Chen^ung est enccnre adoré anjourd'lMiidaiis un temple foadô an
Ti* eiède de notre ère. au pied de la montagne est une source noa*
mée P<94i09htjsut, ht fontaine des céréales (cenUim frugum /am) z
c'est là que, d'après la tradition, le grand empereur Chen-oung (sorte
de Triptolème orientai) enseigna à son peuple à iabomw la terre
et i semer le grain. De là viesnt ^e ses snjete leconnaissMs ie
Bonnnàrent Chen-mmf^ ce qui signifie : le divm agriculteur* G'esC
oicoFe i ce gcaiid initiateur qu'on a attribué les ptes anciens decu^
mens sur les plantes médicinales. G'eet le long d'un ruisseaa qui
IvaversaH sa bonne ville de Wen-hien (aiqourd'iiut Houai-kùkg-fou^
dans le H^^nan)^ qu'il se plaisait à la récolte des plantes médicinales
quelques siècles avant le sacrifice d'Abraliaml Le bon Ghen-nung
avait si bien profité de ses herborisations et de ses expériences ^cpa'il
avait reconnu peur vénéneuses non moins de soixante-dix espèces de
plantes sur trois cent soixante-cmq dont il composa la description en
y joignant des preseriptions médicales. Cest là œ qu'en <2iMie on
nomme un Pen-ts*éto. de terme correspond au 'sens qu'avait en
Europe le mot herbier au moyen ftge, à l'époque où tei livre de la
renaissance s'appelait : le Grant Herbier translaté du Uoin en frm^
çoiê. Nous avons perdu déjà quelques-uns des livres du moyen ≥
mais les GUnoîs possèdent encore le Pen-ts*ao de Giien'^nnng. U
paraM cependant qu'à l'époque où herborisait le divin agricult0ar«
l'écriture n'était pas inventée, et que la science se transmettahi
parmi ses sujets, de génération en génération, par une tradition
orrie : ce qu'on nommait un Pen-ts'ao ne fut pas d'abord un livra
écrit. La botanique en Chine a^eu son Homère et ses rbi^psodes»
d'un caractère tout particulièrement utilitaire : diaque peuple a aan
génie.
Ce «erait un curieux travail que d'étaA>lir par quplle filiatûm
l'muvre de Ghen-nung est parvenue jwsqu'à nous. Sans vouloir
même essayer ici une tentative fastidieuse pour bien des lecteuis,
â n'eet pas hors de propos d'ajouter que l'empereur Ghen-nung
(nommé aussi Y^io^cheng, en latin medidnœ ^sapiens) ^ transmit
assurément ses goûte à son «uccesseur Htumg-ti (nommé ausiî
Yco-wang ou medidnœ prineejn)^ lequel ordomia à son nÛHBtre
Ki4^o (nommé aussi Vao-Tmy ou medicime aiavm) d'examiner les
vertus des plantes, de -composer un Pen-Hs'ao et d'y d^MMSier des
formules pour la guérison des maladies. De règne en règne 9
le Pen-tB^ao alla ainsi s'angmentant, jusqu'au temps du célèbre
Gonfuctus , qui, non content d'être le Selon de la Qiine, m fut
aussi le Pisistrate. De oommenture en commentaire, Tosuvre de
Cben-nung et de ses successeurs parvint jusqu'à rérudlt Li'^bî*
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LA BÛT^MIQUE DES CHINOIS» 911
tchoAy qui, au xvi* siècle de notieèrâ, commença eft 1562 la publi-
cation d'une compilation nouyelle, le Penr-tg'ao-kang-moUj qu'il
tennûia au bout de yingt-sÛL ane de travail, en 1578. Il écrivit
jusqu'à troÎB fois le manusorit de cet oorrage avant d'en être satis-^
fait et mourut avant do l'avoir publié. Cet boimeur fut. réservé, k son
fik, qiiil {HTésenta l'ouvrage à l'empereur en 1596 e^ obtint immé*
diatement L'ordre (nous* dirions l'autorisation) de l'imprimer. Or, le
Penrijiao de Li-chi-tchen, la plus grande aulorité qu'il y ait en fait
de botanique chinoise, commence par le Chennung-pen-tdao-king,
Q'eet-àrdire par le Penrtiao de L'empereur Ghen-nuing^ II. ne faut
pas sans doute s'étonner ai, au travers de tant de copies et d'ono:
telle auite d'années, l'œuvre de ce botaniste archaïque a'est altérée
quelque peu, si elle a subi de» suppressiraa ou des interpobbtionfl..
L'oeuvre homénque elle-même n'a pas échappé à. de tels accidensv
Haifil il n'est pas plus permis de douter de l'exist^Me de Ghen*Bung
qne de celle d'Homère : kt. vénération des Chinois est^ pour le pre-
mier» la même que celle des Grées pour le second, et dans uu
paya où tout repose sur la tradition, l'une des principales préocca-
pations de chacune des dynasties qui ont passé tour à tour sur le
trône parait avoir été de. se retremper dans la source divine où pni-
sait le fondateur de la monarchie, en s'identlfiant avec son nom et
8oa œuvre par une édition nouvelle du Pm^iaOy édition qui pre-
nait une valeur politique en même temps qu'une valeur médicale,
et qui a&ermissaU. la dynastie dws l'estime et dana le respect de ses
sujetB.^
U faudrait ici que nous pussions mettre 'sous les yeux de nos
lecteurs la représentation de quelqu'une des illustrations des Pen-
ttaù chinois. Eeureusement il y a peu de persiumes qui n'aient en
roecasion d'examiner de ces peintures du G^este-Empire,. figurant
des fleurs et des animaux, avec quelques caractères expU^iant leur
nom avec leurs usages. On connaît ces images un peu grossières,
dépourvues assurément de netteté dans les détdls et de perspec-
tive dans l'ensemble, qui ont pourtant une valeur incontestable aux
yeux du naturaliste. Ou s'est plaint , non sans raison , qu'elles ne
suffisent pas pour la détermination scientifique. U est évident qu'il
nefaut pas attendre des naturalistes chinois la précision qu'en Europe
noiiA avons de la peine à obtenir d'un dessinateur spécial : ce qu'on
peut seulement exiger d'eux, c'est une représentation qui permette
de reconnaître. A. ce point de vue, les planches de leurs encyclo-
pédies se divisent a^ deux eatégories. Tantôt ils dépeignent un
obj^ d'après le oui-dire, sur des récits parfois un peu merveilleux ;
la. pkmchOi. ex^ ce c«s, n'a pas pl«s de valeur que celle qui, dans
le faineux exemidaire illustré du Dioscoride de noto BMotfaèque
nationale^ noua naontse un w^ sortant duchapean dfua champi*
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912 BETOB DES DEDX MONDES.
gnon. D'autres fois , ils ont dessiné ce qu'ils voyaient » et quand
nous connaissons la plante , nous identifions sans peine la figure.
Ce n'est pas un mince éloge à leur adresser, surtout quand on songe
à la prodigieuse quantité des dessins qu'ils ont produits, et non
seulement dans les multiples éditions du Pen-ts'ao. Dès la dynastie
des LianÇj au vi® siècle de notre ère, il existait déjà deux volumes
de planches destinés à l'illustration du RKya^ dictionnaire des
termes employés dans les textes anciens, et attribué à Ghou-Kung,
lequel vivait vers ilOO avant Jésus-Christ. Ces dessins sont dus
à Térudit Kuo P*o, qui, vers la fin du lu" siècle, fixa à peu près l'état
actuel de ce texte de Fantique science chinoise.
Dn lecteur désireux de scruter davantage ce qui concerne les
éditions successives de ce vieux classique pourra consulter le Chi-
nese Bepository^ t. xvu, 1869, p. 169. Il y lira dans la préface écrite
par Kuo P'o (le même qui s'est fait connaître par l'exposition de la
doctrine religieuse du Tao) que le Rk'ya est « la fontaine de la
science, le jardin des belles fleurs » (c'est-à-dire aussi des belles-
lettres ; la comparaison indique le goûit des Chinois pour la bota-
nique). Le même lecteur, que nous supposons doué d'une si hono-
rable curiosité, devra examiner, s il veut se faire une idée du nombre
de plantes connues par les naturalistes chinois et désignées dans
leui*s livres , non-seulement les éditions successives du Pèn-ts'ao
et du Rliya, mais encore le Kùn-fang-pu {Trésor de botanique)^
publié en 1630 par Wang-siang-tsin, en trente livres seulement, et
réédité en 1708, par ordre de l'empereur, en cent livres, sous le
titre de Kouang-K'ûn-fang^pu {Nouveau Trésor de botanique); le
Tou-chou-tsi-tcheng (1726), vaste compendium de la littérature
chinoise, dont la partie botanique seule comprend trois cent vingt
livres , et les ouvrages d* agriculture , et encore les traités de géo-
graphie, dans lesquels sont intercalés de longs détails sur les pro*
ductions naturelles de chaque province. L'un d'eux a même perdu la
forme géographique; nos botanistes l'appelleraient une flore locale.
Ki-Han, qui était ministre d'état sous l'empereur Hui-Ti (290-807
après J.-C), et qui avait gouverné la province de Canton, publia^
en eflet, un traité dont le titre signifie à peu près Examen de la
flore du sud'. Il mentionne en passant bon nombre de types d'une
flore plus septentrionale. On y distingue plus de soixante-dix espèce
pariaitement connues, et dans ce nombre plus d'une plante non
spontanée en Chine, ce qui prouve que, dès cette époque reculée,
on s'était occupé dans ce pays de l'introduction des végétaux utiles.
En eflet, dès Tan 189 avant Jésus-Christ, le grand empereur
Wu-Ti, le même qui ouvrit à l'est des relations avec le JapoUi
envoya à l'ouest un ambassadeur chez les Vouë-tchi^ peuple établi
alors le long des rives de TOius. C'est le même encore qui soumit
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JLA BOTANIQUE DES GHIMOIS. 018
à ses armes le Nan-Vûe^ c'est-à-dire le pays situé au sud du Tang-
tzé-kiang, et même une partie de YAn-nan, ce qui prouve que les
droits revendiqués par la Chine sur le royaume de Hué ne datent
pas d'hier. L'ambassadeur de Wu-Ti, nommé Ghang-Kien, après de
cruelles vicissitudes, ne revint que vers l'an 126, mais se représenta
les mains pleines de nouveaux trésors à la cour de son empereur,
dont la reconnaissance l'éleva à la dignité de prince (wang). Cet
illustre personnage écrivit une relation de son voyage, relation per-
due aujourd'hui. C'est à lui que les anciens auteurs chinois attri-
buent l'introduction du Carthame, de la Fève, du Concombre, de la
Luzerne, de la Coriandre, du Noyer, du Sésame. Depuis cette époque,
l'introduction des végétaux utiles continua toujours, et même celle
des végétaux d'ornement. Les plantes de l'Inde ont pénétré en
Chine à la suite des prêtres du dieu Bouddha , qui , aujourd'hui
encore, cumulent en Chine le métier d'herboriste avec les fonc-
tions sacerdotales. Us y eurent d'autant plus de mérite que, pen-
dant plusieurs siècles , la Chine et l'Inde ne communiquèrent que
par un grand circuit au nord du massif montagneux du Tibet, par
la Bactriane et le pays de Caboul.
La propagation du mahométisme, à une époque plus récente, a
marqué l'arrivée d'un autre groupe de plantes : le Dattier est venu
de la Perse, le Fénugrec de l'Arabie. Quand les provinces de l'Asie
méridionale eurent été définitivement conquises, elles fournirent
un ample et nouveau tribut d'arbres utiles pour la teinture, la par-
fumerie ou l'ébénisterie, ou de végétaux d'un bel aspect. Dès que
l'empereur Wu-Ti avait eu soumis le Nan-Yûe^ il avait fait bâtir
dans la capitale de ses états, la ville de Tchang -Ngan (1), le palais
de FoU'Lîy dans les jardins duquel il fit planter des arbres empruntés
aux provinces du Sud, comme pour étaler sous les yeux étonnés de
ses sujets du Nord quelques-unes des merveilles de ses nouvelles
conquêtes. On put voir dans ces jardins, d'après la relation qu'il en
fit écrire, les deux Nephelium^ les deux Canarium^ l'Aréquier, le
Cannelier, le Bananier, l'Oranger à fruit doux, le Balisier, etc. Il est
probable que la plupart de ces végétaux ne vécurent pas longtemps
dans la vallée de la rivière Weîy mais leur perte a été depuis ample-
ment compensée. Le Pois, l'Épinard, la Moutarde blanche, la Pas-
tèque, l'Arachide, pour la plupart largement cultivés en Chine, y
sont les résultats d'une introduction savamment poursuivie. Les
lettrés avaient fait de ce moyen d'enrichir l'empire comme une
science spéciale; dans une de leurs encyclopédies, publiée en 1735,
à l'époque la plus brillante de leur civilisation dans les temps
(1; Cest-à-dire Si-ngan-foUf dans la proTince actuelle da ChmSi»
TOMi uz. ~ 1883. 58
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91& 2ET17B DE8 DEUX MOSXMS.
modernes, sebe Uwa «ont consacrés à l'orig$De .de diSéreBS vég^
tftnx. Les Chinois ont été chendber des plantes jusque dans le No^
t«au4Ionde. Nous ne parlons pas ici de la Pomme de terre ni du
Tabac, qu'ils ont reçus de rfiurope, mais du Hws, cultivél Pékin de
temps immémorial pmir la nourriture des pauvres, et dont Toriginei
longtemps controversée, est indnbitabiemeKit américaine. M. Sim<m,
qui a largement et utilement parcouru les provinces mécidionales de
k Chine, a pensé même que le Bambou, le Palmier à chanvre et k
Taro avaient dû jadis aussi y être introduits. Quoi qu'il en soitdd
ees trois plantes, ne voilà-tril pas à l'actif d'un peuple si longtemps
et si injustement dédaigné une série d'efforts dont le résultat
honorerait grandement, n'importe dans quel état de l'Eurqpe, une
société d'acclimatation? On peut dire assurément que, même dans
tes pays de notre Occident les plus favorisés de la nature , il n'a
rien été fait, surtout ritn poursuivi, qui approche de ce qu'a réa*
Usé, en lait d'introductions utiles de végétaux dans l'orient deTAsiet
l'industrieuse persévérance de la race jaune.
Ces détails, qui prouvent avec quel goût les Chinois ont depuis
une haute antiquité étudié et recherché les plantes, expliquent sura-
bondamment comment, avec l'étendue du pays qu'ils habitent, ils
ont pu rassembler dans leurs livres les noms de cmq à six mille
espèces végétales. Ce chiffre approximatif nous est fourni par un
savant spécial, M. le docteur Bretscbneîder, qui habite la Chine et
spécialement Pékin depuis plus de quinze ans comme médecin de
l'ambassade de Russie. Pendant ce temps, M. Bretschneider, fondé
sur une comiaissance laborieusement acquise de la littérature chi-
noise et sur d'obligeaoles oooMnunicatioDS des savans de Saint-
Pétersbourg, a profité des trésors contenus à Pékin dans la biblio-
thèque de la mission ecclésiastique pour donner à l'Europe des
doGumens précieux sur l'histoire, la géographie, l'archéologie, et
principalement l'histoire naturelle de la Chine. M. Brelsohneider s'est
appliqué à étudier, d'après les sources chinoises, les anciens rap-
{rârts de la Chine avec les nations qui l'avoisinent à l'ouest , et
jusqu'avec les Arabes. Si ces pages tombent sous ses yeux , il y
reconnaîtra bien vite des détails empruntés à ses propres travaux.
Dans un sentiment exagéré de modestie, ce médecin distingué a
commencé par écrire, en tête de son plus récent mémoire, qu'il
n'était ni sinologue ni botaniste. Il ne lui a manqué sans doute que
d'être un peu plus l'un et l'autre pour nous donner la clé de la
nomenclature et de la classiûoation botanique en usage depuis un
temps reculé chez les lettrés chinois.
Tout à l'heure nous regrettions de ne pas pouvoir mettre sous
les yeux de nos lecteurs de ces dessins où maint artiste excelle
à Changhaî ou à Canton. Les difficultés de la typographie nous
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LA BOTANIQUE. DES CHINOIS. 915
privent ausâ de reproduire , pour illustrer le texte, quelques-uns
de ces caractère d'aspect rébarbatif sans doute, mais dont Tétude
jette un jour pénétrant sur rintelligence d'une race, profondément
différente de la nôtre» et fait apprécier de quelle manière, tantôt
pratique, tantôt poétique, cette race a conçu les diversités des
végétaux. II suffit, pour le saisir jusqu'à, un certain point, que
Ton soit instruit de Timportance que prend, dans la phrase chi-
noise, la place des mots : Malherbe eût certes été, — d' après Boi-
leau tout au moins, — le premier des grammairiens du Céleste -
Empire. Le sens, en effet, varie suivant la place, comme dans
l'anglais moderne. Lorsqu'un Anglais dit tree-ivjf (arbre-lierre,
pour lierre arborescent), silk-worm (soie-ver, pour ver à soie),
Tcorm-seed (ver- graine, pour graine vermifuge), cet Anglais parle
chinois. De là vient, pour le dire on passant, que de toutes les lan-
gues européennes, c'est la langue anglaise, la plus pauvre en acci-
dens grammaticaux, que les Chinois* apprennent le plus facilement
et le plus volontiers. C'est la seule que connaisse l'ambassadeur
actuel , M. le marquis Tseng, qui doit se plaire mieux à Longes
qu'à Paris, et plus d'un Européen trouva dans k. connaissance,
môme imparfaite, de la langue anglaise, le moyea de s'entendre
avec un lettré chinois et de se faire traduire par ée lettré tel traité
spécial qu'il désirerait connaître. Ces affinités linguistiques relatives
entraînent une affinité politique, relative aussi, mais dont notre
diplomatie devra tenir compte. C'est peut:-ètpe grâce à ces affi-
nités q<ie, dans les dépêches officielles, l'Angleterre est désignée
par le caractère y^ig (équivalent, par la prononciation, à la pre-
mière partie du mot English), et dont le sens spécial est celui
d^èxcelient.
On va voir, par quelques exemples, commeot la place des mots
détermine le sens dans l'expression composée qui souvent dés^e
une plante au Céleste-Empire. Le ricin est nommé pi-herbe ^ te pi
est un insecte, une tique, à la:juell6 ressemblent en effet ses
graines (1). L'avoine [petit-clochs-froment) est le froment à petite
cloche,. à cause de la forme de sa baie; la fève {ver-herbe) est
l'herbe au ver, parce que son ovaire velu et. boursouflé rappelle
l'aspect d'un ver à soie.. Le nom du Lilium tigrinuniy po-he (oent
ensemble), indique la multitude des bulbes écailleux qui se for-
ment en terre à la base des hampes florifères de ce Lis. D'autres
fois le nom^est tiré de Tépoque du développement. Le Chimonanthus
fragram est le prunier du douzième mois, parce que ses fleurs
apparaissent en hiver;, le Jumùnum^ nudiflorum est la. fleur du
(1) Le mxA \Uktk riokms délire à It f»is la plante et Timecte.
016 RETUE DES DEUX MONDES.
printemps. Certaines appellations sont empruntées à un u^age, à
une pratique religieuse, à une allégorie quelconque. La noix de
bétel se nomme jt?m-fan^ (ce qu'on peut traduire approximativement
par « Monsieur l'invité» ) parce que le premier acte de la civilité
chinoise est de l'ofifrir à l'invité qui entre, en prononçant les mots :
pin-lang. Il y a quelques-uns de ces mots qui indiquent l'origine;
ils sont fort importans pour le botaniste géographe. Le Grenadier
est « le goitre du pays d'An, » allusion à la forme de ce fruit, ori-
ginaire du pays d'An (au sud duquel est l'Annam, en chinois
An-nan). La pastèque est si-kua, la courge d'Occident. Quelquefois
le terme chinois consiste même dans la traduction ou la tran-
scription du nom que porte la plante dans un autre idiome, notam-
ment en sanscrit, ce qui s'explique par la propagation des doc-
trines religieuses. Ainsi le Ficus religiosuy dans l'Inde bâdkidruma,
est en chinois tao-chuy c'est-à-dire, dans les deux langues, a l'arbre
de la sagesse. » Ainsi encore le salo^ l'arbre sacré sous lequel Boud-
dha avait quitté sa vie mortelle, devient en chinois solo. Mais ici
l'infidélité de la transcription cache une transformation beaucoup
plus considérable. Comme le vrai sala^ le Shorea robusta du Goro-
mandel ne peut croître en Chine, c'est le Marronnier chinois que
les bonzes plantent autour des pagodes sous le nom de solo. Aussi
Tappellent-ils encore : « le châtaignier du divin précepteur. »
Ce sont là des exemples fournis par la langue parlée d'appella-
tions composées. Ce sont des phrases comme en écrivaient les bota-
nistes descripteurs au temps de la renaissance. Maïs beaucoup
de plantes sont aussi désignées en Chine par des monosyllabes,
et pour comprendre le sens qui se cache derrière les hiéroglyphes
correspondans, il faut une habileté dont nos lecteurs se refuseraient
à ce qu'on leur expliquât les secrets. Ils peuvent cependant enten-
dre qu'un grand nombre de ces signes sont composés et, bien qu'ils
s'énoncent par une seule articulation, ont en eux le sens d'une
phrase. On n'est pas étonné de voir l'Armoise, aux feuilles digi-
tées, exprimée par le signe de l'herbe et celui de la main ; le Taro,
dont les feuilles sont clypéiformes, par le signe de Vherbe com-
biné à celui du bouclier; le Jujubier, par celui de l'épine redou-
blé. Le thé a deux noms principaux : un nom vulgaire, icluiy un
nom littéraire, ming. Le premier, originairement, comprenait le
signe de l'herbe au-dessus de celui de l'or (herbe qui vaut de l'or);
le second , le signe de l'herbe au-dessus de celui du développe-
ment (herbe dont les feuilles se développent dans l'eau bouillante).
Le caractère du saule est plus difficile à comprendre. C'est un arbre
au milieu des deux battans d'une porte, précédé du monogr&nune
du soleil. Cet arbre, connu par sa vigueur, était l'emblème de l'im-
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LA BOTANIQUE DES CHINOIS. 917
mortalité et de réternité, et quand on se tournait vers le soleil pour
lui offrir le sacrifice à la porte d'une maison, on commençait par
y ficher une branche de saule. Le sens du caractère du saule est
donc : arbre solaire des portes.
En voilà certes assez (sinon trop) pour faire apprécier le génie
propre des Chinois et le mode spécial suivant lequel leur intelli-
gence déliée a compris les végétaux; Tout cela n'est point trop bar-
bare. Il y a là des qualités d'observation indéniables, observation
des caractères comme des origines. Il y a plus encore, c'est-à-dire
la conception d'une classification générale. Le signe de l'herbe entre
dans 1)902 combinaisons, et celui de l'arbre dans 1,358. Or, notre
célèbre Tournefort a commencé par diviser l'ensemble du règne
végétal en herbes et en arbres. D'autres signes sont spéciaux à des
groupes de plantes : aux légumineuses , aux cucurbitacées , aux
céréales, aux plantes textiles, aux champignons ; et le second , qui
accompagne ceux-là dans les caractères composés, joue le rôle d'at-
tribut ou de déterminatif. Le mécanisme de la langue écrite permet
au lettré chinois de définir par le genre et par l'espèce : c'est le prin-
cipe même de la nomenclature linnéenne, comme l'a reconnu depuis
longtemps le célèbre sinologue Pauthier. Le lettré chinois mérite
donc vraiment le titre de savant. Il a eu le sentiment de nos géné-
ralisations scientifiques en histoire naturelle. Mais c'est surtout dans
l'application qu'il faut étudier le génie industrieux de sa race.
L'horticulture chinoise nous ofire une application large et natio-
nale des connaissances laborieusement consignées dans les ency-
clopédies par le pinceau des spécialistes. Gomme l'a écrit un méde-
cin français, M. le docteur E. Martin, qui est resté plusieurs années
attaché à notre ambassade de Pékin, le peuple chinois est certaine-
ment le créateur de l'art des jardins. Dès une haute antiquité, ses
chefs ont eu la sage précaution de faire cultiver sous leurs yeux
non-seulement les végétaux agréables à la vue, mais encore ceux
qui pouvaient augmenter les ressources de la population. Leurs
vastes enclos ont été souvent les pépinières des provinces, et, pour
exciter l'émulation de leurs sujets, ils décernaient des récompenses,
dans mainte occasion officielle, à ceux qui leur présentaient des
fleurs ou des fruits nouveaux. Nos sociétés d'horticulture ne font
pas mieux. Les annales de la dynastie des Tsing mentionnent des
mandarins chargés de veiller sur les jardins de l'empereur, et
tout spécialement sur les bambous. Le goût pour les fleurs, excité
par une impulsion supérieure, donna à certaines plantes une
valeur commerciale étonnante. Le Sambac, dont les fleurs ont à la
fois l'odeur de la rose et celle de l'oranger, comme fondues dans
l'arôme du jasmin ordinaire, et servent à parfumer le thé, les
liqueurs, les sirops, les confitures, a valu à Pékin, bien que ce ne
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918 HBTDE DBS DEUX MOIOMBS.
soit qu'un p6tit arbrisseau, Jusqu'à' 50 et 60 francs en momiaEie di
France, et même davantage. Une asolépiadée qui ne domie SM
parfum que la nuit, le Pèrgulariu odoratissimay a coûté jusqu'à
20 et 30 onces d'argent, et chaque année le vice^noi de la provinift
de Tehé-Kiang en adressait plusieurs pieds à Pékin pour les appar-
temens de l'empereur. Pour profiter d'un goût aussi lucratif, Tboiv
ticulture chinoise n'a eu, du reâte, qu'à mettreen œuvre les tréaois
d'une flore naturelle à laquelle nous devons les principales de nm
fleurs d'ornement : l'OEillet de la Chine, envoyé dès 1702 à l'abbé
Bignon, et décrit en 1705 parTournefort; VAnter^ adressé en 1728
par le P. d'Incarville à ^toine de Jussieu, et qui, après plusieors
semis améliorateurs, reçut d'un comité d'amateurs, ràunis au cov*-
vent des Chartreux, le nom de Reine^Marguerite ; notre ChrysoF-
thème d'automne, qui a longtemps figuré sur les armoiries» des
empereurs; le Dicentra, dont les calices roses éperonnés figuretit
un double bouclier protecteur; la Ketinie ou Ruse de Chine; le
Chèvrefeuille de Chine, dont le nom chinois signifie a fleur d'or et
d'argent, » par allusion à ses variations de couleur; le Bégonia
discoloTy vert en dessus, garni de nervures pourprées en dessous;
l'Hoitensia qui, introduit en Europe par lord 3facartney, reçut du
botaniste Commerson le nom de M*^ Hortense Lepaute, femme d'un
horloger fort connu ; notre Camélia, que les Chinois nomnfênt flear
de thé ; enfin, le Nerine sarniemis^ qui, dans notre nomenclature,
poile le nom de l'île de Guernesey, parce qu'un vaisseau qm rap-
portait en An^'leterre des bulbes de cette él^ante amaryllidée ayant
échoué presque en vue de sa patrie, ces biribesv portés par le flot
sur les cétes sablonneuses 'de rilOi s'y fixèrent et s'y maintîfirentà
la faveur de la douce température que loi assure le courant veiuait
du golfe des Antilles.
Telles sont, pour la flore herbacéo^au moins, les prindpaux élé-
mens de ces jardins chinois dont ou n'a vu que de mauvais spèA-
mens au Trocadéro en 1878, et qui nous paraîtraient moins disgra-
cieux et plus étranges à la fois dans leur ca^Ire national. U est vrmi
que le goût des Orientaux s'écarte ici beaucoup du nôtre. Nous
sommes désagréablement afiectés des soins qu'ils prennent pour
diminuer la taille de tous les végétaux. Les missionnaires assunoit
qu'ils ont vu des cyprès et des pins qui n'avaient pas plus de deux
pieds de haut, qudque âgés de quarante ans, et bien proportioo-
nés de toutes leurs parties. C'est un moyen de s'esswrer là posseft-
sion d'un grand nombre de types dans un étroit espace^ ce qui est
précieur dans un pays où les jardins sont si recherchés et la pitH
priété si morcelée. C'est aussi là, en Gbme, un des effets, da cuite de
la vie de famille, et si l'étranger demeure peu dianné devant cette
nature rabougrie^ arrêtée à pkûsir dans^ son déveleppemoiti, il
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LA BOVINIQUE 9ES CHINOIS. 9lQ
pourra an moins tm extcaire la peosée morale qui a créé ces chefs-
d'œuvre d'une patience infinie. A force d'énergie et.de volonté, ils
obtiennent partout où ils le veulent les plantes les pies rebelles, et
dans la nature un peu faussée de leurs parterres, savent imiter en
petit les lacs, les rochers, les rivières et même le& montagnes. Mais
ils ont aussi leurs jardins paysagers : c'est autour des tombeaux et
surtout autour des pagodes, dans ces centres singi;diers de civilisa-
tîoD, qui sont à la fois des lieux de prière, des magasins pour la
récolte des simples, et des haras pour la conservation des quadru-
pèdes, le tout à moins de frais que chez nous. C'est dans ces jar-
dms d'acclimatation de l'extrême Orient que Ton peut admirer dès
l'entrée ces avenues de bambous dont les nœuds évidés laissent
des niches pour les idoles; puis, en exemplaires magnifiques, le
grand Thuya d'Orient dont le bois odorant et incorruptible sert à
ht construction des cercueils et donne, réduit en poudre, des bâton-
nets aromatiques que l'on brûle devant les statues des divinités;
le Sapin à longs cftues .dressés, spontané dans le nord-ouest, que
M. l'abbé David a nommé Abies sacra; le Chêne à feuilles de Châ-
taignier, qui porte du gui en Chine; le Gingko à feuilles d'Adiante ;
le Saule pleureur et le Cyprès fun^re, dont les feuilles claires
ae détachent sur le fond noir des pins, tous deux aux branches
pendantes et d'un aspect lugubre; le Pinus Bungeana^ qui acquiert
des dimensions éuormes, et dont le tronc avec l'âge blanchit si bien
que Ton le croirait passé à la chaux. Nous ne pouvons que nous
figurer Teffet de cette grande et sévère végétation, entremêlée de
statuettes et de colonnettes de marbre et entourant les toitures
en conques relevées de la pagode; mais il serait relativement
facile à quelque grand propriétaire, curieux de végétation exo-
tique et d'introductions nouvelles, d'offrir à ses concitoyens le spec-
tacle de ces beautés naturelles. Il lui suffirait de se modeler «ur les
exemples donnés dans le domaine de Segrez par M. Alph. Lavallée»
le président de la Société nationale d'horticulture. Les végétaux néces-
saires (nous parlons ici du nord de la Chine) ne sont pas aussi dif-
ficiles à obtenir qu'on le penserait. Nous en avons vu la plupart dans
les plantatims créées depuis bientôt quarante ans par l'industrie
pCTsévérante de H. Oudin aux environs de Usieux, sur un plateau
où la douceur du climat maritime a conso^ les bambous pendant
l'hiver 1879*1880. Mais lorsque ce patriarche de l'arboriculture fran-
çaise nous promenait l'an dernier dans ses âO hectares de pépinières,
en nous racontant qu'un jour Alexandre Dumas, venu chez lui pour
quelques heures, y était demeuré pendant un mois, nous ne soup-
ç^BDions guère qu'il serait enlevé quelques semaines après à l'afiieic-
tion des siens et qu'il ne pourrait. lire ces lignes de souvenir.
Qtttre les grands acbnes que nous venons de cit^, le créateur d'un
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920 REVUE DES DEUX MONDES.
jardin paysager chinois aurait à sa disposition soit des essences de
taille à ombrager l'édifice central, comme TAilante et le Cedrela
sinensisj la Sapinette de Mongolie, réservée aux princes de Fem-
pire, le Cunninghamia^ qui porte le nom de James Gunningbam, le
oremier Européen qui rapporta un herbier recueilli en Chine (1698-
1702), etc. ; — soit , parmi les arbres de deuxième grandeur : le
Paulownia^ dont le bois se prête si bien à recevoir le vernis, le Pis-
tachier de Chine, cinq ou six espèces de Magnolia à fleurs d'an
blanc pur, ou bien lactées à Tintérieur et violettes au dehors ; le
Catalpa Bungeana^ des Légumineuses comme le Sophora et le
Glcdilschia^ dont les fruits fournissent du savon; — soit des arbris-
seaux à feuilles persistantes, entières comme les Lauriers-tins, les
Fusains et les Houx dont le bois se sculpte si bien, ou à dents
aiguës comme les Ëpines-vinettes ; à fleur odorante comme le Chi^
monanihus^ éclatante de pourpre comme le Cognassier d'Orient, ou
de blancheur comme le Xanthocère à feuilles de Sorbier, savamment
reproduit au Plessis-Piquet par un horticulteur bien connu. M, Malet,
te maire de ce charmant village ; — soit des sous-arbrisseaux flori-
fères, conmie le Forsythia^ dont les fleurs jaunes précèdent les
feuilles; le Weigela rosea, toute la tribu des Spirées, les Z^^w/xiVr, les
Hydrangea^ dont l'Hortensia n'est qu'une espèce, etc. On lûsserait
grimper au tronc de ces arbres, ramper entre les branches de ces
arbustes, se suspendre aux colonnettes des kiosques les guirlandes
bleues de la Glycine, les sarmens de la Vigne vierge et de la Cléma-
tite de Mongolie, ou les rameaux du Rosa Banksiœ^ surchargés
de petites fleurs doubles d'un jaune pâle ; sur les rocaîlles on
verrait, selon l'humidité de l'air, se fermer ou s'ouvrir les rosettes
du Selaginella involvem^ un véritable nid d'oiseau tout fait, et l'on
ménagerait une grotte aux parois suintantes d'où tomberaient les
frondes d'une délicate fougère, VAdianium Capîllus Junonis, tau-
dis que l'on émaillerait les parterres des fleurs blanches ou rosées
de l'Anémone du Japon, des fleurs violettes du Lespedeza ou des
fleurs jaunes de YHypericumpatulum.
La seule difficulté réelle, pour cette belle entreprise d'imita-
tion, serait de trouver des jardiniers. Il faudrait les faire venir de
Chine avec les plantes. Il n'existe, en efiet, dans aucun pays de
l'Europe , des gens aussi habiles à multiplier et même à amé-
liorer. Ils ont des procédés à eux. Nos jardiniers ignorent Tosage
des planches à demi pourries, qu'on perce de trous remplis de
terre pour assiurer la gerimnation et le bouturage, et qu'on brise
quand la reprise du plant est assurée. Ils sont loin assurément de
pratiquer la grefle d'une manière aussi hardie. Cette opération hor-
ticole est effectuée par les Chinois entre espèces fort différentes. As
insèrent avec succès le Chrysanthème sur l'Armoise, le Chône sur le
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ÏA BOTANIQUE DES CHINOIS. 921
Châtaignier, la Vigne sur le Jujubier, le Pêcher sur le Plaqueminier.
Ces faits, qui choquent les habitudes de nos horticulteurs et même
les convictions de nos botanistes, rappellent ceux que racontait le bon
Pline, souvent taxé d'ignorance ou d'hyperbole. Ici, ce ne seraient
pas seulement des Romains qu'il faudrait appeler en témoignage;
d'après un passage de r Agriculture nabaiéenne qui nous a été con-
servé, les jardiniers de l'ancienne Babylone avaient observé déjà le
penchant de la Vigne à s'unir au Jujubier. D'ailleurs les succès des
Chinois dans ces accouplemens étranges ont été constatés par des
observateurs européens. « Ils entent le Cognassier sur l'Oranger,
dit le P. Cibot, et obtiennent ainsi un fruit d'une forme oblongue, de
la grosseur d'un petit melon, dont la couleur, la chair, les pépins,
le goût et l'odeur tiennent de l'orange et du coing. »
Leur habileté horticole a un débouché que nous ignorons. On
coupe le buis chez nous, on ne le cultive pas pour la fête des
Rameaux. Les Chinois cultivent les plantes dans un dessein pieux.
Les étangs et autres pièces d'eau, si abondantes dans un pays où le
riz est la principale nourriture, leur servent à obtenir en abondance
une magnifique nymphéacée, leNelumbium speciosum^ le Lotus de
l'Inde, la plante sacrée des Hindous. Le dieu Bouddha est toujours
représenté reposant sur la ileur du lotus, lequel symbolise la vigueur
par sa racine, la force expansive par ses larges feuilles, l'esprit sou-
verain par son odeur, l'amour par son éclat. Aussi l'usage est-il
général d'offrir aux idoles les belles fleurs roses du Nelnmbium • au
reste, sa culture offre un double avantage, sa racine féculente et ses
graines sucrées (les fèves d'Egypte) étant en usage dans la cuisine
chinoise. Mais, après la fleur, le fruit. Celui d'une variété de Citron-
nier, le Citrm cheilocarpa du père Loureiro, que M. Clos, de Tou-
louse, et M. Heckel, de Marseille, ont observée accidentellement dans
notre Midi, consiste dans la séparation des carpelles, qui se disjoi-
gnent dès la base du citron et se développent isolément, compa-
rables aux doigts d'une main. Cette main est pour les Chinois celle
de leur dieu : Fonhoukan signifie la main odorante de Bouddha.
Dn auteur assure que les jardiniers aident par des ligatures pré-
coces jetées sur le fruit jeune à cette division lucrative du fruit : ils
en sont bien capables*
Cette fusion de deux sentimens fort divers, la passion du lucre
et la piété, n'a rien qui doive nous étonner profondément. L'amour
naïf qu'ils portent aux plantes paraît en effet chez eux une forme du
sentiment religieux, dévoyé faute d'aliment. Chaque plante peut
être de leur part l'objet d'une sorte d'amour mystique, qui inspire
certaines de leurs poésies. Les monumens de leur littérature nous
représentent même, comme le rapporte quelque part M. d'Hervf y
de Saint-Denis, une extase que nos mœurs ne permettent guère de
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922 REVUE DES DEUX MONDES.
•
comprendre et qui consiste à s'enivrer de la vue des pirates en
cherdiant à saisir, par une attention continue, les progrès de leur
développement. On ne sanrait donc s'étonner du degré d'habileté
auquel un geût si exalta a dû conduire leurs hortionlteurs. G'«9t
surtout dans la culiure de la pivoine arborescente, le fnou-4im, que
cette habileté et cette passion se dont révélées : greffe des rejetons
de belle espérance sur la racine d'un vieux pied, abri contre les
chaleurs au moyen de cabanes en paille qui rappellent celles de nos
bains de mer, il n'est pas d'excentricité horticole qu'ils n'aient
inventée pour s'assurer des races nouvelles de cette plante. Gel
engouement a même été censuré par les sages de la nation. Quand
le fondateur de la dynastie des Hing eut achevé de chasser les
Mogols de l'empire, on vint lui présenter, pendant le voyage où
il recevait les félicitaii(»i9 de ses peuples, des mau-tan d'une beauté
ravissante. Aussitôt ce prince, comme s'il n'eût pas connu le maw-
toiiy demanda quelle espèce de fruit succédait à cette belle fleur, et,
sans attendre la réponse, conmiandaque l'on lui en servit dana^la
saison. Le mandarin préposé à ce service comprit la leçon, et quelque
temps après fit présenter à l'empereur, sous le nom de fruit de
mou-tan^ d'excellentes et magnifiques poches.
Les empereurs ont du reste encouragé^urtoutla production, tani
dans les potagers et les vergers que dans la grande agriculture,
a J'aime mieux, a dit l'empereur Kang^hi dans ses Observations
d histoire naturelle^ procurer une nouvelle espèce de fruits ou de
grains à mes sujets que de bâtir cent tours de porcelaine. » Deux
siècles avant lui, un prince de la dynastie des Ming avait publié
un Pen-ts'ao des plantes bonnes à cultiver en tempa de disette,
après avoir consulté l'expérience des paysans et des fermiers. Ifaôs
l'enseignement agricole remonte en Chine encore bien plus haal^
jusqu'au divin Ghen^nung, qui sema le premier les céréales. C'est en
mémoire de ce fondateur que tous les ans, à'I'équtnoxe du prin-
temps, le Fils du Ciel, habillé de vétemens jaunes et manœuvrant
une charrue que traîne ua bœuf de la même teinte, s'en vient, pré^
cédé du maire de Pékin et suivi d'un cortège de princes et de
mandarins, semer officiellement les cinq céréales. Cela est décrit
dans tous les Uvres qui traitent de la Chine; on s'est même évertué
i. déterminer les cinq céréales semées ainsi^ sans comprendre la
valeur idéale de ce nombre cinq, fondamental chez lesCbinOis^ lia
ont les cinq élémens (l'eau, le feU| le bois, les méuuxet la terre)^
les cinq fruits^ les cinq facultés, les cinq félicités, etc. Le pied>chi-*
nois {wii) est divisé en cinq tsun ou pouces^ 11 ne pouvait y avoirv
dans une cérémonie d'un caractère avant tout religieux, que daq
céréafesi. Effectivemait l'empeseuri ou du moins les laboureitfs^
accompagnent le cortège offiGielr*n'e& sèment ce jour*là que > oinf#
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LA BOTANIQUE DES CHINOIS. 923
P'après SsuHnauts'ien, rSérodote cfainoi^» les ciaq céré^es que sema
lîcmpereurGhen-nung étaient, le ru, le blé, les deux millets et le soja.
U.tBretschneider a été informé par Je maudann préposé au temple
de TAgriculture, dans la partie aud.de Pékin, que dans la cérémo-
nie, ifes semailles on emploie anjourd'hui le riz,. le Ué, la sétaire ou
BÛltet barbu, le sorgho et.le soja. Mais il importe.de remarqueF que,
4ansJes livres chinois, on ne lit pas précisément les cinq grains,
mais les wu-ku. Le caractère ku a une valeur générique. On pour-
rait traduire les « cinq genres de grains, » et c'estle cas de rappeler
que le, genre embrasse xJes espèces, lly a trois espèces; de riz, le
riz humide, le riz sec (qui dans, la culture se contente d'uncrbiumi-
ditéijnoindre,) et le riz glutineux, qui contient de la dextrine. Xe
genre, du blé, mat en chinois, contient. notre froment, notre orge et
le aarrasin, le blé noir de nos paysans. Les deux groupes de jnillet,
cdui du, millet barbu et celui du nùllet des oiseaux, contiennent
aiju^i chacun plusieurs espèces, entre autres, dans le second, une
es{>èoe, le mei-dz, de Pékin, dont le grain bouilli dans l'e^u est la
nourriture dn pauvre. Enfin, dans le.groupe du soja, outre cette
légumineuse dont M. PaUleux poursuit libéralement l'acclimatation,
il, faudrait comprendre aussi d'autres plantes de la même laoûlle,
natamment un. haricot {Phaseolus radiafux)^dont on réduit les grains
en farine; cette farine, mêlée à du plâtre, constitue le fromage
chinois, si favorable à l'élève des oiseaux-pêcheurs.
.Bien entendu, il y a des plantes. qui ne rentrent dans aucune de
ces catégories, comme l'Amarante, dontJes graines sont alinoten-
taîres, et coi»me la Canne à sucre introduite depuis longtemps.
Il y en a bien d'autres dans la culture pot(igère. De tout ^mps,
les Chinois ont d<^ployé l'activité la plus ingénieuse pour 3'aasu-
rer leur nourriture aux dépens du règne végétal, soit des pliâtes
qu'on ne cultive pas (comme les ajigues, Auxquelles ils demandent
delagélatineou un condiment salé, comme notre Fougère-aigle, dont
le jeune rhizsorae leur fournit de la fécuie), soit surtout de* celles
qu'ils i>euvent perfectionner dans leui's jardins. On trouve dans
ces cultures domestiques nonTseulemeot.ia plupart de nos racines
começAibles (caroties, navets, radis, raiforts, oignons, ciboules) et
de nos salades, mais quelques légumes spéciaux, comme la 3aselle,
qui joue le rôle de nos épioards, le Chou chinois, dont les graines
fournissent de l'huile, le Colza, dont les jeunes pousses sont servies
en marinade comme celles de la moutarde ; des fruits analogues à
nos melons et à nos concombres; des aubergines énormes; des
tubercules comme ceux d'un Stachysy de Ja patate^ laquelle se vend
bouillie en plein vent, comme nos pommes de terre. On ne multiplie
guère celles-ci que pour l'usage des Européens. Si le jardin con-
tient un cours d'eau, ce qui est fréquent, on y cultivera selon le
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92& REVUE DES DEUX MONDES.
degré de submersion, et quelquefois même à l'état sauvage, soit
des Graminées aquatiques comme YHydropyrum, dont on mange
le bourgeon terminal; soit des Nymphéacées comme le Mélumbo
d'Egypte cité plus haut, ou YEuryale feroXj la u Tète de coq » des
Chinois, dont toutes les parties fournissent une fécule alimentaire ;
soit des Gucurbitacées comme la Pastèque, soit les rhizomes d'un
Typha, les tubercules du Tare, ceux d'une Sagittaire ou ceux de
VHeleocharis tuberosa; soit encore une châtaigne d'eau spéciale,
parfois d'un rouge écarlate, que l'on recueille en automne d'une
manière pittoresque bien décrite par M. Fauvel, l'un des naturalistes
qui ont le mieux vu la Chine. Hoaunes, femmes et enfans s'em-
barquent sur les canaux dans des baquets que l'on pousse avec
un grand bambou tout autour des Uots nageans de la châtaigne, et
qui chavirent assez souvent au grand amusement de tout le monde.
Daus certains endroits on observera une culture singulière de
champignons. Ces cryptogames sont fort prisés en Chine, et ce
n'est pas seulement pour leurs propriétés nutritives. Un agaric,
nommé lin-tchiy qui se ramifie en arrivant à l'air libre et qui
est alimentaire, est d'un tissu assez sec pour se conserver à peu
près tel qu'on le cueille quand on l'a choisi mûr. Aussi les anciens
auteurs l'avaient-ils pris pour symbole de l'immortalité. Les bonzes
en font la basiï de leur ambroisie, et de même que les prêtres de
la doctrine du Tao, ils représentent leurs dieux avec un lin-tchi à
la main. Un autre champignon voisin de nos morilles, un Clathrus
auquel Sprengel a conservé son nom chinois de mokusin^ est aussi
fort recherché. La culture de ces cryptogames repose sur la connais-
sance des arbres qui les portent. Ce sont ces arbres que l'on met
en terre, ou sinon des morceaux pourris de leur bois, en butant
autour d'eux un talus qui se couvre de champignons aussi lucratifs
et aussi innocens que ceux de nos halles.
Mais, c'est surtout le verger chinois qu'il faut examiner, en distin-
guant les productions du Midi de celles du Nord. Les fruits du Midi
nous intéressent moins : Dattiers, Papayers, Cocotiers, Manguiers,
Mangoustans, Bananiers, Arbres à pain. Ananas, tous ces végétaux
des tropiques n'ont rien de particulier à la Chine. Seulement, il importe
de ne pas oublier que sur bien des points du Yûn-nan^ comme la
vérifié M. le docteur Thorel, l'un des siu^vivans de l'expédition de
Francis Garnier, il existe entre les vallées et les plateaux qui les
dominent de telles différences d'altitude que, sur le marché d'une
même ville, on peut acheter des fruits du Midi et des fruits du
Nord. Les principaux de ceux-ci sont d'abord les cinq fruits^ savoir :
la pêche, l'abricot, la prune, la châtaigne et le jujube. L'arbre frui-
tier le plus i(nportant de la Chine est certainement le Pêcher, qui,
selon toute apparence, en est originaire, comme l'a reconnu M* de
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Lk BO PANIQUE D£S CHINOIS. 925
CaûdoUe» et que sa floraison hivernale a fait le symbole de ramour»
si souvent cité dans les romans chinois, et aussi de la fidélité. L'un
de ces romans, où deux botanistes à la reeherche des simples ren-
contrent des déesses dans une grotte bientôt comparable à celle de
Didon, s'appelle la Grotte des pêchers. Le plus célèbre des romans
historiques de la Chine, en racontant la révolte des Bonnets jaunes^
montre les trois amis qui s'unissent pour venger les maux de la
patrie, échangeant leurs sermens non sur le sommet d'un Gr^ltli
quelconque, mais* a dans le jardin des pêchers. » D'après une
légende qui fait foi au Céleste-Empire, les fruits du pêcher /Vin-/'ao
procurent l'immortalité aux heureux qui en mangent. Ces fruits
sont allongés en pointe comme ceux qui sont peints sur les fres-
ques d'Herculanum. L'abricot a moms de valeur, le type cultivé
du moins, sauf la variété qu'on conserve à Tian-Chan^ près de
Pékin, pour la table de l'empereur; mais l'Abricotier sauvage a
dans l'économie domestique un rôle qui nous surprend. Oa lit, à
cet égard, dans \ Histoire de la province de Chen-si^ des détails
curieux. Un médecin charitable et très habile, qui vivait vers le
milieu du xiv^ siècle, ne recevait point d'honoraires pour ses
ordonnances et ses remèdes. Attendri par la misère des paysans
de son village et désireux de les soulager, il exigeait seulement
de ses malades qu'ils plantassent chacun un Abricotier sauvage
sur une colline nue et stérile qui appartenait à la commune. Au
bout de quinze ans, la colline s'était insensiblement recouverte
d'abricotiers. Le bon médecin assembla les gens du village et leur
dit : « Les abricotiers qu'on a plantés à ma prière sur la colline de
l'est la couvrent maintenant de leur ombre : que la commune
se chai*ge d'entretenir cette plantation. Uhuile qu'elle en retirera
suffira non-seulement pour payer 'un médecin et les remèdes aussi,
mais encore pour soutenir les orphelins et les vieillards. » Et il fut
fait comme le médecin le demandait : touchant emploi des noyaux
d'abricot et de leur huile, dont l'usage est vulgaire en Chine.
On trouve encore dans les vergers chinois un grand nombre de
fruits, ceux du Bibassier, plusieurs prunes, uoe bonne poire
blanche et ronde comme notre bergamote, les baies du Myrica
rubra, qui remplacent assez bien notre fraise et qu'on pourrait conr
fondre avec des arbouses; mais, pour l'usage populaire, rien n'égale
les kakis et les oranges. Les kakis (ce fruit nous vient surtout du
Japon) sont nommés cheu-dze en Chine; ils sont produits par des
Diospyros, comme ceux du Diospyros LotuSy qu'on suppose avoir
été l'arbre des lotophages. Le cheu-dze est, à proprement parler,
la figue des Chinois; à l'état frais, il a la couleur d'une orange;
mais quand il est sec, il prend la forme d'un disque. On en réunit
ainsi un grand nombre, qu'on enfile en chapelet : conserve très
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9^ RETUB DES DEUX MONDES.
sucrée et précieuse pour lesToyages, Le chm-dze est un deelhiils
dont racclimatittion, déjà commencée psr H. Dupont, parsdt le plus
ut3e à poursuivre. Quant aux oranges, Il existe en Gliine une grande
variété de ces fruits d'or ou km-kây depuis les pamplemousses
[yus) jusqu'aux mandarines nommées kan^ c'est-à-dire par/nm»
Nous n'avons pas besoin de rappeler qu'on les fait confire.
Tel est l'aperçu simplement sommaire des ressources que l'ad-
mirable industrie de ce peuple a tirées des ricbesses naturelles de
son sol en vue de l'alimentation. Encore n'avons-nous pas parlé
du mauvais alcool des graines du sorgho, ni du thé, dont la cul-
ture a défrayé tant de publications , culture immense qui cepen-
dant ne suiBt pas à la consommation, puisque, d'après le téuioi-
gnage d'un missionnaire, depuis que le commerce en demande
une si grande quantité, on y mêle une large proportion de pkmtes
étrangères. Il est à espérer que les plantations de thé faites p«r
l'administration anglaise sur les pentes de l'Himalaya obvieront à
cette falsification, en attendant que Ton puisse introduire dans les
régions montagneuses de notre Dauphinë, sinon le Thea viridis lui-
même, du moins une autre espèce du même genre, à feuilles velues,
habitant un climat plus rude entre la Chine et le Tibet, et que le
même mîssionnaîre a découverte pendant un voyage des plus péni-
bles dans la principauté de Moupin, régie par un de ces chefs indé-
pendans, tyranneaux de leur localité, que les jeunes Chinois du paya
instruits dans les écoles catholiques aux rudimens du latin appellent
du nom de regulus. Le missionnahre dont nous rappelons ici les
fatigues et les ^travaux n'est autre que le père Armand David,
membre correspondant de l'Académie des sciences pour la section
de zoologie, dont les recherches ont fourni à H. Blanchard des
articles encore présens à la mémoire de nos lecteurs, et dont la
science n'a d'égatle que sa modestie. C'est dans les voyages 'de ce
prêtre éminent (1), qui, s'il n'est pas devenu le martyr de la foi
chrétienne, a été du moins celui de la science, qu'il faudrait
apprendre, des yeux d'un témoin de bonne foi, bien des détails
que la nécessité d'une exposition rapide empêche de retracer ici.
Il faudrait, en effet, un volume pour continuer cet hommage à
l'activité chinoise, en appréciant les différentes cultures établies en
vue d'un but industriel au milieu des céréales, dans cette immense
plaine qui s'étend à l'orient de l'Asie entre les deux grands Oeuves,
et où les édits des empereurs ont fait abattre les arbres. On n'en
trouve que sur les tombeaux, où ils sont soigneusement respectés,
du moins jusqu'à un changement de dynastie. Indépendamment
des cultures spéciales, comme les cultures médicales d'Aconit et
(1) Les deux premiers voyages ont été publiés dans les Annales du Muséum*
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LA.BOràlRQlIE DES CHINOIS. 927
les chaiiyps,4iiortel8 aor abeiUes, eu Pavot à opôom, de jour en jour
jihiB ieimiiis8aiit, fl faudrait étudier les plaoles à buile.. telles que
rAamobide, le Sèsmne, le Bioia (il s'agit iâ d'éclairage); les arbres, à
Ternis, tels qne ]» Mhus vemiœ et VElœococeay dont le Bucjouit.de
propriétés insectkîdes et s'unît au précédent pour constituer la
ikmeuse laque adnoirée du monde entier ; les arbres à ai«if ou à cins^
9iir lesquels ont tant écrit les anciens missionnaires et que mullir
plient les prescripltoifts de la religion bouddhique,, car ce serMt un
péobé grave de brûler sur les autels un suif de provenance aiû^
Bttie; Consacrons do moins en terminant quelques lignes au Bam-
bou, aux plantes textiles ^ aux plantes tinctoriales.
Le Bambou se voit parlout en Chine, où il sert aux usages les
plus divers. 11 s'adapte particulièrement au clioiait, se platt dans
les parties chaudes et peut, dans les parties septentrionales, sup^
porter une période [dus réduite de végétation à cause de la rapidité
de sa croissance. D'après les mesures qu'a prises Robert Eor-
time, qui fut envoyé, il y a une trentaine d'années, par le gouver-
nement anglais, pour étudier les ressources végétales du pays« la
hauteur d'un tronc vigoureux de bambou y augmente en vingt-
quatre heures de O^'fô à 0°",^. Le tronc de cette Gramîoée,. notaoïr
ment de l'espèce qu'on plante auprès des pagodes, atteint en
p^i de mois 20 mètres de haanfeeur, pmié de braïudies jusqu'au
tiers. Le seul malheur de l'espèce, même sous le climat qui Im
convient le mieux, c'est qu'elle meurt après sa fleraiâon.r Chose
remarquable, tous les rameaux pris comme boutures à un Bambou
meurent aussi, à ce qu'on affirme, quand le pied mère a fleuri et
terminé sa vie. B&ns sa jeunesse, le bambou qui sort de terre, sem-
blable à une sotte d'asperge, constitue l'un des légumes les pins
appréciés dans le pays. Quand ses pousses ont un an d'âge, on les
fait macérer dans de l'eau de chaux, puis on les réduit en filasse
eu en pulpe, selon qu'on veut en iiaire des cordes ou du papier.
D'autres fois, en coupant les lanières de la plante dans le sens de
sa longueur et en les tressant, on obtient les câbles dont on se sert
pour haler les navires. Les feuilles, quand elles sont larges et
fermes» sont employées à faire -de jolis éventails. Mais les usages
les plus împortans sont ceux qu'on tire des troncs et des rameaux,
selon leur grosseuc Le bambou fixinût les petits bâtons qui ti«-
nent lieii, dans le Céleste4mpîre, de cuiller et de fourchette ; il
fournit aussi des mâts et des vergues ; en onissant entre elles ses
tiges, on en obtient même des voiles, et les annales de la Chine
nous parlent d'un petit bateau creusé de toutes pièces dans le tronc
d'un gros bambou. Tous les ustensiles de vannerie utiles à l'éco-
nomie domestique peuvent se faire avec cette Graminée, paniers,
treillages, claies, tamis ; lignes et barrages pour prendre le poi^
028 RETUE DES DEUX MONDES.
son; même les charrues, les herses et autres outils agricoles. Ses
longues tiges fistuleuses sont des tuyaux tout faits qui conduisent
l'eau sur les terres ou dans Tintérieur des maisons, où mille objets
sculptés en bambou attirent l'attention de Tétranger. M. Vidal a
dressé une liste de ces usages multiples. M. Renard, jadis délé-
gué du commerce français en Chine, avait rapporté une foule de
curiosités fabriquées surtout avec le Bambou carré, dont il a orné
sa retraite du parc d'En-bas dans la forêt de Rambouillet. Les voya-
geurs sont unanimes à nous représenter que, toute sa vie, comme
l'a dit M. d'Hervey de Saint -Denis, le Chinois dépend du bam-
bou; la mort même ne l'affranchit point de cette dépendance; on le
porte au cimetière sur un brancard de bambous, et c'est encore le
bambou qui, avec les pins, les sapins et les cyprès, jette sur sa der-
nière demeure l'ombre de ses rameaux.
Cette Graminée, nous l'avons vu, fait déjà partie des textiles, que
nous ne faisons que rappeler. Mais c'est un textile médiocre. Le
papier végétal, et celui qu'on nomme si improprement papier de
riz, provient tant du Mûrier à papier, le Broussonnetia papyriferay
que d'une araliacée très voisine de celle qu'on cultive dans les jar-
dinières sous le nom d'Aralia japonicay le Fatsia pcpyrifera. Le
papier du Fatsia est fourni par la moelle de l'arbre, dont les cylin-
dres sont découpés suivant une direction spiralée en plaques larges
et minces qui sont ultérieurement égalisées et aplaties. Parmi
les textiles proprement dits, on ne veut mentionaer ici que le
Chanvre, le Haricot-chanvre et le Cotonnier, auquel on doit les beaux
tissus de Nankin. Une source moins connue du tissu fibreux est
fournie par des Palmiers, par le Chamœropsy que les voyageurs nom-
ment le Palmier à chanvre, bien voisin du Chantyerops qui donne
en Algérie le crin végétal, et par un Caryota^ le hiany-lung-tsu du
sud de la Chine, dont le tronc contient aussi une moelle savou-
reuse. Dans le nord, V Hibiscus tiliaceus est abondamment cultivé
le long des cours d'eau, où il atteint une haateur de 10 pieds,
avec des feuilles de 1 pied 1/2 de diamètre, et sert à la conrection
des cordages. Il y a bien encore d'autres textiles en Chine; nous
en parlerons d'autant moins qu'ils ont été plus vulgarisés; nous vou-
lons parler des Orties de la Chine ou Bœhmeriay le China-grass et la
Ramie (1), dont lesfeuilles fournissent uae filasse apte au peignage et
bien anciennement connue, s'il faut, Avec M. de La Blauchère, lui
rapporter le vers des Géorgiques:
VeUeraque at foliis depcctant tenuia Seros.
(1) Voyei les Hecherchet iwr VagricuUur$ H VhorticuUure de$ Chinois^ de M. d'Her-
vey de Stint'DeDii, p. 172 et soIt.
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"^
LA BOTANIQUE DES CHINOIS. 929
En tout cas, ce n'est probablement pas, comme on l'a cra si long-
temps, un ver à soie dont la riche toison venait sur les rives du
Phase s'échanger contre les marchandises de l'Occident.
La soie est d'autant plus utile aux Chinois qu'ils possèdent pour
la teindre un plus grand nombre de matières. Indf^pendamment des
substances minérales, d'ailleurs presque exclusivement réservées
aux peintres et aux dessinateurs, le nombre et la valeur des prin-
cipes colorans qu'ils ont pu extraire du règne végétal sont d'une
importance extrême. Ils lui ont même demandé des mordans. Ils
retirent d'un arbrisseau, leur kou-chouy probablement le Rhus
sinemis^ un lait dans lequel on trempe le pinceau pour dessiner des
enluminures ; aussitôt le dessin tracé, on applique sur la page une
feuille d'or, qui se fixe sur les lignes imprégnées de ce lait. Les
Chinois, qui ont tous les cheveux noirs, savent aussi teindre les
cheveux des Européens qu'ils veulent déguiser ; des néophytes l'ont
fait, à ce que l'on rapporte, pour leurs prêtres chrétiens, à l'aide
d'un procédé étrange qui consiste à avaler pendant un mois ou six
semaines un breuvage composé de sucs végétaux.
Les couleurs de teinture ordinaires ont été étudiées dans un
mémoire spécial par M. 0. Debeaux, qui accompagna, il y a déjà
près de vingt ans, notre corps expéditionnaire en Chine, comme
pharmacien-major. Ces couleurs sont le bleu, le vert, le gris, le
noir, le rouge et le jaune. Le bleu est obtenu sur une large échelle
agricole, de l'indigo dans le Midi, et dans le Nord du Polygonum
tinctorium, dont les larges feuilles et les épis rouges ornent nos
plates^bandes. Le vert est fourni par le lo kao^ c'est-à-dire par deux
arbustes voisins de notre Nerprun, qui ont fourni à M. Natalis Rondot
les élémens de recherches spéciales et qu'on a pu voir vivans en
1858 et 1859, à Lyon, dont la chambre de commerce s'était vive-
ment intéressée à ce procédé, et à Blanquefort, près de Bordeaux,
chez M. Delisse. Le gris est obtenu par des noix de galle recueillies
sur diverses plantes ; pour la teinture en noir, le suc de ces galles
est combiné avec celui de l'indigo ou avec des solutions ferrugi-
neuses. Le rouge, une couleur officielle dans les cérémonies, est tiré
de la Garance, du Carthame, des racines du Toumefortia argu-
sinuy Borraginée voisine de nos Héliotropes, qui émaille de ses
fleurs les champs des environs de Pékin. Le jaune enfin est la nuance
la plus importante; on le demande non-seulement à la racine du
Curcuma, mais encore à l'écorce bouillie du Pterocarpm flavus^ aux
fruits orangés du Gardénia radicanSy aux fleurs du Sophora, à la
gomme-gutte, à un Réséda, aux fleurs du safran. Le Curcuma seul
donne le kiang-hoang^ c'est-à-dire le jaune impérial. Nous avons vu
Ton ux. — 1883. 59
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«30 mmm db» dbr moudes.
l'usage fait de oétteGOuteur dans la-grande cérâmonie du kbooraga.
Elle est, en efiéC, réservée à 1- empereur, qui ne se montre en public
que vêtu d'habits et entouré d'ustensiles rayonnant do cette teinte
aolaire, oQamae il' conp^nent^^ aa Fils du Ciel. Gela nous partit bien
puériU SHchoos cependeoit tmir compte des différences fondamea-
talesétabbes dès l'originede l'iMimimté estre des races aussi difiife-
rentes par tous leurs usages, même par les oonceptioiis de leur
esprit. Admettons qua nous dewns les étonner autant qu'ils nous
étonnent, et constatons qu'après ayoir Taineu les difficultés de leur
idiome, nous rencontrons un génie scientifique et industrie tout
spécial, digne du plus réel intérêt, chez ce peuple qui a été plus
d'une fois déjà l'ami sincère de la France. Certaines traces de cette
amitié ont disparu, même du sol qui les portait* Ou ne trouve plœ
en Chine la vigne introduite par les premiers missionnaires, si œ
n'est dans lesjardins du cimetièi^ catholique où reposent, respec-
tées de ton», les cendres de ces savans prêtres qui étaient venis
apporter tant de bienCeJts^ Les caractères nouveaux que l'empe-
reur Kang-bi, leur élève, aviùt inventés pour écrire sous leur inspi-
ration des traités scientifiques, ne sont plus guère compris que d'un
très petit nombre de dignitaires. La Chine se piatt dans une immo-
bilité apparente, et des malheurs encore récens lui ont fait éprou-
ver, non sans raison, quelque ékrignement pour les nations de a Tex-
U^ême Occident. » Cependant aujourd'hui on n'igoore pas qu'une
certaine initiation est demandée par elle à TEurope, et les maôdar-
rins qui gouvernent la province du Yàn-nan n'ont pas dû oublier
encore qu'au lendemain de nos désastres, des ingénieurs français
les ont aidés & créer un arsenal de guerre contre les musulmrans révot-
tés^(l)6t à exploiter les richesses métallurgiques de leur soL L'o»-
verture de la voie du fleuve Rouge était alors également désirée par
les négocians français et par les négocians chinois, et il est encore
à espérer que les représentans des deur nations s'aideront de ces
souvenirs pour cimenter sur de nouvelles bases, sur 1- estime comme
sur l'int^êt, une alliance profitable à chacune delks.
EUG* FOURNIXIU
(1) Voyw ÉmUe Rodior; la Provins Mnout du TUn-Nàn, 2 roi Pkrfs, ISTf-mO
EroMt LeroQz.
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REVUE DRAMATIQUE
Comédie^Française : les Maucroix, comédie en 3 actes, de M. Albert Delpit. —
avorte- SatBt-Mârtin : Fromfrou (reprise). — OdiéoD : la Famille d*Armelles, drame
Fea 3-actei, de M. Jean Marras. — Yaudefille : les Affolés, comédie en 4 actes, de
BIM. Goadinet et Pierre Véron. — Palais-Royal : Ma Camarade, comédie ^en
5 actes; de MM. H. MeUhac et Ph. Gille.
Après la première représentation des 3IaucroiXf M. Emile Augier
embrassa Tauteur : « Eh bidnl mon cher enfant, lui dit-il, cette fois
encore vous vous êtes jeié d*un quatrième étiage, et vous êtes retombé
sur vos pieds. » On conaatt, en effet, les façons de M. Albert Delpit, son
goût des situations' escarpées, son hai^itude de s'en précipiter : il serait
à craindre, pour tout autre, que de tels sauts ne fussent des chutes;
sain et sauf, après chaque épreuve, notre ami et collaborateur salue le
public galamment.
Quel est donc le point capital des Maucroixf La rivalité de deux
frères, l'un légitime, l'autre bâtard. — Et c'est là ce qu'on trouve d'un
ragoût si fort, pour un plat de M. Delpit? La matière n'est pas neuve,
et, ces jours-ci, le Bel Armand nous donnait Toccasion d'écrire qu'on
commençait à la trouver fade. — Oui, mais le sujet du Fils naturel
était-il neuf quand parut le Fils de Coralief L'auteur l'avait renouvelé
et relevé d'un piment si .particulier que le public se réjouit de s'en
faire emporter la bouche; de môme pour les Maucrmx. Par une méta-
phore plus séante au caractère de M. Delpit, disons que ce jeune capi-
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932 AETUB DES DEUX MONDES*
taine aime à se lever tôt, après avoir couché sur Iss positions con-
quises par les grands chefs, pour pousser hardiment leur conquête :
d'un bond, il quitte la place marquée par la victoire des autres et
plante la sienne plus avant ; sa devise est^: Plus tdtra. Voyez les pré-
cautions que prenaient naguère des écrivains comme M. Dumas fils»
qui n'est pourtant pas timide, comme M. Augier, qui n*est pas poltron,
pour nous présenter la mère d'un bâtard. Ils choisissaient une vierge,
ils la prêtaient à l'amour une seule fois et la cloîtraient ensuite, pour
toute sa vie, dans le repentir : Clara Vignot, du Fils naturel^ et M*»* Ber-
nard, des Fourchambault, profitent l'une et Tautre de cette conven-
tion. Arrive M. Delpit; il met face à face le capitaine Daniel et Coralie:
(c Ma mère, au moins dites-moi qui est mon père ! » La pauvre femme
se tait; selon le mot de Gavami, c*est M*^ veuve Tout-Ie-Monde, et
son fils n'est le fils dQ personne. Des œuvres antérieures à celle-ci,
qui ne voit le progrès? La convention est dénoncée; le pathétique de
la situation est porté à l'extrême.
Toujours en quête d'une nouvelle outrance, M. Delpit s'est avisé que,
dans le Bâtard de Touroude, — comme dans le Bel Armand de M. Jan-
net, — les deux frères se haïssent par accident et se provoquent sans
savoir qu'ils sont frères; il s'est avisé que, dans les Fourchambault,
quand Léopold souflQette Bernard, il ne sait pas que Bernard est le fils
de son p^re : il a voulu montrer à son tour deux jeunes hommes qui
se haïssent et se provoquent, mais sachant qu'ils sont frères et juste-
ment pnrce qu'ils le sont. Il s'est avisé que M. Duversy, chez Tou-
roude, et le bel Armand, chez M. Jannet, n'avaient qu'à découvrir aux
deux adversaires le secret de leur naissance pour que l'un au moins
renonçât au combat; il s'est avisé que M. Fourchambault, mieux par-
tag(^ encore, ignorait que Bernard fût son fils et ne connaissait même
pas rinjure qu'il reçoit de Léopold : il a voulu que les jeunes hommes
qu'il mettrait sur la scène en vinssent presque aux mains devant leur
père, — qui n'aurait pas contre leur fureur ce recours de leur révéler
qu'ils sont frères, puisqu'ils le savent, et que c'est justement Thor-
reur de cette parenté qui les anime l'un contre l'autre... Et cela sans
le prestige du recul dans un temps et dans un pays éloignés, sans le
charme avantageux du costume, qui rendait de telles extrémités plus
vraisemblables dans les Mères ennemies de M. uatulL Mendès I Éceocle
en redingote et Polynice en jaquette, à supposer que l un et l'autre ne
soient pas nés d'une même mère, tout près de s'entr'égorger du vivant
d'Œdipe, et sous ses yeux, avant qu'Œdipe soit aveugle, voilà quel
spectacle M. Delpit s'engage à nous offrir : après les Maucroix, on ne
pourra plus empirer cette situation du bâtard et du fils légitime enne-
mis, pas plus qu'après le Fils de Coralie^ on ne peut empirer la situa «
tion de la fille mère. Cest le privilège de M. Delpit de pousser jusqu'au
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BEVUE DRAMATIQUE. 933
bout une donnée dramatique et d'en épuiser les ressources : où son
cheval a passé le regain ne poussera pas!
Pour concevoir de tels projets, il suffit d'un téméraire; pour les
mener à bien, il lui faut ce tour de main où se reconnaît le génie par-
ticulier du théâtre; il lui faut cette prestesse, qui est celle de la fran-
chise et de l'énergie plutôt que de Thabileté : nulle habileté ne fera
excuser cette situation, si la franchise et l'énergie ne la font admettre
par force. On sait que ces qualités, M. Delpit les possède à l'excès : rare-
ment il en donna des marques plus décisives que dans ce drame, inti-
tulé comédie, mais qui n'est fait que d'essence tragique. Ce n'est pas
seulement parce que l'ouvrage, distribué en trois actes, se tient dans
un seul décor et tout juste dans l'espace de temps que l'action exige-
rait réellement, ce n'est pas seulement parce que la règle des trois
unités y triomphe qu'il a l'aspect classique : c'est parce qu'il est net,
sobre et ou, de façon à surprendre les amateurs les plus déclarés du
genre. Point de petites roueries, de menues élégances, de lentes déli-
catesses; auprès des Maucroix, le Supplice d'une femme ou Julie, au
lieu de paraître un drame, semble une étude psychologique trop
patiente.
La scène se passe à Évian, dans un salon d'hôtel : le sol de ce salon,
c'est le terrain de la place publique ou du vestibule où se réunis-
saient jadis les héros de la tragédie; M. Perrin Ta fait garnir de meu-
bles par un tapissier moderne. Paraissent une jeune fille et un jeune
homme : « Julien ! — Germaine ! » Germaine est la fille de M. Gérard,
député radical et plusieurs fois millionnaire, qui ne veut marier sa
fille qu'.iu possesseur d'une grande fortune et d'un grand nom. Julien
a Tun et l'autre; ce jeune homme frôle et blond est le fils du marquis
de Maucroix, chez qui Germaine a été reçue l'an dernier à Bayonne. Les
deux enfans sont émus en se retrouvant; Germaine devine la cause
de cette émotion et la dit avec ingénuité : « Mon ami, savez-vous que
vous êtes amoureux de moi? 11 n'y a pas de mal à cela, puisque je
suis amoureuse de vous. Mon père est ici; je vais le présenter au
vôtre; ils nous marieront. » Cependant les parens de Julien passent
au fond de la scène : « 11 est dommage, murmure le marquis de
Maucroix, que ces enfans se soient revus! » Et Germaine reprend
avec une confiance qui nous fait sourire : a Ce mariage sera trop
facile! »
Nous devinons que les espérances de nos amoureux seront traver-
sées, et nous ne doutons pas qu'elles ne le soient par ces deux per-
sonnages auxquels ils cèdent la place : une dame en cheveux blancs
et vètemens de deuii, noble de visage et d'allures; un jeune homme,
noir de cheveux et sombre de mine, décoré de la médaille militaire.
il Encore cette jeune fille I dit la dame en regardant Germaine, qui se
retire. Vous me l'avez fait suivre de Lausanne à Yevey et de Vevey ici.
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Hemi, ét^MTons^ûr de l'aimer?— Ma mère, irépood le jeuae haro met
j'aime ou je hais à première vHe. Il faut que oeUe jeune fille 0oit ma
femme. — Vais devrez donc écrire à K^tre père pour avoir son consen-
tement.— Mon père! » Vicri£ le j«une Maucroix..; car c'est le fib
légitime du marquis de Mancroix et Fa femme que nous avoue dovant les
yeux: sa femne abandonnée, Yoilà vingt ans de cela, paifce que «on
caractère ne convenait pas à relui du marquis, abanid(»inée avtc.cet
enfant, qui maintenant est un homme, connaît la f^ute de son p^ce^et
soisouvient des larmes qu'il a vu répandre à sa mère, La voix d'Henri
Fooneia rancune ;pluiôt que^ piété filiale: ne sait^iKpas que eoo*4)dne
fait porter par mie maltreaae et par un bâtard ce nom et cesititres qui
n'appartiennent >qn'à sa mère et à lui? Ne sait- il .pas qu'il y a de par
le «onde dcsux oomles deMaucroix, comme deux marquises ?CV8t trop
d'un. Henri, sauf pendant la.i^errede 1870^ a toujours v^cu /^ana le
pays<de sa mère, en Italie,!tandîs que le marquis^ avec sa nouvvlle
famille, vivait, à Bayenne; il n'a jamais rencontrée ce prétendu fiîère
dont la seule idée lui fait horreur. Mais voici que .tinte la cloche des
v^res; la marquise sort et laisse Henri. Julien rentre et la conversa-
tion s'engage entre les deux jeunes gens, comme entre deux voyageurs
à peu près du même âge et; apparemment du même monde., Leurs
caractères opposés se déclarent : a Je «uis l^bomme de Taction, dit
Henri. — Et moi, répond Julien, je fuis plutôt l'homme du rêve-.i^
puis il ajoute, comme pour donner. un prcmrer gage des Fentimens.de
conciliation qui rapiment : « Avouons, m<3a>ëieur, que nous sommçs
incomplets Tun et l'autre, et que ce.mc^de estitriste où Partioniq'eat
pas la'SQPuridU'rével.. »
Voilà donc les deux frères -en présence et le public dans l'attente.
Conmtent va- se déchaîner le drame? Quelle étincelle. mettra le feu
aux poudres? Une étincelle électrique. Pour un coup de tragédie,
s'en peut^l souhaiter de plus moderoe? Un domestique .apporte un
télégramme : « Pour M. le comte de Mancroix. » Les deux jeunes
gens se retournent à la fois et teniifnt la maio;>JuIien^d'jà pris la
dépêche : « Pardon, monsieur, fait Henri en souriant; ^ous av^z mal
entendu- On a dit : Pour M. le comte de^Maucroix. -— Hé bien? — Eh
bien I je suis le comte Henri de Maucroix. — JEt moi, Julien da Man-
croix 1 — Ah! s'écrie Henri avec furcwr, ah! cV^t vous le, petit Julien I
C'est vous le bâtard de mon pèrel Je vais avenir ma mère : elle ne
peut pas rester dans cette maison ! » Et il sort en poussant d'un coup
de poing les deux battans de la porte; Julien demeure stupéfaijt»
anéanti : « C'est un foui murmure-t-i1, » en passant sur la main sur
son front, comme pour essuyer un. cauchemar;., et le .public demeure
étonné, ravi par la simplicité, la promptitude et la nouveauté de ce
moyen, qui fait éclater une tragédie.
A peitie Julien esaaie-t-il de rassembler ses idées, sa mère parait;
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BBtim 0IAM!AfltQPfi« 985
il s^èlance vers elle : <c Un jeun^e hommB étdt là tout à l'heure, qui
m'a dit quej'ét^s le bàtttrd de son pèrel » La mère porte la main à
son cœur; renrerse la tète eu arriére et se tatt; Joiien oomprendt
il s^ageDOuille : « Mère, je te demande pu'doul » Au lieu de par-
douDer; Hélène se confesse : il y^ a vingt aoFS, elle était j^une et
librerelle a rencontré le marquis de Maucroix marié, maïs séparé
de sa femme; elle Ta aimé; il lui a donné son nom pour qn'elter fût
respectée; voilà toute l'histoire de leur faut^'et de le«r fraude. Le
malheureux Julien n'en retient qu'une chose': c'est qu'il n'est plus
Maucroix, mais Julien tout court, et qu'il n'épousera pas Germaine.
Ainsi s'achève cette exposition, qui ne peut que plaire par sa clarté,
son ordonnance grave et nette, en se trouve marquée; vers la fin, chm
des coups les plus originaux que l'on pût espérer au théûtre.
Quand la toile se relève, — à peine s^l était besoin de la baisser, —
nous revoyons Julien dans le môme fauteuil et pleurant toujours. C'est
maintenant son père qui vient l'embrasser et courbe le front devant
lui. Mais il s'incline plus bas encore : « Vous étee nion père et vous
m'avez toujours aimé ; je ne vous juge pas et je vous aime. » Le'mar-
quis de Maucroix, si peu qu'il se soit occupé d'Henri, connaît la vio-
lence de son caractère, l'intolérance de ses idées, l'amertume de ses
sentimens; il tremble qmt les deux frères ne se rencontrent de nou-
veau; il demande à Julien, qu'il a élevé, un sacrifice qu'il ne peut
demander à Henri, pour qui, hélas î il est resté un étranger : « Si Henri
t'insultait, n'oublie pas qu'il est ton frère aîné. » Survient Germaine" :
« Je ne sais plus si je suis riche, lui dit le jeune homme, et je ne
m'appeHe plus le comte der Maucroix; je m'appelle Julien; vous ne
serez' pas ma femme. — Je ne comprends pas très bien ce que
vous me dites, reprend la* jeune fille. Il est certain que je ne
me marierai pas contre la volonté de mon père; mais jamais je ne
serai la femme d'un autre que vous. » Germaine est un peu cou-
sine de l'Hermine Siernay de M. Dumas : elle a peut-être avec autant
d'honBêietéplus<i'innocence, avec autant de fermeté plus de grâce. Elle
«st la lumière et le sourire de ce drame. Cest elle qui, dans le com-
mencement de ce deuxième acte, ravive le plaisir du spectateur éveiHé
par le coup de théâtre du premier, et comment? Par un trait de pré-
sence d'esprit, de noblesse malicieuse et de courage décent, qui paraît
tout simple, mais qu'il fallait trouver : ce n'est qu'un mot de situation,
comme l'incident du télégramme n'est qu^n jeu de scène; mais de
tel^mots et de tels jeux, en leur place, prennent un prix extraorârnaire,
et celui qui les y met n'est assurément pas un écolier, ni surtout un
écolier mal doué; Germaine est donc au mitieu du théâtre, Henri à 9a
gauche, Julien à sa droite-: Henri s'est présenté lui-même à la jeune
fille comme le comte de Maucroix ; tout en affectant d*abord de ne
s'adresser qu'à Germaine, il crible de sarcasmes son rival; Julien s'ef-
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936 REVUE DES DEUX MONDES.
force de se contenir. Henri parle insolemment de ces gens qui courent
les villes d'eaux en s'affublant de noms et de titres volés ; les regards
de Germaine vont de l'un à l'autre; elle ne sait pas pour quelle raison
Julien supporte cette ironie en silence, mais elle sait qu'il n*est pas
lâche, elle le plaint et veut le secourir ; elle sent qu'il appartient à
elle seule de rompre le malaise de cet entretien; alors, par une
inspiration subite, avec une dignité de petite reine : « Au fait, mes-
sieurs, dit-elle, j'ai oublié de vous présenter l'un à l'autre : M. le comte
de Maucroix I — M. Julien I »
La salle éclate en applaudissemens; mais ce n'est pas le temps
d'applaudir, il faut écouter. Après avoir ajouté que Julien est son
fiancé, Germaine se retire devant le marquis; voici le vieux gentil-
homme entre ses deux fils. Il se tourne d'abord vers Henri : « Vous
avez mal parlé tout à Theure. Si ce jeune homme ne vous a pas répondu»
c'est que je lui avais défendu de vous répondre. » Henri réplique avec
une fermeté à peine respectueuse; on voit qu'il ronge son frein et
prendra bientôt le mors aux dents, u J'aime qui m'aime, s'écrie-t-il et
je^suis du parti de ma mère... Ce jeune homme, mon frère 1 La voix
du'sang?.. Elle ne vous a" pas fait m'aimer : pourquoi me ferait-elle
le chérir? » 11 s'échauffe encore, il crie sa haîne pour ce bâtard et
pour « cette femme... n A ce coup, Julien bondit sous l'injure : u Vous
insultez ma mère I — Si vous n'avez quitté ce soir même le pays avec
elle, je vous jetterai mon gant au visage ! — Je le ramasserai. — Enfin,
je vous trouve I — 11 est du parti de sa mère, je suis du parti de la
mienne. Guerre entre nous I — Ouï, guerre à mort ! — Un duel I s'écrie
le mtrquis, je saurai bien l'empêcher. — Allons donc ! la frontière est
là, nous prendrons quatre soldats piémontais... » On voit comme le
dialogue se précipite, comme les répliques se croisent à la façon cor-
nélienne. On voit aussi, en ce point culminant du drame, roriginalité
de la situation telle que M. Delpit l'a renouvelée. D'ordinaire, en cette
conjoncture, Ja ressource du père est de crier à ses fils: « Vous êtes
frères; » l'un des deux, au moins, met bas les armes, et le combat
s'arrête avant de commencer, faute de combattans. Mais pour ceux-^^i,
qui se haïssent justement parce qu'ils sont frères, plus haut le père
fera sonner la voix du sang et plus il exaspérera leur fureur: le sang
crie vengeance contre le sang.
Le père est impuissant à sauver ses fils l'un de l'autre : c'est des
mères que viendra le salut; c'est la maîtresse qui va s'humilier devant
l'épouse pour obtenir la grâce de son enfant, car nous savons qu'Henri
de Maucroix est un redoutable tireur et <( l'homme du rêve » succom-
berait devant u l'homme de l'action. » Hélène se résout donc à implo-
rer sa rivale, la femme qu'elle offense depuis vingt ans. Voici que les
cloches annoncent la fin des vêpres : Hélène attend la marquise dans
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REVUE DEAHATIQUE. 037
un silence que ce tiatement fait plus sensible; heureux effet» entre la
scène de tumulte qui précède et la scène pathétique qu'on attend» que
celui de cet intervalle religieux.
La conception de cette scène des deux mères est hardie et haute ;
l'exécution, à mon sens, n'est pas sans défaut : j'y trouve un peu de
rhétorique. Après un cri d'horreur qui sonne juste, et dès qu'elle sait
pourquoi sa rivale est devant elle, la marquise de Maucroix, au lieu de
répondre sur le sujet pressant qui Tamène, lui reproche en un long
discours toute la suite de ses chagrins. Pour conclure, elle repousse
la prière qu'on lui adresse; pas un moment elle n'a peur pour son fils,
ni de la mort, ni même du sacrilège. Hélène supplie, s'agenouille, san-
glote; au bruit de ses plaintes, Julien accourt; il la relève, il la caresse,
il la consol'^. La marquise regarde ce groupe d'une mère et d'un fils :
« Je suis mauvaise chrétienne I » prononce-t-elle d'une voix grave. Elle
étend la main vers Hélène : ce Vous avez fait couler mes larmes, j'es-
suierai les vôtres. »
(Comment tiendra-t-elle cette promesse? Nous sommes, dans le com-
mencement du troisième acte, un peu distraits de cette pensée par
deux jolies scènes entre Germaine et M. Gérard, entre Germaine et
Henri. Il est difficile qu'une ingénue aimante, raisonnable et voloa-
taire répoodâ axec uaa Boumission plus malicieuse au père qui pré-
tend contrarier son choix ; il est difficile qu'elle ècondnise an préten-
dant qui lui déplaît avec plus de prudeuce et d'esprit d'abord, avec
plus de franchise et de dignité ensuite. Cependant le féroce Henri voit
dans Julien un rival décidément préféré : sa rancune filiale se double
et s'avive d'une rancune amoureuse. Quand sa mère veut le forcer de
renoncer à son mauvais dessein, il se dérobe respectueusement à cette
requête. La marquise, alors, use d'un moyen suprême ; elle mande
Julien devant elle : « J'ai une prière à vous adresser, monsieur. — Com-
mandez, madame; vous avez essuyé les larmes de ma mère : quoi que
vous ordonniez, vous serez obéie. » La marquise demande à Julien
de s'enfuir sans attendre la dernière provocatioa d'Henri; Julien y
consent. On peut trouver invraisemblable l'artifice de cette piété
filiale, si subtile et si puissante qu'elle fait renoncer un jeune homme
amoureux et brave à la réparation d'un outrage, qu'elle le décide à la
fuite devant un rival, devant un adversaire déclaré, parce qu'ainsi le
veut une étrangère qui a essuyé les larmes de sa mère. Mais les héros
de M. Delpit sont iogénieux dans le sublime autant que brusques. On
le voit bien tout à l'heure. De nouveau devant Germaine, devant le
père de Germaine et devant le sien, devant la marquise, tous rassem-
blés à dessein, Julien subit l'outrage d'Henri : a Je quitte la place, »
dit-il faiblement. « J'en étais sûr ! s'écrie l'autre. Vous êtes un lâche I »
Julien ne bronche pas ; Germaine le regarde, toujours avec autant de
Dinitizfid bv
GooqIc
9S8 RETUB-IDIS KlIX MOirMS.
codflance,.iuài8 toujours avec pins de anrpriBQ; cet excès id humilité,
àda fin, étonne Henri lui--méHie: il jette on coup d*œil sirsaHiëre
et comprend tout. Âu moment où Julien ^a sortir» répétant qu'il
préféra la retraite au combat» Henri lui barre le passage : « Il ment I
crie-t-il arec éclat. Vous ¥oyez bien qu'il menti Julien, tu vauximieuz
que moi. Embra8se-:mei, mon frère. »
Mais Henri.de Maucroix est extrême en tout : ce n'est pas assez pour
lui de donner le batserde paix à Julien; il veut lui donner son nom,
la moitié de son patrimoine et Germaine. Un notaire présent assura
que le marquis et la marquise de Maucroix peuvent légitimer ce
fils. <( Et ma mère I s'écrie Julien. Qu'est-ce que vous faites de ma
mère ?» La mère s'est sacrifiée à la cantonade, pendant que le reste
des personnages se sacrifiait à Penvi sur la scène. Le marquis de
Maucroix, demi la faiblesse ne se dément pas, a laissé partir sa maî-
trise aussi facilement que naguère U avait abandonné sa femme.
Hélène défend qu'on la suive, elle achèvera ses jours dans un cou-
vent. Julien, pourtant, s'élance sur ses traces : « Je vous attendrai, »
lui dit Germaine. Henri lui donne encore l'accolade et lui crie : u An
revoir! »
No«is attendrons pour bltaier ce dénoûment qu'un de ceux qui le
déclarent mauvais en propose un meilleur. C'e^t la rançon de ces sortea
de pièces, où la volonté de l'auteur force des élémeos contraires,
qu'elles ne peuvent ni mal finir ni tout à fait bien; il faut que le dra-
maturge les arrête en un certain point par un compromis avec la
vérité. La seule queation est de savoir si ce compromis est à ce point
désagréable que, plutôt que de l'accepter, le public repoussera
toute la pièce. 11 est certain que, si Julien disparaissait avec sa mère
sans espoir d'épouser Germaine, le spectateur serait furieux; il est
cenain, d'autre part, que si le drame s'achève le plus heureusement qu'il
est possible, il est cependant malaisé d'imaginer comment se compo-
sera dai^ l'avenir le bonheur de la faïuille Maucroix. Plutôt que de nous
offrir ce dénoûment tel quel, fallait*il cpie <M. Delpit rejet&t son drame
dans le néant? Personne ne le soutiendra; plutôt que de les perdre, le
publie achète volontiers, au prix de la convention qui les termine, ces
trois actes où brillent tant de beautés scéniques.
Par la même raison, je ne citerai môme pas les chicanes amoncelées
sur rio vraisemblance des conditions de ce drame; je n'entreprendrai
ni de blâmer ni d'excuser le mépris que parait professer l'auteur de
certaines difficultés d'ordre matériel; plutôt que mépris, c'est, je crois,
igaosance heureuse. M. Delpit traverse l'abtme sans vertige, comme le
somnambule qui n'en voit pas le vide ; s'il s'était embarrassé de tous
les scrupules quH)n veut maintenant lui jeter dans les jambes, il ne serait
pas sans doute allé jusqu'au bout : la belle avance pour les critiqpieal
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RE/TUE DBAMiLTlQUB* 93»
On lui 8 reproché de n'avoir ni présenté ses héros ni expliqué letins
actes^avec assez de détail; il me paraît au moins qu'il a. dessiné d'ua
trait sûr, non-seulement le caractère de Germaine, mais celui des4eujc
frères^ qu'il tenait avec raison pour ses personnages principaux.. S4l a
marqué moins nettement ceux des mères* et du père, c'est apparenth
ment qu'il ne pouvait s'attarder à de trop minutieuses études : l'as-
tion le réclamait ; c'est aussi que la pénombre où demeurent ccb
silhouettes leur est pliu» avantageuse que nuisible : qui sait si^ au
grand jour, telle ou telle ne se fût- pas évanouie? Du moms, aimi
négh'gées à dessein, laisâent^elle:s plus de relief aux autres. D'ailleurs,
à expliquer d^ certains actt-s, ou risque d'éveiller la méfiance du public
plutôt que de gagner sa confiance: mieux vaut ravir sa crédulité, l'em-
porter d'assaut en quelque sortes que d*en faire minutieusement le
siège.
Dans ce genre de pièces, Tauteur est un despote qui doit gouverner
despotiquement le public: entre-t^il en explications, il perd la foi de
ses suj>its, et d'abord la foi eu lui-même, il ruine son autorité; le régime
parlementaire n'est pas bon aux empires. S'il faut absolument épluaher
ce drame, plutôt que de reprocher à M. Delpit le peu de détails qu'il y
doiin«, je lui reprocherai d'eu donner quelques-uns qui manquent
dg'nmwfcoté : la chute de cheval de Germaine à la porte des^parens
de Julien, la grande maladie dont Julien a gardé le sowenir, pen-
dant laquelle son père la si bien soigué... De pareils traits feraient
croire à l'exécution trop rapide d'un ouvrage qui, s'il exigeait d'être
vivement mené, méritait de n'être improvisé en aucun poifnt. Mais ce
sont de petites taches dans ce tableau qui, par la nécessité du sujet,
devait être traité en esquisse; c'en est une, en eSfdt; il serait . égale-
ment puéril de le nier et de s'^n plaindre : Sint ut sunt aut non sirH^
ont le droit de répondro-Ies auteurs de tels ouvrages. CTe^t une esquisse
comporèe avec largeur, brossée avec fougue^ où plusieurs toud>es sent
d'un maître, et dont Tensemble offre aux connaisseurs en art drama-
tique un rare exemplaire de simplicité. C'est povffquoi la Comédie-
Française a bien fait d'accueillir le jeune auteur du FUsde GoraUe et
du Père di^ Martial, et pourquoi la critique, même la plus sévère, a
bien fait de traiter les Maucroiœ avec honneun
Que dire à% W^ Reichemberg, siuon qu'elle est parfaâte dans le rfrie
de Germaine? Elle est sérieuse et gaie, décente et mutine, réellsf et
poétique : c'est le personnage le plus exquis peut-être qu'elle* ait créé
dans* la comédie moderne. Si Ton veut donoer àiun étranger l'idée
de l'art le plus précis et le plus gradevx qui se puîtse goûter^surla
scène, il suffira de le mener voir M^^* Reichemberg. M*. L» Rargf fait
Julien :.il est lui-même dans ce rôle et non l'imitateur de M<. DÔtou-
nay ; il se permet d'être sincère sans se relâcher de son eotceUente die-
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9i0 REYUE DES DEUX MONDES.
tion; il a beaucoup plu. M. Worms, par l'autorité de son talent, fait
applaudir les violences d'Henri et par la virilité de son jeu les rend
vraisemblables. M"»* Dudiay représent» la marquise avec noblesse, et
M"* Broisat, dans le rôle d'Hélène, a de la sensibilité. M. Ck)queiin cadet
nous donne, sous le nom de Gérard, une plaisante caricature de député.
H. Silvain, sous les cheveux blancs du marquis, garde un peu trop de
la philosophie du chœur antique.
Si quelqu'un a les nerfs trop tendus par les brusques péripéties des
Maucroix et se plaint, après coup, de ce pathétique un peu sec, je l'en-
verrai à la Porte-Saint-Martin voir Froufrou, jouée par M"»« Sarah Ber-
nhardt; il y trouvera la détente qu'il cherche et reviendra trempé de
larmes. Telle est la magie de cette extraordinaire et charmante per-
sonne, qui semble après tant d'erreurs, — je parle de ses voyages, —
être eufin toute rendue à l'art français ! Par sa grâce , un théâtre de
féerie ordinaire et de mélodrame intermittent se trouve transformé
en scène littéraire : les grands classiques, les maîtres modernes, les
jeunes écrivains sont conviés à occuper la place qu'occupaient les
machinistes; ce n'est pas le changement à vue le moins merveilleux
qu'aient supporté ces planches. Mais un autre miracle est la métamor-
phose de Froufrou. Relisez les critiques de 1869, vous y verrez éclater
comme un coup de tonnerre le succès de cette rare comédie; vous y
verrez paraître, comme une comète inattendue, la renommée de M^ Des-
clée. Mais partout les éloges et les réserves se distribuent de même
façon : les trois premiers actes sont de coaiédie et de tous points excel-
lens; M"* Desclée s'y montre prodigieuse; le quatrième tourne au drame,
et le cinquième y verse ; M"^ Desclée y devient faiole et meurt médiocre-
ment. Allez maintenant à la Porte-Saint-Martin : il vous semblera peut-
être, au commencement, que la comédie est moins légère et que le plus
subtil s'en est évaporé; au troisième acte, vous la verrez s'enfler en tra-
gédie et prendre une ampleur qu'on ne soupçonnait pas; les événemens
dramatiques du quatrième ne vous causeront plus de surprise, et vous
pleurerez au cinquième, comme les spectateurs de Racine pleuraient à
Iphigénie. Est-ce à dire qu'on se soit trompé naguère, qu'il faille réfor-
mer le jugement et que ce dernier acte de Froufrou, voire le qua-
trième, aient plus de prix que les trois premiers? Non pas; aujour-
d'hui qu'après quinze années, il est assuré que Froufrou est un des
ouvrages de ce temps destiné à nous survivre, il demeure acquis pour
les gens de sang-froid que les trois premiers actes et certains mor-
ceaux du quatrième font l'originalité de cette pièce et lui mériteront
l'honneur de durer; seulement il apparaît que l'équilibre de toute
l'œuvre est mieux ménagé qu'on ne pensait : le jour où l'interprète se
trouverait qui réunirait les dons et le talent de M"« Desclée à ceux de
M"* Sarah Bernhardt, quel effet ne produirait pas Froufrou! C'est que
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REYUE DRAMATIQUE. . \)hi
U^^* Desclëe "était une artiste de genre, uniquement douée, agitée d'un
démon nouveau, mais une artiste de genre; le temple de son génie
devait être capitonné par un tapissier parisien; M""* Sarah Bernhardt .
s'est formée sous les portiques de la tragédie; elle a bien pu y
introduire une grâce lyrique toute moderne et des fagons nerveuses
qui ne sentent pas l'ancien ; pourtant l'art classique l'a sacrée, elle
joue d'un autre style : la comédie parisienne, avec elle, s'élargit et
s'élève.
On n'est pas impunément tragédienne, si rare comédienne qu'on
puisse devenir. M"* Sarah Bernhardt joue les deux premiers actes de
Froufrou avec un art à la fois très personnel et tiès consommé, mais
qui se fait sentir; cette gaîté est voulue, cette insouciance est feinte,
cette inconscience n'est qu'un ëtourdissement volontaire : on sent tout
de suite le dessous tragique de la comédie et le frémissement de la
lave qui jaillira tout à l'heure. Plutôt que Froufrou, c'est la Renée Mau-
perin de MM. de Concourt, à qui parfois on l'a comparée. Renée Mau-
perin est définie par son ami Denoisel « une mélancolique tinta-
marresque; » elle essaie, par son tintamarre, d'étourdir sa mélancoMe;-
c'est une âme Oère, et, à vingt ans, déjà trempée d'amertume; elle a
jugé la vie à l'école désabusée de Denoisel. Mais Froufrou!.. Ce n'est
ni de 5»a-p%iUift ûia^reUe joi des leçons de Brîgard qu'elle tirerait un grain
de mélancolie ; elle n'a de commun avec Renée que conrâûfi façons
d'enfant mal élevée ; elle n'est pas une philosophe qui secoue des gre-
lots; elle est le grelot lui-même. C'est à la fois ce qui fait le charme
propre du personnage et la valeur générale du type. Mais du milieu de
la comédie, dès que le drame se lève, M"* Sarah Bernhardt lui com-
munique une noblesse et une puissance nouvelles : quand Froufrou,
au troisième acte, éclate en reproches contre sa sœur, ce n'est plus
seulement une crise de nerfs, mais une crise d'âme qui nous émeut ;
la force de ce tragique moderne est incomparable. Me sera-t-il permis
de regretter quelques jeux de scène un peu trop yarikees, — le supplice
d'un coussin déchiqueté pendant un quart d'heure par la main fié-
vreuse de l'héroïne, — un mouchoir réduit en charpie ? Ces moyens,
de même que certaine lutte avec M. Marais au quatrième acte, me
paraissent d'une violence un peu grossière et trop indignes du reste :
c'est que le reste, en deux mots, est admirable.
Ce quatrième acte, aussi bien, a maintenant un air de grandeur qui
nous touche. Comme, en effet, ce palais vénitien convient à M"* Sarah
Bernhardt, plutôt que la chambre d'hôtel de la rue du Petit-Musc I
Tai dit le succès du cinquième : il n'est produit par aucun moyen de
mélodrame. Lorsqu'on a joué Phèdre, dona Sol, la Dame aux Camé-
lias et Fëdora, on a bien des manières de mourir : aucune n'est plus
simple que celle-ci ni plus savante, aucune d'un art plus fin et plus pur.
^2 BETCft Dtt DBDX IBOnHES.
aucune n'aura fait couler plus der lanmes. k^ec M. Menais,, qoi repr6-
sente Sartorys et peut revendiquer sa part de cette première victoire»
M"* Sarah Berbardt promet de belles soirées aux fidèle de Part dra^
matique et des lettres. Elle a trouvfr, cette fois, le bon moyen de nav-
guer la Comédie-Française jusqu'au jour où son destin l'y ramèneua
triomphalement.
C*e8t encore une adultère que Théroïne de M. Jean Marras^ M^« d'Ar-
melles, et qui déserte le foyer conjugal ; mais ce n'est ni à Venise oî
rue du Petit-Musc qu'il convient de la loger : c'est dans la a Tour du
Nord » d'un manoir romantique, et lenteur n'y manque pas. Entre
la Famitie cFArmelks et Froufrou^ ce n'est pas assez de la distance de
l'OdéoQ à la Porte-Saint-Martin ; il semble que près d'iui demi-siède
Sf soit écoulé entre les deux. Ce drame fut-il écrit en l'âge le pins
noir du romantisme et par un lycantUrope forcené, jalovx du vicomte
d'Arlinoourt ? Esi-ce la gageure d'un lettré qui a parié de faire repré-
senter une pièce toute écrite en. style d'oracle? Cet ouvrage sibyUin
me parait plutôt sincère, et l'auteur, qui ne veut donner que dans le
* rare, n'est pas le premier venu.
Il est obscur et saugrenu à dessein, comme peu de gens parvien-
draient à l'être, d une manière qui lui est propre, avec une snite
extraordiaaire : ce n'est pas d'un ignare assurément, ni d'un écrivûn
qui livrerait quelque diose au basard, qu'on pourrait attendre deux
-actes et davantage où ne s'échangent pas vingt phrases naturelles.
Le public a donc bien < fait de supporter cet' amphigouri et d'attendre
avec une tolérance respectueuse la dernière «(^m : celles ne laisse
pas d'être frappante. On y voit le commandant d'Armelles barrer à son
fils le seuil de la chambre cil sa belle^fille coupable s'est réfugiée :
dans cette chambre même autrefois, et pour une faute pareille, le oem-
manidant a tué sa femme, la mère de ce: fils qui veut se. faire justicier
à son retour; il révèle au jeune homme Thorrible secret^ il lui dit l'inu-
tilité du meurtre et les terreurs qui le stivent Ce réoit noiB a payé de
sotre patience; jusque-là quelques rèpliques'seolement nous avaient
été doîmées en à-compte : « Voua me dites de mépriser ma femme,
s'étaiti écrié Octave d'Armelles : je ne puis pas la m4)ri8er, puisque je
l'aime! Vous me dites de dédaigner mon rivai : je ne puis pas le dédai-
gner, puisqu'elle me le préfère I » Ici la pensée est forte et lo style
net : que M^. Marras se néglige, qu'il s'abandonne à écrire tout un
ouvrage de cette façon humaine, c'est un dédonensagement qu'il doit
à M. Cbetles, à M. Cosset,.à'Mi^ Tessandier».
Après tant d'émotions, les Affolés, au Vaudeville, pouvaient-âs nous
divertir? MU. Gondinet. et Pierre Yémn, dans oe< oovragerODt voulu
mettre en scène les gens du mondeiot les bourgeoiS'maBîaquesde spé-
culation, teb qu'on, les vit sur la place de; Paris, voilà bienlftlideux
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RBTVE BIAVAIIQUJS» Oâ&
Si tous alors ne moururent paa, tous furent frappés, au moins
dans la personne de quelque ami; le sii^t deisait paraître pénible au
apectateior : il fallait, j'imagine , oa que Touvrage eût sur nous la
ptise d'une comédie sociale aussi gnavement satirique que les Effron-
tè$r ou qxi'il se précipitât dans la charge et fovcât par le fou rire la
ofaistaDce de soufenirs fâcheux. Entre -ces deux maoïières MM. Gondi-
net et Pierre Véron n'ont pas choisi; lenr comédie, en ses trois pre-
miers actes, est modérément gaie; vers la An du troisième et dans le
quatrième, elle es^t modérément pathétique. Le drame ne se décide que
trof>tard et povr émouvoir faiblement, après que d'agréables détails,
en nombre inûm^se sont égrenés vainement pour faire sourire. Que de
mots d'une bonhoude aimable et d'un esprit ingénieux, qui Eans douta
eussent obtenu un meilleur 8(Ht dans un ouvrage d'un genre plus
franc et d'une facture plus serrée ! Malgré toute cette dépense des
auteurs et malgré le talent de MM. Adolphe Dupuîs, Berton et Francès,
malgré les efforts de M^ Legault, les Affolés n'oot été que mollement
applaudis.
Peut-^tre il fallait que la gaîté du public s'épargnât pour Ma Camor
rade^ la nouvelle pièce de MM. Meilhac et Gille, au Palais- Royal. Cest
une comédie où s'entrelace une farce, mais l'une et l'autre combien
^iiitnelles, combien gaies et combien françaises! La «camarade » de
M. de Boistbulbé, c'est Âdrienne, sa femme, une charmante petite Pari«
sienne, en qui Tamour conjugal n'est pas éveillé. Comment le serait-il ?
Adrien de Boisthulbé, dans sa vie de gargon, n'a pas appris à éveiller
l'amour. Sa femme ne voit donc dana le mariage qu'une camaraderie;
et lui, ^i cependant désire davantage, se décide à faire l'école buis*
sonnière. Il y acquiert sans doute l'art de se faire aimer, et quand
il revient au logis, Adrienne, préparée fort à point par la jalousie à le
bien recevoir, ne se repent pas de l'accueil qu'elle lui fait : foin de la
camaraderie et vive le vrai mariage 1
Telle est l'idée de la comédie, où la farce est étroitement sertie,
— plus étroitement peut-être qu'il ne paraît, rar les auteurs eussent
pu, à peu de frais, marquer davantage les points d'attache et rendre
plus 'sensible au public le rythme de la pièce. La farce, ce sont les
péripéties de la rupture de Cotentin, cousin de M*»* de Boisthulbé,
avec sa maîtresse, que Boisthulbé veut lui ravir, et de la chasse
qu' Adrienne donne à son mari avec Taîde de Cotentin. Une scène
du troisième acte, où l'on assiste à Tinsomnie de ce vieux garçon,
après que M^ Sidonie l'a quitté, est un morceau de bouffonnerie des
plus humainement comiques. Cotentin, resté seul, se couche, peste,
rage, s'attendrit, se bat contre son oreiller et a honte de son trouble :
« Que je suis béte, mon Dieu 1 que je suis bétel s'ëcrie-t-il. » Puis,
se reprenant : « Au fait, dit-il, qu'est-ce que ça me fait d'être bête
puisque je suis seul? »
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